Médérine
A Paris, les communications continuelles entre tous les rangs de la société, établissent , en dépit de la naissance et de la fortune, une communauté d'idées qui ôte l'originalité aux individus , et détruit les différences trop sensibles entre les classes. La population de cette grande ville, si agitée depuis un demi-siècle, est une espèce de tout, lié par des fils imperceptibles , dont les nuances sont infinies et insaisissables ; personne ne pourrait dire au juste où une classe finit, où une autre commence; et si les diflTérences sont immenses en regardant aux deux extrémités de l'échelle sociale, les degrés par lesquels on monte sont si nombreux et si effacés.
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qu'on serait bien embarrassé d'assigner leur véritable place. L'enfant qui est né dans l'arrière-boutique de la rue Saint-Denis, et celui qui a fait son entrée dans le monde, au rez-de-chaussée imposant d'un hôtel de la rue de Varennes, ne grandiront pas sans que plusieurs des idées philosophiques qui ont occupé les esprits éclairés du xviii* siècle , et des idées politiques qui ont troublé le monde depuis quarante ans, se soient placées dans leurs jeunes intelligences, et soient devenues aussi familières à leur pensée que les mots de la langue qu'ils apprennent sans étude et sans réflexion. Mais il n'en est pas de même dans les provinces : indépendamment du caractère particulier dont elles conservent encore des traces, chacune d'elles se compose d'éléments très-distincts , que le temps et les révolutions n'ont point encore réunis. En dépit de la république, de l'empire, de la révolution de juillet, des préfets, du jury, des élections, etc., etc., la plus grande partie des familles nobles de certaines provincçs a gardé intacts les idées aristocratiques, les principes religieux, et toutes les habitudes qui en sont la suite. L'enfant qui arrive dans la noble famille les reçoit comme une précieuse part de son héritage, on veille avec soin à ce qu'il n'en perde rien : un précepteur est chargé d'empêcher que ces principes et ces idées ne s'évaporent dans les distractions des études; il en répond, et son intérêt répond de lui. Ainsi, entre les idées de quelques-unes des familles nobles de province, et
les idées généralement reçues dans un salon de la capitale, il y a un siècle de distance : et quand l'enfant, devenu homme, sort de tutelle, et se présente dans ce monde de Paris , auquel il est resté étranger, il faut que sa jeune imagination, ainsi comprimée et égarée , fasse à elle seule, et par sa propre force , tout le chemin qu'a parcouru l'esprit humain pendant un siècle de polémique, sous peine de se trouver d'un autre temps que ses contemporains, et de leur paraître à la fois odieux et ridicule.
Hermann de Montigny fut élevé de la sorte par une mère peu éclairée, dans un château qui ne vit jamais que le précepteur de l'enfant , le curé du village et quelques vieilles parentes, dont toutes les idées et toute l'instruction consistaient dans la connaissance exacte des familles nobles de la province, où la leur tenait le premier rang. Hermann n'apprit donc, en grandissant, que l'importance de son ancienne maison; on y joignit les principes sévères, et surtout les pratiques d'une religion devenue, en passant par des esprits étroits, tout intolérante et puérile , et , à dix-huit ans , le jeune comte n'avait jamais arrêté son esprit sur la coupable idée qu'il y eût des êtres osant discuter la légitimité divine de la religion catholique, et la ligitimité terrestre de la noblesse héréditaire. C'est à cet âge qu'il perdit sa mère ; et, libre désormais de sa personne, comme de sa fortune, qu'on crut pouvoir lui abandonner avant l'époque où il devait
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forcément la posséder, Hermann vint à Paris ; c'était au commencement de l'empire. La solitude du château de sa mère et sa complexion naturelle lui donnaient une excessive timidité : ce fut donc avec la réserve la plus silencieuse qu'il parcourut différents salons, assista à quelques fêtes, à un certain nombre de dîners dans la bonne compagnie , et à plusieurs déjeuners dans la mauvaise. On remarqua bien un peu son embarras et sa froideur: mais son âge l'excusait, et personne ne devina l'étonnement sans pareil qu'il cachait avec le plus grand soin, pour éviter ce reproche qui l'eût fait frissonner ; c'est un provincial !
Ses idées étaient telles que les conversations les plus ordinaires, la vie des gens les plus honnêtes lui eussent paru criminelles ; et quand il se trouva dans ces réunions où toutes les questions religieuses, morales, politiques et sociales, sont chaque jour discutées, alors, effrayé, tremblant, il crut que le ciel allait lancer la foudre ; que les autres hommes allaient fuir avec horreur ces raisonneurs audacieux ; que la loi devait atteindre leurs imprudentes déclamations, ou le mépris en faire justice... — Mais le ciel ne tonna point ; mais la foule se pressa pour écouter leur parole éloquente ou leurs mordantes critiques ; car leur esprit aventureux et piquant amenait la gaieté dans ces assemblées, et la foule ne s'éloigne que du malheur ou de l'ennui : mais la loi ne pensait point à frapper ; et le mépris s'arrêtait à la porte du pauvre, et n'osait approcher
de leurs riches demeures. . . Hermann se dit : On m'a trompé ! Alors, ne pouvant, dans ce qu'on lui avait enseigné, distinguer ce qui était erreur ou vérité, préjugé ou principe, délicatesse ou niaiserie, justice ou duperie ; dans l'embarras du choix, il se défit du tout.
Le cœur de l'homme ne peut se passer de but, de centre où viennent aboutir ses idées, ses projets, ses espérances : quand ses raisonnements sont parvenus à détruire les croyances religieuses, et avec elles les principes et les devoirs, il éprouve un insurmontable besoin de rattacher à une base quelconque les actions de sa vie. L'esprit droit prend pour règle le sentiment inné de la justice ; l'âme tendre se laisse aller à l'idée que la bonté suffit à la diriger ; l'intelligence étroite qui n'est pas entraînée par un bon cœur ne voit rien au delà de l'intérêt.
11 y avait du génie dans l'égoïste qui a osé dire : Plus on fait pour les autres, plus on fait pour soi. — L'égoïste vulgaire pense : Rien que pour moi seul.
Un jour deux jeunes gens causaient ainsi dans un élégant appartement de la rue du Mont-Blanc.
— En vérité, Hermann, je ne vous comprends pas, et vous êtes bien l'être le plus singulier que je connaisse.
Ces mots étaient dits par un jeune homme d'une figure franche et ouverte qui se levait avec un léger mouvement d'impatience du (auleuil où il était
assis près d'Hermann de Montigiiy. Celui-ci parut surpris et mécontent.
— Singulier! et en quoi s'il vous plaît, George?
— En quoi? en tout ! Voilà six ans que nous nous connaissons, et moi, à qui il suffit ordinairement de six jours pour faire un ami intime, je n'ai pas obtenu de vous la moindre confidence.
— Si je n'ai rien à confier ?
— Ceci est trop fort. — Vous êtes arrivé à Paris à dix-huit ans. Je suis le premier qui vous ait accueilli : je vous ai mené dans ma famille au faubourg Saint-Germain, chez mes amis à la Chausséed'Anlin, Vous avez voulu danser à un bal royaliste, assister à une réunion républicaine, et faire un tour dans les salons des Tuileries un jour de fête, je vous ai mené partout. Depuis six ans nous nous voyons deux ou trois fois par semaine, et... je ne connais rien de vos opinions politiques; j'ignore tous vos projets; je ne sais pas une seule de vos bonnes fortunes!... Enfin vous ne m'avez pas dit encore une seule fois : Je suis amoureux.
— En revanche , George , vous venez de me le dire au moins pour la dixième.
— C'est cela ! quand je veux vous questionner sur ce qui vous regarde, vous trouvez toujours moyen de m'interrompre pour me parler de moi ! . . . Mais il n'en sera pas ainsi aujourd'hui ; apprêtezvous à me répondre : je ne sors pas d'ici que je ne sache à quoi m'en tenir.
En disant cela, George s'assit de nouveau, avec
un air bien décidé à ne pas quitter la place avant d'avoir satisfait sa curiosité.
— Allons, je vois qu'il faut me résigner à subir un interrogatoire, reprit Hernnann en riant, mais sans embarras, sur qu'il était de ne pas laisser échapper un mot de plus qu'il n'avait résolu d'en prononcer.
— Vous serez bien obligé de dire la vérité cette fois, ajouta George avec une expression de joie.
Le visage d'Hermann répondit par un demi-sourire d'une inexprimable malice, qui eût donné à son ami de vraies inquiétudes sur le dessein qu'il formait d'obtenir une confidence, si George n'eût été, dans ce moment, trop préoccupé par l'objet des questions projetées, pour faire attention à ce sourire.
— Vous pensez à vous marier, Hermann?
Un grand éclat de rire fut la seule réponse qu'il obtint.
— Ne dirait-on pas qu'il y a de la folie à faire une pareille supposition? Vous n'avez que vingtquatre ans, il est vrai; mais, autant qu'on peut juger des projets particuliers de quelqu'un d'après ses idées générales, je puis bien présumer que votre désir n'est pas de rester garçon, et même que vous comptez vous marier très-jeune. Le mariage, dites-vous, n'est qu'une affaire qu'il faut tâcher de rendre aussi bonne que possible. C'est donc avec tous ses avantages qu'on doit la tenter, afin d'avoir plus de chances de succès; et vous ajoutez souvent
qu'il faut arranger sa situation et sa fortune le plus tôt qu'on peut, afin d'en jouir le plus longtemps possible; car vous avez un certain nombre de maximes générales qui sont toutes bien entendues dans votre intérêt, Hermann.
Hermann rougit légèrement. — Ah ! vous pensez cela, dit-il en s'efforçant de rire.
George reprit : Votre intention est-elle réellement d'épouser mademoiselle Louise de Melcourt ?
— Cela ne justifierait guère l'opinion que vous semblez avoir de mon discernement dans ce qui a rapport à mes intérêts. Madame de Melcourt n'a qu'une médiocre fortune et deux filles à marier.
— Mais enfin, vous paraissez depuis quelques mois vous occuper particulièrement de l'aînée. Elle rougit quand vous entrez ; et hier, après votre départ du bal, elle est devenue tout à coup sérieuse, s'est plainte de la fatigue et n'a pas voulu danser. Ces dames sont vos parentes; elles occupent un rang distingué dans le monde, jouissent d'une considération méritée. Vous n'êtes point de ces étourdis qui agissent sans réflexion : vous voulez donc épouser mademoiselle de Melcourt, puisque vous vous en faites aimer ?
Hermann parut contrarié. Il réfléchit un moment et répondit : Mademoiselle de Melcourt n'a jamais rougi quand j'entrais; elle était sûrement fatiguée quand elle a jugé à propos de ne plus danser, et vous conviendrez, George, que cette réserve dont vous avez presque l'air de me faire un reproche, est au
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contraire une qualité essentielle, puisque de ma confiante amitié pour une parente, vous en concluez que je veux me marier ; et de ce que la danse l'a ennuyée, vous supposez qu'elle a une passion pour moi!... Certes, je deviendrais à vos yeux l'homme le plus fat du monde, si je m'avisais de tirer une conclusion semblable de preuves aussi peij convaincantes.
— La rougeur qui vient malgré elle au front d'une femme, reprit George, une larme qu'elle retient en vain, et qui s'échappe entre les doigts qui veulent l'essuyer furtivement, le léger mouvement de lèvres qui se contractent en essayant de sourire, prouvent plus de passion, Hermann, que tous les serments, toutes les protestations qu'on a quelquefois la bonté de nous prodiguer... Pour moi, je n'ai jamais cru à l'amour d'une femme que quand je l'ai deviné avant qu'elle le sût elle-même.
— Votre perspicacité n'a-t-elle jamais été en défaut? dit gaiement Hermann.
— Il ne s'agit pas de cela : voyons, Hermann, allons au fait. Voulez-vous ou ne voulez-vous pas épouser mademoiselle de Melcourt ?
George croyait qu'une question aussi directe ne laissait pas la possibilité d'échapper à une réponse précise : il regardait son ami, dont la figure impassible prit une légère teinte d'ironie en disant : Mais vous, qui vous piquez de franchise, et me reprochez mon peu de confiance, ne pourriez-vous pas me dire quel grand intérêt vous occupe en ce
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moment? Ne suis-je pas en droit de vous supposer les sentiments que vous me prêtez ? et ne seriez-vous pas un amoureux de Louise?
— Non... répondit George simplement.
— De sa sœur Eléonore peut-être ? reprit Hermann.
— Non plus...
— Alors quel intérêt avez-vous à savoir... George s'était levé, et marchait dans la chambre
pour échapper aux regards perçants d'Hermann, et leur dérober un visible embarras.
— Vous voyez bien, George, que ce n'est pas moi qui ai un secret.
— Si cela était, reprit vivement George, si j'avais placé mes espérances dans un sentiment... dont vous vous moquez, serait-il étonnant que je voulusse soustraire à vos sarcasmes et à vos plaisanteries le rêve sur lequel reposerait tout le bonheur de ma vie?... Il n'en est pas de même de vous: c'est un confldent heureux de vous avoir pour complice, que vous trouveriez en moi... car nous ne sommes pas, nous ne pouvons pas être rivaux... Ne plaçons-nous pas toujours nos désirs, nos projets, nos idées sur des objets constamment opposés? Et, pour ne parler que du mariage, quand vous disiez que la fortune seule devait décider, n'ai-je pas cent fois répété qu'elle n'entrerait jamais pour rien dans ma décision?
— Vous êtes fait pour être un héros de roman. Eh bien! George... me voici prêt à écouter le
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vôtre... en êtes-vous au premier ou au quatrième volume?
— Adieu, Hermann, dit brusquement George.
— Vous m'en voulez?
— Pas plus que je n'en voudrais à un étranger de ne pas comprendre quand je m'exprime dans une langue qui n'est pas la sienne.
En disant ces mots, George sortit précipitamment... laissant Hermann un peu surpris... Mais après quelques minutes de réflexion, on aurait pu l'entendre murmurer ces mots : « Non... il est impossible qu'il ait aucune idée. » Puis, prenant son chapeau, il se rendit à la Bourse , où son agent de change avait dû mystérieusement, et sous un nom supposé, faire pour lui une spéculation assez importante. Mais une nouvelle imprévue avait dérangé toutes ses combinaisons : Hermann avait perdu dans la matinée un quart de sa fortune. — Il ne laissa paraître ni colère ni chagrin devant les gens qu'il vit pendant le reste de la journée : il eût pu trahir son secret... H lui importait qu'on l'ignorât. «1 Que ceci soit une leçon, répétait-il; ne livrons dorénavant rien au hasard. »
Au moment où il rentrait le soir fort tard chez lui, triste, agité et de mauvaise humeur, on lui remit une lettre.
Elle était de George de Senancourt, et conçue en ces termes :
<( Savez-vous, mon cher Hermann, que je suis 2 2
«c retourné chez vous deux fois dans la journée? <( J'avais besoin de m'assurer que vous n'étiez point «t fâché de ma mauvaise humeur de ce matin. — <( Je me suis aperçu que je tombais dans le défaut <t si commun d'exiger de ses amis les idées et le <( caractère qu'on a soi-même ; de leur imposer le « genre de bonheur que l'on choisirait, et de leur «t savoir mauvais gré des différences que la nature «( a mises entre leurs goûts et les nôtres... Vous «c voyez qu'au moins je sais reconnaître et avouer <t mes torts, et j'espère que, de nous deux, moi seul <t j'en garderai le souvenir.
» Oui, je voulais obtenir votre confidence, pour *<■ être en droit de vous faire la mienne. 11 me sem- <t ble que si vous aviez pensé, comme je le croyais, •! à épouser mademoiselle de Melcourt, ce mariage, <c qui eût été une affaire de choix et d'affection, «c m'eût autorisé à vous demander votre appui pour «t obtenir sa charmante cousine Franceftca de Mé- « rinville... Le voilà, Ilermann, ce nom qui repré- « sente pour moi tout un avenir de bonheur et <t d'amour. — Et vous conviendrez qu'on peut se <c livrer à une délicieuse illusion en voyant une « figure aussi capable de la faire naître. II y a dans «la grâce et dans le charme répandu sur toute la «( personne de mademoiselle de Mérinville quelque 't chose qui touche le cœur et plaît aux yeux : on «c l'admire et on l'aime en même temps.
<c Je l'ai vue quatre ou cinq fois seulement ; je «! lui ai peu parlé, et je n'en ai point été remarqué.
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<c Hermann, ne pourriez-vous me présenter chez n madame d'Herby, où je la rencontrerais chaque «c semaine? — 11 me faudrait la certitude de lui u plaire, avant d'adresser à sa famille une demande u qui, je l'espère , pourra convenir ; mais je ne ic veux Francesca que d'elle-même. Si elle ne voyait u pas le bonheur dans le lien qui nous unirait, « j'aurais le courage d'y renoncer, dussé-je regrette ter toute ma vie le rêve qui , depuis six mois, a (t rempli d'un délicieux espoir tous les instants de « mes journées.
