Chapitre rempli de la plus saine philosophie
A vrai dire, — Médéric s'amusait à la campagne de M. de Savinian. — Il en était venu à se xigurer qu'il était un des pachas de l'existence. — Le calme qui l'entourait reposait délicieusement ses organes du bruit parisien. — Médéric ne faisait rien , — et pourtant sa vie était remplie, — il occupait gravement son temps , — il pensait !
Il avait oublié son ambition, et ne'^travaillait plus.
Il y a des gens qui se font députés, maires, préfets, afin de ne pas rester oisifs. O les pauvres occupés! ils ne savent pas que la plus grande, la plus naturelle des occupations est de se coucher sur l'herbe en regardant le ciel, et en se laissant aller à la rêverie et à la méditation. N'est-ce pas la plus noble des occupations que d'admirer la nature?...
Médéric était richement organisé; il avait cette paresseuse oisiveté très philosophique dont nous parlons. — Rêver et aimer, pour lui c'était vivre, c'était laborieusement travailler.
Il passait ses journées à courir dans la campagne et dans le parc; il jouait aux boules
MÉDÉRIC. 15o
avec M. de Savinian, — il admirait et cueillait les fleurs, il arrosait le jardin, il lisait quelques bons vers, et son âme s'emplissait de tendresse et de poésie. Il montait achevai, il courait comme un enfant après les papillons qui volaient dans l'air.
Ces occupations étaient graves et remplissaient ses journées. — Il vivait en vrai penseur.
Car quel est le but de la vie? — De passer son temps le plus agréablement possible, et d'oublier qu'il faudra mourir.
Dépèchons-nous donc d'aimer et d'être heureux..
Ainsi , mes amis", méprisons de toutes nos forces la sagesse des vrais sages et tâchons de garder dans notre vie tout ce qu'elle renferme de jeunesse, de croyances et de parfums. Ne
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réduisons pas notre cœur aux réelles proportions qu'on lui assigne.
— La vie sans passions, sans nobles ambitions, sans amour, serait une pâle et petite chose dont on ne saurait se débarrasser trop réellement.
Aimons donc, afin de pouvoir porter la tète haute. Il est telle heure dans la vie, quand on aime, où l'on a plus joui et plus vécu que pendant un siècle ! Le temps paraît d'autant plus long qu'il est moins bien rempli.
Médéric avait donc raison de se laisser aller à ses gracieuses fantaisies et à ses douces pensées d'amour.
Ces rêveries qui se rapportaient toutes à
Marie, lui inspiraient un sentiment religieux et faisaient qu'il n'osait ni élever les yeux, ni appuyer les pieds, de peur de voir s'envolet ce charme n>\ .térieux.
Tous les jours c'étaient de nouvelles promenades et de nouveaux plaisirs au château de Savinian.
Médéric avait trop respecté les femmes, pour qu'elles le comprissent; — je veux dire les femmes en général.
Dans les premiers temps, Marie parut jouer avec l'amour de Médéric; — elle le raillait avec une gaîté et un enjouement mêlés de tendresse.
Pour celte raison, lorsqu'il avait rencontré
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Marie, ■ — femme qui faisait exception , — son âme s'était détachée pour aller au-devant de lame de la jeune fille.
Et lorsqu'il avait cru d'abord qu'elle le raillait, il avait été vivement affecté, car il l'aimait bien, car il eût voulu travailler pour elle comme un mercenaire.
Il ne faut jamais plaisanter l'amour de quelqu'un , parce qu G l'amour est souvent une folie, — et qu'on doit de la pitié et du respect aux fous, et non des mépris.
D'ailleurs, presque tous les hommes ont une folie à eux plus ou moins bête, plus ou moins grande et noble.
Il y en a qui sont fous parce qu'ils pour- , suivent, pendant toute leur vie, l'espoir d'avoir un morceau de chiffon muge à leur boutonnière ; — d'autres l'espoir de l'entendre
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appeler monsieur le député, monsieur l'ambassadeur, monsieur le ministre; — et il y a enfin la folie des poètes qui consiste à admirer et à aimer les belles choses, les belles idées et les belles créations de Dieu : — folie respectable qu'il n'est pas donné à tout le monde d'avoir.
Un matin, il y avait quelques jours que Médéric était à Nemours, il se trouva dans le salon avec M. de Savinian et Marie. — Madame de Savinian était souffrante.
L'appartement où ils étaient avait une élégance moderne et somptueuse; on voyait de suite qu'il y avait là une existence de femme ou de jeune fille, et cela à mille petits riens, mille ornements beaux et précieux par leur contact même avec cette existence, et par leur extrême simplicité — petites choses oubliées et semées çà et là avec une grâce et un désor-
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dre admirables. — 11 régnait au milieu de tous ces joujous une poésie calme, parfumée, innocente.
On parla d'abord de la nature, de Dieu, puis du hasard ; — toutes choses sur lesquelles le peintre déploya une richesse extrême de pensée, et une philosophie profonde et religieuse qui plût beaucoup à son hôte.
Ensuite, dans la conversation, M. de Savinian dit :
— Il y a des hommes bien maltraités par le destin.
