CHAPITRE VIII
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Le lendemain, il se remit an travail à Thenre accoutumée. Sa mère et Maze lui demandèrent de conter sa visite ; il répondit simplement que Lisée se portait bien et qu'elle leur envoyait ses respects. Mme Ferrard vit qu'il ne voulait point parler et ne le tourmenta pas.
Jusqu'à la fin de février on ne retourna plus aux champs. Les domestiques battaient l'avoine, travaillaient les fumiers, disposaient le blé pour la halle.
Médéric avait des loisirs.
Subitement pris du désir de s*instruire, il rouvrit ses livres et s* enferma des heures entières pour travailler.
Le parloir du couvent, avec son tableau d'honneur et ses sanguines, l'avait frappé comme une chose extraordinaire, magistrale. Il y associait la chère image de Lisée en sarreau d'écolière.
Il se rappelait une petite tache d'encre au bout de ses doigts effilés, à l'endroit où la plume touchait l'ongle. Il l'évoquait, courbée sur une page blanche, dans le demi-jour des salles. Elle suivait d'un œil attentif la pente de l'écriture et ne s'arrêtait que pour lisser ses cheveux. Parfois, elle levait la tête et rêvait.
Sans doute elle songeait à lui.
Et il reprenait sa lecture, les sourcils froncés par Teflort, comme un homme qui peine à labourer une terre en friche.
Un soir, après souper, il alla chez M. Ga-
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mus demander des livres. Ceux qu'il possédait étaient trop enfantins ou dépareillés.
L'instituteur le reçut avec une importance aisée. Son bureau était encombré de circu-
laires qu'on venait de lui envoyer du Havre. C'était une profession de foi républicaine et progressiste. Camus s'occupait à mettre les imprimés sous bknde, pour les expédier aux personnes influentes de la circonscription.
Un buste de Béranger décorait l'étagère.
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Camus rhonorait comme c mi lare > et pensait sous ses yeux.
Il descendit quelques volumes soigneusement alignés sur une tablette et les recommanda à son ancien élève.
C'étaient la morale civique, le catéchisme
<ln Volney et une physique récréative rédigée par une de nos a: illustrations pédagogiques ».
— a Et maintenant, comment se portent vos amours? »
Médéric se plaignit de longs retards qui l(î faisaient « durer ». Sa mère lui opposait a loi; il aurait voulu la connaître.
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— « Mais rien n'est plus simple! d
Et le magister, açrès avoir mouillé son doigt et feuilleté son code, tomba sur le titre qu'il cherchait :
— « Article 124. — L'homme avant dix- <jc huit ans révolus, la femme avant quinze « ans révolus, ne peuvent contracter ma- « riage. » Quel âge avez-vous? »
— a: Dix-sept ans. »
— « Encore trois cent soixante-cinq jours de patience. Je me trompe, soixante-six, Tannée est bissextile. ^
L'amoureux soupira.
— « C'est bien dur! »
Et il songeait à la lenteur des jours qu'il avait vécus seul, dans l'espoir de ce bonheur, sans cesse reculé comme un mirage.
— « Attendez, il y a autre chose. >
Et, tout fier d'étaler son érudition, Camus continua :
— « Néanmoins, il est loisible au Roi (ou
la
'MÊDÊRIC £T lisêe
au « Président de la République) d'accorder des « dispenses d'âge pour des motifs graves » . Voih\ ! avez-vous des motifs graves? »
— « Mais, par exemple, quand on s'aime bien... »
Camus éclata de rire. Cette naïveté l'amusait énormément, et il murmura dans un glapissement:
— « Parbleu! Fléchissez la loi; elle est femme ! ))
AprCs les gelées, les giboulées se succédèrent. Elles hachèrent le chaume sur les toits, l'herbe dans les cours. Les bêtes beuglaient tristement dans les é tables, et la chênée gémissait comme un orgue sous l'effort du vent.
Aux jours gras, des enfants d'ouvriers de-
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mandèrent à dire une farce qu'ils promenaient par les fermes. Ils la débitèrent dans la grange, sur les tréteaux du pressoir. On les renvoya avec des crêpes de sarrasin et un panier d'œufs.
Le vendredi de la Passion, on reçut une lettre du Havre. G'éait la supérieure qui écrivait. La fièvre scarlatine s'était déclarée aux Ursulines. On renvoyait les élèves, et Mlle Maze partirait avec ses compagnes.
Ce fut une joie immense, désordonnée, enfantine. Lisée revenait avec le printemps. On remettrait la rallonge au' guéridon d'acajou;' on reverrait des fleurs dans les vases de la salle, des sourires sur les visages. D'un seul coup la tristesse était balayée, la vie élargie, les cœurs réchauffés.
En l'absence de Maze, qui suivait lesfoires du Calvados, Médéric. voulait prendre le bac et partir sur l'heure pour le Havre. Dix fois le jour il montait dans la chambre de
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Lisée et s'enivrait des préparatifs du retour.
Les premières senteurs de sève entraient par la fenêtre ouverte; le soleil éclairait Fédredon rouge, et le Christ perdu dans la fraîcheur des rideaux. Les panneaux de Tarmoire brillaient comme des glaces, et, sur la table, dans une cage de buis, le mauviar qu'ils avaient élevé sifflait l'avril.
Le dimanche des Rameaux, après vêpres, Médéric partit sur la route d'Épou ville, audevant de la guimbarde.
