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Ce fut une opinion généralement reçue dans le courant du XVI® siècle, qu’il était possible de semer la peste, c’est-à-dire de la propager à l’aide de certaines préparations, et qu’il y avait des semeurs de peste. Cette opinion ne demeura pas à l’état de pure spéculation ; les tribunaux accueillirent ce genre d’accusations, et prononcèrent contre les coupables vrais ou faux des supplices cruels comme ceux qui étaient à l’usage de la justice d’alors.
Cette opinion est-elle fondée ; c’est-à-dire est-il possible de semer la peste? Avant d’entrer dans l’examen de cette double question, il faut rapporter les faits qui la suscitent. Le plus considérable, parce qu’il est le plus détaillé, est celui de Bonivard pour la ville de Genève. Voici ce que nous dit ce chroniqueur :
« Cette année (1 530), la peste regnoit à Genève ; et ne souflisoit pas de celle que Dieu envoioit auls hommes pour les punir de leurs pechez; mais la malice humaine^ non contente de la peine que Dieu donnoit à
son espece, s’y voulut aussy aider; ce que m’a semblé digne de mémoire, ef pour ce l’ai ici inséré.
Cl Y vous fault sçavoir que à Geneve avoit et a encores ung hospital pestilential pour y retirer les infaictz en temps de peste ; et y avoit ordinairement ung hospital lier qui fust chirurgien pour penser les malades, un prebstre pour les consoler et confesser, avec d’auïtres serviteurs à ce députez, qui estoyent tous bien stipendiez à cause du danger où ilz se mectoyent, et inesmement des femmes que chascun particulier choisissoit tant pour soy subvenir, que pour nectoyer les maisons infaictes. Lesquelles femmes l’on appelloit cureresses, qui curoient vrayement, mais non pas pour cure qu’elles eussent de leur maistre, car elles avoyent bon gage et desroboyent bien autant vaillant; si avoit aussi l'hospitalier et le prebstre sa part au butin.
« Si advint que par la grâce de .Dieu la peste commençoit peu à peu s’appaiser. De quoy mes galanz n’estoyent pas fort conteutz; car gens qui font leur proutfit du mal ne soubhaitent pas volentiers le bien, et eussent tousjours voulentiers entretenu le mal. Si leur vint tout à poinct qu’il y avoit à Geneve ung enfant de ville d’assez bonne maison, mais adonné à toutes tromperies, en sorte qu’il en faisoit profession et ne prenoit que à louenge le nom de meschant, pourveu que l’on reputast sa meschanceté fine. Et ce nonobstant il n’avoit encores faict finesse jusque alors reprehensible jusque à peine corporelle. Cestuy sè nommoit Michel Caddo. Si gaigna tant avec ses finesses, qu’il devint en telle pouvreté qu’il ne sçavoit de quoy vivre, et n’avoit parent ny ami qui se voulust fier en luy de le retirer en sa maison ; par quoy estoit besoing que le regnard jouast du meilleur de ses tours. Pour soy faire norrir et bien penser, il contrefaict le malade de
peste. Incontinent il fut envoyé à l’hospital, et commandé qu’il fust bien traicté; ce qu’il fut, et plus tost de vin que de julliep ny syrop. Estant là, il voyoit bien que cette feste ne pouvoit durer que quarante jours ; car après l’on luy donneroit son congé; pourquoy s’advisa de la prolonger. Il va pateliner avec l’hospitalier (qu’estoit de Foussigny, mais il avoit esté norry en Allemaigne et s’appeloit maistre Jehan Placet) d’entretenir cette peste, affin que, defîaisant les aultres, elle , I les entretint eulx.
