APOLLON CITHARÈDE
Nous disions dernièrement à notre très chère et bien aimée femme, à la suite d’une discussion assez animée sur la supériorité que nous accordons aux anciens dans les arts : — les hommes qui ne voient qu’un ouvrier dans un peintre, qu’un tailleur de pierre dans un sculpteur, qui assimilent un architecte à un maçon, cet architecte fut -il un Yitruve, ces gens là, croyez-nous bien, sont malheureux, plaignons les de ne pas nous comprendre; un sens leur manque.
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— Mais à quoi bon, répliqua notre ami, cette boutade contre une partie de la société? Ne vous a-t-elle pas encore laissé acquérir une des plus belles figures antiques qui existent? pourquoi donc cette indignation contre elle?
— Nous allons vous le dire; c’est pour avoir laissé pendant vingt ans un pareil chef-d’œuvre dans la boutique d’un marchand de bric-à-brac, exposé à la vue des indifférents et au contact du premier venu. Non, mon cher Lussy, dans l’intérêt de l’art, et par respect pour l’antiquité que je révère, nous ne lui pardonnerons jamais une pareille indifférence.
Mais comme vous désirez , sans doute , avoir quelques détails sur cette statue, avant d’analyser la partie artistique, sachez que nous en avons fait l’acquisition sans la connaître, sans en avoir vu le dessin, mais seulement sur la description verbale que nous en communiqua un jour notre bon Négri ('). Voici (*)
(*) Négri, marchand de tableaux et d’antiquités à St.-Pétersbourg. C’est un homme instruit; un goût particulier pour les beaux-arts lui fit, dès sa jeunesse, entreprendre ce genre de commerce, dans lequel il acquit une expérience qui le classe aujourd'hui au premier rang parmi les connaisseurs les plus distingués.
ce qu’il me dit, et le peu de renseignements que j’ai obtenus depuis qu’elle est dans ce pays.
Notre Apollon est connu à Florence; il faisait partie de la galerie du Marquis de Caponi, vendue et dispersée après sa mort. N. N. de Démidoff, dont Je souvenir se lie souvent aux objets d’arts qu’on rencontre en Russie, connaissait le Marquis et acheta quelques unes de ses antiquités. Quant à notre statue, elle fut achetée par Mrs Mora et Maréchal, en 1817, et revendue peu après au Comte A. de G., qui, pour en rehausser la beauté, la fit placer à l’extrémité de son salon, dans une niche garnie de velours cramoisi. A la mort de ce personnage, la statue passa en plusieurs mains, jusqu’à ce qu’enfin, achetée à vil prix par le marchand Yolkoff, nous avons été assez heureux pour l’acquérir.
Afin de mieux apprécier cette statue nous rappellerons succinctement ce que les auteurs ont dit du dieu Olympien quelle représente.
Apollon était le dieu du jour et de la divination, de l’harmonie, de la médecine et des beaux-arts; les Grecs le disaient fils de Jupiter et de Latone. Il avait
choisi Delphes pour son séjour; là aussi était son plus beau temple.
Daphné fut la première mortelle qui lui inspira de
l'amour; sur le point de tomber entre ses mains, elle
fut métamorphosée en laurier. Apollon, au désespoir, détacha de la tige nouvelle quelques branches, s’en fit une couronne, et voulut que désormais cet arbre lui fut consacré.
Vainqueur de Marsyas sur la flûte, on prétend qu’Apollon le fit écorcher vif.
Ce dieu fut exilé de l’Olympe par Jupiter et se retira en Thessalie chez Admète dont il fut réduit à garder les troupeaux.
Une tradition Mégarienne rapportait à Apollon la construction des murs de Mégare; une pierre sur laquelle il posait souvent sa lyre avait , dit-on , conservé une sonorité mélodieuse et faisait entendre dès qu’on la touchait, un murmure semblable aux accents de la lyre.
Apollon est le chef des muses, c’est le musagèle par excellence. Seul dieu de l’harmonie, des sciences
et des beaux-arts, il fait résonner le pliorminx , la cithare, la lyre aux cordes d’or; tantôt sous les voûtes étincelantes où les dieux attablés boivent à longs traits le nectar de l’immortalité, tantôt sur les cimes de l’Hélicon ou du Pinde.
On le représente comme doué d’une jeunesse éternelle. Le fer n’a jamais retranché une boucle à sa longue chevelure; la barbe, indice de la virilité, ne hérisse point son visage.
