National, l*'' août
espèce d’illusion par laquelle l’homme prête un corps réel à ses impressions, et voit, entend ou sent des objets qui n’existent que dans son imagination.
Avant d’aller plus loin, exposons l’état mental de Socrate, tel que l’ont décrit Xénophon, Platon et quelques autres. Ces renseignements, dus à des disciples du philosophe qui furent souvent témoins des faits racontes par eux, ne peuvent être sujets à aucune contestation. Bien plus, ils portent en eux-mêmes un caractère intrinsèque de vérité : ils sont tellement d’accord avec ce que la médecine observe journellement, les expressions dont Socrate et ses disciples après lui se sont servis ressemblent tellement au langage spécial des hallucinés, que tout cet ensemble n’a pu être controuvé.
« La faveur céleste, dit Socrate, dans le Théagès de « Platon, m’a accordé un don merveilleux qui ne m’a « pas quitté depuis mon enfance : c’est une voix qui, « lorsqu’elle se fait entendre, me détourne de ce que « je vais faire et ne m’y pousse jamais. Si un de mes (f amis me communique quelque dessein, et que la « voix se fasse entendre, c’est une marque sûre qu’elle « n’approuve pas ce dessein et qu’elle l’en détourne; « et je puis vous en citer des témoins : vous connaissez « le beau Gharmide, fils de Glaucon ; un jour il vint ft me faire part d'un dessein qu’il avait d’aller disputer « le prix de la course aux jeux Néméens. Il n’eut pas « plutôt commencé à me faire cette confidence, que « j’entendis la voix. Je l’en détournai en lui disant : « — Tandis que je te parle, j’ai entendu la voix divine, « ainsi ne va point à Némée. »
Plus loin, Socrate dit encore : a Quand Timarque se « leva de table avec Philémon, fils de Philoménide, il « n’y avait qu’eux deux dans la conspiration; il me
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« dit en se levant : — Qu’as-tu? Vous autres, conti- « nuez à boire; moi, je suis obligé de sortir, mais je « reviendrai dans un moment, si je puis. Sur cela, « j’entendis la voix, et je lui dis : — Ne sors pas, je « reçois le signal accoutumé. Il s’arrêta; mais, quelque (( temps après, il se leva encore et me dit : — Socrate, « je m’en vais. La voix se fit entendre de nouveau, et « de nouveau je l’arrêtai. Enfin, la troisième fois, « voulant s’échapper, il se leva sans me rien dire, et, « prenant le temps que j’avais l’esprit occupé ailleurs, « il sortit et fit ce qui le conduisit à la mort. Voilà « pourquoi il dit à son frère ce que je vous répète « aujourd’hui, qu’il allait mourir pour n’avoir pas « voulu me croire. »
Par ces passages et par plusieurs autres analogues, qu’il serait trop long de rapporter ici, on voit que Socrate entendait une voix qui lui parlait, qui lui donnait des conseils et qui l’avertissait dans le besoin. Remarquez bien qu’il se sert du mot voix. En effet, ce n’étaient pas ses propres pensées qu’il désignait ainsi; c’était un son qu’il entendait, un être différent de lui qui lui parlait, en un mot, une illusion du sens de l’ouïe que Socrate prenait pour une réalité. Cette voix, il l’appelait le dieu, le génie, et il s’en autorisait comme d’une prérogative rare parmi les hommes. Il lui accordait une foi absolue, et Xénophon dit formellement que rien au monde ne l’aurait décidé à faire ce que la voix lui avait défendu.