<t La vie retirée que mène madame de Mérinville u ne m'a pas laissé la possibilité de la voir comme u je le désirais, malgré toute la peine que je me «( suis donnée pour y parvenir; et je me suis alors u décidé à confier à votre amitié tous mes projets, u toutes mes espérances... Mon ami, mon cher «c Hermann, croyez que la plus vive reconnaissance » sera le prix de ce que vous ferez pour moi dans t( cette occasion ; c'est un dévouement de toute la u vie que vous trouverez dans le cœur de George : u pourrai-je m'acquitter envers celui à qui je de- «( vrais Francesca. »
Hermann avança dédaigneusement la lèvre inférieure par un léger mouvement qui lui était familier ; il jeta la lettre de George sur une console, et s'assit pour rêvera ses propres affaires... Mais son esprit incertain ne lui présentait en ce moment aucune idée fixe, aucun projet arrêté : le chagrin
d'une mauvaise spéculation, et l'ennui de l'incertitude se peignaient tour à tour sur sa figure fatiguée; une agitation inquiète et pénible ne lui laissait pas l'espoir du sommeil... Il se leva, se promena en marchant à grands pas, se rassit, et finit par dire :
— Je ne dormirais pas... autant vaut répondre à sa lettre.
Il se mit à un secrétaire et écrivit.
<t Je ne vous en veux pas, George. Comme vous le «' dites très-bien, chacun a son caractère : je ne «i vous dirai donc rien sur vos projets. Il faut lais- « ser à ses amis le droit de faire ce qui leur con- « vient. D'ailleurs, je ne voudrais pas empêcher «< mademoiselle de Mérinville, qui est ma parente, <( de faire un bon mariage, et, pour ce qui vous « regarde, comme vous placez votre bonheur dans «( des idées qui ne sont celles de personne, il est «t possible que vous soyez heureux avec cette jeune « fille , à laquelle j'avoue n'avoir pas fait , jusqu'à « présent, la moindre attention.
« Venez me prendre demain soir à neuf heures : «c je vous présenterai à madame d'Herby, sa grand'- «i mère, chez laquelle toutes les jeunes personnes <( de la famille se réunissent le dimanche.
«< A demain, ici.
«t Hermann de Montigny. »
Après avoir plié cette lettre, Hermann la plaça
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avec celle de George dans un tiroir du secrétaire, dont il prit la clef. Jamais un papier écrit, jamais une lettre qui lui était adressée, quelque insignifiante qu'elle pût être, ne restait sur le bureau d'Hermann. Il écrivait rarement; ses lettres étaient courtes, vagues et composées de phrases arrangées pour ne présenter que des idées générales : souvent même, au moment de les envoyer, se décidait-il à les jeter au feu, et à les remplacer par une visite. Parfois, il citait ce mot d'un homme d'Etat : u Avec quelques lignes de l'écriture du plus hon- « nête homme, il est facile à un ministre habile de <! trouver moyen de le faire pendre. )>
Hermann chercha enfin le repos dont il avait besoin, fatigué par des émotions qui n'étaient guère de son âge, et qui rappellent ce mot d'un électeur parisien :
— Oh ! mon ami, j'ai eu des peines cruelles, des peines de cœur, depuis que je ne t'ai vu !
— Quoi donc? qu'as-tu perdu?
— Trois termes du premier étage de ma maison, dont le locataire a trouvé moyen de déménager sans payer.
Le lendemain matin, quand le jour commençait à paraître et qu'Hermann, après plusieurs heures d'une pénible insomnie, venait à peine de s'endormir, le bruit que la porte de sa chambre fit en s'ouvrant brusquement, et son nom prononcé à haute voix par son domestique, le tirèrent violemment de son sommeil. Son premier mouvement fut 2 2.
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d'impatience; le second, tout aussi naturel et plus spontané, s'il est possible , fut de se jeter à bas du lit, et d'arracher une lettre des mains d'un homme qui suivait son domestique, en s'écriant :
— C'est toi, Joseph !
— Oui, monsieur le comte, répondit une espèce de paysan, en bottes de courrier, couvert de boue et de poussière, l'air harassé et satisfait en même temps, et que certes le domestique n'eût point, sans un ordre exprès, laissé pénétrer dans la chambre élégante de son maître.
— C'est moi... soixante heures à cheval, pas davantage, pour faire deux cent vingt lieues... C'est aller, cela ! mais dix lieues de plus à faire, je restais en chemin : je suis moulu!... Lundi dernier, M. Gourby, le notaire de Beauchamp, médit :
— Joseph, tiens-toi prêt à partir pour Paris d'un moment à l'autre : c'est pour monsieur le comte de Montigny ; tu le connais bien : il a passé six mois ici l'année dernière. Il ne faudra pas perdre un instant; crève tes chevaux, si tu le veux, paye tout ce que l'on te demandera, mais arrive... Et me voilà! M. Gourby m'avait donné l'argent du voyage. . . mais si monsieur est content de mon zèle...
Ilermann, en ce moment, avait fini de parcourir la lettre ; il mit quelques louis dans la main de Joseph, ordonna à son domestique de le faire dîner et reposer, et ajouta :
— Quand tu ne te sentiras plus de la fatigue, Joseph, tu partiras, et tu remercieras bien M. Gourby.
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— Monsieur le comte aura sans doute une réponse à me donner?
— Non... c'est inutile; j'écrirai plus tard... dans quelques jours.
Hermann resta seul, et sa physionomie eût été indéfinissable pour l'observateur le plus habile. La première lettre d'amour à laquelle on attache ce bonheur de toute la vie qu'on n'a point encore appris à voir fuir et reparaître mille fois, et qu'on croit saisir pour toujours; la première dépêche du ministre qui vous annonce qu'on rend à vos signalés services une justice éclatante qu'on attendit vingt ans , et pour laquelle on risqua vingt fois sa vie, n'ont jamais produit de plus vives impressions : pourtant il se mêle à cette joie une sorte d'embarras, d'hésitation et d'inquiétude. Hermann agite vivement sa belle tête, dont les traits délicats et gracieux expriment je ne sais quelle souffrance involontaire; il passe sa main sur son front, comme pour en chasser une importune idée, et, avec ce mouvement de dédain qui lui est devenu habituel, ses lèvres laissent échapper ces mots : « Qui n'en ferait autant à ma place? »
Ce jour-là même Hermann se rendit au Marais, dans la modeste demeure habitée par madame de Mérinville et sa fille, la douce et jolie Francesca.
Madame de Mérinville était la sœur cadette de madame de Melcourt, toutes deux étant filles de madame d'Herby, veuve d'un président au parlement de Paris.
Madame de Melcourt avait été mariée à un magistral , et vivait, non loin de sa mère, dans cette aisance qui préserve en même temps de l'inquiétude et de l'envie. Comme sa mère, elle avait deux filles à aimer, deux projets pour sa vie, deux espérances pour sa vieillesse : Louise et Éléonore. Madame de Mérinville s'était mariée par amour à un des brillants colonels de l'armée française. Sa mère, après quelques objections, avait cédé à ce mot : je l'aime. D'ailleurs, madame d'Herby, d'un caractère apathique et faible , résistait peu à la volonté des autres. Elle aurait pu se repentir de sa condescendance; car, dix-huit mois après son mariage, le colonel fut tué, laissant sa jeune femme enceinte de Francesca, qui vint au monde au milieu des larmes et du désespoir de sa mère. Madame d'Herby, tout en partageant sa douleur, disait : Ma fille a eu deux ans d'amour heureux, et il y a tant de gens auxquels il ne fut jamais donné quinze jours de bonheur! Ainsi son esprit trouvait toujours le côté consolant des choses; la résignation^ cette vertu des âmes faibles , était sans cesse dans ses discours comme dans sa pensée, et pourtant, en l'observant avec attention, on hésitait à croire que l'indifférence du cœur fut la cause de cet inaltérable calme. Que de fois on pourrait retrouver dans les événements oubliés les motifs de la froide apathie des vieillards ! Peut-être s'était-il passé dans l'âme de madame d'Herby, à l'époque des passions , un de ces drames inconnus que renferme secrètement le
cœur de quelques femmes , qui dévore en silence leurs vives facultés, et ne leur laisse, pour les événements du reste de leur vie, qu'insouciance et dédain.
Francesca, la fille unique de madame de Mérinville, était jolie, gracieuse, mignonne. Sa beauté délicate, frêle, mystérieuse, quoique parfaitement régulière, ne suffisait pas pour justifier le charme irrésistible qu'elle exerçait; des causes morales, que rien ne peut définir, donnaient sans doute à cette délicieuse figure une puissance de fascination, car les regards qui se portaient sur elle ne pouvaient plus s'en détacher. Chaque mouvement de Francesca révèle une grâce et éveille une pensée ; les yeux sont charmés, mais l'effet ne s'arrête pas là : il pénètre dans l'âme; on l'éprouve plus qu'on ne peut l'expliquer; on aime cette jeune fille plus qu'on ne l'admire ; on divine que sous cette enveloppe chaçmante, respire une âme naïve, ingénue et impressionnable ; on sent que sous ces formes mignonnes bat et s'anime un cœur plein de tendresse, et fait pour les sentiments d'une délicatesse exquise, qui sont à la vertu ce que la grâce est à la beauté.
La violente inquiétude que sa mère, madame de Mérinville, avait éprouvée pendant sa grossesse; l'effroi avec lequel elle avait vu partir son mari pour l'armée, à une époque si décisive, et précédée de ces meurtrières campagnes de la république que suivirent les premières victoires de Bonaparte ;
celte anxiété qui s'était accrue au plus haut point pendant les jours où les nouvelles arrivées de l'armée annonçaient l'approche d'une grande bataille qui devait fixer le sort à venir de la France ; toutes ces angoisses terminées par l'effroyable nouvelle de la mort de celui qu'elle adorait , avaient sans doute agi sur le moral et le physique de l'enfant qu'elle portait dans son sein, car ses nerfs délicats annonçaient dès ses premières années une excessive susceptibilité : un bruit imprévu, quelque léger qu'il fût, la moindre variation de l'atmosphère, un instrument répétant dans le lointain certains airs mélodieux et plaintifs , faisaient éprouver à Francesca de vives sensations; au récit d'une action généreuse, à la peinture d'un malheur , à la vue d'une souffrance, ses yeux si doux laissaient échapper d'abondantes larmes, et la joie qu'elle pouvait goûter était douce, calme et tendre : dans cette faible et gracieuse enfant la vie n'était qu'une suite d'émotions.
Madame de Mérinville, loin de trouver dans sa tendresse inquiète et exclusive pour Francesca les moyens de fortifier cette organisation, n'avait montré à sa fille qu'une sensibilité qui ajoutait encore aux impressions qu'elle éprouvait naturellement. D'ailleurs, le colonel, forcé à des dépenses considérables, ne laissa guère d'autre héï4tage à sa veuve qu'un nom glorieux et quelques dettes à payer, et elle fut ainsi contrainte à la retraite, que ses regrets lui commandaient plus encore que sa fortune. Fran-
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cesca vécut avec sa mère dans un éloignement du monde , une tranquillité et une solitude qui rendent l'âme capable de cette exaltation, que le commerce de la société, l'habitude des distractions et du bruit émoussent et détruisent ordinairement.
Francesca avait donc grandi solitaire et paisible près d'une mère mélancolique et douce, qui avait dirigé ses idées tout en les laissant à leur penchant naturel. C'était une plante des champs, une délicieuse création dont la nature seule avait fait tous les frais. Le plus grand amusement de la jeune fille avait été les réunions périodiques chez sa grand'mère, madame d'Herby, chaque fois que ses cousines Louise et Eléonore sortaient de la pension avec une de leurs jeunes amies qui se nommait Hortense ; et les distractions que lui procurait leur société suffisaient à ses plaisirs. La petite maison qu'elle occupait av€c sa mère, rue Neuve-Saint- François, offrait aussi, à ses heures de loisir, une récréation qui avait de grands charmes pour Francesca : c'était la culture des fleurs d'un jardin qu'elle soignait avec le plus vif intérêt. Le bruit des fêtes, le mouvement du centre de Paris ne venaient point, dans cette retraite, troubler le calme de la jeune fille, et éveiller d'autres idées : sa mère, ses fleurs, quelques romances qu'elle chantait d'une voix faible et touchante, les réunions avec ses cousines : voilà tout ce que la douce et délicate enfant savait de la vie. Elle ne s'attendait pas, comme la plupart des autres jeunes filles de son âge, à un
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changement d'état : le mariage ne lui semblait ni désirable, ni possible, et tous ses vœux étaient satisfaits.
Madame d'Herby, sa grand'mère, madame de Melcourt, sa tante, et quelques amis de la famille, disaient quelquefois :
« Cette pauvre Francesca ne se mariera sûrement jamais; dans notre siècle, on a beau être jolie, qu'importe, si la dot manque ! ;»
Mais Francesca ne pensait jamais à cela.
Un jour Hermann de Montigny, parent éloigné, arriva; il fit une visite à madame de Mérinville, et en le voyant si beau, si agréable de tournure et de manières, si gracieux dans ses expressions, la mère de Francesca se souvint de M. de Mérinville, de ses amours et de son bonheur. Elle regarda sa fille et soupira. Hermann fit peu d'attention à Francesca, et revint rarement : il se lança dans un monde complètement étranger à ces deux femmes. L'idée qui s'était présentée à l'esprit de madame de Mérinville s'effaçait entièrement , lorsqu'à plusieurs mois de cette époque Hermann reparut. H se présenta à une heure inaccoutumée ; Francesca était seule au jardin, qu'il traversa. Le soin de quelques fleurs aimées et cultivées par elle, occupait toute l'attention de la jeune fille, et les boucles de ses longs cheveux châtains ombrageaient entièrement son visage délicat. Hermann l'examina quelque temps avec une attention extraordinaire; et quand elle leva sur lui ses grands yeux bleus , elle fut étonnée et embar-
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rassée du vif intérêt qu'il mettait à cette contemplation.
Madame de Mérinville arriva , et Hermann constamment distrait pendant une visite qu'il prolongeait au delà de toute convenance, ne cessa de porter sur Francesca des regards pleins de tendresse qui la faisaient rougir et trembler ; puis quand le froid força madame de Mérinville à rentrer, il l'accompagna dans l'appartement, d'où il ne sortit qu'après une demi -heure, et non sans adresser à la jeune fille, restée toute pensive auprès de ses fleurs qu'elle ne regardait point, un adieu dit d'une voix si tendre, qu'elle ne put trouver de paroles pour y répondre.
Encore tout émue, Francesca vit accourir sa mère, qui oubliait le froid dont elle s'était plainte, et dont le visage exprimait une joie si grande, que l'enfant devina que c'était elle que le bonheur attendait.
— 11 t'aime, il m'a demandé ta main !
Et la jeune fille se jeta dans les bras de sa mère : son visage était couvert de larmes.
— Nous ne nous quitterons pas, furent les premiers mots qu'elle articula; puis elle s'étonnait. Lui si riche et si beau !... La mère regardait sa fille, ne s'étonnait pas, mais disait ;
— Comme le monde juge mal ! quelle opinion fausse il prend de ceux qu'il envie !
— Que de fois , chez ma mère , on accusait le cœur d'Hermann d'êlre insensible, de calculer (ou-
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tes ses démarches , de n'avoir d'autre mobile que son intérêt ! Lui qui pouvait choisir dans tout Paris , il vient chercher la naïve et pauvre enfant qui ne peut lui apporter en dot que son amour et ses vertus !
Tout fut bientôt d'accord. M. de Montigny n'avait ni père ni mère; il avait vingt-quatre ans, et vingt mille livres de rente. 11 pressait l'époque du mariage : madame de Mérinville n'avait aucune objection à faire.
On hâta donc les préparatifs.
Francesca croyait rêver : l'amour et la reconnaissance se confondaient dans son âme, et ses vives émotions se devinaient sur sa figure , plus qu'elle ne Tes exprimait. H n'y a pas de mots pour de pareilles impressions.
Quelquefois ses yeux s'attachaient sur Hermann, contemplaient avec ravissement cette figure noble et régulière, cette taille élancée et élégante, dont tous les mouvements étaient pleins de dignité et de grâce.
Et si la figure froide du jeune homme souriait en rencontrant les regards de Francesca, si la main qu'il lui tendait serrait doucement la sienne, alors des larmes s'échappaient de ses yeux, et sa bouche ne pouvait articuler une parole.
Un jour, Francesca agitée ne pouvait rester en place ; elle attendait avec une impatience inexprimable la visite accoutumée d'Hermann : puis elle courut au-devant de lui dès qu'il arriva.
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Il y avait presque de la folie dans sa joie !
u Hermann, cria-t-elle, je suis riche.
«I Oh ! que le ciel est bon de m'avoir donné d'abord votre amour pour me faire sentir tout le prix de la fortune !
«(Je suis riche, et vous m'avez choisie pauvre ; je suis riche, et ma fortune est pour vous! Que je suis heureuse! »
Hermann rougit, et ne fit aucune question ; madame de Mérinville expliqua qu'un vieil ami de toute la famille, le baron de Beauchamp, avait imaginé, n'ayant aucun parent, de laisser à Francesca toute sa fortune, qui allait à quatre -vingt mille livres de rente.
Il était mort depuis huit jours dans sa terre en Provence.
«t Je ne croyais pas que la fortune procurât tant de joie, disait la jeune fille. »
Puis elle embrassait sa mère, serrait les mains d'Hermann, et ajoutait :
« Voilà ce qui donne du prix à tout. »
La pauvre mère avait rêvé dix-huit ans aux chances de bonheur possibles pour son enfant, et n'avait rien imaginé au-dessus de ce qui s'offrait. Jeune, beau, d'une noble famille, Hermann avait encore cette réputation d'honneur acquise de droit dans la société de notre époque, avec les titres de propriété et les contrats de rente, même quand l'honneur véritable est entré dans le prix dont on les a payés.
