UNE
u Tu as raison, Léonie, c'est vraiment un bonheur pour nous. » Les mots étaient dits d'une voix faible, qui semblait ne pouvoir sortir qu'avec effort d'une poitrine oppressée par un sentiment pénible. Madame Dolcey, en les prononçant, essuyait lentement, et en détournant la têle pour n'être pas aperçue, des larmes qui s'échappaient de ses yeux fatigués et coulaient sur son visage que le temps et la douleur avaient sillonné et pâli.
« Sais-tu, maman, que c'est la première fois, depuis sept ans , qu'il nous arrive de réussir et «l'obtenir ce que nous désirons? i>
154 tNE DEMOISELLE DE COMPAGIVIE.
Les yeux de madame Dolcey se portèrent alors tristement sur une jeune fille qui achevait sa toilette devant un petit miroir suspendu à l'espagnolette de la fenêtre. ^
— Oui, sans doute, c'est bien heureux ! dit-elle. Mais ces paroles semblaient tomber machinalement, et seulement pour repondre à la jeune fille ; il était aisé de voir qu'elles n'exprimaient pas la pensée dont l'esprit de madame Dolcey était fortement occupé. Le silence les suivit, interrompu quelquefois par un soupir, ou par une faible exclamation à demi dissimulée.
Madame Dolcey, malgré la pauvreté des vêtements qui la couvrait, conservait un air de propreté, de douceur et de dignité, qui révélait, au premier aspect, un passé plus heureux. Si l'on regardait autour d'elle, on s'étonnait de cette misère que tout le soin possible ne parvenait pas à déguiser. Une mansarde au sixième étage, rue du Mail, une petite pièce à côté , servant de cuisine, voilà tout l'appartement. Deux lits bien pauvres et sans rideaux, quelques chaises de paille, une table, commode en noyer, voilà le mobilier.
Pourtant le luxe semblait avoir voulu pénétrer dans ce triste séjour, pour rendre la misère plus frappante, ou pour la faire oublier par moments; car un piano assez propre occupait dans la chambre tout ce que laissaient de place les meubles nécessaires dont nous venons de parler ; et sur le mur , deux tableaux d'intérieur brillaient entourés de ca-
drcs dorés : c'était l'ouvrage de Léonie. Qui n'eût été surpris de trouver dans cette mansarde la musique et la peinture, luxe de la vie, superflu des gens heureux ; tandis que madame Dolcey, debout, erdevait lentement d'un tiroir de la commode ouverte devant clic , des liardes qu'elle prenait une à une , et dont les reprises le plus habilement exécutées, les raccommodages faits avec le soin le plus minutieux, ne dissimulaient que faiblement la vétusté ?
Elle examinait tout; puis, quand une chemise, un mouchoir ou quelque autre objet à l'usage d'une femme lui semblait encore ne pas pouvoir trop accuser la pauvreté, elle le plaçait d'un air satisfait sur la table. Mais plus souvent un léger mouvement de ses lèvres annonçait qu'elle jugeait hors d'état de service ce qu'elle avait tiré de la commode, et tristement elle l'y replaçait en étouffant un soupir.
— Vraiment, ma robe est très-jolie; regarde, maman ; je l'ai bien faite.
Et Léonie montrait à sa mère une robe de soie verte, qui dessinait admirablement sa taille, et qui taisait ressortir l'éclat de ses beaux cheveux d'un blond cendré, parure naturelle, qui l'avait quelquefois consolée de n'en avoir pas d'autre. La tournure élégante de la jeune lîllc, son air distingué, ses formes délicates, offraient un singulier contraste avec la misérable demeure où elle terminait cette toilette, qui paraissait presque brillante au milieu
des objets grossiers qui l'environnaient. Léonie avait vingt-cinq ans ; ses traits étaient fins et réguliers ; mais la fraîcheur de la jeunesse avait déjà disparu : cette figure, aujourd'hui pâle et souffrante, avait été ronde, animée de vives couleurs et d'expression joyeuse ; elle avait ressemblé à une de ces tètes de fantaisie créées par l'imagination du peintre qui cherche l'idéal de la beauté. Peu d'années s'étaient écoulées, et déjà les joues de la jeune fille s'étaient légèrement creusées 5 ses yeux, jadis si vifs, ne brillaient plus que par intervalles, de longs et tristes regards sortaient habituellement de ses paupières à moitié fermées ; ses lèvres presque blanches n'étaient plus entr'ouvertes par la joie ; et le sourire qu'on y voyait glisser quand ses yeux rencontraient ceux de sa mère, conservaient l'empreinte de la douleur.
Il était facile de replacer en idée sur ce visage les grâces vivantes de la jeunesse : il y avait si peu d'années qu'elles avaient fui!... mais on souffrait en y songeant. Quelle main, plus puissante que celle du temps, avait donc effacé ces couleurs, terni l'éclat de ces yeux, éteint ce sourire? A cette question, et malgré ce mélange, parfois suspect, de misère et de luxe, aucune mauvaise pensée ne s'élevait dans l'esprit de celui qui regardait attentivement ces deux femmes. Il y avait tant de candeur sur la figure de la charmante fille, tant de résignation sur celle de la mère, qu'on voyait bien qu'elles n'étaient que malheureuses.
UlfE DEMOISELLE DE COMPAGNIE. 157
Ce qui avait ainsi l'anc avant l'âge la fraîcheur (le la jeunesse, ce qui avait placé le découragement dans les jours consacrés à l'illusion, les larmes à l'époque des plaisirs, c'était ce mal qui flétrit tout, qui étouffe le talent, détruit la beauté, brise le courage, éteint jusqu'aux émotions intimes de l'âme ; et ce mal, c'est la pauvreté !
Elles avaient souffert, travaillé, pleuré... Elles étaient pauvres !
Cette jolie fille avait passé sa jeunesse sans plaisir, sans amour, sans mariage!... Elle était pauvre !
Cette femme courageuse, vertueuse et distinguée, elle passait sa vieillesse sans considération, sans amis, sans repos... Elle était pauvre!
Madame Dolcey avait été mariée à un employé des finances. Tout ce que les appointements laissaient de superflu, après le plus modeste nécessaire, avait servi à l'éducation de Léonie. C'est un bien, disait la bonne mère, que personne ne pourra lui enlever. Et elle soupirait, car son père avait successivement perdu dans de folles entreprises une fortune assez considérable. Pourtant elle ajoutait avec une douce satisfaction : Léonie ne sera pas entièrement sans fortune. En effet, le revenu de quarante mille francs placés chez un banquier, se joignait aux cinq mille francs d'appointements du sous-chef, et l'on vivait modestement, en faisant chaque jour des projets, en bâtissant des espérances sur l'avenir de la jeune fille, chez qui, d'année en
année, se développaient quelques grâces nouvelles. Déjà l'on pensait au mariage. Le père et la mère en avaient causé quelquefois le soir, seuls au coin du feu ; et le lendemain, quand leurs regards s^attachaient sur Léonie, il y avait dans l'examen qu'ils faisaient de cette belle enfant une satisfaction qui troublait son cœur, éveillait des idées nouvelles, et lui donnait un vague pressentiment de bonheur. L'enfant accoutumé à la tendresse de ses parents^ ne voit pas sur leur visage une expression de joie sans deviner qu'il peut lui arriver quelque chose d'heureux.
Mais un nouveau ministre eut besoin de la place occupée seize ans par M. Dolcey : elle convenait au gendre d'un député dont la voix était douteuse, et l'on accusa d'opinions dangereuses l'honnête homme que l'on destitua. En vain des réclamations s'élevèrent : Dolcey fut remplacé. Ses plaintes, ses regrets et son malheur attristèrent sa pauvre famille, mais ne pénétrèrent point au delà. 11 tomba malade ; et peu de temps après cette époque funeste, la faillite du banquier chez qui ses fonds étaient placés, le frappa d'un coup mortel. Sa femme et sa fille perdirent à la fois tout ce qui leur restait, et le seul protecteur qu'elles eussent sur la terre. Léonie avait alors dix-huit ans.
Longtemps elles conservèrent l'espoir que ce malheur si grand et si peu mérité ne demeurerait pas sans consolation ; que la petite pension qu'elles sollicitaient leur serait accordée ; que le banquier qui,
après un court voyage à Bruxelles, vivait de nouveau au sein des plaisirs et du luxe, aurait pitié de leur misère; que des parents riches viendraient à leur secours. Mais tout manqua successivement; leurs espérances s'évanouirent une à une. Que pouvaient-elles obtenir dans ce siècle positif, où de nobles sentiments et des actions généreuses sont taxés de folles niaiseries ; où l'on ne donne que pour recevoir; où l'on n'apprécie pas les hommes ce qu'ils valent, mais ce qu'ils rapportent? Elles ne pouvaient rien: elles étaient honnêtes; la misère seule vint les trouver. Elles résolurent enfin de ne plus rien attendre que de leur travail, et tout leur espoir se réduisit à ne pas manquer d'ouvrage.