Ce n’est pas tout; Socrate était sujet à un autre accident : c’est une espèce d’extase ou de ravissement qui l’absorbait quelquefois au milieu de la conversation de ses amis. On a conservé le récit d’une de ses extases qui se prolongea beaucoup plus que les autres : ce fut au siège de Potidée que Socrate tomba dans cet
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état. Le siège dura trois ans. Pendant l’hiver, Socrate y avait marché nu-pieds sur les glaçons, vêtu à la légère, comme à son ordinaire, ce qui étonna déjà beaucoup ses amis ou ses compagnons d’armes. L’été vint, et voilà qu’un beau jour on le trouva debout dans la campagne, regardant fixement le soleil, comme font certains aliénés. On va, on vient autour de lui, on se le montre du doigt; Socrate n’y prend garde. Le soir arrive ; des soldats ioniens apportent leurs lits de campagne en cet endroit, pour observer s’il passera la nuit dans la même position. C’est ce qui eut lieu en effet, et ce ne fut que le lendemain , au lever du soleil, qu’après avoir fait un grand salut à l’astre, Socrate se retira à pas lentg dans sa tente, sans mot dire et sans faire attention à ceux qui le suivaient, tout stupéfaits d’une pareille scène.
Il est bien démontré que Socrate entendait une voix, qu’il la rapportait à un être placé en dehors de lui, qu'il appelait cet être le dieu ou le génie, qu’il en recevait de continuelles communications, auxquelles il se fiait entièrement, et qui dirigeaient sa conduite; de telle sorte que cet être avait pour Socrate une existence véritable , que sa voix était bien un son qu’il entendait, et qu’elle articulait des paroles parfaitement distinctes pour son oreille. J’insiste beaucoup sur toutes ces circonstances, parce qu’elles sont caractéristiques. Socrate n’attribuait pas à lui-même les pensées qui lui étaient ainsi suggérées; il les attribuait à un démon qui lui parlait à haute et intelligible voix. Il ne croyait pas entendre, car croire entendre, c’est l’hallucination de la raison ; il entendait positivement des paroles et un discours, sans que l’air vibrât et sans qu’aucune bouche s’approchât de son oreille, c’est l’hallucination de la maladie.
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Il faut discuter ces faits et voir de quelle interprétation ils sont susceptibles. Personne n’admettra ici l'intervention d’un être surnaturel; il y a longtemps que ces vieilles superstitions sont tombées ; il ne reste donc plus que l’alternative de croire ou que Socrate était un imposteur qui se vantait d’avoir des commu- , nications divines, ou qu’il était halluciné. La supposition de l’imposture ne peut soutenir un examen sérieux. Socrate fut le même dans toute sa vie, observateur d’une rigide morale et dévoué à l’accomplissement de ce qu’il regardait comme son devoir, jusqu’à accepter le martyre et boire la ciguë. Il s’était donné lui-même une sorte d’apostolat dans Athènes. Remarquable par des singularités de conduite qui tenaient évidemment à ses hallucinations, mais qui s’alliaient à la grandeur de la pensée et à la puissance de la volonté, il poursuivit jusque dans un âge avancé l’objet de sa mission, et ne laissa jamais percer dans toutes ses actions autre chose qu’un mobile élevé, l’amour du bon et du beau. Une si longue imposture se serait démasquée par moments; un pareil rôle n’aurait pu être joué assez habilement pour que l’acteur ne se trahît pas. Et d’ailleurs, la conviction seule donne la puissance à la parole, et Socrate n’eût pas influé grandement sur l’esprit des hommes s’il eût été un misérable jongleur, se jouant de la crédulité de ses contemporains. Il faut donc en revenir à l’opinion que Socrate entendait réellement la voix du dieu qu’il disait entendre; mais, comme rien ne parlait, comme cette voix n’était pas réelle , il en résulte qu’il était dupe d’une illusion, au point de n’en avoir pas la conscience et de ne pouvoir s’empêcher de donner un corps aux paroles qui retentissaient en lui-même et pour lui seul. C’est là une positive hallucination , et l’hallucination a sa place
parmi les troubles psychiques qui relèvent de la médecine.
