CERVANTES
Gravé par Selma ( Collection de V auteur)
CERVANTES PSYCHIATRE
tout point l’exercice de la chasse et même l’administration de son bien ». 7° Les aliments de haut goût, visqueux et difficiles à digérer. — Don Quichotte « mangeait le plus souvent à son souper du hachis de viande, des lentilles le vendredi, des abats de bétail le samedi, et quelque pigeonneau de surcroît les dimanches ». 8° Les saisons d’été et d’automne. — Don Quichotte éprouva ses plus grands accès de folie le 28 juillet, le 17 août et le 3 octobre. 9° Les passions amoureuses. — Don Quichotte était fortement épris. 10° L’excès de lecture. — Don Quichotte vendit plusieurs fanèques de terre de semence pour acheter des livres de chevalerie et des poésies érotiques. 11° Les veilles prolongées. — Don Quichotte « lisait sans cesse, le jour et la nuit, si bien qu’à force de lire et de ne pas dormir, tout le reste aidant, son cerveau se dessécha de telle sorte qu’il en perdit le jugements».
« On trouve marqués dans ces derniers mots, conclut le docteur Morejon, avec autant de précision et de clarté qu’auraient pu le faire Hippocrate et Boerhaave, l’organe malade, le siège, la cause prochaine de l’affection... »
Cette thèse du médecin espagnol, que nous venons de vous exposer dans ses grandes lignes, a été reprise, en France, un peu plus tard, mais, chose curieuse, il ne semble pas que l’auteur français ait eu connaissance de l’œuvre de son prédécesseur. Du
moins n’en fait-il nulle part mention, bien qu'il ait adopté dans son étude critique, une classification à peu près analogue (1).
L’ouvrage du docteur Louveau (2) a sur celui du docteur Morejon, cette supériorité qu’il a été écrit à une époque où la médecine mentale avait acquis un plus ample développement. A cet égard on peut tenir pour presque (nous disons presque) conformes aux données de la science moderne les déductions de notre confrère,
« Cervantès, dit le docteur Louveau, nous peint une intelligence, mais une intelligence malade, un maniaque, parce qu’il est né aliéniste; et, en opposition, un corps, mais un corps bien portant, c’està-dire un homme chez qui tout est sainement matériel.,,
« Cervantès voulut résumer en un seul être toutes les manifestations physiques et morales de la manie, qu’il avait observées éparses chez un grand nombre d’individus, et il créa Don Quichotte. »
Dès les premières lignes de son livre, Cervantès, en parfait pathologiste, établit l’étiologie de l’affection dont est atteint son héros. Pourquoi le seigneur
1. Nous rapprocherons, toutes les fois que l’occasion s’en présentera, les réflexions du docteur Morejon de celles du Français.
2. Docteur Louveau, De la manie dans Cervantès. Thèse de Montpellier, 1876.
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Quixada ou Quésada, qui sera plus tard Don Quichotte, devient-il fou? parce qu’il lit, du matin au soir, des livres de chevalerie qui lui troublent à ce point la cervelle, qu’il en oublie non seulement le boire et le manger, mais l’administration de son bien. Il va même jusqu’à vendre plusieurs lopins de terre pour faire l’acquisition d’ouvrages de cette nature. « Sa pauvre tête n’était plus remplie que d’enchantements, de batailles, de cartels, d’amours, de tourments, et de toutes les folies qu’il avait vues dans ses livres (1).
Il chérissait tant ses livres qu’il aurait volontiers donné sa gouvernante, et sa nièce par-dessus, pour avoir le plaisir de faire comme eux. »
Si l’on passe à la symptomatologie, on verra que Cervantès se trouve, là encore, d’accord avec les aliénistes sur tous les points.
« Parmi les nombreux symptômes que présente l’aliénation mentale en général, et surtout la
1. « Une fois que Don Quichotte eut complètement perdu la raison, il s’imagina que tout ce qu’il avait lu dans les livres de la chevalerie et dans les poésies érotiques était réel. Dès lors son imagination ne rêva plus que querelles, batailles, défis, blessures, déclarations et propos d’amour, peines et soucis et autres extravagances impossibles. Il se mit si bien dans la tête que tous les rêves de l’imagination, fruit de ses lectures, étaient vrais, qu’il n’y avait pas pour lui d’histoire plus certaine. Aussi conçut-il le dessein de se faire chevalier errant, et d’aller par le monde, courant les aventures. » Docteur Morejon, Etude médico-psychologique sur Bon Quichotte, p. 14.
manie, nous avons, principalement dans l’état cachectique, l’amaigrissement considérable et une coloration particulière, le plus souvent jaune, sèche, tannée, de la peau. » Gervantès n’a garde de donner à son héros une mine réjouie. Il suffit qu’il se montre pour que tout le monde s’écrie : « Voilà bien le chevalier de la Triste Figure! »
L’absence de sommeil (1) est aussi un des symptômes de la manie; Don Quichotte dort fort peu. Alors que Sancho ronfle, le ventre repu, et la conscience en repos, son maigre compagnon rêve tout éveillé à sa belle ou aux étoiles.
Un autre stigmate morbide des maniaques, c’est l’anaphrodisie qui, « dans l’état cachectique, fait place à l’excitation des fonctions génésiques du début. En véritable maniaque cachectique, Don Quichotte est atteint de ce désagrément, autant qu’un héros de roman puisse l’être ». Son amour pour Dulcinée ne va pas au delà de déclarations
1. « Cervantes a rassemblé tons les traits qui marquent le pins haut degré d’intensité de cette maladie (la manie), savoir : tolérance incroyable de veilles continues, abstinence prolongée et effrayante d’aliments, insensibilité à l’action du froid, profonds soupirs, pleurs, prières ferventes, envie très prononcée de déchirer ses vêtements, de s’en dépouiller, de rester en chemise, de faire des cabrioles et des culbutes, la tête en bas; développement énorme de la force des nerfs et des muscles, mortification du corps en l’honneur de la déesse de ses amours, la sans pareille Dulcinée. » Morejon, loc. cit., p. 16.
