Médée, groupe moderne
— Mon ami, dis-je à Mr de Lussy, après avoir examiné la statue antique de Jules César, passons maintenant à ce groupe moderne de la Médée.
Quelle œuvre imposante de sculpture, quelle admirable conception! Ah! comme cette femme est belle, malgré la fureur qui la possède; quelle affreuse passion que la jalousie!
Mais avant de vous détailler toutes les beautés de cet ouvrage, permettez moi d’abord de vous en faire
connaître l'auteur, dont nous nous glorifions d’être l’ami.
Le chevalier P. Lemoyne est né le 31 décembre 1783 à Paris, où son père, exerçant la profession d’orfèvre-bijoutier, jouissait d’une réputation de probité justement acquise.
L’éducation du jeune Lemoyne fut aussi soignée quelle pouvait l’être au milieu de la tourmente révolutionnaire, car il eut pour principal professeur l’abbé Geoffroy, qui rédigea plus tard le feuilleton du Journal des Débats : aussi à seize ans , sous le Consulat, P. Lemoyne terminait ses études avec succès.
Afin de le soustraire aux dangers et aux amorces de la capitale, les parents de notre jeune homme l’envoyèrent à Stettin en le recommandant à un digne pasteur chez lequel il apprit la langue allemande, et se perfectionna dans l’étude de l’anglais. Mais en 1802, il fut rappelé à Paris; son père, nourrissant l’espérance de le voir continuer son commerce et lui succéder dans sa profession , le fit entrer chez le sculpteur Dejoux , qui prit bientôt son élève en affection et développa chez lui ce beau talent qui plus tard devait produire notre Médée.
Livré de bonne heure à lui-même, notre jeune artiste ne pouvait s’astreindre, en rentrant sous le toit paternel , à cette vie uniforme qu’exige le commerce de l’orfèvrerie, lorsqu’il n’est pas traité en grand, et au point de vue artistique, comme chez les Florentins, au XVme siècle. Bientôt les connaissances que notre artiste avait acquises , et les progrès qu’il faisait chaque jour dans la statuaire, décidèrent sa vocation ; il renonça dès lors à tous les avantages de fortune que pouvait lui offrir la survivance de son père.
Admis au concours du grand prix , qui donne à celui qui l’obtient l’avantage d’étudier à Rome pendant six ans aux frais du gouvernement , Lemoyne eut dès son début le bonheur de mériter la première médaille en or, qui , cette année là , fut accordée exceptionnellement, en outre des premier et second grand prix. Encouragé par ce succès, il concourut encore l’année suivante, mais, peu satisfait du résultat, il prit la résolution d’aller se perfectionner en Italie où il comptait rester deux ans.
Ce fut le 2 janvier 1810 que notre artiste arriva à Rome, l’objet constant de ses pensées, et que, dans
son enthousiasme et ses rêves, il voyait toute de marbre, avec ses temples innombrables, ses armées de statues, la Rome, enfin, de César et d’Auguste!
Le commencement de son séjour dans cette ville célèbre fut consacré à visiter les monuments, les palais, les musées, enfin tout ce qui parle au cœur de l’artiste et rappelle l’ancienne splendeur romaine; il se lia bientôt avec les artistes et les savants les plus distingués d’alors, parmi lesquels on comptait Dagincourt , Siméon , Angelica Kaufiman , Canova, Camuccini, Dupaty, Calamar, Granet, Chauvin, Nepveu, Guérin, Alvarès, etc.
La première œuvre de Lemoyne exécutée en marbre fut achetée par le gouvernement français ; elle est au château de Rambouillet et représente une jeune fille jouant avec un enfant qu’elle tient sur ses genoux.
Si Lemoyne fut resté fidèle au plan qu’il selait tracé d’abord , il serait retourné en France , mais résistant aux tendres sollicitations de sa famille, à l’attrait des plaisirs de Paris , il sacrifia le bonheur qui l’attendait dans sa patrie à l’existence laborieuse que mène, à Rome, l'homme qui cultive les arts avec amour. Cette résolution une fois prise, il prouva par
ses productions nombreuses et remarquables, qu’en choisissant la profession de sculpteur, il n’avait fait que céder à ses inspirations naturelles et au sentiment inné de l’art.