Il ne peut à ce sujet rester le moindre doute, quand on compare l’état mental de Socrate à une foule d’autres cas analogues que les médecins ont journellement occasion d’observer. Les formes des hallucinations sont très-diverses ; tantôt le malade a des visions; tantôt il ressent des attouchements ; tantôt enfin ces différentes espèces d’hallucinhtions se combinent entre elles. Parmi celles que l’on rencontre fréquemment se trouve l’hallucination que Socrate éprouva. Entendre une voix, recevoir des avis d’un être surnaturel, visible ou invisible, converser avec les anges, avec les démons, avec Dieu, ce sont là des genres de folie bien connus des médecins et fréquemment observés.
L’antiquité n’avait pas assez étudié les phénomènes de la psychologie morbide pour constater avec certitude toutes les formes des troubles psychiques. Le progrès des travaux a donné aux médecins modernes la faculté de signaler avec précision les caractères de plusieurs lésions mentales; et, en ce genre de faits, les bases du diagnostic sont si bien posées, que l’on peut, par un jugement rétrospectif, apprécier l’état intellectuel de certains hommes dont la biographie nous a été conservée, et les soumettre à une sorte d’examen médical. Cette application de la médecine à l’histoire jette de la lumière sur beaucoup de mobiles obscurs qui ont poussé en divers sens le genre humain. J-,a > démonologie a joué un grand rôle dans le monde, et ' maintenant il est évident, pour tout esprit dégagé de préjugés, qu’elle n’est pas autre chose qu’un résultat d’hallucinations, qu’une folie adoptée par la raison contemporaine. Toute cette période de la fin du moyen âge qui fut en proie aux sorciers, où le feu des bû-
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chers dévora tant de milliers de cerveaux dérangés, et où la férocité le disputa à la folie, présente un concours de circonstances dont la médecine historique peut seule rendre raison. M. Leuret, dans ses Fragments de psychologie, a développé ce point et a mis hors de doute le caractère d’aliénation mentale dont les prétendus sorciers étaient frappés. Là rentrent aussi les apparitions des morts, les visions d’anges, de démons ou de génies, les communications avec les êtres surnaturels, les inspirations des prophètes et les révélations des religions. Tant que les hommes ont cru que les deux étaient pr^ delëurs têtèsTque laTdüdre roulait dans le séjour céleste, et que leur terre était placée au centre du monde et couvejrt^ar le firmament comme par un pavillon, ils se sont complu sans cesse à A^oir autour d’eux les manifestations corporelles des forces et des puissances; mais, à mesure que les immensités de l’univers se sont étendues devant leurs regards, à mesure que leur imagination est devenue incapable d’en concevoir les bornes, le globe terrestre n’a plus été qu’une petite planète dans le système solaire; le système solaire, qu’un point parmi les millions d’étoiles que nos yeux aperçoivent, et ces millions d’étoiles, qu’une nébuleuse obscure, perdue dans les espaces illimités. Les vains fantômes ont disparu; la foule y crut sans les voir; mais ceux qui les virent réellement, ceux qui les entendirent, ceux qui en sentirent le souffle, ceux qui en reçurent les leçons, ceux qui en rapportèrent les paroles et les ordres, ce .furent les hallucinés, d’autant plus inébranlables dans leur foi qu’elle avait pris un corps.
11 est évident que la folie a exercé une grande influence sur les destinées des peuples, et celui qui s’en étonnerait montrerait par là qu’il connaît bien peu les
analogies qu’elle a avec la raison. Elle trompe tous les regards quand elle a un caractère conforme aux opinions dominantes, et alors son action sur les autres est d’autant plus forte, qu’elle-même détermine irrésistiblement la volonté et qu’elle peut s'allier avec les facultés les plus hautes et les plus puissantes : témoin Socrate, réformateur de la philosophie grecque; témoin le Tasse, conversant, en un langage magnifique, avec le génie que ses hallucinations évoquaient. Un médecin qui a eu de la célébrité. Van Helmont, affecté ; du même genre de folie, vit un jour son âme sous la j figure d’une petite flamme, et cette vision lui suggéra | un système de médecine qui a longtemps fait du bruit : dans les écoles, qui a été commenté par des gens raisonnables, et qui au fond contient quelques aperçus utiles dans le moment où il parut.
