‹ MédéricChapitre 2 sur 9 · RUE SAINT-JACQUES · texte numérisé non relu

RUE SAINT-JACQUES

in 2010 with funding from

Universityof Ottawa

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SORTE D'AVANT-PftOPOS.

S<# \/v&cec4eMC ^Sia/d ô/oi^ed.

iS<? Kjv&aotame «^vW^ é> Jatte*.

Madame,

Je reçois à l'instant voire aimable lettre, clans laquelle vous me demandez des nouvelles de Paris; — de Paris que vous avez quitté au commencement de la belle saison , et que vous ne reverrez plus que l'hiver.

Nous sommes au printemps; — les ar-

bres sont verts, les forêts sont serrées et remplies de feuilles, la terre est couverte de verdure, et les saules sont ombrageux. La nature est belle , vive et animée ; — c'est maintenant qu'elle procure tant de joies pures et naïves, tant de chastes émotions. C'est maintenant que le pauvre partage avec le riche les bienfaits gratuits de la nature.

Nous sommes heureux de vivre, parce que nous sentons la vie de notre intelligence, parce que la terre, parée comme une fiancée, nous fait plaisir à voir et nous apporte de douces pensées.

Nous sommes tous riches pendant l'été; riches du beau ciel bleu , des nuits rêveuses et mélancoliques; — riches parce que

nous voyons des fleurs et des jeunes filles s'épanouir sous notre beau soleil, — riches de l'air limpide, de la mousse des parterres, des chênes verts, des châtaigniers qui bordent les routes, et des algues et des nénuphars dont les fleurs blanches et jaunes répandent une si douce odeur, et se baignent dans l'eau.

Nous sommes riches et heureux, d'une richesse et d'un bonheur dont Dieu a été prodigue pour nous tous; — excepté pour les pauvres prisonniers.

Voilà la belle nature dont vous jouissez, Madame; — là bas, dans votre charmante habitation.

Pour ce qui est du bulletin bibliogra*

phique que vous me demandez, je suis souverainement embarrassé.

En fait de littérature, je relisais dernièrement un article d'un journal , mort aujourd'hui, mais qui dans un temps, il y a quelques années, jouissait d'une assez grande influence politique et littéraire.

A propos de notre littérature, voilà ce qu'il disait :

c — C'est une littérature (et nous à notre tour nous lui dénions ce titre),vide,creuse, nulle, ne ^adressant ni au cœur, ni à l'imagination, ni à l'esprit, ni aux intérêts. C'estce que nous appellions autrefois des liseties, c'est-à-dire des lectures enfantines, des affectations puériles; les Usâtes avaient ordinairement pour titre :

Elle et Lui (nous citons).

Lui était brun, beau et brave.

Elle était blonde, fraîche et douce.

Il avait vingt ans et un frac bleucommeWerther.

Elle avait dix-sept ans et une robe blanche comme une madone.

Il aimait elle, elle aimait lui, il naitnait qu'elle, elle n aimait que lui.

« Ou encore :

File était étincelante de topazes, la poignée de sabre de Kiridji, la lame était d 'acier fin et trempé, elle était vigoureuse et implacable, la main de Kiridji, et elle promenait le sabre sur les têtes , et les têtes tombaient , et il souriait comme l'ange déchu , et il aimait à voir couler

les gouttes de sang sur L'acier fin et trempé de la lame dont la poignée était élincelante de topazes, etc.

a — Non ! ajoute le même journal, nous ne donnerons pas à nos lecteurs de ces lisettes qu'ils auraient l'esprit de ne pas lire , et que nous aurons l'esprit de ne pas faire.»

Eh bien, Madame, ce sont les mêmes raisons qui m'engagent à ne pas vous parler des ouvrages qui paraissent.

Cependant j'ai à vous dire que notre cher et spirituel ami, Alphonse Karr, continue de publier ses gracieuses Guêpes, avec un succès mérité et toujours croissant.

Il y a un jeune homme que je connais, et qui ne vous est pas tout-à-fait étranger,

M. " qui vient de publier chez un éditeur de la rue des Beaux-Arts, deux volumes de nouvelles; — mais deux volumes fades, ennuyeux, dont le style est raboteux, guindé, difficile et fatigant.

Vous savez que ce jeune littérateur a passé l'âge des débuts, c'est peut-être pour cela que son livre est si mauvais. Il voulait ne pas l'imprimer, il aurait bien fait; — ce sont de ces mauvaises actions qui doivent rester cachées et ne jamais sortir de famille, et qui paraissent vides et hideuses à ceux qui n'ont pas d'intérêt à cacher leur dégoût.

Il est inconvenant que M. ** ait pris le public pour confident de ses inspirations cyniques.

10 AVAM-PROPOS.

Mais c'est assez nous occuper de deux misérables volumes dont le plus grand mérite est de n'être pas plus longs.

Votre attention et vos sympathies appartiennent donc de droit à l'auteur des Guêpes; — car nous savons mesurer notre conscience à celle de son talent.

Jamais la manie d'écrire n'a été poussée au point où elle est aujourd'hui; — la province nous envoie des poètes par régiments.

La Savoie vient de nous dépêcher parmi une foule de ramoneurs, deux ou trois rivales de Georges Sand.

Les paysans quittent les champs pour venir faire de la littérature à Paris; aussi

ÀVANT-l'KOPOS? 11

beaucoup de littérateurs quittent la capitale pour aller dans les champs.

Vous me marquez dans votre lettre qu'il fait très chaud dans votre pays; — il y a certainement une décentralisation dans les saisons; car pendant que vous jouissez 'un été complet, on rencontre encore ici ns les rues, sur les boulevards, des nez i se cachent, des mains qui rougissent, t des passants qui rentrent autant que possible dans leurs paletots.

Mais la province secoue plus que jamais le joug de la capitale, elle avait déjà ses revues, ses théâtres, ses littérateurs; elle s'arrange maintenant un petit été à sa guise, pour protester contre l'hiver dont on jouit encore quelquefois à Paris.

La province se hérisse contre nos glaçons; elle s'insurge contre nos fourrures, elle refuse de croire que nous ayons froid, et pour mieux nous le persuader, elle fait semblant elle-même d'avoir chaud.

A Tarbes, les jeunes filles s'habillent de blanc, et s'en vont le soir danser dans les prairies en chantant en cœur la ronde : Reviens cher mois de mai, et le mois de mai revient avant le mois de mars, qui luimême ne vient jamais qu'en carême.

A Marseille , on a mangé des cerises et des fraises; — à Aix on a récolté un melon comme on n'en avait jamais vu, un melon de primeur, un melon qui s'était fourvoyé en chemin et avait pris la lanterne d'avril pour le soleil de juin.On l'a porté plusieurs

fois en triomphe autour de la ville.

A Toulouse on a mangé des petits pois et des fèves de marais.

Aux environ de Lyon, on a récolté des figues. — A Prades, près de Perpignan, on a moissonné une poignée d'épis de seigle que Ton a offert à la Société d'agriculture. Les épis étaient mûrs, et la société a voté immédiatement pour qu'on les portât au moulin, afin d'en faire de la farine.

Partout se montrent les choses les plus extraordinaires en fait de végétation hâtive, les arbres sont en fleurs et plusieurs portent déjà des fruits; on doit tout cela à l'été merveilleux que la province improvise à petit bruit pour la circonstance.

On tient tous ces détails d'un voyageur

qui arrive en poste du Midi où il a passé le mois dernier.

Ce malheureux voyageur est arrivé avec des glaçons à la barbe, les mains gelées et le nez rouge.

On n'est pas encore parvenu à le réchauffer. —

Voilà probablement, madame, pourquoi vous avez à la campagne l'été tout entier, et pourquoi nous n'en possédons qu'une très faible moitié. —

Dans votre lettre vous me demandez aussi des nouvelles et des histoires de Paris ; — je vais donc vous raconter l'histoire d'un procès en l'air.

C'était la semaine dernière, pendant ce

terrible ouragan qui a déraciné six cents sapins dans les Alpes, et une foule de chapeaux sur le boulevard Italien.

Les girouettes ne savaient où se tourner, les cheminées tombaient sur les passants, et les passants cessaient de passer.

Au milieu de ce désordre, un toît de zinc trouva bon de se glisser tout doucement sur un confrère que sa position moins élevée abritait contre la fureur des vents.

Ce deuxième toît se composait primitivement d'un certain nombre de tuiles, mais par suite des malheurs qu'il avait éprouvés, il était passé généralement à l'état de gouttière, et transmettait fidèlement au domicile qu'il était censé recou-

vrir, toute l'eau qu'il recevait du ciel.

L'habitant du logis en question n'en perdait pas une goutte; aussi s'empressat-il de remercier la Providence qui donne la pâture et un toît aux petits oiseaux.

Quant au propriétaire du toît vagabond, il s'éveilla le lendemain la tête dans les nuages, il avait passé une partie de la nuit sans autre abri que son innocence, qui ne l'avait pas suffisamment préserve de la pluie.

11 descendit dans k rue pour chercher son toît; autour de lui chacun se livrait à des recherches du même genre; deux personnes retrouvèrent leurs cheminées, ' quand à lui il trouva seulement qu'il ne trouvait rien.

Un navigateur découvrit le Sandwicken suivant le vol d'un oiseau de mer; ce fut en suivant le vol d'un moineau franc que notre homme reconnut son toît sur celui de son voisin.

11 monta chez ce dernier pour lui adres* ser ses réclamations; — le voisin répondit avec une résignation angélique : — « Le ciel me l'a envoyé, le ciel seul peut me le renrendre.Que sa volonté soit faite et non la vôtre!»