« Premièrement ilz delibererent de tous ceulx que l’on amenoit à l’hospital, que, au lieu de les guarir, s’ilz ne vouloient morir de eulx mesraes, les faire morir par poison ou aultre. Item, après qu’ilz estoient mortz, ils tyroient la peste ou carbuncle qu’ils avoient sur le corps hors d’icelluy, puis la mectoient en pouldre, mixtionnée avec d’a’ultres drogues; de quoy ilz donnoient à boire aux frappez de peste, feignant que c’estoit un breuvaige de guérison. Et non contens de cela, après que Michiel Caddo eust faict son terme à l’hospital, ils pouldroient de beaux mouchoirs bien ouvrez, de belles jarretières et semblables de cest poison; puis alloit Michiel Caddo par la ville la nuict, les laissant tumber par la rue çà et là, et principalement devant les maisons où il y avoit à mordre pour eulx et pour les cureurs et cureresses; et, non contentz de cela, en frottoient les verroux des portes. Le matin, le valet ou la chamberiere, au sortir de la maison, trouvoient de beaulx mouchoirs, de belles jarretières et semblables ; cuydant avoir gaigné bon butin, les retiroyent, et puis, devant que s’aller dormir, empoygnoient le verroil pour fermer la porte de la maison ou de la bouticque, et souvent le maistre ou la maistresse ou le filz de l’hostel ; et croc, ilz estoient
happés. Et avoient commodité Caddo, l’hospitalier, le prebstre et tous ceulx de céans qu’ils avoient attirés à leurs cordelles, et aussi aulcuns cureurs et cureresses, de besoigner de leur mestier.
« Cela demeura caché une espace de temps ; mais le dyable ne se soucie pas tant de s’ayder à cacher les pecbez de ses suppostz, comme à les leur faire faire. Quand Caddo eut assez besoigné de nuict, il ne se peüF tenir le faire de jour; ains, ung jour de caresme de l’année ensuyvante, laissa tumber un cornet de cet oignement au millieu de la rue de Coustance, pensant que nul s’en aperçeust. Mais il y eut quelcun qui le vit, et toülës fois ne cuydoit pas que fust chose si meschante, ains une tromperie de risée, que ce fust quelque poudre de aloes ou aultre chose pour affiner les gentz, comme il avoit de coustume, et dict : Ce chat de Michiel Caddo a laissé tumber icy je ne sçay quoy pour tromper les gentz; et le voulut lever. Mais il y eut quelque personnage plus sage qui dict : Non, il n’est pas expédient, au temps qui court, de manier quelque chose trouvée; leve-le avec quelque chose sans le toucher, et voyes que c’est. Ils prindrent des busches de bois avec lesquelles ilz le levèrent, et avec icelles le desploierent ; et incontinent voici en sortir la plus grande puantise du monde. Chascun s’en esraerveilloit, et ne pouvoit l’on sçavoir que c’estoit, fors une pouvre femme, que, n’avoit pas longtemps, estoit sortie de l’hospital, où elle avoit esté malade, que dict : Sans poinct de faillie, messieurs, cecy est faict d’un carbuncle de peste. Et lors chascun de s’esmerveiller, et ne faillit on en d’aller advertirles syndicques, qui estoient pour lors Jehan Baslard, Jehan Amy Botheylier, Perrin Villiet et Jehan Leurier, qui assemblèrent incontinent le conseil et lui exposèrent le cas, qui commanda in-
continent au SauUier d’aller happer ce Michiel Caddo, lequel y trouva se voulant sauver en franchise dedans le convent des cordeliers dict Rive; car il y avoit desja senti le bénit.
« Si fut happé par le Saultier et mené en prison, où messieura les syndicquçs, avec aultres commis de la part du conseil, allèrent pour le confesser; car c’estoit aussi auprès de pasque. Et du commencement il contrefaisoit le badin, disant aux syndicques : Vous avez gros tort, messieurs, de me rompre ainsi la teste, et me destourber de penser en ma confession comme je fais; attendez jusque après pasque, et je vous diray tout. Les syndicques luy respondirent ; Il faut que vous confessiez à nouz premièrement; et, ainsi qu’il tergiversoit, luy présentèrent la corde. Incontinent il va dire que le cornet qu’il avoit jecté estoit plain d’une boue de playe de grosse verolle qu’il avoit en la jambe. Quant on luy demanda pourquoy il faisoit cela, il respondit • Pour ce qu’iceulx se mocquoient de ma playe, qu’estoit puante, et je leur en vouloye donner comme à moy, afin qu’ilz ne s’en mocquissent plus. Les syndicques, non contentz de celle response, luy feirent donner une estrapade, et lors il declacqua le lotage, accoulpa l’hospitalier et^ aulcuns cureurs et cureresses, et d’adventage déclara certain préservatif qu’ilz faisoient pour manier la peste sans dommage, lequel a esté publié par impression ; pourquoy n’en parlerai plus oultre.
