national, 29 mai
SOCRATE ET PASCAL
cette thèse-ci : Socrate, d’après le témoignage de Platon et de Xénophon, affirmait avec constance qu’il entendait de temps en temps une voix qui lui donnait des conseils. La probité de Socrate est trop grande pour qu’un mensonge ici soit admissible ; d’autre part, le (lire de Socrate est trop bien attesté pour être révoqué en doute; donc Socrate avait véritablement une hallucination de l’ouïe, qu’il rapportait, d’après les idées de son temps, à un démon. Il y a tantôtdix ans aussi que, dans ce journal, j’examinai le livre de JL Lélut, et en rendis compte. C’était véritablement un diagnostic médical à porter; et le cas était trop évident pour ({u’il y eût longtemps à délibérer. Si un homme, même un Socrate, venait aujourd’hui conter à deux médecins qu’il entend distinctement une voix, que cette voix lui donne des conseils dans les circonstances difficiles, et quelle provient d’un être surnatux’el, la consultation ne serait pas longue, et le mot d’hallucination serait aussitôt prononcé.
Depuis ce temps M. Lélut n’a pas perdu de vue l’idée scientifique qui l’avait inspiré, à savoir que l’hallucination, vu la constitution morale de l’homme, a joué un rôle nécessaire, inévitable, dans les histoii’es du monde, rôle qui vient seulement de finir dans les sociétés les plus avancées, mais qui dure encore chez les populations arriérées. C’est de cette même source que découle le nouvel ouvrage de M. Lélut, V Amulette de Pascal; et aujourd’hui encore je me trouve d’accord avec lui sur le fond de la question. C’est qu’en effet, parmi les physiologistes et les médecins de l’Europe, chez qui toute croyance au surnaturel est éteinte, il ne reste plus, pour expliquer les faits innombrables rapportés par riiistoire, que le choix entre la fraude et l’hallucination; or, en général, le choix ne peut être douteux.
Voici ce qu’est cet amulette de Pascal : après la mort de ce grand homme, on trouva, cousu dans son pourpoint, un papier auquel il attachait tantde prix, que, chaque fois qu’il changeait de vêtement, il le recousait de ses propres mains dans son nouvel habit. Le papier, écrit de la main de Pascal, contient un engagement de changer de vie, et de se livrer tout entier à Dieu. Mais ce qui montre que ce n’est pas un simple engagement tel qu'on en peut prendre avec soi-même, c’est la forme étrange que Pascal lui a donnée. Pour quiconque a vu les écrits de ce genre de la part d’hallucinés, le premier coup d’œil montre que l’écrit de Pascal appartient à cette catégorie. D’ailleurs, il porte l’énonciation manifeste d’une vision en ces termes : « Depuis environ dix heures et demie du soir jusque environ minuit et demi, feu.» Ainsi, ce jour-là, le lundi 23 novembre 1634, pendant environ deux heures, Pascal eut la vision d’un feu qu’il prit pour une apparition, surnaturelle, et sa conviction fut si forte qu’elle le détermina à entrer plus avant qu’il n’avait fait jusqu’alors dans les voies de la dévotion et du rigorisme janséniste.
On sait que Pascal, depuis le jour où il avait failli être précipité dans la Seine, auprès de Neuilly, voyait toujours près de lui un précipice ouvert. C’est du moins une tradition constante parmi ceux qui avaient connu Pascal et parmi leurs descendants. Toutefois, dans ce cas-ci, Pascal ne se faisait aucune illusion; il savait trèsbien que ce précipice, dont cependant, malgi’é toute sa volonté, il ne pouvait écarter le voisinage, n’avait rien de réel, et était le produit de son cerveau troublé. C’est qu’alors, comme le remarque judicieusement M. Lélut, Pascal comprenait très-bien qu’à moins d’un miracle, qui n’était pas ici nécessaire, un précipice ne pouvait être ouvert à côté de lui; et dès lors sa raison rejetait
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parmi les illusions ce que son œil ne pouvait s’empêcher de voir. Mais, dans une vision où il croyait voir et entendre Dieu, il n’en était plus de même : sa raison était d’accord avec ses sens pour le, tromper; il croyait aux miracles, aux apparitions, aux inspirations, et aussi accepta-t-il sans hésiter la croyance à celle que luimême il pensait avoir en partage.