<( Je suis bien heureuse, disait madame de Mérinville; Francesca est bien heureuse, répétait chacune de personnes à qui il fit part du mariage. Les amis le disaient tout haut avec joie ; les jeunes filles le disaient tout bas avec envie, et Francesca le disait à demi-voix, les larmes aux yeux, le sourire du bonheur sur les lèvres, et cachant dans les bras de sa mère la rougeur qui venait animer son gracieux visage.
Un mois après, on dansait chez madame d'Herby en l'honneur du mariage de Francesca, sa petitefille, avec M. le comte Hermann de Montigny : ils étaient mariés de la veille.
— Oui, elle est bien heureuse, Francesca ! disait avec un demi-soupir étouffé , et terminé par un sourire, une jeune fille qui ajustait devant un miroir une toilette de bal simple et élégante : une écharpe bleu de ciel, une robe de crêpe blanc, un bouquet de fleurs naturelles la composaient ; mais il y avait quelque chose de mieux encore : l'expression de la joie sur un joli visage de seize ans.
— Ma sœur a raison ; Francesca a toujours eu du bonheur, reprit une autre jeune personne, plus âgée de quelques années , et qui donnait aussi les derniers soins à une parure absolument semblable à celle de sa sœur. Mais sa phrase, à elle, avait été
commencée avec un sourire forcé, qui s'effaça avant qu'elle l'eût flnie, et que l'expression d'un sentiment pénible remplaça aussitôt.
— Contez-moi donc tout cela ! s'écria vivement une troisième jeune fille aux cheveux noirs, aux couleurs vives , à l'air un peu décidé , qui venait d'arriver chez ses deux amies. Elle aussi était parée pour le bal ; mais une pelisse jetée sur ses épaules annonçait qu'elle venait du dehors : on voyait sur sa figure expressive une double impatience : le bal l'attendait !... Mais Eléonore avait dit : Francesca est mariée d'hier !... et une nouvelle curiosité s'était éveillée. Le bal eut tort pour un moment. Hortense , si pressée d'abord de voir terminer les toilettes, se dépitait maintenant de ne pouvoir distraire au moins une des deux sœurs de l'importante affaire de la parure. Elle s'adressa d'abord à l'aînée; mais Louise ne répondit que des monosyllabes insignifiants, qu'elle laissait tomber avec un air d'indififérence : elle semblait absorbée par le soin de rattacher l'agrafe de sa ceinture. Eléonore était bien réellement si occupée d'un pli mal ajusté au corsage de sa robe, que ses réponses étaient sans suite et sans intérêt.
Alors Hortense, restée debout jusque-là, pour hâter le moment du départ, et engager ses amies à ne pas prolonger des soins dont elle témoignait attendre impatiemment la fin , prit un grand parti : elle s'assit.
— Comment mariée ! et vous ne me dites rien !
Dans la lettre que j'ai reçue de toi la veille de mon départ de Toulouse , tu ne m'en parles seulement pas, Louise; et avant-hier, quand je suis venue vous embrasser à mon arrivée, vous ne m'avez pas dit : Francesca se marie demain !
Louise ne répondit pas.
Éléonore s'écria :
— Dans la joie de te revoir, je n'ai pas pensé à autre chose.
— Mais comment ?... avec qui? répliqua vivement l'impatiente Hortense , tout entière à la nouvelle importante. Alors Louise, qui venait d'achever sa toilette, s'assit près d'Hortense. La femme de chambre se retira, et Eléonore, quittant le miroir, se tint debout devant sa sœur et son amie.
Un sujet du plus haut intérêt allait se traiter : le mariage ! objet de toutes les pensées des jeunes filles, et qu'on interdit sévèrement à leurs paroles ; affaire de toute leur vie , dont on leur cache l'importance, dont on détourne leur attention, qu'on soustrait à leur examen, comme ces marchandises douteuses qu'un habile débitant vous présente avec tant d'adresse qu'il en dissimule les défauts, les inconvénients, le prix excessif, et qu'il vous les fait prendre en vous persuadant que la mode ne permet pas de s'en passer.
11 y eut un moment de silence, tant les pensées se pressaient confuses et insaisissables dans ces trois jolies têtes à ce mot mariage ! Mais les sensations qu'il faisait naître n'étaient pas semblables, car les
expressions étaient différentes. Pour Eléonore, la plusjeunedes trois, ce mot n'apportait que des idées joyeuses : des bals, des parures, des plaisirs, voilà tout ce qu'il présentait. Eléonore se réjouissait du bonheur de Francesca, le voyait sans envie, savait qu'un jour elle aussi se marierait. Cependant , comme ces pensées-là s'offraient à son esprit pour la première fois, sa curiosité tenait de l'étonnement, et sa figure naïve, qui exprimait l'une et l'autre, les laissait voir franchement; elle disait :
— L'instant viendra où l'on s'occupera de moi aussi ; on me fêtera, on m'appellera madame. Mais ce moment était éloigné, cette espérance vague, et Eléonore gardait, sur son visage frais et enfantin, toute l'insouciance, toute la gaieté de son âge.
Hortense, les yeux animés et les joues plus colorées que de coutume, sentait son cœur battre plus vite : elle devinait un bonheur inconnu qui troublait sa pensée; des sensations nouvelles, indéfinies, mystérieuses, s'éveillaient pour elle. Le mariage était la vie d'une femme ; le mariage était le développement des facultés aimantes de son âme, la récompense de ses vertus, le prix de ses talents, le but de sa beauté; le mariage, c'était l'amour ! et Hortense rougissait, en abaissant ses longs cils noirs sur ses yeux, pour cacher leur éclat trop vif. Ce n*est pas l'impassible innocence, c'est la vertu inquiète et agitée, qui peut se troubler et rougir.
Louise, en s'asseyant, avait pris sur une table voisine un joli coffre à ouvrage ; elle le tenait ou-
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vert sur ses genoux, et y cherchait avec attention un objet qui échappait sans doute à ses soias, car elle avait successivement touché des lettres ouvertes, un collier de perles, des bracelets, un nœud de ruban, et plusieurs autres choses à l'usage de la toilette ou du travail d'une jeune fille, et pourtant elle continuait ses recherches avec une préoccupation qui lui faisait approcher tellement son visage de ses mains, qu'on ne pouvait en apercevoir l'expression, et que , de l'endroit où étaient placées ses deux amies, leurs efforts eussent été vains pour y lire quelque chose. Cependant les joues de Louise, habituellement pâles, étaient en ce moment vivement animées ; ses paupières baissées tremblaient, et ses lèvres contractées semblaient se presser pour retenir un soupir ou dissimuler une plainte. Ce silence ne cessait pas.
— Eh bien ! s'écria Hortense.
Louise alors tira du fond de la boîte un papier qu'elle parut étonnée de trouver ainsi caché, quoiqu'elle seule eût pu le placer là... Elle le développa, en affectant un sourire insouciant; et Hortense, s'approchant, lut à haute voix ces mots :
*( Madame de Mérinville a l'honneur de vous faire •' part du mariage de mademoiselle Francesca de <i Mérinville, sa fille, avec monsieur le comte Her- '[ mann de Montigny, etc., etc. )>
— Ah ! dit Hortense; et ses yeux se portèrent sur
Louise ; mais celle-ci se penchait pour ramasser un bracelet qu'elle venait de laisser tomber.
— Il n'y a pas eu de noce ni de bal hier, reprit Éléonore ; mais ma grand'maman n'a pas voulu que cela se passât ainsi : elle fait danser ce soir en l'honneur du mariage de ma cousine ; elle donnera un bal aussi quand Louise se mariera... et puis viendra mon tour... Nous allons voir ce soir Franccsca et son mari... Il est très-bien. Il venait souvent ici l'hiver dernier.
En ce moment, les yeux d'Hortense et ceux de Louise se rencontrèrent, et échangèrent un inexprimable regard ; mais elles ne prononcèrent pas un mot.
— J'espère que Louise se mariera bientôt, reprit l'insouciante Éléonore, car elle a une année de plus que Franccsca, et c'était à elle de se marier la première.
Hortense était si près de Louise qu'Eléonore ne vit pas que sa main allait chercher celle de son amie, qui la pressa tendrement et la garda dans la sienne. Hortense ne faisait plus de questions.
La femme de chambre vint annoncer que madame de Melcourt était prête, et que les jeunes filles devaient descendre. Hortense voulut poser ellemême la pelisse de Louise; en l'attachant, elle approcha ses lèvres du front de son amie, et y déposa un baiser, pendant que celle-ci essuyait furtivement une larme qu'elle croyait n'avoir pas été aperçue.
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On arriva chez madame de Melcourt, qui jeta un coup d'oeil sur les toilettes, puis arrêta ses regards avec anxiété sur le visage de Louise, dont la pâleur s'était accrue , depuis que ses couleurs passagères avaient disparu.
Madame de Melcourt soupira : elle était encore trop près de la jeunesse pour ne pas deviner le cœur d'une jeune fille, et cependant elle était déjà si loin des idées et des goûts frivoles, qu'elle n'avait plus d'espérance de bonheur que dans celui de ses deux enfants, Louise et Éléonore. Hortense, orpheline, fille d'une de ses anciennes amies , était comprise dans ses affections maternelles. Ces trois gracieuses personnes avaient été élevées dans le même pensionnat , d'où elles étaient sorties très-jeunes : ce qui avait ajouté à leur instruction cette éducation de famille, complément nécessaire aux qualités d'une femme. Leurs habitudes d'enfance, leurs idées étaient aussi semblables que pouvait le permettre la différence de leurs caractères. On n'aurait pas dit : Elles ont reçu une éducation brillante, car aucun de leurs talents ne pouvait attirer l'attention; mais on aurait pu dire : Elles sont bien élevées. A ces vertus qui forment la base de l'éducation dans une famille honnête, se joignaient les talents qui peuvent y ajouter quelque charme, et avec des idées et des sentiments nobles, on leur avait donné des habitudes simples et modestes.
La prévoyante tendresse d'une mère avait cru assurer ainsi l'avenir : les jeunes filles avaient secondé
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ses désirs et réalisé son espoir. La nature est bonne : la société seule gâte tout.
Déjà madame de Melcourt tremblait.
— C'est le premier bal où je vais , répétait Horlense.
En effet, depuis sa sortie de pension, elle était restée chez une parente âgée qui habitait un vieux château près de Toulouse, et qui s'était enfin décidée à l'amener à Paris ; mais son âge et ses goûts la condamnaient à la retraite. Elle confiait Hortense à l'amitié de madame de Melcourt; car, disait-elle, il faut qu'Hortense entre dans le monde ; il faut qu'Hortense se marie. Sa sollicitude la faisait penser ainsi, mais s'arrêtait là.
Madame de Melcourt, plus éclairée, veillait avec soin sur les jeunes filles. Pendant de longues années, l'espérance seule avait accompagné ses efforts : en les voyant s'embellir sous ses yeux, en étudiant ces caractères naïfs et bons , elle avait souvent pensé que son expérience secondant tant de moyens de bonheur, des chances nombreuses se présenteraient pour l'assurer. Depuis quelques mois seulement, elle conduisait ses filles dans le monde, et déjà cette expression de joie qui avait seule paru pendant longtemps sur son visage à l'aspect de ses enfants, s'était plus d'une fois changée en un regard inquiet, en un sourire douloureux.
Louise, naturellement calme, douce et mélancolique, avait donné à sa mère l'idée d'une vie paisible, oublieuse du monde et plus facile à rendre
heureuse qilc l'insouciante et légère Eléonore, dont l'attention ne pouvait se fixer longtemps sur le même objet ; elle commençait à craindre de s'être trompée. Les impressions multipliées, peu profondes et variables, sont une chance de bonheur: rien n'étant durable en ce monde , la mobilité nous est donnée pour parer aux inconvénients de l'instabilité.
Quant à l'exaltation d'Hortense, madame de Melcourt avait souvent réfléchi au moyen de lui donner un sage emploi; mais il n'y en a point dans la vie d'une femme; il faut qu'elle s'use dans d'inutiles frivolités, ou qu'elle dévore celle qui la porte dans son âme.
Toutes ces idées avaient empreint la figure de madame de Melcourt d'une nuance d'inquiétude qu'elle cherchait à dissiper pendant le court trajet que fit la voiture pour se rendre à l'hôtel de sa mère, rue Saint-Louis, au Marais, où l'on arriva vers neuf heures.
On sentait, en entrant dans la cour, dans le vestibule, et en passant au travers des antichambres de madame d'Herby, une certaine impression grave, imposante et sévère , qui rappelait le temps passé, et semblait lier les jours présents au souvenir des siècles écoulés. Ce n'était pas une de ces commodes, élégantes et fraîches habitations dorées de la Chaussée-d'Antin , où tout date de la veille. Ici la splendeur était ancienne , la fortune dès longtemps acquise ; les habitudes dataient de loin, et les vertus étaient héréditaires. On n'avait pas acheté de vieux
meubles pour faire croire à l'ancienneté d'une opulence nouvelle; ils avaient vieilli avec leurs maîtres; ils étaient là un témoignage de la durée et de la constance de leurs goûts paisibles et peu variables, comme on les voit, ailleurs, attester la folle vanité et la curiosité futile de leurs possesseurs.
Ne semblerait-il pas aussi , au zèle avec lequel on a recherché depuis quelques années ces mêmes objets rejetés jadis par la mode, proscrits par l'opinion, et repoussés loin des yeux qui en sont si avides maintenant , que, tant que les idées nouvelles trouvèrent des obstacles dans les souvenirs du passé, elles s'efforcèrent de détruire tout ce qui en retraçait l'image ; mais qu'à présent , le passé fini sans retour, ne pouvant plus inspirer d'inquiétude, inspire la curiosité et le respect. Tout ce qui restait des principes et des usages, enfantés par le système du moyen âge, étant effacé, cette puissance étant écroulée pour toujours, et les idées qui avaient survécu à son règne, ayant disparu comme elle, le XIX® siècle, en se sentant pour jamais affranchi, ne voit plus dans le passé un vieillard moribond disputant encore à ses enfants la possession et l'emploi de leur héritage, mais un mort paisible, enfermé dans la tombe , auquel on peut rendre hommage sans danger , et sans craindre qu'il cherche à ressaisir le pouvoir, auquel ses mains glacées ne sauraient essayer d'atteindre.
Il n'en est pas ainsi dans l'hôtel de madame d'Herby : rien n'a changé pour elle, elle a vieilli
avec ses meubles, avec ses idées, avec ses habitudes. Seulement il vint un jour où on lui dit : La veuve d'un président au parlement pourrait être inquiétée; et après avoir soigneusement préparé ce qui était nécessaire à un voyage de plusieurs années, elle partit pour l'Angleterre avec ses deux filles encore enfants. Quand elle revint, ses biens modestes lui furent remis intacts. En retrouvant jusqu'aux meubles qu'elle avait laissés dans son appartement, elle s'occupa peu du reste, et son indifférence pour toutes choses alla jusqu'à l'apathie.
Le bal que donnait madame d'Herby n'était pas une de ces cohues, rassemblements de gens étrangers l'un à l'autre, comme Paris en offre souvent; c'était une réunion de famille, de connaissances anciennes, auxquelles on avait ajouté des relations moins intimes, des gens plus jeunes, mais tenant par quelque point à la société ordinaire, qu'on invitait seulement dans les grandes occasions, et qui n'étaient inconnus de personne, dans la réunion qui remplissait, sans les encombrer, les vastes salons de l'hôtel.
Le plaisir de la danse, pour les jeunes filles, et celui de se retrouver au milieu de ses amis , pour madame de Melcourt , effacèrent toute autre idée, même celle de Francesca, jusqu'au moment où elle se rendit enfin, quoique un peu tard, au bal que sa grand'mère donnait à l'occasion de son mariage. Mais quand M. et madame de Montigny
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furent arrivés, il n'y eut plus qu'un seul but pour tous les regards, pour toutes les pensées : les nouveaux mariés. Tous les hommes enviaient Hermann , toutes les femmes enviaient Francesca ; rien n'était plus beau, plus élégant dans toutes ses manières qu'Hermann; rien n'était gracieux et joli comme Francesca. L'attention était tellement absorbée par eux , que personne ne remarqua la figure pâle et bouleversée de George de Senancourt, qui venait de paraître à la porte du premier salon.
George, à la suite de sa lettre, s'était présenté plusieurs fois chez Hermann, où il ne fut pas reçu : une affaire importante et imprévue, lui dit-on, avait forcé M. de Monligny à quitter Paris précipitamment pour un mois, George ne sut que penser; triste, inquiet, il chercha quelque autre moyen de se rapprocher de madame de Mérinvillc, et il n'en trouva pas.
Ses pas se portèrent souvent dans le quartier qu'habitaient ces dames. H les aperçut quelquefois, mais que faire.
Enfin, le bruit du mariage arriva jusqu'à lui, le jour même où il avait eu lieu. Ce qu'il y eut de désespoir, de folie , de résolutions cruelles dans le cœur de George, ne peut s'exprimer... Il errait dans la rue, courait chez Hermann, où on ne le recevait pas, rentrait chez lui avec un horrible projet, puis s'arrêtait , attendant, pour mourir, qu'il eût puni la perfidie dont il était victime. Des mots
sans suite s'échappaient de ses lèvres ; et qui eût vu George après les vingt-quatre heures d'angoisses, de délire et de fureur qui suivirent la nouvelle du mariage de son ami, aurait cru qu'une longue et cruelle maladie avait pu seule changer ainsi sa douce et expressive figure.
Au moment où une nouvelle idée le ramenait précipitamment chez lui, il rencontra Jules de Ravel, jeune homme de sa connaissance, qui venait le chercher pour qu'il le conduisît au bal donné pour le mariage.
