‹ Médecine et pharmacie chez les chinois et chez les AnnamitesChapitre 44 sur 79 · HYGIÈNE · texte numérisé non relu

HYGIÈNE

Les Chinois qui font la « haute noce » demandent souvent ces éphèbes pour les servir à table.

B. Hygiène. — Il suffit d’entrer dans un gros village annamite ou chinois pour voir combien les notions d’hygiène sont ignorées : les maisons basses, étroites, obscures, mal aérées sont entassées les unes sur les autres; les rues sont très étroites; elles servent d’égouts, d’urinoir, de water-closets pour les hommes, de parc à cochons. De-ci, de-là, se trouvent de grandes dalles en pierre entre lesquelles croupissent de petites mares de purin; il faut sauter de dalle en dalle pour ne pas trop se salir. Au milieu de cette boue grouillent des enfants, des porcs, des chiens, des poulets, des canards. Contrairement à une opinion trop répandue, les enfants et les cochons vivent généralement dans la meilleure intimité. Ce sont d’ailleurs ces pauvres cochons si calomniés qui sont sinon les plus intéressants au moins les plus soucieux de la propreté : ils assurent le service de la voirie en dévorant les immondices.

Les villes chinoises sont donc sales, très sales, presque aussi sales que certains coins du Finistère et du Morbihan.

L’habit des Chinois très ample et à manches très larges est bien compris pour l’été, il est mieux compris et plus hygiénique que l’habit annamite dont les manches étroites ne permettent pas la circulation de l’air.

Quand le froid apparaît, l’Annamite multiplie le nombre de ses habits et porte bientôt sur son dos toute sa garde-robe; le Chinois, si sa richesse le lui permet, quitte ses vêtements d’été pour revêtir des habits très chauds matelassés avec du coton; il conserve des pantalons à larges jambes mais il applique par-dessus deux espèces de jambières en soie qui remontent en haut des cuisses, et qui sont serrées au niveau des chevilles de façon à empêcher la pénétration de l’air froid.

Les Extrême-Orientaux purifient leur eau avec de l’alun ou du carambolier. L’alunage se fait pour les eaux troubles en les agitant avec un bambou percé de trous sur les côtés et contenant de l’alun à l’intérieur; il faut ensuite laisser déposer, puis décanter.

Des rameaux et des fleurs de carambolier sont placés dans l’eau dont la saveur n’est pas très fraîche et très agréable.

Les Tonkinois du delta qui sont obligés d’aller dans la haute région emportent souvent avec eux du mica qu’ils mettent dans l’eau dans l’espoir de ne pas contracter la fièvre.

Les Chinois et les Annamites n’emploient l’eau pure comme boisson qu’en cas de nécessité, ils la font ordinairement bouillir pour préparer des infusions de thé, de feuilles de magnolia hypoleuca ou de ronce, suivant leur richesse. Pour calmer la soif en route il est recommandé de sucer certaines pilules dont voici la formule :

Sucre 4 gr

Pachyma cocos 4 gr

Feuilles de menthe 4 gr

Réglisse 1 gr

Pulvériser; lier avec du miel; faire des pilules de la grosseur d’un noyau de nephelium longan (comme un gros noyau de cerise).

Dans les pays montagneux les Chinois connaissent le goitre et en distinguent cinq variétés suivant la mobilité, le volume, la consistance, la nature plus ou moins vasculaire. Pour se préserver de cette affection, ils mangent des algues zoosporées (ulva edulis), qui ont une action très nette, grâce aux iodures qu’elles contiennent.

Le scorbut pourrait facilement se développer dans certaines régions où les indigènes vivent surtout de salaisons; pour prévénir ou combattre cette affection, il est indiqué d’employer le manguier.

Les Chinois donnent une formule assez judicieuse pour permettre à un voyageur de se faire une idée approximative du climat d’un pays qu’il traverse rapidement : l’épaisseur de l’écorce des arbres d’une région est proportionnelle au froid et à l’épaisseur moyenne de la couche de glace qu’on pourrait observer en hiver dans cette région ; l’épaisseur du péricarpe des fruits est en rapport avec la chaleur de l’été.

C. Magie et superstitions médicales. — La médecine chinoise, avec ses diverses théories des correspondances, des signatures, des influences astrales, concorde avec la médecine occulte des Paracelse, des Van Helmont et de leurs successeurs. Il ne faut donc pas s’étonner de retrouver en Chine des pratiques magiques analogues à celles qu’emploient encore aujourd’hui les occultistes.

Les mauvais esprits ou plus exactement les « forces astrales » mauvaises, sont combattues au moyen de pointes et de couteaux.

