ORPHÉE, J A SON
ORPHÉE
Qu’as-tu fait de Médée ?
J ASON
De ce nom odieux j’ai l’oreille obsédée ;
Elle a voulu partir, elle m’a quitté !
ORPHÉE
Non!
J A SON, avec hauteur.
Comment !
ORPHÉE
De vos périls je fus le compagnon,
10 MÉDÊE.
Je lu connais! Son cœur altier, mais magnanime,
T’aima jusqu’au délire et même jusqu’au crime ;
Elle a tout fait, tout fui, tout oublié pour toi,
A la face du ciel elle a reçu ta foi,
La Grèce la proscrit, et, dans sa vie amère,
Toi seul peux lui servir de soutien. Elle est mère,
Et ses fils n’ont que toi pour refuge... Non! non!
Elle n’a pu te fuir... et Thémis et Junon,
Et d’un trouble secret ton âme possédée,
Tout te dit avec moi : Qu’as-tu fait de Médée ?
JASON
Demande -moi plutôt par quel enchantement Cette barbare a pu me séduire un moment,
Et, si tu la connais, que ton âme s’étonne Que Jason l’ait choisie et non qu’il l’abandonne !
ORPHÉE
T u l’as abandonnée !... Où ?.. . quand ?... comment? . . . Pourquoi?
JASON
Pourquoi?... Ne sais-tu pas qu’elle traîne après soi La malédiction, l’horreur et l’homicide,
Que son nom fait pâlir comme un nom d’Euménide,
Qu'une fatalité de meurtre la poursuit,
Que l’univers entier la repousse ou la fuit?
Contre elle Absyrte mort a soulevé la Thrace,
La mort de Pélias de la Grèce nous chasse ;
A peine en quelque port sommes-nous descendus,
Que les peuples soudain se lèvent éperdus Comme pour conjurer ou la guerre ou la peste...
Ah ! c’en est trop ! avec cette femme funeste Je suis las d’affronter l’horreur de l’univers,
Je n’en veux plus !...
ORPHÉE
Qu’entends -je ! ô cœur dur et pervers!
C’cst'toi, c’est toi qui viens lui reprocher son crime !