Sept années s'écoulèrent dans cette lutte pénible avec la pauvreté. Que d'illusions furent détruites ! que d'efîorts pour obtenir le strict nécessaire, quand on «ivait rêvé le superflu !
Léonie avait donné des leçons de piano; elle avait enseigné le dessin à des enfants, fait des copies de tableaux. Mais ces talents qu'on eût loués si pompeusement chez la jeune femme riche qui n'en aurait fait qu'un passe-temps inutile, on les critiquait, on les dépréciait quand il était question de les payer, et souvent il était impossible d'en trouver l'emploi. Alors la broderie, cette modeste ressource laissée aux femmes, devenait leur occupation et il fallait tant travailler pour gagner si peu , que s'il survenait quelques jours de maladie, quelques besoins urgents, on était contraint de vendre les
objets qui semblaient alors les moins utiles, et Ton était ainsi arrivé à ne plus rien posséder que le piano de tout ce qui avait attesté l'ancienne aisance.
Malgré les regrets et les peines profondes qui de l'âme de Léonie passaient sur sa figure, sa douleur ne pouvait se comparer à ce qu'éprouvait sa mère en voyant s'effacer et disparaître les grâces, la jeunesse et la gaieté sur le visage jadis si frais et si joyeux de sa fille. Que de fois, le soir, penchée sur son ouvrage qu'elle brodait à la lueur d'une petite lampe, le cœur plein de sensations qu'elle n'osait exprimer , chacune d'elles cherchait à cacher à l'autre les tristes idées qui venaient l'assaillir, et faisait un effort pour prononcer quelque phrase indifférente sur un sujet sans intérêt, afin de rompre ce silence qui apprenait trop à toutes deux ce qu'elles souffraient!
Durant une de ces journées d'hiver , où le ciel , couvert de nuages épais, ne laisse passer à travers une pluie fine et glacée, qu'une clarté sombre et inégale , et qui portent dans l'esprit des gens heureux une mélancolie sans objet, en même temps qu'elles jettent le désespoir dans l'âme du malheureux, Léonie et sa mère travaillaient sans relâche pour terminer une robe de gaze brodée de soies nuancées et mêlées d'or ; car c'était l'époque des bals, et cet ouvrage, qui devait parer une jeune femme riche et belle, était attendu le lendemain. Toutes les heures du jour avaient été employées, et pourtant il avait fallu prolonger la veillée pour
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achever le minutieux travail. La soirée avait clé si longue, que toutes ces paroles sans but qu'elles faisaient intervenir ordinairement dans leur solitude pour échapper à un pénible silence, étaient épuisées; pas un mot n'avait été prononcé depuis une heure dans la pauvre mansarde ; on entendait seulement le faible bruit de la soie qui passait entre le papier et la gaze, sous les doigts agiles de Léonie. Sa mère avait quitté le travail, ou, pour mieux dire, l'ouvrage était tombé de ses mains à son insu, tant les réflexions qui s'étaient pressées dans son esprit avaient fini par l'absorber ! Onze heures venaient de sonner à l'horloge des Petits-Pères. Le bruit des voitures, qui s'était fait entendre plus vif et plus souvent répété que d'habitude , avait cessé ; le silence du dehors n'était plus troublé que par les sons d'un orchestre de bal. Il y avait longtemps que ces deux femmes avaient reconnu ce signal de plaisir ; mais les sensations qu'il avait éveillées en elles étaient trop cruelles pour qu'elles eussent osé se les communiquer. Deux fois Léonie, croyant n'être pas vue de sa mère, avait approché sa tète de la petite fenclre, et elle avait aperçu, à travers les rideaux de mousseline brodée du premier étage de la maison en face, l'éclatante illumination du bal et quelques figures déjeunes femmes parées et joyeuses. En étouffant un soupir , elle s'était remise à travailler avec une nouvelle activité ; un point n'attendait pas l'autre ; elle examinait ensuite la broderie avec soin , essayant , par la vivacité de ses mouve- 2 li
ments, et par une attention exclusive, de se dérober à une importune idée. Mais la mère avait tout vu , tout deviné, tout senti : ce malheur, rendu plus grand par les jours qui l'avaient précédé, ces habitudes qui leur étaient jusqu'aux plaisirs des pauvres ; et cette misère qui leur interdisait à jamais les amusements des riches. Elle repassait dans son esprit les jours écoulés , et calculait les chances de l'avenir : rien d'heureux dans son souvenir depuis sept ans! Rien d'heureux dans ses espérances pour les années qui devaient suivre! Et le présent si triste !... Et cette jeune fille qui dépérissait sans se plaindre!... Elle regardait ces formes amaigries, ces yeux rougis par le travail, ces petites mains infatigables qui semblaient seules absorber l'attention de Léonie ! Mais tout à coup cette main qui tenait l'aiguille s'arrêta ; une larme brûlante était tombée des yeux fatigués de la pauvre enfant ; d'autres, qu'elle cherchait en vain à retenir , l'empêchèrent de distinguer les fleurs de sa broderie : il fallut l'interrompre. Un mouvement de madame Dolcey attira vers elle les yeux pleins de larmes de sa fille. Ce qu'il y eut dans le regard qu'elles échangèrent alors, qui pourrait le dire ? L'expression de ces deux figures révélait sept années de regrets, de souffrances et de désespoir souvent comprimés ; chacune sentit que cette expression avait dû instruire l'autre de tout ce qu'elle avait voulu cacher ; que, n'ayant pu dissimuler sa douleur, elle n'avait plus de raisons pour la contraindre. Les sanglots s'échappèrent du
cœur (le Léonic; les larmes coulèrent plus rares et |)lus ainères sur le visage de madame Dolcey, et comprenant bien qu'elles n'avaient toutes deux à attendre de consolation que de leur tendresse, elles se jetèrent dans les bras l'une de l'autre, sans prononcer un seul mot ; et pourtant tout avait été dit, elles n'avaient plus rien à s'apprendre.
Elles pleurèrent longtemps : mais il y a tant de douceur dans un sentiment vrai, dans la certitude d'une affection partagée, que ces deux femmes, si malheureuses, trouvèrent au fond de leurs larmes une émotion qui n'était pas sans charme. Léonic, pressée sur le cœur de sa mère, sentit qu'aimée ainsi, la vie pouvait encore avoir du prix à ses yeux; et madame Dolcey, en embrassant sa lille, trouvait aussi des grâces à rendre au ciel (jui lui avait donné cette douce et charmante enfant.
Dan^ les âmes tendres et délicates, le malheur développe les affections, au lieu d'éveiller des sentiments de haine ou d'envie. Mais il faut que l'âme soit généreuse et l'esprit élevé pour arriver à cette résignation! Quand des efforts réitérés n'ont pu écarter ce mal de la misère qui pèse d'un poids si lourd qu'il peut tout écraser ; quand c'est en vain qu'on a tenté tous les moyens pour vivre; quand l'espoir s'est évanoui vingt fois, pour renaître encore et disparaître de nouveau; quand l'être pauvre, mais honnête, voit le coupable adroit, et connu pour tel, vivre au milieu du luxe et jouir de tous les plaisirs de la vie, s'il répugne à l'idée de l'imi-
ter, rarement du moins il résiste au découragement et au sentiment cruel de la haine : il maudit le ciel et les hommes, et se révolte contre cette société qui, en tolérant le vice, punit le crime et ne sait pas prévenir le malheur.
Léonie et sa mère s'étaient soumises atout le leur sans s'y accoutumer ; et cette soirée, où elles s'étaient entendues, avait seulement apporté un peu de calme dans leur âme. Quelques mois s'étaient écoulés depuis cet instant, et l'on voyait qu'un événement important était survenu dans cette pauvre retraite ; car, à l'heure ordinaire du travail, leurs mains ne tenaient pas l'aiguille : Léonie faisait une toilette bien recherchée pour elle ; sa robe de soie était neuve, son joli fichu était neuf, un petit chapeau simple, mais bien frais, attendait à côté d'elle; ses cheveux étaient arrangés avec soin ; enfin, tout annonçait que les habitants de la mansarde avaient des projets inaccoutumés.
Un léger coup fut frappé à la porte.
«c C'est lui ! )> dit Léonie en tressaillant ; et un mélange inexplicable d'inquiétude et d'espérances vint se peindre sur sa figure ; puis elle resta immobile.
Dans ces moments décisifs de la vie, dont les suites peuvent avoir une grande influence, les idées se présentent si variées , si nombreuses , les impressions sont si vives et si contraires, l'agitation intérieure est si puissante, que la vie extérieure semble suspendue. Léonie ne trouve pas de forces pour s'a-
vanccr vers la porte , et quelques minutes se passèrent avant qu'il lui fût possible de faire un mouvement.