« Incontinent les seigneurs envoyèrent se saisir de ses complices, qui furent examinez, confrontez et torturez. Et parloient tous comme par ung tuiau, excepté ung valet qui se saulva, lequel l’on appeloit Lentille ',
1. SI l'on en «roi t La Roche Flarin (Bibliotb. toulous. liv. III,
duquel l’on ne tenoit pas grand compte, et ne s’informa on gueres de luy. Ces prisonniers vesquix'ent jusque après pasque, que l’on les fist morir, mais non pas tous à ung coup ni à ung jour. On les mena sus ung chariot tout autour de la ville, liez à une colomne, nudz jusques à la ceinture. Et avoit le borreau au dessus du chariot du feu tout prest, où il eschauffoit ses ' tenailles ; puis, quant elles estoient toutes rouges, leur en donnoit à chascun carrefour une pinsade, que leur levoit la piece de la chair. Et après furent menez au Molard, où, sus ung eschaufaud, ilz eurent les testes trenchées; puis furent mis en quartiers, et les quartiers avec les testes portez et attachez en divers lieux, excepté au filz de l’hospitalier, auquel à cause de sa jeunesse fut faicte grâce de s’en passer pour la teste; et ne fust encore esté deffaict, sans ce qu’il confessa qu’il sçavoit bien composer la mixture paternelle; et pourtant, pluslot pour crainte du mal advenir que pour la vengeance du passé, il perdit aussi la vie. » {Chronique de Genève^ t. II, p. 395-401.)
Ce ne fut pas seulement à Genève que l’on crut à la sémination de la peste, et qu’il y eut pour cela des exécutions capitales. Nous lisons dans La Roche Flavin, Bibliothèque toulousaine ^ livre III, lettre P, titre vu, arr. 2 : « Ceux qui de guet apens et par artifice sement « la peste sont punissables capitalement; à cause de « quoy plusieurs estant découverts en Albigeois et « Quercy, qui en faisoient de mesme en l’an 1559,
« furent condamnés à mort; et, en mesme temps, dans « Toulouse, ayant esté convaincus de cas semblable,
« certains des infecteurs publics, par arrest de la cour,
lettre P, titre vu, arr. 2, en note), ce Lentille mourut dans le tourment de la question en 1545, pour avoir semé la peste.
« furent condamnez à estre brûlez tous vifs à petit « feu.. En l’an 1363, se présentèrent au roi certains « Italiens qui promettoient faire mourir tous les hu- « guenots de peste; qui fut cause que, peu après, les « villes de Montpellier, Nismes, Aiguesmortes et autres « villes huguenottes, se voyant seules en mesme temps « affligées de peste, firent courir le bruit et publièrent « que c’estoit l’execution de la promesse desdits Ita- « liens... En l’an 1581, les Parisiens, ayant apperceu « que la peste s'augmentoit dans leur ville par la me- « chancelé de telles gens qui semoient la peste par le « moyen de certaines pourritures, emplastres et autres « infections, obtindrent permission du roy de tuer sans « forme de procez ceux qui seroient trouvez commet- « tans tels actes , pour servir de terreur aux autres. >» Lafaille (Annales de Toulouse^ sur l’année 1542) rapporte . « Au mois d’avril, la contagion se découvrit « dans cette ville; mais, par les soins du capitoul, elle « n’y fit que peu de progrès. Il y eut deux semeurs de « peste qui, par arrêt du parlement, furent condamnés « à être brûlés à petit feu. »
La peste est une maladie fébrile spéciale, caractérisée par des bubons et des charbons. On a longtemps cru qu’elle n’avait pas sévi dans l’antiquité; c’était une erreur fondée sur des arguments négatifs, à savoir qu’aucun auteur ancien n’en faisait mention; mais des textes grecs, récemment découverts et publiés par le cardinal Mai, nous ont appris qu’elle avait apparu dès lors avec ses bubons et ses charbons, et justement dans les lieux qui la produisent encore, l’Égypte et la Syrie. Cela, en même temps, a détruit l’opinion de ceux qui attribuaient la prétendue origine postérieure de la peste à la désuétude des embaumements en Égypte et aux inhumations dans une terre si chaude
et périodiquement humectée par les inondations du Nil.