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incendiaires, mais platoniques; « d’autant plus platoniques que cette déesse de beauté n’existe que dans son imagination ».
« Nul doute que si Don Quichotte n’eût pas été sous le coup d’une anaphrodisie symptomatique, il n’eût su, tout en conservant intact son cœur à Dulcinée, esquisser un commencement d’exécution à l’égard d’Altizidore, et qu’il n’eût pas certainement réduit à de tels excès une aussi belle demoiselle. » La demoiselle, en effet, a beau l’aguicher, Don Quichotte reste indifférent ou... impuissant.
Les aliénistes citent comme un des caractères les plus communs, sinon permanents, de la manie, les perversions affectives. Les maniaques oublient, dans leurs accès, et même dans leurs demi-rémissions, tous les liens de famille et d’amitié : Don Quichotte, une fois en route, ne songe pas un instant à la nièce et à la gouvernante qu’il a laissées sans scrupule à la maison. Sancho, au contraire, en fait le sujet constant de ses préoccupations. Quand son maître lui annonce que ce n’est pas seulement une île, mais un royaume dont il le gratifiera : « Mais alors, Seigneur, s’exclame-t-il tout joyeux, si vous me donnez un royaume, je serais donc roi, Thérèse Guttières, ma femme, reine, et mes petits drôles, infants. » Et à l’idée que sa femme pourrait un jour occuper un trône : « Je la connais, Monsieur, ajoute-t-il naïvement, vous n’en pourrez jamais fajre une reine,
nous n’en pourrons guère faire qu’une marquise, une duchesse tout au plus. »
La perversion affective ne se trouve pas seulement dans les relations du fou avec ses semblables, mais encore dans ses rapports avec les animaux. Don Quichotte s’occupe si peu de sa Rossinante qu’il la laisse les quatre fers en l’air, sans en prendre davantage souci. Sancho, par contre, lorsqu’il y a quelque horion à recevoir, commence par descendre de son âne qu’il met à l’abri derrière un rocher; quand on lui vole sa bête, il donne libre cours à son chagrin. « Il en perd tellement la tête qu’il perd du même coup son bissac, ce qui fait que, moitié douleur, moitié pénurie, il reste sans manger pendant trois chapitres tout entiers. »
Mais revenons à Don Quichotte. Toujours soucieux de faire de son héros un type de maniaque parfait, Cervantès lui prête un des phénomènes qui sont loin d’être rares dans la manie : les illusions sensorielles. On peut dire que l’histoire de l’ingénieux chevalier de la Manche consiste, tout entière, ♦
à relater les observations dont sont victimes les sens du héros. Continuellement, il prend des auberges pour des châteaux, des cabaretiers pour des châtelains, et d’horribles maritornes pour des jolies femmes. Cervantès a même poussé plus loin le génie d’observation : il est allé jusqu’à établir, avec une finesse psychologique vraiment remar-
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quable, « la différence entre la perversion et l’hallucination, ce qui est assez subtil pour un esprit du seizième siècle ». Ainsi, dans la scène devenue légendaire, des moulins à vent, notre chevalier errant, croyant avoir affaire à des géants, les chasse avec furie : « Mais, Monsieur, crie, désespéré, le brave Sancho, ne voyez-vous pas que ce sont des moulins à vent?
— Ami Sancho, vois leurs bras immenses, comme ils les agitent, ces géants, pour me provoquer au combat! »
Est-ce là autre chose qu’une perversion sensorielle ?
Une autre fois. Don Quichotte, se trouvant sur une plaine absolument nue, fait le dénombrement fantastique des fantassins, des cavaliers, des machines de guerre, qu’il croit apercevoir. « Où Monsieur peut-il voir tout cela? de s’écrier Sancho. Pour moi je n’y vois rien du tout. »
Don Quichotte n’offre-t-il pas, en la circonstance, un exemple des plus frappants d’hallucination?
Mieux encore, Cervantès, comme l’observe le docteur Morejon, n’a eu garde de soustraire son malade à cette règle posée par Galien que « toutes les maladies, sans exception, les plus longues comme les plus courtes, ont leurs périodes. Il a décrit le début, l’augment, l’état et le déclin de la folie d’une
façon magistrale, par autant de sorties ou escapades de Don Quichotte.
« Elle (la folie) débuta l’été et s’annonça de la sorte. Le héros parlait tout seul dans son appartement..., il s’escrimait, l’épée en main, contre les murailles, comme pour s’essayer à vaincre les géants, les félons et les malandrins, dont il voulait triompher... Ensuite, il conçut le projet de s’en aller par le monde... projet qu’il exécuta par son escapade du 28 du mois de juillet, un des jours les plus chauds de la saison.
« L’augment de la maladie est marqué à partir de la deuxième sortie de l’ingénieux hidalgo, jusqu’à son retour chez lui. Dans cet intervalle, eurent lieu le combat contre les moulins à vent, la rencontre entre le héros de la Manche et le Biscayen, l’aventure des maquignons sans pitié, celle de l’auberge prise pour un château, celles du convoi funèbre du moulin à foulons et de l’armet de Membrin, la délivrance des forçats, la pénitence dans la retraite de la Sierra Morena, la bataille contre les outres de vin rouge, et les démêlés avec les membres de la Sainte-Hermandad et les flagellants (1).»
Tout le monde sait que les éclaircies de raison d’un fou peuvent donner le change à des esprits non prévenus.
« Mais, en admettant qu’il joue alors d’un ins-