Madame Dolcey s'était baissée précipitamment vers le tiroir de la commode , ouvert devant elle , comme pour y prendre un dernier objet ; mais, en effet, pour cacher deux grosses larmes qu'elle essuya si vivement, que lorsqu'elle s'approcha de la porte et l'ouvrit à la personne qui venait de frapper, elle ne lui présenta qu'un visage riant et satisfait, et put lui dire de l'air le plus empressé et le plus affectueux :
« C'est vous, monsieur le docteur, nous vous attendions. ))
Et le docteur K... entra dans la petite chambre.
Le docteur K... est une de ces célébrités auxquelles rien ne manque, car elle est encore constatée par l'injustice de ses confrères. A l'âge où l'on n'est déjà plus jeune, et où l'on n'est pas encore vieux, sa figure animée offre toute la vivacité de la jeunesse jointe à tout ce que les années, l'expérience, le travail et l'habitude de l'observation peuvent ajouter de profondeur aux expressions de la physionomie. Si le spectacle des ridicules, qui n'ont pu passer devant lui sans exciter l'attention de son esprit si vif, a empreint ses traits d'une causticité maligne, la vue des souffrances qu'il est appelé à soulager y a laissé place à la compassion. Les vanités inquiètes, exigeantes et ambitieuses de notre époque, s'effrayent de sa présence ; les infortunés, 2 14.
au contraire, s'approchent sans défiance ; car si le ridicule doit le fuir, le malheur doit le chercher.
Sa réputation l'avait rendu plus familier avec les hôtels des riches qu'avec les greniers des pauvres. Pourtant on ne vit sur son visage ni surprise ni dédain, quand il entra dans l'asile misérable où ces deux femmes l'attendaient. Il les salua avec autant de politesse que s'il les eût trouvées au premier étage de la maison dont elles occupaient la mansarde : il sentait que le sort s'était trompé en les plaçant si mal ; et d'ailleurs il avait vu les grands de trop près pour mépriser les petits.
Madame Dolcey offre une chaise. Le docteur tire sa montre, «c II est temps, dit-il ; si vous êtes prêtes, nous allons partir. » Léonie mit son chapeau; la mère ajusta son châle. On se taisait!... Madame Dolcey saisit la main du docteur avec une expression de reconnaissance : u Elle sera bien, trèsbien ! » dit-il. Un regard le remercia de ce qu'il avait deviné l'inquiétude d'une mère, et l'on se disposa à sortir. La mère et la fille n'osaient point se parler, car elles craignaient de céder à ce qu'elles éprouvaient. Léonie promena un instant ses regards sur la pauvre petite chambre ; elle puisa dans ce regard une force nouvelle. L'espérance anima d'un sourire sa figure mélancolique ; à cet âge l'espoir revient vite ; et la vue de cette chambre retraçait tant de peines et de souffrances, qu'il ne semblait pas possible à la jeune fille que la vie dût s'écouler ainsi pour elle. Elle croyait à quelque chose d'heu-
UNE DEMOISELLE DE COHPAGlflE. 1C7
reux; un senliment vague lui disait que sa part avait été si grande dans les maux de ce monde, qu'elle avait droit à ses plaisirs ; et elle commençait à penser qu'elle aussi, elle allait enfm avoir sa part de bonheur.
Le docteur la tira de sa rêverie. Le petit paquet de hardcs fut attache : un fiacre attendait à la porte. Le docteur pensait à tout, et en ce moment, son cabriolet était mis de côté. La portière ouvrit des yeux étonnés quand les deux femmes montèrent en voilure avec le médecin, et elle se pencha pour entendre lorsqu'il dit au cocher : «t Rue du Faubourg Saint-Honoré, n«» 43. »
Dans un de ces beaux hôtels du faubourg Saint- Honoré, un peu moins grandioses que ceux du faubourg Saint-Germain, mais offrant des distributions plus commodes et des ornements plus modernes , se trouve un délicieux boudoir dont les tentures de satin blanc, relevées par des broderies et des franges d'or, attestent en même temps et la richesse et le goût qui l'ont décoré. Il est précédé de deux salons magnifiques qui, dans les jours solennels, ne forment plus qu'une immense salle de bal; les vestibules, qu'il faut traverser, pour arriver là, sont peuplés de laquais en livrée rouge, ornée de ces galons aux couleurs variées et bril-
lanlcs qui distinguent les armoiries, objet de tant de dédains, de persécutions et d'envie depuis un siècle, mais qui n'en ont pas moins conservé toute leur valeur primitive aux yeux de ceux qui les possèdent, et peut-être même aux yeux de ceux qui ne peuvent les posséder. Une vaste cour : un jardin dont les arbres se confondent avec ceux des Champs- Elysées ; une foule d'appartements accessoires : tout cet ensemble compose une espèce de petit palais tenu avec ce soin qui annonce une fortune analogue aux dépenses qu'on est obligé de faire; et cette harmonie si rare dans les maisons de Paris, entre le rang, la richesse et les habitudes, est ce qui frappe et charme d'abord quand on parcourt cette élégante demeure où une jeune femme peut dépenser cent mille francs chaque année.
Elle est veuve depuis quinze mois, et se nomme la comtesse Alix de Mirande ; elle est fdle du duc de Merteuil.
La comtesse est dans son boudoir, à moitié couchée sur le divan de salin blanc. Le vieux duc de C..., inévitable fléau d'une femme à la mode, lui répète quelques-unes de ces galanteries surannées dont il faisait usage, parfois avec succès, avant la première révolution. Il a bien essayé de se rajeunir en adoptant les idées et les modes nouvelles ; mais les unes vont aussi mal avec les vieux préjugés de son esprit, que les autres avec les rides de son visage. 11 lui redit une foule de ces jolis petits propos poudrés, qui amusèrent madame de Pompadour,
en y ajoutant, malgré la dissonance, des phrases passionnées de quelques drames modernes. La comtesse s'ennuie.
Son joli bras est appuyé sur un coussin ; et sa petite main, si blanche, si soignée, si parfumée, soutient sa tête. Sa figure n'est pas régulière, mais l'expression en est vive et gracieuse ; et tout ce que la jeunesse a de piquant, tout ce que l'art de la toilette peut ajouter aux attraits, s'est réuni pour faire d'Alix une femme charmante.
Alix approchait de sa vingt-cinquième année, et pourtant son visage était si frais, ses formes si mignonnes et si arrondies, qu'elle paraissait à peine en avoir dix-huit. Jamais les larmes n'avaient obscurci ses yeux si brillants; jamais un sentiment pénible d'humiliation, de crainte ou de défiance, n'avait contracté ses jolis traits... Elle était si riche !
L'injustice n'avait jamais osé l'atteindre ; elle n'avait vu que des gens qui l'aimaient, qui l'admiraient ; sa jeunesse s'était écoulée dans les plaisirs et les fêtes ; elle n'avait entendu que des paroles de flatterie et d'amour ; elle croyait tous les hommes honnêtes, bons et heureux... Elle était si riche!
Alix pensait que le plus grand malheur, c'était l'ennui ; et quand elle supportait sans trop bâiller la visite d'un ennuyeux, elle nommait cela de l'héroïsme. Depuis une demi-heure elle était fière 'de son courage, lorsque le duc, ayant épuisé tous les lieux communs, s'avisa de lui dire ;
— Quel est donc, madame la comtesse, ce jeune
homme qu'on voit si souvent chez vous depuis votre retour à Paris, et que personne ne connaît? M. Emmanuel Dar..., Del...? Comment donc l'appelezvous?
La comtesse avait fait un mouvement d'impatience, son mouchoir était tombe; le vieux duc s'était hàlé de se baisser, et la conversation allait sans doute changer d'objet, car la phrase qui précède avait été dite d'un ton en apparence si indiiïcrent, qu'une réponse semblait presque inutile. Mais le dédain avec lequel le nom du jeune homme était écorché blessa la comtesse; et surmontant un léger embarras, elle dit avec dignité :
— M. Emmanuel Dalvigny.
— C'est cela; qui est-il? Comment le voit-on sans cesse chez vous? Quel plaisir une femme supérieure peut-elle trouver dans la conversation d'un homme aussi étranger aux idées de la bonne compagnie qu'il est peu familier avec ses usages?
Cette question fut faite d'un ton positif qui exigeait impérieusement une réponse. La comtesse hésita un peu, et une nuance de dédain se peignit sur ses lèvres, lorsqu'elle prononça ces paroles :
— M. Dalvigny était établi chez ma grand'mère quand j'allai la trouver dans sa terre, il y a quinte mois : vous savez, monsieur, que j'ai passé là tout le temps de mon deuil. Ce long séjour dans un château si triste et presque sans société, a dû former des relations d'amitié entre M. Dalvigny, ma grand'mère et moi.
— Ah ! c'est un protégé de madame la marquise!... Un secrétaire, un factotum peut-être!
— Je n'ai vu entre eux que des rapports de société.
Évidemment la comtesse mentait, car elle rougit prodigieusement : elle eut beau se baisser, feindre de chercher quelque chose , sonner pour demander un verre d'eau, le duc, sans avoir l'air de rien remarquer, continua impitoyablement son interrogatoire.
— 11 est en deuil, ce jeune homme?
— Je crois que oui, dit-elle avec insouciance.