C’est, en effet, de l’Égypte et de la Syrie que la peste est originaire, comme le choléra l’est de l’Inde, la fièvre jaune des côtes occidentales de l’Amérique, et comme la suette le fut de l’Angleterre vei’s la fin du moyen âge. Cette maladie n’est phs du nombre de celles que nous puissions faire naître artificiellement en négligeant les règles de l’hygiène, comme, par exemple, le scorbut, le typhus, la pourriture d’hôpital, la pyohémie ou infecf ion purulente. Celles-là, on est sûr de les produire toutes les fois que l’on rassemblera certaines circonstances déterminées, d’ailleurs bien connues aujourd’hui.
Depuis plus de trente ans, la peste n’a pas eu d’explosion en Égypte ou en Syrie. On attribue cet heureux événement à de bonnes mesures d’hygiène que la médecine occidentale a suggérées au gouvernement de ces pays. Il n’est pas douteux que de bonnes mesures d’hygiène n’aient une action contre ces redoutables fléaux qui désolent notre pauvre humanité; mais il serait prématuré de se flatter que le vieil ennemi est défmiiivement vaincu et qu’il ne fera plus aucun retour offensif.
De là résulte que depuis le même laps de temps nous n'avons eu à signaler dans l’Occident aucun cas de peste. Au reste, il y a longtemps que, grâce aux précautions prises, cette maladie ne pénètre plus dan nos contrées; la dernière invasion en France est celle qui est connue sous le nom de peste de Marseille et du Gévaudan ; Moscou a été attaqué il y a moins de temps, ainsi que certains points des côtes de l’Italie. En somme, l’Occident, depuis plus d’un siècle, s’est mis à l’abri des grandes invasions du fléau; mais il
rîOO LES SEMEURS DE PESTE.
n’en était pas de même dans les époques antérieures; et au commencement du dix-septième siècle, ainsi que durant le seizième, la France, l’Angleterre, la Hollande, l’Allemagne furent très-souvent visitées par cet hôte redoutable. Vu ta production de la peste en Égypte et en Syrie, et, parallèlement, vu la cessation de la peste en Occident depuis qu’on se garde contre elle, on peut affirmer que toutes les pestes qui antécédemment l’ont affligé étaient l’effet d’une importation qu’on n’avait pas alors l’idée de combattre.
Semblable en cela à la fièvre jaune et différente du choléra, la peste n’affecte pas la forme pandémique, et, quelque funeste qu’en soit l’action, ne s’étend pas sur le globe entier. Mais, encore là, il ne faut pas se fier à ces cruels et subtils fléaux. Il paraît bien que la mort noire du quatorzième siècle, qui fut une peste, fut aussi une pandémie.
Tandis que la variole, la pustule maligne, la clavelée, la vaccine sont inoculables, la peste ne l’est pas. On peut voir là-dessus les expériences qui furent faites en Égypte à l’hôpital du Caire, sur des condamnés à mort, et que MM. Clot-Bey et Bulard pratiquèrent sur eux-mêmes ^ On ne peut y opposer ce que rapporte Deidier, médecin de Montpellier : dans la peste de Marseille, cet habile expérimentateur prit de la bile sur des personnes mortes de la peste, et l’introduisit soit dans des plaies faites à des chiens, soit dans leurs veines par injection. A la suite de ces opérations, il vit ces chiens succomber avec des tumeurs, des charbons, des gangrènes qu’il compara à ceux des pestiférés, mais qui, dans la réalité, ne sont que les accidents bien
1. De la peste observée en Égypte, par Clot-Bey. Paris tS40, p. 353 et Euiv.
connus de toute inoculation de matières putrides.