Phrase assez banale, mois qui néanmoins plongea Médéric dans des réflexions pénibles. Il répondit :
— Oui , il y a des hommes qui sont condamnés à mener une vie solitaire, errante, manquée et malheureuse. Malheureux celui qui n'est plus enfant !
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Cette phrase triste et poignante resta sans réponse. — Marie poussa un soupir et jeta un regard aimant et tendre au jeune artiste. — Médéric la remercia par un autre regard ; l'espérance lui était revenue.
Alors il rêva à la gloire, et à se faire un nom .
Il fut heureux toute cette journée, car le
bonheur, — c'est l'amour.
En vérité l'amour est la seule occupation
pour laquelle Dieu nous a créé, — ce doit être la seule pensée de notre àme.
Nous devons d'autant plus aimer et nous efforcer de l'être que le temps passe ironiquement sans que nous puissions le rattraper jamais.
A quoi serviront vos scrupules, mesdames? Tout eela n'empêche pas de mourir. Votre
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jeune poitrine douce et blanche se fanera, vos
beaux yeux se fermeront, quand viendra l'heure de l'agonie , — et pour ne plus se rouvrir! 0 [mon Dieu! la [plus jolie bouche reste sans haleine et s'ouvre pour ne plus se fermer.
— Ne soyez donc pas plus coquette que n'était Marie 5 — que celui qui vous aime soit aussi dévoué pour vous que Médéric Tétait pour elle!
Afin que lorsque vous arriverez au terme du
voyage sanglant, vous n'ayez à regretter que la
vie seule, afin que vous ayez vécu pon-seule-
ment votre vie , mais encore la vie de \otre amant.
Croyez-moi, n'arrachez pas vous-même à votre âme les aîles d'amour qui doivent la porter au ciel.
Dans la paisible et pure existence des jeunes filles, au milieu de leurs calmes et candides espoirs d'enfant, vient un moment délicieux où l'amour épand ses rayons dans leur âme. Alors pour elles la nature se pare d'attraits nouveaux et inconnus, le soleil de feux pas même soupçonnes ; — alors les fleurs et le
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chant des oiseaux procurent une harmonie enivrante et de chaleureux désirs à leur cœur fécondant. Leur cerveau s'exalte et leurs lèvres sourient joyeusement. Elles devinent l'amour et en jouissent avec abandon et confiance, sans le comprendre encore. — L'amour est le phare allumé par la Providence pour éclairer la vie. — Les jeunes filles sourient et sont heureuses. Elles commencent à vivre, puisqu'elles commencent à aimer-, elles souffrent, et cette souffrance est douce , remplie de joyeusetés et de charme.
Ce moment était arrivé pour Marie; elle aimait, jouissait, souriait, s'épanouissait, et souffrait avidemment, comme nous venons de le dire. Elle devint presque coquette pour plaire à son amant, et iière de sa beauté. Elle alla mène jusqu'à se prendre d'une admira-
tion candide pour sa personne. — Elle se trouva belle. — Pour la première fois elle contempla complaisamment son corps blanc, ses formes suaves, son teint frais, attrayant, en un mot toutes ses chastes et mystérieuses beautés. Mille pensées vagues, enivrantes, folles, confuses, naissaient en son esprit, se croisaient, se multipliaient, se combattaient, s'effaçaient, s'abîmaient, se renouvelaient et se grandissaient tour à tour avec une éblouissante promptitude, semblables aux étoiles du Bengale d'un feu d'artifice. Les harmonies de son cœur se mêlaient aux harmonies du ciel, et faisaient entendre à son ouïe intellectuelle un concert divin, aux notes changeantes, mélodieuses, aux sons bleus, palpables et célestes comme des rayons d'espérance.
Ensuite vinrent pour «'lie de tumultueuses
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appréhensions, des jalousies vives et fertiles en souffrances, des craintes pusillanimes.
Malgré cela , Marie sortait de ce type de femmes constituées parfaitement, et dont la beauté surprend et terrasse pour ainsi dire la pensée. A ses formes sans reproche, à son visage velouté, à sa voix fine et pure, à sa bouche rose, à son col rond, à ses yeux chastes et qui faisaient rêver, elle joignait cette suavité distinguée de sentiments élevés, grandioses, nobles, dont les anciens Romains semblaient vouloir imprimer le cachet à leurs tableaux et à leurs sculptures.
La figure de Marie reposait L'âme, en môme ê temps qu'elle relevait.
0 quelle plume habile pourrait reproduire la céleste douceur répandue dans ses traits,
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et l'expression tout à la fois modeste et fière de ses yeux qui trahissaient une virginité splcndide, pudique, chrétienne comme celle de la mère de Jésus-Christ!...
Médéric et Marie se virent seuls dans le parc. Elle chercha à questionner sa grande à me.
— Voilà une belle matinée ! dit-elle. Et elle se mit à cueillir des fleurs en riant, en sautant comme une petite fille, pour cacher aux yeux du peintre son émotion.
— Votre parc est bien beau ! lit-il à son tour,
— Oh ! comme on est heureux de posséder des jardins et une grande maison à soi ! n'est-ce pas, monsieur?
— Oui, répondit-il en souriant amèrement.
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On est heureux d'être riche, mais on est à plaindre de s'en faire gloire.
