‹ Médérine (volume 2)Chapitre 22 sur 30 · DEUX AMIES D'ENFANCE · texte numérisé non relu

DEUX AMIES D'ENFANCE

Il y avait à peine six mois que la vive et jolie Bretonne Yvonna avait quitté le couvent, où elle était depuis son enfance et dont elle ne sortit que la veille de son mariage avec le comte de Bléville, et déjà elle écrivait à son amie intime, encore pensionnaire dans le lieu où elles avaient été élevées ensemble, pour s'excuser d'avoir mis un mois entre la dernière lettre qu'elle en avait reçue, et la réponse qui d'après la promesse laite au départ n'aurait jamais du se l'aire attendre liuit jours. Mais elle lui disait pour excuse.

'..'Oâ r.ÉI.I.\E KT YVOiMNA

l'.ins. 1 I iio\(Miihre.

M.'i clirif (Irliiic.

Il y a six mois que je suis uiarire, que je vis au milieu du iiioiide el que j'observe ce qui s'y passe. Kh hien ! dans ce monde éié|^anl el désœuvré (Jes salons, dans la S(»eiélé rielie où nous sommes nées, el pour laquelle on nous a élevées, ma chère Ccliue, je m'aiiereois déjà que ton les les idées el les liabiludes seul en conlradiclion avec l'éducation qu'on nous a donnée; s'il eti esl de même dans les autres classes, si les actions y sont aussi en conlradiclion avec les principes, je ne devine pas trop commenl cela pcul s'arranger pour le bonheur de tous.

Mais j'en ai conclu que je devais me faire une éducation qui fùl plus en rapport avec ce qui se [)ass('. Alors, je regarde el j'aji|)rends.

Ainsi la première, la grande; alTaire des l'enimes c'est d'être ou de paraître jeunes et jolies. C'est le mérite par excellence.

La Ceunne la plus solle, la moins agréable par le caractère, a un a\anlage sensible sur celle qui esl aimable mais peu jolie ; cela esl porlé au point d'élre lait pour aigrir celle dernière, pour dégoûter les femmes des talenls et de l'esprit, el pour diriger toutes leurs études vers les moyens de faire valoir leur extérieur.

Je tâcherai donc simplement el avant tout d'être jolie.

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Tu me demanderas quel est le prix de laiil de soins à faire valoir sa beauté 'i'

Je répondrai qu'on veut |)laire. c'est-à-dire inspirer de Taniour. C'est le but de toutes les femmes; les unes, parce qu'elles ont elles-mêmes du penchant à l'amour, les autres parce qu'elles sont coquettes; quelques-unes parce qu'elles veulent faire parade fie leur résistance, toutes enfin parce qu'elles jouissent par l'aniour-propre de l'attention qu'on leur donne, et qu'il n'est pas d'attention plus directe, plus exclusive que celle d'un amant. Je vois, et elles s'en doutent peut-être aussi bien que moi, que parmi ceux qui se donnent pour tels, il n'en est pas un sur cent, qui éprouve un attachement réel pour la femme à laquelle il rend des soins; mais la vanité n'en est pas moins caressée par les hommages, ils sont la preuve qu'on est trouvée plus aimable qu'une autre. Ce sont donc les empressements plutôt que les sentiments que les femmes cherchent à faire naître ; à moins, comme je l'ai dit, qu'elles ne soient entraînées elles-mêmes par la tendresse ou le goût du plaisir : dans ce dernier cas. elles sont crédules par le besoin de croire ce qu'elles désirent; elles forment des liaisons où elles risquent leur repos, leur réputation, et dans lesquelles les hommes, au contraire, sans courir aucun danger, jouissent de la supériorité qu'elles leur ont donnée sur elles et acquièrent une sorte de gloire.

Je serai donc coquelle et avec réflexion : j'espère ainsi éviter les incoiisé(iuences qui préparent

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les tîia^riiis, ol bien silreineiit jVviler.ii les loris qui :i\ilisseiii.

