LES EMBARRAS DE PARIS
I) ’ après Dunker
(Collection de l’auteur )
SÉBASTIEN MERCIER
Seuls, les vendeurs de tisane peuvent débiter leur marchandise, sans porter ombrage aux.médicastres.
« Ces vendeurs de tisane arpentent le dimanche les Champs-Elysées et les boulevards, arrosant les bouches qui suffoquent de poussière. Ils vident leurs fontaines jusqu’à douze et quinze fois de suite et gagnent par jour jusqu’à sept francs dans les mois de l’été. L’immobile paquet de réglisse n’abandonne jamais le fond de cette fontaine; tourmenté p-ar un choc perpétuel, il faut qu’il rende tous ses sucs. Ceux qui veulent avoir la vogue y ajoutent quelques tranches de citron. Ceux-là, on les distingue de loin : ils sont plus fiers que les autres, et la plume de coq plus élevée voltige sur leur tête; on les invite et ils font la sourde oreille. »
Ces honorables industriels ne risquent pas d’empoisonner les consommateurs avec leur innocent coco; combien plus dangereux les vendeurs de spécifiques, principalement ceux destinés à guérir les maladies intimes. On ne saurait se trop défier de « cette foule de prétendus antivénériens internes, poisons destructeurs, plus pernicieux les uns que les autres, et scellés tous de privilèges royaux. »
Le mercure, surtout, doit être impitoyablement proscrit.
« On vous le fait avaler sous les jolis noms de dragées, sirop, élixir, tablettes, chocolat. Bientôt nous aurons la brioche ou la dariole antivénérienne.
Que de dupes et de victimes!... On vous offre publiquement une méthode douce, aimable, sûre, qui guérit d’une manière prompte, paisible et radicale; et l’imprudente jeunesse s’accoutume à croire que le danger est moins sûr que le remède. La douleur ne l’avertira que trop tôt combien il faut douter de l’impuissance et de l’inefficacité de toutes ces drogues inconnues et équivoques.
« Que l’adulte porte la peine de son libertinage ou de son imprudence, on le plaint; cependant il connaissait le péril, la raison et la morale ne l’ont point arrêté sur le bord du précipice; mais voir des enfants nouveau-nés attaqués du virus vénérien... quel spectacle au monde commande plus puissamment la miséricorde et la pitié! »
Ces enfants communiquent leur mal à leur nourrice, qui, elle-même, infecte à son tour son mari et par suite leur descendance.
Afin d’arrêter la contagion, on avait établi, à Vaugirard, un hôpital, dû à l’administration prévoyante du lieutenant de police, M. Lenoir, et spécialement réservé aux enfants syphilitiques. Mercier loue, et avec raison cette fois, une initiative aussi heureuse; mais il est moins bien inspiré, quand il fait un éloge dithirambique de ces « médecins du peuple dont le ton éloquent ranime et conforte le malade, chasse la peur, et commence peut-être la guérison ». Tandis que le médicastre a « la parole hardie, l’œil
LES EMBARRAS DE PARIS D’après Dunker ( Collection de l’auteur )
SÉBASTIEN MERCIER
sûr », le médecin « semble vouloir temporiser avec la maladie, en faire un objet de curiosité; son ton, doux et mielleux, a la constitution vaporeuse des femmes et des élégants ».
Les vapeurs! Un peintre de la vie parisienne au xvme siècle pouvait-il omettre d’en parler? C’est la neurasthénie de l’époque.