Marie, dont l'âme était bonne et sensible, sentit qu'elle avait laissé échapper une exclamation blessante, et s'efforça de réparer sa faute.
— Je crois, dit-elle, qu'il est une autre richesse que celle de h fortune.
— Mais elle est appréciée par bien peu de personnes!...
Marie continua à cueillir des fleurs; elle était mécontente d'elle - même, et craignait d'avoir froissé l'âme susceptible de Médéric. Ils se promenèrent long-temps en silence; ensuite Marie dit :
— Vous devez être bien content, monsieur, de voyager tout en travaillant? Iléjas! nous
MÉUÉK1C. 149
autres femmes , nous ne pouvons pas nous procurer ces bonheurs d'artiste. On nous fait un crime de nos moindres instincts, et même de nos qualités.
— Eh! mademoiselle, n'avez-vôus pas votre or, \os jardins et vos maisons pour vous réjouir l'âme? N'enviez-vous pas notre manière de vivre, de voir, de sentir et d'aimer?
Il prononça ce dernier mot à voix basse ; mais Marie l'entendit et devint rouge. — Elle se crut indigne en ce moment de l'amour d'un homme aussi supérieur, et si délicatement grand dans sa pauvreté.
Elle était fatiguée, et s'appuya sur Médéric ; lui était ravi de soutenir sa marche et de sentir la douce pression de son bras sur le sien. Leur, entretien s'anima peu à peu, — il
devint vague, intime; une sorte de familiarité fraternelle s'établit entr'eux et les mit à l'aise ; mais une familiarité de leur goût, naturelle, assez libre pour faciliter l'épanchement, mais pas assez pour laisser môme percer un doux aveu. Il fallut traverser un faible ruisseau, et Médéric prit Marie dans ses bras pour que ses jolis pieds ne se mouillassent pas. Elle était honteuse et contente. Lui aurait voulu que le parc s'agrandit à mesure qu'ils marchaient, afin qu'ils ne pussent jamais voir le terme de cette suave et solitaire promenade. Elle partageait en secret son dégoût de retourner à la maison, et le regardait avec un abandon plein d'innocence et de volupté.
Un peu avant que d'arriver, Marie donna une moitié de son bouquet à Médéric, et plaça l'autre dans son sein. — Lui le baisa mille fois et courut le cacher soigneusement.
Le lendemain, Julia de Bauxvoire fit une visite à son amie , et M. de Cusbienne vint chez M. de Savinian. — Médéric, usant du droit qu'a tout homme d'en juger un autre, décida en lui-même que George de Cusbienne était un sot et un grand fat.
Cependant cet homme riche jouissait d'une grande considération. Il en est toujours ainsi,
le monde nous estime en raison inverse de nos services et de nos capacités , mais en raison directe de nos écus.
M. de Cusbienne faisait très bien la tapisserie ; — mais ii était riche ! et dans le monde le pauvre a toujours tort. Il n'y a dans la nature ni riches ni pauvres.
La visite de M. Georges ne fut pas longue ; il parla d'affaires avec le maître de la maison qui le reconduisit jusqu'à sa voiture.
Ce jour même , Médéric écrivit à Marie la lettre suivante :
« Depuis que le hasard m'a conduit dans cette maison, — hasard dont je remercie le ciel, — j'ai senti mon âme saisie de mille émotions suaves et tendres.
MÉUK1UC. 155
« Je vous aime, Marie; pardon si je vous l'écris; mais je n'osais vous le dire. — Et si je parais le front riant devant le monde, mon cœur se brise et ses harmonies s'enfuient. Mais lorsque je suis seul , mon âme s'enivre du souvenir de votre figure si pleine de bonté, et je sens que je vous aimerai toute ma vie ; — car je vois sans cesse votre regard d'ange si pur et si beau.
« Permettez-moi de faire votre portrait ; — et puis je partirai, emportant dans mon cœur le triste souvenir de votre beauté et de votre âme élevée et noble.
« Répondez-moi, je vous en conjure, — que j'aie quelque chose qui me vienne de vous, quelque chose qui soit à moi seul, que personne ne puisse m voir ni «lésiner; — que je
\\\i MÉDÉRIC.
puisse pleurer sur les caractères tracés par
votre chère main.
Marie lui répondit :
t Monsieur,
«J'ai été étonnée en recevant votre lettre... si mon père consent à ce vous fassiez mon portrait, je ferai sa volonté.
« Mais de grâce, monsieur, ne me poursuivez pas ainsi de vos regards ; — votre âme est trop noble pour chercher à l'emporter une victoire qui serait trop peu disputée......
« Si mon père veut foire faire mon portrait, je vous le repète, j'obéirai.
« Marie. »
Médérk était sur d'ètir aimé, et son bonheur
SIÉDÉU1C 155
était à son comble-, — il ne vivait que par le cœur.
Cependant il répondit la lettre suivante à Marie :
« Marie, que Dieu vous pardonne le mal que m'a fait votre lettre. Hélas ! je vous savais bonne et aimante , et j'osais espérer une plus douce parole. Le cœur qui souffre a tant besoin de consolations et de paroles amies !
