‹ Médecine et pharmacie chez les chinois et chez les AnnamitesChapitre 7 sur 79 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Notions générales de médecine chinoise. — Principe actif yâng et principe passif ÿn. — Les douze organes et leurs canaux de communication. — Les six viscères. — Les cinq viscères. — Fonctions des organes. — Sang et vapeurs. — Comment on prend le pouls; espèces de pouls. — Langue. — Faciès. — Correspondances des organes. • — Tableau synoptique et schéma. — Consultations. — « Signatures » des remèdes. — Formes sous lesquelles sont prescrits les médicaments. — Ventouses. — Révulsion. - Moxas. — Massage. — Acupuncture. — Anesthésie générale. — Opothérapie. — Appendice : Cosmogonie.

Le respect immodéré qu’ont tous les Extrême-Orientaux pour les morts, d’une part, l’absence d’organisation du corps médical, d’autre part, ont empêché le développement de l’anatomie chez les Chinois. Ceux-ci connaissent cependant les principaux organes, mais ils se font de singulières idées sur les rapports anatomiques de ces organes : le foie, le rein, la rate seraient réunis au cœur chacun par un vaisseau spécial; la moelle épinière se prolongerait jusqu’aux testicules; le canal spermatique proviendrait du rein, etc. Les descriptions anatomiques semblent inventées de toutes pièces par une imagination brillante, dans le seul but d’expliquer des phénomènes pathologiques réels bien constatés.

La classification des organes, basée sur une longue expérience, tient un grand compte de leurs rapports physiologiques et pathologiques, elle est intéressante à ce point de vue.

Le corps humain est divisé en trois parties : une supérieure qui correspond à la tête, une moyenne qui correspond à la poitrine, une inférieure qui correspond à l’abdomen et aux membres inférieurs.

La vie de l’homme est le résultat de l’équilibre dans l’organisme des deux grands principes yâng et ÿn. Elle n’est qu’une manifestation de la vie universelle. Tout l’ordre de l’univers résulte, en effet, de l’équilibre de deux principes, le yâng (du'o'ng), chaleur radicale, principe ou fluide actif, et le ÿn (Am), humide radical, principe ou fluide passif. L’équilibre de ces deux principes dans le macrocosme constitue l’harmonie de l’univers

(. Am-du'o~ng ) ; leur équilibre dans le microcosme constitue la santé de l’homme.

Ces deux principes fonctionnent grâce à douze organes essentiels : le cœur, le foie, le poumon, la rate, le rein gauche, le cerveau, les deux intestins, l’estomac, la vésicule biliaire, la vessie et le rein droit.

Chacun de ces douze organes possède un canal ( [kïng ) qui le fait communiquer avec les autres. Certains de ces vaisseaux aboutissent aux mains, d’autres aux pieds ; les Chinois leur décrivent des trajets fantaisistes auxquels ils attachent beaucoup d’importance, car ce sont ces canaux qu’ils s’efforcent de dégager par l’acupuncture. (Figure II et III.) Celui qui existe au niveau du petit doigt (veine salvatelle) est tout particulièrement intéressant parce que les médecins d’Extrême-Orient en examinent attentivement la couleur et le volume pour fixer leur diagnostic et leur pronostic dans la plupart des maladies infantiles.

Six de ces vaisseaux transportent le principe actif yâng, les six autres transportent le principe passif ÿn. Ces principes sont répandus dans tout l’organisme par l’intermédiaire des vapeurs et du sang, lequel fait cinquante tours complets en vingt-quatre heures. Dans ces cinquante tours, le sang parcourt vingt cinq fois les canaux mâles ou vaisseaux du principe actif et vingt cinq fois les canaux femelles ou vaisseaux du principe passif. Il revient à son point de départ environ toutes les demi-heures, après avoir parcouru un trajet de cinquante quatre mètres pour un tour complet. Il avance de huit centimètres environ à chaque mouvement respiratoire (inspiration ou expiration) I.

Le yâng est de nature subtile et expansive, il réside dans l’abdomen et les six viscères (lôu fou), il tend à s’élever ; le ÿn réside dans le cerveau, la colonne vertébrale et dans les cinq viscères (où tsâng), il tend à descendre.