Lorsqu’un homme se croit poursuivi par un fantôme, lorsqu’il voit divers malheurs le frapper dans sa personne, dans sa famille ou dans ses

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biens, il s’adresse au sorcier, lequel déclare le plus souvent que tout le mal provient du mauvais emplacement de telle ou telle tombe. Le géomancien choisit lui-même un autre endroit, il fait faire des prières, un grand tchin-tchin, puis ordonne la translation du cercueil dans la nouvelle sépulture. Si le fantôme continue à apparaître, si les troubles qui lui sont attribués ne cessent pas, on se résout quelquefois à fixer, malgré lui, le revenant dans son tombeau : pour cela on enfonce un clou dans la terre de la tombe, au niveau de la tête du mort. Le fantôme, ou du moins la coque astrale, serait arrêtée par cette pointe et ne pourrait plus sortir du tombeau. Cette mesure énergique serait utile surtout avec les individus ayant succombé à une mort violente et avec les femmes mortes en couches.

Les koèi ou ma-qui pourraient faire des apports-, ils soulèveraient dans certains cas le couvercle des marmites et des creusets pharmaceutiques pour y introduire divers ingrédients nuisibles à la santé des malades; aussi place-t-on quelquefois sur ce couvercle un couteau ouvert pour empêcher toute action maléfique de ce genre.

Dans « Fumeurs d'opium » Boissière a noté une pratique analogue; il nous montre des Annamites obligés de passer la nuit chez les Thôs, dans une forêt qui a la réputation d’être hantée des esprits : « Jusqu’au matin chacun d’eux veillait, à tour de rôle, un sabre à la main; et quand un cauchemar planait sur ses camarades endormis, le veilleur gesticulait pour écarter les fantômes. » Cela ne rappelle-t-il pas Paracelse combattant les fantômes et les larves à coups d’épée ?

Les mauvais esprits cherchent à faire mourir les beaux enfants ou à les défigurer; aussi faut-il user de ruse avec eux. Dans les premières années il faut éviter de faire des compliments à un enfant ou de lui donner un joli nom ; ce serait attirer l’attention des Ma-qui sur ce petit malheureux. Certains parents poussent la précaution jusqu’à donner à leurs bébés des noms grossiers ou orduriers afin de dégoûter le mauvais esprit. De plus, pour éviter une influence qui pourrait être néfaste, il est recommandé dans quelques régions, de ne laisser voir l’enfant à une personne étrangère à la famille, que trois jours ou un mois après la naissance, suivant que c’est un garçon ou une fille. Si une personne étrangère est admise à voir l’enfant, elle doit tremper dans du thé une petite

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partie d’un de ses vêtements et le donner à sucer au bébé. Si cette même personne est admise à voir la mère pendant les premiers jours qui suivent l’accouchement, elle doit s’abstenir de lui demander quel est le sexe du nouveau-né 1.

Pendant certaine nuit de l’année, le Ma-qui passe sur les lits des enfants, afin de défigurer par la petite vérole ceux qui lui semblent les plus jolis; les parents, pour tromper le méchant esprit, mettent à leurs bébés des masques très laids.

Les fumigations dont nous avons parlé au sujet des fièvres éruptives sont fréquemment accompagnées d’incantations, de prières, de bruit de gong et de pétards. Ce sont de vraies cérémonies magiques.

Les malades qui ont été mordus par des serpents emploient les remèdes que nous avons déjà signalés, mais de plus ils font souvent appeler un sorcier ou une sorcière qui charme la morsure. Nous avons assisté à Tien-Yen à une séance magique de ce genre : la sorcière faisait des incantations tout en traçant dans l’air au-dessus de la lésion des signes mystérieux avec un bâtonnet parfumé ( hiang ) qu’elle avait allumé dès le début de la cérémonie. Elle terminait en crachant sur la morsure.

Les pollutions nocturnes et les rêves obscènes sont quelquefois attribués à l’influence des mauvais esprits : « un démon agit et dirige le sortilège ». L’incube ou le succube semble être tantôt un esprit tantôt le double astral d’un mort; dans ce dernier cas il tiendrait à la fois de la nature des vampires et des incubes. Les jeunes vierges frappées de mort violente feraient entendre quelquefois dans leurs tombes des cris plaintifs ; si un passant les entend il doit bien se garder de répondre, sans quoi il se verrait possédé par un succube avide de caresses.

D’autres revenants s’éprennent de jeunes filles ou de femmes; ils en sont fort jaloux et s’opposent à leur mariage; ils leur imposent sous forme d’incubes des pratiques indécentes, en des rêves obscènes. Les enfants monstrueux sont considérés comme fils des incubes : on les appelle koèi tâi.

i . Pour s’informer près d’un père du sexe de son nouveau-né, les Chinois emploient une expression curieuse : « long tchâng hoâi long ouà » qu’on peut traduire presque mot à mot : « Que vous est-il échu, une brique de pierre précieuse ou une vulgaire tuile ? » Pour un garçon le père répond : une pierre précieuse, pour une fille, une tuile.