« Marie, je donnerais volontiers ma vie pour un regard de votre aine.
a Oh! redevenez bonne et charitable. Regardez autour de vous , votre père et votre mère que vous entourez de soins et d'égards , vos amis qui sont fiers de vous, et dites-moi si, parmi toutes ces affections pures et délicates, il n'en est pas une qui manque à votre bonheur
loti MÉDÉRIC.
« Cherchez bien, et retrouvez quelque consolation pour mon cœur.
Depuis lors, Marie et Médéric se trouvèrent
encore seuls; — ils ne se dirent pas un mot d'amour , mais Médéric prit la main de Marie, et la porta à ses lèvres. Et ce fut tout.
Et maintenant que notre lectrice ne jette pas le blâme sur nous, à cause de la tiédeur et des lieuxeommuns qu'elle trouvera dans ces lettres d'amour, — elles ont le grand mérite d'être naturelles.
Quelques heures après, le peintre écrivait à Marie la lettre qui commence le chapitre suivant.
Mlcléric à Ifarie.
« Le seul besoin de mon cœur est d'aimer ; aussi une pensée de peine et contraire aux vœux de mon âme ne peut demeurer long-temps dans mon cœur.
« Marie, je n'aurai de vie qu'autant que vous me direz d'en avoir , car je suis à vous pour toujours.
158 MÉDÉllIC.
« Dites , je suis prêt à tout pour vous ; — si vous avez des ennemis , je les tuerai ; des amis je passerai ma vie à les entourer de soins , — je les aimerai parce qu'ils vous aiment.
« Pauvre fou que je suis! Pourquoi ai-je voulu étudier la peinture?... Pourquoi ai-je quille mon pays pour voyager ?
« 0 beaux lacs el chères montagnes de mes Pyrénées , pourquoi ne suis-je plus près de vous?
« Et cependant il me semble que j'ai quelque chose dans l'âme de supérieur à ma destinée mauvaise.
« Depuis que je vous connais, mes idées ont bien changé ! je me suis créé d'abord un avenir riant et heureux ; — dans mes songes vous étiez
près de moi, toujours avec ma pensée comme mon bon génie.
« Mais maintenant je n'appréhende rien d'heureux pour l'avenir,
« Je n'ai plus rien en moi qui m'appartienne, je vous ai tout donné. Mais vous , ne ferez-vous donc pas aussi l'aumône d'un mot d'amour à celui qui vous aime tant?
«Si jamais je fais quelque chose, si mon nom excite un jour l'admiration , ce sera pour vous (juc j'aurai tout fait. — Je suis votre esclave, votre créature , soyez ma providence, ouvrezmoi vos bras pour pleurer. — Mais un peu (raineur, car je souffre , un peu d'amour pour vivre et pour mourir. »
Médéric écrivait avec son cœur. Quand on aime, la vie parait belle \ il semble qu'on est
ICO MÉî.M'.UC.
pssez fort pour mépriser ses sottes vanités, elle paraît d'elle-même le plus grand des bonheurs.
Il semble que Ton serait heureux de passer tout son temps à se coucher dans l'herbe aux pieds de la femme que l'on aime, à regarder le ciel dans ses yeux, et à sentir sa chevelure chassée sur les lèvres par la brise. Mais hélas! qui peut lire dans l'avenir? Qui peut vous assurer la durée de ces moments d'enivrements, dans lesquels on se sent mourir avec délices, dans lesquels deux êtres n'en font qu'un, tandis que leur vie est dans leurs baisers ! Qui oserait dire que Médéric sera toujours fidèle à Marie ?
Uarfe à Hédéric.
« Je n'avais pas l'intention dans ma réponse de vous offenser ; — voire Ame est trop inquiète et trop ombrageuse.
« Rassurez-vous ; — croyez en Dieu et au bonheur.
« Vous m'avez dit que quelques paroles de i. il
bonté et de douceur pouvaient vous rendre la vigueur de vos pensées et de votre existence.
« Je puis vous dire d'espérer, en Dieu il n'abandonne jamais ceux qui ont foi en lui.»
« Oh! si vous aviez une seule fois goûté la millième partie des plaisirs que l'on goûte quand on aime et quand on est aimé , quel serait votre repentir ! Vous diriez en soupirant : combien, hélas! j'ai perdu de temps ! Il est perdu, tout le temps qui ne fut pas consacré à l'amour. »
— Le Tasse. —
Amour.
A propos de l'amour, je me rappelle un cet* tain refrain que voici :
Nos amours ont duré toute une semaine , Ah ! que du bonheur les instants sont courts ! Ils ont duré huit jours ; c'était bien la peine, Le 'emps des amours devrait durer toujours!
iGi ilÉDÉRIC.
J'ai plusieurs raisons pour croire que ce refrain est excessivement vieux. — Une des meilleures, c:est que j'ai entendu dire que ma grand'mère le chantait souvent pour charmer ses loisirs.
Dans un de nos anciens vaudevilles, si gais,
si spirituels, on remarquait sur l'amour les
couplets suivants :
C'est l'amour, L'amour, l'amour, Que fait le monde
A la ronde, Et chaque jour
A son tour,
Le monde
Fait l'amour.