— A-t-il de la fortune ?
— Oui, sans doute.
Ceci fut dit d'un ton un peu plus assuré.
— Un nouvel héritage probablement?
Une réponse à cette question n'était pas indispensable : on n'en fit point. Alors le duc, oubliant les principes du libéralisme et d'égalité, qu'il professait quand il pouvait le faire avec quelque avantage, se jeta dans une longue digression sur l'impossibilité où sont les bourgeois, quels que soient d'ailleurs leur esprit et leur fortune, d'arriver jamais à ces manières délicates, nobles et aisées , qu'on remarque au premier abord dans ce qu'on nomme les hautes classes. La comtesse, pendant cette espèce de monologue, déchira la petite valencienne qui bordait son mouchoir, entr'ouvrit deux fois les lèvres, et retint pourtant les mots qui allaient en sortir, les remplaçant par l'expression la plus dédai-
gncusc. Un moment même, la colère anima sa figure : on vit qu'elle était poussée à bout par les dissertations du vieux duc, et qu'elle voulait trouver un moyen de l'en punir. Aussi dans l'instant où il s'écoulait parler avec le plus d'admiration, et semblait frappé lui-même de la finesse de ses arguments, la maligne comtesse bâilla, et l'orateur étonné resta muet. La porte s'ouvrit; un valet de chambre annonça M. Emmanuel Dalvigny.
La comtesse riait; son trouble avait disparu, et elle reçut le nouvel arrivant avec une politesse affectueuse.
Le duc et lui se saluèrent. Ces deux hommes se déplaisaient mutuellement d'instinct : il y avait un siècle et trois ou quatre révolutions entre leurs idées. Depuis un mois, ils se rencontraient presque tous les jours, et leur éloignement était devenu de la haine ; la politesse couvrait tout cela, pas un mot ne le disait, et pourtant chacun savait au juste où il en était avec les affections de l'autre.
— Madame la marquise n'est pas bien ce matin, dit M. Dalvigny ; je sors de chez elle.
— Sans doute elle ne descendra pas encore pour dîner.
— Et vous seriez seule, madame la comtesse! Pas même mademoiselle Durand ? dit he duc.
— Mademoiselle Durand n'est plus chez moi : une tante malade, des affaires, que sais-je !... Elle est partie depuis huit jours, et j'en étais bien aise : ces demoiselles de compagnie , avec leur froide et
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roide figure de circonstance, me représentent l'ennui personnifié. D'ailleurs, mji femme de chambre, Suzanne, celle qui coiffe si bien, et à qui M. le duc trouve de si beaux yeux, l'avait prise en haine. Je ne comptais vraiment pas en avoir une autre; mais ma pauvre grand'mère ne peut presque plus sortir de sa chambre. Avant-hier je dînais seule. Le docteur K... est venu, il m'a dit que rien n'était plus malsain ; et l'on ne peut pas avoir du monde prié tous les jours, cela fatigue. Quelqu'un à qui l'on parle quand on veut, à qui l'on ne dit rien si cela fait plaisir, c'est assez commode, et cela distrait pendant qu'on dîne. J'ai donc chargé le docteur de me procurer une nouvelle demoiselle de compagnie, et ce matin même j'attends une jeune personne qu'il doit amener. Je n'ai mis qu'une condition à son admission : c'est qu'elle n'eût pas la figure si triste que mademoiselle Durand : voir sans cesse un air malheureux, cela vous donne de sombres idées. Suzanne rit toujours; elle me dit quelquefois des choses si drôles en me coiffant, que j'ai fini par causer avec elle, moi qui étais habituée par ma mère à ne jamais parler à mes gens.
Il y avait presque de la pitié dans le regard qu'Emmanuel Dalvigny laissa tomber sur la riche Alix : le duc, au contraire, semblait l'admirer. Mais bientôt chacun éprouva un léger mouvement de curiosité ; car on entendit annoncer, avec le docteur K..., madame et mademoiselle Dolcey.
— Voici mademoiselle Léonic Doiccy, dont j'ai parlé à madame la comlesse, dit le docteur.
Et ces deux jeunes femmes, du même âge, dont réducalion différait peu, dont les goùls devaient être semblables, se trouvèrent en face l'une de l'autre. Leurs yeux se rencontrèrent : Léonie si pauvre ! Alix si riche ! Léonie tremblante , et sentant vaguement que son avenir pouvait être renfermé dans cette minute; Alix tranquille, insouciante, regardant à peine la pauvre enfant, et pensant qu'au premier jour d'enrmi elle pourrait la renvoyer. L'une sachant que grâce à sa fortune , tout ce qui l'approchait dépendait d'elle; la pauvreté de l'autre lui ayant appris qu'elle dépendait de tout ce qui l'entourait!
Madame Dolcey invoqua pour sa fille l'indulgence et la bonté de la comtesse : sa voix était émue. Celle-ci répondit avec politesse, et demanda si madame Dolcey habitait toujours Paris.
La mère de Léonie hésita un peu , et dit avec inquiétude :
— Oui, madame.
Mais elle ajouta promptement :
— Je demeure dans un quartier si éloigné , et j'ai tant d'occupations , que je ne pourrai voir ma fille que très-rarement.
La pauvre femme avait deviné dans la question, faite en apparence avec un air d'intérêt, la crainte de l'ennui que pourraient causer ses visites; elle avait senti que ce n'était pas assez d'avoir perdu la
compagnie et la consolation de ses peines ; que ce n'était pas tout que Léonie donnât ses jours, ses moments aux caprices de la grande dame ; il fallait encore que chacune d'elles fît abnégation de ses idées et de ses affections, de son amour de mère, de sa tendresse de fille, ou du moins comprimât ces sentiments de manière à ce qu'ils ne parussent pas trop aux yeux de la jeune protectrice. Cet instinct du cœur, que le malheur développe, lui faisait accomplir un dernier sacrifice qui, avant cet instant, ne s'était pas présenté à son esprit; elle venait seulement de comprendre que la vieille figure de la mère pauvre et mal vêtue de Léonie offusquerait les yeux délicats de la brillante femme à la mode, habitués à se reposer sur des lambris dorés. Elle se promit donc de ne venir que rarement, et de tâcher même de dissimuler sa présence quand elle viendrait.
Un regard échangé avec Léonie lui apprit tout cela. Une larme était près de s'échapper des yeux de la douce enfant, et pourtant elle essaya de sourire : la comtesse lui adressait la parole.
— Avez-vous été dans quelque maison comme demoiselle de compagnie? lui demandait-elle.
— Je n'ai jamais quitté ma mère, répondit avec peine Léonie.
La comtesse, distraite, avait déjà oublié la question. Quelques phrases furent prononcées de part et d'autre i les unes étaient trop indifférentes, les autres remplies de trop d'émotion, pour que la
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conversation se soutint entre les personnes réunies dans le boudoir. Le docteur vanta les talents de Léonie; tâcha, en adressant la parole successivement aux deux hommes et aux deux femmes, et en mettant en relief le mérite de la jeune fille et la bonté de sa protectrice, d'établir une espèce de dialogue : c'était impossible. La fortune plaçait entre ces différentes personnes un intervalle que rien ne pouvait combler : les unes auraient cru manquer de dignité, les autres manquer de respect. On sentit la nécessité de terminer cette situation pénible. Madame Doiccy se leva, et la comtesse ayant sonné, un valet de chambre parut.
«c Indiquez à mademoiselle l'appartement qu'occupait mademoiselle Durand ; ce sera le sien, » ditelle.
Le valet de chambre regarda Léonie de la tête aux pieds d'un air insolent, et se disposa à obéir. Quelques mots de reconnaissance, de prière et de remercîment furent balbutiés par madame Dolcey; puis elle sortit avec sa fille.
A l'autre bout de l'appartement, on leur montra une grande chambre à coucher, froide, humide et sombre ; à côté, un grand cabinet de toilette : le tout orné de meubles passés, mais qui parurent magnifiques aux habitants de la pauvre mansarde.
» Voilà, mademoiselle, dit le valet de chambre, le petit paquet que M. le docteur a fait descendre du fiacre; on l'a déposé ici; vous avez cette commode, ces deux placards et une armoire dans ce ca- 2 15.
binet pour serrer vos effets : votre maman pourra les envoyer tout de suite. »
Léonie rougit. Pour composer le chétif paquet, il avait encore fallu que la mère fît le sacrifice de ce que sa garde-robe renfermait de mieux. Toutes deux elles eurent honte de leur misère ; mais elles ne purent dire un mot. Le valet de chambre restait là, debout, près de la porte ouverte ; la pauvre mère crut qu'il attendait son départ, «t Adieu, » dit-elle. Léonie se jeta dans ses bras en sanglotant : à la douleur de la séparation se mêlait une amertume inconnue jusque-là; leur cœur se serrait, comme frappé d'un malheur inattendu, et jamais leur grenier n'avait été témoin d'une émotion si profonde, d'un sentiment si vif de leur infortune.