Son second marbre plus important que le premier représente la Vierge avec l’Enfant; ce groupe se trouve dans la chapelle du château du Duc de Guiche; il fut exposé d’abord au palais du Louvre, et mérita à son auteur une médaille en or, à titre d’encouragement.
Les autres principaux ouvrages que nous devons au ciseau de P. Lemoyne sont:
Une statue en marbre représentant Saint-Rufïin protecteur de la ville d’Assisi (patrie de St.-François); elle décore le maître-autel du dôme de cette ville.
Une statue de l’Espérance, également en marbre, qui fait aujourd’hui partie de la galerie du Luxembourg.
Un groupe en marbre représentant une nymphe endormie, avec un faune qui profite de son sommeil pour lui dérober des fruits. Cet ouvrage est au grand Trianon à Versailles.
Une statue en marbre d’un faune qui arrête une chèvre afin d’allaiter un enfant. Cette statue occupe maintenant un des carrés de verdure du jardin du Palais-Royal à Paris.
Un cénotaphe en marbre en l’honneur de Nicolas Poussin mort à Rome, et commandé par le Yicomte de Châteaubriand, avec lequel notre sculpteur était lié. Ce monument, qui se trouve dans l’église de Saint- Laurent in Lucina , est l'expiation d’une longue indifférence pour l’un des plus grands génies de la France.
L’on voit en outre dans l’église de Saint-Louis des Français à Rome, plusieurs autres monuments dont l’exécution a été confiée à Lemoyne, par exemple:
Le sarcophage de P. Guérin, l’auteur du tableau représentant Marcus Sextus.
Le tombeau du Marquis Juste Fay de la Tour Maubourg.
Le tombeau de Boguet, célèbre paysagiste.
Le cénotaphe à la mémoire de Claude Gelée, dit le Lorrain.
Enfin notre groupe demi-colossal en marbre , représentant Médée prenant la fuite, après avoir poignardé
ses deux enfants, lorsqu'elle apprend que Jason l’abandonne pour épouser Créuse.
Ce groupe a figuré à l’exposition de 1837 à Paris. Il fut exécuté à Rome, où il obtint le suffrage général; tous les étrangers de distinction qui s’y trouvaient le visitèrent, entre autres le Roi de Ravière, et S. A. I. Monseigneur le Grand-Duc Héritier de Russie, qui daignèrent exprimer hautement leur satisfaction.
Cet ouvrage mérita à son auteur l’entrée de l’Académie des beaux-arts, et peu après, lorsque le célèbre Thorwaldsen, eut, par sa mort, laissé une place vacante de conseiller de l’Académie Pontificale de St.- Luc, ce titre honorable fut décerné à Lemoyne. Le Roi Louis-Philippe lui accorda l’ordre royal de la Légion d’Honneur, et l’Institut de France ouvrit ses portes pour le recevoir comme membre correspondant. C’est encore à l’occasion de ce groupe qu’il fut nommé membre de l’Académie Impériale des beaux-arts de St.-Pétersbourg.
Aujourd’hui cet artiste, toujours à Rome, partage ses loisirs entre les arts et l’étude de la littérature italienne.
Mais la France appréciant le beau talent et la moralité de Lemoyne, n’a pas voulu se priver de ses services; elle lui a confié, en qualité de député administrateur, la gestion importante des pieux établissements français à Rome et à Lorette.
Actuellement , mon cher Lussy, que vous connaissez P. Lemoyne, examinons attentivement cette œuvre qui fît tant de bruit à son apparition. Cet ouvrage important devait nécessairement fixer les regards des artistes et des connaisseurs, aussi les louanges et la critique ne lui manquèrent pas.
Les envieux disaient en parlant du sujet : — affreux, terrible, contre nature; une mère qui tue ses enfants!!!
Pour la composition , ils remarquaient que l’enfant de gauche, qui saisit les vêtements de sa mère, devrait au moins suspendre sa marche et lui faire tourner la tête.
Pour le dessin , ils le trouvaient lourd. Selon eux, les bras étaient gros , la partie inférieure de la figure manquait d’ampleur.
Pour l’exécution, ils reprochaient un manque de
finesse dans les détails de certaines parties, telles que les mains, etc.
Enfin l’expression leur paraissait exagérée.