Tout le monde a ses vapeurs ou feint d’en avoir. Quand un fort de la halle est malade, les médecins disent qu’« il a des vapeurs et ils le mettent au bouillon de poulet et à l’eau de tilleul. Une jolie femme qui a des vapeurs ne fait plus autre chose que de se traîner de sa baignoire à sa toilette et de sa toilette à son ottomane; suivre dans un char commode, une file ennuyeuse d’autres chars, cela s’appelle se promener et elle ne prend point d’autre exercice. Celui-ci est même réputé trop violent et elle n’en use que deux fois par mois. »
Quand on songe que les rues de Paris étaient, en ce temps-là, dépourvues de trottoirs; que tout homme ayant équipage avait le droit d’écraser ou de mutiler les infortunés piétons; que les cabriolets heurtaient les carrosses; que la chaise à porteur ou l’humble vinaigrette, qui transportaient les vaporeuses, étaient bousculées par les charrettes, quand ce n’était point par un troupeau de bœufs, on comprend pourquoi ces femmes délicates, que faisait s’évanouir le moindre bruit, la plus petite émotion.
hésitaient à exposer leur existence précieuse.
Aujourd’hui, nous pestons contre les automobiles, nos aïeux maudissaient les voitures à chevaux. Nous possédons pourtant ces fameux trottoirs, qu’ils appelaient de leurs vœux ardents, mais nous n’y sommes pas plus à l’abri que nos pères sur la chaussée. Nous avons, du moins, sur eux, une supériorité : nous ne voyons que dans des circonstances exceptionnelles, après des averses multipliées, ces ruisseaux d’eau et de boue, qui « coupaient quelquefois une rue en deux, de manière à interrompre la communication entre les deux côtés des maisons ».
C’était la joie des étrangers de voir un Parisien « traverser ou sauter un ruisseau fangeux, avec une perruque à trois marteaux, des bas blancs et un habit galonné, courir dans les vilaines rues sur la pointe du pied, recevoir le fleuve des gouttières sur un parasol de taffetas... Des tas de boue, un pavé glissant, des essieux gras, que d’écueils à éviter!... »
La nuit, c’était pis encore, par suite du défaut ou de l’insuffisance d’éclairage. Il y avait cependant progrès : les réverbères avaient pris la place des lanternes.
« Autrefois, écrit Mercier, huit mille lanternes avec des chandelles mal posées, que le vent éteignait ou faisait couler, éclairaient mal et ne donnaient qu’une lumière pâle, vacillante, incertaine.
l’allumeur de réverbères Eau-forte de Wagnêr (1739) d’après Amiconi
(Collection de l’auteur )
SÉBASTIEN MERCIER
entrecoupée d’ombres mobiles et dangereuses. Aujourd’hui... les feux combinés de douze cents réverbères, jettent une lueur égale, vive et durable. ».
Mais l’administration, à toutes les époques, n’a jamais eu qu’un souci : faire des économies; aussi n’allumait-on pas les réverbères les jours de lune, et avant qu’elle fût levée sur l’horizon, la nuit la plus obscure régnait dans les rues. Quand l’astre brillait au firmament, la hauteur des maisons interceptait ses rayons, et le flambeau céleste devenait inutile.
En passant, Mercier nous apprend que « l’huile des réverbères » est une huile de tripes, qui se fabrique, lors de la cuisson, dans l’île des Cygnes.
A un autre endroit, il nous parle de la graisse de pendu, qu’on allait chercher chez le bourreau, qui la débitait ouvertement; de même qu’il vendait les cadavres aux chirurgiens, ou les gardait pour lui, à son choix. En ce dernier cas, ceux-ci s’en procuraient d’une autre manière : ils allaient, la nuit, au cimetière de Clamart, et, franchissant les murs, volaient les corps destinés à leur scalpel.
Ces vols de cadavres étaient monnaie courante aux xviie et xvme siècles. Pour apprendre l’anatomie, les élèves n’avaient d’autre ressource que de faire marché avec les fossoyeurs, qui leur vendaient les sujets dont ils avaient besoin; mais ceux qui n’avaient pas le moyen de les payer, accomplissaient
l’expédition nocturne dont il vient d’être parlé, dérobaient le corps, déposé et enseveli parfois de la veille, et le dépouillaient de son linceul.