Le propriétaire trouva la raison médiocre et fit des menaces; le voisin répliqua qu'il ne craignait rien, et que son toît le mettait à l'abri.

Une des chambres du Palais-dc-Justicc est appelée à trancher la difficulté. Les

18 AVArtT-PUOPOS.

juges pourront se plaindre avec raison de ce qu'en se faisant ainsi des procès en l'air, on leur donne du travail et des affaires, comme on dit, par-dessus les toits.

Il y a beaucoup de procès, d'où dépendent la fortune de bien des familles, qui ont souvent des causes aussi frivoles que celle-là. —

— On voit maintenant chez Susse, place de la Bourse, une Circassicnne; — c'est un lableau divin de goût, de pudeur de formes, de poses et d'éxecution.

— Les Français et Y Opéra sont fermés; — le Vaudeville joue de mauvais dramesvaudevilles.

— Un monsieur vient de faire une bro-

chure intitulée : Des dangers de faire usaq& du tabac.

Il y a des plantes qui semblent n'avoir été créées que pour subir des avanies continuelles.

Le tabac, par exemple, est en butte à des traitements honteux; mais entre tous, c'est le caporal qui a le plus à souffrir des humiliations dont on l'abreuve journellement. Le tabac a beaucoup d'ennemis politiques.

Cependant, il est à remarquer que toutes ces injures ne s'adressent qu'au tabac à fumer.

Quelmotil a-t-on de ménager une bonne prise?

Je ne rougis pas de l'avouer, cet homme s'est livré à un procédé mesquin! —

Je reçois à Tinstant-même des nouvelles de Turquie où l'on parle d'un revenant.

L'empire Turc est pour le moment en proie à une agitation impossible à décrire, et qui va toujours en croissant.

On ne sait plus à Constantinople qui vit ni qui meurt, qui gouverne ni qui est gouverné.

On n'a pas même le temps d'être incendié et d'avoir la peste , — deux choses qui constituent à peu près toute l'occupation des Turcs.

On ne guillotine presque pas, et Ton empale presque plus; les amants profitent

de l'occasion pour s'introduire librement chez toutes sortes de sultanes sans que personne songe à les jeter dans le Bosphore, comme des chiens en bas âge, pendant que la lune est sereine et se joue sur les flots.

Toutle monde gouverne, ce qui équivaut à n'être pas gouverné du tout; aussi chacun jouit d'une foule de droits superbes, parmi lesquels il ne faut pas oublier celui d'éreinter, à l'occasion, n'importe qui et d'en être éreinté impunément.

C'est un tohubohu universel; les poètes qui éprouveraient le besoin d'aller à Stamboul visiter Sainte-Sophie, et ruminer des Orientales , sont priés de repasser plus tard. On n'a pas aujourd'hui le temps

de les recevoir; les Turcs sont occupés à mettre leur turban de travers.

Tout cela est motivé par un bruit assez étrange qui est venu jusqu'à nous, etque les Turcs n'ont pas jugé trop peu digne de foi.

On dit, et sans horreur je ne puis le redire, que le sultan Mahmoud revient dans son empire, toutesles nuits, qu'il n'est pas véritablement mort, comme on l'avait cru jusqu'ici, ou que du moins il fait semblant de ne pas l'être.

Tantôt quittant sa bière, couvert d'un blanc suaire , il sort du cimetière et marche jusqu'au jour, sur les monts, dans la plaine , ensuite il se promène en traînant une longue chaîne, sur la plus haute tour.

AVANT-PiiÛPOS. 25

Puis franchissant l'enceinte, il pénètre sans crainte, dans la demeure sainte, des sublimes sultans; son héritiers'étonne, et trouve monotone, que lorsque minuit sonne, on tire ses pieds blancs.

Telles sont les espiègleries que se permet, depuis quelque temps, l'ombre de Mahmoud. On la rencontre la nuit dans les rues de Stamboul et ailleurs, sous toutes lcsformes; elle s'introduit hardiment dans tous les lieux possibles sans daigner y en mettre.

Elle se présente quelquefois sous l'aspect d'un Musulman ivre et attardé au coin d'une borne, où d'un caniche en état de vagabondage.

Elle ne dédaigne pas non plus de han-

ter nuitamment les gouttières, comme un chat coureur échappé de sa loge et faisant l'école buissonnière sur les toits.

On se préoccupe vivement de ces diverses apparitions dans le monde diplomatique des portiers de Constantinople, et l'on ne sait à quoi les attribuer.

Les moins incrédules attribuent ces caravanes nocturnes de Mahmoud, au mécontentement qu'a dû lui faire éprouver la promulgation du Hatti-Schériff octroyée par son successeur à ses sujets généreusement empalés à l'occasion, et même sans occasion.

Les autres supposent que petit bonhomme vitencore^est-k-àire que le vieux Mahmoud n'est pas mort le moins du monde, et que

AVANT-PROrOS. 25

ses manœuvres ne tendent qu'à se faire restituer l'empire de la Porte et y mettre son scélérat de fils, (à la porte bien entendu).

Deux derviches ont été chargés déclaircir le fait, c'est pourquoi ils ont eu un long entretien avec l'ombre de Mahmoud, mais avant qu'ils aient pu transmettre à personne ce qu'ils en avaient appris, le petit sultan a daigné les faire étrangler, ce qui prouve que quelque douleur qu'il ressente de la mort de son père, cette douleur n'égale point celle qu'il éprouverait si le père susdit revenait à la vie.

Il y a pour cela une très bonne raison, c'est que ce fils sensible se verrait, dans ce cas, contraint à faire étrangler son père,

26 AVAiM-I'KOPOS.

pour empêcher ce père également sensible de faire étrangler son fils.

Ce qu'il y a de positif, c'est qu'il faut qu il y ait toujours quelqu'un d'étranglé.

Qui vivra verra, et saura qui l'on étranglera. Amen. Qu'on se le dise, et qu'on y prenne garde 1 —

Dans la Gazettî des Tribunaux, il y a depuis deux jours une affaire assez bouffonne. C'est un mari trompé, volé, battu et misa la porte de chez lui, et qui se trouve encore condamné aux frais du procès qu'il a intenté à sa femme. — Pauvre petite femme !

Quel exemple pour les infortunés maris! —

Il y a un monsieur qui vient d'écrire

AVANT-PROl'OS. 27

deux volumes, pour prouver que le suicide est une action blâmable.

Le héros s'appelle, je crois, M. Arnold; il aime le suicide comme le pain. Il est né pour le suicide, il ne rêve que cela, c'est son état et sa vocation.

C'est un homme d'une nature frêle, délicate, débile, grêle, fragile; sa nature est si maladive, si souffreteuse , si nerveuse, si susceptible, si cassante, qu'il ne peut vivre si on ne le met sous verre.

M. Arnold est d'une famille scrofuleuse

et rachitique C'est le type de l'homme

réduit à sa plus mince expression. M. Arnold, c'est l'homme-roseau, l'hommebeurre,rhomme-osier;c'estaussirhommesensilive, — de plus il a la vue basse.

Sa tige ploie à tous les vents, sa peau se crispe aux moindres souffles de l'air. Cependant il tue en duel son cousin , également miope, — mérite médiocre dans un temps ou tout héros de roman qui se respecte tue son père.

Souvent, par une belle matinée d'été, vous avez vu se promener dans le bleu du ciel de ces fils blancs et délicats que dévide la main de la vierge?

L'existence de M. Arnold, est aussi délicate et aussi fragile qu'eux. Il parcourt notre monde de larmes en laissant à chaque buisson une partie de son cœur, une partie de lui-même ; — tristes débris d'une vie manquée et vagabonde. Enfin , M. Ar-

nold, tout en songeant au suicide , finit par mourir poitrinaire.

La moralité de la chose, c'est que le suicide est une action indélicate. — Ce livre me paraît appelé à un succès médiocre, quoique le style ne manque pas d'art et de chaleur. Çà et là, il y a des pages bien senties, qui viennent du cœur et pleines d'une sensibilité vraie; — mais le sujet est nul, froid, et la conclusion banale. —

Je ne vous parlerai pas de politique parce que cela vous serait peu agréable, et m'ennuierait infiniment.

— La littérature a pris décidément les sandales et le bâton. On la rencontre partout, par monts et par vaux, dans lescam-

pagnes, dans les bois, sur les collines, au bord des rivières, etc

M. Dumas, continue de publier dans le Siècle ses impressions de voyage.Son style est toujours coulant et fleuri, mais les incidents sont peu intéressants. Il devrait bien ne pas nous prendre .pour confidents de ses excursions; — peu nous importe qu'il ait mangé un mauvais beafteak dans telle auberge, et fait lui-même une omelette dans telle autre !

Il peut paraître piquant à quelques-uns,, que M. Dumas ait battu des œufs dans un cabaret ultramontain; mais ce sont de ces détails médiocrement intéressants pour nous tous, bien qu'ils soient racontés avec esprit et gaîté.

— Notre grand poète,Victor Hugo, vient de faire paraître un volume de poésies. — Je ne vous en parlerai pas, madame , car je pense que vous le lirez, et je m'en rapporte a votre bon goût pour rendre justice à cet immense génie.

Ce livre, en un mot, est plein de poésie, d'élégance, de noblesse et de fantaisies gracieuses; — l'inspiration est formulée en rythmes bizarres, capricieux et pleins de verve.

— Bientôt, madame, j'irai comme vous à la campagne, contempler la gaie verdure des champs, et les nombreux pétales des fleurs; — sublimes, précieuses, et gratuites beautés !