Toutes ces critiques étaient fausses, comme nous allons vous le prouver; mais commençons par apprécier le plus ou le moins de mérite du sujet.
Avant Lemoyne, ce même sujet fut traité littérairement en grec par Euripide, puis en latin par Sénèque. Plus tard Corneille et Longepierre s’en emparèrent, comptant sur l’intérêt de l’action pour émouvoir les cœurs.
Pourquoi ne serait-il pas permis à la statuaire de traiter ce même sujet? N’avons-nous pas le groupe du Laocoon, bien plus terrible encore, et en fait d’enfants tués , toute la famille de Niobé ne présentet-elle pas des épisodes bien plus émouvants que celui des deux fils de Médée?
C’est donc à tort qu’on trouverait à redire sur le choix d’un sujet tel que celui de Médée tuant ses enfants, puisque chaque jour nous en voyons d’analogues, reproduits par la peinture et par la sculpture, et représentés aussi sur notre scène tragique.
Euripide, Sénèque, Appollonius, Corneille, s’il est difficile de marcher vos égaux, pourquoi ne chercherionsnous pas à suivre vos traces! Avouons-le, cependant, pour aborder de pareils sujets , il faut un talent hors ligne. Or, ne serait-ce pas là le motif de cette critique?
Mais examinons la composition de ce groupe, dont la hauteur est de 6 pieds 11 pouces anglais. Médée est jalouse; la jalousie c’est à la fois l’égoisme, le dépit, la colère, la rage, la folie. L’esprit est absent, la matière seule agit ; reste la bête qui se rue sur sa proie, qui mord et déchire tout ce qui se présente. Et qu’importe à Médée ses enfants, lorsqu’elle apprend que Jason l’abandonne! Les malheureux! pourquoi étaient-ils folâtrant à ses côtés? aussi sont-ils ses premières victimes ! ! !
Déjà l’aîné n’est plus, son frère près d’expirer s’attache aux vêtements de celle qui l’a frappé; il jette sur elle un dernier regard d’amour. Pensée naturelle, touchante, sublime! L’enfant peut-il croire que celle qui lui donna le jour, veuille l’immoler?
Médée fuit à pas précipités, la tête fixe, les yeux hagards, le cou tendu, les cheveux en désordre; son
corps est penché; d’une main ferme elle tient le poignard sanglant qui réclame d’autres victimes, de l’autre main elle cherche à se dégager des étreintes fdiales; ah! elle se gardera bien de détourner la tête la malheureuse folle, car elle sent à son insu dans ses entrailles cet instinct de mère, qui ne pourrait supporter la vue de son fils mourant.
Si nous examinons ce groupe sous le rapport du dessin, nous le trouvons admirable. L’on est frappé tout d’abord de la pose hardie de Médée; on croit la voir descendre de son piédestal. Vue de face elle offre cette belle ligne si remarquable et tant admirée du gladiateur. La tète bien placée est superbe et d’un grand style, elle peut être considérée comme unique jusqu’à ce jour par la manière pittoresque de sa coiffure. Les épaules sont larges, le sein est ému et passionné, le bras qui tient l’arme fatale, tendu et se resserrant contre le corps est d’une énergie et d’une force remarquables. Chez les anciens, comme chez les modernes, les bras un peu forts furent toujours une beauté. La largeur des draperies, la pose naturelle des enfants, la beauté de leurs contours, sont le sublime de l’art!
Quant à l’exécution, nous ne connaissons aucun ouvrage moderne qui puisse le disputer à notre groupe. Toutes les difficultés de l’art s’y rencontrent, elles ont été surmontées avec une rare habileté. Certes Canova était connu pour tailler le marbre avec une grande perfection, eh bien! il n’a rien exécuté de mieux que ce groupe de Médée avec ses enfants.
Que dirons-nous de l’expression? Tous ceux qui ont vu ce chef-d’œuvre ont été saisis d’une émotion douloureuse à l’aspect des enfants que Médée vient d’immoler; tous ont frissonné d’horreur, en contemplant cette belle figure décomposée par d’horribles passions, qu’enfante la jalousie poussée à son plus haut paroxisme.
Mon ami, pour tout dire en peu de mots, cette production de l’art fait le plus grand honneur à son auteur, et nous n’hésitons pas à la placer au niveau des plus beaux ouvrages de sculpture de notre siècle.