Que fait une nouvelle actrice Qui veut s'assurer un succès, Que fait une jeune modiste Pour se mettre en vogue au palais ; Que font dans les coulisses Les juges, les docteurs; Et que font les actrices Avec certains auteurs ?. . .
C'est l'amour, etc.
Sur les rochers les plus sauvages, Dans les palais et les vallons, Dans l'eau, dans l'air, dans les bocages, Sous le chaume, dans les salons, Que font toutes les belles, Les amants, les époux, Que font les tourterelles, Et même les coucous ?...
C'est l'amour, etc.
Ces couplets sont d'autant plus ingénieux qu'ils sont parfaitement vrais ; — et la musique est délicieusement conforme aux paroles.
Il y a deux amours non moins violents que différents : — l'amour pur et libre, — et l'amour rempli d'impulsions positives et sensuelles.
L'un rend plus sensible , l'autre plus irritable.
Shakespeare a représenté ces deux amours dans Roméo.
Le premier exige de l'énergie et de la jeunesse morale ; l'autre, de la vigueur physique
L'un vient de Dieu; — et l'autre, comme une conséquence inévitable de notre organisation, vient de notre nature viciée.
L'amour du ciel laisse de profondes rides dans le cœur qu'il a occupé , parce qu'il est nécessaire au cœur , comme la nourriture au corps ; — l'amour brutal ne peut , dans ses manifestations, qu'être prompt comme une étincelle électrique ; — ■ aussi disparaît-il dès sa lassitude , tandis que notre âme , inondée de volupté, garde éternellement le souvenir de l'amour , beau , céleste et impossible , qu'il ne faut pas surtout confondre , toutefois , avec un sentimentalisme exagéré.
L'amour adoucit les mœurs; il rend brûlant près de la femme aimée , — et loin d'elle il répand dans l'âme une douce et religieuse mélancolie.
L'amour du ciel c'est la passion soumise , esclave et respectueuse, qui est au comble de l'enivrement sous les doux regards d'une amante adorée , c'est l'amour platonique qui se contente d'une parole consolante ; — c'est Pamour qui attend dix ans une faible et fragile sensation , comme un serrement de main , — c'est l'amour qui fait venir l'âme sur les lèvres qui baisent le front pur et les cheveux parfumés de la femme aimée , — c'est l'amour passif, souple, obéissant, à genoux, baigné de larmes. C'est l'amour qui n'espère qu'une fleur , qu'un chaste sourire , et qui n'ose jamais murmurer • c'est l'amour blessé , brisé , décoloré, amaigri par le dévouement, les privations , et qui n'exige rien ; c'est l'amour qui s'immole de gaîté de cœur pour le bonheur dfe la créature qui l'a fait naître , qui lui sa-
108 MÉDÉR1C.
crifietout, — c'estl'amour lésé, battu, méconnu, idéal, qui n'aspire que la sympathie.
Cette sorte de passion existait dans le cœur de Marie. — Médéric la comprenait aussi, mais sur des proportions moins grandes peutêtre.
Cet amour devient plus rare chaque jour, et finira par disparaître tout-à-fait, de même que ces auréoles de feu, mystérieuses constellations qui apparaissent pendant quelques belles nuits d'été, et se dissipent avec Y aurore tristement et comme à regret.
Malheur donc aux quelques âmes qui ont conservé cette exaltation sublime où s'élève la passion ! malheur aux jeunes gens qui espèrent ! malheur à celui qui rêve une femme fidèle et sans coquetterie î car ils ne trouve-
MÉDÉR1C. 169
ront que des femmes de chair , fières, capricieuses , câlines , trompeuses , qui les tueront on riant. — Malheur à eux ! car le vent du doute sifflera sur leurs têtes , semblable à la plainte d'un mort ; ils fermeront les yeux dans le bonheur et les rouvriront sur un lit de douleur. Et ils blasphémeront , ils diront que la vie est un sarcasme amer , un songe ridicule. Leur cœur se fermera à toute joie, — et les malheureuses femmes qui les auront rendu ainsi , s'écrieront qu'ils sont sans âme , qu'ils n'éprouvent aucune ardeur , que leur nature manque de cette organisation nerveuse et exquise qui réunit les plus grands désirs de la matière aux plus harmonieux concerts de l'esprit.
Je veux bien admettre qu'il y ait encore un
très petit nombre de femmes vraiment dévouées , vraiment saintes et pures , vraiment intelligentes et dignes des âmes nobles. Mais par combien d'amours charnels et vulgaires nous faut-il passer pour rencontrer cet amour unique et sans défaut, cette passion céleste et voilée ! C'est donc une inexorable et fatale vérité , — chercher dans la vie réelle cet amour parfait et éterne1 , est une folie. Il n'existe
pas ! Le comprendre et l'apprécier est déjà
un immense et merveilleux travail de l'intelligence. S'il existe, peut-être, — cest dans l'infini.
Que faire sur la terre ?
S'il n'y a pas d'amour, — que faire?
Il y a bien encore des femmes assez honnêtes, assez décentes , assez sincères pour ne jamais
avoir plus d'un amant à la fois. Mais combien de fois en changent-elles ?