Cependant, une seule pensée m'attriste

en voyant les fleurs et les jeunes filles si belles, si parées; — c'est que, pour les unes et les autres, viendra l'hiver.

La nature se fanera et prendra le deuil; les jeunes filles à la physionomie douce et heureuse, aimeront et souffriront, et leurs idées cesseront d'être riantes et légères.

Mais il nous reste Dieu et l'espoir; — car l'heure du désespoirn'estpointriieure de la justice, — l'espoir, c'est ce qui fait vivre; — il n'y a pas nuages si noirs et si sombres qui n'aient fait place aux purs rayons du soleil et à l'azur d'un ciel bleu, il n'est pas de tempêtes qui ne soient suivies de beaux jours, pas de fleurs que l'orage où le vent du soir a penchées, qui

n'aient relevé la tête sous les molles brises du matin; — c'est que dans ce monde, tout peut s'oublier, tout est réparable, excepté l'amour trompé.

Pardonnez-moi ces tristes pensées; — nous sommes ici-bas pour aimer et bien vivre, car la vie courte est le temps irréparable.

— 11 y un homme qui se dit Dieu, et qui s'appelle Mapah; — il signe, le Dieu Mapah.

Ce Mapah a un prophète , et ce prophète s'appelle Caillaut.

Le prophète et le Dieu ont publié leur culte, sous la forme d'une brochure intitulée : Nouvelle alliance. Cest l'éditeur Desessart qui s'est chargé d'éditer cet

évangile et de le manifester aux nations.

On se doit cela entre dieux; car Desessart a été Dieu dans son temps.

Le livre est signé le DieuMapah, pour copie conforme : celui qui fut Caillant.

D'où il paraîtrait qu'ayant été Caillaut autrefois, il a cessé de l'être depuis qu'il est prophète. Ceci peut arriver, mais cela ne laisse pas que de paraître passablement étrange au premier abord.

Comme M. Caillaut a négligé de dire ce qu'il est devenu en cessant d'être Caillaut, nous sommes forcés de lui conserver cette ancienne dénomination jusqu'à nouvelle manifestation de sa part.

Sans doute qu'il aura accepté de son maître la place de sous-Dieu, et que Mapah aura exigé de lui le sacrifice de ^on

AVANr-i>:;,rûs. oh

nom d'autrefois, pour cause d'incompatibilité avec ses nouvelles fonctions.

Il paraîtrait aussi que la conversion du prophète Caillaut s'est opérée comme celle de Saint-Paul.

Mapah, le Dieu, rencontra Caillaut; ce dernier était occupé à pêcher à la ligne ; — Mapah se montra à lui; Caillaut fut terrassé par le regard du Dieu et Je suivit dans son grenier.

Le Dieu fuma une pipe avec Caillaut, et Caillaut rendit gloire à Mapah.

Alors le Mapah dit : — Lève-toi!

Et M. Caillaut se leva et faillitse briser la tête contre la mansarde, ce qui l'empêcha de se lever tout-à-fait.

ôC> AVANT-PROPOS.

Caillaut descendit l'escalier en tenant la

corde qui servait de rampe, et puis il adora son Seigneur.

Alors le Mapah lui Mit: -— Va ! Et il le

bénit : ce qui fit un sensible plaisir à Caillaut.

Et il alla faire imprimer la Nouvelle alliance.

Or, il arriva que le prophète, celui qui avait été autrefois Caillaut, se tint à peu

près ce langage :

— Puisque j'ai cessé d'être Caillaut, probablement je serai devenu le sous-Dieu de mon Dieu ; alors je n'ai rien de mieux à faire que de prêcher les nations.

Depuis ce temps le Mapah est toujours

le Mapah, et celui qui fut Caillaut est son prophète.

L'une et l'autre de ces deux professions sont faciles, mais elle deviennent peu lucratives par la concurrence; — on a vu des dieux mourir de faim en maudissant leurs parents de ne pas leur avoir appris à lire.

On a compté jusqu'à vingt dieux dans le même département.

— J'ai lu ce matin dans un journal, aux nouvelles diverses, une phrase qui m'a fait mal : — <r Hier on a trouvé dans une rue de Paris, une femme qui n'avait pas mangé depuis plusieurs jours. — Elle a expiré sous les yeux dune nombreuse foule qui la regardait.» — -Ce n'est guère charitable.

Je crois que les hommes politiques, les

Amis du peuple, feraient mieux de venir au secours des pauvres, plutôt que de se mêler aux disputes des avocats, et de passer leur temps à pérorer à la tribune.

Il y a des gens qui n'ayant jamais manqué de rien se figurent qu'il est impossible de mourir de faim, de froid et d'abandon.

— On n'a pas assez l'air de se douter que nous sommes déjà depuis bien long-temps sous l'influence d'un fléau terrible, d'une huitième plaie d'Egypte, ou d'ailleurs, d'une peste, non de Florence ni de Marseille, mais de Paris; sous l'influence en un mot d'une nouvelle invasion de barbares, et quels barbares!

Ces barbares sont frisés, gantés, et par-

fumés; on peut les voir tous les jours dans les salons et au foyer de l'Opéra. Ce sont les lions de la littérature, à leur char est attelée toute l'auguste famille des éditeurs.

Autrefois ils faisaient des livres et des romans; aujourd'hui ils ne font plus rien de tout cela. Pour avoir l'air de faire quelque chose, ils se contentent d'envahir le journalisme.

Alors ils se sont donc faits journalistes ? Ils écrivent des articles de journaux ou des feuilletons? — Mon Dieu non , ils se bornent à tuer les journalistes et les feuilletons, sous prétexte de mettre autre chose à leur place.

Mais enfin que mettent-ils à leur place,

dans les colonnes béantes des journaux?

Je ne sais pas trop ce qu'ils y mettent, encore moins ce qu'ils n'y mettent pas; — il faut d'ailleurs si peu de chose pour garnir une colonne de journal ! Il suffit d'un peu de copie, et ces barbares en produisent terriblement.

M. de Balzac, le plus grand observateur de notre époque, marche entête de cette

bande noire de démolisseurs et d'envahisseurs.

— Il y aurait dans Paris trois cent-soixante-cinq mille journaux, qu'il trouverait le moyen de publier à la fois, dans chacun de ces journaux, une nouvelle scène de la Vie pr/We,diviséeen trente-deux chapitres.

Celte We privée menace de nous devenir

extrêmement funeste. On la retrouve partout, et sous toutes les formes. C'est depuis qu'il se préoccupe si vivement dans ses réclames des intérêts de la société des gens de lettres, que M. de Balzac s'empare partout de la place de tout le monde.

A sa suite viennent tous ceux qui éprouvent le besoin de fricoter n'importe quoi en cinquante colonnes; si bien que chaque malin, il n'y a pas de journal qui ne publie son petit roman en deux volumes in-8°, à raison de six colonnes par jour, la suite à demain, pendant six mois et plus; ne vous gênez pas, demandez, faites-vous servir et avalez la tartine, quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.

Ce qu'il y a d'inouï et de monstrueux,

c'est que parmi tous ces écrivains qui occupent chaque jour les feuilletons et les journaux, il n'y a pas un journaliste.

Eh mon Dieu! Messieurs, puisque vous êtes romanciers, faites-donc des romans et laissez les journaux à qui de droit. Vous avez votre public et vos éditeurs, laissez aux journalistes leurs éditeurs et leur public.

Si vous tenez absolument à les replacer dans la presse quotidienne, ils y consentent volontiers; changez mutuellement de place, et prenez leur ours, puisque telle est votre fantaisie, mais alors soyez journalistes tout de bon, et faites de véritables , articles de journaux.

Vous avez l'âge et l'expérience de plus

AVANT-rr.opos. 45

qu'eux, et ils ne refusent pas de vous reconnaître pour leurs maîtres et de vous céder leur besogne si vous voulez vous en charger. Vous seriez sans doute de meilleurs journalistes qu'eux; — alors soyez de véritables journalistes, et laissez à leur porte vos volumes in-8°. Jusque-là nous persistons dans notre idée que, d'après la logique et la loi d'existence du journalisme, vos romans ne valent pas de bons articles.

Savez-vous bien d'ailleurs à quelle désorganisation et à quel bouleversement nous arriverons bientôt par suite de votre système?

Nous en viendrons d'abord à tuer la librairie,qui agonise déjà depuis long-temps.

44 avant- rnopos.

Quel parti voulez-vous que puisse tirer un éditeur, d'un roman que le journal de la veille aura déjà tiré à trente mille exemplaires et distribué dans toute l'Europe?

Et remarquez bien, je vous prie, que depuis l'introduction de la funeste manie dont il s'agit, les libraires parisiens n'ont pas édité dix volumes inédits de MM. Balzac, F. Soulié, L.Gozlan, etc., ect., ïl résulte de ce fait, que le public n'ayant aucun besoin de se procurer des romans qu'il a déjà lu dans un journal, perd peu à peu l'habitude d'acheter des livres nouveaux, ce qui ne nous paraît pas devoir relever beaucoup l'état d'abattement où la librairie est plongée.

Nous soumettons cette question à M. de

Balzac, qui s'est déjà tant apitoyé sur la position malheureuse de la librairie parisienne à propos de la contrefaçon belge.

Ensuite en mettant de côté la question de l'art, et sans cherchera prouver, — ce qui est connu de tout le monde , — qu'un roman soumis à la publication périodique d'un journal est contraint à se débarrasser de ces lentes gradations indispensables à touteœuvre littéraire, il résultera de ce même système que le public fatigué déjà, et se dégoûtant tous les jours davantage de ces interminables productions qui s'étalent à la place des feuilletons d'autrefois, du véritablement feuilleton de six

colonnes, hardi, moqueur,léger,spirituel, insouciant et touchant néanmoins à toutes les questions du jour, il en résultera, di-

sons-nous, que le publie se dégoûtera par eontre-coup des journaux, et qu'il les abandonnera comme il a abandonné depuis quelque temps la librairie.