— Je suis invité par Hermann, lui dit Jules; mais, comme je ne suis pas connu de ces dames , j'ai pensé qu'il serait plus convenable et plus agréable d'y arriver avec vous.
George eût paru bien singulier à son ami, si celui-ci eût jeté les yeux sur son visage ; car il exprima d'abord de l'hésitation, puis une résolution désespérée qui sembla s'emparer tout à coup de son esprit,
— Oui, dit-il, entrons; attendez-moi quelques instants, ma toilette ne sera pas longue, et nous nous rendrons au bal...
Quel était son projet? Que voulait-il? C'est ce qu'il n'aurait pu dire lui-même. Mais à cet état d'exaspération où il était, il fallait une pensée imprévue et soudaine... Revoir son ami au milieu de ce bal, où lui-même était si loin de l'attendre, fut l'idée qui le frappa d'abord ; pourtant son projet pe s'arrêtait pas là!... » Nous verrons, disait-il. )>
Ils arrivèrent tard : la danse était très-animée ; elle avait refoulé les spectateurs dans les embrasures des portes, de manière à empêcher la circulation. George fut forcé de rester dans un premier salon, et sa haute taille pouvait seule permettre à ses regards de pénétrer dans le premier, où se tenait toute la famille. Cependant, après quelques efforts, il parvint à reconnaître tous les personnages qui l'intéressaient.
Dans les gens accoutumés à cette réserve pour soi-même, et à ces égards pour les autres, qu'impose une bonne éducation, cette habitude d'enfance a tant de force, s'affranchir des convenances est si impossible, que vainement on formerait le projet de les braver : leur empire domine la volonté qui essaye de s'y soustraire. A peine George a-t-il traversé le vestibule, que l'idée d'une scène violente, ou même d'une brusque apparition aux yeux d'Hermann , s'effaça de son esprit comme un songe dont le réveil vous fait apercevoir toute la folie; et quoique sa présence chez madame d'Herby dût paraître plus naturelle que son absence pour ceux qui le connaissaient; quoique personne au monde qu'Hermann, qui, certes, ne le dirait pas, ne dût savoir qu'il y était sans invitation, il se sentit tellement sous l'influence de cette idée, que machinalement il cherchait à se dérober à tous les regards. Pourtant, quand il aperçut son ami à côté de Francesca, dont les yeux si doux exprimaient une joie si tendre, la jalousie de George forma de
ces projets de vengeance, que l'usage autorise et qu'un résultat trop souvent sanglant, sauve au moins du ridicule. Hermann et Francesca dansaient ensemble ; Louise de Melcourt figurait vis-àvis d'eux. Eléonore, sa sœur, et leur amie Hortense, occupaient les deux autres places. Madame d'Herby venait d'imaginer cette contredanse des jeunes amies ; tout le monde y avait applaudi : les autres quadrilles cessèrent pour entourer celui-là. Tous les yeux se portaient sur les quatre danseuses : leur figure, leurs grâces, leurs qualités, étaient en ce moment l'objet de l'attention, des idées ou des paroles de tout ce qui remplissait les salons. Madame de Melcourt, placée près de là, dans l'embrasure d'une fenêtre, tenait ses yeux maternels fixes et inquiets sur sa fille aînée. George, frappé de l'attention qu'il y remarqua , les suivit involontairement, et s'aperçut bientôt de ce qui éveillait tant d'anxiété. Louise avait été forcée de se placer vis-àvis d'Hermann et de la brillante mariée. En arrivant là, sa figure, naturellement peu colorée, avait été animée tout à coup des couleurs les plus vives ; son front, son cou, avaient rougi ; et pour essayer de distraire l'attention du changement subit de son visage, la jeune fille s'était efforcée d'adresser quelques mots de gaieté à ses amies, en prenant place auprès d'elles. Son sourire même avait cherché le sourire de Francesca ; mais, quand la danse avait commencé, quand il avait fallu que sa main effleurât la main d'Hermann, tout ce qu'elle avait de
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force s'était épuisé à conserver un visage calme et gracieux, et à raffermir ses pas mal assurés.
Bientôt cet effort prolongé contracta ses traits délicats , et les couleurs qui les animaient s'effacèrent; car son sang fut violemment refoulé vers son cœur. Effrayée elle-même du mal qui l'oppressait, ses regards , baissés jusqu'alors, se levèrent avec inquiétude, et ce qu'elle vit d'abord tout près d'elle, ce fut le beau visage d'Hermann heureux et triomphant; ensuite un nuage sembla couvrir tous les objets qui l'entouraient; le parquet parut se dérober sous ses pas chancelants ; ses lèvres pâles et tremblantes s'entr'ouvrirent, comme pour laisser échapper son âme brisée par la douleur. Louise allait tomber sans connaissance : un cri, d'une voix bien connue, rappela en elle la vie qui fuyait, et lui fit porter ses regards ranimés sur ce qui l'avait causé... C'était un coup violent que madame de Melcourt, assise près de la fenêtre, s'était donné contre le fer doré de la croisée : un angle avait déchiré son front, et une rude secousse l'avait rejetée sur son fauteuil, au moment où elle se levait pour le quitter. Louise ne vit plus que sa mère. Cette affection de vingt années l'emporta, et effaça pour un moment toute autre affection : toute sa force revint pour courir à madame de Melcourt, qui, souriante et joyeuse, plaisantait de la trace sanglante qu'on voyait paraître sur son front. Repoussant doucement les secours qu'on voulait lui prodiguer :
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— Laissez -moi seulement, (lisait -elle en riant, passer un moment dans la chambre de ma mère pour rajuster mes cheveux dérangés, et panser ma blessure; j'ai l'air de sortir d'un combat. Au reste, le bal n'est-il pas le champ de bataille des femmes ?
Et elle soutenait sa fille en traversant le salon, feignant ainsi de chercher auprès d'elle l'appui qu'elle lui prêtait. En les voyant s'approcher de la porte où il était, George recula machinalement, et entra dans une petite pièce qui conduisait du premier salon à la chambre de madame d'Herby. Cette pièce peu éclairée servait seulement de passage. Madame de Melcourt et sa fille y arrivèrent bientôt. George se mit alors à l'écart près d'une fenêtre, pour attendre, sans être vu, qu'elles fussent entrées dans la chambre à coucher; mais elles s'arrêtèrent là.
— Louise, dit d'une voix suppliante, et les yeux mouillés de larmes, madame de Melcourt, Louise! puis elle ajouta : Mon enfant!... comme si elle essayait, par ce mot caressant, de lui mieux dévoiler le cœur d'une mère, consens, je t'en supplie, à épouser M. de Bléville.
Louise, interdite, laissa tomber la main de sa mère qu'elle tenait dans la sienne, et, reculant de surprise, s'arrêta, immobile, à considérer le visage de madame de Melcourt, L'étonnement qui frappa la jeune fille à ces mots auxquels rien ne l'avait préparée, céda bientôt à d'autres sentiments : il y
eut dans sa pensée comme un éclair rapide qui fit briller la vérité tout entière.
Ce cri qui s'était échappé, celte blessure qui en ce moment tachait de sang ce pâle visage, l'angoisse qui s'y peignait encore, tout cela c'était l'amour d'une mère, c'était un dévouement ajouté à vingt années de dévouement, c'était un dernier moyen de veiller sur son enfant, et de sauver au moins ce qui lui restait de bonheur et d'avenir, en détournant l'attention sur elle-même au prix d'une souffrance.
— Ma mère, s'écria la jeune fille, ma mère ! ordonnez tout ce que vous voudrez !... 0 mon Dieu ! pourrais-je vous refuser quelque chose?
Et, se jetant dans les bras de sa mère, elle baisait ce front sanglant, ces joues pâles, ces mains tremblantes, puis elles pleurèrent toutes deux, et ne dirent plus rien.
George avait tout vu, tout entendu, tout deviné dans ce silence plus éloquent que des paroles, dans ces profondes douleurs qui se confondaient et se comprimaient sans oser s'expliquer. Cette jeune fille qui avait cru pouvoir placer les affections de toute sa vie sur l'amour d'Hermann ; qui osait se croire aimée et choisie; cette mère qui avait mis là aussi l'espérance de vingt années, le bonheur de sa fille; le courage de cette frêle et délicate enfant qui, sous le bouquet de fleurs et la robe de bal, laissait son cœur se briser sans qu'un soupir s'en échappât; cet héroïsme maternel dont la seule gloire
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était la félicité d'une autre, étonnèrent et attendrirent le cœur de George. Une larme vint à sa paupière, et, à côté de ces douleurs sans haine et sans plaintes, toute idée de vengeance disparut.
Quelques instants après, madame de Melcourt essuya ses larmes, et pressant Louise contre son cœur, dit à voix basse :
— Bien, bien ! ma fille, le ciel te bénira !
Et la jeune fille ayant souri à sa mère, elles passèrent toutes deux dans la chambre de madame d'flerby.
George alors ne pensa plus qu'à s'éloigner, et traversant le premier salon, il n'éprouva en se trouvant tout à coup près d'Hermann, aucun des sentiments qui l'avaient amené dans le bal ; mais lui prenant la main, et s'identifiant avec les souffrances dont il venait d'être témoin :
— Ah ! dit-il, il ne fallait pas nous cacher que c'était elle que vous aimiez !
Ilermann avait pâli en le voyant ; mais ces paroles de George couvrirent son front de rougeur. Le sentiment des vertus dont il avait abdiqué l'usage le troublait encore malgré lui, et il rougissait surtout en ce moment des reproches que George ne lui adressait pas ; il sentait involontairement que ce qui faisait sa sûreté faisait aussi sa honte ; et il se déroba à ses impressions en rentrant dans le saton de danse. Madame de Melcourt y arrivait en même temps par une autre porte. Un galop général termina la f^oirée, et chacun se retira avec la pensée
que l'heureuse famille de madame d'Herby n'avait jamais eu un jour plus brillant et plus complètement exempt des peines de la vie.
Elle était si heureuse.
Vieille ballade.
Pourquoi cette femme pâle , simple dans sa toilette, et paraissant si oublieuse d'elle-même, que tout le monde l'oublie, sort-elle de sa modeste habitation dès le matin , et avec une préoccupation telle, que l'ami qui la salue en passant n'en est pas même aperçu? c'est qu'elle se dirige vers la seule cause de sa rêverie ; c'est que toutes ses pensées, toutes ses affections sont renfermées dans cette maison près de laquelle elle s'arrête, rue Saint-Louis, au Marais, belle et majestueuse rue, qui fut jadis le centre de l'élégance et des plaisirs, mais qui doit à
sa solitude moderne un air de dignité qui ajoute à sa beauté quelque chose d'imposant. Pourquoi cette femme s'est-elle hâtée, comme si elle craignait d'être attendue depuis longtemps, et s'est-elle ensuite arrêtée à la porte de l'hôtel qu'elle cherchait, comme si elle avait peur d'arriver trop tôt? Elle a regardé sa montre, elle a vu qu'il n'était que neuf heures du matin, et elle a pensé que, malgré les habitudes plus matinales de ce quartier, on pourrait, en la voyant entrer si tôt, chercher une raison à cet empressement, et que n'en ayant pas à donner, elle ferait mieux de s'éloigner encore pour quelques heures.
Alors elle va doucement, rêveuse et inquiète, le long de celte grande rue, et marche ensuite sur le boulevard : elle marche, c'est-à-dire que ses pieds suivent un mouvement machinal , sans que sa réflexion soit pour quelque chose dans cette action : elle ne voit rien, elle n'entend rien, elle est aussi seule, aussi absordée par une idée, au milieu de la foule active qui se presse et s'agite à ses côtés, que si un désert immense ne présentait autour d'elle aucun objet qui put attirer des regards ou réveiller des souvenirs.
Cet état de l'âme est fréquent dans les grandes villes. On n'est rien pour ceux qui vous heurtent, ils ne sont rien pour vous, et le meilleur moyen de s'isoler est de se jeter au milieu de la foule... Mais cette femme, qui est-elle? où va-t-elle? C'est madame de Mérinville, qui se rend chez sa fille Fran-
LA JECnE F£IHME. 57
cesca devenue depuis six mois madame la comtesse Hermann de Montigny.
11 est des êtres dont la vie se compose de mille petites passions diverses qui se succèdent et souvent se froissent entre elles ; causant mille petites joies ou mille petites douleurs continuelles; éveillant une loule de besoins, et laissant une multitude de regrets. Ces passions donnent à l'âme une activité dont l'agitation se peint dans les mouvements extérieurs et jusque sur les traits du visage par une excessive mobilité. Il y a d'autres êtres purs, simples et calmes, dont toute la vie se teint d'une seule et uniforme couleur, sans laisser place à aucune variation de nuances : un seul intérêt les a occupés; un seul mot peut le peindre; une seule ligne s'est dessinée dans le sillon qu'ils ont tracé; un seul éclair a illuminé pour eux cette vie de ténèbres et d'erreurs; et qu'ils se soient sauvés ou perdus à sa clarté, ils n'ont suivi qu'un chemin, sans chercher s'il en était d'autres. Telle est madame de Mérinville!... Cette femme, si peu de temps épouse, n'a été que mère, et sa vie s'est concentrée dans ce mot : Ma lille.
Quand elle croit enfin que le moment est venu où elle peut voir son enfant , elle revient sur ses pas, et se presse pour arriver. La porte s'ouvre; elle traverse une cour assez vaste, bâtie au fond et sur les deux côtés, dans un système d'architecture régulière qui donne à l'hôtel l'aspect d'un petit château. La rue, la maison, tout est silencieux; et jus- 2 5.
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qu'aux domestiques, tout prend dans ce quartier quelque chose de grave, de sévère et de réfléchi : il semble qu'on y pense plus qu'ailleurs, tant on y parle moins !
Il avait été convenu, au moment du mariage, que Francesca habiterait pendant deux années le quartier où demeure toute sa famille, et où s'écoula son enfance. Sa mère avait cru aussi que la convention faite à cette époque stipulait que la maison du comte deviendrait la sienne : pourtant elle n'y est pas. Elle n'a pas quitté la petite retraite où, pendant dixneuf ans, ses jours et ses nuits se passèrent à veiller sur son enfant; elle attend encore le jour où Hermann doit lui dire : Venez. Il est censé qu'il fait pour cela arranger une aile de la maison. On en parla souvent avant le mariage, rarement après, et plus du tout depuis deux mois. L'aile n'est pas habitable; les ouvriers ont bouleversé jusqu'aux murs !... ils ont cessé de travailler, et la mère attend toujours.
Elle sourit aux domestiques qu'elle rencontre : tout ce qui entoure une personne aimée inspire de la bienveillance. Madame de Mérinville apportait avec elle tant d'affection, qu'il y en a dans chacune des expressions mélancoliques qui s'échappent de ses lèvres... La femme de chambre accourut en la voyant entrer.
— Madame la comtesse est dans le boudoir, ditelle à demi-voix; elle repose. Ne serait-elle pas un peu souffrante? je l'ai entendue marcher cette nuit,
ouvrir la fenêtre : elle n'a point dormi. Cela arrive souvent depuis quelque temps. Elle n'est pas bien, quoiqu'elle n'en veuille pas convenir. Mais je guettais madame ce matin pour le lui dire, si elle ne s'en est pas aperçue... Peut-être madame la comtesse a-t-elle besoin de consulter un médecin?... Je demande pardon de me mêler de cela.
La pauvre mère ne répondit pas, tant elle avait le cœur serré, en acquérant la certitude que ses craintes n'étaient pas fondées sur une illusion... Mais un geste d'amitié remercia la femme de chambre de son zèle; et, avançant doucement sur la pointe du pied, respirant à peine, de peur de troubler peut-être un repos salutaire , madame de Mérinville s'approcha de sa fille qui reposait en effet couchée sur le divan de son boudoir. Cette petite pièce de l'appartement avait été ornée avec autant de goût que d'élégance, d'après les idées de la jeune femme; l'ameublement était en satin bleu clair, brodé en soie blanche.
Dans ce moment, Francesca, vêtue seulement d'une légère robe de mousseline, était étendue mollement sur les coussins bleu-de-ciel ; son frais et délicat visage encadré de grosses boucles de cheveux, dont la frisure naturelle survivait au désordre de la nuit, ressemblait à une de ces idéales figures , créées par les poètes, pour peupler le ciel de divines apparitions.
Elle sommeillait. On eût dit un ange endormi, si toutefois les anges dorment, et si une expression
de souffrance et d'inquiétude n'eût pas d'abord appris que c'était une femme.
Madame de Mérinville s'assit aux pieds de sa fille, les yeux fixés sur cette douce et frêle créature, cherchant dans les mouvements de son visage à surprendre ou à deviner le secret de sa douleur... Bientôt son sommeil agité laissa échapper quelques sons confus, quelques mots de crainte..., de regrets..., de soupçons... Une fois la mère crut entendre :
«c II me trompait ! »
Puis... un nom deux fois répété... Et ce nom, ce n'était pas celui d'Hermann!... mais un nom inconnu à madame de Mérinville, qui n'avait pourtant jamais quitté sa fille. Le mariage s'était fait au printemps. La comtesse de Montigny n'avait pas paru dans le monde depuis six mois qu'elle était mariée ; sa mère était toujours là ; toutes leurs relations étaient communes. Quel était donc ce nom qui revenait dans le sommeil de Francesca pour le troubler?
