‹ Médérine (volume 2)Chapitre 30 sur 30 · DE LA MEME A LA MEME · texte numérisé non relu

DE LA MEME A LA MEME

Je continue à t'écrire avant d'avoir reçu ta réponse, ma chère Yvoima. Mais je te prie en grâce de ne pas me la faire attendre davantage, et surtout d'entrer dans les plus petits détails sur tout ce qui t'arrive afin que je ne craigne pas de te dire tout ce qui se passe dans mon âme. Car j'ai besoin de tout t<; confier.

Je le sens, mon amie, je m'étais exagéré les rapports qui sont entre mon mari et moi : nous sommes bien rarement afTectés de même; je crains de n'avoir pas réalisé pour lui l'être idéal qu'il avait imaginé devoir suflire à son bonheur; je suis une j)artie de ce bonheur, mais je ne le suis pas tout en- 1 24.

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lier; les dislraclioiis lui sont iiocessairos, il ('prouvo le besoin île iiic (]iiillcr; il me hiissc à la eaiiipaf^iie pour aller ;"i la ville, où il n'csl a|»pclé (pic par de IVivoles auiusenu-rits : je n'ose pas me plaindre, je crains de le faliguer |)ar les expressions d(^ mon inquiétude et même de mon amour; je me contrains; mais mes larmes ou ma mélancolie Iraliissent mes elTorts pour paraître lran(|iiille; M. de .louval en l'ait pour me rassurer, je vois alors (ju'il me ménage et je souffre d'une autre manière; je me reproche d'être le tyran de ce que j'aime; je (orme des résolutions qui me coûtent à prendre cl que je parviens rarement à exécuter; etdin, je ne suis pas comi)lé(ement heureuse comme je l'avais espéré.

Un senliment passiomié laisse peu de repos à celle qui l'éprouve. Passer sans cesse d'un extrême à l'autre, être dans l'ivresse ou dans le désespoir, accorder une confiance aveugle, ou se défier à la moindre apparence, ne vouloir rien exiger et peser avec une scrupuleuse attention ce qu'on fait j)our nous ; ne souhaiter que ce qui convient à ce qu'on aime, et gémir sans cesse de ne pas obtenir assez de lui; telles sont les perpétuelles inconséquences de ceux qui aiment avec excès; telles sont pour moi, mon amie, les cfi'els de ce caractère tendre et ardent dont tu as inutilement tpnlé la réforme.

Je touche au terme de ma grossesse; et mon mari n'est plus auprès de moi. J'avais profite de mon état pour obl(Miir de ne point aller à la ville, ce qui donne beaucoup d'humeur à mesdames de .louval. mon

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mari m'approuvait ; il sent qu'avec noire fortune nous ne pourrions tenir un état de maison convenable, d'ailleurs il s'était réservé d'y aller seul de temps en temps, nous n'en sommes qu'à peu de distance... mais je reçus, il y a quelque temps, une lettre de lui qui m'annonçait un voyage à cinquante lieues. Une tante m'a laissé un petit héritage que mon mari juge à propos de vendre, et sa présence, dit-il, est absolument nécessaire. Me voilà donc seule à la campagne, pendant l'hiver, n'ayant pour société que la mère et les sœurs de M. de Jouval, qui sont bien mécontentes d'y rester, car il n'y a plus de société. La seule personne qu'on reçoive quelquefois est le jeune homme, M. de Valhlanc, qui avait pensé à m'épouser. Il a une terre très-près de nous et semble prendre intérêt à moi. On aurait bien voulu en faire un mari pour une des sœurs de M. de Jouval, mais cela ne lui convient pas.

Ainsi M. de Jouval est parti de la ville où il est allé bien souvent depuis trois mois, et il est parti sans venir me dire adieu ; ses lettres me semblent froides, et elles ne sont pas bien fréquentes. Si j'osais... oh! oui, je veux tout te dire, il y a des moments où je sens naître des soupçons! de la jalousie!... Il n'est pas d'expression pour rendre ce que j'éprouvai à la naissance de ce sentiment jusqu'alors inconnu. Une autre lui serait plus chère que moi ! me disais-jc avec désespoir ; je ne serais plus l'objet de sa préférence ! Le bonheur d'en être aimée qui devait embellir ma vie entière, aura duré

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moins (ruiir aiiiK'c, cl je ne serai plus raibilrc (Ju sien!... Ji' me rappelais alors ses expressions brûlantes lorsqu'il nie parlail de son amour dans celte canipa^iic où j'allais le Irouver. de son ivressiî dans les itrcniicrs rnoincnts de noire mariage, et je frémissais, et mon cœur était brisé en pensant qu'il était possible que maintenant il dit à une autre les mêmes choses qu'il m'avait dites si tendrement : cependant je ne le croyais pas, et seidemenl l'avoir pensé me taisait un mal insup|)orlable.