Nous ne parlerons pas non plus des frais énormes que ce système occasione pour les feuilles quotidiennes. — C'est là l'affaire des actionnaires ; — nous remarquerons seulement que les premiers journaux qui se soient engagés dans cette voie, ce sont les journaux qui ont diminué de moitié le prix de l'abonnement et se donnent pour quarante francs.

C'est là une innovation prodigieuse.

Pour quarante francs par an on a d'abord un journal tous les matins, puis une foule de romans de MM. tels et tels.

Ce n'est pas cher, mais c'est magnifique

pour anéantir la littérature et la presse.

Maintenant j'ai épuisé toutes les nouvelles du jour, et je n'ai plus qu'à vous souhaiter le calme, le repos et le bonheur que vous méritez si bien.

Pour ce qui est de cet ouvrage-ci; — Médéric, — je ne vous en parlerai pas. Je vous l'envoie. Vous jugerez, et je compte sur cette indulgence que vous avez toujours eue, et qui est une des moindres de vos excellentes qualités.

Recevez, je vous prie,

Madame, L'assurance de mon profond respect,

Charles Marchal.

Paris, mai 184...

Nemours est une petite ville bâtie en pierres, située à quatre lieues de Fontainebleau, et à dix-neuf de Paris.

Lorsque je passai par Nemours, c'était en

allant dans le midi. — On m'avait annoncé

cette ville comme une chose extraordinaire. On

m'avait assuré que les femmes y étaient fort i. U

belles, ce qui n'était pas peu fait pour piquer ma curiosité. Que voulez-vous; — je suis ainsi fait.

Cependant lorsque nous nous arrêtâmes à Nemours pour dîner, je ne vis de vraiment remarquable dans cette cité que quelques marchands qui arrosaient des fleurs jaunes devant leurs portes, et des petits polissons qui, en revenant de l'école, s'amusaient à attacher un pavé à la queue d'un chien, lequel avait la bonhomie de souffrir indifféremment ce traitement honteux. — Moi qui aime tant ce que fait Dieu et si peu ce que font les hommes, je pris un médiocre plaisir à voir cela, et je m'en allai en maudissant les renseignements dont je vous ai parlé ci-dessus. — Cependant il faut être juste.

Nemours est un joli petit pays : — les environs sont pittoresques, la campagne est riante et fleurie, baignée par le beau soleil.

La ville possède une église gothique, genre étrusque et un superbe canal qui lui verse les eaux les plus pures.

Elle joint à ces agréments un caractère peu gai, peu animé , mais assez vif : — elle a possédé dans le temps un bon collège ; mais il n'existe plus, les derniers professeurs s'élant faits bergers pendant la terreur.

Le clocher de l'église est une œuvre rustique qui s'élance avec grâce et dessine son ombre grêle sur la grande place, — les jours de beau soleil. — H y a, au bord de l'eau, de l'herbe, des marronniers et des fleurs sauvages,

o2 Ml-DÉRIC.

puis de vieux frênes, quelques tilleuls, et d'immenses ronds de verdure où les jeunes garçons et les jeunes filles viennent s'ébattre le dimanche.

Là on peut rêver de science et d'amour, — car ces solitudes sont calmes et mélancoliques; — les échos muets deviennent un luxe inutile. Les maisons possèdent de riches vergers et sont protégées par des haies odorantes.

Les petits oiseaux nichent paisiblement dans les crevasses, — les fenêtres sont entourées de vignes, — les cabarets végètent, et le curé passe son temps à se promener et à embrasser les mineurs qui ont été sages. Les occupations du garde-champêtre lui-même sont peu variées. On le rencontre fumant sa pipe avec un sang-froid qui rappelle les temps héroïques.

Le maître d'école dort beaucoup. — Le notaire va à la chasse. — Le maire est marchand de bestiaux, l'adjoint laboureur. Du moins les choses étaient dans cet état à l'époque où commence ce livre. — Nemours jouissait alors d'une magnifique tranquillité.

Voilà à peu près ce que j'en sais, — pauvre voyageur, toujours courant, inquiet, — et surtout, dans tous les pays, ennemi juré des assassins de la pensée.

Un homme monillc.

La Ijelle saison ne répandait ni ses feux ni ses parfums, car il pleuvait par torrents : — les routes étaient impraticables. — Le ciel était noir et la nature bouleversée.

Le jour où commence cette histoire, un jeune homme, que nous appellerons, si nous

voulez, Médéric, suivait péniblement la route* de Montargis à Nemours ; — route crottée , fangeuse et désagréable.

En attendant qu'il nous plaise de vous apprendre quel était ce personnage, nous nous contenterons de vous dire que, malgré la négligence de son costume, il paraissait appartenir ;i une classe distinguée de la société. — Ce qui, du reste, n'est souvent pas une recommandation.

Enfin, après de longues fatigues, il arriva au bout du pont de Nemours , près d'une belle propriété.

Il se faisait tard ; — la pluie tombait toujours et le vent couchait les arbres à terre.

Médéric s'avisa de sonner : — on lui ouvrit. Il demanda l'hospitalité 5 — elle lui futaeeor-

MÉDÉRlC. 57

dée de bon cœur, ainsi qu'à son chien. — Leur situation à tous deux n'était nullement riante.

On était au printemps. — Le lendemain le temps se remit au beau, — la blanche aubépine rouvrit son calice sous les caresses du soleil , — le temps devint radieux ; — et le jeune voyageur resta dans la maison de Nemours pour des raisons qui vous seront révélées plus tard.

C'était au printemps, comme vous savez.

L'hiver s'était enfui sous les molles étreintes de la chaleur naissante; — les lilas secouaient leurs parfums dans l'air, et les cerisiers se couvraient d'une neige blanche et odorante; — le printemps est la saison des Heurs, des amours et des jeunes filles.

Il semble que dans la belle saison les traits sont plus gais, plus riants plus animés; — les jeunes femmes paraissent plus belles , — les cheveux blonds sont plus soyeux, les noirs encadrent mieux la figure; — les physionomies sont plus ouvertes, les yeux plus ardents, les voix plus claires et plus tendres, les épaules moins voilées, et la taille mieux dessinée.

Les vêtements d'été vont si bien aux femmes !

Pendant que les oiseaux cachent leur amour sous la feuillée, — les jeunes filles toutes belles, ou rieuses, ou mélancoliques, viennent sous les arbres , et se réunissent en un groupe charmant pour causer de leurs projets d'amour. Et le naïf contentement de leurs âmes heureuses se peint sur leurs doux visages.

Les jeunes femmes mènent leurs petits enfants à la promenade; — je gage que plus d'une fois, aux Tuileries, vous avez vu, par un splendide soleil d'été, quelques-unes de ces mères belles et tendres, avec leurs enfants gais et souriant toujours; — charmantes

créatures aux blondes têtes, et au cœur plein d'innocence.

Reviens, joli mois de mai,

répètent -elles aussi les pauvres hirondelles exilées. Et le joli mois de mai revient tous les ans, immédiatement après le mois d avril.

Et les hirondelles au corset blanc et à la robe veloutée revoient avec une douce joie le beau soleil.

0 chastes hirondelles ! — revenez en France, c"ir voici la saison parée et joyeuse;

Revenez, — pauvres petites,— charmantes compagnes des prisonniers;

Venez, venez, — filles aux luisantes ailes, — puisque votre présence porte bonheur à nos maisons.

0 hirondelles gentilles , — libres dans vos lils de mousse et de verdure, — bien des hommes raisonnables envient votre sort !

Que ne sommes-nous hirondelles, — ô ma lectrice?...

Volez , volez , — aériennes ; — le bon Dieu des petits oiseaux, qui vous a fait belles et légères, vous protégera.

Aussi, vous savez qu'il n'est pas un chasseur qui ose vous combattre: — et s'il en était un, — ô hirondelles mignonnes, — il ne

prospérerait pas sur cette terre, et serait maudit au ciel.

Et vous, ne soyez point avares de la poésie tle votre printemps, — ô femmes, — prodiguez les dons de votre âme-, — puissiez-vous toujours respirer le doux printemps, — et ne jamais être entièrement désillusionnées!

Mais pour celui qui aime, que lui fait la saison?... Son seul bien c'est sa fiancée, son devoir est ce qu'elle veut , — et sa joie n'est qu'en elle.

Son bonheur est dans la voix de celle qu'il aime, dans ses regards et dans ses rires; — s;t pensée, son âme sont à elle.

Il aime l'ombre et le mystère; la tristesse fait penser , — penser et aimer, c'est la vie. —

64 MÉDÉFUC.

Je ne dis pas le bonheur, il est trop rare; — car il consiste dans l'harmonie de l'existence, dans le bien-être du corps et de l'intelligence.

Et pour nous consoler de notre manque de bonheur, il n'y a sur la terre que les femmes aimables.

Le voyageur en question, Médéric Galdini, éiait né dans les montagnes des Pyrénées ; — aussi son organisation se ressentait de l'influence méridionale que le soleil et l'air de ces contrées impriment aux cerveaux exaltés. Il appelait ardemment la vie, quoiqu'il vécut trop déjà par la force et les trésors de ses pensées

Jeune ii perdit ses parents ; — il ne lui restai l presque rien ; il vendit tout et voyagea, en étudiant son art, la peinture. Vers ce temps de sa vie, il eut beaucoupà souffrir;] — jenesouhaiterais les malheurs qu'il essuya alors qu'à mon plus ardent ennemi.