La jeune femme s'éveilla, et sourit à sa mère. Dans ce premier moment, où les idées encore confuses ne laissent pas un sentiment bien distinct, elle se crut dans la chambre qu'elle occupait avant son mariage, et où chaque matin son premier regard appelait la première caresse de sa mère, levée avant elle, et attendant près de son lit, dans cette chambre qu'elle partageait, le réveil de son enfant. Et Francesca, joyeuse, tendit les bras à sa mère,
LA JELIVE FE9IME. 61
en disant gaiement : Oh ! maman, quel horrible rêve!... Mais avant qu'elle eût achevé sa phrase, avant que ses bras se fussent détachés des bras qui la pressaient avec tendresse, ses yeux avaient été frappés des riches et élégantes tentures qui décoraient son boudoir; elle n'avait plus reconnu le simple papier de la modeste chambre, et sa tête se pencha, ses bras s'affaissèrent; toute sa délicate personne retomba doucement sur les coussins d'où elle s'était soulevée. Dans cet abandon d'elle-même, il y avait tant de découragement et de résignation, que son silence semblait dire :
— Je me trompais, tout est réel ! Et pour toujours !
Madame de Mérinville, devinant son silence, et répondant à sa pensée, s'écria :
— Quoi donc, ma fille ! n'as-tu plus de confiance dans ta mère? Ne pourrai -je savoir ce qui t'afflige?
-— Lesais-je moi-même? dit la jeune femme.
Pourtant elle rougit.
Mille questions sortirent du cœur de madame de Mérinville, pour essayer de se faire jour dans le cœur triste et inquiet qu'elle voulait sonder... Mais les questions, comme les réponses, ne touchaient que des cordes qui ne résonnaient pas, et n'osaient aborder le seul point sensible. Dix fois le nom d'Hermann, du mari, effleura les lèvres des deux femmes ; dix fois le cœur maternel repoussa la pensée du mal irrémédiable, comme si, une fois arrivée
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à sonder cette plaie douloureuse, elle eût craint de la trouver inguérissable.
Enfln, espérant encore découvrir au changement de Francesca quelque cause peu importante, elle passa en revue toutes les personnes et toutes les choses qui s'étaient mêlées aux courts et légers événements de la vie de sa fille ; mais elles étaient peu nombreuses et n'avaient guère laissé de trace.
— Pourquoi, mon enfant, ton amitié pour tes cousines Louise et Éléonore, et pour leur amie Hortense, paraît-elle tant diminuée?
— Ce n'est pas moi, maman, qui les évite; ce sont-elles qui me fuient.
— Mais cela n'est pas possible !
— Je suis mariée, disent-elles, et il semble que ce mot ait mis une barrière entre nous, que je ne puis plus prendre intérêt à leurs plaisirs, et qu'elles sont indifférentes aux miens. Elles se cachent de moi pour pleurer, et ne croient pas que je puisse comprendre leurs peines. Enfin, Hortense parlait, il y a peu de jours, du malheur et des privations que son peu de fortune doit entraîner pour elle... Quand elle a vu que j'écoutais..., elle s'est tue. Et pourtant, maman, ne sait-elle pas que je suis riche?...
— Chère enfant!... Mais Louise qui t'aimait tant et qui va se marier aussi , car son mariage, arrangé à peu près à l'époque du tien, n'est retardé que par l'absence forcée de M. de Bléville , et aussitôt qu'il aura terminé la mission qui le relient dans le Le-
LA JEINE FESIHE. 6o
vant, son intention est de prendre sa retraite de capitaine de frégate, et de venir chercher le repos dans sa patrie; Louise, qui fut toujours ta meilleure amie, qui a un an de plus que toi, qui sera incessamment au nombre des femmes aussi, ne peut pas mettre une grande différence entre son sort et le tien.
Francesca soupira.
— Je crains que ce ne soit toi, mon enfant, qui repousses l'amitié de ta cousine...
— Moi? 0 ciel! moi, avoir des torts envers Louise!... Cela ne se peut pas, reprit Francesca, presque effrayée qu'on put le supposer un instant.
— Pardonne à ta mère cette bizarre idée; ta douceur ne s'est jamais démentie ; mais s'il faut te le dire, cette crainte ne m'est venue qu'hier, où j'ai vu les yeux de Louise se fixer sur toi tristement, et même où il m'a semblé qu'ils se mouillaient de larmes.
— Des larmes, encore! s'écria douloureusement Francesca.
— Encore! répéta sa mère.
— Mais tu sais donc pourquoi elle pleure, pourquoi elle souffre?... Car elle est bien changée.
Francesca cacha son visage dans les bras de sa mère, et pleura... Toutes les questions de madame de Mérinville restèrent sans réponse. Quelle était donc cette douleur de Louise qui trouvait un écho si puissant dans l'âme de Francesca? Quel était donc le mystère qui les rendait si froides l'une pour
64 LK JEONE FEMME.
Tautre, et dont le mai pourtant les accablait toutes deux?
Quelquefois Francesca essayait de sourire à sa mère, de plaisanter même sur son chagrin sans motif; mais c'était alors seulement que la pauvre femme sentait toute la profondeur du secret qu'on voulait lui cacher. Par moment aussi la jeune comtesse éprouvait le désir et le besoin de tout confler, et elle n'osait!... Rougissant comme si elle eût été coupable, ses paroles s'arrêtaient, il lui semblait aussi qu'une fois son mal connu , elle souffrirait davantage; souvent elle avait cru dissimuler entièrement ses souffrances; mais trompe-t-on le cœur d'une mère ?
Madame de Mérinville en vint à croire le mal plus grand qu'il ne pouvait être, et se rappelant ce nom sans souvenir qui lui était resté du sommeil de sa fille, elle arrêta sur elle un regard observateur, et lui dit :
— Y a-t-il longtemps, Francesca, que tu connais M. George de Sénancourt?
Francesca ne cacha point son étonnement à ce nom ; mais elle répondit sans rougir :
— Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu.
En effet, George n'avait pas été remarqué de la jeune fille avant son mariage. Elle ne l'avait pas vu depuis.
— Pourtant ce nom ne t'est point inconnu ? reprit madame de Mérinville.
Sa fille rougit et ne répondit pas...
LA. JEÏNE FEMME. C5
Madame de Mérinville se leva, en repoussant doucement son enfant qui s'appuyait sur elle ; et alors, placée devant le jour, la jeune femme put lire enfin sur le visage de sa mère tout ce qui se passait dans son âme... C'était un morne et profond désespoir.
Prête à sortir de la chambre, elle s'arrêta en face de sa fille, et dit avec effort :
— Francesca, à dix-huit ans, j'ai connu M. de Mérinville... A vingt ans, j'avais perdu pour jamais cet unique et cher objet démon amour. Je n'ai vécu... que parce qu'il me restait un enfant. Maintenant il ne me reste plus rien.
La jeune femme se précipita dans les bras de sa mère, la ramena près du divan, la fit asseoir, se plaça à côté d'elle, prit sa main dans les siennes, et après quelques minutes de silence, commença ainsi :
— Ecoute, maman, tu sauras tout ; mais ne t'afflige pas... Va, j'ai eu ma part de bonheur dans ce monde !... Pendant dix-neuf ans je ne t'ai pas quittée, j'ai été une heureuse fille... Pendant un mois je me suis crue aimée d'unhommeque j'adorais... Je ne sais comment mon âme tout entière s'était placée dans cet amour : quand il se fut évanoui, elle est partie avec lui, et je ne vis plus !... Maman, tu as survécu à l'homme qui t'aimait. Va, tu as moins souffert que si tu avais comme moi survécu à ton
amour
Tu as pu l'aimer mort ; je ne puis l'aimer vi- 2 médérine. 6
vant! Oh! ne t'effraye pas ainsi. Toi seule peux m'entendre : tu l'as voulu. 11 faut maintenant que tu saches tout. Il m'a trompée ! jamais je n'eus son amour ; jamais il ne mérita mon estime. Il a voulu ma fortune et non pas moi. Il a repoussé Louise dont il était aimé ; il est venu à moi parce que j'étais riche... Il a trahi, déchiré le cœur de son ami; il m'a enlevée à l'homme qui m'eût aimée... Et tout cela pour avoir de l'or... Maman , je suis bien à plaindre ! il ne m'aime pas, et moi je le méprise.
Jamais la douce et faible Francesca n'avait exprimé aucun sentiment avec violence, et dans cet instant sa voix tremblante et brisée trahissait l'emportement et la colère : sa douleur, longtemps comprimée, se faisait jour avec force et véhémence ; mais sa délicate organisation ne pouvait supporter ce surcroît d'exaltation et de souffrance ; ses nerfs impressionnables s'agitaient comme sa pensée, et toute sa personne éprouvait en même temps un choc trop violent pour sa faiblesse naturelle. Avant que madame de Mérinville put obtenir des détails qui lui fissent connaître ce qui avait ainsi détruit le bonheur de son enfant, elle vit la douleur morale céder à une impression physique. Francesca, d'abord tremblante, s'affaissa doucement dans les bras de sa mère, qui la soutint évanouie pendant quelques minutes.
Ces minutes-là comptèrent pour des siècles dans le cœur maternel.
En revenant à elle, la femme d'Hermann de Monligny sentit bien qu'il fallait à sa mère l'explication de ses paroles... et se soulevant avec peine, appuyée sur madame de Mérinville, elle ouvrit un secrétaire, en tirant la lettre écrite jadis par George, ainsi que la réponse, qui ne fut pas envoyée à cause de l'arrivée de l'exprès du notaire de Beauchamp. La lettre aussi du notaire était là.
Il a des moments dans la vie où l'homme oublie son caractère et ses principes. Un jour, Hermann éprouva tant de joie de pouvoir s'approprier quatrevingt mille livres de rente ; il eut tant de peur que cela ne lui échappât, qu'il oublia jusqu'aux lettres qu'il devait anéantir. L'élégant secrétaire avait été placé depuis dans la chambre de madame de Montigny. Le lendemain du mariage, elle y rangeait tout ce qu'il faut pour écrire, et ces papiers, qu'elle crut d'abord sans importance, en furent ôtés par elle. Son nom attira ses yeux.
Elle lut tout.
Maintenant madame de Mérinville lisait aussi et relisait ces trois lettres. Les expressions si tendres, les idées si nobles de George, son amour, sa confiance ; le dédain si froid d'Hermann, son indifférence si complète, datée du jour même où il s'était dit si amoureux; la lettre du notaire qui expliquait tout, et renfermait encore un plus coupable mystère : la mère de Francesca lut cela avec sa délicatesse de femme, avec sa tendresse de mère; et même, après qu'elle eut tout vu , ses yeux restaient encore
attachés sur le papier : elle cherchait des paroles pour consoler, et n'en trouvait pas.
— Ah ! dit-elle enfin, il y a eu un moment où je t'ai crue plus malheureuse encore... car il m'est venu à l'esprit qu'il était possible que tu fusses coupable.
Alors, Francesca raconta longuement ces six mois de contrainte où son cœur avait caché à son mari ce funeste secret ; mais où, même sans cette découverte, elle eût deviné qu'elle n'était pas aimée. Sa naïve ignorance avait compris de l'amour tout juste ce que le cœur d'Hermann n'en pouvait jamais comprendre. La pauvre enfant l'avait rêvé si tendre en voyant la tendresse maternelle!... Que pouvait le cœur du froid et égoïste Hermann pour celle qui était habituée à être tant aimée? Puis, dès le premier jour où elle avait connu ses calculs et ses motifs pour l'épouser, elle n'avait plus eu d'amour. Dans le cœur d'une jeune et innocente femme, ce sentiment se compose de tant de respect, d'admiration, d'estime, qu'il ne peut survivre à ce qui les détruit.
Francesca l'avouait à sa mère, et toutes les deux cherchaient si le bonheur pouvait être possible sans tout cela.
Mais dans le mariage, quand manque ce premier moyen de bonheur, l'attrait moral, qui donne à tout la chaleur et la vie, rien n'y supplée, ni principes , ni vertu , ni religion ; il est possible de se contraindre, mais la vie s'use vite, ou se brise subitement dans cet effort.
Plus madame de Mérinville réfléchissait, moins elle trouvait de consolations à ses peines. 11 faut distraire quand on ne peut consoler. Elle obtint de sa fille la promesse de revoir ses amies. Éléonore avait encore la gentillesse insouciante de l'enfance; Hortense était vive, tout l'agitait; la tristesse de Louise cédait souvent à leurs efforts. Le soir même, Francesca pouvait les retrouver chez sa tante, madame de Melcourt, qui recevait quelques personnes : elle forma le projet d'y aller.
Au moment où elles parlaient encore de ce projet pour éviter de parler d'autre chose, cinq heures sonnèrent. La mère de Francesca se leva pour sortir : sa fille la pressa dans ses bras, et ne dit pas un mot pour la retenir. Un domestique annonçait que le dîner était servi... Elle allait retrouver son mari. En ce moment madame de Mérinville n'aurait pas eu le courage de voir Hermann : elle partit, et bientôt la pauvre petite habitation qui avait vu la fille si heureuse vit les larmes de la mère.
Encore émue et tremblante , madame de Montigny vint prendre place à la table, vis-à-vis de son mari. Unis pour toujours par ce lien dont on a fait une irrévocable loi de la destinée, ces deux êtres pouvaient avoir cinquante années de malheur l'un pour l'autre : ils partaient ensemble pour un voyage sans terme, et ils ne s'entendaient ni sur le but, ni sur les plaisirs ou les dangers de la route ; aucun des deux n'espérait secours et assistance de l'autre; aucun des deux n'aurait dit à l'autre sa pensée in-
time, et leurs soins, au contraire, étaient de bien fermer le fond de leur cœur, de vivre à côté l'un de l'autre sans se communiquer leurs idées, de s'échapper mutuellement, de se tenir sur leurs gardes, comme deux ennemis en présence. Dès qu'une pensée vive et profonde cesse d'être commune, dès qu'on a un secret important pour l'être avec qui Ton doit vivre de la même pensée, de la même âme, alors tout le bonheur s'évanouit dans l'intimité de tous les jours. L'indifférence paisible n'est pas possible : on s'aime ou on se hait.
Francesca ne haïssait pas encore : mais elle n'aimait plus.
Hermann n'avait jamais aimé, et il n'était pas loin de haïr. Il en voulait à la jeune femme qu'il avait trompée, de ce qu'il n'avait pas été assez adroit pour la tromper complètement ; car, quoiqu'il ignorât que les lettres eussent été retrouvées, il sentait à chaque instant que l'illusion à laquelle il avait dû l'amour de Francesca, était détruite, et, quoiqu'il fît peu de cas des tendres sentiments que le cœur peut éprouver, il eût voulu les retrouver dans l'âme de sa femme, comme moyen de bonheur pour lui. La sensibilité des gens égoïstes, toute relative à eux, est plus vive qu'on ne pense ; ils tiennent à être aimés : il leur convient si bien d'être le centre de tout ! Les autres ne sont pour eux que des moyens, et ils leur en veulent de ne pas remplir l'emploi auquel ils les destinent, leur bien-être à eux. Il avait donc fini par prendre de l'humeur de
la froide tristesse de Francesca ; et des mots durs et amers, tels que l'enfant, qui n'avait jamais quitté sa mère, n'en pouvait avoir entendu de sa vie, s'échappaient souvent de la bouche d'Hermann. La première fois, la jeune femme étonnée hésitait à croire qu'ils s'adressassent à elle ; ensuite une douloureuse conviction vint ajouter cette peine à celle qu'elle nourrissait en secret; puis ce sentiment d'une nature délicate qui se voit outragée, fit rougir son front si pur ; et chaque fois depuis, une honte mêlée de souffrance couvrait son visage de larmes dès qu'elle entendait les dures paroles aigrement prononcées par Hermann.
Cette émotion pénible, s'étant plusieurs fois renouvelée, causa à la faible et impressionnable constitution de cette jeune femme une si douloureuse sensation, qu'un tremblement involontaire agitait toute sa personne aux premiers mots de cette voix sans pitié. Ce n'était donc plus qu'avec un mouvement d'effroi qu'elle voyait arriver Hermann , et qu'elle se présentait devant lui. Elle était effrayée, lui ennuyé : il sortait souvent de chez lui ; elle restait toujours chez elle : mais quelque soin qu'on prenne de s'éviter , quelques distractions que l'on puisse avoir, la vie intime revient sans cesse; et quand le malheur est là... on a beau vouloir s'étourdir, on le retrouve à poste fixe ; il vous attend, il vous guette : vous le fuyez en vain ; vous cherchez inutilement à le tromper, il est sûr de son fait.
Devant les domestiques qui servaient le dîner,
les habitudes de politesse d'Hermann lui firent prendre un ton assez doux, lorsqu'il adressait à Francesca les paroles indispensables ; et la jeune femme, pensant aux conseils de sa mère , répondait de ce ton affectueux qui lui était naturel.
— Vous ne sortez guère, il me semble; et votre famille, quoique bien près de vous, est un peu négligée, dit Hermann.
— Si vous vouliez venir ce soir avec moi chez mes cousines? répondit en hésitant Francesca.
— J'ai quelques affaires; mais allez-y : votre grand'mère, madame d'Herby, s'y trouvera peutêtre.
— Je ne le crois pas, reprit la jeune femme. Et, pensant que ce n'était pas sans motif que
son mari désirait qu'elle vît madame d'Herby, elle ajouta :
— Mais je pourrais passer chez elle avant d'y aller, si vous avez quelque chose à lui faire dire?
Ilermann prit l'air satisfait et dit :
— Madame d'Herby est liée par une longue amitié avec le duc de V***, nouveau ministre des affaires étrangères.