Mon iii.iri n'est ni hieii . m ni.il. ni niécli.inl. Il ne m'ainie. ni ne nie li.iil : j'ai su (|u'a()iès quelques Iblies (le jeune lionnne. il avait \(iulu réparer par un bon mariage la brèclu! l'aile à sa Ibrlune ; j'étais riche, il m'a demainlée sans me eonnailre. e'étail donc ma (lut qu'il voulait; (|uant à moi, il ne s'en embarrassail et ne s'en embarrasse guère : il a cotilinué sa vie dissipée, avec ses amis, ses chevaux, etc., etc.

Je suis donc libre d'arranger la mienne comme je le veux. Je chercherai les distractions et l'anmsement. Quanl à mes affections, elles seront toutes pour loi seule.

YVONNA DE BlÉVILLE.

Le jour même où celle lellrc fui mise à la posle. la jeune comtesse de Bléville reçut de (léline de Bloye la lettre suivante.

Beauvais, 7 novembre.

Ma chère , et bien chère Yvonna, malgré Ion silence, je crois à ta tendresse ! H m'est si ïiécessaire d'y croire! je suis si malheureuse !...

Je sens le besoin de te raconter mes j)eines el de gémir avec toi, mon amie; je vais l'écrire de mon lit sans savoir si jamais (u liras le récit de mes souffrances ; il me semble qu'elles s'adoucissent en le

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liaçatil pour toi. Douze heures pénibles se sont écoulées et mes douleurs de tout genre se sont accrues. Je n'ose porter mes regards sur l'avenir; mon père va arriver indigné contre moi ; qu'ordonnera-t-il de sa fille?... Coupable! Oli ! non ! j'ai cédé à la pitié, j'ai manqué aux convenances ; mais je n'ai pas manqué à l'honneur; celui qui ni'est cher ne m'aurait pas engagée à des actions avilissantes.

Cependant, qui me rendra cette justice? Ce ne sont pas ceux dont l'existence est dans le plaisir de médire ; ce ne sont pas non plus ceux que leurs propres faiblesses disposent à croire le mal : c'est l'être vertueux, incapable de torts qui n'en suppose pas chez autrui. En est-il beaucoup de ces gens également exempts d'injustice et de dél'auts, sensibles et constanmient dans la ligne des devoirs? S'il en est, qu'ils viennent à l'aide de la faible créature qu'on accuse sur des apparences; qu'ils élèvent la voix pour m'arracher à la honte; qu'ils s'interposent entre un père irrité et sa fille tremblante.

Cette crainte de l'arrivée de mon père achève de m'accabler ; jusqu'à présent le jour qui le ramenait vers moi était un jour de fête ! Je (remis à l'idée de sa colère; c'est un enfant couvert d'opprobre qu'on va lui rendre; c'est le mépris de celle qu'il avait chargée de remplacer une mère qui me rejette dans son sein ! Je suis bien misérable!...

.Mais je m'aperçois que je le parle de mes douleurs sans t'avoir conté les événements cruels et doux qui les ont causées.

■-'00 l;f;l,l^t ki ^voixixa

|)c|)uis Ion (Ir[i;irl du rumciil j'.iv.iis oljd-iiu de iirlir plus ([Uf peusiuuiiairc eu cli.inildo, c'osl-àdiic. CDUiuic lu le sais, d'èlic lilin' de mou Iciiips cl do mes aclious dans l'inlrricur de la maison, sans cire aslieinle à la rè^lc t'i aux ('tudcs des au- Irt's pfiisiotmaiics.

J'ai di\-ntul ans. Je ne disais soilir du i:ou\eul (|ue pour nu)u mariage, comme loi; car moi aussi je n ai plus de mère, mais toi, Yvouna, Ion [)èrc libre cl sans autre enlanl que loi veiilail sur loii sort. Il le voyail souveni, il l'a mariée au liis d'un ancien ami. Tu as des chances de bonheur! 31oi, oubliée depuis longlemps d'un père qui s'esl remarié et qui donne toute son alîection à sa nouvelle famille, je lui suis devenue étrangère ! Une fois par an il vient visiter le couvent. Puis j'ignore tout ce qui le regarde, même ses projets pour mon avenir. Le sort qui m'est destiné m'est conqilétement inconnu, et, depuis ton départ, la tristesse que tu me reprochais et que tu parvenais souvent à dissiper , n)'accablait plus que jamais, et je cherchais la solitude pour m'y livrer.