Mercier nous donne, à cet égard, les détails les plus suggestifs :
« Après qu’on a brisé la bière et violé la sépulture des morts, on plie le cadavre en deux, on le porte dans une hotte chez l’anatomiste; ensuite, quand le corps a été haché, disséqué, l’anatomiste ne sait plus comment le replacer au lieu où il l’a pris :’il en jette et disperse les morceaux où il peut, soit dans la rivière, soit dans les égouts, soit dans les latrines. »
C’est à cause de la facilité qu’on trouve à Paris, de se procurer des cadavres, que les étudiants affluent dans la capitale.
« Les cadavres y abondent et sont à bon marché; en hiver, on ne les paie qu’au rabais; l’anatomiste en chef achète ces corps dix à douze francs, et les revend à ses élèves un louis ou dix écus. Il y a un commerce suivi entre les corbeaux du cimetière et les disciples des maîtres en chirurgie... Puisque la perfection de la médecine et de la chirurgie dépend de l’anatomie, le gouvernement n’aurait-il pas dû épargner aux gens de l’art ce trafic clandestin et honteux et prévenir les scènes scandaleuses et dégoûtantes qui en résultent? »
Par une singulière contradiction, l’anatomie était
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SÉBASTIEN MERCIER
obligatoirement enseignée dans les Ecoles, et ceux qui se livraient aux dissections étaient, aux termes de la loi, considérés comme des profanateurs sacrilèges, des violateurs de tombeaux, et encouraient les, peines les plus graves. Mercier proteste contre cette incohérence, et il n’a pas tort.
Il s’élève, avec non moins de véhémence, contre l’absurde coutume de laisser les noyés sans secours, jusqu’à ce qu’un commissaire soit arrivé pour dresser son procès-verbal !
« On n’osait y toucher avant cet acte; le guet vous repoussait rudement. L’ignorance suspendait le noyé par les pieds, dans la fausse idée de lui faire rendre l’eau. Aucun n’échappait à la mort. Enfin, l’on a reconnu qu’au lieu d’un commissaire, il était plus à propos d’appeler un chirurgien. »
Les bateliers étaient d’autant moins empressés à porter secours à une personne qui se noyait, qu’ils avaient une prime quand ils retiraient un cadavre de l’eau.
Croirait-on que, pendant des siècles, les victimes d’un accident dans la rue ne pouvaient être transportées que sur une échelle, une planche ou une claie « ce qui ajoutait infiniment à leurs souffrances » dit notre auteur. Ce n’est que sous le règne de Louis XVI, qu’on a songé à pourvoir tous les corps de garde de civières ou brancards, garnis d’un matelas.
« De même, précise Mercier, on trouve chez le commissaire du quartier, des bandes, des compresses, de la charpie, qui attendent ceux qui, sortant de leurs maisons bien dispos, y rentrent les bras démis ou les jambes fracassées; car marcher dans Paris toute une journée pour ses affaires, c’est aller, pour ainsi dire, à l’assaut. »
Ne dirait-on pas cette phrase extraite d’un de nos quotidiens?
Du moins, ne sommes-nous pas exposés, si on nous ramasse sur le pavé sans connaissance, et qu’on nous transporte à l’hôpital, à nous retrouver « couché entre deux moribonds ». On sait que chaque lit d’hôpital contenait alors jusqu’à trois et quatre malades et que cet abus n’a disparu qu’à l’aurore de la Révolution.
Mercier nous fait, à une autre place, une description horrifique de Bicêtre, « asile de misère, de dégradation, d’infortune », dont on ne peut parler sans un « sentiment de répugnance, d’horreur et de mépris ». Là voisinent « les vagabonds, les épileptiques, les imbéciles, les fous, les vieillards, les gens mutilés ». On reçoit aussi à Bicêtre « les personnes des deux sexes qui sont infectées du virus vénérien, pourvu qu’ils (sic) apportent un billet du lieutenant de police, qui ne leur est accordé qu’après que leur maladie a été constatée par le chirurgien de l’Hôtel- Dieu... » Encore faut-il, pour tenter d’être admis