€ Le cas où l’halluciné, dit M. Lélut, s'abusera le plus souvent et le plus facilement sur la nature de ses fausses perceptions sera celui où ses idées, au lieu d’être purement personnelles, seront les idées d’une époque, lorsqu’elles se rattacheront à des croyances qui impliquent l’action des puissances surnaturelles sur les sens. Ainsi, aux siècles de rénovation sociale et de plus grande ferveur religieuse, dans ces temps où les misères du monde portent tous les esprits à implorer le secours du ciel ou à conjurer le pouvoir de l’enfer, un esprit, tout à la fois plus pieux et plus soulh'ant que les autres, dirige avec une concentration exclusive toutes ses pensées vers Dieu ou vers les génies secondaires dont l’intervention favorable ou funeste lui est garantie par l’histoire même de sa religion. Le cerveau fermente et s’enflamme; ses actes représentatifs, élevés à la plus haute puissance, passent de l’idée à la sensation. Tout à l’heure, les bons ou les mauvais anges n’étaient que désirés ou craints; l’esprit s’illumine, et ils apparaissent ; ils parlent pour consoler ou menacer. Et, comme les hallucinations ne sont pas toujours externes, qu’elles peuvent être rapportées au centre nerveux intérieur, des sensations internes, plus vagues, plus variées, seront attribuées à cette assistance ou à cette agression surnaturelle. Des paroles même retentiront, non plus à l’oreille, mais aux principales régions des foyers nerveux de la vie oiganique, par exemple à l’épigastre. Enfin, par une sorte de couronnement à tous
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ces travestissements de la pensée, il se déclarera un état général où le corps, non moins compromis que l’âme, mêlera les émotions les plus matérielles aux aspirations les plus éthérées, et qui sera rapporté par l’halluciné à une intussusception de la puissance céleste avec laquelle il se croit en rapport, de celle même qui est au-dessus de toutes les autres. » (P. 105.)
Ceci explique très-bien combien les hallucinés, tout en ayant d’ailleurs une intelligence sûre et forte, sont incapables de reconnaître l’erreur qui les assiège. Leurs croyances établissent fermement l’existence d’agents surnaturels; là-dessus aucun doute ne s’élève dans leur esprit. Avec cette disposition mentale, qui est celle de tout ce qui les entoure, voilà que ces agents se font toucher, se font voir, se font entendre I De la sorte, deux ordres de faits viennent concourir à un même but : une autorité irréfragable leur certifiait ce que tout à coup leurs sens viennent leur montrer. Quelle intelligence pourrait résister à la coïncidence de deux preuves pareilles? Et aussi l’histoire montre que dans les temps de foi aucune intelligence ne lui a résisté.
D’autre part, il faut bien se représenter la situation des hallucinés au milieu des populations qui nous ont précédés. Cela ne ressemblait en rien à ce qui est aujourd’hui. La société moderne s’en rapporte uniquement, pour l’état de l’halluciné, au dire du médecin ; et la médecine a désormais une opinion toute faite sur les visions, sur les voix entendues, sur les apparitions, en un mot sur toutes les fausses sensations. Autrefois son ressort ne s’étendait pas jusque-là : les hallucinés n’étaient justiciables que des croyances populaires, et ces croyances les secondaient. Suivant que l’halluciné se trouvaiten rapport avec les puissances bienfaisantes ou malfaisantes d’un ordre surnaturel, il était un objet de
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vénération ou d’effroi ; mais jamais il n’était l’objet de la pitié médicale. Dès lors son état mental, loin de diminuer son influence sur les autres, l’augmentait ; en. môme temps la confiance d’être en communication avec| un monde supérieur accroissait sa fermeté et sa résolu-, tion, et, s’il se trouvait homme de génie et d’initiative, sonrole n’en devenait que plus grand.
«Que des hallucinations, dit.M. Lélut, ainsi restreintes à un seul ordre d’idées, puissent faire partie des actes d’une intelligence droite en tout le reste, ne rien ôter à la puissance d’un esprit souvent supérieur, c’est ce que depuis dix ans surtout a démontré à satiété l’analyse anthropologique, et ce qu’elle est à même de faire voir encore tous les jours. Que de telles hallucinations se rapportent particulièrement aux époques de foi religieuse la plus vive, étaient eu, par conséquent, pour sujets les hommes qui ont représenté avec le plus de supériorité et cette foi et ces époques, cela n’est pas plus contestable et deviendra manifeste pour quiconque prendra la peine de feuilleter avec un peu d’attention quelques pages des annales du mysticisme. Que de telles hallucinations enfin aient eu une grande part dans les étranges symboles de cette foi des anciens peuples, dans les bizarres incarnations de leurs grands et petits dieux, c’est ce que ne mettra pas en doute celui qui, désormais convaincu de tout le pouvoir trompeur de la fantaisie, aura quelque peu réfléchi à l’extravagance, maintenant encore inexpliquée, des milliers de théogonies qui, dans leurs diversités si semblables, se partagent le ciel et la terre, depuis les temps les plus reculés jusqu’à ceux où nous vivons. » (Page IH.)