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Il suffit de manger de la viande- de tigre pour mettre les Ma- qui en fuite.

Pour se préserver des mauvais esprits et des fantômes, on suspend audessus des portes des yeux desséchés de tigre ou des tiges d’acore. Ces tiges doivent être cueillies et placées le cinquième jour du cinquième mois; elles remplacent les rameaux de laurier et de buis, les tiges de verveine et surtout l’épi de la Saint-Jean qui, dans le midi de la France, est si souvent fixé au-dessus des portes.

Le rôle magique du sang est bien connu en Extrême-Orient : un papier imprégné de sang de tigre desséché formé une excellente amulette ; du sang frais de poulet placé sur un papier, au-dessus d’une porte, arrête les esprits.

L’os hyoïde et les griffes de tigre sont recherchés comme amulettes : ils servent (comme en Europe les petites cornes .que les Napolitains portent en breloques) à chasser les démons, à conjurer les mauvais sorts et la jettatura. Ce n’est là encore qu’une des nombreuses façons de combattre le fluide astral par des pointes. Cette action des pointes est considérée comme tellement importante que l’architecture s’en est ressentie : les coins des pagodes ne sont relevés en pointe que pour détruire l’action des mauvais esprits.

Si les fluides peuvent être nuisibles, ils peuvent aussi être utiles lorsqu’ils sont dirigés : nous avons vu, au sujet des fractures, que les Chinois emploient la zoothérapie; ils croient mettre en action les fluides vitaux d’un animal comme croient le faire en pareil cas les occultistes européens.

Dans une légende taoïste du livre des récompenses et des peines (Jean yin pien ) un certain Kou sun Tcho apparaît la nuit au gouverneur du district et se plaint d’avoir été victime d’un cauchemar; une enquête démontre qu’il a été envoûté par ses domestiques.

Nous voyons ainsi l’âme d’un homme apparaître d’elle-même à une autre personne pour se" plaindre; dans d’autres cas l’âme du mort aurait pu être évoquée et apparaître devant un juge pour témoigner. L’homme a trois âmes : une rationnelle, une passionnelle, une troisième fluidique ou matérielle; après l’enterrement, les deux premières sont rapportées à la maison dans une pièce de soie (âme en soie) et fixées dans les tablettes des ancêtres; la troisième ( koèi ), qui correspond à la coque astrale des

occultistes, entre dans le tombeau avec le corps, d’où elle sort en certaines circonstances sous forme de fantôme. Il faut que les deux premières soient réunies à un koei pour que l’être évoqué puisse manifester extérieurement sa personnalité.

Chez le vivant, ces âmes peuvent se séparer momentanément avec une sorte de dédoublement fluidique. Dans une légende chinoise, on nous représente une jeune fille désespérée du départ de son fiancé, qui l’a quittée pour aller passer des examens; les âmes supérieures de la jeune fille prenant la figure de son corps suivent le bien-aimé, l’âme matérielle reste attachée au véritable corps devenu languissant. Les âmes de la jeune fille se réunissent dès que le jeune homme revient et l’histoire se termine par un mariage.

Les Extrême-Orientaux croient pouvoir se débarrasser d’un ennemi par des maléfices. Il suffirait de brûler un poil de moustache de tigre et d’en faire manger la cendre à un ennemi pour voir cet ennemi beaucoup tousser, puis mourir en l’espace de trois mois.

Les Chinois connaissent aussi les envoûtements par la figurine, tantôt ils emploient de petites figurines de terre qu’ils déposent sur des tombes ou près des maisons de leurs ennemis, tantôt ils emploient des papiers jaunes consacrés par lés bonzes ou les sorciers et représentant une tête de buffle ou une tête de chien. Pour traiter les malades qui se croient envoûtés, on produit chez éux une sorte de fascination, en promenant un miroir au-dessus de leur tête ; pendant ce temps, on pratique un contreenvoûtement en brûlant des images ou des figurines analogues à celles qu’on suppose avoir été employées pour causer le sortilège. Ces pratiques sont presque identiques aux envoûtements et contre- envoûtements que nous avons rencontrés chez les sorciers et les occultistes européens modernes, dans notre étude sur « La Sorcellerie » .

Une femme d’Extrême-Orient croit qu’il suffit de faire absorber dans un mets quelconque de son sang menstruel à son amant pour se l’attacher complètement. Nous avions déjà trouvé cette croyance fort répandue dans le midi de la France '.

Dans quelques cas les femmes emploient un philtre qui, d’après elles.

