‹ Médecine et médecinsChapitre 23 sur 24 · Gosse, Relation de la peste en Grèce, p · texte numérisé non relu

Gosse, Relation de la peste en Grèce, p

me fie pas à la torture qui arrache du torturé le faux comme le vrai. Je ne me fie pas davantage aux rumeurs populaires. Celui qui aujourd'hui croirait, d’après la foule criant à l’empoisonnement et les affiches du préfet de police ne la contredisant pas, qu’en 4832, à Paris, aux premiers effets foudroyants du choléra, les médecins empoisonnaient les citoyens, se tromperait. Il est donc possible qu’on se trompât, si on accordait une foi absolue aux accusations populaires et aux arrêts des parlements contre les semeurs de peste. Il est bien manifeste que frotter les verrous avec de la poudre de charbon de peste, laisser tomber des mouchoirs ou des jarretières qui auraient été saupoudrées de la sorte, sont des actes qui échappent à toute vérification positive. On cite encore à leur charge le dépôt dans la rue de cornets contenant des détritus de charbon ; cela est un tait matériel qui a pu être constaté. 11 en est de même des emplâtres infectieux que, dit-on, ils préparaient et disséminaient. Ces choses-là rentrent dans le domaine de celles qui sont susceptibles d’être prouvées par témoignages ; on doit admettre que les parlements auront mis le plus grand soin à les établir, puisqu’il faut bien admettre qu’ils sévirent avec une extrême cruauté contre un crime imaginaire en fait.

Il n’est aucunement impossible qu’il se soit établi une relation morbide entre l’opinion publique (|ui admettait la sémination de la peste et l’esprit de quelques misérables qui, se croyant le pouvoir de mal faire, en ressentirent le désir. La croyance populaire à la sorcellerie, réagissant de cette façon, a engendré beaucoup de prétendus sorciers. •

Ici peut avoir place un fait singulier, consigné dans Dion Cassius, qui n’est pas sans quelque rapport av les semeui’s de peste. Malheureusement, il se trou-

vait dans les livres perdus de cet historien, et n’est conservé que dans l’Épitome de Xiphilin, au règne de l’empereur Commode : « Il survint une maladie aussi « intense qu’aucune que je sache. Souvent il mourut « dans Rome deux mille personnes en un seul jour. «Beaucoup aussi, non-seulement dans la capitale, «mais aussi, pour ainsi dire, dans tout l’empire, « furent victimes de manœuvres criminelles ; car des « scélérats, enduisant de petites aiguilles avec des poi* « sons pernicieux, introduisirent par ce moyen, à prix « d’argent, chez d’autres le venin. Cela se fit aussi sous « Domiüen. » Voici ce que le même abréviateur nous dit au règne de ce prince : « Certaines gens s’avisèrent « de piquer avec des aiguilles empoisonnées ceux qu’il « leur plaisait, et beaucoup de gens mouraient, sans le « sentir, des suites de ces piqûres ; d’un autre côté, « beaucoup de ces coupables ayant été dénoncés fu- « rent punis. Ce crime ne fut pas seulenaent commis « à Rome; il le fut, pour ainsi dire, dans tout l’uni- « vers. » Il est difficile de se faire une idée de la portée de ces textes. Dans le cas sous Commode, il règne en même temps une très-violente épidémie, et l’on pourrait songer à des inoculations à l’aide d’aiguilles trempées dans les liquides morbides, d’autant plus que la maladie qui désolait alors Rome et l’empire tout entier fut une fièvre avec éruption, et dès lors probablement inoculable. Mais cette supposition ne trouve pas d’appui dans le cas sous Domitien ; là il n’est fait mention d’aucune épidémie concomitante. Bien plus, on dit que les personnes piquées avec ces dangereuses aiguilles -mouraient sans le sentir. Parmi les poisons susceptibles d’enduire des aiguilles et de causer par une piqûre des morts promptes et sans le sentir, nous ne connaissons que le curare. Or le curare, composi-

tioii vénéneuse découverte par les peuplades sauvages de l’Araérique du Sud, n'était pas à la disposition des anciens. Possédaient-ils le secret de quelque composition non moins promptement délétère ? Nous l’ignorons absolument.

Tout en croyant à la sémination de la peste, l’opinion s’inquiéta de savoir comment, la peste étant si immanquablement communicable qu’on la transmettait avec des mouchoirs, des jarretières, des sachets, ou en frottant les verrous des portes, les gens qui la propageaient pouvaient la manier impunément. "Voici comment on écarta cette apparente contradiction : « Et est « à remarquer, dit La Roche Flavin, loc. cit., que les « maîtres de cet art, comme a été vérifié, pour se gar- « der eux-mêmes d’être surpris de la peste, se font des « ulcères à la peau, sur la région du cœur, avec herbes <1 caustiques, voulant par ce moyen donner exhalaison « au venin qui va toujours droit au cœur; ce que j'ai (( appris des médecins être un souverain remède pré- « servatif et curatif de la peste. » Ai- je besoin de noter que le venin ne va pas droit au cœur qu’en vain se ferait-on des ulcères à la peau, sur la région du cœur, et que jusqu’à présent on ne connaît d’autre préservatif de la peste que de se tenir loin des lieux où elle règne? Astruc, qui croyait aux semeurs de peste, et qui note qu’ils préparaient et pétrissaient, sans être offensés, les drogues infectées, ne croyait pas sans doute (je l’espère pour son savoir médical) que des herbes caustiques appliquées sur la région précordiale procurassent aucune immunité.

Je viens de montrer au lecteur un épisode de la

1. Celte erreur prévalait encore du temps de Bossuet; il en Tait mention en parlant des rumeurs d'empoisonnement au sujet de la duchesse d’Orléans. Voy. p. 434.

peste, petit sans doute, mais bien entaché d’erreur et ; de mal. f4e n’est pas la faute de l’homme, si la nature déchaîne à l’improviste contre lui de formidables tléaux qui précipitent les victimes par milliers dans les cimetières, et qui font le deuil et le vide dans les villes' et dans les campagnes. Ce n’est pas non plus sa faute, si, troublé par de pareilles apparitions, obligé de se faire à la hâte un système, de prendre un parti et d’agir, il se trompe souvent et beaucoup. Mais le même malheur qui veut qu’il se trompe veut aussi que ses erreurs aient des contre-coups funestes et lointains. Ici, par exemple, elles vont susciter de fausses justices, allumer les bûchers à petit feu, et chauffer les tenailles ardentes. Que faire donc? S’indigner contre les erreurs pour ainsi dire fatales du passé? Le mot fatales indique quel doit être le caractère de cette indignation. Elle devient le ferme propos d’étudier selon \ la bonne méthode nos pestes corporelles et morales. ! Puisque, grâce à nos aïeux, nous sommes pourvus d’un ■. meilleur outillage scientifique, et que nous voyons plus nettement comment il faut chercher, tirons des faits positifs les doctrines positives, et sur ce fondement

établissons un système de conduite avec prudence et humanité: avec prudence, car notre savoir d’aujour- i d’hui sera agrandi demain; avec humanité, car il faut | tâcher que nos descendants ne s’indignent, à leur tour, . de nos erreurs fatales. ^

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