Ce n'est pas seulement que le contact avec la richesse leur ait mieux fait connaître la pauvreté, que la multitude d'objets inutiles qu'elles ont vus leur ait mieux appris tout ce qui leur manque des choses nécessaires : non ! les suites les plus cruelles de la misère ne sont pas les privations matérielles qu'elle impose ; mais elles sentent depuis qu'elles sont entrées dans ce brillant hôtel, qu'elles y seront toujours étrangères , que Léonie ne sera rien pour ceux qui la verront tous les jours : nul intérêt, nulle sympathie, ne s'éveilleront pour elle ; elle n'y aura pas d'égaux.
Non-seulement la riche comtesse va jouir, à ses côtés, de tous les objets qu'on envie, et que jamais Léonie ne possédera ; mais elle pourra suivre à son
gré tous ses penchants, exprimer ses idées , parler ou se taire à volonté , rêver dans la solitude , ou plaisanter avec ses amis, être elle-même, vivre enfin ! Et la pauvre jeune fille devra sans cesse étudier les goûts et les habitudes d'une autre pour s'y conformer. Sous peine de déplaire, de paraître ignorer les convenances , ou d'être accusée d'une familiarité qui la ferait promptement éloigner, et lui ravirait sa dernière ressource, il faut que ses pensées naïves , ses joies, ses chagrins, soient constamment cachés dans son àme.
La pauvreté lui avait ôté, avant vingt-cinq ans, l'insouciance de la jeunesse ; elle avait détruit sa destinée de femme, l'anjour, le niariage ; bien plus, elle avait arraché une à une toutes ces petites jouissances que l'aisance procure , et qu'on n'apprécie que quand elles manquent. Pour Léonie , pas de logement commode, pas de vètenients, pas de feu durant l'hiver; quelquefois même à peine du pain !.. .. Et après tant de souffrances la pauvreté trouvait encore quelque chose à lui enlever! Il faut aujourd'hui sacrifier le seul bien qui restât à ces deux femmes, le plaisir de pleurer ensemble ! Il faut renoncer à se revoir souvent , de peur de déplaire à celle de qui l'on va dépendre : il faut même s'efforcer de lui cacher ses regrets et ses larmes. La pauvreté, après avoir dépouillé Léonie de tous ses objets extérieurs, lui dispute maintenant ses émotions, ses paroles, ses gestes, et jusqu'aux expressions de sa physionomie; enfin, cette misère cruelle, qui a
flétri les formes gracieuses de la jeune fille, demande encore une part de son âme.
Le courage de Léonie chancela : la pensée de suivre sa mère lui vint à l'esprit; mais toutes les ressources avaient été épuisées pour sa modeste toilette; à peine avaient-elles suffi. 11 ne restait rien, rien que les trois mois d'appointements de Léonie payés d'avance, que le docteur avait remis la veille, qui étaient déjà entamés, et sans lesquels il n'y aurait pas eu de pain ce jour-là. Madame Dolcey, malgré les prières de Léonie , n'avait gardé de cet argent que celui qui était strictement nécessaire : elle savait bien tout ce qui manquait à sa fille. II n'était donc plus possible de revenir sur la résolution prise : tout était dit !
Enfin, madame Dolcey sortit en s'armant de courage ; Léonie la suivit jusque sous le vestibule. Des laquais les examinaient avec une curiosité familière et impertinente : elles eurent la force de se contraindre. Leurs mains se touchèrent , leurs yeux seuls dirent tout ce qu'elles éprouvaient, et elles se séparèrent. Dans les âmes élevées, le chagrin a sa pudeur ; et leur douleur était si profonde, si intime et si vraie , qu'un regard curieux et indifférent l'eût profanée.
— «( Mais en vérité, M. le docteur n'y a pas songé ! Donner à madame la comtesse une demoiselle de compagnie comme celle-là!... Ah! c'est manquer à madame. »
Et mademoiselle Suzanne fit une grimace de dégoût, et prit un air de dignité si grotesque, qu'Alix, voyant sa figure dans la glace de la toilette, ne put s'empêcher de sourire. La femme de chambre, enchantée de ce succès, oublia un moment le soin qui l'occupait; les beaux cheveux noirs de la comtesse restèrent immobiles ; et le peigne d'écaillé , élevé au-dessus de sa tête, sembla, dans la main de la majestueuse Suzanne , un glaive dirigé contre un ennemi. Elle continua :
— « Je suis vraiment indignée ! Depuis un mois qu'elle est ici, elle aurait bien eu le temps de faire venir ses effets. Mais non, elle n'a rien! Certes, ce ne peut pas être grand'chose qu'une fille qui n'a qu'une robe; et j'avais honte véritablement, hier matin, quand madame l'a fait monter en voiture à côté d'elle. Je ne sais pas comment il y a des personnes assez hardies pour se présenter dans une maison comme celle de madame, lorsqu'elles en sont si peu dignes.
La femme de chambre, en disant ces mots, jeta un coup d'œil satisfait sur sa propre toilette, dont l'élégance attestait la générosité de sa maîtresse; son air annonçait aussi qu'une partie de sa garderobe précédait son entrée dans l'hôtel. Elle murmura encore quelques mots de manière à être entendue : Ce n'est pas moi qui me serais présentée, si je n'avais pas eu de quoi faire honneur à la maison ! « Certes, je ne voudrais pas manquer à ce qu'on doit à madame ! » Et ses yeux se promenaient avec complaisance sur une grosse chaîne d'or suspendue à son cou ; elle ajouta : « Ce n'est pas du faux; le chtjsocalque n'est bon que pour les petites gens. î)
Alix riait de l'importance de Suzanne; et trouver le moyen de faire rire les gens que les convenances condamnent à l'ennui, en leur offrant sans cesse une société dont le langage et les formes sont constamment les mêmes, est un talent dont ils vous savent toujours gré, et qu'ils récompensent souvent mieux
que des services importants. Mais, tout en riant des paroles de mademoiselle Suzanne, Alix ne reçut pas l'impression qu'elles avaient essayé de produire, et le résultat fut bien différent de celui qu'espérait l'envieuse camériste. Le lendemain , la couturière eut l'ordre de prendre mesure à Léonie, et de lui apporter deux robes simples, mais à la mode et de bon goût ; et la marchande de modes lui envoya un très-joli chapeau.
Léonie, depuis un mois qu'elle était dans Thôtel de madame de Mirande, n'avait pas aperçu pour elle sur un visage le plus léger signe d'affection. Posée à côté d'une société dont elle ne faisait point partie, sa curiosité seule avait pu être intéressée à ce qui se passait autour d'elle. Elle ne fut donc pas seulement surprise , elle fut touchée. « Avoir ainsi pensé à moi quand je ne supposais pas le moindre intérêt, ah! s'écria Léonie, j'étais ingrate! » Elle courut à l'appartement de la comtesse, bulbulia des remercîments, toute tremblante et les larmes aux yeux. Alix ne la devina point : elle pensa qu'il fallait que la pauvre fille n'eût jamais rien possédé de ce genre , pour être émue de la sorte par ces présents; et, s'amusant de l'effet qu'elle produisait, elle y ajouta quelques autres bagatelles, des rubans, des fichus, etc., etc. Léonie retourna dans sa chambre, toute chargée de ces petits cadeaux. 3Iais, quoiqu'elle ne fût pas insensible à ces joies de la parure, si puissantes sur l'àme d'une jeune fille, son cœur éprouvait une légère impression de tristesse. En
recevant les premiers présents, elle avait cru à un sentiment d'affection; maintenant elle revenait avec une foule de nouveaux objets, mais rien que cela ! Elle avait espéré mieux, elle avait cru qu'on l'aimerait!
Trois mois se passèrent. Léonie supporta de mademoiselle Suzanne et des premiers domestiques de l'hôtel mille impertinences, imperceptibles pour la comtesse, et qu'il était plus facile à la jeune fille de sentir que de raconter, quand même elle ne se fût pas imposé la loi de cacher à sa mère tout ce qui pouvait l'afïïiger. Alix, malgré l'avis de sa femme de chambre, trouvait dans l'extrême réserve, la timidité et les douces manières de Léonie, un air de bonne compagnie, et l'indice d'une éducation distinguée ; ses talents l'amusaient quelquefois ; une romance chantée d'une voix touchante, et qu'elle accompagnait au piano, plaisait à la comtesse dans ses moments de solitude. Léonie peignait, et pouvait finir une copie commencée par Alix, et qu'elle trouvait trop difficile ou trop ennuyeuse à terminer; elle achevait aussi avec soin et promptitude ces broderies, ces bourses et tous ces petits travaux des femmes riches, qui tentent si souvent leur oisiveté, et que délaisse si vite leur paresse ou l'inconstance de leurs goûts. Tout cela tournait au profit de la vanité d'Alix , et passait pour son ouvrage. La pauvre Léonie n'était rien qu'un supplément à la vie de la riche comtesse. Elle entendait vanter le tableau qu'elle avait fini la veille, l'écran qu'elle
CTIE DEMOISELLE DE COXPAGItlE. 185
avait brodé le malin ; et pas un regard ne serait tombé sur le chef-d'œuvre du même genre qu*on aurait vu naître sous ses doigts.
