DE LA MEME A LA MEME
.r.'ii inainlcii.'iiiL mon .unie, le didil de porter le nom )riiii lioiiiMie ;i(loré ; je suis ;'i lui |ioijr l.i vie. Exprimer avec quel délire je m'occupe de l'avenir, je jouis du présent, quel est le charme de mon existence, est impossible. Je me dis que M. de .louval est à moi |)onr toujours, que je suis sa compagne, que mon amour n'est plus un lorl. qu'il m'est [)crmis de l'adorer, et que je suis chargée du soin de le rendre heureux : ces pensées reviennent à chaque instant, et, toujours nouvelles, chaque fois qu'elles se présentent, elles me font tressaillir de plaisir. .le n'ai plus rien à souhaiter |)our moi-même ; ukui bonheur sur[)asse mes vœux ; ceux que je formerai désormais seront tous pour mon mari. Ah ! puisséje lui plaire constamment de même! deviner ce qui pourra lui convenir et le voir attacher toujours autant de prix à ma tendresse! il parait allecté de la même manière que moi, plus vivement encore, s'il est possible.
— Ma Céline est à moi, dit-il à son tour; je possède celle que seule j'ai désirée, celle que sans espoir j'aimais si tendrement ! elle s'est chargée d'embellir la vie qu'elle m'a conservée.
Voilà ce qu'il répète souvent avec une voix touchante, un sourire doux, et je jouis pleinement. Mais quelquefois aussi ses regards sont si brûlants que je n'ose en soutenir l'ardeur; mes yeux se bais-
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senl elje rougis : cependant, mon embarras même est encore mie jouissance ; la timidité que m'inspire M. de Jouval est une sorte d'hommage que je lui rends; j'aime à être tremblante, à lui faire un sacrilice en recevant ses caresses, c'est lui prouver que je l'aime que de surmonter l'etTroi qu'elles m'inspirent. Dis-moi, mon amie, comment on peut devenir la femme d'un indifférent, puisqu'il reste un si pénible effort à faire pour se donner sans réserve à l'objet qu'on adore? Le sort d'une fille qu'on livre à un inconnu doit être affreux ; elle n'a pas en dédommagement l'idée que c'est pour ce qu'elle aime qu'elle sacrifie une répugnance si naturelle. Je sens que sans cette idée j'aurais été bien malheureuse dans ces premiers temps, et que j'aurais regretté les jours paisibles qui ont précédé mon mariage, où déjà, sûrs d'être l'un à l'autre, nos sentiments, nos entretiens faisaient nos plaisirs, plaisirs aussi délicieux et sans mélange de rien de pénible. Mes yeux alors osaient s'arrêter sur mon ami, chercher dans sa physionomie l'expression de sa tendresse; ma main pressait la sienne sans que la rougeur, qui ajoute à mon embarras, vint couvrir mon front. 3Iais je me dis : c'est lui, il est heureux, et alors je suis heureuse moi-même; c'est à mon époux à choisir ses moyens de l'être ; tous mes désirs, à moi, sont qu'il le soit : combien tout ce qui lui est cher me le devient! .Mon cœur était ému, en voyant les dames de Jouval ; je me disais : C'est sa mère, celle qui la première l'a aimé, dont les soins l'ont aidé
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dans CCS aniicrs do laiblosse où il n'otail rien [tour lui-iiM'iiu' ; je sciilais (lu'ellc me dcNciiail piocicust; pour l'avoir porir dans ses l)ias faible curant, avoir vu son |)rcniicr sonriic, miidé ses inciriicrs pas, siiiv i les piofiçrôs de son intcllif^ence, conirihué sans douloà l'aire nailrc en Ini celle anJente cl délicate sensiliililé qui Ccra le bonheur de ma vie. Oh ! comme je serai éloi^^née de voir jamais avec indifférence celle qui a tant de droits à ma reconnaissance ! Ne suis-je pas de moitié dans les sentiments de mon mari, et dans les engagements de celle nature qu'il a contractés?