Je passais une grande partie de la journée dans le jardin. Les grands arbres que l'automne dépouillait, le froid qui commençait à se faire sentir me semblaient en harmonie avec mes dispositions mélancoliques. Un jour le pan de muraille qui donne sur la campagne s'était abattu , et je laissai errer mes regards hors de cette enceinte qu'il m'eût été facile de franchir si quelque intérêt m'appelait ail-

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leurs. Mon attention fut attirée alors par un jeune homme qui mareliait précipifamnient e( paraissait dans la plus vive agitation; ma curiosité involontaire me fit rester à la place d'où je voyais tous ses mouvements et d'où je pouvais même entendre des plaintes et des mots entrecoupés, qui attestaient une douleur profonde et violente.

Je le vis prendre des tablettes, puis écrire avec plus de calme et tirer ensuite un pistolet qu'il dirigea contre son cœur.

Crier, m'élancer, détourner l'arme fatale et l'empèclior ainsi d'exécuter son funeste projet fut l'affaire d'un instant.

Sa surprise, à ma vue , mon émotion, la sienne , tout cela, mon amie, ne peut se dire.

Tout cela... nous lia plus en quelques secondes, que n'eussent pu le faire dos jours, des mois, passés dans les relations du monde.

J'appris que AI. de Jouval, d'une noble famille, mais pauvre, mais ruinée, avait vu s'accumuler sur sa léte tant de malheurs et de déceptions qu'il avait pris la résolution de mettre un terme à une existence qui ne lui offrait plus aucun espoir. Les mots qu'il avait tracés étaient pour sa mère. Il implorait son pardon, car il était brouillé avec elle, et c'était une des douleurs cruelles de sa destinée. Sa mère avait voulu le forcera un riche mariage qui réjjugnait à son cœur, et il avait ainsi encouru sa colère.

Je le calmai... Je le consolai de mon mieux. Il m'avoua avec émotion qu'il était encore plus touché

"JOH c.t.unf. Kl ^vn^^A

<lo ma l)oril('' que roiivairirii des misons (|iio je lui donnais. niais(|u'il vivrait pour moi.

(".rpendanl, l'heure me força de rentrer, do nTéloigncr.

Et voici mon tort... Yvoima ! mais comment anrais-jo refuse? Sa vie en dé|)(ii(iail . .le promis donc de revenir.

Trois jours de suite je me rendis ainsi vers cet endroit isolé du jardin, et grâce à ce qu'on n'avait pas aperçu cette ouverture située tout à l'cxlrémité de la maison où nul ne va jamais , je revis M. de .Touval.

Knfin hier il me fit l'aveu de son amour et me demanda la permission de s'occuper des moyens d'arriver jusqu'à mon père et de chercher à obtenir ma main.

Mon cœur l'avait déjà compris et lui aurait répondu à l'instant, mais je crus devoir remettre au lendemain une réponse plus formelle qu'il parut attendre avec anxiété.

Le lendemain , ah ! mon Yvonna, ce lendemain c'était aujourd'hui et au moment où je me |)réparais à me rendre au jardin, la supérieure du couvent entra dans ma chambre.

— Mademoiselle, me dit-elle avec une dureté et un mépris qui me glacèrent... Mademoiselle, vous vous êtes «léshonorée et vous faites partager votre déshonneur à la maison destinée à vous servir d'asile contre les vices du monde.

On vous a vue au dehors do cette enceinte vous

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ontrclcnir avec un jeuno homme; c'est pour aller vous-même au-devant fhi séducteur que vous avez franchi la clôture de cette maison. Ce degré d'audace étonnerait dans une fille de votre âge, privée de toute éducation et de tous principes ; je ne sais quel nom lui donner quand c'est vous, mademoiselle de Bloyc. qui y êtes parvenue.

Vous devez bien prévoir qu'après la découverte de vos torts, il ne nous est plus permis de vous con server au nombre de nos pensionnaires : dès aujourd'hui, je vais écrire à monsieur votre père de venir vous chercher; en attendant son arrivée, vous ne souillerez pas de votre société vos jeunes et estimables compagnes , vous habiterez votre chambre jusqu'au moment où vous sortirez d'ici , et l'on prendra des précautions pour vous y retenir.