. Dr Régnault. — La Sorcellerie. Paris, 1897. Alcan, éditeur, page 164.

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serait beaucoup plus actif et plus dangereux ; c’est un ingrédient désigné dans le haut Tonkin sous le nom de thuoc Bô yô; les cendres de cette drogue sont jetées dans les aliments, ou bien la drogue est mélangée à du tabac dans des cigarettes ou dans une pipe. L’homme qui aurait absorbé ce philtre deviendrait fort amoureux, fort généreux mais ne tarderait pas à s’anémier, à enfler puis à mourir. C’est donc là un envoûtement de haine ou d’intérêt plutôt qu’un envoûtement d’amour. Le bô yô se présente sous forme d’une sorte de bourre peu serrée, d’une couleur grisâtre, d’une odeur très forte rappelant celle de la souris; cette bourre contient des débris végétaux, les uns aussi fins que des fils de soie, les autres ayant jusqu’à deux millimètres de diamètre. Nous n’avons pu nous procurer qu’un échantillon de cette drogue, voici dans quelles circonstances : un européen qui avait une concubine annamite, s’absente de chez lui pendant deux heures pour nous accompagner dans une visite que nous allions faire à un indigène blessé; en route cet européen s’aperçoit qu’il a oublié chez lui ou perdu la clef de son coffre-fort; nous nous empressons de rentrer à son domicile; là nous voyons que la clef a été brisée dans la serrure du coffre dont la voleuse ne connaissait pas le secret. La femme se voyant accusée essaie d’abord de détourner les soupçons sur un boy, puis a recours au grand moyen du philtre : elle prend en cachette une pipe que l’européen avait bourrée d’avance, elle enlève une partie du tabac et le remplace par du bô yô-, elle ne fit pas cette substitution assez rapidement pour ne pas être vue avec la pipe entre les mains, le tabac fut enlevé et la drogue découverte.

Il nous a été impossible de retrouver ce philtre dans les pharmacies chinoises ou les drogueries annamites; quelques pharmaciens chinois connaissaient de nom ce produit parce que des femmes, surtout des concubines d’européens, leur en avaient demandé, mais ils n’en avaient jamais vu; ce philtre serait préparé et vendu dans les régions montagneuses par de vieilles femmes man%

Le seul échantillon que nous possédions, celui qui a été trouvé dans la pipe dont nous parlions tout à l’heure, a été tellement détérioré par les insectes et les moisissures qu’il nous a été impossible d’en faire une étude plus complète.

En cherchant à obtenir de la femme qui avait employé le philtre, des

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renseignements sur sa tentative de vol et d’empoisonnement, nous fîmes encore une constatation intéressante : cette femme ne voulait rien révéler; nous essayâmes de la fasciner, mais à peine avions-nous fait la prise de regard, que la femme près de tomber en arrière en catalepsie, se raidit brusquement, secoua la torpeur qui l’envahissait, s’accrocha convulsivement à nos habits et nous dit en pleurant : « Non ! non ! pas cela ! je tomberais comme morte, cependant je ne serais pas morte et vous me feriez dire tout ce que vous voudriez. »

Elle connaissait donc parfaitement les effets de la fascination et de l’hypnotisme.

D’autres femmes annamites que nous avons hypnotisées nous ont manifesté des craintes analogues et nous ont plusieurs fois demandé qui nous avait appris la magie et l’art d’être sorcier. La prise de regard doit donc être employée par ceux-ci.

Le docteur Michaut avait déjà constaté d’ailleurs que les sorciers annamites hypnotisent quelquefois des malades en leur faisant fixer des points brillants constitués par des baguettes odorantes en ignition qu’ils se placent derrière le pavillon des oreilles.

Les superstitions médicales sont fort nombreuses en Extrême-Orient; nous nous contenterons d’en signaler quelques-unes :

Pour marcher très vite il suffit de boire du lait de biche, mais il faut en prendre une grande quantité en une seule fois.

Une femme ne peut entrer dans une pagode que trois mois après être accouchée.

Un tigre ne peut pas s’attaquer à une femme enceinte : Bouddha le ferait mourir aussitôt.

Un tigre porte à l’oreille gauche autant de fentes qu’il a mangé d’hommes; les fentes de l’oreille droite correspondent au nombre de cochons dévorés.

La patte antérieure droite d’un singe soigneusement desséchée sert d’amulette aux enfants; le singe devrait être du même sexe que l’enfant qui porte l’amulette.

Le poignet du singe est aussi employé avee des pattes de crapaud comme médicament interne chez les enfants de deux à trois ans qui ont un gros ventre et qui présentent en même temps de la diarrhée et de l’amaigris-

sement.

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US

Il existe des sources dont les eaux guériraient toutes les maladies des yeux.