Il ne sera pas hors de propos de rapporter quelques observations de folie que M. Lélut a consignas dans son livre comme pièces à l’appui.
M P., vieillard très-vert encore, d’une forte constitution, d’un tempérament sanguin, est renfermé dans la division des aliénés depuis cinq à six ans. Le 6 février 1813, après quelques semaines, quelques mois peutêtre, d’inspirations légères et pour ainsi dire intérieures, Dieu lui apparut, pour la première fois, dans toute sa gloire, et lui annonça qu’il était son fils, son . envoyé, chargé par lui d’annoncer sa volonté aux hommes et d’opérer, par ses exhortations, la réforme de leur état social. Cela ne l’empêcha pas d’exercer toujours son métier de cordonnier et de se conduire, comme par le passé, avec toutes les apparences d une raison parfaite. Ce ne fut que deux mois environ avant son entrée à Bicêtre, et sur l’ordre formel de Dieu, qui le visita encore ce jour-là, que P. cessa de travailler
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et qu’il resta, pendant près de six semaines, renfermé volontairement dans sa chambre, à demi nu, ne mangeant pas ou mangeant peu, en proie à des avertissements divins réitérés et à toute l’exaltation qui en était la suite. Ce fut là ce qui détermina son admission dans la division des aliénés le 8 octobre 1829. Il était, en ce moment-là, fort calme.
« Depuis ce temps, son état n’a véritablement pas varié. P. se croit en communication avec Dieu, dont il se dit le fik bien-aimé. Les fausses perceptions sur lesquelles il fonde cette croyance sont, à peu près, purement relatives au sens de l’ouïe, et ne s’accompagnent d’aucune incohérence générale dans les idées, d’aucune excitation, d’aucune erreur de conduite. Indépendamment des deux visions ou hallucinations de la vue, dont j’ai parlé, il y en a eu encore deux ou trois autres. Dans l’une d’elles, il a été ravi en esprit jusqu au trône de Dieu^ en compagnie de la Vierge Marie, et il est allé s'asseoir à la droite de son divin Père. Pour ce qui est de ses fausses perceptions habituelles, c’e.st-à-dire de ses hallucinations de l’ouïe, quelquefois c’est Dieu qui lui parle en personne ; d’autres fois, l’Être suprême se sert pour cela de l’intermédiaire de l’archange Raphaël, comme il se servait de l’ange Gabriel pour envoyer à Mahomet les articles de la loi musulmane. Ce divin messager lui donne souvent des avertissements trèslongs et très-explicites, que P. écrit avec grand soin, et dont il m’a transmis un grand nombre. En les lisant, sauf la différence des temps, des lieux et des personnes, on croirait lire un chapitre du Coran ; il y règne seulement un peu moins d’incohérence. Il y a un de ces avertissements qui contient d’assez bonnes choses sur la valeur de l’art médical, et où se trouvent, sur l’intervention de la divinité dans la cure des ma-
ladies, des idées qui rappellent celle du bon Paré : Je le pansay. Dieu le guarit.
« 11 arrive quelquefois que, pendant longtemps, la voix, les inspirations, tout se tait. P. alors vit sur son passé. Mais il n’en est pas moins persuadé pour cela de la réalité de ses fauses perceptions, et il attend tranquillement qu’elles recommencent, bien convaincu qu’il ne saurait en être autrement. Un de ces intervalles a duré, sous mes yeux, douze à treize mois environ, et la foi du prophète n’en était en rien ébranlée.
« Depuis un ou deux ans, une cataracte s’est formée sur chaque œil. P. n’y voit presque plus, et il est obligé de faire écrire ses avertissements divins par un de ses compagnons de salle. La forme y perd, mais le fond reste le même. P. se refuse néanmoins à toute opération sur ses yeux : «Dieu, dit-il, lui rendra la vue quand il en sera temps. » J’ai essayé de porter vivement son attention sur la nécessité d’une opération chirurgicale, afin que, pendant le sommeil, quelque avertissement divin, reflétant cette excitation, lui enjoignît de se laisser opérer. Le résultat a été opposé à celui que je voulais obtenir : Dieu s’est opposé à l’opération.