L'amour qui approche le plus de la perfection , est celui que l'on éprouve pour une jeune fille pudique et chaste qu'aucun homme n'a jamais aimé. — Dites-le moi , ô poètes, rêveurs divins, — pourriez-vous aimer une femme que d'autres auraient possédée, et qui aurait aimé déjà ? — A vos yeux ce serait une créature déchue, et ce qu'elle vous inspirerait serait une inclination mesquine, étroite, — et une grande pitié.
N'appelons donc pas honnête la femme qui aime deux ans un homme, deux jours un autre, et quelques mois un troisième amant. — Non! la femme honnête est celle qui n'aime qu'une fois , sans vanité , sans argent , sans orgueil ,
avec dévouement et patience. De même que le galant homme n'est pas le Monsieur au visage ovale, au nez aquilin , aux traits réguliers, aux manières polies et aux cheveux soigneusement bouclés , qui offre volontiers son bras. Le galant homme est l'amoureux modeste , empressé, prévenant, délicat et discret, qui cherche à cacher son amour et à en savourer les délices en secrot. C'est l'homme à genoux , muet, en adoration.
Aussi l'homme qui sera béni au ciel n'est pas celui qui a tenu dans ses bras le plus grand nombre de femmes robustes et avides de plaisir. Celui-là sera sans souvenirs,— il aura trop possédé et jamais aimé.
L'homme chéri de Dieu sera l'amant simple et sans orgueil , que les gens de ce monde
auront traité d'insensé, de rêveur , et que les femmes auront raillé 5 — ce sera le jeune homme qui sanglotte aux pieds de l'unique femme qu'il aime, qui, lorsqu'il baise ses lèvres, lui fait mille serments d'amour vrais et durables, et sent l'infini lui entrer dans le cœur
Les heureux au ciel sont ceux qui ont chanté avec les oiseaux, qui ont aimé avec les Anges et prié avec la nature.
Médéric et Marie étaient du nombre de ces âmes exceptionnelles qui savent aimer.
Leurs cœurs avaient desjdésirs comme leurs corps.
Les deux amants intelligents rêvaient un bonheur noble et calme.
Marie était bien digne de Médéric !
Croyez-vous qu'il suffise qu'une femme soit belle pour être digne d'un amant dévoué?
Croyez-vous, par exemple, que la femme qui cache des intrigues sous l'officieux manteau du mariage, soit digne d'amour ?
Toujours est-il que Médéric était tout entier à Marie.
Si parfois une pensée étrangère à sa passion venait traverser son cerveau, cette pensée était pour sa mère et pour le pauvre petit village de Mulhortès qui avait vu ses premiers rires , ses premières larmes, les chagrins et les joies de sa tendre enfance.
Le souvenir «l'une mère.
Médéric, pauvre enfant des bois et des campagnes , habitué à sentir le vent soulever ses cheveux, à voir, tous les jours, se lever et se coucher le soleil , se demanda s'il y avait des trésors capables de remplacer , pour lui , la petite maison grise de Mulhortès que la lumière inondait de tous côtés , les rivages de la mer
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mouillés et blanchis par les éternels embiassements des vagues , et les bruyères fleuries qui avaient secoué leurs parfums sur son berceau.
Les souvenirs de son enfance heureuse inondaient son âme de leurs mélodieuses poésies.
Il revit , en idée , la tour mystérieuse dont l'architecture lui avait toujours semblé bizarre et fantastique comme un rêve , et les enfants qui jouaient à ses pieds ; puis passa devant lui son père fumant sans beaucoup de souci, suhide quelques figures connues; après eux, la population entière de Mulhortès, chantant, dansant, médisant, caquetant par groupes, devant la porte, à la fin du jour; et sa mère regardant tristement le couchant pour s'assurer qu'aucune tempête ne le meuaçait#
O hideuse misère ! n'as-tu pas de honte de te cramponner ainsi à d'honnôteâ gens ? — Servantes.—
Comme Médéric vivait ainsi d'une double vie, M. de Cusbienne revint. — Il essaya de faire sa cour à Marie, mais elle le reçut froidement.
Les femmes ont un instinct prodigieux; — Marie devina les intentions de son père; sa
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grande âme se révolta, et elle jura de n'être jamais l'épouse de Cusbienne.
Julia dit un jour à Marie : — Marie, depuis quelque temps tu parais toute autre, serait-ce que tu aimerais?...
— Oh! non, ma chère amie, répondit Marie en riant et en maîtrisant son émotion. Et ses yeux brillaient d'un éclat qui cachait une douce larme. — Julia qui était femme du monde, devina, mais ne rien.
Médéric écrivit à Marie , — toujours ;.:vec ce même ton que prend un amoureux de vingt ans.
« Merci, merci, de l'espoir que vous me don- .nez. Mais, que suïs-je, hélas! pour oser prétendre m'élever jusqu'à vous?.. Rien, qu'un pauvre artiste.
« Et pourtant je sens dans mon âme mille émotions nobles. Mais toujours je finis par revenir à moi-même, et alors j'envisage ma nullité sociale, car je suis orphelin.
< Fatale ambition de mon père qui rêvait pour moi le bonheur, et me fit donner une éducation distinguée! Aujourd'hui elle ne me sert qu'à comprendre l'immensité de ma douleur.