Certaines pagodes sont le but de pèlerinages presque aussi réputés que ceux de Lourdes.

Pour savoir si une jeune fille est vierge il suffirait de lui mettre un peu de sang de Gecko dans la main et de lui faire plonger la main dans l’eau : le sang resterait adhérent si elle était vierge, il tomberait si elle ne l’était plus.

Quand un mari veut s’assurer de la fidélité de sa femme il lui fait une marque sur la peau avec une sorte d’encre composée avec du cinabre, de la litbarge, des galles de Chine macérés dans du sang de chauve-souris. Si la femme avait des rapports intimes, la marque s’effacerait. Dans quelles douces illusions doivent vivre les maris !

On attache une grande importance à l’influence que peut avoir sur l’enfant le régime alimentaire de la mère pendant la grossesse : l’épilepsie proviendrait de ce que la mère a trop mangé de mouton; le bec-de-lièvre, de ce qu’elle a mangé du lapin, etc.. Ces croyances sont à rapprocher des idées populaires qui ont cours en Europe sur l’origine des nœvi qui seraient provoqués par des envies de la mère, et sur l’origine des monstruosités qui seraient le résultat de cauchemars ou de frayeurs : l’enfant prendrait alors plus ou moins la forme de l’animal qui a causé la frayeur.

Ceux qui désirent connaître l’avenir s’adressent à des sorcières qui emploient divers moyens de divination. Quelques-unes font de la chiromancie : elles examinent soigneusement les lignes de la main et prédisent à leurs clientes soit le sexe de leurs enfants, soit les maladies qui les frapperont plus tard.

D’autres prédisent l’avenir par l’interprétation des mouvements d’une petite tortue; nous avons pu suivre à Tien-Yen tous les détails de l’opération magique : la sorcière, une vieille chinoise qui va exercer son art de village en village, apporte avec elle un petit sac contenant une tortue, un plateau en cuivre et trente-six cartes. Chacune de ces cartes peut se reployer deux fois sur elle-même de façon à cacher les trois dessins qu’elle porte. La sorcière dispose ses trente-six cartes ployées sur le plateau autour d’une tasse de riz que la cliente doit fournir; elle implante dans la tasse de riz des bâtonnets parfumés ( [hiâng ) qu’elle allume; elle fait des invoca-

tions et des prières, puis met la petite tortue sur le plateau. L’animal se promène lentement et s’arrête de temps à autre ; les trois premiers arrêts désignent les trois cartes qui permettront de connaître l’avenir de la cliente ; la sorcière prend ces trois cartes, les déploie, en étudie les dessins et fait de nombreuses prédictions. N’est-ce pas aussi intéressant que le « grand jeu » de nos plus célèbres somnanbules ?

La sorcière chinoise a des prix beaucoup plu s modérés que les disciples de M1Ie Lenormand ou de Mme de Thèbes, elle ne demande pas dix ou vingt francs, elle se contente de dix cents c’est-à-dire de vingt-cinq centimes environ.

Ces superstitions sont très répandues dans le peuple surtout chez les bouddhistes et les taoïstes; mais il ne faudrait pas croire que tout Chinois est fatalement superstitieux; les confucianistes le sont peu et il nous faut bien avouer que les lettrés chinois sont moins superstitieux et moins crédules que nombre de lettrés européens; les missionnaires peuvent le constater tous les jours; ils ne font pas de prosélytes dans les classes instruites. La raison d’un simple lettré repousse des superstitions et des croyances religieuses qui trouvent encore facilement accès près de la crédulité d’un trop grand nombre d’européens. A ce point de vue le titre de barbares, qu’Européens et Chinois se renvoient fort gracieusement, pourrait bien appartenir aux premiers aussi bien qu’aux seconds.

D’ailleurs, les Barbares ne sont pas toujours ceux qu’on nomme ainsi en Occident.

CONCLUSIONS

Opinions sur la valeur de la thérapeutique chinoise. — Médecins européens et médecins indigènes en Extrême-Orient.

Pour nous former une opinion sur la valeur de la thérapeutique chinoise, il nous faut établir une distinction complète entre la médecine proprement dite qui a fait, comme nous l’avons entrevu, l’objet de longues études, et la chirurgie qui n’existe pour ainsi dire pas.

Dans la plupart des uremiers travaux publiés sur cette question, les auteurs admirent la pharmacopée et la thérapeutique chinoises, mais déplorent l’ignorance et le charlatanisme de la majorité des médecins actuels. Pour ces auteurs la médecinp chinoise, telle qu’elle se présente aujourd’hui, constitue les débris d’une science très avancée qui se déforme et décline entre les mains de praticiens souvent ignares; c’est encore une belle ruine quïl faudrait restaurer ou dont il faudrait au moins recueillir les débris avant qu’ils ne disparaissent.

