‹ Médérine (volume 2)Chapitre 20 sur 30 · UNE FEMME A LA MODE · texte numérisé non relu

UNE FEMME A LA MODE

Cl les i»laisirs. une occasion de se inoiitrcr ! Sa (oiletlc ne fut plus ni le ciiasle vêlement de la femme modesle. ni la gracieuse parure d'une femme aimée, encore moins la négligence pleine de charmes de celle qui s'oublie pour penser à un autre. Ce fui d'abord cl à toul prix le luxe, la vanilé, la magnificence et l'éclat; puis des idées bizarres, des recherches piquantes pour ranimer constamment l'attention fugitive ; enfin toutes les facultés de son intelligence, toutes les heures de sa journée furent consacrées à fixer cette insaisissable puissance, aussi impossible peut-être à définir qu'à conserver.

Qui pourrait dire en effet comment et pourquoi on devient une femme à la mode? Quels sont les moyens, quel est le but ? Est-ce avec l'éclat de la beauté, ce seul pouvoir incontesté de la femme? Non, car souvent la plus belle reste inaperçue. Estce avec l'esprit, cette force invisible qui soumet toutes les autres? Non, car souvent il manque à la reine que le monde a choisie. Est-ce le rang, cette supériorité que l'orgueil n'admet plus, qui attire la di\inilé moqueuse? Non, car elle n'a jamais reconnu cette supériorité et on la vit déserter les palais pour le boudoir de Ninon. Est-ce ro[)ulence qui l'attache? Non, car la mode capricieuse jette parlois sans respect le riilicule jusque sur cet or brillant qu'étale à plaisir la vanité. Il n'est donc point de moyen certain pour l'atteindre, point de règle pour la fixer.

Si c'est iiarliculièremenl en France, ce n'est pas

)Xi< l.^K FEM1IK A l\ MOUE.

('xrlusi\riiii'iil à l';iris rf dans le ^raiid monde f|uc iKiil ci'Uc plaiiU- curieuse el \;iiiée : eliaque suciélc, chaque pioNince, chaque \ille, ^^landc ou pelilc , voit léguer (|uei(|ue l)iillaiil(' (iélinièiie, oxerçaiil un despotique enq)ire sur la loilelte des personnes qui l"a|)pi(ichenl , ou le co'ur des houilues qui l'enlourenl. Jià , connue à l'aris, les unes ont reçu ce rôle d'un caprice du sori ; les autres ont eu le caprice de s'en emparer, soit pour échapper à l'ennui et jjour user une activité toujours sans em|)lui dans la vie d'une Cemme, soil pour tromper peut-être par l'apparence de l'amour leur cœur elTrayé de la réalité, soit aussi parfois |)0ur venger leurs belles années déjeune fille, que la pauvreté livra au dédain de ces hommes dont la vanité cherche la jeune femme qui prend alors sa revanche !

A côté de toutes ces favorites de la mode, il y a aussi des victimes, femmes malhabiles ou malheureuses, courant les chances des usurpateurs maladroits qui visent à la puissance sans l'atteindre, el ne recueillent de leur folle entreprise qu'un ridicule ; car nul n'a pu fixer les règles de ce jeu dangereux où avec tant de chances de perdre on en a si peu pour gagner !

Aussi tout fut-il employé par P^nima pour réussir, et faute de certitude sur les moyens rie conserver la faveur de la mode, elle n'en voulut omettre aucun : parents, amis, fortune, tout fut sacrifié à cet insatiable désir de briller. La vanité, l'orgueil,

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régoïsinc, clouff'èrerit la seiisibililé, l;i tendresse . la bonté. Si Emma eût perdu son litre de femme à la modo, il ne lui serait donc plus rien resté.

Et sa pensée s'égarait dans des réflexions infinies. Jamais ministère voyant une majorité douteuse mettre son pouvoir en péril ne se jeta dans de plus vastes et plus nombreuses conjectures sur les causes de la défaite qu'il craint ou du triomphe qu'il espère; jamais des images plus diverses ne vinrent lui présenter un plus grand nombre de moyens de séduction à exercer sur les rebelles, de coups d'Etat à frapper sur les esprits avides d'événements, ou de faveurs légères à répandre sur les plus récalcitrants sans cependant compromettre sa dignité.