Livré à lui-même de bonne heure, son cœur naturellement porté au bien, avait grandi en courage, et le malheur l'avait trouvé bien des fois insouciant, gai et joyeux. Malgré cela il était dans la situation désespérante d'un homme qui a créé une première œu\re à laquelle on ne ne veut pas croire.

Ce qui ne contribuait pas peu à lui faire e ivisager presque en riant les douleurs de sa vie, c'était ses éternelles espérances et la vague religion de son cœur.

De plus il était brave, bon, généreux, passionné pour le beau, et accompli sous tous les rapports.

C'était aussi un cavalier agréable ; — il avait beaucoup d'âme, un cœur fier, une imagination ardente et mobile, et un esprit hardi, avantureux et plein d'une mâle énergie. — Sa figure, d'une rare beauté, avait une expression calme et rêveuse ; — ses traits étaient doux et réguliers, sa jeunesse soucieuse et forte.

Souvent il pensait au soleil et aux montagnes de son pays: — montagnes vertes et pa-

l't'Cs ;

— Soleil qui au couchant envoie sur la chaîne des Pyrénées ses derniers rayons comme des baisers d'amour el d'adieu.

08 MÉDJÊMC.

Puis il voyait ou entendait les bruissements plaintifs des arbres, et les saules de la vallée, et le beau ciel du Midi!

Médéric était obligé , pour vivre, de satisfaire la fantaisie burlesque qu'ont les bourgeois de perpétuer leurs figures déjà trop gênantes.

Médéric était un fou, un peintre, un poète, un rêveur. — Son âme était de celles sensibles et dévorées de sève qui ont besoin de humer de la poésie et de l'amour pour vivre.

Ne croyez pas que je raille — car je parle bien sincèrement. Médéric était ardent — mais pauvre — c'était là son seul malheur.

Il avait pris la vie au sérieux ; — irrespectait

les gens qui se passionnent sérieusement pour

' quelque chose, soit une femme, soit une idée,

soit un grand homme. Mais quelque chose de

froidet d'amer commerenvielui séchait le cœur.

Je vous ai dit qu'il était né dans les Pyrénées,— beau pays! — pittoresque, grandiose, et qui renferme bien des beautés inconnues.

Orphelin de bonne heure, resté seul avec une fortune plus que modique, Médéric avait compris la tâche que le hasard lui donnait à remplir, et il avait courageusement travaillé à la peinture. Il avait beaucoup souffert de la faim et de l'isolement, — c'était horrible !

Il avait été mal vêtu, peu logé.

Après avoir successivement étudié son art en Suisse, en France et en Italie, il était revenu à Paris, puis il avait voyagé pauvrement ; mais il avait trouvé une foule de compensations dans la nature et dans ses rêveries.

Il avait traversé le monde parisien, ce monde qui pervertit et qui déchire, sans qu'il soit parvenu à le pervertir ou à déchirer son âme qui avait erré long-temps pour chercher une âme amie, capable de la comprendre. Et cette recherche était l'essence de sa pensée

A Paris, il avait fait la connaissance d'un nommé M. de Savinian -, — ce monsieur, charmé de l'esprit et de la gaîté du jeune peintre, lui avait dit :

— J'espère, monsieur Médéric, que vous me

ferez le plaisir de venir passer quelque temps chez moi, à ma campagne de Nemours. Mon

épouse et ma femme vous recevront trèsbien... etc., etc..

Et Médéric avait promis.

Or, quand il vit la belle saison, — il partit

pour Nemours, accompagné de Trouvé, son chien, — auquel il avait donné ce nom parce qu'il l'avait effectivement trouvé un matin dans un piteux état d'appétit.

II mit sa malle à la voiture et alla à pied!

Mais il s'égara et se trouva près de Montargis; — il demanda sa route à un paysan, et sur le soir, par la pluie, il arma devant une belle propriété, et demanda ce que les romanciers de l'empire appellent l'hospitalité. — On la lui accorda , — et il entra dans la maison avec l'enthousiasme d'un homme inondé qui trouve un abri.

Or il arriva que c'était précisément la maison de M. de Savinian. — Quand il s'aperçut que le nouveau venu étail l'hôte qu'il attendait, le propriétaire demeura enchanté.

Le peintre fut présenté aux dames qui l'accueillirent avec une grâce parfaite et une amabilité sans égale, comme font en général les dames françaises. Et c'est cette affectueuse courtoisie qui les rend si supérieures aux autres, et surtout à leurs voisines d'outre-mer.

Maintenant il nous reste à vous expliquer pourquoi Médéric préféra aller à pied, — au lieu de prendre la diligence.

C'est ce que nous allons faire de notre mieux :

Il vous est arrivé, je pense, d'être enfermé au moins une fois dans une voiture publique, en compagnie d'autres personnes que vous ne connaissiez pas. — Et vous avez pu vous faire une idée de ce que cette position a de fâcheux et de désagréable.

Lorsque vous montez dans la voiture, votre premier soin est de regarder vos voisins pour découvrir si vous ne trouvez pas parmi eux un de vos ennemis politiques, et s'il n'y a pas en eux quelque chose de ridicule ou de suspect, — et puis vous ne tardez pas à vous apercevoir que la poussière que vous avalez entre par la fenêtre que votre voisin de droite a laissée ouverte, et que votre vis-à-vis s'obstine à vouloir fermer.

Quelque temps après, vous vous résignez à ce triste sort ; mais c'est en maudissant la voiture, les chevaux, le cocher et vos voisins.

Cela vous fait du bien à vous, par le contentement intérieur que vous en avez, et cela ne fait de mal à personne. C'est toujours un plaisir de maudire quand ce ne serait que son fils.

Vous demandez au ciel un secours qu'il ne vous envoie pas, car le ciel prend médiocrement part aux choses de ce monde.

Cependant , si le voyage dure long-temps , vous finissez par faire une foule de souhaits.

Vous voudriez, par exemple, — que le gros personnage qui est assis à côté de vous et sur vous, eut un coup de sang effroyable, — que la voiture roulât au fond d'un précipice pour que le monsieur qui est à votre gauche et dort sur votre épaule depuis le départ, courût la chance de se rompre un membre quelconque; — que les chevaux prissent le mors aux dents, afin que tous les êtres incommodes qui vous entourent subissent le triste sort qu'Hippoly te, fils de Thésée, éprouva au sortir des portes de Trésènes.

MÉDÉR1C. 75

Et, lorsque vous arrivez, vous pensez que vous auriez mieux fait d'aller à pied.

Ce sachant et ne voulant maudire personne, Médéric avait préféré voyager en artiste; — il est vrai qu'il ne s'attendait pas à être à deminoyé.

Pour ma part, je ne connais pas de chose plus insipide au monde que le grand vent et la pluie, et je partage cette opinion avec tous les marins.

Toutefois le vent avec ses harmonies furieuses peut être préféré à la pluie , — si nous en croyons le chaste M. Népomucène Lemercier

Une autre raison avait engagé le peintre à venir à pied. — On lui avait offert une place

dans une patache, proposition qu'il avait entendue avec horreur. 0 lecteur, — quel que soit le pays où vous voyagez, — méfiez-vous des pataches ! . . .

H ullior tètt.

Il y a quelque part, dans les Pyrénées, un petit village nommé Mulhortès. ■ — Il est perché sur une hauteur, entouré de fleurs sauvages, de lianes bleues et de roches rosées. — Une tour gothique domine la plaine; — et des boulîées de vent apportent au voyageur de suaves parfums et comme une émotion de charmante mélancolie.

Cette tour donne principalement une grande richesse au passage, et y répand un caractère imposant et grave.

C'est là que s'écoula la jeunesse du peintre,

notre héros. — Alors, il était heureux, — il

était libre et sans inquiétude, quoiqu'il ne lui

fût pas encore arrivé de trembler et de rougir sous les regards d'une amante. Alors il vivait

en homme sage, paresseux, rêveur, qui s'entend bien à la vie.

0 Médéric ! quel temps de joies pures, de naïves émotions !

Alors il rêvait aux mêmes roses et aux mêmes amours; — il ne se doutait pas que l'homme le plus fort succombe à certains moments d'orage.

Alors pas une femme belle ne l'aimait, pas une ne pleurait en pensant à lui !

Sa mère était une bonne créature, un peu prétentieuse, beauté de province, presque quarante ans, des doigts couverts de bagues, des cheveux crêpés avec fureur, — une tournure exagérée, une physionomie qui trahissait une santé trop robuste.

La vie de Médéric était, dans ces temps, sans souci, calme, livrée aux arts et à la rêverie. — !1 usait ses journées à penser à de vagues poésies, — d'autrefois il allait à la chasse, — souvent il s'égarait dans la montagne avec ses

poètes favoris.

Or, sa maison était grise et mignonne; — de là on voyait, au loin, le beau rivage dont le

80 MÉDÉIUC.

sable, sans cesse caressé par les vagues d'argent, brille comme des diamants.

Médéric puisait une grande poésie dans ce splendide tableau. — Il passait de longues heures à contempler la tour et les enfants du village qui jouaient à ses pieds, —puis ses regards brûlants se reportaient à l'horizon, au milieu des brumes de l'Océan. — Car rien n'est plus magique que les effets de lumière sur ce port tranquille et ignoré. — Médéric semblait chercher quelque chose. — Que lui manquaitil donc?...

— L'amour ! mesdames.

