‹ Médecine et pharmacie chez les chinois et chez les AnnamitesChapitre 1 sur 79 · MACON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS · texte numérisé non relu

MACON, PROTAT FRERES, IMPRIMEURS

INTRODUCTION

Lorsque nous sommes arrivé au Tonkin, en 1898, notre attention a été attirée par la grande variété et la complexité des médicaments que nous voyions employer autour de nous par des indigènes. Nous avons voulu connaître la nature et l’usage des principaux de ces médicaments ; nous nous sommes heurté à de nombreuses difficultés. Les produits vendus chez les droguistes sont, le plus souvent, de petits morceaux de racines, d’écorces, ou de tiges desséchées, qui viennent de Chine tout préparés ; il est très rare de trouver la fleur et le fruit d’un même arbre et de pouvoir déterminer directement la nature du produit. De plus, chaque médicament porte, en pharmacie, un nom chinois différent du nom donné par les Annamites aux arbres dont provient ce produit (si tant est que cet arbre existe en Indo-Chine).

Nous avons fait rechercher, chez tous les libraires de l’Indo- Chine, s’il n’existait pas un travail sur ce sujet ; nous avons trouvé peu de chose :

U Essai sur la pharmacie annamite de Dumoutier contient la détermination à peu près exacte de 301 médicaments avec leurs propriétés médicales indiquées d’un mot; ce travail nous était utile pour faire des recherches mais ne nous donnait pas d’idées générales sur la médecine des Extrême-Orientaux.

Le Manuel versifié de médecine annamite de Nordemann est fort intéressant, mais il est rédigé à l’usage des Annamites plutôt qu’à l’usage des Européens ; ce n’est que la transcription, dans

INTRODUCTION

une convention européenne (quoc ngïf ), mais en langue indigène, d’un livre écrit primitivement en caractères. Ce manuel ne peut être lu que par ceux qui sont déjà fort avancés dans l’étude de la langue annamite, il ne peut être utile à un médecin nouvellement arrivé en Extrême-Orient que par l’index pharmaceutique qu’il contient. D’ailleurs, les prescriptions qu’on y trouve sont rédigées pour le peuple et ne peuvent donner de notions précises sur les théories médicales.

Nous nous sommes donc mis à l’œuvre et nous sommes efforcé de comprendre les théories et de noter les pratiques principales des médecins indigènes. Il est difficile d’obtenir des renseignements exacts des interprètes, parce que, d’une part, ils ignorent le plus souvent la science médicale et pharmaceutique de leur pays, parce que, d’autre part, ils emploient presque toujours mal à propos le petit nombre de termes scientifiques français qu’ils connaissent. Il faut donc, autant que possible, pouvoir parler longuement aux médecins en langue indigène et se faire expliquer, avec de nombreux détails, les symptômes pour lesquels ils emploient tel ou tel remède et les idées qui les guident dans leur diagnostic et leur pronostic; il est relativement facile ensuite à un médecin européen de classer les symptômes sous un nom scientifique. Mais là, nous nous heurtons à de nouvelles difficultés : les médecins indigènes semblent fort jaloux de leur art, ils mettent souvent de la mauvaise volonté à répondre aux questions, soit parce qu’ils ne veulent pas dévoiler leurs connaissances, soit plutôt parce qu’ils se froissent au soupçon que les questions des médecins français sont destinées à vérifier ou contrôler leur science. Ils ne répondent facilement qu’à celui qui leur laisse entendre par des allusions précises, qu’il n’ignore pas leurs théories et qu’il connaît les médicaments dont ils se servent. Mais, s’il doit déjà connaître de nombreux détails pour en apprendre de nouveaux, le débutant est pris dans un cercle vicieux.

Nous nous trouvions donc assez embarrassé ; heureusement.

INTRODUCTION

Monsieur le Commandant Ditte, résident de France au Hai-Ninh. voulut bien, vers cette époque, nous charger de recueillir, dans la région de Tien-Yen des rameaux et fleurs de divers arbres pour un herbier destiné à l’Exposition de Paris ; quelques jours passés dans les bois à herboriser avec des indigènes nous firent apprendre incidemment les propriétés thérapeutiques attribuées à différentes plantes. C’est surtout en faisant parade d’érudition grâce à ces premières connaissances, que nous avons pu obtenir de nouveaux détails des médecins et des pharmaciens indigènes, dans des conversations auxquelles nous évitions le plus possible de donner la forme d’un interrogatoire.

Plus tard, envoyé sur la frontière du Kouang-Tong, à Mon-kay, dans un pays habité surtout par des Chinois, nous nous sommes efforcé de compléter nos études en interrogeant les médecins et les pharmaciens et surtout en nous faisant lire et expliquer par un chinois lettré fort intelligent, qui avait longuement étudié divers traités médicaux, les théories et les pratiques principales de la médecine chinoise. Nous avons pu nous rendre compte qu’il y a presque identité entre la médecine annamite et la médecine chinoise.

Rentré en France, nous avons vu que la plupart des livres de médecine chinoise avaient été traduits et résumés dès 1863 par le capitaine Dabry. Malheureusement, dans cette traduction, la plupart des médicaments n’ont pas été déterminés, ils sont désignés par leur nom chinois écrit en lettres latines, sans aucune intonation notée. Comme l’intonation joue un rôle essentiel dans les langues monosyllabiques de l’Extrême-Orient, comme les sinologues écrivent les sons chinois au moyen de conventions très variables, comme la façon d’énoncer le même caractère varie, non seulement entre la Chine et l’Annam, qui ont des langues différentes, mais encore entre les diverses provinces de la Chine, il est trop souvent impossible de retrouver le médicament que Dabry a voulu désigner. Tout travail scientifique pré-

INTRODUCTION

cis sur les sciences biologiques et surtout sur la médecine et la matière médicale des Extrême-Orientaux doit contenir les caractères chinois des principaux mots techniques employés. C’est là, d’ailleurs, le seul moyen d’éviter des erreurs et de pouvoir retrouver, dans une pharmacie d’Extrême-Orient, le médicament désigné.