Si elle n’est pas inoculable, elle n’en est pas moins contagieuse et transportable. Pour le démontrer, il n’est pas besoin de citer les cas particuliers; il sulfit de rappeler ce fait général et décisif que la peste produite en Égypte et en Syrie arrive en Occident. Pour le choléra, le principal véhicule du miasme empoisonneur est dans les déjections; pour la peste, il est dans les chemises, draps, vêtements, lits qui ont servi au malade. C’est pour cette raison que les personnes qui ont servi les pestiférés ont été parfois des agents de transmission. « Il n’est pas naturel, écrit M. Dupont à D6- « dart^ de laisser commercer en public, après un « simple parfum, les personnes qui ont servi les pes- « tiférés. On expérimente tous les jours que ceux qui « ont été avec des pestiférés donnent la peste à des « gens, sans l’avoir. On doit leur faire quitter toutes « les hardes qu’ils ont, les laver de la tête aux pieds <( avec du vinaigre... » Ce conseil était un résultat des observations faites durant la peste de Marseille, qui fut si meurtrière.
Ces véhicules principaux de la peste et du choléra n’empêchent pas que l’atmosphère du malade lui-même ne soit infectieuse dans une certaine mesure. Au reste, cette contagion, de quelque façon qu’elle s’opère, est bien loin d’être absolue et immanquable; même, les cas d’immunité sont tellement fréquents que des médecins ont soutenu qu’elle n’existait ni pour le choléra ni pour la peste. C’est une erreur; la contagion en est maintenant démontrée. Qu’il y ait une certaine somme de péril, il faut le savoir, afin de la diminuer par
1. Traité des causes, des accidents et de la cure de la peste. Paris 1742, p. 193.
toutes les précautions que cette connaissance suggère. Il faut le savoir aussi, afin de la braver avec courage et intelligence dans tous les cas où les devoirs soit pri- ' vés, soit publics le commandent. Tout médecin agira, comme lit Cliicoyneau, dans la peste de Marseille.
(c Parmi ces députés (les médecins envoyés au secours « de la ville affligée), l’illustre M. Chicoyneau se dis- « tingua par son zèle et par son courage; quand lès « médecins et les chirurgiens sont frappés de terreur,
« il paraît dans la ville, et entre dans toutes les infir- « meries; les lits des pestiférés ne l’effraient pas; il les « approche avec tranquillité, il examine leurs maux* « comme il aurait examiné une fièvre tierce, il respire « l’air qui sort de la bouche des mourants, il les con- « sole, il présente lui-même des bouillons à ces misé- « râbles, qui ne voyaient partout que l’image de la « mort. Il porte les mains sur les charbons, sur les « bubons ouverts; par un excès de zèle, il ouvre des « cadavres couverts des ravages de la peste, il examine « les viscères, il les touche, il les dissèque plusieurs « fois {Traité des causes, des accidents et de la cure de « la peste, p. 117). » Depuis Chicoyneau et Marseille, les redoutables contagions n’ont pas manqué, et n’a pas manqué non plus le dévouement des médecins.
Il a été constaté que les individus qui ont été affectés de la peste une première fois sont généralement réfractaires à une nouvelle invasion. Ces gens, connus sous le nom de moriis en Orient, sont employés de préférence comme gardes auprès des pestiférés; ils ne prennent aucune précaution en soignant les malades, en enterrant les morts, en maniant leurs hardes; et même ils couchent et mangent dans leur voisinage. La première attaque do peste exerce sur eux une faculté préservatrice et modifiante. La plupart des mortis
échappent intacts; quelques autres ressentent des douleurs dans les anciennes cicatrices des bubons, sans autres symptômes ; c’est le très-petit nombre qui est atteint d’accidents graves.