' Le surnaturel, qui est le fondement de toutes les religions, a une double source; d’abord, il naît de cette tendance qu’a l’esprit humain à supposer partout une
volonté semblable à la sienne; c’est ainsi que tous Icf phénomènes de la nature turent jadis personnifiés. En second lieu, les hallucinations, c’est-à-dire les visions de toute sorte qui assiégèrent l’imagination humaine, prirent une grande part dans l’élaboration des théogonies. De là se formèrent, dans les sociétés, les racines des religions qui les ont successivement ombragées. Un développement graduel a, d’âge en âge, subtilisé les premières données. Du fétichisme, où sont plongés les peuples primitifs, on passe, par des gradations marquées au culte des astres, aux formes variées du polythéisme, qui lui-même, se condensant de plus en plus, arrive enfin au monothéisme. Tout repose donc, en détin itive, sur les opinions que les hommes, au commencement, se firent sur la nature des choses.
Ils ne virent ni n’entendirent alors rien autre que ce qui se voit et s'entend aujourd’hui ; mais ils l’expliquèrent autrement. Cette lente explication des choses est l’histoire même : entre l’idée d’un dard de feu qu’un dieu lance du haut des deux et la connaissance des phénomènes électriques, entre les visipnsqui montraient les êtres surnaturels et la détermination médicale qui les rapporte à l’état pathologique du cerveau, il y a toutes les phases sociales dont les annales humaines nous offrent le déroulement. C’est une chaîne non interrompue où l’esprit humain arrive de plus en plus près de la connaissance réelle des choses, et le dernier terme a sa raison d’être dans le premier; c'est une élimination où des conceptions de plus en plus nettes remplacent les conceptions anciennes jusqu’au monothéisme lui-même, qui arrive aujourd’hui à la fin de sa phase sociale, et duquel on fait voir, ou, philosophiquement, que la notion de cause première et absolue est inaccessible à l’esprit humain, ou, histori-
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quement, qu’il est le iils des formes religieuses antécédentes. ,
Dans le fait, les choses n’ont pas pu marcher autrement: l'étude mentale de l’homme le démontre. La conception primitive la plus grossière et la plus erronée n’est cependant, en définitive, que l’application des mêmes facultés qui aujourd’hui donnent des résultats approchant beaucoup plus de la réalité. Attribuer au fétiche les biens ou lesmaux, penser qu’un génie préside < au cours des astres, croire que le soleil se repose la nuit dans le sein de l’onde, ou s’imaginer enfin que les formes apparaissant devant le cerveau troublé sont des êtres réels, qu’étaitwîe autre chose que feire sur tout cela une première hypothèse, un premier essai d’explication, et justement celui qui se présentait tout naturellement? Ces hypothèses primordiales, au fur et à mesure que l’expérience et la réflexion en eurent démontré l’insuffisance, furent abandonnées et successivement remplacées par des hypothèses mieux appropriées. Au reste, cette primitive erreur de l’esprit humain était d’autant plus inévitable que, dans la nature, beaucoup de choses se montrent sous un véritable mirage, c’est-à-dire tout autrement qu’elles ne sont. La terre paraît immobile, et cependant elle se meut à la fois en deux sens avec une rapidité inouïe ; le soleil est immense, et on le voit petit ; les étoiles sont fixes, et pour notre œil elles font en vingt-quatre heures le tour delà terre ; des objets frappent notre vue, des voix sont entendues, et cependant rien de réel n’existe, ce n’est qu’une hallucination. Que de sujets d’erreurs pour le monde ancien I Que de rectifications à fah’e dans le cours des âges 1 On étudiera avec fruit, dans le livre de M. Lélut, les déductions où il montre comment des sensations fortes, des idées exaltées finissent par prendre le caractère de
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véritables hallucinations : « L’hallucination, dit-il, c’est-à-dire la sensation fausse prise et acceptée pour une sensation véritable, n'est presque pas autre chose que le résultat un peu forcé d’un acte normal de l’intelligence, le plus haut degré de transformation sensoriale de l’idée, le fait des préoccupations dans les arts élevé à sa dernière puissance, le fait des rêves surtout transporté du sommeil à la veille, et, dans l’un comme dans l’autre de ces deux états, marchant de front avec des sensations vraies nées de l’action du monde exté- » rieur. Dès lors, il ne faudra pas s’étonner qu’un phénomène qui se mêle d’une façon si intime et si nécessaire à tous les actes réguliers de la pensée, s’y mêle encore quand ces actes ont revêtu un caractère opposé. Il ne faudra pas s’étonner qu'une sorte de matérialisatwn des images qui, dans les illusions et les hallucinations que le mot apprécie, est compatible avec la rectitude de la raison, puisse, dans un grand nombre de circonstances, constituer, à elle seule, le trouble de l’intelligence, le commencer, le continuer seule, persister ainsi durant toute'la vie; n’ayant presque d’autre effet sur le jugement que de donner pour matériaux à son exercice un ordre de sensations de plus. »
(Page 82.)