Voilà, ma chère amie, dans quelles dispositions d'esprit me trouvera une époque où j'aurais tant besoin de la présence de ce que j'aime et de son amour pour me donner du courage.

Quinze jours se sont passés depuis que j'ai commencé cette lettre ; je me trouvai mal en l'achevant ; on nie porta au lit que je n'ai guère quitté depuis cette époque, et je n'envoyai pas cette lettre si triste espérant que le retour de mon mari, auquel j'avais écrit de la façon la plus pressante, mettrait un terme à mon inquiétude et me permettrait de le dire quelques paroles moins tristes en Icrminanl.

Mais non, après un long silence qui me faisait espérer qu'il allait revenir, M. de Jouval m'écrivit hier une lettre courte et froide, où il m'annonçait que l'afiaire qui avait nécessité son voyage le retiendrait bien plus longtemps qu'il ne l'avait pensé, et où il m'exhortait à prendre patience sur cette séparation involontaire.

Oh! mon Dieu!... est-ce là ce que j'espérais !...

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ccris-nioi, Ivonna, écris-moi... l'arie-moi de ce qui t'occupe... de loi, de tes plaisirs, tu distrairas mon esprit, tu calmeras mon cœur.

Ta triste, mais toujours tendre amie,

Céline, tvonna se bléville a céline de jouval.

Pardon pour avoir aussi laissé trois semaines tout entières, chère Céline, sans te répondre, mais je n'avais pas une minute. Puis, que te dire, ma pauvre amie? Irais-je me donner celte cruelle satisfaction qu'on se procure souvent avec des amis malheureux en répondant l'i leurs plaintes : Je te l'avais bien dit !

Non, nous parlerons d'autre chose, de moi si tu le veux. Si je pouvais te consoler ou le distraire, je serais trop heureuse, mais il me serait difTicile maintenant, mon amie, de (e rendre compte en détail des événements de ma vie, ce sont de nombreux riens qui remplissent les journées d'une coquette , mais j'y deviens chaque jour plus habile, parce que chaque jour m'éclaire davantage sur l'égoïsme général. Je continue avec soin de distribuer à tous une dose de leur propre esprit et de leur propre manière d'être , dans ce que je leur présente comme mon esprit et ma manière d'être personnelle. Comment se résoudraient-ils à me trouver mal, lorsqu'ils sont frappésd'une lelleressemblance? J'ai tant de naturel

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(|iiaiHl je suis de Tavis de quelqu'un, une si grande liitessc dans mon air (rintelligence lorsque; Je lui fais senlir que je le deviin;, une It'ile honliuniic; lorsque je parais nie laisser Innnper, que même eeux qui me délestent ne peuveni s'enqièclier de me Irons cr ainialde el n'osent dire le contraire.

J'ai deux nouveaux adorateurs qui sont un tourment de toutes les ndriulcs l'un pour l'autre, qui se liaïsscnt et se surveillent en dif^nes rivaux, et entre lesquels cependant, je partage très-exactement mon indiflërcnce; l'un, M. de Vciy, est un vol que j'ai fait à une de mes intimes amies qui m'avait lait la petite noirceur de me peindre à cet lionnne de sa société particulière sous les couleurs les moins favorables.