Léonie se tenait dans l'appartement aux heures où la comtesse souhaitait qu'elle y parût ; elle travaillait près d'une fenêtre, à quelque distance des personnes qui s'y trouvaient, ne se mêlait point à la conversation, et ne parlait que quand on daignait l'interroger. Souvent, durant des heures entières, on oubliait qu'elle était là; souvent, devant elle, on parlait du pauvre avec mépris, avec dédain de celui qui travaille ; puis on vantait, comme nécessaire à l'existence, des choses qu'elle ne devait jamais avoir. Elle entendait adresser à la comtesse ces douces paroles avec lesquelles on charme et l'on surprend le cœur d'une femme ; chacun des avantages que possédait Alix était mis en valeur, excitait l'admiration , appelait une louange ; et personne n'avait l'air de voir Léonie. Pourtant les belles boucles de ses cheveux cendrés valaient bien les tresses brillantes de la chevelure noire d'Alix ; et les traits délicats et réguliers de Léonie eussent été cent fois préférables à la figure un peu commune de la comtesse, si la contrainte, la souffrance et le sentiment de sa dépendance n'en eussent éteint tout l'éclat. Mais cette figure effacée était une merveilleuse trouvaille pour une coquette agaçante ; et ce pauvre être, qui vivait si peu, faisait encore ressortir la vie pleine de joie qui brillait dans les regards d'Alix.
Ces deux femmes offraient un curieux spectacle à l'observateur. Jamais on ne vit un contraste plus frappant que celui de leur destinée. Leur âge, leur éducation, leurs idées étaient presque semblables ; leur valeur morale, leurs agréments physiques différaient peu ; et l'immensité était entre elles ! Quelquefois, cette jolie tête, pâle, souffrante et presque inanimée, s'appuyait sur une petite main délicate, parce que le poids des idées qui s'y pressaient devenait accablant, parce qu'il commençait à s'élever dans le cœur de la jeune fille des pensées amères de regret, d'envie et de découragement ; parce qu'elle cherchait le pourquoi de ce mal, de ce bien, si diversement répandus ; qu'elle osait enfin se demander la raison de ce sort si funeste pour un être innocent, et que rien ne répondait à ses pensées. Le scepticisme religieux de notre époque, en enlevant la foi dans un avenir immortel où les peines supportées avec courage, et les pleurs versés sans murmure nous seront comptés et recevront leur récompense, n'a laissé que le désespoir pour partage aux malheureux que doit enfanter l'ordre social tel qu'il est établi. Que peuvent devenir ceux qu'atteint l'infortune, lorsqu'il n'y a pas encore d'institutions qui soulagent, et qu'il n'y a plus de religion qui console ?
Alix, qu'une pensée triste ou même sérieuse ne venait pas chercher au milieu de l'enivrement des plaisirs, n'avait guère de notions sur l'existence que la distinction très-claire et très-précise de l'amuse-
meut et de l'ennui ; et tous ses soins s'appliquaient à rechercher l'un et à éviter l'autre. Sans aucun sentiment d'affection pour Léonie, elle la faisait quelquefois j)articiper à ses plaisirs. Tantùt c'était une soirée passée au spectacle, tantôt une matinée consacrée à visiter une galerie de tableaux. La comtesse donna des bals ; elle voulut que Léonie, parée simplement, mais avec goût, y présidât à quelques petits soins ; puis, le matin, elle lui faisait lire haut des romans ou des poëmes modernes. Toutes ces occupations, en initiant Léonie aux idées et aux usages du monde, eurent encore l'avantage de l'arracher à ses réllexions, de ne pas lui laisser le temps de penser; et la jeune (ille s'en trouva bien. Les trois premiers mois de son séjour dans rhrttel avaient été cruels ; les deux qui suivirent furent meilleurs. Elle n'eut pas le loisir de se livrer à ses tristes méditations; et les habitudes de cette riche maison, en lui donnant un repos, une aisance, une nourriture, enfin un bien-être matériel dont elle avait été privée si longtemps, ranimèrent un peu cette vie prête à s'éteindre, rappelèrent les couleurs sur son visage qui s'arrondit de nouveau ; et Léonie devint charmante. A cet âge, la tristesse et la souffrance sont tellement contre nature, que peu de jours de calme suffisent pour en effacer l'empreinte. 3Iadame Dolcey, qui de temps en temps venait voir sa fille, commençait, en la regardant, à s'applaudir du sacrifice immense qu'elle avait fait, et elle ne pleurait plus que quand elle était seule.
Six mois s'étaient écoulés depuis que Léonie habitait chez madame de Mirande : c'était l'époque du carnaval; le mouvement des fêtes, des bals, des plaisirs de tout genre, était plus animé que jamais. Un jour, Alix s'était levée tard : le bal s'était prolongé presque jusqu'au matin. Un bain, au sortir du lit, avait fait disparaître la fatigue de la veille, et disposé à celle du soir. Enveloppée dans une élégante douillette, enfoncée dans une de ces grandes bergères massives et gothiques, qui rendent plus mignonnes encore les formes délicates d'une jeune femme, Alix se laissait aller à une vague rêverie ; car depuis quelque temps, elle rêvait ; ses manières étaient changées. Il y avait des moments où elle sentait le besoin de la solitude : alors elle demeurait immobile et silencieuse. Dans d'autres instants , une agitation inquiète présidait à tous ses mouvements ; un sentiment de dédain et de fierté animait tout à coup sa figure; elle allait et venait vivement, comme pour s'étourdir sur un souvenir qui la préoccupait : à tout prix il lui fallait des distraclions. Elle sortait dès le matin, s'arrêtait dans les magasins renommés, rapportait une foule d'objets, qu'ensuite elle ne regardait plus ; montait à cheval, et s'élançait à travers le bois avec une témérité qui ne lui était pas naturelle ; visitait une foule de personnes dont elle ne se souciait nullement, courait les bals et les salons , et, harassée de fatigue, triste et découragée, revenait chercher une solitude où elle restait quelquefois des jours ei^tiers, faisant fermer
sa porlc à tout le monde. Évidemment elle était en proie à une lutte intérieure; un combat se livrait dans cette jolie tôte. Mais quelle en était la cause? Quel en serait le résultat?
Alix, [)longée, comme nous l'avons dit, dans une rêverie silencieuse, entendit du bruit dans la pièce qui précédait son boudoir ; elle se rappela qu'elle avait négligé de faire défendre sa porte : il était trop tard : on annonça madame de I.aurençay.
Un sourire de satisfaction glissa sur les lèvres d'Alix.
<i C'est toi, ma chère Sophie; oh! nous allons causer ; quel bonheur ! >• Cette fois, ces mots affectueux n'étaient point une formule de politesse banale; ils partaient du cœur. Sophie était parente, amie d'enfance et du môme âge que la comtesse. Sophie, bonne, douce, sans prétentions, peu jolie, peu riche, peu brillante, admirait Alix, Taimait du fond de l'âme, avec dévouement ; et, quand le cœur est troublé et l'esprit mécontent, la vue de quelqu'un qui nous aime nous fait tant de bien !
« Quelle joie de te voir ! répétait la vive comtesse ; que de choses j'ai à te dire! »
On s'installa près du feu, on se munit de coussins, d'écrans, Sophie ôta son chapeau ; enfin on s'arrangea pour être à son aise, et parler longtemps sans distraction. C'était sans doute une chose bien importante que celle qui allait se traiter si longuement, et qui réclamait une attention si exclusive. Comment se fait-il donc qu'une fois établies, et 2 10.
Sophie attendant avec impatience et intérêt qu'Alix commençât, celle-ci chiffonna son mouchoir, remit et ôta ses gants, toussa, prit des bonbons, en offrit à Sophie, et ne prononça pas un seul mot ?
— <c Eh bien ! » murmura madame de Lauren-
çay-
Alix demanda à sa parente des nouvelles de son mari, de ses deux enfants, et n'ajouta rien.
Sophie fut étonnée, et ne put s'empêcher de dire : — N'avais -tu pas quelque chose à me raconter?
— Bien des choses, sans doute : il y a plus de deux mois que nous n'avons causé à notre aise.
— J'ai cru, et je crois encore, ajouta Sophie en souriant, que c'est quelque affaire importante que tu as à me confier? si tu savais comme tu as l'air embarrassé!... Je veux l'épargner la peine de la confidence; je devine.
— Toi?
— Oui, je le gage. Et je gagnerais, car tu rougis.
— Qu'est-ce donc?
— Tu vas te remarier.
— Ah ! pour le coup, tu n'as pas le don de deviner ! Je n'y songe pas, et cette pensée ne s'est pas une seule fois offerte à mon esprit.