Les compagnes des plaisirs de son enfance, ses charmantes sœurs, m'intéressent de même ; leur attachement pour lui se montre dans le ton, dans le langage; l'affection qu'on me témoigne le prouve; Je ne m'attendais j)as à la voir naître si promplenient. On ne |)enl m'ainier encore (jue parce que je suis aimée d'un (ils cl d'un frère chéri; les qualités dont on me loue n'ont pas eu le temps de se montrer; on l'en a cru sur sa parole, parce qu'on en croit toujours l'objet d'une vive tendresse; on aime en moi celh; que son amour avait rendue l'arbitre de son sort : je juslitierai cette bienveillance anticipée; je n'épargnerai rien pour être chère, dans tous les temps, à mes nouvelles parentes; j'éviterai (ju'elles aient le plus léger reproche à me faire; avoir des torts avec elles, ce serait en avoir avec mon mari : ah ! jamais!
31adame de Jouval n'est plus jolie, mais elle a
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conservé ce charme qui survit à la fraîcheur, mie physionomie gracieuse et spirituelle ; le son de sa voix est doux, ses manières sont aimables ; elle a toujours quelque chose d'obligeant à dire, et l'expression qu'y donnent son Ion et son sourire y ajoute un mérite de plus. Quelle différence d'elle à madame de Bloye! Cette dernière (je n'en doute pas) a le désir de bien accueillir les dames de Jouval ; mais sa politesse est contrainle. cérémonieuse; il y perce un peu de hauteur : il semble toujours voir en elle la complaisance raisonnée qui se baisse vers rinfériorité; elle ne laisse pas oublier un instant qu'elle se place au-dessus des autres dans sa propre opinion, et souvent elle va pour eux jusqu'au dédain.
Caroline , l'ainéc des demoiselles de Jouval , a vingt-quatre ans; elle est grande, bien faite; sa figure est noble, régulière ; mais son teint est brun ; des sourcils et des yeux fort noirs empêchent sa physionomie d'être aussi agréable que belle. Julie, plus jeune de deux ans, est blonde comme sa mère et son frère; elle ressemble à tous deux; moins exactement belle que Caroline, elle me paraît devoir plaire davantage; elle est vive, gaie; elle aime la parure, les plaisirs, et le dit de bonne foi.
M. de Jouval a eu la délicatesse de cacher à sa famille l'engagement pris avec mon père de lui remet- Ire une portion considérable du revenu des terres qui m'appartiennent du chef de ma mère. Quoiqu'on ail évite, dans mon contrat de mariage, de
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iiiciilidiiiH'i' le iiKiiiL'iMl (le ces l'cvciiiis , la iialiirc (les |»i(»|»ru''lcs doit laiic picsiiiiicr à niad.iinc de .louval (|Uf nous soiiiincs dcsliiirs à (•Ire ijtviucoui» |il(is riclios (|iic nous ne léserons en elle! ; <'lle m'a ddiHié. en conséquence, ses idées sur l'el.il de maison qu'il nous conviendra de (enir à la ville : j'avoue. mon amie, que j'élaiseMd)anasséo, elquejo n'osais faire des objections, (|iioi(|ue je seidisse rinqiossiliiiilé pour nous de louniir à celte dépense, lleurcusemonl mon mari , parlant de mon goùl et du sien pour la campagne, a lail connailrc son inleiiliou d'y passer la belle saison; celle délerminalion m'a paru ne [)as [)laire aux dames de .lou\al; mais (;lles oui eu la délicatesse de ne pas insister [)our la changer. Pendant l'inlervalle qui doit s'écouler jus- (ju'à ce que nous allions à ï).... nous les amènerons peu à peu à renoncer à ce faste, auquel nous aurions tant de peine à fournir.
Des fêtes ont eu lieu à l'occasion démon mariage; mais je n'ai rien vu que M. de Jouval, sa joie et mon bonheur.
Nous parlons demain pour sa terre, seul débris de sa fortune, vieux château délabré, hypothéqué, et où sa mère et ses S(curs vivaient dans la retraite et les privations. Quelle jouissance irdinie pour moi d'apporter l'aisance dans cette famille !
Mais crois bien, mon Yvonna, que l'amilic n'est point affaiblie par l'amour.
Céline de Jouval.