Voilà le côté médical de la peste; en voici un côté moral durant les ravages de celle de 1530 à Genève : « J’hay demeuré en quelque lieu de ce pays, tandis « que la peste y briguandoit, en telle sorte que en telle « maison ha esté quelle n’y laissa aucun habitant, « jaçoit qu’il en y eust plus de seize ou dix-huit. Je ne « t'ailloie pas de veoir porter devant mon logis six ou « sept corps pour le moins ensevelir. Ce nonobstant, « vous eussiez veu les tilles dancer au virolis, et chan- « ter des chansons de caresme prenant. Et. cependant « voyez l’une d’entre elles que le frisson de la tievre « serroit, et commençoit à s’estendre, si qu’il failloit « l’emporter en sa mayson et dès sa mayson le matin « au cemitiere, et n’entrerompoient pas les autres « leur dance pour cela.^n sorte qu’il me souvenoit « d’un trouppeau de porceaux que l’on meine à la « foire ou au marché; et leur mect on au devant un <ü vaisseau plain d’orge ou d’avoyne qu’ilz mangent, et « cependant vient un boucher qui prent le plus gras « du trouppeau par le pied, luy met le pied sus la « gorge qu’il luy ouvre pour veoir s’il est niesel (ladre); « et, s’il le treuve sain et net, luy met le Cousteau au « gousier, et le saigne, et tue; et cependant ses corn- « paignons ne laissent pas de se paistre (Bonivard, des « Difformes Réformateurs^ p. 152). »
Tout ceci posé; est-il possible de semer la peste? Oui, sans doute; et ce serait en transportant dans une maison saine un pestiféré, ou bien les objets de vêtement et de literie qui lui ont servi. Cette pratique, répétée dans plusieurs maisons, les empoisonnerait, non pas
toutes, mais un certain nombre : or est-ce cela que faisaient les semeurs de peste au dire des jugements qui les ont condamnés? Pas le moins du monde. Ce qu’ils employaient, c’était la matière du charbon pestilentiel.
Cette matière, ils étaient accusés de l’employer de deux façons, à l’intérieur et à l’extérieur.
Dans le premier cas, après avoir tiré la matière du charbon hors du corps du pestiféré, ils la mettaient en poudre, et, la mixtionnant à d’autres drogues, ils la faisaient boire aux frappés de peste dont ils voulaient hâter la lin. Or l’on sait positivement que, si l’introduction des matières putrides soit par inoculation sous la peau, soit par injection dans les veines, produit les effets les plus graves, elle est au contraire inoffensive quand elle se fait par les voies digestives; et Deidier, que j’ai cité, avait, dès la peste de Marseille, établi cette innocuité en montrant que les chiens de l’hôpital qui mangeaient toutes ibrtes de débris provenant de pestiférés demeurèrent bien portants.
Dans le second cas, avec cette poudre faite de débris de charbons, ils poudraient des mouchoirs, des jarretières, et les laissaient tomber dans la rue ; ou bien ils en frottaient les verrous des portes ; ou bien enfin ils remplissaient de cette poudre un cornet de papier, et le laissaient tomber dans la rue. Alors, au dire des informateurs, malheur à celui qui ramassait le mouchoir ou la jarretière, qui mettait la main sur le verrou, ou qui ouvrait le cornet malfaisant! 11 était aussitôt pris de la peste; Sans rappeler qu’il est faux que la jiesfe, même dans la véritable contagion, se communique avec cette infaillibilité et cette promptitude, il est certain que ce n’est pas par la matière carbonculeuse que la peste se transmet- c’est par l’atmosphère
du malade et par les linges et draps qui lui ont appartenu. De ce côté encore, les semeurs de peste doivent être déchargés, sinon de mauvaise intention, du moins d’action nuisible sur la santé publique.
A cette opinion que les débris d'un charbon pestilentiel pouvaient communiquer la peste, le hasard des superstitions humaines a donné un pendant singulier et contradictoire. Dans la peste qui sévit en Grèce pendant les années 1827 et 1828, plusieurs personnes eurent recours aux amulettes, et quelques-unes imaginèrent de porter comme préservatif un morceau de charbon de peste ^ Ceux qui usèrent de tels amulettes n’en ressentirent aucun bien, cela va sans dire; mais ils n’en ressentirent aucun mal, en dépit des arrêts que de fausses notions dictaient aux parlements du XVI' siècle.
De cette discussion il résulte que la sémination de la peste fut un faux crime, comme le fut la sorcellerie. Dans la gravité d’un crime imaginaire, il n’y a point de limites. L’imagination put grossir autant qu'elle le voulut les terreurs que la communication d’un mal formidable ou les relations avec les noirs esprits inspiraient, et le châtiment que méritaient de pareils coupables. Aussi les supplices cruels, le feu, le petit feu, les tenailles rouges ne furent pas ménagés. Pauvre humanité !
Mais, bien qu’il ne fût pas possible de semer la peste, y a-t-il eu des semeurs de peste, comme existèrent les sorciers, bien que la sorcellerie n’existât pas? Ceci est une question toute différente. Est-il vrai que des misérables aient fait des tentatives, illusoires sans doute, mais réelles, pour propager la contagion? Je no