Quand on étudie les phénomènes de l’hallucination, on les voit se confondre, par une gradation insensible, avec l’exercice régulier de l’intelligence. Là, en effet, comme dans toute maladie, l’état pathologique n’est qu’une forme, une altération de l’état sain, et ne s’en distingue par rien d’essentiel. Ce sont toujours les mêmes forces et les mêmes propriétés mises en jeu. L’hallucination n’est qu’un rêve fait les yeux ouverts ; car dans le rêve on voit des objets, on entend des voix, et tout se passe comme dans l’état de veille, sauf la
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réalité. L’hallucination n’est encore que ces idées qui sortent à l’improvisle des profondeurs de notre être et qui viennent assiéger notre esprit malgré nous-mêmes; du moins elles y ressemblent, et ces idées obsédantes sont complètement hors du domaine de la volonté. Si ces idées prennent un corps, elles deviennent de véritables hallucinations ; si le patient se laisse assez dominer par elles pour qu’il croie à leur réalité extérieure, dès lors l’hallucination n’est plus simple, et elle se complique d’un trouble de la raison. Cette déduction montre combien il importe au libre exercice des facultés mentales de se demander d’où surgissent les idées qui nous viennent, et quel en est le titre et la valeur.
Ceci, comme du reste toute étude sur les maladies, conduit directement à des applications sur l’hygiène de l’esprit, peut-être plus abandonnée encore que celle du corps. Nulle part vous ne la voyez intervenir dans l’éducation même. Ceux qui règlent les travaux et les habitudes à donner aux jeunes intelligences sont des littérateurs, des métaphysiciens ou des mathématiciens, aussi impropres les uns que les autres, sauf un étroit empirisme, à la besogne qui leur est dévolue ; et ils le sont parce que jamais leurs études ne leur ont appris les conditions de croissance et de santé de l’esprit, ni les circonstances qui y déterminent si facilement des perversions de toute espèce. Tant que l’étude de l’homme, qui n’appartient qu’à la physiologie, n’interviendra pas dans le règlement de ces choses, elles seront livrées, soit au hasard téméraire, soit à la routine aveugle.
Il est vrai, et l’étude de l’hallucination le montre, qu’une foule d’idées, produites soit par les impressions passées, soit par l’influence de l’état des viscères, viennent prendre possession de nous-mêmes, et vont jus-
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qu’à créer aes préjugées obstinés, fausser le jugement et troubler même la raison. Sans doute on ne préviendra jamais tous les désordres de l’intelligence, mais on en préviendrait beaucoup si l’on savait les combattre à leur origine. Or, il n’y a pas d’exercice intellectuel plus salutaire que de s’interroger sur la cause de ce que l’on pense à un moment donné. On combat ainsi les fausses notions avant qu’elles se soient incorporées avec nous -mêmes et à une époque où il est encore facile de s’en dégager. Plus tard, vous l’essayeriez en vain; car alors elles sont devenues une seconde nature, et vous n’avez plus même la faculté de discerner le mobile qui vous fait penser et agir. Vous croyez prendre des déterminations libres et spontanées, et vous êtes un automate mû par l’impulsion d’opinions et de penchants dissimulés au fond de vous-même. C’est ainsi, pour continuer à citer des exemples médicaux, que l’hypocondrie, ce fléau de tant de personnes, pourrait plus d’une fois être écartée à son début. L’hypocondrie n’est pas autre chose qu’une hallucination qui concerne les sensations intérieures. Sous l’influence d’un certain état du système nerveux, il se forme des sensations douloureuses que le patient rapporte aux différents viscères; et, saisi à l’instant comme dans un piège par cette fausse impression, il ne manque pas de se croire en proie aux plus funestes maladies. Dès lors, sa vie, |ue ce trouble simplement nerveux ne compromet pour ainsi dire jamais, se prolonge, il est vrai, mais se prolonge au milieu des inquiétudes les plus affligeantes et des souffrances les plus réelles. En bien des cas, un examen rigoureux, fait d’abord, aurait supprimé ces phénomènes purement subjectifs, ou du moins, les réduisant à leur juste valeur, aurait empêché que le sujet ne s’en laissât absorber.