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YVONNA DE BLÉVILLE A CÉLINE DE JOUVAL.
Je te fclicito, ma chère Céline; je partage bien sincèrement la joie et je souhaite que tu ne sois pas déçue dans tes espérances de bonlicur. l'uisses-lu, ma bonne amie, trouver dans 31. do Jouval un être capable de sentir comme loi , de ménager ta déHcale sensibiblé, et d'être iieureux par le sentiment exalté que tu exigeras sans doute de lui comme lu le lui accorderas ! Je ne voudrais pas blesser ton cœur en y faisant naître une cruelle prévoyance; cependant il faut que tu modères un peu ton imagination et que lu perdes l'idée que Tamour d'un mari peut suflire au bonheur et remplacer toutes les jouissances de la fortune cl de la société. Il faut réduire les choses à leur juste \aleur si l'on veut que le charme s'en prolonge el ne laisse pas à sa place, après s'être détruit, une injuste prévention. Il est de bons ménages dans notre classe; il doit y en avoir plus que dans les classes inférieures, parce que les gens mariés se bornent à y avoir des procédés l'un pour l'autre, se perdent de vue pendant la plus grande partie de leurs journées, ont des distractions nmltipliées, et surtout n'ont pas adopté la fausse croyance que leurs peines et leurs plaisirs devaient émaner exclusivement d'eux-mêmes.
Crois-moi, Céline, ménage les expressions et les preuves de la tendresse ; ne dédaigne point la so-
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ciélé cl ses ainuscniciils; n'assorvis pas .M. de Jouval à no s'occu|i('r que de loi ; si lu le (railcs en aiiiaiil.si vous no coiitraij^nez pas ce que volrc all'cctioti mutuelle a de passionné, vous userez vos scnlinicnls , et hienlùl il faudra refiicller une ivresse Irop enchanteresse [)our être durable; eliaeun de vous s'en prenant alors à l'autre de la desirnclion de son boniieur, vous irez plus loin que rindiUérencc.
Je ne me dotnicrai pas pour ton modèle. Un froid calcul a préside à mon mariage. Tu vaux mieux que moi, Ion cœur eslplus tendre, Ion esi)rit moins allier, cl tu n'as pas d'ainour-proprc : mais, mon amie, même dans ce qui est bon en soi, on peut aller jusqu'à un excès qui se rapproche du mal. Je trouve, par exemple, que tu es allée trop loin dans l'abandon fait à ton père ; ce prix de son égoïsme est vraiment si considérable que je ne puis concevoir qu'il ait osé l'accepter, et que pour satisfaire un vain orgueil, un goût puéril du faste, il vous condamne à vivre dans une situation qui ne sera guère au-dessus de la pauvreté. 31. de Jouval s'est prêté à cette convention ; il ne pouvait faire autrement : sans doute il eiil accepté ta main sans qu'aucune fortune y fut jointe ; mais tu devais consulter son intérêt, et n'abandonnant qu'une moindre portion de tes revenus, lui laisser la possibilité de tenir une maison convenable à un homme qui passera dans le monde pour avoir les moyens de l'entretenir : tu l'as un peu trop jugé d'après toi; ce sont
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des chimères que ces amours qui Iratisformeiit une cliaumière en palais ; tous ces syslèmes, si beaux en spéculation, sont démentis par le lait. Si, comme je le crois, il n'y a plus à revenir sur cet objet, il serait inutile de s'appesantir sur l'observation; mais dans d'autres circonstances, il faut absolument, ma chère Céline, que tu profites de mes leçons, et qu'apprenant à voir avec indifférence les calculs de l'aniour-propre. de l'égoïsme et les preuves de l'insensibilité, tu payes les autres de la monnaie courante, c'est-à-dire, de démonstrations sans franchise, et de phrases banales : sans cela, ma chère, tu seras dupe et malheureuse toute ta vie, parce que le reste de l'espèce humaine ne te ressemble pas. Délie-toi de mesdames de Jouval ; elles sont ce qu'on est en général ; elles ne penseront qu'à elles. L'égoïsme est la divinité de tous, excepté de quelques êtres malheureusement organisés pour eux-mêmes , qui, dans le commerce social, font plus de frais que les autres et ne retirent rien. Tu crois avoir trouvé une amie ; il n'y a d'amies que celles qu'on put acquérir avant que l'amour-propre fût développé et avec lesquelles on ne peut être en rivalité, connue moi, par exemple, à cent lieues l'une de l'autre : si toutes deux mariées dans la capitale, nous cherchions à obtenir les mêmes succès dans la même société, peut-être ne nous aimerionsnous déjà plus du tout.
