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Cf. Morejon, loç. çit

CERVANTÈS PSYCHIATRE

trument dont une seule corde sonne faux, il ne manquera jamais, après avoir fait entendre une série de notes assez justes, de vous produire à la finale la note désastreuse; et, dès lors, tout accord cesse, l’unisson est détruit, et pour longtemps. »

Don Quichotte présente un pareil phénomène. « Qu’il raisonne sur les choses en dehors de la chevalerie errante, nous fait observer le docteur Louveau, il fait preuve de tant de rectitude, d’érudition et de bon sens, que ses auditeurs ne savent trop lequel ils ont le plus à regretter, de voir un fou aussi sage, ou un aussi grand sage si fou. »

Rien de plus sensé, par exemple, que les conseils qu’il donne par écrit à Sancho, lorsque celui-ci part prendre possession de son île prétendue. Mais la conclusion gâte tout : « N’attribue pas à ton mérite ce que tu ne dois qu’à la bonté du ciel et à l’excellence de la chevalerie errante. » Le visionnaire reparaît malgré tout.

L’anecdote du jeune gradué de Séville, l’épisode de la retraite de Don Quichotte dans les montagnes (1), où il se propose d’imiter les Roland et

1. « Dans cette retraite de la Sierra-Morena, une particularité bien digne de l’attention des médecins philosophes, c’est la rencontre de Cardenio.

« En général, les fous vivent isolés, se fuyant les uns les autres, se méprisant et se moquant entre eux, ne sympathisant et ne se mettant ensemble qu’autant que leur délire est analogue; et, même dans ce cas, ils se querellent pour un

les Amadis, viennent encore renforcer cette thèse : que Cervantès a voulu faire de son héros non pas un bouffon, mais un type de fou; non pas un type de folie général, mais un type de folie particulier, « une reproduction classique de la manie ». Tout se déroule et tout s’enchaîne : l’invasion de la maladie, sa période d’état, sa fin; son héros est devenu fou peu à peu, sa forte prédisposition trouvant une provocation convenable dans ses livres de chevalerie. Il le fait viyre en fou, et il a le tact profond de le faire mourir de sa folie (1).

Bref, Don Quichotte « naît maniaque, vit maniaque, meurt maniaque. »

rien, mais ils se réconcilient aisément. C’est là précisément ce que Cervantès a noté de main de maître, dans l’épisode de ce galant jeune homme devenu fou pour avoir cru que Don Fernando lui avait enlevé Lucinde, son idole. On y voit aussi un exemple de ces intervalles lucides que présentent habituellement les aliénés. Le récit de son infortune, que Cardenio fait au curé, dans un de ces moments, mérite d’être mentionné comme une preuve de cette vérité.

« Un autre trait qui mérite l’attention dés médecins, c’est l’habitude qu’ont les fous de changer de nom. Dans le cours de cette période, Don Quichotte prit le nom de Chevalier dé la Triste Figure, et dans la période subséquente, celui de Chevalier des Lions. » Morejon, loc. cit., 16-17.

1. « Le changement subit de la folie en un découragement amer, en une mélancolie profonde, et la complication d’une fièvre aiguë; le passage brusque de la folie à la raison; autant de circonstances qui doivent inspirer des craintes potir la vie du malade; et ce fut précisément cet ensemble de phénomènes qui fit présagée (dans le roman de Cervantès) la mort du célèbre chevalier. » Morejon, loc. cit », p. 18.

CER VANTÉS PSYCHIATRE

Cette apparence d’invraisemblances et de folies, accumulées, dirait-on, pour divertir le lecteur, estce, comme le croient les deux critiques dont nous venons d’analyser les thèses, un faux semblant? Le créateur de Don Quichotte a-t-il, réellement mis tout son génie à nous donner une description magistrale d’un des types les plus communs de l’aliénation (1) ?

Il est difficile de décider si c’est volontairement que Cervantès a fait œuvre de psychiatre. Ce qu’on ne saurait lui dénier, c’est, dans l’observation, une conscience et un don qui, s’ils sont d’un empirique, égalent ceux des plus brillants cliniciens.

Comme le fait ressortir avec netteté le docteur Morejon, dans l’étude qu’il a consacrée à son grand compatriote, celui-ci a précédé Pinel dans l’idée de thérapeutique morale de la folie, et Broussais, dans ses doctrines, si passionnément discutées, en établissant que « l’estomac est le laboratoire où se fabrique la santé ». Hahnemann, lui-même, le créateur de l’homœopathie, aurait été devancé par l’auteur de Don Quichotte.

Quoi qu’il en soit, il nous a plu de faire revivre ici ces deux dissertations de pathologie littéraire.

1. « Ce fut pour les hommes qu’il écrivit, conclut le docteur Louveau; mais, connaissant l’esprit, humain, il revêtit l’utile d’une couche agréable et présenta ses études sous la forme attrayante de la fiction. »

C’est, nous semble-t-il, un devoir d’équité, une leçon de modestie, un enseignement fertile en réflexions aussi, que de relever, chaque fois que l’occasion s’en présente, la trace des pionniers dans une science que d’aucuns, avec candeur, nous voulons le croire, font dater de ces toutes dernières années.

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