Les six viscères dans lesquels réside le principe actif sont :

La vésicule biliaire ;

L’estomac ;

i. En se basant sur des expériences de Hering, de Vicrordt et de Joly et, les physiologistes européens admettent qu’un globule sanguin fait le tour complet de l’appareil circulatoire en vingt-cinq secondes environ (cinq secondes pour la petite circulation; vingt secondes pour la grande.)

Les Chinois attribuent donc au sang une vitesse beaucoup trop faible.

Figure I. — Constitution du corps humain (tableau d’anatomie chinois).

i. Cœur. — 2. Foie. — 3. Rate. — 4. Poumons. — 5. Rein. — 6. Estomac. — 7. Vésicule biliaire. — t 8. Gros intestin. — 9. Intestin grêle. — 10. Vessie. — 11. Trachée. — 12. Rectum. — 13. Urètre. — 14. Canal spermatiqué.

Figure II. — Tableau d’anatomie chinois montrant, entre autres détails, le trajet des canaux de communication et l’emplacement des points d’acupuncture (homme vu de face).

Figure III. — Même sujet que dans la figure II, vu de dos.

Le petit intestin ;

Le gros intestin ;

La vessie;

Le rein gauche et les trois foyers de chaleur.

Ces trois foyers de chaleur sont situés au-dessous du diaphragme, ils semblent correspondre aux trois ganglions du sympathique lombaire.

Les cinq viscères qui constituent le domaine du principe passif ou modérateur sont :

Le cœur;

Le foie;

Le poumon ;

La rate ;

Le rein droit.

Du parfait équilibre des deux principes résulte la santé. Si c’est le principe actif qui prédomine, il .y a excitation; si c’est le principe passif, il y a dépression.

L’estomac, la rate, l’intestin grêle sont les organes de la digestion ; ils préparent le sang, qui est reçu et amélioré par le cœur, et mis en marche par les poumons.

Le foie et la vésicule biliaire filtrent et épurent les humeurs ; les poumons évacuent les mauvaises vapeurs ; les reins, mais surtout le rein gauche, servent, avec le secours du ganglion inférieur du sympathique lombaire, et par l’intermédiaire des uretères et de la vessie, à filtrer le sang et à évacuer l’urine ; le gros intestin sert à évacuer les matières grossières.

Le sperme est élaboré par le cerveau et la moelle épinière et accumulé par les testicules et par les reins, surtout par le rein droit, qui constitue avec le membre viril la « Porte de vie ».

Dans le corps humain se trouvent des vapeurs et du sang; les vapeurs ou esprits vitaux dépendent du principe actif yâng, le sang dépend du principe passif ÿn; les vapeurs agissent sur le sang et le dirigent « comme le vent agit sur la mer et la fait onduler » . Ces deux éléments circulent dans les vaisseaux et en poussant contre les parois déterminent le phénomène du pouls qui se modifie d’une façon différente suivant que les deux

NOTIONS GÉNÉRALES DE MÉDECINE CHINOISE

principes actif et passif sont ou ne sont pas en équilibre dans tel ou tel organe, dans tel ou tel canal de communication ( hing ).

Le pouls peut être pris en onze points différents qui correspondent aux artères et aux points anatomiques suivants : la radiale, la cubitale, la temporale, l’auriculaire postérieure, la pédieuse, la tibiale postérieure, la plantaire externe, la région précordiale, trois points aortiques auxquels on atteint en déprimant les parois abdominales.

Le plus souvent, le médecin prend le pouls successivement sur les deux radiales; il se sert de sa main droite pour prendre le pouls du bras gauche du malade, il se sert de sa main gauche pour prendre le pouls du bras droit, de telle façon que l’annulaire soit toujours dans le même sens. Il applique sur le vaisseau l’annulaire, le médius et l’index, tandis que le pouce appuie sur la partie postéro-inférieure de l’avant-bras; il prend le pouls avec chacun des trois doigts successivement.

Le pouls perçu sous l’annulaire, tsuén (thon), correspond pour la main droite à l’état du poumon, du milieu de la poitrine et du gros intestin ; pour la main gauche, à l’état du cœur et de l’intestin grêle.

