‹ Médéric et LiséeChapitre 17 sur 18 · SUR L.V ROUTE DE I.A VILLE · texte numérisé non relu

SUR L.V ROUTE DE I.A VILLE

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allèrent dans leurs villages, après avoir reçu le gigot et la « part à dieu ». Médéric ne dormit pas de la nuit, se leva tôt, et se rendit dans le potager pour cueillir un bouquet.

La terre gelée brillait d'un éclat vitreux, des baguettes de poirier s'effilaient en quenouilles, fragiles et nues. Au pied des cassis, quelques roses de Noël s'épanouissaient. Il en fit une botte, maladroitement serrée dans des rameaux de buis, et descendit au devant de la diligence, sur la route.

M. Camus, installé dans le coupé, lui fit signe avec son journal.

— « Vous allez au Havre? Quelle heureuse coïncidence. Je vais vous faire une place à côté de mon carton à chapeau. 5>

Camus portait une calotte pour voyager, — comme les Anglais.

Les sabots des trois bêtes résonnaient sur la chaussée éblouissante. Blondel, piqué par le vent froid, faisait claquer son fouet.

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Le magister se récriait à chaque ornière.

Il aurait voulu profiter du dégel pour « engraverles chemins de grande vicination ».

Et il blâmait l'incurie du maire.

A mesure qu'on approchait de la ville, Médéric se sentait envahir par une vague tristesse. L'étourdissement du bruit, la solitude dans la foule, le défilé des visages inconnus l'inquiétaient. Et puis, comment allait-il retrouver Lisée? Les histoires de Camus lui revenaient dans la mémoire.

Avait-elle gardé comme lui le souvenir des jours passés? Avec quel regard lui tendraitelle la main ?

Ils venaient de gravir la côte d'Harfleur, et la ville commençait par les faubourgs.

Blondel s'arrêta devant un cabaret de rouliers, intrigué par un rassemblement.

Des passants stationnaient devant l'étroit corridor où une bière était posée sur deux chaises, avec un drap blanc, une

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croix d'argent et un goupillon d'eau bénite.

— « Qu'est-ce que c'est? 3>

— « Rien du tout, La fille de Vidal qui est morte. »

Et il ajouta avec un clignement d'œil :

— « En voilà une qui s'est amusée ! y>

— « Jeune ? »

— « Dans les vingt-cinq ans. >

— € Jolie ? »

— « Je peux vous le dire ! »

Et comme Camus, très allumé, se penchait pour avoir des détails, Blondel lui conta une histoire à l'oreille.

— « Non, vraiment ? d

— « Parole d'honneur. »

L'instituteur souriait en essuyant ses lunettes.

Il regrettait de ne pas l'avoir connue.

Médéric se détourna. Le cynisme des deux bonshommes l'écœurait. Il n'avait pas mangé le matin, il se sentait la tête vide, et,

comme dans un cauchemar, des idées l'obsédaient.

C'était rimage de Lisée dans un cercueil, une main pendante, les cheveux débordant le couvercle, des lumières autour. La vision était si intense,'que le contact de la vitre lui donna le frisson.

A présent, la diligence sautait sur le pavé au milieu des tramways et du bourdonnement des fiacres. Blondel surveillait Tattelage, et le bavardage de Camus se rabattit sur son voisin.

— « Je vous conseille de visiter les docks.

C'est grandiose, comme à New-York. Il y a encore l'Aquarium et le Sémaphore. On m'a dit qu'aux grandes marées les gens qui vivent là-dedans restaient plusieurs jours sans communication avec la jetée. C'est très curieux. »

Il se sentait des aspirations contemplatives, des fringales de liberté. Il aurait voulu

DEHRIÈRE UNE QRILLR BL.INCHB ON APERCEVAIT UNE PORTE SURMONTEE D*UNE CROIX

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habiter dans un phare, naître en Amérique.

La diligence s'arrêta au pied d'une allée couverte, qui montait vers la côte entre les jardins. Au fond, derrière une grille blanche, on apercevait une porte surmontée d'une croix. De chaque côté un jardinet fleurissait, défendu par une chaîne. Blondel désigna la grille avec le manche de son fouet.

— « C'est ici. »

Médéric descenditmachinalement.il avait la tête lourde, les jambes engourdies, et il entendit à peine Camus qui lui criait :

— « A ce soir I dans la Cour du Brasd'Or! y>

A l'appel de la cloche, un pas traînant répondit dans une allée sablée, et une vieille figure parut au judas.