Alix dit cela d'un air si naturel qu'on ne pouvait révoquer en doute sa sincérité; Sophie sembla consternée ; sa perspicacité était en défaut; et ce n'est pas seulement cela qui l'affligeait. Cette bonne
Sophie, dénuée d'amour-propre et d'imagination, ne connaissait qu'un bonheur : être aimée d'un mari qu'elle aimait, et chérir ses enfants. Elle souhaitait donc à son amie le seul bien qu'elle sût apprécier en ce monde; elle s'étonnait et s'affligeait de voir qu'après deux années de veuvage, Alix, sans enfants, ne pensât pas au mariage, et bien plus, elle l'en blâmait. Nos amis, même les plus dévoués et les plus éclairés, sont sujets à vouloir nous imposer le bonheur tel qu'ils le conçoivent pour eux-mêmes; comme si celui qui convient à l'un pouvait convenir à l'autre; comme s'il ne fallait pas à chacun des biens que nul que lui ne peut comprendre et deviner !
Sophie s'épuisa en questions, en conseils, en conjectures ; puis elle finit par croire qu'elle s'était trompée quand elle avait supposé qu'Alix voulait lui confier un secret important ; car leur extrême intimité lui avait permis de dire : » Ma chère amie, y aurait-il donc dans ton cœur un amour que tu devrais cacher? aimerais-tu quelqu'un? » Et elle avait ajouté, presque avec effroi : u ^)uelqu'un qui ne serait pas libre? » Mais elle s'était bien vite rassurée, car la jeune comtesse s'était prise à rire à la question. » Je ne vois au monde qu'un seul obstacle qui pourrait t'empêcher d'épouser celui que tu aurais distingué : s'il n'était pas le mari d'une autre, ne serait-il pas le plus fortuné des hommes d'être choisi par toi? )>
Alors Sophie énuméra tous les partis qu'otîrait en
ce moment la société ; elle passa en revue les plus beaux noms, examina les litres, la fortune des hommes à marier parmi leurs connaissances, et, à chaque nom, elle disait : « Si tu voulais ! )>
En effet, Alix, jeune, jolie, jouissant d'une immense fortune et d'une réputation sans tache, était l'objet de toutes les prétentions, le but de tous les désirs. Mais Alix accueillait chaque nom avec un éclat de rire ou une plaisanterie qui annonçait le peu d'intérêt qu'elle y attachait; puis elle ajouta : «t Mais allons donc, Sophie, continue. Puisque tous les jeunes gens sont à ma disposition, dis -tu, eh bien ! n'en omets donc pas ! » Et là-dessus elle nomma elle-même une foule d'hommes dont son amie n'avait pas parlé, leur rang et leur fortune lui paraissant trop inférieurs à la position de la comtesse.
«c Si tu le prends sur ce ton, répondit Sophie, je ne te ferai plus grâce d'un seul des danseurs qui ont figuré dans les bals cet hiver. » Et les deux jeunes femmes, riant aux éclats, désignèrent les moins riches, les plus laids ; et chacun de ces nouveaux noms excitait des propos joyeux et d'innocentes folies,
« — Mais c'est tout, répliqua enfin Sophie, à moins que nous ne comptions aussi le secrétaire de M. le duc de..., ou bien le précepteur de ton neveu, ou encore l'ancien secrétaire de ta grand'mère.
«t — M. Emmanuel Dalvigny! » s'écria, en es-
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sayant un nouvel éclat de rire, la comtesse de Mirande.
Mais une expression indéfinissable se peignit sur sa figure, qui devint^séricuse à l'instant même.
u C'est un aimable et bon jeune homme, reprit Sophie ; un peu original, et dont je me souviens que je voulais te parler. Il a hérité depuis un an. Quelle est au juste sa situation? » La figure d'Alix se ranima.
— «t Ma grand'mère l'aime beaucoup, dit-elle; il vient ici tous les jours : il appartient à une famille honorable.
«c — Des bourgeois de province, je le sais. « — Des magistrats estimés ! Son père avait voulu le fixer dans la ville où il habitait, par un... mariage avec... une cousine, je crois; mais son imagination si vive, son goût pour les arts et les lettres, qu'il cultive avec succès, le déterminèrent à venir chercher à Paris des relations qui pussent convenir à son esprit distingué. Il dépendait de son père, qui , pour le forcer à retourner dans sa famille, prit le parti de lui refuser de l'argent. C'est donc comme une espèce de plaisanterie, et pour ne pas céder au désir qui voulait contraindre ses goûts, qu'il entra chez ma grand'mère en qualité de secrétaire. A présent, la mort de son père l'a rendu indépendant et libre.
<c — Je le trouve amusant, et il a un air de bonté qui me plaît. Son caractère est-il sûr? Enfin est-ce un homme d'une vie douce et d'une société agréa-
ble? Tu le connais assez pour me donner sur lui des renseignements qui me sont nécessaires, i»
Alix regarda Sophie avec quelque surprise ; puis elle dit lentement, et comme prenant plaisir à s'entendre parler :
« — Emmanuel est doux, spirituel et d'une société charmante : jamais chez lui l'ombre de cette affectation qui gâte presque tous les jeunes gens; il dit dés choses piquantes avec autant de naturel qu'ils montrent, eux, de prétention en disant des choses communes ; il a adopté, des idées nouvelles, ce qu'elles ont de noble, d'élevé et de séduisant; il en repousse ce qui est âpre, envieux et exagéré. Si les propos sans vie d'un monde sans pensée laissent pénétrer l'ennui au milieu du cercle réuni chez moi, dès qu'Emmanuel arrive, tout se réveille et s'anime sous le feu de son imagination ; son esprit ingénieux, son âme passionnée réchauffent les plus indifférents. On lui reproche de ne pas connaître assez le monde et d'ignorer quelques-uns de ses usages ; mais s'il n'est pas exactement comme les autres, c'est qu'il est mieux. Son caractère est liant; on retrouve en lui presque la naïveté de l'enfance. Il serait à souhaiter que nos jeunes gens lui ressemblassent sur tous les points, eux qui paraissent le dédaigner parce qu'il diffère d'eux sur quelques-uns. "
Alix s'était animée, elle parlait avec chaleur.
— Je te reconnais, ma chère, disait Sophie : tout ce qui est distingué t'inspire de l'enthousiasme; ce qui est injuste te révolte. Que de bonté dans ton
«œurl que lu es généreuse de défendre ainsi ton prolégé! Car vraiment nos jeunes gens sont mal pour lui, ils n'en font pas le cas qu'ils devraient en faire; mais cela tient à sa position. Aussi sera- I -il plus sage à lui de ne point vivre dans ce monde (le vanité qui ne l'apprécie pas, et de se retirer un peu de nos salons. C'est le désir exprimé par un ami de son père, qui le chérit depuis son enfance ; un brave homme à qui je m'intéresse, et qui, en me parlant hier de M. Dalvigny, m'entretenait de ses projets pour ton protégé.
— Comment! que disail-il?
— Que le refus d'obéir à son père, en se mariant, n'avait été fondé que sur la crainte d'être obligé de vivre en province ; mais cette crainte, il ne l'aura plus. La famille de la jeune personne vient se fixer à Paris : c'est un bon parti pour lui ; je les connais tous, et ils m'inspirent un vif intérêt. L'homme qui me parlait est le père de la demoiselle ; c'est Duval, l'ancien régisseur de la terre de mon père ; j'ai vu sa fille tout enfant. Depuis quelques années, Duval a fait des affaires : il a une espèce de petite fortune , très-convenable maintenant pour celle que possède M. Emmanuel , et , d'après le bien que tu me dis de lui, je veux m'occuper sérieusement de ce mariage. Si nous avions conservé notre opulence, j'aurais ajouté à la dot de la fille de Duval, car il nous a rendu quelques services; et je veux au moins contribuer à faire contracter à son enfant une heureuse union, si cela se peut.
— Mais cela ne se peut pas , dit vivement Alix , qui depuis quelques instants paraissait excessivement étonnée et mécontente.
— Pourquoi?
— Emmanuel ne pense pas à cette jeune fille ; il ne l'aime pas.
— Cela voudrait -il dire qu'il en aime une autre?
Alix ne répondit pas.
— Il y a, je le vois, quelque chose que j'ignore; tu peux me le dire, je n'en parlerai pas.
— S'il avait un secret d'amour?
— Qu'il t'aurait confié?
— Non, s'écria promptement Alix, non !
— Que tu aurais deviné, peut-être?
— Comment aurais-je fait? Est-ce que je m'occupe de ce que M. Emmanuel peut ou ne peut pas aimer ?
— Mais il passe sa vie chez toi ou chez ta grand'mère.
— Qu'importe?
Ce mot fut prononcé par la comtesse avec quelque dédain.
— Tu veux me le cacher, Alix; tu sais quelque chose.
— Moi? non, certes.
— Ah ! j'y suis.
Alix se leva avec vivacité, et eut l'air de chercher avec une grande attention quelque objet qu'elle ne trouvait pas. Sophie continua :
— 11 ne vient qu'ici ou dans les salons où tu vas. Alix paraissait si absorbée dans ses recherches ,
qu'elle sembla ne pas entendre.