Gubler, dans la préface de la Matière médicale che% les Chinois de Soubeiran et Dabry, s’extasie devant cette science connue depuis des milliers d’années, dans laquelle on retrouve avec le même usage qu’en Europe, les mêmes médications ou des médications analogues.

Perny vante beaucoup la thérapeutique et la pharmacopée chinoises, il ajoute même que les médecins européens y puiseraient de précieux enseignements et y trouveraient le moyen d’enrichir la science médicale, « si science médicale il y a », ajoute-t-il !

Le jugement du docteur Matignon est tout autre, nous le citons en entier : « Une étude de médecine chinoise, même la plus sommaire, est « plus que suffisante pour nous convaincre de ce fait que la Chine est par « excellence le pays de la routine.

« On rencontre fréquemment encore des gens qui croient à la Chine, « à sa grandeur, à son intelligence, à sa civilisation. On voit même des « Européens ayant, grâce à leur long séjour au milieu des Jaunes, telle- « ment pris leurs idées, s’étant à ce point chinoisés qu’ils vantent la

« médecine chinoise et vous parlent de résultats thérapeutiques qui « seraient surprenants s’ils n’étaient stupides.

« La médecine des Chinois est moins intelligente et moins scientifique « que celle d’Hippocrate.

« La littérature médicale est riche; les volumes — et des gros — sont « nombreux; la bibliographie en est bien laite. Mais tous ces écrits n’ont « aucun caractère d’originalité. Ils ne sont que des commentaires des « œuvres des vieux maîtres, choses sacrées, auxquelles personne n’ose « toucher. Or ces maîtres sont contemporains de Machaon et de Podalire « qui soignaient les blessés à la guerre de Troie. »

Il nous semble impossible de partager l’opinion du Docteur Matignon après l’étuie de médecine chinoise, cependant très courte, que nous venons de faire. On ne saurait d’ailleurs juger d’une science quelconque par « l’étude la plus sommaire », ou alors on s’expose à en juger à tort et à faux. Les résultats thérapeutiques obtenus sont quelquefois « surprenants » mais ils ne sont pas « stupides ». Il y a peu d’années, alors que Brown-Sequard n’avait pas encore obtenu à l’opothérapie son droit d’entrée dans la science officielle, l’action aphrodisiaque attribuée aux testicules d’animaux par les sorciers des campagnes n’était-elle pas considérée comme impossible et « stupide » ? Avant que le magnétisme animal ne soit entré en partie dans la science sous le nom d’hypnotisme, tous les résultats obtenus par les magnétiseurs n’étaient-ils pas niés a priori et considérés comme « stupides » ?

Les Chinois emploient couramment l’opothérapie et ils connaissent l’hypnotisme, mais il n’est plus de mise officiellement de considérer ces pratiques comme stupides depuis qu’elles sont à la mode en Europe.

Quant aux traitements qui nous semblent les plus étranges, il nous faudrait les avoir expérimentés avec beaucoup d’attention avant d’en juger. Nous devons, en effet, toujours garder comme principe de jugement scientifique les deux aphorismes :

Ne rien affirmer sans preuve.

Ne rien nier a priori.

Nous ne devons pas rejeter un fait comme « stupide » par cela seul qu’il est ou semble être en contradiction avec l’une des théories scientifiques actuelles.

CONCLUSIONS

Nous reprochons aux Chinois leur traditionalisme outré, mais nous ne devons pas oublier que nous-mêmes sortons à peine d’un traditionalisme tout aussi exagéré; le temps n’est pas encore très éloigné où le meilleur argument était partout l’autorité du maître, que ce maître s’appelât Platon, Aristote, Thomas d’Aquin, Hippocrate ou Galien. Si le « Magister dixit » n’apparaît plus dans les discussions scientifiques, il reste encore trop souvent incrusté dans les cerveaux. Tel fait énoncé est en contradiction avec une jolie théorie qui occupe bien tranquillement un petit coin du cerveau, on le nie de peur de voir s’écrouler le pauvre édifice des spéculations. Il ne faudrait cependant pas oublier qu’une théorie n’est généralement pas absolue, qu’elle a seulement une existence éphémère, que si elle n’est pas détruite aujourd’hui par la constatation d’un fait, elle le sera probablement demain par la constatation d’un autre fait; ce n’est le plus souvent qu’une hypothèse qui lie divers faits révélés par la méthode analytique, mais qui devra être remplacée par une autre dès qu’il faudra faire entrer dans le faisceau déjà formé un nouveau fait bien constaté pour lequel une place n’a pas été réservée.