Hélas! il devait le trouver, — il vient trop tôt sur notre chemin. — Et que reste-t-il 4es merveilleux châteaux en Espagne que nous bâtissons à notre fantaisie? — Quelques lar-

mes et des regrets ! — Et pourtant les peines et les joies de l'amour ont une sainte pudeur qui fait qu'on n'ose en briser le joug.

Ah ! comme le beau temps de sa jeunesse était loin ! — Il n'était plus en proie à ces riantes idées qui avaient bercé ses premières années.

A vrai dire, — Mulhortès est un ravissant décor d'opéra, — mais naturel, animé, mobile. Au loin la mer développe hardiment ses vagues qui roulent sur la grève en brillant. Ensuite elles laissent leur écume sur le galet , — et le vent répand dans l'espace une saveur salée et sauvage.

Là les amateurs peuvent suivre les beautés

a la manière des rhétoriciens.

82 MKDÉRIC.

Aussi Médérie se disait :

— Je retournerai à Mulhortès, quand il pleuvrait des hallebardes, des créanciers et des auteurs dramatiques.

Et il continuait à se persuader qu'il reverrai i Mulhortès avec une éloquence entraînante de père de famille.

Ab uno disce onines.

Revenons à Nemours, — s'il vous plaît.

Il n'y a rien de plus drôle qu'une petite ville de province à une vingtaine de lieues de la capitale. Sans parler des bourgeois, il y a là deux classes à part: — les gens de la société d'abord, et les paysans ensuite.

Les uns doivent être bons envers les antres,

et les derniers honnêtes et bienveillants; mais il n'en est pas ainsi, parce que le riche est fat et le pauvre jaloux et hargneux.

A l'époque dont nous parlons ici , le plus grand personnage de Nemours était un nommé M. Georges de Cusbienne, qui avait l'habitude de ronger ses ongles (habitude des gens bêtes). C'était un fat, il avait trente ans et une fortune immense. Son âme était méchante, sa barbe prolixe, son front bas. Il était parfumé comme un bouquet de tubéreuses, on le sentait de loin comme les marins sentent l'approche des îles qui produisent les épices ; > — il exhalait un arôme de myrrhe et de l'encens que les païens brûlaient dans leurs temples. Deux fausses dents qu'il possédait sur le devant de la mâchoire faisaient honte à leurs voisines par leur blancheur et le poli dç leur émail.

Il était brusque, sans grâce , et ses manières étaient contraires au savoir-vivre. Il était impudent, et son air était moitié insignifiant, moitié familier; — en un mot, c'était une bête malfaisante, — sans la moindre délicatesse dans l'esprit. — Il n'avait pas de physionomie à lui, il ne représentait rien, on l'aurait facilement pris pour un autre.

Il ressemblait à un de ces messieurs niais et bien vêtus dont le type figure majestueusement en tête de quelques romances.

Ces romances prodigieuses qui parlent souvent de l'amour, de la mer, des bergers et de l'ingratitude des hommes, ont d'ordinaire pour titre : Elle et lui, — Souvenir, — Ma Nacelle rapide, — Espérance, — Maladie, — Contagion, — Partie! — Mourir si jeune, — Je n'ai

8G BJÉDÉUIC.

pas vingt ans, — Attente, — Mélancolie, — La Fleur des ans, — Une Onde tranquille, etc., etc.

Après M. Cusbiennc c'était M. de Savinian, et puis M. et madame de Bauxvoire, amis intimes de la maison de Saviniau.

Il y avait encore la famille Barrés, dont le fils, Rodolphe, avait étudié le droit à Paris; — ce qui est un titre à la bienveillance publique en province.

Quand Médéric arriva dans la maison de M. de Savinian, celui-ci méditait pour sa iille un riche mariage avec M. de Cusbienne, Mais c'était un projet que lui et Georges concevaient seuls.

\ oiià à peu près ce qui semble le plus convenable à dire pour le moment; — nous ver-

rons dans le cours de l'ouvrage les différents rapports que ces personnes eurent ensemble.

Qu'est-ce que Julia et ion vieux niarir

Madame Julia de Bauxvoire avait une figure charmante et mignonne , une beauté pure et enfantine; elle était d'une rare blancheur.

Sa taille élégante déployait une souplesse et une grâce indicibles , — et quelque chose de nerveux se trahissait dans sa démarche. Ses

belles formes et ses épaules avaient une éclatante plénitude.

La rondeur de son cou, l'élégance de sa chevelure, la finesse de ses oreilles, la richesse de sa tête , s'harmoniaient avec sa main distinguée, son pied mince, la magnificence de son front et l'incontestable beauté de ses yeux.

Ainsi belle et gracieuse, Julia était mariée à un petit vieillard maigre et parfaitement chauve; mais de mœurs douces sinon tout à fait innocentes.

Julia est donc une femme que ses parents ont sacriiiée en la forçant pour ainsi dire dVpouser M. de Bauwoire, homme infirme et maladif.

médér;c. 91

Aussi Julia n'aime pas son mari, — elle ne peut même pas l'aimer 5 — cela est facile à comprendre, puisqu'elle aime les beaux vers, les belles pensées, la nature, et qu'elle a d'exquises rêveries.

Qu'elle ne le trompe pas, c'est plus qu'elle ne doit , — mais qu'elle l'aime de cet amour chaste, pur et vierge d'un jeune cœur , non, messieurs les Moralistes, cela est par trop fort.

Une femme jeune, belle, faite pour vivre d'amour et être aimée, que l'on vend à un vieillard ou à un homme qui lui déplaît, aurait tort de fermer son cœur à toute volupté. Le monde ne lui saurait aucun gré de sa continence <i dts privations qu 'clles'inlligerait.— Qu'elle \i\e donc gaiment; qu'elle aime et se

rende digne de l'être! — Qu'elle soit sans cruauté, qu'elle ne joue pas avec la passion, et qu'elle soit chaste et remplie de pudeur, même dans sa défaite.

Alors elle sera forte, sainte et respectable-, — quelle développe la sensibilité et l'affection de son âme! et l'on s'agenouillera devant elle.

Les hommes qui parlent le plus en faveur de la civilisation sont les premiers à faire des choses barbares.

Comment trouvez-vous le père qai conduit lui-même sa fille dans les bras de l'homme qu'il lui assigne pour époux? Elle tremble, elle est baignée de pleurs, parce qu'il répugne à sa pudeur de jeune fille de franchir cette dernière limite. Le père la pousse, l'encourage, la soutient, essuie ses larmes.

Ce père, qui la veille se serait cru déshonoré si sa fille fut sortie seule avec un jeune homme, oubliant aujourd'hui tout sentiment vertueux, toute dignité, est le premier à la sevrer de sa candeur. Il lui ôte le voile de l'innocence ; puis vient la mère qui lui dit en deux mots ce qu'il en est. Et le mari a acquis le droit de se permettre d'étranges licences, — justifiées par la loi.

Tout cela est infâme, et se trouve parfaitement convenable aux yeux de la société, parcequ'un monsieur en écharpe tricolore que Ton appelle vulgairement le Maire, les a fait signer tous deux sur un grand livre, puis a dit à la jeune fille ;

— Voilà lépoux que Dieu vous a choisi, vivez, souffrez et mourez ensemble.

Heureusement que Dieu a trop d'esprit pour se mêler de ces choses-là.

0 femmes victimes et sacrifices, qui vous a fait si pauvres!... O ciel que le regard et l'intelligence ne peuvent percer, renfermes-tu leurs irrévocables destinées?.... — Quel horrible mystère cracheras-tu au visagedes moribonds? — Je tombe en effroi en pensant à cela.

Console-moi, — amour , et toi aussi espoir, reste dans mon sein , aide-moi à oublier les réalités affreuses de notre espèce; épandsdans mon cœur isolé tes suaves paroles de paix et transporte les inspirations de mon cerveau.

Puisse-tu me faire oublier aussi que les hommes sont, presque tous, nuisibles et vils, malades, stupides, fatigués, et surtout d'unégoïsmequi fait pitié.

Puisses-tu m'apporter de profitables méditations, et nfentraîner loin des idées positives de notre siècle!

Mais pour l'homme qui a été au fond des réalités de la vie, quelle consolation y a-t-il?

L'antique cliàteau de Savinian était bâti sur la crête même d'un immense rocher, qui dominait la ville de Nemours.

Le site était sauvage, beau et splendide.

Cetie effrayante montagne sur laquelle était

assise l'ancienne forteresse, était entourée de

précipices, de gorges et de gouffres sans fond i. 7

98 MÉDÉR1C.

du coté delà rivière, et d'un beau parc de l'autre.

Là, il semblait que la nature avait été mêlée et mise en confusion par un bouleversement général, — ici, c'était l'art et le travail de l'homme.

Au pied du château s'élevaient des arbres robustes, des pins, des châtaigniers , des bouleaux 5 — le terrain était couvert d'une mousse verte et épaisse d'où s'élançaient à chaque pas des pointes de rocs.

Au loin, c'était une plaine verdoyante et fertile , puis à l'horizon une vaste et épaisse forêt.

Le propriétaire de ces beautés, M. de Savinian , était dune noble et ancienne famille.

A l'instant où nous faisons connaissance uvec

lui, il avait de cinquante à cinquante cinq ans.

11 était grand , sec, maigre et nerveux. — Son visage était pâle et tout couvert de rides larges et profondes. Ses cheveux étaient gris, mais rares, ses tempes et son front étaient nus, ses sourcils nuls et ses lèvres épaisses.

Il avait l'air excessivement comme il faut , — sa parole était douce et presque éloquente, il avait cette galanterie chevaleresque de l'ancienne noblesse française.