Je ne sais, mais plus j'examine autour de moi, plus mon cœur se glace et plus j'a[)erçois la mau
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vaisc foi percer à travers les expressions aflecliieuses (|ii'il (>sl convenu d'adresser à lels on l(>ls.li'honinie csl l)on , (lisci)l les pliilosuplies ; eh bien, moi (pii suis aussi philosophe à ma manière, je crois qu'il esl mauvais. Dans la haute, très-haute société où je vis. on est policé à l'excès; les paroles, les mou- \emeiils sont soignés et uniformes; mais le vic(> perce, puisque non-seulement on aime son avanlape personnel, n'importe aux dépens de qui, mais qu'on aime aussi le mal des autres, sans intérêt et pour se divertir. (Céline me dira : On donne sa bourse; à un pauvre, llarement d'abord, à moins qu'on ne croie tirer une lettre de change sur le ciel; mais d'ailleurs cela fait honneur. j)e plus, on ne regarde pas le pauvre qui mendie comme un être de son espèce, et c'est avec ses égaux qu'on csl en guerre. Un donne sa bourse, et on ajoute un mot perfide à une délation qui doit oler à quelqu'un de la société et considération et l)onheur! Un ne doit f)as appeler Irait de bonté la première action, et très-certainement la seconde en est une mauvaise bien conditionnée.
Les sociétés ne me paraissaient au commencement ([u'une réunion d'indiflérenls, se trouvant ensemble parce qu'il iaut être plusieurs j)our s'amuser; je n'en juge pas si favoral)lement. Je les vois maintenant comme un assemblage d'ennemis secrets, qui se tendent des pièges, se jouent tous les mauvais tours imaginables, tout en se prodiguant d'aimables j)ropos et de gracieux sourires. Si les yeux se pro-
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mènent autour d'un cercle, ils ne cherchent à y voir que des ridicules : j'entends toujours donner haut des éloges aux vertus, aux belles actions, mais cela ne plaît pourtant à aucun de ceux qui n'en profitent pas. On loue pour faire penser qu'on serait capable de quelque chose de pareil.
On croit une coquette un être Irès-léger, frivole, auquel tout plait un moment, dont les goùls fugitifs se succèdent avec rapidité et qui s'y laisse entrainersans réfléchir; ce n'est |)ascela. lue coquette est un être composé de l'âme d'un misanthrope et du corps d'une jolie femme ; moi. au moins, je suis cela : je ne me ferais pas un jeu d'en imposer à ceux qui niérilenl de l'oslinie. mais lorsque la vanité, le dé^irde doniinalion. le projet de séduire, celui d'humilier sont ce qui anime en secret ceux qui uous entourent, il est adroit de distinguer ces motifs, et judicieux de les faire servir à briller soi-même, à dominer, à déjouer les |)Iatis des autres. Il est plaisant d'occu|)er de soi ceux qui voudraient qu'on ne pensât qu'à eux et qu'on se sacrifiât pour eux. Je suis coquette par es|)rit de justice, par haine de la sottise, de la fatuité et de la mauvaise foi.
Mais suis mes conseils désintéressés et crois à mon amitié dévouée.
YVONÎVA.
2S0 CÉLINE KT YVO>>\
CÉLINE DE JODVAL A YVONNA DE BLÉVILLE.