Le culte d’Apollon était répandu dans toute la Grèce, dans les îles de la mer Egée, dans la Crète et dans l’Asie mineure, notamment dans la Lycie.
Après que les Grecs eurent porté l’art de la sculpture à son plus haut degré, Apollon devint le type de la beauté; mélange heureux de force, de grâce, de formes sveltes et délicates, enfin de majesté riante et douce. Son front, pareil à celui de Jupiter, semble renfermer Minerve, et fait pressentir que la divination, la poésie, l’éloquence et les beaux-arts sont là.
Si nul duvet n’ombrage ses joues, de longs cheveux forment en revanche un flottant diadème autour de
sa lête; le corps , à partir des hanches, acquiert des formes amples, qui rappellent celles des déesses. Evidemment, les artistes ont voulu résumer dans la personne d’Apollon la beauté des deux sexes.
Il existait des statues colossales et de tout genre d’Apollon. Les deux plus grandes étaient celle de la Domus aurea de Néron , sur laquelle ce prince fit mettre d’abord sa tête ornée de rayons, et la statue du port de Rhodes qui était d’airain ; les pieds de ce colosse étaient posés sur les deux moles qui fermaient l’entrée du port; les navires passaient à pleines voiles entre ses jambes. Un juif qui en acheta les débris au VIIme siècle, chargea neuf cents chameaux du métal de la statue.
Délos avait aussi une figure colossale d’Apollon. Parmi celles qui nous sont restées, la plus belle est connue sous le nom d’Apollon du Belvédère. Cette statue remarquable fut trouvée dans les ruines d’Antium , vers la fin du XY”6 siècle, et placée dans le Belvédère au Vatican; c’est de là qu’elle a tiré son nom.
Winckelmann dit en parlant de cette statue: «Pour sentir tout le mérite de ce chef-d’œuvre de l’art, il
faut se pénétrer des beautés intellectuelles, et devenir, s’il se peut, créature d’une nature céleste; car il n’y a rien qui soit mortel , rien qui soit sujet aux besoins de l’humanité. Ce corps dont aucune veine n’interrompt les formes, et qui n’est agité par aucun nerf, semble animé d’un esprit céleste, qui circule comme un douce vapeur dans tous les contours de cette admirable ligure. »
Après l’Apollon Pythien du Belvédère, on peut citer encore l’Apollon Citharède du Musée Pio-CIementin, dont la tête couronnée de laurier respire l’extase poétique la plus sublime.
La plus haute conception de l’idée de la jeunesse virile est singulièrement bien caractérisée dans les figures d’Apollon, où ce dieu réunit la force du développement de l’âge à la délicatesse des formes de la belle jeunesse. Ces formes sont grandes dans leur simplicité, ce ne sont pas celles d’un favori de Vénus qui ne connaît que la fraîcheur des ombrages, et que cette déesse, comme dit le poète Ibicus, a élevé sur des lits de roses ; mais celles qui conviennent à un adolescent né pour exécuter de généreux dessins. Aussi Apollon était-il regardé comme le plus beau
des dieux. Une santé robuste est répandue sur toute sa figure ; sa force s’annonce comme l’aurore d’un beau jour.
Notre statue d’Apollon, ainsi qu’elle est représentée dans la troisième planche de ces notices, a beaucoup d’analogie avec celle du Musée Borbonico à Naples, et celle du Musée du Capitole qui ont été publiées par Clarac, la première sous le j\f 918 et l’autre sous le JV? 928. Ces deux statues sont représentées à la 4me planche. Même pose avec les jambes croisées, même expression dans la tête ; une large draperie négligemment jetée sur l’épaule gauche et descendant jusqu’à terre; un cygne, emblème de l’harmonie, se jouant aux pieds du dieu et se cachant sous les plis de celte draperie. Les bras sont élevés de la même manière, l’instrument est également soutenu par le bras gauche, tandis que la main droite le fait résonner; tout prouve évidemment que notre Apollon est le même que ceux que nous venons de citer, véritables types des Apollons Cilharèdes.
Cette statue a 5 pieds 7 pouces anglais de hauteur, elle est en marbre de Paros, ainsi que la plupart des chefs-d’œuvre de son temps ; elle a été brisée
en morceaux, mais le sculpteur Tresconi l’a habilement restituée.
Voici les parties qui manquaient et qui ont été restaurées :
1. Le nœud de cheveux qui était dans l’origine placé derrière la tête.