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Vu l’état mental des anciens hommes, qui reconnaissaient le surnaturel, l’hallucination a dû jouer un rôle social; et en effet, dans l’antiquité, elle s’est mêlée d’une façon curieuse et singulière aux affaires politiques et à la direction aussi bien des empires que des particuliers. Là, des prophètes et des voyants communiquaient les volontés célestes, et influaient de la sorte sur les déterminations des peuples et des princes. Ici, la pythie, sur son trépied sacré, prophétisait en vers, et il n’y avait point d’affaire considérable où l’on ne voulût avoir la pensée du dieu qui l’inspirait. Ailleurs, des prêtres extatiques, agités d’un véritable délire, donnaient aux yeux de la foule le spectacle des extravagances sacr^ les plus singulières. A la vérité, se trouvait à côté un ordre analogue d’institutions fondées*, non pas sur l’hallucination, mais sur une étude toute chimérique des phénomènes naturels. On interrogeait les sorts, on consultait le vol des oiseaux, on examinait les entrailles des victimes, on étudiait les éclats du tonnerre et les météores célestes; tout cela, dans l’opinion que le monde surnaturel se communiquait par ces voies aux mortels, et les instruisait de ce qu’il fallait faire ou éviter. L’hallucination prenait spontanément sa place au milieu de ces organes, et les paroles qu’elle prononçait valaient tout autant que les tripudia des poulets sacrés, ou l’interprétation des songes, ou les augures des oiseaux. Nous sommes tellement éloignés, nous autres modernes, de ces conceptions, que nous avons souvent de la peine à nous représenter toute la force qu’elles avaient jadis, et l’impérieuse urgence avec laquelle elles déterminaient les volontés des hommes. Ce monde si singulier a été un monde réel ; et des mobiles aujourd’hui complètement éteints ont été autrefois prépondérants.
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D’un autre c<îté, le mépris surgit facilement dans notre esprit pour de telles méprises. Cependant il faudrait s’en garder; et je voudrais inspirer au lecteur de ceci une habitude d’apprécier équitablement l’antiquité. Il faut toujours se mettre sagement au point de vue du développement humain. Les anciens sont, il est vrai , tombés dans ces profondes erreurs ; mais comment s’en seraient-ils défendus? Où était la lumière qui pouvait les éclairer? Tout ce système de croyances, d’institutions et d’habitudes avait pris aussi spontanément sa forme que la cristallisation d’un sédiment dans une onde tranquille. Tout était d’accord et en harmonie, les opinions des hommes et les apparences du monde. Ils se modelaient, comme nous nous modelons aujourd'hui, sur les notions que le temps et l'héritage de leurs ancêtres leur avaient apportées, et nos idées, dont nous sommes fiers à juste titre, sont filles de leurs idées, dont ils étaient fiers aussi, quand ils les comparaient à celles des barbares.