Tu ;iv;iis pcul-rln' r.'iisoii iI.iiin I.i (Ici iiinc Irt- Ire. mais c'olail une raison (|iii iirallrislail. cl J'ai laissé passer hion du Icuips sans (c répondre... six mois... et |)nurlant. rien n'est elianpé dans mes sentiments pour mon mari; je l'aime au delà de l'expression et trop pour être parfaiteme?it heureuse : mon amour extrême me rend inquiète : il crée pour moi des douleurs dont ma raison me (orce à roni^ir parée qu'elles ont souvent une cause puérile; elles sont l'elVel d'un excès de délicatesse, de susceptibilité, d'exigence, d'un raffinement de sensibilité qui sont en moi, et qui ne se trouvant |)as au même degré dans les autres, ne peuvent être devinés ni par conséquent ménagés par eux.
Je suis aimée de mon mari ; toujours il m'aborde avec le sourire du plaisir; il est gai, satisfait; il s'applaudit de notre union, cl ne cherche point ses plaisirs dans les sociétés où je ne serais pas avec lui; nous sommes presque toujours enserrd)le : il paraît qu'il ne doit rien me rester à désirer. Cependant, je sens, mon amie, que je ne suis pas autant pour lui qu'il est pour moi. Plus expressif, il est bien moins tendre : je m'occupe de lui pour lui; c'est ce qui lui |)lait ou lui convient qui décide ma manière fl'agir. T.ui aussi pense à lui-même; sans qu'il s'en rende compte, il sent que mon 'amour
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me donne à lui sans reslriclioii, et il agit en conséquence ; je suis sa propriété, il n'est pas la mienne, il conserve son indépendance, il sait qu'il peut vouloir de moi ce que je n'exigerais pas de lui, et qu'il peut se soustraire à mon ascendant, tandis que le sien est absolu. Jloins attentif à saisir mes impressions, moins capable d'apprécier les nuances fines du sentiment, il me fait éprouver, sans en avoir le soupçon, mille agitations différentes, et qui, pour la plupart, sont pénibles : un mol, un regard, un sourire, tout de sa part agit sur moi ; le sens de ses mouvements est entendu, interprété. Quand je remarque de l'insouciance, de la légèreté, un oubli momentané, je souffre et dissimule ma souffrance, pour ne pas faire éprouver des regrets : c'est avec le même ménagement que je dissimule mes actes de complaisance ; savoir se dévouer sans faire contracter d'obligation à l'objet de son dévouement, est une sorte d'art qu'une vive tendresse enseigne; je ne désire point alors élrc devinée, mais il me semble qu'éclairé par une affection égale à la mienne, M. de .louval devrait quelquefois pressentir le motif qui me détermine ; jamais son cœur ne l'avertit de ce que le mien m'inspire ; il accepte mes sacrifices sans les sentir, sans croire qu'ils sont des sacrifices... Nous ne sommes pas organisés de même.
Le château de Jouval est devenu, depuis le commencement de l'été, le rendez-vous de la noblesse
dcD ; nous avons habituellement une nombreuse
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sociél»*. Oïl jdiic. nii (laiisc, on est parc comme ;i l.i ville; !<' (Ii.'iniii' de i;i (-am|)ai^ii(- csl iN'Iniil. A |i(>iiic depuis deux mois ai-je l'ail une |iioinenade seule avec M. de .louval ; je le vois a\ec élomiemeul se (ilaircdaus ces bruyantes réunions et sembler avoir besoin dVlr<' enlouré d'indinérenls. Ce n'élail pas ainsi que j'avais imaginé l'amour heureux ! J'ai quelquefois exprimé les ref^rels que me cause ce nouveau genre de vie; j'ai peint à M. de .louval, avec douceur et sentiment, le prix que j'allaclie à n'exister que pour lui, à lui devoir tous mes plaisirs ; il m'a écoutée en souriant, m'a fait taire en cloufTanl mes plaintes sous ses caresses, et n'a rien changé à ses habitudes de distraction. ]Notn> amour doit durer autant que nous, ma chère Céline, m'at-il dit avec gaieté, et ce serait nous exposer à le détruire que d'être sans cesse à nous en entretenir : je vais chercher dans la société des motifs de vous aimer davantage, n'y trouvant rien de comparable à vous. L'amusement do mon esprit ne peut imire à l'occupation de mon cœur. Il a ajouté plus sérieusement : J'apprécie trop les riens aimables, la frivole gaieté, les liaisons de plaisir qu'offre le monde pour y attacher un granfl prix; vous êtes mon bonheur, ce bonheur m"est assuré, je le mets audessus de tout, sans que cela m'empêche de trouver quelque attrait à mes relations avec mes amis. Vous devez juger de tout cela comme moi, et vous livrer avec la même irréflexion à des plaisirs indépendants de notre tendresse; jamais ils ne pour-
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ronl y nuire. Soyons à rcxlérieur ce que sont les autres ; n'affichons pas une manière de nous aimer qui puisse nous donner le ridicule de l'exallalion. INous devons renfermer au loiul de nos cœurs urj excès d'allacliomeiit qui nous l'erail par;ulre romanesques. Soyons heureux de nous retrouver seuls après avoir donné une partie du jour à nos connaissances , et sachons unir la jouissance de goùls innocents à celle de nos senlimenls réciproques; c'est exister d'une manière plus variée et c'est beaucoup pour le boidieur.