Il s'arrêta pour attendre près du Pont-au- Moulin, au bas de la descente.
Soudri, nu-tête, cailloutait au soleil. Ils causèrent de la démission d'Angamarre et de l'élection de Camus qui devait avoir lieu dans la soirée.
Les manœuvres de la dernière heure indignaient le vieux soldat.
— «: Depuis ce matin ils sont attablés chez Petitpas et sous les tonnelles du Grand-I-
Vert. C'est M. Camus qui régale. Le gardechasse du Bac Ta vu faire un cent de dominos avec les adjoints. »
En haut de la côte la diligence parut.
Le cantonnier posa son marteau pour saluer Mlle Lisée.
L'omnibus arrivait dans un nuage de poussière. A présent il était si proche, que l'on pouvait distinctement reconnaître les figures. Le coupé était plein; sur la banquette trois gars en blouses bleues soufflaient dans des mirlitons. Blondel, qui avait son compte, dodelinait sur le siège.
Médéric lui fit signe d'arrêter, ouvrit la portière et regarda dans la voiture.
Toutes les tètes se penchèrent; du fond de la guimbarde quelqu'un cria joyeusement :
— « Bonjour, monsieur Ferrard ! »
Et un enfant qui tétait se mit à crier.
Pourquoi revint-il coller à la vitre du coupé ses yeux brouillés de larmes, comme
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s'il n'eût pas vu tout à Theure qu'elle n'était pas là, et qu'il pût espérer l'y trouver maintenant?
Il descendit du marche-pied et demanda :
— « Vous n'avez pas de commission pour nous? »
Blondel fouilla dans sa sacoche :
— « Je n'ai qu'une lettre pour M. le curé. i>
Puis, ayant touché sa casquette, il secoua ses guides.
Médéric s'en retourna par la grand'route.
Sa mère, qui l'attendait sur les marches, lui fit signe de loin avec son ombrelle.
— d Eh bien, et Lisée? »
— « Pas de Lisée. »
Il avait le cœur très gros, une honte obscure de sa déception, beaucoup de tristesse dans les yeux.
Mme Ferrard lui prit le bras.
— « Grand enfant ! Il ne faut pas se dé-
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soler pour si peu. Lisée aura manqué la voiture, elle arrivera demain. »
Tout en marchant, elle babillait pour le distraire.
— « Et moi qui vous avais préparé des kerlés, tu sais des kerlés de Lorraine, dont vous
étiez si gourmands quand vous étiez petits ?
Tu leur feras honneur, au moins? »
Il promit d'essayer; mais, malgré sa bonne volonté, la joie de leur petit souper se glaça en face du couvert immobile, de la serviette pliée.
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Gomme Mélina desservait, l'abbé Brentôt poussa la barrière. On le croyait à Manéglise, où Ton célébrait TAdoration Perpétuelle, et Mme Ferrard s'étonna.
— « Vous ici, monsieur le curé! votre cheval boite donc toujours? »
Le bonhomme lui parut si triste, qu'elle s'arrêta, prise d'une inquiétude et regarda son fils. Il était tout pâle et dit en tremblant :
— € C'est la lettre, n'est-ce pas? ï>
Puis, comme l'autre, la figure inclinée sur son rabbat, ne répondait rien, il demanda plus bas :
— « Elle est bien malade? »
A ce moment-là une bête enfermée mugit au fond des étables, et un souffle descendu des rideaux claqua la porte.
— « Pauvres petits ! » dit le prêtre d'une voix brisée.
Alors Médéric tomba à genoux, la figure dans la nappe.
Il avait compris.
Gomme il fallait avertir le père de Lisée, un goiijar courut au télégraphe de Montivilliers : il devait revenir par Manéglise et annoncer aux ecclésiastiques du canton que
Tabbé Brentôt passerait toute la nuit à FAbbaye.
On avait monté Médéric jusqu'à sa chambre, et il s'était couché sans lutter. Ayant longtemps sangloté, il sommeillait, secoué sous le drap, par le hoquet des larmes. Sa
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mère pleurait contre le bois du lit; bréviaire en main, le curé allait et venait dans la pièce.
Vers neuf heures du soir, un battement de tambour le tira de sa torpeur, et Médéric demanda pourquoi Ton roulait.
C'était le garde-champêtre annonçant aux habitants de Rolleville l'élection de Camus,
en remplacement d'Angamarre, démissionnaire.
Médéric s'accouda sur l'oreiller. Les larmes qu'il avait versées séchaient au bord de ses yeux. Se sentant plus calme, il lut la lettre.
Le médecin du couvent faisait part, brièvement, du « décès » de Mlle Maze.
MÉDÉRIG ET LISÉE
Une scarlatine maligne s'était déclarée, compliquée d'angine. La malade |était morte en trois jours, par étouflfement. Au bas de la page la supérieure avait tracé quelques lignes d'une écriture élégante, où elle fixait
l'inhumation au surlendemain et invitait le père pour ce jour-là; — la règle des Ursulines interdisant aux hommes l'entrée de l'infirmerie.
Médéric dit à sa mère :
— « Tu l'enseveliras dans son voile de pre-
mière communion, et tu mettras mes habits sous ses pieds.
Puis il s'étendit sur le dos et ne parla plus.
Une douceur infinie descendait du ciel étoile, et la lune, qui montait en éclairant la façade, faisait pâlir la lampe.
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