« P. est en ce moment atteint du scorbut, c’est-àdire d’une maladie grave et essentiellement débilitante. Cela n’a rien changé à son état d’hallucination et de foi religieuse ; cela n’a pas non plus généralisé le délire. Il n’y a rien de plus chez lui que ce qui y a toujours existé, c’est-à-dire de fausses perceptions de l’ouïe, et elles continuent ainsi depuis vingt-trois ans. Celles de Mahomet, à ne les prendre toutefois qu’à sa sortie de la grotte du mont Hara, n’ont peut-être pas duré aussi longtemps. »
Voici une seconde observation du même genre:
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M. Léiut, après avoir rapporté les antécédents du malade, continue :
« Le jubilé de 1825 a lieu. R. y prend part avec ferveur, va dans les églises, assiste aux prédications des plus éloquents missionnaires. C’est alors qu’il a ses premières révélations. 11 lui semble qu’à l’épigastre des paroles se font entendre, très-distinctes, mais non telles que celles qu’on perçoit par l’oreille, et bien faciles à distinguer de ces dernières. Ces paroles, qui forment des prophéties, des paraboles, s’accompagnent d’un sentiment de bien être plus grand, d’une chaleur qui s’irradie : elles plongent R. dans l’étonnement, dans l’extase, et lui font redoubler ses exercices de piété. L’appétit devient moindre, le sommeil disparait ; la nuit se passe en prières. Dans une de ces nuits de ferveur, par un temps couvert, pendant une prière, R. voit tout à coup apparaître, au milieu des nuages, un disque lumineux, gros comme le soleil, mais non point radieux comme lui; une voix parle de ce disque et dit à R : « Les enfants que je bénirai seront bénis et ceux « que je maudirai seront maudits jusqu’à la troisième « et quatrième génération. » R . , qui reconnaît la voix de Dieu, entre en communication avec l’Être incréé, et lui adresse beaucoup de questions qui n’obtiennent pas toutes des réponses. La conversation dura trois quarts d’heure. R. commença à y apprendre quels étaient les desseins de Dieu sur lui. En terminant, l’Étemel lui dit d’aller se coucher. Cette vision est la seule qu’il ait eue. Après elle, les révélations augmentèrent et ne discontinuèrent presque plus; mais les paroles qui lui étaient prononcées étaient bien différentes de celles de la vision. Dans cette dernière, en effet, les paroles étaient absolument semblables à celles que l’on entend par l’oreille, ce qui n’a pas
lieu dans les paroles (épigastriques) des révélations. La vision a décidé du sort de R. , il est le Messie qui doit venir à la lin des siècles pour ramener toutes les nations à la même croyance, et préparer le jugement dernier. C’est en cette qualité qu’il a commencé à faire des prophéties à ses compagnons de travail, et qu’il a cherché à avoir des conférences avec M. l’abbé M. , prêtre à la cour de Charles X, et avec M. l’archevêque de Paris. Voyant qu’il ne pouvait arriver jusqu’à ce dernier, il escalada un jour, pendant le service de la messe, la grille du chœur de la métropole, afin, dit-il, de se faire prendre, et de pouvoir ainsi faire connaîti’e les desseins qu’il n’avait pu manifester autrement : cela lui réussit. On le conduisit à la préfecture de police, et de là à la division des aliénés, le 12 décembre 1827.