M. de Jouval peut avoir raison ; mais cette raison me parait cruelle : je regrette chaque moment qu'on me dérobe cl que j'aurais pu passer avec lui : au milieu <les cercles où nous nous trouvons ensemble, il est le seul que j'écoule et sur lequel mon œil s'arrête; je suis atlentivement et ses mouvements et ses impressions; je cherche à deviner ses pensées : s'il est longlemps disirait sans revenir à moi. sans me regarder et me sourire, je sens que des larmes s'ap[)rochenl de ma paupière, parce que je me dis qu'il pourrait être heureux sans moi. Je suis sure de son amour ; je n'ai pas la crainte qu'il me devienne infidèle ; il est trop aimé, il aime trop lui-même ; mais je crains de perdre par la comparaison qu'il peut être lenlé de (aire de moi aux autres femmes; el quand je le vois gai, empressé près de celles qui sont aimables, j'écoute avec inquiétude et je m'afllige de n'avoir pas les qualités brillantes qu'elles développent; je crains de lui être
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moins rliôro, s'il se soiivicnl de Icm cspiil, de Iciii grâce, (le leur ]iiquaiil(> léf^èrolé, iors(|u'il se trouvem près de moi qui no sais qu'aimer cl h; dire sans art.
Je le peins, mon amie, les nuages qui nliseurcissent momentanénienl mou bonheur; ces images sont passagers; les moments où ils sont écartés et où je jouis sans trouble de la tendresse de mon mari en elTaeent aisément rinqiression : rien alors n'est égal à l'ivresse délicieuse que j'éprouve. Si, a[)rès une courte absence, M. de Jouval me cherche avec empressement et me dit qu'il a souffert loin de moi, le souvenir de mes peines fuit de ma mémoire; si ses regards s'arrêtent tendrement sur moi, qu'il m'écoute avec intérèl, quand je lui parle de mon amour, de mes in([uiéludes ; s'il me répète que je réalise pour lui cet être sensible dont il s'était tracé l'image et dont il attendait son bonheur, le n)ien alors est au comble; tous mes désirs sont satisfaits.
Comment rendre comi)te. mon amie, de ce que j'ai éprouvé quand les premiers symptômes m'ont indiqué une grossesse? j'ai senti mes liens se resserrer et m'unir plus fortement à M. de Jouval : je me crois siire maintenant que rien ne peut nous rendre indifférents l'un à l'autre. Il n'est pas d'expression qui peigne ce qu'on peut sentir en pensant qu'on a donné l'existence à l'enfant de celui qu'on aime. Je me suis devenue plus précieuse à moimême par mon étal, qui me parait le plus certain de mes titres à la tendresse de mon mari, et un
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ascendant auquel il ne saurait se soustraire. Quand nous parlons ensemble de notre enfant, l'émotion que j'éprouve est délicieuse; si ce souvenir me quitte un moment, je tressaille de plaisir quand je le retrouve. Il me semble impossible qu'on cesse de s'aimer quand on a des enfants.
Pardonne-moi, mon Yvonna, de ne pas penser et sentir comme toi, et continuons à nous confier mutuellement nos idées. >oîrc correspondance doit recommencer vive et continuelle comme autrefois ! permets-le, cela charmera mes instants de solitude. Ta dévouée,
Céline.