« Et si encore avec cette éducation je pouvais vous offrir un nom digne du vôtre, qui fit oublier aux yeux de votre père mon peu de fortune.
« Hélas! je reste seul au monde, comme la colombe sortie de l'arche, je me perds et ne vois pas de refuge.
« Peut-être qu'un jour vous verrez ce nom
dont vous vous jouez follement, vous le verrez briller d'un rayon de gloire.
« Mais avant j'ai bien à souffrir encore. — Triste espoir que la souffrance!
« Cependant votre image sans cesse présente à ma pensée, me soutient comme une céleste inspiration.
« Soyez sans raillerie, ma jeune fille,
car mon âme ne pourrait résister à la douleur d'être votre jouet et se briserait.
« Vos railleries seraient comme autant de coups de poignard, et les blessures seraient mortelles.
« Oh! plaignez-moi plutôt, car mon àmc n'était pas faite pour vivre ainsi , mais elle dévore toutes les humiliations qu'on lui fait,
parce qu'elle est devenue humble comme un pauvre.
« Si vous saviez combien les artistes et les poètes ont à souffrir; obligés de gagner péniblement leur pain de chaque jour au milieu des dédains et des caprices des sots , — dont ils sont les tristes esclaves !
« Pauvres artistes et pauvres poètes !
« Notre pensée la plus intime à nous, la poésie de nos chères rêveries, la jeune iille de nos songes, nous sommes forcés de la vendre pour vivre, nous la prostituons à la foule ; — aussi nous vivons isolés et maudits, car les hommes sont jaloux de notre talent, et les femmes n'osent pas nous donner leur âme, de peur que nous ne la vendions avec les antres.
« Voilà notre sortà'nous.
4S2 MÉDÉÏIIC.
« Ainsi noire vie se consume à aimer sans retour, notre âme s'use à la souffrance, et nous mourons jeunes et par le cœur.
« Déjà je sens en moi cette douleur profonde qui mine les grandes âmes, et je sens que je serai toujours malheureux.
« Adieu mille fois, mon ange; — je voudrais que vous puissiez lire dans mon cœur, pour voir combien il y a d'amour, de grandeur et de fierté.
< Adieu, pardonnez-moi ce que j'écris. — Mon sang est glacé, ma tête est froide...
« Adieu encore, je voudrais pouvoir vous entretenir toujours.... — Oh! si vous vouliez, mon cœur reprendrait sa vie et mon imagination sagaité...
iiiDÉRic. 183
«Mais, hélas! je ne suis rien, moi. Quelle horrible destinée !
c Une pensée me déchire; peut-être rirezvonsdemes douleurs?... Oh! pitié, pitié, car je souffre ! . . .
« Non, vous êtes bonne et vous ne rirez pas du plus pauvre et du plus obscur de vos serviteurs.
« Médéiuc. »
L'amour delà jeune fille grandissait, — son âme douce et bonne fut affectée, et elle pleura en recevant la lettre que vous venez de lire..
Elle lui répondit :
« Si cela dépendait de moi, je vous dirais : — \ encz à moi, fils de ma pensée, je veux vous arracher à la domination de l'homme qui trafique de voire intelligence et de votre talent, je
1&! MKDÉRIC.
veux que vous partagiez mon sort. Je vousdonne mon âme.
t Au lieu de travailler pour vivre, vous laisserez les roses de votre pensée s'épanouir et s'effeuiller d'elles-mêmes, et vous ne les arracherez plus lorsqu'elles sont à peine écluses. Et vos élans les plus brillants, vous les garderez dans votre âme, pour les méditer et les épurer, jusqu'à ce qu'ils soient mûrs et parfaits.
« Mais au lieu de cela, je suis pauvre comme vous, puisque ma fortune n'est point encore à moir
« Cependant je me révolterai contre un acte inique; — personne ne pourra forcer ma volonté, et je ne serai jamais l'époux d'un autre que de vous, — car je vous aime.
« Marie. >
Amour, amour, — tu es la brise qui rafraîchit, le soleil qui réchauffe, tu es la voix qui console, la caresse qui charme et soulage, — tu es la foi qui prie, la main qui fait l'aumône.
Amour, c'est toi qui donne la vie à notre cœur, c'est toi qui fait vibrer l'harmonie tou-
chante qui est en nous. — Aussi tu fais rêver certaines imaginations à ces mystérieux harems où sont cachées tant déjeunes femmes de l'Orient.
Médéric, plus modeste dans ses goûts, — rêvait à Marie et pour Marie. — Tout dans sa vie se rapportait à elle. — Il se fut ouvert les veines pour lui donner son sang, il eut arraché son cœur de sa poitrine pour le mettre à ses pieds.
Aussi s'empressa-t-il de peindre avec enthousiasme cette nature, ce château où il était si heureux; — et cette grande poésie qui l'inondait se répandit sur son œuvre.
Médéric était bien le plus heureux des hom- - mes d'être autant aimé! — Il appréciait cette félicité, et il rendait à Marie son amour au centuple.
MÉDÉ1UC. 187
La chambre qu'il habitait était située vers la partie sud, tandis que celle de Marie était du côté du nord ; il y avait par conséquent pour aller de l'une à l'autre, en dehors, à traverser une partie du parc.