En 1864, le docteur Morache présentait à l’Académie de Médecine un intéressant aperçu sur l’exercice de la médecine chez les Chinois.

En 1865, le docteur Debeaux faisait paraître une petite brochure sur la pharmacie et la matière médicale.

En 1874, Soubeiran et Dabry présentèrent à l’Académie de Médecine un travail sur la matière médicale, dans lequel la plupart des médicaments sont déterminés, mais dans lequel on ne trouve encore ni intonation, ni caractères.

Depuis lors, différentes notes ont été publiées sur la médecine et surtout sur les instruments de chirurgie, par le docteur Matignon.

Tous ces travaux nous ont permis de contrôler et de compléter les documents que nous avions déjà recueillis et coordonnés. Enfin nous avons pu, à la section chinoise de l’Exposition universelle de 1900, préciser la détermination de certains médicaments dont la nature nous était encore inconnue.

Nous avons pu aussi nous assurer, au pavillon coréen de l’Exposition que les médicaments employés en Corée sont les mêmes que ceux qui sont employés par les Annamites et les Chinois. Cela n’est d’ailleurs pas étonnant, puisque la Corée est un pays de civilisation chinoise.

Dans le présent travail, nous nous sommes efforcé de faire une étude très impartiale de la médecine des Chinois et des Annamites. Deux écueils sont à éviter, pour celui qui écrit sur l’Extrême Orient; nous tâcherons de naviguer prudemment entre les deux. Il ne faut pas être annamitophile ou sinophile au point de

INTRODUCTION

voir des merveilles là où il n’y en a pas ; mais il ne faut pas, non plus, être trop plein de sa suffisance d’Européen, s’imaginer que tout est mal qui se fait autrement que chez nous; il ne faut pas, surtout, ne recueillir que des choses étranges pour en faire un tableau, peut-être fort drôle, mais qui fait voir les indigènes sous un faux jour. Ce dernier défaut a été tellement commun chez beaucoup d’observateurs superficiels que le public se représente encore, en Europe, les Chinois comme de gros magots et s’imagine que, pour deviner ce qui se fait en Chine, il suffit de prendre l’opposé de ce qui se fait à Paris.

Nous n’avons pas hésité à rapporter les pratiques médicales étranges aussi bien que les pratiques qui peuvent aujourd’hui sembler naturelles, mais nous avons eu soin de montrer que des pratiques semblables, sinon identiques ont été ou sont encore usitées en Europe.

Pour comprendre certaines idées, certaines théories des Extrême-Orientaux, il faut nécessairement se chinoiser ou s’annamitiser pour quelque temps; nous voulons dire par là qu’il faut, pour bien les comprendre, en arriver à voir les choses du même point de vue, sous le même jour et sous le même angle que les indigènes. Lorsque nous avons compris leur idée, nous pouvons nous européaniser à nouveau pour la juger, mais, avant de la juger, n’était-il pas nécessaire de l’avoir comprise? Que de gens ont raillé des pratiques dont ils n’avaient pas saisi le sens !

La valeur de la thérapeutique chinoise a été jugée en France de façons fort différentes et tout opposées. L’examen de ces opinions serait prématuré ici, nous le réservons pour les conclusions de notre étude.

Dans notre travail, nous avons essayé de donner des notions générales sur l’exercice de la médecine et de la pharmacie, sur les théories médicales, et de présenter un aperçu de thérapeutique sino-annamite. Nous n’avons pas suivi exactement la classification chinoise des maladies, en affections internes causées par les

INTRODUCTION

miasmes, le vent, les inflammations, et en affections externes comprenant, entre autres affections, les fièvres éruptives. Nous avons plutôt tenté d ’ adapter les maladies traitées par les Extrême- Orientaux à la classification usitée en Europe, afin de ne pas égarer le lecteur dans un véritable labyrinthe.

Nous avons fait suivre notre étude d’un petit lexique français annamite-chinois (langue mandarine) comprenant les mots les plus usuellement employés par un médecin, et d’un index pharmaceutique comprenant le nom scientifique, le nom vulgaire, le nom chinois et les caractères des principaux médicaments1. Dans certains cas où le médicament peut être désigné habituellement en Indo-Chine autrement que par le nom chinois, nous avons ajouté le nom annamite.

Nous espérons que ce modeste travail pourra faciliter leurs recherches à ceux de nos camarades qui auront l’occasion d’aller en Extrême-Orient et qui voudront bien s’intéresser à la médecine et surtout à la pharmacopée chinoise.

i. Nous demandons toute l’indulgence de nos lecteurs pour nos caractères. En présence des difficultés que nous éprouvions de faire imprimer du chinois en France, nous avons été obligé de peindre nous-même ces caractères et de les faire ensuite photograver pour les intercaler dans le texte; ils n’ont certes pas l’élégance que leur aurait donnée le pinceau délié d’un lettré, mais nous espérons qu’ils seront cependant assez nets pour être reconnus de tout sinologue et, au besoin, pour être reproduits par ceux de nos confrères qui voudraient rédiger des ordonnances en chinois.

Page 1