Francesca s'étonna, puis reprit d'un ton affectueux :
— Si vous désirez une recommandation pour quelqu'un de vos amis, je me ferai un plaisir de vous la rapporter, d'autant plus que moi j'ai quelque chose à vous demander au sujet d'une de mes amies d'enfance.
Il y avait rarement une conversation aussi intime et aussi amicale entre le mari et la femme. On était au dessert, les domestiques s'étaient retirés : il commençait à s'établir une espèce de confiance, chacun ayant à exprimer une pensée, un désir qui avait besoin de la volonté de l'autre.
— Vous savez, continua Francesca en voyant qu'IIermann ne répondait pas, vous savez que j'ai toujours connu et aimé Hortense.
— Sans doute, dit Hermann plus content. 11 avait craint d'entendre nommer Louise.
— C'est d'elle que je vous parlerai ; mais d'abord que faut-il dire à ma grand'maman?
— Qu'elle veuille bien me faire connaître au ministre, me mettre en rapport avec lui.
Ici, Hermann hésita un peu.
— Nos intérêts sont communs, Francesca ; je puis me confier à vous. C'est pour moi , c'est pour une chose importante que je désire être en relations avec le ministre, et que j'ai besoin que la bienveillance et l'amitié de madame d'Herby m'assurent sa protection particulière. Mais je désire d'abord être connu de lui, sans annoncer aucun autre projet que celui de voir de près un homme recommandable par ses talents et sa probité.
Francesca ne put se défendre d'un mouvement de surprise, au changement complet qui s'était fait dans l'opinion d'Hermann sur le duc de V***. Elle savait que pendant longtemps ce grand seigneur libéral avait excité sa colère; que sou-
vent Hermann avait dit qu'il lui représentait un général aveugle tirant sur ses propres troupes, ou les faisant servir à fortifier le camp ennemi.
Mais Hermann ne comprit rien à la surprise de sa femme : il y a des gens qui savent si bien oublier à propos !
— Rien ne sera plus facile, dit Francesca, que de vous lier avec le ministre... il dîne assez souvent chez ma grand'maman; et si vous ne vous êtes pas trouvés ensemble jusqu'ici, c'est qu'on croyait vos opinions si opposées aux siennes , que cela allait jusqu'à l'éloignement pour sa personne.
— Qui diable a pu imaginer une pareille sottise? dit vivement Hermann.
— Vous êtes devenu bien tolérant, il est vrai ; reprit Francesca.
— Je l'ai toujours été.
— Mais votre brochure !...
— Oh ! qui pense à cela maintenant? s'écria Hermann.
Six mois auparavant, on lui avait promis une place de secrétaire d'ambassade. Sa fortune était médiocre alors. A présent il avait cent mille francs de rente. H voulait être ambassadeur. Sa brochure le gênait un peu ; mais il venait d'en publier une nouvelle , où il prêchait l'oubli de toutes les discussions politiques, et l'union de toutes les lumières pour éclairer et diriger la patrie. 11 est des gens qui croient que les autres ne
doivent pas se souvenir de ce qu'eux-mêmes ont oublié, et qui sont à peu près comme ces enfants qui pensent qu'on ne les voit pas quand ils ont fermé les yeux.
Hermann aperçut en ce moment un léger sourire sur les lèvres de sa femme. Elle l'avait deviné. Alors, renonçant à en faire sa dupe , il espéra en faire sa complice.
— Oui, reprit-il, je veux me rattacher à ceci : l'empereur le désire... il sent bien qu'il n'y a que 710US pour remplir les ambassades, et l'on se doit à son pays. Je ferai le sacrifice... de mes répugnances...
11 mentait encore par habitude, quand il croyait se résigner à dire la vérité.
Francesca souffrait... elle craignait d'être obligée de ne l'estimer sur rien.
Il ne devina point ce sentiment.
— Vous vouliez me demander quelque chose? dit-il, espérant acheter la complaisance de sa femme; mais elle la mit à trop haut prix.
— Que dites-vous, Francesca ! avez-vous perdu la raison ? sommes-nous des princes ? ou Hortense estelle notre sœur, qu'il vous vienne à l'idée de la doter ?
— Oh ! ce n'est pas une somme considérable qu'il me faut... c'est quelque chose pour ajouter à sa trop médiocre fortune. Un bon parti qui lui plaît et lui convient, se présente ; mais le jeune homme dépend de son père , qui exige , pour donner son consentement, une dot de cinquante mille francs.
Hortensc n'en a que trente : vous voyez bien qu'une vingtaine de mille francs assurera le bonheur de deux personnes.
— En vérité, je regrette qu'il vous soit venu une idée aussi singulière; car j'aurais été heureux de mettre autant d'empressement à vous être agréable que vous en mettrez, j'espère, à faire ce que je désire... Mais ce que vous demandez est de la folie!... Que vous fassiez à votre amie un cadeau lors de son mariage, rien de mieux ; et pour vous montrer toute ma bonne volonté, je vous remettrai vingtcinq louis...
— Non, Hortense n'a pas besoin d'un présent de ce genre, et ne l'accepterait pas. Je n'espérais même contribuer à son bonheur que mystérieusement, et par l'entremise de son tuteur... Je compte encore, Hermann, que vous...
Hermann se leva.
— Quand je le voudrais, cela serait impossible : je n'ai pas cette somme à ma disposition. Les nouvelles entreprises auxquelles je me suis associé, ont employé tout l'argent que j'avais de libre, et même m'ont fait prendre des engagements.
— Qui peut-être compromettront votre fortune !
— Ne craignez pas cela, reprit-il avec un sourire de confiance. Je ne suis pas de ces gens qui sont dupes dans les affaires.
Francesca, qui, avait eu peur de le voir se ruiner, ne put se défendre d'une autre frayeur en voyant l'expression de sa figure,..
LA JEDNE FEMME. //
Elle se contraignit pour dire d'un ton amical :
— Hermann, voilà, dites-vous, une partie de voire fortune engagée dans les alTaircs qui doivent l'augmenter : l'héritage qui m'est venu passe deux millions, et je n'ai jamais désiré, ni demandé pour moi rien au delà de la modeste pension que vousmême avez fixée. Je m'engagerai, si vous le voulez, à ne vous jamais rien demander de plus... Mais accordez à ma prière cette somme de vingt mille francs qui peut faire deux heureux.
— Je ne vous croyais pas, je l'avoue, une semblable prodigalité : il est bien heureux que le mari soit seul maître de la fortune î il ne vous faudrait pas longtemps pour nous ruiner!... Et Hermann, avançant dédaigneusement la lèvre inférieure, grimace qui lui était familière quand il commençait à être de mauvaise humeur, se mit à répéter entre ses dents quelques mots méprisants sur le peu de bon sens des femmes, leur luxe et leurs folies.
Ils avaient passé au salon. Hermann s'était assis nonchalamment dans un fauteuil , et il ne disait plus rien.
Francesca était restée debout, appuyée sur le marbre de la cheminée.
Il y avait du dédain sur le visage d'IIermann...
Il y avait du mépris sur le visage de Francesca...
— C'est sans doute avec votre mère que vous avez formé ce beau projet, dit Hermann; car il avait d'instinct de l'éloignement pour cette femme ; il sentait qu'elle avait droit au bonheur de sa fille,
et il lui en voulait du chagrin qu'il devait lui causer. Francesca se retint, et ne répondit pas.
— C'est toujours ainsi ! Un homme n'a pas de plus grand ennemi que sa belle-mère. Elle donne sans cesse des conseils à sa fille contre son mari... C'est à elle que je dois votre mauvaise humeur habituelle.
— Hermann, dit Francesca que l'accusation portée si vivement contre sa mère avait frappée au cœur, Hermann, n'accusez pas ma mère.
— Et qui donc puis-je accuser ? reprit-il avec colère ; car vous n'avez ni les sentiments, ni les idées qu'un homme doit attendre de sa femme. Je vous trouve toujours contraire à tous mes intérêts, opposée à tous mes projets.
— Vous m'avez vue tout à l'heure disposée à ce que vous souhaitiez : j'avoue que j'y mettais une condition.
— Impossible ! je ne donnerai pas cette somme, parce que je dois veiller sur votre fortune que vous voulez follement dissiper... Vous irez ce soir chez madame d'Herby, parce que je le veux, et que c'est dans votre intérêt comme dans le mien. Votre devoir est de m'obéir.
— Hermann, écoutez-moi... Ne pensez pas m'effrayer (et elle tremblait)... je ne suis pas aussi faible de cœur que vous le pensez. Je ne parlerai pas de vous à madame d'Herby; je ne servirai pas vos plans ambitieux... S'ils partaient d'un noble principe, si vous désiriez vous mêler aux affaires publi-
LA JEUIfE FEMME. 79
ques pour être utile à votre pays, servir les intérêts des malheureux , ou contribuer à la gloire de la France , je ferais taire tout souvenir des torts que vous pouvez avoir envers moi, et je seconderais vos desseins. Mais quelque ignorante que je sois des choses de ce genre, je sais qu'il est de notre temps des gens qui essayent de colorer les plus basses passions de l'apparence du zèle pour le pays , qui n'a pas besoin d'eux, et dont eux ont besoin : d'autant plus avides qu'ils sont plus riches, ils veulent à tout prix grossir leur opulence des sueurs du peuple et de l'impôt levé sur ses besoins.
Ils veulent la domination, la grandeur, la puissance, et ne craignent pas de les extorquer en affichant des idées toutes contraires. Ils se revêtent des principes libéraux , comme d'un déguisement qui leur permet de passer à travers la foule pour la tromper, jusqu'à ce qu'ils puissent l'asservir... Je ne contribuerai pas à vous aider dans un tel projet.
Votre naissance, vos idées, et des bienfaits reçus vous attachent aux souverains proscrits.
Restez fidèle à votre vie passée : vous n'aurez pas la puissance, mais vous aurez l'estime. Moi seule, Hermann, je pouvais vous parler ainsi; car, comme vous le disiez tout à l'heure, nos intérêts sont communs : vous disposez de la fortune et de la réputation de tous deux ; soyez donc aussi soigneux de l'une que de l'autre. J'ai cru de mon devoir de m'expliqucr franchement, et maintenant je me retire.
C'était la première fois que la faible et douce
Franccsca tenait un semblable langage. Il devait surprendre et irriter Hermann ; mais sa colère se traduisit en amers et injurieux sarcasmes sur la jeune femme et sur sa mère.
11 la retint pour exhaler une haine profonde et un ressentiment dont il la menaça de faire rejaillir les effets sur tout le reste de sa vie. Francesca avait fait un grand effort sur elle-même en exprimant à son mari les craintes qui plus d'une fois déjà l'avaient alarmée. En apprenant à connaître son caractère, elle avait béni le ciel d'être seule aie connaître; et il lui avait fallu six mois pour se décider à confier un secret que le cœur maternel devait ensevelir à jamais. •
Dans ce moment, quand Francesca vit l'ambition nouvelle d'Hermann la menacer d'associer le public à la connaissance d'un tel caractère, elle s'arma de courage pour le détourner de son projet. Lui apprendre qu'il n'était pas assez enveloppé de mystères pour que les autres ne découvrissent pas ce qu'elle avait découvert elle-même; le rappeler aux sentiments du devoir, lui refuser les moyens qui pouvaient lui aplanir la route, lui parut chose juste et commandée.
Mais cet effort fut cruel; et la violentp irritation d'Hermann acheva de la briser. Pâle , tremblante, elle se laissa tomber sur un siège , et écoula , sans dire une parole , tout ce qu'il plut à son mari d'ajouter de propos durs et outrageants. Quand il fut satisfait, il se leva et dit :
LK JEUNE FEMSIE. 8t
— Vous ferez ce que je vous ordonne : si ce n*cst ce soir... ce sera domain. Je compte que madame d'IIerhy me fera coimatlre au ministre d'ici à huit jours, ou si vous résistez, et dites un seul mot contre nos projets, votre mère, de qui seule vous pouvez avoir appris toutes ces belles choses, cessera de venir chez moi vous donner de mauvais conseils.
Il s'éloigna.
Pendant une heure, Francesca resta plongée dans des réflexions cruelles... puis, voyant que, le mal existant tout entier dans le caractère d'un autre, elle ferait de vains et imitiles efforts, elle résolut de ployer sous la nécessité impérieuse qui avait disposé de son sort, et non de tâcher de lutter contre elle. Invoquant la force d'en haut pour aider son faible courage , elle se soumit avec cette résignation qu'amène la certitude qu'il n'est aucune puissance humaine capable de vous enlever au sort qui vous menace. C'est le courage du désespoir, la résignation de l'homme que l'on mène au supplice... il se tait ! il marche !...
Pour s'arracher à ses idées, Francesca sortit.
Elle vit sa grand'mère.
Mais elle ne parla point d'Iïermann.
•t Demain, peut-être, dit-elle... »
Il lui répugnait, non [las d'être victime, mais d'être complice.
Espérant un peu de calme près des amies qui lui rappelaient les jours de son enfance, elle se rendit chez ses cousines ; et déjà son cœur se sentait plus
paisible au milieu d'elles , quand la porte s'ouvrit pour faire place à un nom que la femme d'Hermann de Monligny connaissait déjà, mais qui était porté par un homme qu'elle n'avait jamais vu ou qu'elle avait oublié. Aussi ce fut avec un trouble et une curiosité inexprimables qu'elle entendit annoncer M. George de Senancourt.
George n'avait pas trente ans, et il était beau.
Un an plus tôt, on eût pu reprocher à sa ûgurc CCS formes rondes et fraîches, ces couleurs animées qu'on ne remarque guère sur le visage d'un homme que pour y trouver la preuve de l'insouciance ou de l'irrcllexion.
Mais ses couleurs s'étaient effacées, sa joie, encore naïve, avait disparu, et la confiance jeune et pure qui s'était longtemps reposée sur son front, n'existait plus. Il était triste, pâle, défiant, inquiet; on voyait qu'il avait souffert, qu'il avait appris à se défier des autres et de lui-même, enfin qu'il avait vécu.
84 LA JELNE FEMME.
Il était plus beau ainsi, plus séduisant surtout; car il n'est guère de femme qui n'éprouve plus de sympathie pour l'homme que le malheur i frappé, que pour celui qui ne connaît encore de la vie que ses plaisirs. Le caractère de George était naturellement doux, gai, ouvert ; il disait quelquefois, en riant, que la franchise était plus adroite et la loyauté plus habile qu'on ne le pensait; et il le croyait. Il disait aussi que l'instinct de l'homme le porte au bien; qu'il est mille vertus ignorées, et que le mal seul est connu dans son entier , parce qu'il trouble l'ordre ou l'harmonie générale; et il le pensait. Cependant le mariage de son ami avait un peu dérangé ses idées, et jeté quelques sentiments amers dans son âme bienveillante. George eût aisément oublié la jeune fille objet de ses rêves d'amour; il la connaissait à peine, et il n'avait perdu qu'une espérance : mais il ne s'était jamais expliqué complètement la conduite d'Hermann ; il ne pouvait pas se former une idée bien juste de son caractère ; il n'était pas intimement convaincu de sa passion pour Francesca, et il ne lui était pas suffisamment prouvé que l'intérêt fût seul le mobile de sa conduite. L'incertitude qu'il conservait de tout cela l'avait souvent plongé dans des réflexions qui entretenaient le souvenir de la femme qu'il avait aimée. L'idée qu'il avait pu se tromper six ans sur le compte de son meilleur ami l'avait fait douter de lui et des autres : il était devenu plus réservé ; et s'il était encore resté honnête et bon, il ne croyait
LA JECNE FEMME. 85
jilus aussi exclusivement à l'honneur et à la bonté.
Il s'était fait présenter chez madame de Melcourt. Il la voyait avec un intérêt qu'il ne s'expliquait pas à lui-même et ne cherchait pas à approfondir... Tendant six mois, ses visites, assez peu fréquentes, lui semblaient n'avoir pour but que de passer quelques instants dans une famille dont les chagrins, voilés de bonté, avaient trouvé un écho dans son âme; de se distraire à la gaieté de la joyeuse Élconore et de la vive Ilorlense,... et de promener là comme ailleurs la vague tristesse dont il ne savait plus se défendre. Mais le jour où , en entrant dans le salon, ses yeux se portèrent sur la triste Francesca, George sentit que toutes ses visites avaient eu un but, une espérance. Ce jour-là il n'attendit, il n'espéra plus rien!... Francesca était là.
Un seul regard qu'il jeta sur la jeune femme éclaircit pour lui le passé, et détruisit son incertitude sur son ami. Six mois de malheur pouvaient seuls avoir produit un tel changement sur un visage de dix -neuf ans. Il devina tout. Hermann ne l'avait jamais aimée, elle non plus n'aimait pas Hermann.
George était un honnête homme, mais il n'était pas au-dessus de l'humanité. Il vivait dans le monde, dans le Paris du dix-neuvième siècle, dans le scepticisme moral et religieux de notre époque : il espéra ! Seulement, comme il était honnête, il ne forma pas de projets; mais, comme il était homme, une pensée involontaire traversa son es-
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prit, elle remplit de joie... Ce qu'il y avait de délicat dans son âme amena sur ses joues pâles une légère rougeur, en même temps que ce qui touchait davantage en lui aux humaines faiblesses amenait un sourire sur ses lèvres. Pour Francesca, au nom de M. de Senancourt, ses yeux s'étaient vivement portés sur celui qui entrait, et ne s'en détournèrent que quand elle vit ses regards, à lui, s'animer à la vive rougeur qui colorait la figure de la jeune femme. Tous deux avaient rougi en même temps : chacun avait vu que l'autre rougissait ; il y avait entre eux un secret commun, une émotion commune; un lien invisible venait d'unir leur pensée, et ils l'avaient senti.