Le pouls perçu sous le médius, kouân (kouang), correspond à droite, à l’état de l’estomac et de la rate; à gauche, à l’état du foie et de la vésicule biliaire.

Le pouls perçu par l’index, tché ( xîch ), correspond, à droite, à l’état des testicules, de la vessie et de la partie inférieure du corps ; à gauche, à l’état des reins et des uretères.

Pour chacune de ces six variétés de pouls, le médecin doit exercer successivement avec le doigt une pression faible, modérée, puis forte, pour savoir si le pouls est superficiel, moyen ou profond.

Chacune de ces observations successives doit se faire pendant la durée de neuf inspirations complètes. A l’état normal, on doit constater de trois à cinq pulsations par inspiration, suivant les cas. Si le pouls est plus rapide, le principe actif prédomine ; s’il est plus lent, le principe passif a une action exagérée.

Il faut distinguer vingt-quatre types principaux de pouls, sept externes correspondant au principe actif, huit internes correspondant au principe passif, neuf aux grandes voies de communication. De plus, il faut connaître vingt-sept pouls caractéristiques dont le diagnostic est mortel.

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l8 LA MÉDECINE CHEZ LES CHINOIS ET LES ANNAMITES

Chaque organe a un pouls qui lui est propre et qui, en temps ordinaire, n’est perçu que sous le doigt qui prend le pouls auquel correspond l’organe; si ce pouls change de nature ou de place, c’est que l’organe est malade.

Toutes ces variétés de pouls changent ou se modifient avec le sexe, l’âge, les émotions, la grossesse, la saison, l'heure, l’influence astrale. Le médecin chinois doit tellement bien connaître ces modifications que par le seul examen du pouls, il devrait diagnostiquer l’état passionnel d’un malade, juger si une femme est enceinte, et même déterminer le mois de la grossesse. Tsi Pë n’exagère pas en disant qu’il faut deux ans aux jeunes médecins pour apprendre l’art de tâter le pouls.

Les médecins d’Extrême-Orient consacrent dix minutes, et quelquefois davantage, à prendre le pouls d’un malade. Le médecin européen qui prend très rapidement le pouls ou qui, dans certains cas très simples et très nets, se dispense même de le prendre, perd tout prestige aux yeux des Chinois et des Annamites. Il est donc bon pour un médecin européen, qui traite des Asiatiques, de toujours prendre le pouls et de le prendre longuement; il inspirera ainsi plus rapidement confiance aux indigènes et pourra avoir beaucoup plus d’influence.

L’examen de la langue et du faciès joue un grand rôle en médecine chinoise. Les ouvrages de médecine décrivent trente-six syndromes suivant que la langue est blanche, jaune, bleue, rouge, noire, plus ou moins chargée dans toute son étendue ou sur une petite partie de la surface.

La symptomatologie de la langue chez les Chinois a, d’ailleurs, été étudiée et comparée à nos connaissances médicales par le docteur Abel Remusat, en 1813, dans une intéressante dissertation latine.

L’étude du faciès est considérée comme très importante car il existe entre les principaux organes et les différentes parties de la face une correspondance sympathique telle qu’on peut lire souvent la maladie d’un homme sur sa figure. L’aspect général du visage et du nez renseigne sur l’état des poumons. L’examen des yeux, des orbites et des sourcils peut édifier le médecin sur l’état du foie. Au cœur correspondent les pommettes et la langue; à l’estomac, le bout du nez; au rein, le lobule de l’oreille. La bouche en général et les lèvres, les commissures labiales, le creux

NOTIONS GÉNÉRALES DE MÉDECINE CHINOISE

mento-labial en particulier permettent de se rendre compte de l’état de la rate et de l’estomac.

De plus, il faut tenir compte des couleurs de la figure , car chaque couleur correspond à un organe : la rouge, au cœur; la blanche, au poumon; la noire, aux reins et à la vessie ; la jaune, à l’estomac et à la rate ; la bleue, au foie et à la vésicule biliaire.

A chaque organe principal correspond également une saveur, une odeur, un cri.