— Alapromenade le matin, au bal le soir, comme ils l'entourent maintenant tous! poursuit Emma. C'est qu'aussi le comte de Prades ne voit qu'elle ! Lui si dédaigneux , que toutes les femmes ont essayé vainement de le captiver! lui qui portait partout cet air ennuyé et indilTérenl qui excite toujours la coquetterie et la curiosité ! comment ne pas tenter de réussir où toutes ont échoué ; ne pas essayer de se faire aimer de qui n'aime que soi ; ne pas s'efforcer de distraire d'une occupation qui distrait de tout. C'est une lâche digne des plus audacieuses, car enlever un homme à l'amour d'une autre femme n'est rien , mais l'eidever à l'amour de lui-même ou bien à un souvenir inconnu, triompher d'une rivalité dont on ne peut dire aucun 1 16.

190 l'ÎXF, IKMMK A I \ >1(lf)E,

iii;il. l'aire iiiic iliu^^c iiiipdssihlc ciiliii . à la Iidiiiic lii'uiT. on |»('iil s'en iloimci' la iicitic C'cs! un hiil • ligruMle [f'iilor. cl ce hul. Alix l'avail allcinl sans y penser. Tonl le monde reinai(jiiai( ralleriliori que; lui donnait le ronilc. elle scnic scndtlai! ne pas le remarquer, el paraissait même le Inir. <e(|iii donnait à Ions ren\iede la cliercliei'.

Emma restait plon!i;ée dans ce labyrinthe de conjectures, car de riiomma^e (U' deux ou trois héros de salon dépeinl la place que le monde assigne à une femme, et elle avait attiré près d'elle tous ceuv qui disposent ainsi de la faveur de la mode, jusqu'au moment où Alix de Verneuil, en obtenant toute l'allention de M. de Prades, avait vu se lixer sur elle l'admiration générale.

La jeune rêveuse ne bougeait plus, elle était immobile et tellement préoccupée, que ce fut comme réveillée d'un sommeil [)rofond. qu'elle s'écria avec un vif mouvement de sur[)rise :

— Alix! vous ici !

(l'était en effet madame de Verneuil , brune piquante, à la figure expressive et animée, qui répondit en riant :

— Eii bien ! ne m'attendiez-vous pas i)Our la promenade? El ses regards surpris examinaient le négligé d'Emma, qui annonçait l'oubli ou le changement de leur projet.

— El vous conq)liez que j'irais, cl vous comptiez sans doute aussi que nous y rencontrerions >I. de Prades.

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Il y avait un dcclain plein (l'amertume dans l'expression de la comtesse. Alix ne répondit pas. Emma vit alors madame de Verneuil s'asseoir tranquillement comme quelqu'un renonçant à sortir : il lui prit une violente envie de disputer.

— l'uisque vous aimez le monde et les endroits où il se réunit, dit-elle, pourquoi donc avez-vous pris un prétexte hier pour vous dispenser de paraître à la soirée qui avait attiré chez moi ce que Paris offre de plus brillant ?

Alix sourit.

Après un moment de silence, la comtesse ajouta avec impatience :

— Dédaignerez-vous donc aussi de me répondre?

Madame de Verneuil resta encore quelques instants avant de parler, mais les yeux de la comtesse l'interrogeaient si vivement qu'elle (init par dire en riant :

— J'étais souffrante, réellement souffrante; puis...

— Puis?... reprit la comtesse presque colère.

— Vous le voulez. Emma, mais ne vous fâchez pas , répondit Alix toujours riante et maligne, je dirai tout. Moi, je ne comprends pas vos salons à la mode; le plaisir y ressemble tant à l'ennui que j'ai peur de m'y tromper. La dame du logis réunit, il est vrai . les femmes les plus aimables et les plus jolies, mais pour les placer bien parées et bien ennuyées autour d'un salon comme des portraits de famille. Là, elles écoutent, plus ou moins bien, de la musique plus ou moins bonne, dont elles ne se

souciciil giKMc. IVndaiil ce temps k'S liuiiiincs de l«>iir roiiii.iissaiicc. nilff^ncs Idin d'cllfs. «hins les pièces \uisiiies ou dans les pl.ices où ils ne peuvent les aborder . ne parlent qu'entre eux ou à la iiiailresse de la maison: ear l'ohli^aiion de f'riire les hoinieurs chez elle , d'accueillir chacun avec (pielqnes paroles de politesse, la tnel seule parmi les lemmes en rapport avec toutes les |)ersonnes qui remplissent l'appartement. Klle seule s'amuse, montre de l'esprit, de la gaieté, de la grâce, pendant (pic les autres femmes, immobiles, ne sont là que |)our servir de décoration à la pièce qu'elle joue toute seule au profil de sa société; et celle brillante fête ressemble plutôt à un |)iége qu'elle leur tend qu'à un plaisir qu'elle leur procure. Quant à moi. je fuis les amusements à la mode parce que j'aime à m'amuser.