La conversation fut agréable et gaie : George n'avait jamais été aussi aimable. Il y a quelque chose d'enfantin, de joyeux et d'innocent dans les premières heures passées près de ce qu'on aime avant qu'aucune espérance s'éveille, avant qu'aucun désir se forme. C'est un bien-être indéfinissable que nul regret ne trouble, que nulle crainte ne vient agiter; la vie semble plus légère, l'air plus pur, le ciel plus beau ; le vague de cette émotion insaisissable a un charme qu'on chercherait vainement ailleurs.
Souvent, dans un salon qui réunit un petit nombre de personnes, des paroles pleines de gaieté, des rires insignifiants en eux-mêmes, ou des discussions graves sur des sujets pleins d'intérêt, paraissent occuper exclusivement ceux qui sont là. Eh bien ! à la fin de la soirée, la pensée intime de chacun est
restée loin de tout ce qui s'est dit. On retourne chez soi, heureux ou triste par des choses que pcrsotiiie n'a aperçues, dont il n'a nullement été question, et qui sont parfaitement étrangères à toutes les paroles qui ont été prononcées. (^)uand la soirée fut écoulée, quand tout le monde sortit de chez madame de Melcourt, aucun événement n'avait eu lieu, rien ne s'était passé qui valût la peine d'être remarqué... Pourtant, toute la vie de deux personnes était changée; leur destinée avait pris un nouvel aspect ; leur avenir était fixé pour jamais.
Le lendemain, Francesca céda aux ordres de son mari, en obtenant de madame d'Herby la protection (lu ministre. Bientôt les relations qui s'établirent pour lui par suite de cela, les affaires auxquelles il était déjà mêlé, les plaisirs qu'il rechercha pour remplacer ceux que la froideur et la tristesse de sa fcnunc l'empêchaient de trouver dans son intérieur, l'éloignèrent si souvent de chez lui, que Francesca, ses habitudes, ses relations, tout lui devint presque complètement étranger.
La jeune lêmme ainsi isolée, se reprit à ses amitiés de jeune lille : elle retourna souvent chez ses cousines ; elles aussi vinrent sans cesse la chercher, Ilortensc surtout, car il restait entre madame de Montigny et Louise un embarras facile à expliquer, difficile à effacer. George aussi se retrouvait là presque chaque jour ; c'était un livre, un morceau de nmsique, une commission dont il s'était chargé : tout amenait des prétextes. Madame de Melcourt
ne pouvait penser à l'éloigner, d'autant moins que d'autres jeunes gens venaient habituellement chez elle. Louise était promise, son mariage allait se faire au retour prochain du prétendu. Hortense résolut d'attendre le consentement que le père de son futur refusait encore : libre d'elle-même, sûre d'être aimée, confiante dans son amant et dans l'avenir, elle était à l'abri de toute séduction. Eléonore avait une insouciance enfantine qui la garantissait de l'amour : d'ailleurs, les hommes qui venaient chez madame de Melcourt étaient tous de naissance et de fortune convenables pour prétendre à sa main, et ne pouvaient prétendre à autre chose. Les gens honnêtes ne soupçonnent guère; et ici aucun soupçon ne s'élevait par suite des assiduités de George. Madame de Montigny ne pouvait en faire naître ; depuis un mois, elle voyait fréquemment monsieur de Senancourt; il était là, ainsi qu'elle, partageant les amusements, se mêlant à la conversation; mais il ne s'adressait jamais à elle, etFrancesca non plus ne s'adressait jamais à lui. ils étaient du même avis sur toute chose, répondaient souvent en même temps, et toujours de la même manière, à une question générale ; ce que l'un disait, attirait toute l'attention de l'autre; ce que Francesca avait admiré, devenait l'objet de l'admiration de George ; ce qu'il aimait devenait cher à la jeune femme. Jamais, pourtant, ils ne se consultaient sur rien, car ils ne se parlaient point.
Jamais le nom de l'un n'était sorti de la bouche
LA JEUNE FEHIHE. 89
(le l'autre devant personne. Francesca parlait peu, et jamais à M. de Senancourt ; mais dans la conversation générale, leurs discours se rencontraient quelquefois, leurs yeux souvent, leur pensée toujours.
Ils ne s'étaient jamais dit un mot, et cependant ils s'étaient entendus sur tout : la pensée de l'un était la pensée de l'autre. Francesca se levait le malin, après avoir rêvé de cet homme qui l'avait choisie jadis par amour, qui avait placé toutes ses espérances de bonheur dans l'idée d'être aimé par elle, et dont r.ime noble, délicate et sensible, contrastait avec le cœur sec et froid d'ilermann.
Francesca, près de sa mère, si peu appréciée et si repoussée de son mari, pensait souvent, sans le dire, à la tendresse de fils qu'elle eût trouvée dans le cœur si bon de George. Pendant les heures de solitude, elle se figurait involontairement la société douce, l'intimité au milieu d'occupations, de lectures ou de promenades avec George, dont les goùls paisibles, le caractère aimable, l'éloignemenl pour les idées ambitieuses, les opinions fidèles eussent repoussé tout projet de se mêler aux affaires publiques, et eût trouvé dans les arts, les lettres, l'amitié, l'amour, une existence pleine de charme et d'intérêt ; car M. de Senancourt, attaché de principes, de naissance et de cœur à la dynastie royale, gardait comme une religion sacrée, mais tolérante, sa reconnaissance respectueuse pour d'illustres proscrits. George eût refusé de s'attacher à ce que ses 2 8
affections repoussaient ; il n'eût point, par une espèce de capitulation de conscience, dont il est plus d'un exemple, excusé ses efforts pour obtenir la faveur du pouvoir triomphant, en jetant dans l'intimité quelques phrases de regret sur le pouvoir vaincu. Mais George n'eût pas non plus attaqué cette puissance momentanée, que ses opinions condamnaient. Il comprenait l'époque où il était né, et plus d'une fois il avait, en cherchant avec passion la vérité, jeté autour de lui les pensées qui remplissaient son âme. Il disait : Quand des siècles se sont écoulés, quand les hommes ont usé certaines idées, ou s'en sont lassés,^ arrivent avec de nouvelles générations, des idées nouvelles. Une lutte sanglante s'établit entre ce qui reste de conviction pour le passé, et ce qui s'élève de conviction pour un nouvel avenir ; et le combat continue jusqu'à ce que l'esprit mobile de l'homme s'attache à une pensée qu'il croit immuable. Dans ce choc violent des passions humaines, la société est ébranlée jusqu'en ses fondements, comme ces édifices que les secousses d'un tremblement de terre renversent sur le sol... Mais lorsque les débris du temple ou du palais restent épars autour de nous, la foule attentive, effrayée et curieuse, regarde avec inquiétude les restes mutilés, où quelques hommes espèrent en vain trouver de quoi reconstruire le monument tel qu'il était avant sa chute. Honneur alors aux hommes de génie qui tentent, au péril de leurs jours, de rebâtir un nouvel édifice plus beau et plus solide ! mais
malheur à ceux qui, profilant du désastre, essayent de s'emparer avec adresse des débris dispersés, pour établir leur fortune particulière sur les restes sanglants des calamités publiques !
Kt George, conséquent avec ses principes, respectait le passé, supportait le présent, et priait pour l'avenir.
Ces idées s'étaient exprimées quelquefois devant Francesca : elles plaisaient à son âme rêveuse. Tout ce qui est vague, élevé et généreux, s'arrange merveilleusement avec l'amour ; et la jeune femme mélancolique se plaisait à s'identifier avec toutes les pensées de l'honïme qu'elle aimait sans le savoir : car Francesca ignorait complètement son amour si excessif et si passionné pour George. La situalion où elle se trouvait, par la connaissance de sa lettre, lui semblait suffire pour motiver l'attention continuelle qui la préoccupait ; et la timidité la justifiait à ses yeux de cette émotion qui l'empêchait d'adresser la parole au jeune homme. Le temps s'écoulait ainsi, et trois mois se passèrent, pendant lesquels elle vécut uniquement de la même pensée, sans qu'elle se doutât seulement qu'elle aimait celui qui était devenu toute sa vie.
George était moins ignorant de ce qu'il éprouvait : il sentait qu'il était amoureux ; mais il n'allait pas plus loin, et ne voyait rien au delà, parce qu'il ne voulait rien voir. Un jour Hermann vint dîner chez madame de Melcourt : c'était une fêle de famille, on n'avait pu se dispenser de l'inviter ; il
n'avait pu se dispenser d'y venir. George y était, et rien entre eux deux ne rappela le passé. Hermann put croire que George ne lui en avait jamais voulu, et George, qu'Hermann ne lui avait jamais voulu de mal. Ils curent presque l'air de se chercher, de se prévenir ; et la fête ayant été rendue par M. et madame de Montigny, M. de Senancourt se trouva naturellement au nombre des invités.
Huit jours après, une occasion s'était offerte où George avait pu être utile à Hermann : il s'agissait d'un service important. Il était venu deux fois chez lui, mais seulement quand il y avait réunion.
Un jour, il fit une visite à quatre heures : madame de Montigny était seule ; son mari venait de partir pour la campagne.
Seuls pour la première fois, forcés de s'adresser la parole pour la première fois, ils restaient l'un près de l'autre, sans interrompre un silence qui eût paru bien singulier, si l'on eût pu les voir ainsi. Mais , malgré leur usage du monde , aucun d'eux n'eut cette idée. C'est qu'ils sentaient, sans se rendre compte de leurs pensées, que ces phrases insigniflantes , que ces petits sujets des conversations ordinaires, ne seraient, entre eux, que mensonge et hypocrisie ; qu'il ne s'agissait pas du bal de la veille, du spectacle du lendemain, de l'anecdote de salon , ou de l'ouvrage nouveau. Ce qui les occupait tenait au fond intime de leur âme ; il y avait entre ces deux personnes, là, muettes, paies et craintives , une question d'avenir , de bonheur ou
(le malheur, de repos ou «le passion, d'innocence ou de repentir, de vie ou de mort. Francesca éprouva une émotion si vive , elle trembla si violemment, qu'elle commença enfin à deviner ce que George était deveim pour elle. Se rappelant alors ce qu'il aurait pu être, et ce que ses devoirs, à elle, exigeaient, un mouvement involontaire la porta à fuir loin de lui. Elle essaya de se lever; mais elle était si tremblante, mais elle sentait si bien tout ce que cette agitation devait avoir d'inexplicable pour George, qu'elle retomba sur son fauteuil. Ses yeux rencontrèrent les yeux de M. de Senancourt, allachant sur elle des regards de surprise et d'amour. Incapable de niaîtriserson émotion, la jeune femme fondit en larnies, et George interdit, et presque aussi tremblant qu'elle, était à ses pieds, pressant ses mains qu'il portait à ses lèvres, et répétant vingt fois ces mots :
— Francesca, je vous aimais !
En ce moment elle appela à son aide tout son courage pour imposer silence à George, le repousser et s'éloigner, mais un papier, qu'elle avait à la main, et qu'elle tenait soigneusement caché depuis l'entrée du jeune homme, s'échappa, et roula dans les doigts de M. de Senancourt. Un cri de surprise, de joie, d'amour, sortit aussitôt de ses lèvres. Dans ce papier, pressé souvent par des mains délicates, religieusement conservé, relu encore au moment où il était entré, et humide des larmes qu'il avait fait répandre. George avait reconnu la lettre 2 8.
OÙ il écrivait à Hermann , un an auparavant, que tout son avenir était dans son amour , et qu'il ne demandait , pour sa part de bonheur dans ^ce monde, que l'amour de Francesca.
Qu'aurait pu faire maintenant la jeune femme pour cacher au jeune homme amoureux qu'il était aimé? La joie qu'il montrait lui apprenait qu'elle n'avait plus rien à lui dire : le secret qu'il avait surpris l'avait instruit de tout.
• 11 se taisait. La lettre parlait depuis si longtemps pour lui ! Francesca ne disait rien : la lettre tombée, froissée par la main qui l'avait si souvent tenue, en disait plus à George qu'il n'avait espéré en apprendre !...
Heureux, et le cœur rempli d'amour, de respect pour la jeune et belle femme dont il se voyait aimé, George s'était placé un peu plus loin d'elle, admirant avec un sentiment presque religieux cet embarras naïf et plein de charme, cette grâce enchanteresse et séduisante, qui avait toujours rendu la beauté de Francesca si puissante , et qui , dans cet instant, était irrésistible et céleste!... Car, malgré la forme régulière de ses traits délicats, la beauté de cette délicieuse figure tenait à un charme insaisissable et tout intellectuel : c'était son âme qu'on devinait sous ce voile transparent, et qui exerçait un pouvoir auquel les plus indifférents étaient forcés de se soumettre.
Longtemps émue et agitée, Francesca resta ainsi tremblante et silencieuse sous les regards de George;
et quand enfin les yeux de la jeune femme rencontrèrent les siens; quand, rassurée par la timidité qu'il montrait, elle échangea un regard avec lui, elle sentit bien qu'elle n'avait plus rien à lui apprendre ; et un sourire d'une inexprimable douceur accompagna ces seuls mots, prononcés tendrement par elle : » Depuis dix mois ! » Et elle montrait la lettre ! ces mots répondaient aux craintes comme aux espérances de George: depuis dix mois, il avait seul occupé exclusivement celle qu'il aimait.
Puis, après ces mots échappés à sa pensée, Franccsca rougit ; ses grands cils voilèrent ses regards, et elle ne parla plus.
Chacun d'eux savait maintenant la date du commencement de cet amour qui devait être éternel : ils connaissaient l'un de l'autre tout le passé ; ils connaissaient encore mieux tout l'avenir.
Il y a quelquefois une heure dans la vie qui décide du sort de tout le reste !
Au silence religieux , plein d'espoir, de trouble et d'effroi , qui régnait dans cette chambre, on eût deviné qu'un événement solennel et important disposait en ce moment de deux existences. Il y avait quelque chose de grave, de triste, d'irrévocable dans cette scène d'amour, où si peu de mots avaient été dits, où il ne s'était fait ni un serment, ni une promesse, et où chacun sentait pourtant que leurs destinées devaient être unies à jamais.
On annonça madame de Mérinville. George se leva , salua , échangea avec Francesca un inexpri-
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mable regard, et sortit sans prononcer un seul mot.
Francesca embrassa sa mère sans parler, et retomba sans connaissance sur le fauteuil qu'elle venait de quitter. La présence de sa mère l'avait rappelée à la vie réelle, hors de laquelle l'amour l'avait placée depuis deux heures. Sa situation, ses devoirs, ses chagrins , tout ce qu'elle avait oublié, était revenu tout à coup ; le voile était tombé, l'illusion s'était envolée ! l'ange avait été précipité du ciel , brillant et doux , sur la terre froide et rude, et la chute l'avait brisé.
La pauvre mère, initiée, dès l'enfance de sa fille, aux secrets de cette frêle et délicate organisation, devina bien quelque impression nouvelle, impression trop forte pour son enfant; mais l'homme qui sortait lui était inconnu : elle n'imagina point qu'il eût quelque rapport avec l'état où elle voyait Francesca, d'autant plus qu'en revenant à elle , le nom d'Hermann fut le premier mot qui sortit de la bouche de madame de Montigny.
Elle parlait de son mari au milieu de larmes , de plaintes et de paroles entrecoupées. Madame de Mérinville , dans la retraite absolue où elle vivait , n'aurait certes rien appris des choses qui occupaient la société, si le bonheur de sa fille n'eût rattaché sa pensée aux intérêts du monde , et si la crainte de voir Hermann compromettre sa fortune ou sa réputation, ne l'eût engagée à tâcher de connaître ses relations, et à s'informer de tout ce qui avait rapport au mari de sa fille. Mais, ainsi qu'il arrive
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souvent , clic avait appris plus de choses qu'elle ne croyait en découvrir. M. de Montigny , ennuyé de sa fernme, avait cherché des plaisirs plus faciles près d'une femme qui n'attendait, ainsi que lui , ni tendresse, ni délicatesse dans une liaison ])assagère dont l'aniusemcnt seul était la base, et lui offrait ainsi tout ce qu'il pouvait comprendre et désirer dans l'amour. La pauvre mère crut voir dans le chagrin de sa fille qu'elle avait connaissance de l'infidélité de son mari, et, en plaignant, en consolant ce nouveau malheur, elle l'apprit à Francesca, qui l'ignorait.
Ce que le cœur infidèle de la jeune femme éprouva par la certitude de l'infidélité de son mari , elle n'aurait pu l'expliquer. Ce ne fut pas de la douleur, ce ne fut pas de la joie... Elle ne se crut pas moins malheureuse, et elle n'espéra pas être plus tranquille. Pourtant une nouvelle agitation vint se joindre à celle qu'elle éprouvait. Les mots avec lesquels madame dcMérinville peignait la femme coupable qui accueillait l'amour d'Hermann, semblaient à sa fille un fer brûlant qui déchirait son cœur coupable; et sa mère elle-même lui apparaissait comme un juge irrité qui prononçait un arrêt cruel et irrévocable.