Le rival qui désole M. de Vély, est un jeune iiomme fixé habitui;llement en province; M. de Clcrac est un militaire d'une ligure agréable, d'un joli esprit; il m'a été présenté par un homme que je \ois avec grand plaisir, quoiqu'il s'applaudisse orgueilleusement d'avoir seul échappé à mes pièges et aperçu ma coquetterie; je lui ai accordé de badiner inq)unément de mes (olies et de m'en dire ce que je n'entendrais de personne, parce qu'il a le talent de s'exprimer avec grâce et mesure, quoique avec une extrême gaieté, et que je sais qu'il a de l'amitié et de l'estime pour moi. Le ton de plaisanterie établi entre nous l'a autorisé à me l'aire un défi d'enchaîner à mon char un officier de son régiment qu'il me demanda la permission d'amener chez moi, et

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nie pria d'accueillir poridanl un petit séjour qu'il se proposait de faire à Paris; c'était M. de Clérac. Son conducteur en l'introduisant avait sur les lèvres un sourire malin, et toute sa physionomie annonçait l'espoir de me voir échouer si je faisais la tentative d'inspirer une passion.

Après avoir reçu quelques visites de M. de Clérac, je ne concevais pas trop pourquoi un honmie jeune, ayant de l'usage, le désir d'élre agréable, et à ce qu'il parait, le goût de la société, était désigné plutôt qu'un autre comme inaccessible à la séduction d'une adroite coquetterie; je m'étais attendue à voir une tournure de cénobite , ou la rude apparence d'un philosophe, et je voyais un maintien élégant, une mise distinguée, l'art de dire avec finesse et facilité, les jolis riens de la conversation ; je cherchais le motif de la confiance de son protecteur et le devinais d'autant moins que 31. de Clérac n'est pas un de ces hommes exercés à analyser les ruses féminines et que l'habitude de séduire met à l'abri de la séduction. Xe voyant rien qui le distinguât de ceux que leur envie de plaire livre à toute femme disposée à les remarquer, je m'attachai à obtenir son secret de l'indiscrétion de celui qui me l'avait présenté, .l'appris bientôt qu'un altaclienient passionné pour une femme d'une sensibilité extrême garantissait le cœur de M. de Clérac de toute impression nouvelle. C'était réellement une dilliculté, mais non un obstacle insurmontable , si je n'étais retennc par une sorte de scrupule de lui Aler son

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illusion, ('lanl si pou disposée à lui rendre le honheur qu'il pcrdrail avec ciic.

ïïon malicieux ami, auprès (hufuel je me parai de ce molir estimable, me (il taril de plaisanleries sur ce que je l)atlais en retraite, et la conduite de M. de Clérac qui sendjiait s'attacher à m'étudier en observateur dcsinlcressé, me piquant aussi, je uw. disposai à tenter la grande avcnturcdc tourner cette lèle audacieuse.

Les combinaisons de ce plan d'attaque furent un vrai travail. J'eus d'abord l'idée de montrer une sensibilité profonde, voilée par la nécessité d'être dans le monde ce qu'y sont les autres, mais se décelant, malgré elle, dans dilïorcntes occasions; sensibilité sans cesse réprimée, contrariée, et qui me tourmentait par son excès, par mes efforts pour la dissimuler, et par l'impossibilité de trouver une âme qui répondit à la mienne; et cette âme eut été celle de M. de Clérac, c'était clair. .le rcllécliis ensuite que, malgré mon talent, il était possible que l'amie de 31. de Clérac, n'ayant qu'un seul genre, y eut de la supériorité ; alors je pouvais perdre à la comparaison , ce qui eût rajeuni son amour pour elle; je pensai aussi que sans se l'être avoué à luimême, il pouvait être un peu las du sentiment; ce voyage à Paris, où il ne parait pas qu'il ait d'autre affaire que de s'amuser, semble indiquer qu'il n'est pas Oiché de se distraire un peu du monotone bonheur qu'il doit à sa sentimentale amante.

RenonçanI donc à réussir par l'imitation de ce

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qui lient aux mouvements du cœur; je sentis qu'il fallait piquer par le contraste avec celle qu'il voit d'habitude, et tirer mes moyens de l'esprit ; il fallait briller, étonner, éblouir, étourdir, en un mot, par la légèreté, et jeter linenientdu ridicule sur la manière d'être de l'objet aimé : cela ne laissait pas d'être difficile, devant éviter le cynisme, l'immoralité et convaincre que je respectais tout ce qui est précepte. Je montrai ce que la gaieté décente a d'aimable et de varié ; je laissai remarquer que j'étais la femme à la mode, fêtée, recherchée de toul ce qui est agréable et cité ; mais j'eus soin aussi de faire connaître que j'étais prisée de personnes solides, bien avec ma famille, considérée, c'est le mot, des différents individus qui composent la société. Lorsque j'eus lait naître celle estime, d'après l'opinion générale, et que je vis une sorte de respect accompagner l'atlention , jusque-là uniquement curieuse, de M. de Clérac, je m'entretins plus souvent avec lui, je le distinguai; il en fut dallé, je l'avais prévu : me montrant amusante, mais toujours judicieuse dans mes observations critiques des différents travers, mes plaisanteries en général fines, légères, très-gaies, n'ont jamais blessé le bon sens. Il fallait donner une haute idée de mon jugement, accoutumer 31. de Clérac à le respecter, en même temps qu'il s'amuserait de mes saillies : il ne m'aimait pas encore que déjà il préférait ma société à toute autre , et mes décisions sur tous les objets lui paraissaient inconleslables. Alors, un jour, puis 1 >if.dérinr. 23