Médéric, ému, silencieux, faisait ce trajet ; — il passait des heures entières dans le parc, caché derrière un massif de charmilles, à regarder la fenêtre de la chambre de Marie. — Il épiait avec avidité les moindres mouvements de son ombre sur les rideaux, et sa respiration était inégale, oppressée ; — puis lorsque la lumière s'éteignait, il regagnait légèrement sa chambre, où il pensait encore à elle.
11 recommençait ce manège tous les soirs; il lui eut été impossible de prendre un instant de repos sans avoir goûté ce chaste et simple bonheur.
Nous sommes bâtis très originalement 5 — si nous sommes riches nous jouissons rarement des vrais plaisirs du cœur. — Si nous sommes pauvres notre âme s'exalte et se sent susceptible d'accomplir les Lâches les plus élevés.
Il semble que Dieu ait voulu récompenser les faibles en leur donnant une force morale nécessaire poui lutter contre la puissance de la douleur, et susceptible de violentes passions.
C'eût été un charmant spectacle de voir ces deux enfants s'aimer si admirablement bien.
Depuis qu'il se savait aimé, Médéric était plus qu'un homme, — il avait trouvé dans le cœur de Marie une autre vie, une autre nature. Leurs âmes devaient s'éle\er, se joindre, se confondre comme deux gouttes de rosée.
Espièglerie» dn chien Tronve%
Il vous souvient que Médéric avait un compagnon, un ami discret, fidèle en tout temps.
Pendant que son maîtreemployait ainsi son temps, le brave Trouvé s'occupait avec acharnement de poursuivre les lapins du parc.
Trouvé n'était pourtant pas un chien de chasse; — c'était une bête mince, efflanquée,
J90 HÉDÉRIG.
haute, modeste et humble vis-à-vis des chiens du château, parce qu'il possédait le sentiment des convenances et savait qu'il n'était pas chez lui. C'était un chien magnifique et intelligent, — avec de beaux yeux noirs taillés en amande, et un museau allongé.
Il est vrai qu'une fois sa patience s'était lassée, il avait montré les dents et s'était révolté contre le despotisme de ses hôtes qui voulaient le tyranniser. — Depuis lors ils se montrèrent plus hospitaliers.
Le chien Trouvé était un animal très intelligent'; '■ — en beaucoup de points il ressemblait à son maître, même noblesse de cœur , même grandeur de sentiments.
Je pense que la physiologie du chien peut être appliquée à la psycologie humaine.
MÉoimc. 191
Tel homme, par exemple, qui a pour chien un petit être galeux et mal bâti, sera un pauvre contrefait de corps, de cœur ou d'esprit.
Le bouclier a pour compagnon un dogue, Le militaire une bête robuste, courageuse et jaune;
Le maquignon un chien adroit, agile, astucieux 5
L'artiste un chien comme Trouvé, un chien bâtard, poli, méconnu, solitaire;
Le berger un chien maigre, noir, actif;
Le boutiquier un chien borné, propre malhonnête;
La petite maîtresse, un épagneul, une jolie créature délicate, coquette, élégante et parfumée, — qui s'appelle Fida;
102 MÉDÉaic.
La vieille fille un carlin âgé, gourmand, débauché, irascible, glouton, indécent, malpropre, infecte et méchant.
Le chien Trouvé s'amusait aussi à dévorer les poules de la basse-cour, sans pudeur et sans égard à la bonne réception [qui lui était faite.
J'ai honte pour lui de vous l'avouer. — Les gens graves ont le droit de lui reprocher de n'être pas assez sérieux et de trop s'adonner à la culture de ses talents d'agréments.
Pauvre Trouvé/ Pourquoi n'était-il qu'un chien, tandis qu'il y a tant d'hommes plus bêtes, plus méchants, plus avares et plus courtisans que lui?
J'empêchR mon corveau de sr moisir.
— MAcnuvEL.—
Moilôric à Mario.
« Un instant, lorsque j'ai reçu votre lettre,
j'ai cru au bonheur; — puis j'ai vu que ce
n'était qu'un espoir vague et fugitif. Mais une
idée m'est venue. Si je deviens jamais riche ,
je me présenterai devant votre père , et je lui
dirai:— Votre fille m?aime, je ferai son bonheur,
je suis riche.
« Oh! nous serions bien riches sans fortunetous deux !
« Alors je me suis souvenu d'un vieil oncle qui fait le nabab en Amérique, à Rio-Janeiro.
« Cet oncle est riche, il n'est pas marié ; — hier encore j'ai reçu une lettre de lui , il m'invite à partir, je vais aller le retrouver.
« C'est ma seule ressource , mon seul espoir-, et Dieu m'aidant, j'espère réussir.
« Je ne demandais qu'une chose, votre amour ; je l'ai, je suis heureux et fort. — J'ai du courage, je veux me faire un nom, j'espère, je crois en Dieu , et ma poésie me revient.
« Car tu es l'ange de mes destinées ; — ton bonheur fait ma loi, et ton souvenir remplit ma pensée. »
Médéric était plein de bonheur. — L'espérance s'était logée entre le crâne et la peau de sa tête.
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Femme , je n'avais qu'une destinée noble sur la terre , c'était d'aimer.