Lorsqu’il nous est arrivé de parler à des confrères de l’emploi de la bile contre les affections hépatiques, que de fois n’avons-nous pas entendu cette objection : « Mais la bile ne peut agir, c’est un produit destiné à être éliminé. »

Et nous de répondre : « Ce n’est là qu’une théorie, une hypothèse; la bile contient peut-être autre chose que des excreta. Ce qui est certain c’est que les médecins du moyen âge lui accordaient une action thérapeutique, c’est que les médecins d’Extrême-Orient lui reconnaissent la même action, ce qui est certain surtout c’est que quand nous l’avons employée nous en avons eu de bons résultats, c’est enfin qu’un de nos camarades et amis qui employait en même temps que nous, sans que nous le sachions au début, des pilules de fiel de bœuf pur contre la congestion hépatique et contre la constipation en a obtenu d’excellents résultats que nous-même avons pu observer sur plusieurs de ses malades. Les plus belles théories ne valent pas un fait1. »

1. Dans ces derniers temps l’emploi thérapeutique de la bile est un peu revenu à la mode en Europe.'

Le docteur Matignon vise peut-être par le mot stupide le prétendu résultat de pratiques telles que la zoothérapie qu’il raille fort, plus loin dans son livre; si la pratique de la zoothérapie est un signe d’infériorité quelconque, nous ne devons pas le crier trop haut et nous n’avons rien à reprocher aux Chinois, car cette pratique est connue en France où elle est fort réputée dans certaines régions; elle a même eu ses spécialistes à Paris et aux environs il y a quelques années; si elle ne fait pas de bien, elle ne fait pas de mal; on n’en pourrait pas dire autant de certaines pratiques qui sont encore malheureusement trop souvent courantes chez nous et qui mériteraient mieux que la thérapeutique chinoise l’épithète de stupide : nous ne voulons citer que l’emploi du sale et néfaste vésicatoire et l’application sur les plaies de cette glu pleine de microbes qui s’appelle du diachylum.

Le Dr Matignon reproche encore à la médecine chinoise de rester stationnaire; ce reproche est mérité, mais il est bon de se rendre compte comment s’est produit cet arrêt de développement qui a porté sur la médecine, comme sur toute la science des Chinois. Ceux-ci ont observé les principaux phénomènes de la nature et de l’organisme, ils les ont soigneusement classés en se basant sur les analogies et en suivant la méthode synthétique. Lorsqu’ils observaient un fait nouveau ils le faisaient entrer dans leur cadre scientifique en le classant par analogie avec d’autres faits. Au bout de nombreux siècles toutes les connaissances ont été classées; il ne restait plus qu’à conserver aussi intact que possible l’édifice scientifique ainsi construit : c’est ce qu’ont fait les Chinois. Tout progrès est encore plus impossible chez eux qu’il ne l’était autrefois chez nous.

En Europe, depuis Bacon et Descartes, nous employons surtout la méthode analytique-, nous avons fait des expériences : nous avons décomposé les prétendus éléments de la nature, nous avons disséqué les organismes, nous poussons l’analyse de toute chose tellement loin que des sciences se sont créées qui restent étrangères les unes aux autres, qu’on trouve même diverses spécialités dans chacune de ces sciences. Nous allons de découverte en découverte, c’est le progrès. Nous négligeons de plus en plus l’analogie et la synthèse comme méthodes générales; il n’y a plus une science, il y a des sciences dont les théories des unes sont d’ailleurs quelquefois en désaccord sinon en contradiction avec les théories des

CONCLUSIONS

autres. Mais, qu’importe ! Bien rares, trop rares, sont les penseurs qu1 cherchent dans ces conditions à faire une synthèse des sciences et à se créer une théorie générale de l’univers.

La plupart de nos découvertes scientifiques proviennent de l’emploi de la méthode analytique; elles datent de fort peu. Au point de vue progrès, les Chinois seraient peut-être en avance sur nous, s’ils avaient eu il y a quelques centaines d’années un Bacon ou un Descartes capable de leur faire adopter une nouvelle méthode scientifique.

En ce qui concerne plus spécialement la médecine, les Chinois ont accumulé le résultat de plusieurs milliers d’années d’observations cliniques; à chaque symptôme correspond une indication spéciale; tout cela est classé et mis soigneusement en ordre; pourquoi changeraient-ils? Si cette absence de progrès est déplorable, elle n’est cependant peut-être pas plus préjudiciable aux malades que les bouleversements qui se sont produits chez nous quelquefois à tort dans la science médicale par suite de théories aussi passagères qu’exclusives.

Enfin, comme dernier argument, le Dr Matignon reproche aux auteurs des livres chinois d’être contemporains des médecins du siège de Troie. Nous concédons que ces auteurs sont même antérieurs de mille ans et plus à Podalire et Machaon; quelle preuve peut-on en tirer ? De ce que nos plus grands médecins et chirurgiens actuels sont contemporains des féticheurs Hottentots ou des sorciers Patagons, s’ensuit-il que leurs connaissances scientifiques ne sont pas plus élevées que celles de ces féticheurs ou de ces sorciers ?