Les Chinois admettent, comme nous l’avons vu, une théorie qui se rapproche de celle du « microcosme » ; l’homme, comme l’univers, n’existe que par l’harmonie des principes yâng et ÿn ; de plus, ses cinq principaux organes correspondent aux cinq éléments de la nature et sont soumis, comme ces éléments, à l’influence des saisons, des heures, des régions, des saisons, des planètes et des zones célestes. Par contre, dans l’organisme, chacun des cinq organes domine d’autres organes, de même que dans la nature chacun des éléments domine dans une zone spéciale.

Chaque organe a une tendance à abuser de sa nature pendant la période où il domine : le cœur, par exemple, qui a le rouge comme couleur, le feu comme élément, l’été comme saison, le midi comme heure aura plus de tendance à s’enflammer pendant l’été et vers le milieu de la journée. La langue et les pommettes qui correspondent au cœur seront alors rouges.

Enfin, les divers organes sont dans une dépendance tellejes. uns visà-vis des autres, qu’ils ont des rapports entre eux comme entre père, mère, fils, ami, ennemi. Lorsque le médecin constate l’affection d’un organe, il doit se préoccuper surtout de l’état des organes ennemis et amis, c’est-à-dire contraires et non contraires à l’organe malade.

Une longue explication ne pourrait donner une idée plus nette de ces correspondances et de ces rapports ; nous avons essayé de préciser ces notions dans un tableau synoptique.

Il est intéressant de constater dans ce tableau le grand rôle que les Chinois accordent aex influences saisonnières, météorologiques et climatériques.

Pour comprendre plus facilement les théories chinoises des correspondances, il est bon de les rapprocher des théories des occultistes et des magnétiseurs européens.

Les principes vitaux actif et passif sont les deux grandes forces de la nature reconnues des anciens Orientaux et des Grecs, c’est Y un et le deux, c’est Osiris et Isis se manifestant dans l’organisme. Si nous rapprochons les idées chinoises des croyances de l’antiquité classique, c’est qu’il y a non seulement identité entre les principes mais encore analogie dans le symbolisme.

L’harmonie d eyn et de yâng est symbolisée, en effet, quelquefois par un oiseau largement éployé, plus souvent par deux dragons qui semblent prêts à s’entre-dévorer, mais qui restent immobiles, face à face, de chaque côté d’un cercle divisé en deux parties égales. Cela ne rappelle-t-il pas le cercle et les ailes éployées qui flottent au-dessus de certaines divinités égyptiennes, et qui symbolisent l’harmonie de l’univers ?

L’identité dans le symbolisme va encore plus loin ; les Extrême-Orientaux admettent sur les troubles de l’univers ou de l’organisme la bonne influence possible d’une Bohisattva, Kouan-Yn, qu’ils représentent le plus souvent avec une graine de lotus dans les mains, ou avec un enfant sur le bras gauche et un dragon sous les pieds. Cette sainte bouddhique est considérée comme la protectrice des malades, des affligés, des voyageurs, des marins, au même titre que l’était Isis et que le sont encore aujourd’hui Maïa dans l’Inde et Marie dans la chrétienté 1 .

Le yâng est le fluide positif, le ÿn le fluide négatif des magnétiseurs. Ces deux fluides ont leur source dans des organes qui correspondent aux éléments positifs et négatifs d’une pile (les six viscères et les cinq viscères). Les vaisseaux de communication correspondent aux conducteurs qui relient chacun des éléments de la pile à l’ensemble du système. De plus, il existe deux accumulateurs, l’un, réservoir de fluide positif (yang), commence à l’extrémité inférieure de l’épine dorsale, longe la colonne vertébrale, traverse le cerveau et aboutit au niveau de la lèvre supérieure ;

i. Souvent Kouan-Yn tient une petite sphère (graine de lotus?) entre ses deux mains légèrement jointes, de façon à former un demi-cercle à concavité supérieure. Ce geste rappelle la figure symbolique qu’Isis portait sur sa tête (un disque dans un croissant ou entre deux cornes) et celle qui se trouve quelquefois sous les pieds de Marie (une boule censée être la terre et un croissant).

Kouân-yn est la déesse de la charité mais n’est pas la vraie patronne des médecins; le dieu de la médecine s’appelle yô-oudng.

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