ACTE I
Qui donc en fut l’auteur ? Qui donc en fut victime? Qui donc en eut le fruit ? Quoi! tu vas sur les mers Chercher cette barbare au fond de ses déserts,
Elle était pure, belle, heureuse, et son visage Respirait la pudeur, la force et le courage !
Tu viens ! tu la corromps avec ta passion,
Tu fais servir aux plans de ton ambition
Les aveugles transports qu’en celle âme fougueuse
Jetait d'un feu nouveau la puissance orageuse ;
Et pour toi seul, enfin, quand, à force d’amour, Elle a, derrière soi, tout brisé sans retour,
Qu’elle a trahi son père, abandonné sa mère,
Que, proscrite, elle a fui sur la terre étrangère,
Et que là, triste objet de fureur et d’effroi,
Dans ce vaste univers elle n'a plus que toi,
Alors, saisi soudain d’un vertueux scrupule,
Devant ce front souillé la pureté recule,
Tu lui reprends ton cœur et l'appui de ton bras... Non ! tu ne le peux pas ! Tu ne le feras pas !
Plus elle est en horreur au ciel comme à la terre, Et plus entre elle et toi le lien se resserre!
Les barbares, les Grecs, et Corinthe et son roi, Tout l’univers entier peut l’accuser, hors toi!
Toi qui précipitas le premier dans le crime Cet être que les dieux avaient créé sublime,
Toi qui fus le seul but de tout ce qu’elle fit,
Toi qui de ses forfaits tiras toujours profit,
Toi qui, de tous ses maux artisan ou complice,
En vivant du bienfait, trahis la bienfaitrice.
J A SON, avec cm[iortenienl.
Devient-on criminel parce qu’on n’aime plus?
Si mon cœur est coupable, accuses-en Vénus!
MÉDÉE
JASON
Oui ! oui! Vénus! Déchire-toi, mon âme,
Et qu’éclate à leurs yeux mon indomptable flamme !
Que dis-tu?
ORPHÉE
JASON
Loin de moi tous ces prétextes vains !
Non! ce n’est pas l’horreur des dieux et des humains,
Ce n’est pas le forfait, ce n’est pas l’anathème
Qui rompt mes premiers nœuds, c'est l’amour! J 'aime! j’aime !
Qui? Créuse?
JASON
Oui, Créuse et sa jeune candeur,
Créuse et sa beauté, Créuse et sa douceur !
De ce transport nouveau l’impétueux caprice T’indigne ; mais quand donc, froid amant d’Eurydice, Quand donc comprendras-tu qu’un môme emportement Fait bondir en nos seins le héros et l’amant ;
Que c’est le même sang, chargé des mômes flammes,
Qui bouillonne en nos cœurs pour la guerre et les femmes ? Crois-tu que je pourrais terrasser les géants,
Combler dans les marais les abîmes béants.
Poursuivre les lions à coups de javeline,
Si je ne portais là, dans ma large poitrine,
l’n cœur aussi terrible en ses rébellions
Que les torrents, les mers, la foudre et les lions !
Oui, pour te posséder, ô ma jeune maîtresse!
De larmes et de sang j’inonderais la Grèce,
Seul j’irais affronter mille serpents Pythons...
C’est la loi, nous aimons comme nous combattons !
ORPHÉE, avec ami'i lume.
Tu dis vrai !... vous aimez, vous, les vierges vermeilles, Comme l’ours montagnard les ruches des abeilles,