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un aiilre, je hasardai quelques mois laits pour jolcr un U'i^or ridicule sur rexallalion de la sensibilité; il s'est trouvé, dans ma mémoire, des anecdotes présentant de plaisants résultais de eclle qualité souvent factice , souvent exaj^érée, et plus souvent encore dangereuse dans ses conséquences.

31. de Clérac. encore loiil rempli du souvenir de SCS amours, détendit le sentiment ; je ne mis pas de chaleur à le contredire; i)laisanlant avec une sorte d'indul|j;ence, je parvins peu à peu à le (aire rougir du romanesque de ses idées; je lui prouvai que tout ce qui s'éloigne des sentiments ordinaires ressemble à la folie ou à la fausseté : j'opposai aux doucereux souvenirs qu'il conservait de sa belle, le piquant, la variété de mon spirituel bon sens et de ma vivacité; naturellement il conqjara le ton toujours languissant d'une femme tendre et triste, au brillant de mes propos et de mes manières, la pauvre provinciale ne lui a plus paru qu'un vieux et fade roman, déjà trop lu et i)assé de mode : enchanté, séduit, admirateur enthousiaste de mes avantages, je ne sais s'il m'aime, mais je sais que je l'occupe sans cesse et qu'il ne peut me quitter.

Les semaines, les mois s'écoulent et M. de Clérac ne parait pas se disposer à aller rejoindre sa gémissante tourterelle : il est jaloux de tout ce qui m'approche; il voudrait m'entendre seul , avoir seul le droit de me parler : cependant je crois qu'il se débat dans mes chaînes et qu'il a fait des efforts pour s'en échapper; je l'ai vu triste dans quelques mo-

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iiicnts : la pitié, un reste d'amour, lui parlaient peut-être en faveur d'une amante abandonnée; mais une attention pour un de ses rivaux, un succès dans un cercle, une gaieté plus vive en me montrant à lui avec des charmes nouveaux, suffisent pour le rattacher.

Je désirais qu'il me parlât de la femme qu'il a aimée (je crois qu'on peut mettre cela au passé maintenant); il a fallu obtenir du déjjit ce que je n'eusse pas obtenu de la confiance. J'ai fait un tableau si chargé, si malin des femmes à sentiment qu'il a pris parti contre moi et les a défendues. 11 pensait à une, je l'ai forcé d'en convenir. Malheureusement j'ai jeté dans son esprit des soupçons sur cette femme, en les peignant toutes cédant à un penciiaiil ou à une habitude qui est bien plus le besoin de leur cœur que l'effet produit par leur amant, et qu'elles transportent à volonté d'un objet sur un autre; j'affirmais en riant, que les hommes aimés de cette manière s'attribuent mal à propos l'exaltation qu'on leur laisse voir, en la croyant la conséquence et la preuve d'une passion qu'eux seuls peuvent inspirer à cet excès et qu'ils ont tort de dire si modestement : Foilà comme on m'aime, au lieu de dire avec plus de vérité : Foilà la manière d'aimer de madame une telle. J'assurai qu'un homme préféré par une de ces femmes romanesques a moins de motifs de sécurité que tout autre, puisque rini[)ortancc donnée par elles à l'amour, le charme qu'elles trouvent aux moindres détails de

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ce sonlimcrit, le désir d'en (iccupcr loiilcs leurs lu'urcs, l'allonlioii nuiiulieusc mise à ti'ouhiier aucune de SCS délicatesses el de ses plus petits accessoires, prouvent que c'est là leur urii(|iic moyen de jouissance, qu'elles sont nées absolument pour aimer et être aimées ; pour peu (jiie leur amant soit distrait, relroidi ou abstint , elles re^rrllenl à tel point ce qu'elles ont perdu (|u'ellessonl inq)érieusement entraînées vers un autre objet, s'il semble pouvoir leur assurer le coniplément du seul bonheur qu'elles apprécient.

