CHAPITRE I
Médecine chinoise et médecine annamite. — Comment on devient médecin. — Livres de médecine. — Comment on devient pharmacien. — Une pharmacie. — Spécialités. — Poids et doses. — Herboristes et autres marchands de médicaments.
En Extrême-Orient (Chine et Indo-Chine), les indigènes distinguent deux sortes de médications, celles du Nord et celles du Sud. Ces variétés de médications ne correspondent pas à deux écoles médicales différentes ; les principes généraux de la thérapeutique viennent du Nord ; ils ont pénétré dans le Sud avec la civilisation chinoise. Les médications spéciales aux gens du Sud (Annamites, Thôs, etc.), proviennent sans doute de la nécessité dans laquelle se sont trouvés les premiers médecins venus dans cette région de remplacer par des produits du pays une partie des ingrédients qui ne se trouvaient que dans le Nord. Ces médications ont englobé aussi un certain nombre de pratiques et de remèdes empiriques des Annamites.
En tout cas, les médications du Nord sont actuellement les plus réputées. Les Annamites empruntent aux Chinois non seulement les produits pharmaceutiques dont ils manquent, mais encore nombre d’autres produits qu’ils pourraient trouver chez eux. Les médecins annamites ne connaissent le plus souvent les médicaments que sous leurs noms chinois, ils
en ignorent la provenance et la nature. D’ailleurs, les pharmacies en Indo-Chine sont généralement tenues par des Chinois qui font venir Chine leurs médicaments tout préparés (racines et fleurs desséchées), et qui ignorent ou affectent d’ignorer quels arbres fournissent les produits qu’ils vendent ï.
Dans de telles conditions, il n’y a pas lieu de séparer la médecine annamite de la médecine chinoise ; lorsque nous rencontrerons des pratiques spéciales aux Annamites, nous nous contenterons de les signaler au passage.
En Chine, l’exercice de la médecine est actuellement libre ; au point de vue légal, chacun peut se déclarer grand médecin d’un jour à l’autre, mais, le plus souvent, la fonction médicale devient héréditaire : l’un des enfants d’un médecin apprend à exercer la médecine avec son père et lui succède. Si le médecin n’a pas d’enfant, il en achète un et l’adopte, comme doit le faire, en pareil cas, tout bon Chinois qui tient à assurer le culte des ancêtres dans sa famille ; c’est ce fils adoptif qui, quelquefois, prend la succession médicale.
Dans les couvents bouddhistes on trouve assez fréquemment un moine qui exerce la médecine ; ce moine, devenu vieux, initie à son art un ou deux jeunes bonzes qui le remplaceront plus tard.
Il est des cas où des lettrés prennent la carrière médicale ; tantôt c’est un étudiant découragé par un échec à l’un des nombreux examens qu’il doit passer; tantôt c’est un lettré qui a subi avec succès ses examens, mais qui est trop pauvre pour acheter une fonction ou qui ne veut pas devenir l’esclave d’une de ces sociétés politico-financières dont la spécia-
i. Quelquefois les médicaments importés de Chine ont été récoltés en pays annamite; ainsi la province du Konang Sei exporte plusieurs médicaments réputés dont une partie provient du haut Tonkin. A certaines époques, des Chinois de la région de Long-Tcheou descendent au Tonkin pour récolter des plantes médicinales qu’ils achètent à vil prix aux indigènes. Ils emportent ces plantes en Chine, les préparent et les réexportent à gros bénéfices, en partie chez les Annamites. C’est un tribut de plus à ajouter à ceux que notre colonie paie par ailleurs aux Chinois. Pour lutter contre cette exploitation, il faudrait éclairer et guider l’indigène, secouer l’insouciance dont il fait preuve, lui montrer le résultat de son imprévoyance et lui faire comprendre qu’il a tout intérêt à faire de telles récoltes de plantes médicinales pour son propre compte.