Après cet âge de l'humanité en commença un autre, où, comme dit Schiller dans une admirable pièce de vers, le moine se flagella dans sa cellule, et le chevalier de fer brisa sa lance dans les tournois. Alors un monde nouveau était sorti des ruines de l’ancien. A la vérité, la notion bien plus philosophique du monothéisme amena la ruine de toutes ces institutions où l’on interrogeait l’avenir. Mais les foliœ qui dépendent des idées religieuses n’en persistèrent pas moins avec une grande intensité et avec ce caractère , qu’elles avaient dans l’âge précédent, d’être prises pour tout autre cliose que ce qu’elles étaient réellement. Le monothéisme, bien que s’établissant avec une rigueur philosophique, avait laissé subsister à côté de lui le diable, copie amoindrie du mauvais principe admis
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dans les religions et les philosophies orientales. Cette personnalité fantastique assiégea les esprits au moyen âge, et tint une place considérable dans les opinions et les actions des hommes. Ce fut alors qu'on vit d’innombrahles hallucinés confesser en pleine conviction leurs relations avec le démon, et des juges non moins convaincus condamner ces malheureux au supplice. Là encore intervenait une cruelle et inévitable fatalité ; juges et sorciers croyaient à l’existence du diable, et, quand les sorciers hallucinés avouaient l’avoir vu, l’avoir entendu, être allés avec lui au sabbat, le juge retrouvait là, en action et en paroles, ce que ses croyances les plus fermes lui avaient inculqué, et, en pleine sûreté de conscience, il envoyait à la mort des individus liés étroitement avec l’auteur de tout mal. Ainsi pendant des siècles, et jusqu’à une époque qui n’est pas bien loin de la nôtre, les flammes reluisirent incessamment sur tous les points de l’Europe, et dévorèrent sans relâche des fous qu’une raison plus éclairée soumet aujourd’hui à un traitement médical. La science est intervenue entre les juges et les condamnés ; tirant à la fin le vrai caché sous l’apparence, et montrant à la société la cruelle méprise qui se commettait, elle a effacé d’un même coup toute une classe de crimes, toute une série de jugements et de supplices.
Telle est la marche de l’histoire. Plus les sociétés se cultivent, plus elles se dépouillent des fausses notions, et plus le point de vue général se rectifie. L’agent le plus actif de ces transformations est la science. Elle seule substitue des conceptions positives aux conceptions hypothétiques, mais non arbitraires, qui ont été l’œuvre des hommes anciens et la préparation des hommes nouveaux. Prendre les phénomènes apparents pour les phénomènes réels a été la première ébauche
scientifique, ébauche de même ordre que les travaux les plus compliqués qui ont signalé le cours des siècles; et le même esprit qui fut capable, par son essor primitif et spontané, d’en tracer les linéaments, était dès lors implicitement capable de toutes les grandes choses qui devaient se produire. Entre l’humble idée du sauvage qui personnifie quoi que ce soit en son fétiche, et qui raisonne à sa façon sur la cause des choses, et les Aristote, les Descartes et les Newton, il y a une chaîne non interrompue d’effets et de traditions qui lie les uns aux autres. A mesure qu’on étudie davantage l’humanité, on voit que ses racines s’enfoncent, comme dans un sol, au sein de toutes les conditions qui règlent le phénomène de la vie sur notre planète.
Grand fut le service, on le sait, que rendit l’astronomie aux notions positives, quand elle découvrit le véritable système du monde. La baguette d’un magicien n’aurait pas mieux opéré ; le changement de décoration se fit à vue ; et la terre immobile' commença de se mouvoir avec une prodigieuse vitesse, sinon aux yeux du corps, du moins à ceux de l’intelligence. Aussitôt la place de l’homme fut marquée ; ce ne fut plus l’enfant privilégié de la création, et il se vit ce qu’il était, voyageur involontaire lancé dans les espaces sur sa terre, atome imperceptible au milieu des mondes infinis.
Grand aussi est le service rendu par la physiologie, quand, mettant à profit sa connaissance des hallucinations, elle les a montrées méconnues dans l’histoire et prises pour des preuves irréfragables du surnaturel. Dès lors, toutes les visions et apparitions ont été expliquées ; un long trait de lumière s’est étendu sur les âges antérieurs ; et, point capital pour la science his-
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torique, l’intinaie corrélation qui unit toutes les parties des époques religieuses s'est révélée ; car, si l’on veut comprendre comment l’état mental des temps modernes est devenu incompatible avec les notions théologiques, il faut comprendre aussi comment elles ont été en harmonie paiiaite avec l’état mental des anciens.
ÜN FRAGMENT
DE
Remarques préliminaires.
Le tome vingtième du Recueil des historiens de France^ publié par l’Académie des inscriptions et belleslettres, a, de la page 121 à la page 189, un écrit intitulé des Miracles de saint Louis. C’est un texte de la fin du treizième siècle, contenant beaucoup de détails divers. A ce titre, je le lus curieusement, y cherchant, pour mon dictionnaire de la langue française, quelques-uns de ces exemples qui me servent à faire l’histoire des mots, et à démontrer les mutations de notre idiome. Je lui dois entre autres flestre, qui signifie fistule. Ceux qui ne sont pas au courant de la théorie du français ne peuvent concevoir l’intérêt que j’attachai à cette petite trouvaille. Fistule^ qui apparaît dans le quatorzième siècle, est un mot qu’on peut appeler barbare, si c’est