Il était généreux, bon, avenant et sensible; qualitéssurlesquelles nous appuieront d'autant plus qu'elles deviennent plus rares de jour en jour, et qu'il les possédait au suprême degré.

Madame de Savinian était bonne et dune

douceur ineffable ; — sa santé était souvent mauvaise.

Mèdéric s'amusa beaucoup dans cette excellente famille. — A peine y 'avait-il huit jours qu'il habitait chez M. de Savinian, qu'il s'était pris d'une belle passion pour Marie, la fille de son hôte. — C'était dans l'ordre de la nature, je ne saurais en disconvenir.

C'est que, en effet, Marie était poète; — non pas parce qu'elle gribouillait quelques mauvais romans, — mais parce que Dieu lui avait donné une belle âme et s'était révélé à elle.

La poésie n'existe pas que dans les livres et au théâtre; il y a des âmes qui, comme celle <le Marie, la possèdent et la comprennent

Aussi elle aimait les beaux vers, les douces pensées, les paroles enivrantes, — ses yeux étaient doux, ses mains pures, ses épaules blanches, et son visage jeune et beau. C'était une créature idéale.

Elle tenait encore plus qu'elle ne promettait, car son esprit était élevé, sa parole fa-

cile et élégante, son intelligence puissante eJ riche. Et puis elle était parfaitement bien élevée et avait autant de grâce que de talent.

Marie était une femme extraordinaire. — Elle s'imprégnait tout entière de la divine poésie de nos poètes ; — elle frémissait, elle pleurait, elle vibrait comme un clavier.

Ce n'était pas une jeune fille seulement rêveuse et recueillie en elle-même par nature, c'était une âme forte et impressionnable qui

révélait la puissance, et qui commençait à

comprendre les vastes idées et les grandes

choses.

C'est ainsi que les esprits forts vivent sans cesse de leur existence morale : ils poursuivent leur tâche avec persévérance et sans relâche ; — ils sont supérieurs et inquiets parce qu'ils ne sont pas compris par la foule qui ne s'occupe que d'intérêts vils et matériels et ne croit pas à la vie de l'intelligence, parce qu'elle ne peut y rien puiser.

Lorsque Marie lit Byron, — sa tète divine se penche avec amour sur son livre, elle vit des pensées du poète , — elle prie et aime avec lui, et son amour et sa prière montent au ciel bleu.

Son existence est suave et pure comme un rayon de soleil, — sa raison est précoce, dis-

JOi MÉDÉRfC.

tinguée, perçante-, son intelligence fine, délicate et clairvoyante. — Elle est exaltée, mais sans exagération , sans orgueil , sans pre tion... Elle n'a pas encore connu ces soupirs qui brûlent la poitrine, ces larmes qui gonflent la paupière ", cette tristesse vague, immense, sans cause et sans but qui s'empare de l'âme séduite. Sa vie n'est dominée par aucun fantôme, par aucune de ces tourmentes continuelles qui préparent aux larges douleurs, aux déchirements , aux contemplations perfides, aux frissons horribles , ef enfin à l'abandon et au doute.

Elle est un peu mélancolique, rêveuse et sentimentale. Le printemps agit sur sa sève et fait épanouir de tendres émotions dans son cœur, des désirs voluptueux et vagues,.. Car

WÉDÉRIC. 105

la nature chante au printemps ; — tout le monde aime et chante, le printemps n'est qu'un concert folâtre et gai , — l'air se déploie en notes harmonieuses, la brise chante dans les arbres du chemin, les oiseaux chantent en s'appelant amoureusement sur les branches, les jeunes filles chantent en pensant à leurs amours, et le prisonnier en espérant la liberté. 0 soleil ! tes rayons sont autant d'inspirations qui imitent à chanter ta gloire.

Marie chante donc avec les oiseaux et avec le soleil , — en attendant que son front devienne pale, ses joues blanches, ses yeux languissants et son cœur rempli de regrets.

Elle s'abandonnait aux rêveries qui la saisissaient ei qui, bien que mêlées de tristesse, aient rien d'amer. C'était là toutes ses

douleurs. Elles se résumaient en quelques moments d'une mélancolie passagère.

Marie était trop confiante, trop crédule. Elle croyait à la passion vraie et céleste. Comme toutes les jeunes filles, elle mêlait le ciel à ses espérances. Elle sentait bondir dans son cœur l'étincelle de vie, et frémissait d'amour.

Les femmes ont, pour la plupart, dans leur jeunesse, les dispositions meilleures à aimer fidèlement. Mais le monde les dénature, la société les corrompt.

On brise en riant leur honneur et leur réputation par une parole méchante. La civilisation se dresse contre leur candeur, leur naïveté, et les en dépouille pour les rendre hypocrites, lascives. — La virginité leur devient lourde et à charge. C'est alors qu'on les met

MÉDKR1C. 107

en présence d'un monsieur jeune ou vieux, beau ou laid, inconnu, étranger, — ce monsieur s'appellera son mari.

On lui a dit : — Puisque votre fortuneest suffisante, nous vous la donnons, elle ne sait rien et n'aime rien, faites- vous connaître et aimer, elle ne devine et ne désire rien. Prenez-la ! Voyez ses beaux cheveux, son sein mignon, son corps blanc et chaste.

C'est ainsi que les parents donnent leurs filles; et ils appellent cela les établir avantageusement! El la jeune fille, ainsi violée par son mari qu'elle ne connaît pas, passe ses nuits à pleurer; elle devient pâle et elle se flétrit en silence, car elle cachait un roman dans son jeune et tendre cœur. — Ses rêves disparaissent, elle ne croit plus, — partant elle est incapable d'aimer.

Voilà la femme de la civilisation!

Ensuite elle est conduite au bal, à l'Opéra, à la campagne et dans le monde. Là elle rencontre un essaim de jeunes hommes en habit noir, qui eux aussi ont perdu leurs illusions. Ils lui parlent d'amour et de dévouement, leurs yeux sont ardents , — ils paraissent sincères. — Elle se confie, elle se livre, elle palpite de bonheur, elle renaît à la jeunesse : — mais elle est trompée. — Alors, elle pleure. — Les querelles se mettent dans le ménage ; — pour avoir le repos elle fait de honteuses concessions dont elle rougit en secret. Puis elle prend un autre amant, puis deux, puis trois, dix, vingt, cent.

Elle apprend à jouir et désapprend à aimer. Elle rend en mépris à la société ce qu'elle en

a reçu en désespérance. La sève de sa vie est consumée et elle prend celle des autres ; elle jouit de la jeunesse, des fleurs qu'elle n'a plus et qu'elle arrose de ses larmes. Elle se nourrit de voluptés, et s'entoure de bruit et d'élégance. Elle n'est plus simple et exaltée. Et elle s'écrie que l'amour n'existe pas.

Oh! si, il existe encore dans quelques âmes rares et bienheureuses, — qui savent aimer. Aimer c'est dépenser les nobles facultés de l'intelligence, — c'est avoir une religion, c'est avoir le sentiment des belles choses, — c'est posséder le génie de l'adoration, c'est marcher hautement la tète hère au soleil levant, — c'est s'unir à une créature capable de comprendre le bonheur qu'il y a à savourer le parfum d'une Heur, à exprimer une pensée futile, à entendre

le bruit du vent dans les arbres. — Aimer c'est se donner corps et aine. C'est se regarder en tremblant, c'est ne pas se tromper, c'est être discret et sincère , c'est guérir ceux qui souffrent. C'est être innocent, et ne pas fermer ses oreilles aux choses lamentables. C'est être gai et prévenant, — jamais défiant et soupçonneux. C'est se révolter contre les gens qui veulent perdre les cœurs.

Dieu m'est témoin que je parle loyalement, — voilà l'amour du ciel !

Et n'allez pas vous imaginer qu'il ne puisse exister en ce monde ; — il a été, — il est moins qu'il n'a été, — il finira même si la démoralisation continue par n'être plus.

Chaque jour on prend aux jeunes âmes ce qu'elles ont de beau et de bon , on se raiile de

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leur pudeur, ou leur apprend à être débauchées, libertines. Hélas! hélas! il arrive qu'elles ne peuvent plus se guérir de leur passé. La moindre émotion écorche leurs fibres encore souffrantes ; — elles ont été en but à de monstrueuses perfidies, et elles trompent à leur tour.

Cela explique comment il se fait qu'il y a au fond du cœur des philosophes et des observateurs consciencieux une ombre de mélancolie, une pitié immense, une souffrance secrète.

Combien de femmes pleurent à trente ans leur virginité d'âme, leurs espérances, et les couronnes de roses blanches dont elles paraient leuio têtes d'enfant? Combien se repentent et regrettent de n'être plus fières et heureuses, calmes et respectées?

Une extrême langueur s'empare d'elles, — leur nature a surmonté leurs forces. Leur cerveau se remplit d'une affreuse souvenance. Elles pleurent quand leurs amants les embrassent, parce qu'elles ne peuvent plus aimer, — elles deviennent pales, froides, résignées, et elles tendent les lèvres en mourant.

En pensant à cette charmante créature dont je viens de vous parler, je me rappelle ce que j'ai dît quclqu'autre part, dans un livre que vous avez incontestablement le droit de lire ou de ne pas lire :

Meus bhmda in corpore Olanclo.

Marie est aneâmë divine dans un corpsdfiar-

mant ; — et son nom qui est aussi celui de la Vierge, renferme les mêmes lettres que le mot Aimer.