Knima leva sur Alix des yeux malins; les deux jeunes femmes se regardèrent alors en riant, comme ces augures romains qui ne croyaient plus qu'à deux choses : leur adresse et la sottise des autres. Puis la comtesse dit gaiement, avec cette confiance qu'amène la cerlilude d'être comprise :

— \ai-je pas raison, puisque le monde n'admire que ceux qui se moquent de lui?

— 3Iais, conlinua-t-elle, que fais-jc de plus que les autres? On s'est toujours disputé la place partout. Dès qu'il y a eu deux hommes sur la terre, l'un a tué l'autre pour rester le premier. Depuis ce temps, il n'y a pas eu de triomphe sans victime. Et

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quand j'immolerais quelques vanités à la mienne... le grand mal ! Au resîe. il y a des femmes, qui, en voulant plaire à tous, cherchent encore à régner sans partage sur un seul ; et si Alix n'a point paru à ma soirée, c'est peut-être parce qu'un autre n'y devait point paraître, ajouta la comtesse d'un petit air railleur qui fit dire étourdiment à madame de Verneuil impatientée :

— Si je l'avais su, je me serais sans doute décidée à venir.

11 y eut un moment de silence. Alix rougit, embarrassée et inquiète de son étourdcrie. £mma comprit alors qu'un secret existait , et devina en même temps la possibilité d'en tirer parti.

— Je n'ai nommé personne , s'écria-l-elle en riant ; mais il parait que le comte de Prades est tellement présent à votre pensée que son nom répond toujours à la question qu'on fait à votre cœur.

— Quelle folie! dit Alix en éclatant de rire! Moi qui le fuis...

La comtesse reprit :

— On ne fuit que ceux qu'on craint... on ne craint quelqu'un que par haine ou par amour...

Alix n'écoutait plus, elle s'était levée et cherchait autour de la chambre quelque chose impossible à trouver.

Alors Emma, après s'être placée si adroitement devant la glace de sa toilette, que ses regards pou vaienl suivre tous les mouvements d'Alix, d'un air

l'J-1 HNt lEMMI. A l.\ MdlIK.

plein il'insoiiri.'inn- iiiiiliciciisr. coiitjriii.'i ;iiiisi en jou;iiiL avi'c les tKriids de s;i (•ciulnic :

— Le cornic de l'radcs csl licaii, spirituel inèiiie. ce qui est laïc de iinirc lenips. poiii' un lidinnie à la nmde. Les gens d'esprit inaitHctianI, au lieu de s'en prendre aux feinines. s'en prennenl aux f^ouvertieuients. La soeiélé y perd heaucdup d'un eùlc el n'y gagne pas grand'eliose de l'autre, niais erdin c'est comme cela; aussi quand il nous reste un homme d'espril d'une (igurc agréable, Dieu sait comme nous le gâtons; et M. de Trades est bien le plus gâté de tous, n'est-il pas vrai?

Alix ne ré|)(»ndiL pas, la comtesse reprit sans s'inquiéter de son silence :

— Accoutumé dès rcnfance à l'admiration, il a l'air de la mépriser; habitué aux coquetteries, il [)rélend (|u'il les dédaigne; gâté peut-être par de plus tendres afTeclions, il assure qu'il y est insensible... Les liommesà la mode ont tant de prétentions mal fondées!... et lui...

Alix était toujours dans le fond de la chambre, le (on dédaigneux d'Knima la blessa sans doute, car elle l'interrompit vivement.

— On ne reprochera certainement pas l'affectation au comie de l*rades; sa franchise... la loyauté de son caractère... la vérité de ses discours...

Elle s'arrêta, car elle sentit qu'elle le louait beaucou|)pourun hommequ'on luit. Son amie continua sans (aire aucune remarque :

— Lui... d'ailleurs, a prouvé qu'il était capable

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