(]e persillage. poussé peut-être un peu trop loin, parut faire sur 31. de (;iérac une inq)ression plus profonde que je ne l'aurais souhaité, et m'a donné quelques remords : il fut rêveur et ne rit pas aussi franchement qu'à l'ordinaire des plaisanteries qui accompaf^naient ce raisonnement. Vain et jaloux comme tous les hommes, il verrait avec dépit transporter à un autre une affection qu'il ne paye plus d'une aiïection pareille; il veut être inlidèle et donner des regrets; se consoler serait un tort; aimer ailleurs une infamie.

I.e protecteur de M, deClérac, absent depuis quelque temps, a été effrayé, à son retour, de la rapidité de mes succès; il a trouvé mon captif pieds et poings liés, et m'a presque grondée d'avoir porté mon pouvoir jusqu'à l'abus : maintenant, il voudrait que M. de (^lérac s'éloignât; il lui sait mauvais gré de n'avoir pas fait plus de résistance el de son obstination à me rendre des soins; elle le fait man-

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quer à ses devoirs, dit-il, et oublier ses amis et son amante. Cette inoralilé. déployée si tardivement, me (iiit rire ; mais dans le vrai, après avoir joui un moment de mon triomphe, je verrais sans peine M. de Clérac aller reprendre ses premiers liens, s'il est possible. Ma coquetterie est satisfaite, et si le goût vif qu'a pris pour moi ce jeune homme devenait une passion, comme je le crains, il serait malheureux et finirait par m'ennuyer : l'amour sérieux fatigue l'inditTérence, qui ne veut qu'être amusée. Adieu, Céline ! Ton amie,

YVONNA.

CELINE DE JOnVAL A TVONNA DE BLEVILLE.

Yvonna. vous m'avez perdue! vous m'avez perdue sans avantage pour vous, c'est là ce qui me rend inconsolable. Je ne crois pas devoir conserver avec vous des relations qui n'étaient que le récit des circonstances de notre sort; je ne dirais pas un mot de mes peines qui ne fût un reproche pour vous, et je ne veux pas vous affliger. Je ne vous ferai connaître que ce qui est indispensable pour justidcr ma résolution.

C'est l'homme que j'avais fait l'arbitre de mon sort, et dont la tendresse m'était si précieuse, que la curiosité a conduit chez vous sous le nom de Clérac !

Il m'aimait encore assez alors pour vouloir mé-

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nager ma sciisihililé iriqiiièlc et peut-être lrii|) <xigeante. Il avait caclié son nom |)()nr qn'un voyage sans nécessilé, sans antre but (jne l'aniusenienl. ne vint pas à ma eonnaissanee. \ ous V(tus c'l<"S l'ait un jeu de le séduire; si vous l'eussiez aimé, je ne serais pas moins malheureuse, mais vous seriez bien moins coupable. C'est un jeu, \vonna, et il a détruit toute |)ossibililé (le bonheur pour raniie (le \otre enlance ! Uélléeliisse/. d"aprc;s cela sur les fatales conséquences de la coquetterie, sur celles de l'art dangereux d'inspirer le soupçon et de jeter du ridicule sur les l'eni mes que vous voulez supplanter! Je n'ai pas perdu seulement l'amour de M. de Jou val. j'ai perdu son estime, sa conliance. La calomnie, habilement employée par ses sœurs, a trouvé chez lui une conviction qui justifie ses procédés, et dont il se sert sans doute pour les excuser. Tout est perdu ! Quels maux incalculables sont pour moi la suite de votre distraction d'un moment; peut-être chacun de vos succès de coquetterie a coûté aussi cher à un être sensible; voudriez-vous encore en avoir à ce prix? Adieu, Yvonna. cherchez un bonheur que votre raison et votre cœur puissent approuver. Quant à moi, pour qui le bonheur ne peut plus exister, grâce à vous, recevez mon éternel adieu.

Céline.

fin du premier volume.

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