— € Qui demandez-vous ? »

— « Mademoiselle Maze. »

— « Ce n'est pas le jour du parloir. ï> Médéric était si ému, qu'il eût été presque

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heureux de s'en aller. Pourtant, il dit timidement :

— « Je viens de la campagne pour la voir. y> La tourière l'examina d'un œil soupçonneux. Son air honnête, son houquet hlanc la rassurèrent.

— « Entrez toujours. On va tâcher de la faire descendre. »

Ils traversèrent un jardin et une cour. Des l)alles de peau pourrissaient dans les rigoles.

Il et des volants effiloqués pendaient aux sycomores, par des bouts de corde. Derrière la maison ondulait le parc.

On l'introduisit dans un parloir, coupé d'un grillage claustral. Des banquettes de cuir faisaient le tour de la salle ; des dessins décoraient les murs. Au fond, une vierge en

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plastique découvrait son cœur que Tartiste, par respect, avait doré.

Un pas léger, le glissement d'un rideau sur une tringle, et Médéric entendit de Tautre côté de la grille la voix de Lisée qui disait :

- « C'est toi ? y> Son premier mouvement

fut de lui tendre les bras ; mais il s'arrêta, devinant la présence d'une étrangère, dont il entendait le chapelet frôler les rideaux^ de serge.

Est-ce qu'il n'allait pas la voira lui tout seul, lui parler à l'oreille, se payer d'une étreinte de toutes ses angoisses, de toutes ses solitudes, de toutes ses larmes pleurées, les yeux dans l'oreiller, la nuit ?

— « Approche, Médéric, n'aie pas peur. »

Il la voyait à travers un brouillard.

Gomme elle était changée en quelques mois ! Grandie, pâlie, les cheveux relevés par un peigne, en racines droites, la taille perdue dans un sarreau sans ceinture. Elle avait beau lui sourire, il ne la retrouvait pas ! Il se sentait Tair d'un enfant auprès d'elle, et il lui sembla qu'un trou s'était creusé entre eux.

La tourière le regardait ébahie. A la fin elle lui poussa le coude.

— « Avancez donc, monsieur. Elle ne va pas sortir. »

Il s'approcha du guichet, il était très pâle.

— « Gomment vas-tu, Lisée ? »

Elle répondit :

— « Et nos parents ? »

Ils causèrent ainsi, comme des indifférents qui se croisent au bord d'un chemin.

Elle demanda des nouvelles du curé, d'Angamarre, du sacristain et de ce « pauvre Bourru».

Il dit que l'hiver était froid et que les brugnons avaient gelé dans le potager.

— «Tous?ï>

— « Tous, ainsi que le plant de fraises le long du mur. i»

Et pourtant elle s'écoulait, cette heure qu'il avait tant rêvée, lorsqu'il rafraîchissait sa fièvre à imaginer cet avenir. C'était une promenade au fond d'une allée perdue, des souvenirs évoqués, des espoirs permis, un tête-à-tête de baisers, une ivresse de couple amoureux, égaré sous les ramures hautes, comme dans un paradis terrestre.

Il aurait voulu fermer les yeux. Il faisait de grands efforts pour nouer entre elles des phrases banales. Elles se succédaient sans se répondre, et, à chaque instant la conversation tombait. Alors il n'entendait plus que la bataille des moineaux autour d'une croûte, le bruissement du chapelet contre les barreaux, et la voix de son pauvre amour.

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sanglotant au fond de son cœur comme une musique lointaine.

Midi sonna.

C'était l'heure du réfectoire ; les couloirs s'emplirent de murmures et de pas.

Ils se dirent adieu.

Lorsque Médéric se trouva .\^. dans la rue il avait encore son \ ^, i boucpiet à la main. Ne sachant

qu'en faire, il le jeta.

^ ■ Il passa toute la journée dans la cour du Bras d'Or, attendant patiemment

le départ de la voiture, et il monta sur la banquette pour échapper à la conversation •de Camus, qui l'obsédait.

Le jour était bas; la nuit tombait sur la campagne. Il regardait l'ombre des chevaux projetée par les lanternes galoper sur les mètres de caillou.

La succession monotone des arbres et •des poteaux l'étourdissait.

Il ne pensait plus.

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