Francesca, de plus en plus inquiète et troublée, ne put rester près de sa mère ; il Hdlut la mettre au lit, et le lendemain encore un peu de fièvre accusait l'émotion de la journée précédente. Ilermann était rêveur. L'habitude de contrainte où ils étaient contiimellement ensemble rendait peut-être
moins pénible la situation de Francesca avec lui , qu'elle ne l'était près de sa mère, avec laquelle la confiance lui était si nécessaire.
Obligée ainsi de renfermer en elle-même l'agitation qui la dévorait, Francesca cherchait dans la prière et dans la religion les secours dont elle avait besoin , et attendait du ciel ce qu'elle n'osait espérer sur la terre. Élevée dans de pieux sentiments, sans exagération et sans puérilité, son âme tendre , naturellement religieuse, se réfugiait dans l'avenir pour supporter le présent.
Quand elle avait retenu ses larmes, prêtes à couler, dans les bras de sa mère, elle allait pleurer au pied des autels ; quand son cœur, comprime par les dures paroles d'Hermann , ne pouvait plus renfermer sa douleur , c'est au pied des autels qu'elle allait demander la force ; et quand George , beau , amoureux et aimé , troublait sa pensée, en entraînant à lui toutes les facultés de son âme , elle allait prier au pied des autels. Mais là, dans cette église où elle fuyait, près de ce Dieu qu'elle invoquait, une seule idée ne la quittait jamais ; elle était avec elle toujours, sans cesse : c'était sa vie , c'était son âme ! cette pensée, c'était son amour pour George ; mais elle sentait en même temps et sa passion et son danger, comme celui qui, se voyant emporté dans un abîme sans fond , conçoit clairement et le sort affreux qui le menace , et l'impossibilité d'y échapper. Seulement, elle priait!... Était-ce pour obtenir secours dans cette vie ou dans l'autre? elle
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l'ignorait; car elle ne réfléchissait plus; elle ne prenait plus de résolution , elle ne formait plus de [uojet : elle priait et elle aimait!... voilà tout.
Cette exaltation continuelle était une fièvre brûlante qui dévorait cette pauvre jeune femme. George , qui avait placé tout son bonheur sur celte frôle existence, voyait avec effroi le trouble et l'agi, tation de l'àme de Franccsca passer sur sa figure expressive. Les soins délicats, le respect, la tendresse dont il l'entourait, consolaient et rassuraient Francesca par moment, mais rendaient son amour plus violent et plus profond. Madame de Mérinville, en retrouvant plusieurs fois M. de Senancourt, en apprenant son nom, en remarquant le trouble de sa fille, devina enfin le dernier malheur de son enfant. Un jour qu'il venait de sortir à son arrivée , et qu'elle voyait des larmes dans les yeux de Francesca, elle lui tendit les bras, en disant : — Oh ! mon enfant, n'as-tu pas besoin des conseils de ta mère? Et la jeune femme, prête à tout dire, se jeta dans ses bras.
Hermann entra. Un sourire de pitié, lancé sur la mère et sur la fille; les mots de confidence coupable, de mauvais conseils , s'échappèrent de ses lèvres : il témoigna même le désir d'être seul avec Francesca. Madame de Mérinville se leva, serra la main de sa fille, et portant les yeux au ciel, lui indiquant ainsi celui qu'elle devait implorer et qui pouvait la secourir, elle sortit.
Hermann alors s'emporta contre la mère de sa femme, l'accusa de l'aigrir contre lui, de l'écarter
de ses devoirs de soumission et d'obéissance ; et sa colère s'exhalant au milieu des excuses et des explications avec lesquelles Francesca essayait de l'apaiser, il flnit par dire :
— Je suis le maître; votre caractère s'est attristé et dénaturé aux conseils qu'on vous a donnés contre moi ; livrée seule à ma volonté, vous n'auriez pas eu l'idée de me blâmer ou de me résister, et j'entends trouver chez moi repos et obéissance. Que votre mère n'y revienne plus : je le veux, je l'exige.
Après ces paroles, il s'éloigna. Monsieur de Montigny avait, en entrant, rencontré George; et l'émotion de la mère et de la fille avait éveillé en lui un de ces mouvements de jalouse envie, qui n'ont de la jalousie que la haine, sans l'amour qu'elle renferme d'ordinaire. Il avait donc d'abord écarté la mère ; puis il s'était promis de découvrir le secret de sa femme, si son cœur en recelait un, et de se servir de sa découverte pour établir et consolider son pouvoir.
Les jours se passaient ainsi , pleins de trouble , de craintes, de soupçons et de défiance. Francesca ne trouvait un peu de repos et de force que dans la prière; et sa santé ne lui permettant pas d'aller dans le monde, elle ne sortait plus que pour se rendre à l'église voisine, toujours en voiture ; et, pendant le temps qu'elle y passait, un laquais, debout, à quelques pas derrière elle, la surveillait par ordre d'Hermann, mais ne voyait que des prières
«il (les larmes. Cette eoutumc que les dernières années de la restauration ont vu rétablir, sert merveilleusement la vanité et la jalousie d'un mari. El, le soir, quand les domestiques de l'hôtel étaient réunis et que leurs maîtres devenaient l'objet de leurs conversations, le laquais disait au valet de chambre, qui le répétait au cuisinier, qui le redisait au cocher : <c Tout cela est singulier! être riche et passer son temps à pleurer et à prier Dieu ! )» Puis, il ajoutait tout bas : « J'ai peur que madame n'ait la raison un peu dérangée. »
— u Oh! c'est possible! i» Et alors on murmurait encore plus bas : »t Elle est folle! » Mais la femme de chambre, jeune fdie de 24 ans, qui l'approchait davantage, haussait les épaules, soupirait, et se penchant à l'oreille du maître d'hôtel, lui disait : <c Elle est malheureuse! »
Un jour, en sortant de l'église, Francesca rencontra madame de Melcourt qui y entrait, et qui lui apprit que M. de Bléville était arrivé ; que le mariage de Louise devait avoir lieu le lendemain, sans fêle, sans éclat ; et Francesca se crut obligée d'aller chez ses cousines... Elle s'y rendit : en moulant l'escalier, toujours préoccupée par les idées qui remplissaient son âme, la jeune femme pensait à son mariage aussi, qui avait si peu tenu ses promesses de bonheur ; et, après avoir attendu quelques instants dans le salon, elle se dirigea vers la chambre de ses parentes. Son nom prononcé par Éléonore l'arrêta sur le seuil de la porte, et elle
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entendit encore ces mots si souvent prononcés par l'insouciante jeune fille :
t( Francesca est si heureuse ! »
— Oh ! reprit Hortense qui pour la première fois portait sur son visage des traces de douleur et de regrets, je n'envie certes pas l'immense fortune de madame de Montigny. Deux millions, dit-on ! mais si j'avais eu seulement vingt mille francs, la centième partie de cette fortune, M. Delmont n'aurait pas refusé son consentement à son fils, et Henri ne serait pas parti hier pour aller tenter fortune dans des entreprises où j'ai peu de foi. Ah ! je le sens à ma douleur, Henri est perdu pour moi !
— Hélas f répondit Louise, lui du moins ne t'a point quittée pour une plus riche!
Et Francesca, qui avait causé le malheur de Tune, et qui ne pouvait rien pour le bonheur de l'autre, n'osa paraître devant ses amies : elle se retira, emportant, avec l'idée de leurs chagrins, de nouveaux motifs pour les siens.
George montait, et en retrouvant madame de Montigny, il s'arrêta près d'elle, et l'accompagna jusqu'à son hôtel.
C'était la seule personne pour laquelle il n'existait dans le cœur de Francesca aucun secret, aucune pensée cachée; il savait tout le passé, et devinait tout le présent. C'était une autre âme, une moitié de sa vie; ses paroles, son silence, tout était senti, compris ; ils vivaient de la même existence ; ils n'avaient besoin de se rien confier; ils pensaient de
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iDcme, et au Fnême moment. Francesca sentait qu'il ne serait pas en son pouvoir d'opposer la moindre résistance à une volonté de George, et lui le sentait aussi.
La rencontre, la visite, ïïermann fut instruit de tout; et, le soir même, ayant terminé comme il le souhaitait l'afl'aire pour laquelle il avait eu besoin de son ancien ami, sa résolution fut prise.
Le lendemain donc, M. de Montigny se rendit chez sa femme, et lui dit avec une amère ironie ;
— Il vous a pris, à ce qu'il |)arait, un bien grand accès de dévotion depuis quelque temps.
Francesca le regarda sans répondre.
— On sait , au reste, reprit ïïermann, qu'il y a des femmes qui essayent de cacher, sous le voile de la religion, des torts de plus d'un genre.
Francesca se tut, mais elle rougit.
— 11 en est aussi qui vont prier Dieu, pour qu'on ne suppose pas qu'il a droit de s'offenser de leur conduite. Vous avez toujours été dissimulée; maintenant vous êtes hypocrite.
— Hermann, dit enfin la jeune femme en faisant un grand effort, afin de reprendre assez de calme pour répondre avec douceur et dignité, Hermann, ne me forcez pas à être plus franche que je ne voudrais : si j'ai été dissimulée, c'est par égard pour vous, et non par crainte pour moi.
— Ah ! voilà qui est plaisant ! Et que m'importent vos paroles ? Depuis noire mariage, vous m'ennuyez de votre tristesse. J'ai éloigné votre mère qui
VOUS donnait des conseils contre moi : croyez-vous donc que je ne voie et ne sache rien, que j'oublie vos devoirs et mes droits, et que je laisserai maintenant M. George de Senancourt...
Le ton de mépris avec lequel Hermann prononça ce nom rendit assez de force à Francesca pour qu'elle pût l'interrompre ; et elle reprit lentement :
M. George de Senancourt serait aujourdjhui mon mari..., si je n'avais hérité de quatre-vingt mille livres de rente.
Hermann resta muet cette fois.
— Pour avoir ma fortune, vous m'avez arrachée à l'homme qui m'aimait... Voilà votre crime, Hermann! Voici le mien : cet homme, je l'aime!...
Francesca s'arrêta. H y avait de la surprise, plus encore que de la colère, dans les regards d'Hermann.
— Oui, dit-elle avec une espèce d'égarement, oui, je suis votre femme, et j'aime George de Senancourt !
Son mari la regarda alors avec frayeur ; car il y avait de la folie dans l'expression du visage de cette jeune femme. Toutes les menaces, tous les reproches qu'il avait préparés, expirèrent sur ses lèvres. n avait cru trouver une de ces âmes timides, sans force contre l'amour, sans force contre ses dangers, capables d'une de ces intrigues secrètes qui vivent de ruse et de mensonge , et s'arrêtent avec effroi devant la crainte et le péril : Hermann ne pouvait comprendre la passion, cette folie puissante et éner-
giquc, à qui tout cède, qui ne voit et ne sent qifelieméme, et devant qui la vie et la mort n'ont de prix que comme moyen ou comme refuge. Ilermann restait interdit. Franccsca s'efforça de continuer, et ajouta avec peine, en s'arrêtant presque à chaque mot :
— Cependant, Hermann, celle qui ne craint pas de s'accuser devant vous, a juré devant Dieu de vous être (idèlc : elle n'a point manqué, et ne manquera jamais à son serment !...
Maintenant, j'ai tout dit!...
Alors elle se leva pour passer dans la pièce voisine; mais ses forces étaient épuisées : elle tomba à genoux, implorant les secours du ciel; ses larmes coulèrent, ses membres délicats, encore tremblants de ses efforts pour dissimuler sa crainte et sa douleur, s'affaissèrent; et un de ces évanouissements qui devenaient de plus en plus fréquents, lui ôta le sentiment de ses souffrances.
Hermann était resté plongé dans de profondes réQexions. Il passait en revue les moyens de se débarrasser des ennuis que lui causait son mariage; et il ne s'était pas aperçu que Franccsca demeurait étendue sur le tapis, sans connaissance, à quelques pas de lui.
Un nom le fit brusquement sortir de sa rêverie : un laquais annonçait M. de Senancourt.
Il entra; mais George ne vit qu'une chose en entrant, madame de Montigny évanouie. Il courut à elle, Hermann était dans une partie du salon où les 2 9.
10G LS. JEUNE FEUME.
doubles rideaux interceptaient la lumière : il se déroba encore davantage aux yeux du jeune homme, qui, du reste, était trop occupé de celle qu'il aimait, pour voir quoi que ce fût en cet instant.
George enleva légèrement la pauvre jeune femme; il la tenait dans ses bras; il la pressait sur son cœur, et, par des mots caressants, ramenait la vie sur ses lèvres pâles et froides. L'âme de celui qu'elle aimait rappela la sienne : elle ouvrit les yeux, et ne s'étonna point, car elle avait senti qu'il était là avant de l'entendre, avant de le voir. Peut-être aussi, dans ces instants où la vie semblait l'abandonner, où l'on pouvait croire que l'âme avait quitté ce corps froid et glacé, cette substance divine qui cessait d'animer l'enveloppe mortelle, s'en détachaitelle, en effet , et, libre de tous liens terrestres, retrouvait-elle dans l'espace celui qui était la moitié d'elle-même : car elle ne fut point surprise de sentir battre contre son cœur le cœur de celui qu'elle aimait. Encore sous l'influence de cette mort passagère, elle avait l'air de continuer un rêve commencé , et non de s'éveiller aux réalités de la vie.
— George, dit-elle, ne me quittez plus !
Et ses bras caressants entouraient le jeune homme, dont la belle et pâle figure déposait un baiser sur son front. Mais un cri s'échappa des lèvres de Francesca : elle venait de rencontrer les yeux étincelants d'Hermann; elle s'était éveillée !... Alors, se plaçant entre ces deux hommes, prêts à se précipiter l'un sur l'autre, elle s'écria avec force :
— Hertnann , je vous ai juré de n'être jamais à lui!...
Puis elle ajouta avec une indéfinissable expression de tendresse ;
— George, je n'ai pas juré de vivre !
— Elle est folle, dit Ilermann; je la ferai enfermer ! Vous, monsieur, je vous attends.
— Enfin , s'écria George, il y a longtemps que j'aurais dû m'acquitter! Venez.
— Non, non, cela ne sera pas, cela n'est pas possible; votre vie, pour la mienne qui va s'éteindre! Oh! non, non!
Et Erancesca les retenait avec tout ce qu'elle avait de force et de courage. Mais Hermann, l'enlevant violemment, la rejeta dans la chambre voisine, et l'y enferma... Un cri, dont rien ne peut peindre l'inexprimable angoisse, glaça George de frayeur : il enfonça la porte ; Francesca n'y était plus !
Madame de Mérinville, depuis qu'on lui avait interdit l'entrée de la maison de sa fille, passait sa vie à errer alentour; la rue Saint-Louis la voyait chaque jour plusieurs fois, et quand elle approchait de l'hôtel, ses yeux s'arrêtaient sur les fenêtres, où quelquefois elle apercevait son enfcint. Elle marchait à pas si lents, qu'elle attirait souvent l'attention de ceux qui marchaient à ses côtés, et qu'elle ne voyait pas... Ce jour-là, ses regards étaient fixés sur la fenêtre du boudoir, situé à rexlrémilé de l'appartement de la jeune conUesscLa pauvre mère
cherchait à deviner quelle pouvait être en ce moment l'occupation de sa fille, quelle pensée pouvait remplir son esprit , quel sentiment pouvait agiter son âme. Elle demandait au ciel d'envoyer sur «ce triste séjour habité par la douleur , la force qui console, un courage assez grand pour lutter contre le malheur. Elle s'arrêta , car la fenêtre s'agitait sous une main qui cherchait à l'ouvrir : elle vit en effet paraître sur le balcon Francesca ; mais à peine avait-elle eu le temps d'apercevoir ses vêtements blancs en désordre, ses cheveux épars sur ses épaules, ajoutant quelque chose d'effrayant à la terreur peinte sur sa figure, que sa fille la reconnut, et s'écria : Ma mère !... ma mère!... Puis, comme poussée par la tendresse et par l'effroi vers celle qu'elle appelait et qui seule pouvait la secourir, oubliant la distance et l'horrible espace qui les séparait, la jeune femme, cherchant un asile, se précipita de la fenêtre, et vint se briser sur le pavé, aux pieds de sa mère !
Deux hommes sortaient alors de la maison : c'était George qui entraînait Hermann et qui, n'écoutant que sa douleur, le terrassait auprès du cadavre sanglant, et le serrant de ses mains vengeresses, allait le punir aux pieds de sa victime.
— George, voulez-vous donc être un assassin, cria une voix connue. C'était Louise de Melcourt, en habits de noce ; elle venait de descendre de la voiture qui la conduisait à l'église, où elle allait épouser M. de Bléville.
LA JEtNE FEMME. 109
George s'arrêta ! sa main laissa échapper Hcrmann qui s'enfuit au moment où madame de Mcrinville tombait mourante sur le corps inanime de sa fille, et où la triste Hortense recevait dans ses bras Louise qui venait de perdre connaissance.
Le lendemain, tout Paris pouvait lire un article conçu en ces termes :
u Hier a eu lieu un événement déplorable qui plonge toute une famille dans le plus profond désespoir. Une jeune et belle femme, adorée d'un mari qu'elle chérissait, s'est précipitée d'une des fenêtres de son hôtel, situé au Marais, rue Saint-Louis. Une maladie nerveuse dont elle était attaquée et dont les accès avaient alarme déjà plusieurs fois la tendresse de ses parents, a seule donné lieu à ce funeste événement, le bonheur dont elle jouissait n'ayant jamais été troublé par aucun accident qui put motiver un acte de désespoir; jeune, belle et riche, elle était si heureuse ! i»
Journal de Paris, 23 janvier 1823.
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