L’opinion de Perny est trop flatteuse pour la médecine chinoise, les critiques du Dr Matignon sont outrées.

Le Dr Bouffard a exprimé une opinion plus modérée, plus juste; il croit que la médecine de l’Extrême-Orient cédera facilement le pas à la médecine de l’Occident. « Mais, ajoute-t-il, il ne faudrait pas faire fi de « la thérapeutique et de la pharmacopée chinoises, dans lesquelles il y « aura beaucoup à glaner, quand on les connaîtra mieux, quand on « pourra étudier cette riche flore médicale et apprécier ce que l’expé- « rience de milliers d’années a fait connaître aux médecins indigènes. On « se rendra compte alors que le médecin étranger devra non seulement « accourir près du malade qui réclame ses soins, mais aussi observer,

« étudier et approfondir la médecine indigène et chercher à lui ravir ce « qu’elle a de bon. »

En Indo-Chine où les Français sont établis depuis longtemps déjà, la médecine indigène cède le pas à la médecine européenne beaucoup moins vite qu’on pourrait le penser. Annamites et Chinois ont plus confiance en leurs médecins qu’en nous, médecins européens, pour le traitement des affections médicales; par contre ils ont la plus grande confiance en nous pour les affections chirurgicales; dans ce domaine ils nous reconnaissent tout pouvoir. Le Dr Bouffard a constaté qu’il en est de même dans l’intérieur de la Chine, au Seu-Tchouen.

La chirurgie, ainsi que nous l’avons vu, est à peu près ignorée des médecins indigènes d’Extrême-Orient. Ceux-ci se contentent d’appliquer des appareils contentifs et de percer les abcès superficiels, mais d’une façon tellement timorée et après une expectative telle qu’ils devancent à peine de quelques heures la rupture de la poche purulente. Ils font des pansements avec des poudres aseptiques ou absorbantes, comme les poudres de papier brûlé et d’écailles de pangolin grillées, ou avec des poudres antiseptiques à base de calomel, de borax et de sulfate de fer; mais aussi trop souvent ils se servent de cataplasmes de feuilles pilées. Nous ne pouvons pas trop les critiquer de cette dernière pratique; le « pansement sale » et les cataplasmes de farine de lin ne sont pas encore oubliés en Europe, mais nous pouvons constater que les plaies traitées ainsi par les médecins indigènes suppurent, se ferment lentement et laissent des cicatrices difformes. Aussi Annamites et Chinois sont-ils émerveillés de voir les plaies, surtout les plaies opératoires, pansées suivant les règles de l’aseptie et de l’antiseptie les plus scrupuleuses, cicatriser en cinq ou six jours. Aussi viennent-ils facilement demander les soins du chirurgien européen, dès que le bruit de plusieurs petits succès opératoires s’est répandu.

Si les Extrême-Orientaux nous considèrent comme inférieurs à leurs médecins pour le traitement des affections qui relèvent de la pathologie interne, c’est surtout parce que notre façon d’examiner les malades les déroute et les choque. Ils ne comprennent pas l’utilité de se déshabiller pour se laisser palper, percuter et ausculter; ils sont tout étonnés de nous voir prendre le pouls rapidement, le plus souvent avec deux

CONCLUSIONS

doigts, et toujours sur une seule radiale. De plus, en Extrême-Orient, comme en Europe d’ailleurs, tout malade décrit les symptômes qu’il éprouve en les classant et en leur attribuant une importance plus ou moins grande suivant les idées médicales théoriques qu’il possède. Souvent nous portons à peine notre attention sur un symptôme très secondaire en réalité, mais que le malade considère comme le plus important; prestige et confiance sont en baisse du même coup.

Dans les débuts et dans certains cas tout au moins, il faudrait se résigner, pour gagner la confiance, à faire le simulacre de tâter le pouls à la mode chinoise, avec trois doigts, sur les deux radiales successivement.

Le médecin européen qui possède quelques notions de médecine sinoannamite, comprend mieux les troubles accusés par le malade indigène ; de plus il peut par un mot ou par une question laisser voir que les théories et les médications chinoises lui sont connues, il gagne ainsi rapidement du prestige et une plus grande confiance.

Nous espérons que notre modeste travail pourra être de quelque utilité à ceux qui poursuivent ce double but : étudier la thérapeutique et la pharmacopée sino-annamites pour y glaner ce qu’il y a de bon; attirer la confiance des indigènes aux médecins français et par ce fait même étendre l’influence française.

INDEX FRANÇAIS-LATIN

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