« R. est l’exemple le plus tranché que je connaisse d’une raonomanie sensoriale, franche, débarrassée de tout délire général, soit de pensée, soit d’action. Qu’on lui accorde la réalité de ses révélations et de ses visions, non-seulement il n’est pas fou, mais il est ce qu’il prétend être, le Messie. Avant sa vision, avant ses plus fortes révélations, il connaissait peu les Écritures sacrées, il ne les a étudiées que depuis, et il les rapporte avec beaucoup d’art à sa croyance, même l’Apocalypse dans laquelle il a trouvé un sens clair. « Jésus-Christ, « dit-il, est bien le fils de Dieu, il est venu pour pré- « parer les voies, mais il n’est pas le Messie : cela n’est « écrit nulle part. » Quand il parle des malheurs qui attendent les méchants lors de la fin du monde, ses yeux se mouillent de larmes; il gémit sur les peines futures, et c’est alors seulement que sa figure présente quelque chose d’exalté et d’un peu extraordinaire. »
U Durant quatorze mois que R. est resté dans la di-
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vision des aliénés, son état de manie n’a point varié et n’a eu aucune exacerbation. Il ne se manifestait que lorsque, après avoir gagné sa confiance, on parvenait à le mettre sur le sujet de ses hallucinations. A part cela, il était Thomme du monde le plus raisonnable et le meilleur que l’on pût trouver. Rarement réclamaitil sa sortie de l’hospice, et il ne l’eût jamais sollicitée en faisant le sacrifice de sa croyance. Vers la fin de 1828, il consentit à se charger des fonctions de garçon de ser- , vice, et il s’en acquitta d'une manière toute charitable. »
La lésion que l’intelligence de Socrate avait soufferte se trouva dissimulée par les superstitieuses croyances du temps où il vécut. Le commerce des dieux ou des génies avec les hommes, l’inspiration des sibylles et des pythies, la consultation des oracles, la foi aux songes, la croyance aux apparitions surnaturelles, les communications avec les mânes de héros honorés en certains lieux, tout cela formait un ensemble d’opinions et d’habitudes au milieu desquelles le démon de Socrate put parler sans exciter de surprise. Quand le philosophe se disait en relation avec un génie, il n’énonçait rien qui choquât la raison de ses contemporains. Nul ne fut disposé à l’accuser d’imposture, ou à le taxer de folie. Ses compatriotes admettaient sans scepticisme tous ces faits d’un ordre merveilleux; et les hallucinations d’un esprit malade trouvaient naturellement place dans le cadre de ce qui formait la raison de ces temps.
Mais, si Socrate avait vécu à une autre époque, de nos jours, par exemple, il n’aurait pu échapper à l’arrêt que la médecine aurait porté sur son compte. Il nous aurait entretenus de la voix qu’il entendait, du génie qui lui parlait; il nous aurait mis dans la confidence des avis qu’il en recevait; il aurait soutenu, avec
l’opiniâtreté d’un fou qui sent ce qu’il sent, l’existence d’un être surnaturel qui dirigeait sa conduite ; et, dans l’impossibilité d’admettre, ou qu’il fût un menteur, ou qu’il reçût les conseils d’un génie, ses amis l’auraient fait examiner par un médecin, qui aurait reconnu sans ditficulté les hallucinations auxquelles il était en proie. Ainsi sa folie, cachée sous le manteau protecteur de la crédulité au milieu de laquelle le sort l’avait jeté, eût été dévoilée dans un siècle moins entiché de croyances superstitieuses; et le penseur, puissant quoique malade, qui donna réellement une impulsion nouvelle à la philosophie, eût été relégué sans gloire parmi les intelligences dérangées. Tant il est vrai que la fortune et la renommée des mortels dépendent de tout ce qui les entoure; qu’ils sont le jouet des plus petites comme des plus grandes circonstances; que rien n’est plus changeant que le jour sous lequel les hommes se sont vus eux-mênaes et sont vus par la postérité; et que, plus on pénètre dans les profondeurs de l’histoire, plus on sent que, là comme dans les phénomènes du monde matériel, le vrai, perpétuellement caché sous l’apparence, en doit être sans cesse dégagé par le travail.
L’AMULETTE DE PASCAL Par Léldt. Paris, 1846
n y a tantôt dix ans que M. Lélut publia un livre intitulé: Le démon de Socrate, où il essaya de démontrer