Je ne vous lerai pas de représentations, votre honte est coimue dans tout le voisinage, l'hypocrisie de votre maintien, votre douceur et votre réserve apparente ont du nous tromper; d'ailleurs vous avez poussé si loin vos fautes qu'il aurait fallu avoir l'imagination aussi dépravée que vos mœurs pour les deviner.

A cette dernière et révoltante accusation, je voulus prendre la parole pour ma défense, mais je ne fis que balbutier quelques mots sans suite ; je n'entendis pas distinctement ce que la maîtresse put ajouter, et je perdis bientôt entièrement connaissance.

J'ignore quelles crises j'éprouvai, mais elles fu- 1 18

t'IO CtinK KT YVONNA

roni .Tiissi t'l1V;i\;iiil('s que |)ntl(ttiif<''('.s ; je ne repris mes idées (|iie le lendeiii.iiii. Kii oiiviiuil. les yeux, je vis d'uii eùlé de mon lit la seconde iiiailresse, doiil les refi;ards n'élaieiil (]iie cdi iciix. el iii.i lemriie de charnhre (|iii |il( lirait. Une voix coiiipatissaiile in'exhorlail an coiiraf^e, e'»''lai( celle d'une personne placée de l'aulre cùlé (jui nie soiilenail et me Irol lait les tempes d'une liqueur spiritiieuso; je lis un ofTorl pour tourner la lèle, el je vis la ligure respectable du bon M. Blondel, médecin du couvent, (ju'on avait sans doute apj)elé à mon secours. La pitié était peinte dans ses mouvements comme sur sa [(hysionomie, et cet intérêt de la hctiité me fit éprouver quelque soulagement : il me dit encore de prendre courage, m'offrit une boisson que je repoussais machinalement, et que ses prières seules purent m'engaf^er à accepter; en ce moment, je souhaitais de mourir.

La fièvre ne m'a pas quittée ces deux jours-ci; j'ai eu souvent des défaillances et du délire, mes larmes coulent sans presque discontinuer, et cet état, qui rlevrait exciter la pitié, j)uis((n'il est la suite des décliirements de mon àmc , laisse nos maîtresses insensibles.

Que l'ait maintenant M. de .Touval '! Mon absence lui aura prouvé mon indilTérence et mon refus d'être à lui. Il sera retombé dans l'état de désespoir dont je l'avais tiré... Si le même moyen de se soustraire au malheur allait s'offrir à sa pensée? Si sa main s'armait encore contre lui-même?... Je

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ne suis plus là pour l'arrêter... quelle image!... J'eiiteiuls le coup... Je vois couler son sang!...

0 mon amie, à peine ai -je la force de tracer encore quelques mots, je sors d'un elFrayant délire. Je ne sais pas nettement ce que j'ai dit et pensé ! mais j'ai horriblement souffert. 31. de Jouval s'est toujours présenté à moi atteint d'une blessure mortelle. C'est un pressentiment peut-être.

Je n'ai point l'idée de la durée de ce que je viens d'éprouver. Ah! plus de quinze heures... je le vois... se sont passées... C'est fini! toute espérance s'est anéantie pour l'infortuné. 11 ne compte plus sur moi... C'était hier qu'il devait me voir, ce jour d'hier ne saurait plus se ressaisir, le mal qu'il a pu faire est irréparable, il a décidé sans doute de notre sort à tous deux... Je ne lui survivrai pas...

Adieu, adieu mon amie.

Céliue de Bloye.

Ce fut au milieu de ses projets de coquetterie et d'indifférence qu'Yvonna reçut celle lettre de son amie.

Yvonna était jeune, bonne; et peut-être ce qui avait fait naître en elle des calculs froids et cruels, n'était que le profond sentiment de l'équité blessée au contact du monde, et se révoltant contre ce qu'il présente de contraire à la justice. Mais en ce moment elle ne vil que l'amie malade et désolée. Le comte de Bléville était à la canipaj^ne pour plusieurs jours; Yvonna ne pensa ni au bal du soir, ni

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