Sa taille est frêle et mince, délicate et distinguée , ses cheveux sont noirs et soyeux, et d'un velouté parfait, ses sourcils élégamment arqués, son visage d'une délicieuse pâleur, ses mains blanches et roses. -1— Elle ressemble enfin à ces gracieuses vignettes de Johannot qui représentent des jeunes filles pleines de grâces et ravissantes de beauté , mais qui cachent dans leur cœur un mal secret. Elle est dominée par cette passion du beau , — précoce et curieuse chez les jeunes filles.

Marie s'épanouit nonchalamment, comme une fleur, au beau soleil de sa patrie

Mais elle est pâle et presque triste ; — elle

MEDÉRIC Î15

passe de longues journées à regarder le ciel comme pour y chercher le complément de son existence. Souvent aussi ses longs cils noirs , qui ajoutent encore à la pâleur de son intéressante physionomie , se mouillent de larmes involontaires ; — larmes chastes et douces, rosée pure et bienheureuse qui soulage l'âme , tendres émotions de jeune fille ! . . .

Marie était d'une simplicité touchante dans sa tenue , son langage et ses manières.

La simplicité chez une femme est une rare vertu .

Une femme doit être soigneuse de son corps, coquette de ses beautés; mais l'usage de ces Mjins ne doit point être un abus.

C'est le fait des femmes laides de se parer de

IH; MÉDÊRIC.

mille ornements; — la beauté réclame des soins, mais ne veut pas de parure , le bon goût règle seul sa mise.

11 y a ensuite une foule de poses nonchalantes, naturelles et paresseuses qui embellissent une femme beaucoup plus que sa coquetterie et ses efforts pour être belle.

Bientôt Marie aima aussi Medéric. Ils s'aimaient sans se le dire, sans qu'un regard soit venu trahir la douce pensée de leur âme, — elle l'aima naïvement comme une jeune fille, ignorante et pure.

Leur amour ressemblait à celui de Paul ci Virginie-, — c'est toujours ainsi que commencent ces premiers amours, si tendres, si purs, qui gâtent quelquefois toute la vie.

Les amours d'enfance ressemblent aux pre-

médéric. U7

miers parfums des fleurs , — les plus suaves* les plus enivrants. Ces impressions délicieuses laissent de profondes cicatrices aux blessures qu'elles font.

Oui , la vie tout entière d'une jeune fille peut être empoisonnée à jamais par les premières révélations de son âme , dont les élans et les joies tombent ensuite comme autant de roses. Alors son enfance se souille et sa jeunesse se flétrit un malin , joyeuse encore.

Médéric était décidé à sacrifier pour Marie sa vie de jeune homme, si fraîche, si riante, quoique sillonnée de fatigues et d'angoisses.

Comme il aime Marie ! . . .

Il la voit sans cesse dans ses songes; il la voit avec son attitude molle et voluptueuse et ses regards purs et tendres; — charmante vi-

sion qui se mêle à toutes les pensées de son cerveau, embrase son âme et la caresse de notes harmonieuses.

N'est-ce pas, Médéric, que tu aimeras longtemps cette belle et gracieuse enfant?

Entends sa voix qui saisit le cœur , elle se mêle avec une douce harmonie aux brûlantes mélodies de la nature.

Sois heureux et sans défiance ! — car le bonheur est de peu de durée, et nous devons en profiter vîtement.

Elle aussi, elle t'aime. — Vous êtes inondé de la même foi, du même amour; — amour naissant mais fort et qui promet une longue durée.

Sois donc tout entier à l'espoir , à l'amour et à l'avenir: — avenir de fleurs et de gloire?

Depuis que Médéric aimait Marie, il ne pensait qu'à se faire un nom , il rêvait la gloire. Il aurait travaillé pour Marie de grand cœur; — pour vivre près d'elle, il aurait accepté toutes les conditions.

Je vous ai dit qu'il était né dans les Pyrénées, ce qui justifie l'opinion reçue que les hommes

J20 MÉDÉR1C.

de talent nous viennent presque toujours de la province.

Après cela , c'est une chose vieille et connue, une vérité rabâchée.

Il est vrai que ceux qui sont nés à Paris n'ont littéralement pas de patrie.

Car qu'est-ce qu'une patrie?

— C'est la poésie des lieux , c'est l'église du village dont la flèche se perd dans la nue , c'est la vague de l'océan qui vient se briser sur la grève , c'est le matin le lever du joui , c'est le soir le coucher du soleil avec ses regards rouges sur la mer.

La patrie , c'est le cri des petits oiseaux , la senteur parfumée des bois, les grandes harmonies du vent,1 — et les souvenir* éternels que nous gardons de tout cela !

MÉDÉKIC. 121

Paris est un grand marché où on exploite tout : — la pudeur , la vertu, le talent, le cœur, la poésie, la beauté et la jeunesse*, — toutes choses qui n'ont de prix que quand on les donne, et qui, une fois données, sont plus précieuses que toutes les richesses de la terre.

On y fait aussi commerce de grandes infortunes, avec ironie et cynisme -, — on y écrase de belles choses , on y élève des choses laides , des idées ignobles et dépravées.

En revanche, il y a des philantrophes qui discutent et qui feignent de s'attendrir sur ces maux.

Ils parlent longuement sur les choses lamentables et pauvres-, — ils simulent une compassion oiseuse et stérile. Ils, torturent les Blancs ets'appiloient sur le sort des Nègres.

Us plaignent les affamés qui ramassent, — livides et flétris , — les miettes de pain moisi que le puissant jette au ruisseau, ils font plus, les philantrophes , — ils pleurent sur le besoin des indigents , ils pleurent sur la prostitution desfdles de joie, sur le vice rongeur ou la misère hideuse qui les jette dans les bras de la turpitude.

Ils pleurent encore sur bien d'autres folies, sur bien d'autres nécessités qui font saigner le cœur, — ils pleurent mais ne soulagent pas 5 — ils parlent et déclament , mais ne tendent pas la main aux créatures qui chancellent. Maudits soient-ils , les bavards ! les seuls fléaux de la société !

Je le déclare, leur talent est fort primitif! Nous ne voulons plus de larmes ni de paro-

les, nous voulons des faits, delà chanté, de la véritable philantrophie, — peu importe le sentiment qui Tinspire.

De la gloire.

A propos de la gloire que rêvait notre pauvre amiMédéric, il est bon de dire deux mots.

Je ne sais plus qui a dit que la France produisait plus de grands hommes qu'elle ne peut en consommer, — toujours est-il que cela est fort juste.

En fait de gloire et d'honneurs, je crois qu'il serait bon de dire comme ce jeune enfant auquel on demandait : Lequel aimes-tu mieux de ton papa ou de ta maman? Et qui répondit: — J'aime mieux de la viande!

En effet un des plus grands honneurs qu'on peut rendre en France à un homme, ce n'est pas de lui donner la croix, parce qu'on la donne aussi à des drôles et à des mouchards, mais bien de lui faire manger du veau.

Quand le roi fait à ses ministres l'honneur de les admettre à sa table, il leur fait consommer une foule de veaux.

Dans les repas de la liste civile, dans les banquets que les députés s'offrent volcntiers à euxmes, et dans toutes les autres réunions de la

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même espèce, c'est du veau, toujours du veau.

Celui qui en mange le plus est le plus honorable et le plus vertueux.

— Honneur et vertu, quelle horrible prostitution!

Quelque» partlcnlarltés *ur notre héros.

Par une pale matinée d'hiver, dans une maison propre et joyeuse deMulhorlés, — village niche comme un nid d'aigle au sommet des Pyrénées, non loin de Bayonne, — dans un lit placé au fond d'une alcôve, une dame mit au monde un lils. — Ce (ils s'appela Médéric.

11 passa les premières années de sa vie dans la joie et dans l'abondance, s1 amusant à être méchant, et à ne pas vouloir apprendre à lire. Plus tard, lorsqu'il eut grandi , il alla au collège. De temps en temps, il revenait embrasser sa mère, et revoir la tour gothique qui s'élève à Mulhortès et semble défier la mer qui bat au loin.

Son père mourut, et il n'alla plus au collège. Puis il voyagea, et un jour qu'il revenait bien las , il ne retrouva plus sa pauvre mère sous les marronniers verts du jardin . C'était là qu'elle lui avait donné le baiser d'adieu , en lui disant : — Va, mon fils, sois heureux et honnête; je te bénis. Si jamais quelque tempe le gronde sur toi, reviens, mes bras te seront toujours ouverts.

Il pénétra dans la maison ; mais sa mère n'y était plus. — Ce fut au cimetière qu'il fut contraint de l'aller chercher.

Hélas! il n'avait plus de mère!...

Pauvre enfant! pourquoi n'est-il par mort sur la pierre froide qu'il arrosait de ses larmes?

Il partit, et se sentit seul avec sa religion et ses çspérances.

Quoiqu'il n'eut alors d'autres besoins réels que ceux de dormir, — de manger, — de boire, — de rêver , — il soupçonnait déjà vaguement une femme selon son c<.eui\

Il voyait dans ses rêves une femme j — il lui semblait qu'il avait quelque chose à attendre

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d'elle, et qu'il avait à son tour à mettre à ses pieds un bonheur céleste.

Alors, — dans ces moments de pressentiment , — il sentait au fond de son âme quelque chose de grand, quelque chose de noble ,

une divine tendresse, quelques larmes chastes et délicieuses.

Ces idées nouvelles se nourrissaient dans la solitude.

Vous avez vu comment le doux rêve de cette heureuse époque d'enfance prit des formes réelles à la vue de Marie.

C'est pourquoi Médéric goûtait dans le château qu'il habitait, — sous le même toit qu'elle, des bonheurs immenses et inconnus qui fécondaient son àme.

Une autre vie plus animée, plus accidentée de joies et de larmes, lui ouvrait les bras.

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