— C'est ici qu'il a des projets ou des espérances; mais c'est folie !
La comtesse laissa tomber un petit flacon qu'elle venait de prendre machinalement.
— Cette jeune fille n'a rien, j'en suis sûre.
— Quelle jeune fille? dit Alix qui semblait soulagée.
— Mais... ta demoiselle de compagnie... Comment donc la nommes-tu?... Léonie, je crois.
— Léonie !
— Elle est assez bien; mais elle ne dit mot, et ne parait guère faite pour inspirer de l'amour à un jeune homme aussi distingué. D'ailleurs, pas de fortune.
Alix revint s'asseoir tranquille et satisfaite. Elle ne répondit pas positivement oui à son amie ; mais elle parla de Léonie avec intérêt, laissa entendre qu'on ne doit pas songer à marier quelqu'un dont les sentiments sont engagés; repoussa toute idée de se mêler en rien de projets de ce genre; et, d'après SCS paroles, vagues et indifférentes en apparence, la bonne Sophie resta convaincue que madame de Mirande s'intéressait assez à Léonie pour souhaiter que l'amour d'Emmanuel le conduisit à un mariage avantageux pour sa jeune protégée. Elle aurait cru manquer de délicatesse en insistant ; et la conversation prenait un autre cours, quand on annonça le 2 17
198 CNE DEMOISELLE DE COMPAGINIE.
vieux duc de C..., et peu de minutes après M. Emmanuel Dalvigny.
L'entretien roula sur les spectacles et sur les ouvrages nouveaux : ces sujets sont également la ressource des gens qui ne pensent rien, et de ceux qui ne veulent pas dire ce qu'ils pensent. Alix était tombée dans une profonde rêverie, et sa préoccupation la rendait étrangère à ce qui se disait autour d'elle. Les trois autres personnes avaient peine à soutenir une conversation insignifiante; aucun lien d'idées n'existait entre elles. D'ailleurs, la conversation à trois est la plus difficile et la moins agréable de toutes; elle n'offre ni l'intimité confiante du tête-àtéte, ni la vivacité brillante et variée du monde.
Sophie parla de la nécessité de faire une autre visite. Alix ne se sentit ni le désir de la retenir, ni le regret de la quitter. Il lui semblait à présent que Sophie ne méritait pas son amitié et ne savait pas comprendre ses idées : une heure avait suffi pour changer toutes ses dispositions à son égard. Au moment où madame de Laurençay allait se lever, elle s'arrêta pour écouter un argument du vieux duc en faveur de la finesse et de la perspicacité des gens du monde, qui devinait, disait-il, au premier mot, et souvent même au silence des gens, tout ce qui se passe dans leur cœur. Comme M. Dalvigny était l'adversaire-né de toutes les propositions du duc de C..., la discussion s'engageait, quand celui-ci ajouta :
— Par exemple, j'avais été (il y a peu de temps
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(le cela), j'avais été, dis-je, assez maladroit pour venir interrompre les confidences de deux jeunes femmes ; eh bien ! malgré leurs protestations, je vis clairement, à leur air embarrassé, que le sujet de conversation qui les occupait ne serait pas continué devant moi ; je devinai bientôt quel était ce sujet, de quel intérêt il était pour l'une d'elles, et, si j'avais eu quelques doutes à cet égard, la rougeur qui couvrit son visage, quand on annonça une seconde visite, m'eût appris ce qu'elle voulait cacher. L'amie s'étant disposée à sortir, je sentis que, cette fois, ce serait devenir trop importun que de rester; je me levai, j'odris ma main , elle fut acceptée, et je saluai avec respect la maîtresse de la maison, un peu gênée de cette perspicacité qu'elle m'avait d'abord refusée.
En disant ces mots le vieux duc s'était levé, avait olfert son bras à madame de Laurençay, qui, occupée du soin de rattacher son chapeau, n'ayant pas pris garde aux allusions qui se cachaient sous ses paroles, accepta la main qu'il lui présentait, et sortit avec lui , laissant Alix dans un trouble et une agitation inexprimables.
Emmanuel, immobile, les yeux fixés sur la comtesse avec une joie difficile à décrfre, contemplait ces couleurs brillantes qui venaient animer jusqu'à son front candide, puis cette pâleur qui les remplaçait, aveu si sûr et si involontaire des sentiments qui troublaient son âme.
Emmanuel , qui depuis deux ans ne vivait que
de son amour pour Alix, et qui n'avait jamais rien espéré! Emmanuel que souvent, dans ses caprices, la comtesse traitait avec dédain , avec hauteur et impatience ; qui n'osait parler de son amour ; qui craignait parfois que cette adoration d'esclave dont il entourait Alix ne lui semblât point un encens assez pur , et qui avait même éprouvé la crainte d'être éloigné de l'hôtel de la comtesse, il était aimé ! Ce secret qu'il n'avait pas su deviner, d'autres l'avaient surpris : il était aimé ! Quel bonheur remplissait cette âme aimante, énergique et passionnée ! 11 ne disait rien : quels mots pouvaient peindre ses sensations si vives? Mais involontairement, sans le savoir même, il se trouvait à genoux devant Alix : c'était de la reconnaissance, un respect religieux envers celle qui avait le pouvoir de créer de telles émotions de bonheur ! Il allait peut-être trouver des paroles pour l'en remercier ; mais il vit tant d'angoisses sur la figure de celle qu'il aimait ; elle avait l'air de tant souffrir qu'il ne put que dire, avec l'expression de l'amour le plus tendre :
— Alix, pardonnez-moi !
Ce n'était plus d'oser l'aimer qu'il s'accusait : depuis longtemps cet amour lui était connu, elle y était habituée; mais elle paraissait si troublée, qu'il implorait maintenant un pardon pour cet amour de la comtesse que ce moment venait de lui révéler. Le cœur d'Alix était si vivement agité, qu'Emmanuel croyait devoir lui demander grâce pour les sensations nouvelles qu'il avait fait naître.
Ses lèvres touchèrent la main de la comtesse : clic se leva rapidement... Une révolution subite l'avait changée; une larme, que l'amour ne faisait pas couler, s'échappa de ses yeux; et sa bouche, réprimant un sourire de tendresse, se serra maligne et dédaigneuse.
Elle s'approcha de la cheminée, sonna, et dit d'une voix encore émue , mais dont l'émotion se perdit dans un éclat de rire :
— Vous êtes fou, M. Dalvigny! que voulez-vous donc que je vous pardonne? Quelle idée bizarre a pu traverser votre esprit?
Emmanuel ne répondit pas. Il savait depuis longtemps qu'il avait un adversaire puissant dont la voix parlait souvent plus haut que la sienne dans l'âme d'Alix : la vanité ! 11 n'espérait pas remporter la victoire ; la délicatesse même lui avait fait un devoir de ne pas l'essayer. Sans espérance, sans projets, il aimait comme il respirait, parce que c'était sa vie. Un éclair avait ébloui ses yeux : en disparaissant , il rendit ses jours plus sombres ; mais il le laissa encore soumis, incertain et résigné.
lï
Quinze jours après cette époque, Léonie montait lestement et d'un air joyeux les sept étages qui conduisaient à la pauvre mansarde où sa mère habitait toujours.
— Maman, maman! criait -elle avant même d'avoir ouvert la porte ; maman, me voici ! Je suis libre pour toute la journée, je viens la passer avec toi.
Madame Dolcey courut l'embrasser. Léonie était venue si vite, elle était si contente, sa figure était si animée, que sa mère, qui jamais ne l'avait vue ainsi, la contemplait avec joie, et ne put s'empêcher de lui dire :
— Nous avions bien tort quand nous nous afïli-
gions au coininciiceinent de ton séjour chez madame de Mirande ! Comme le voilà fraîche et heureuse, ma chère Léoiiie ! Elle est bien bonne , celte jeune dame. Je lui dois une grande reconnaissance, ainsi qu'à ce cher docteur qui nous a procuré cette protection. Quelle joie pour moi de te voir ainsi !
En elTet, la toilette, la figure, la physionomie et jusqu'au son de sa voix, tout est changé dans la jeune fille, tout est vivant et joyeux.
— Oh ! tu as raison , maman , de dire qu'elle est bonne madame de Mirande ! Je ne suis plus là isolée, indifférente à tout le monde ! Oh non ! on me parle comme aux autres dames qui sont dans le salon ; hier, j'ai dansé , on est venu m'inviter, on trouve que je chante bien ; on aime à m'entendre ! Je suis heureuse, et si tu étais avec moi, maman, je ne désirerais plus rien au monde.
Pendant qu'elle parlait ainsi, Léonie tirait de son sac une partie de l'argent qu'elle avait reçu dernièrement de la comtesse.
— Yoilà pour toi, maman, et j'en ai encore bien plus qu'il ne m'en faut, car j'ai des robes et toutes sortes de choses inutiles. Regarde donc, maman, ce joli chapeau, ce châle !... je veux que tu achètes aussi tout ce dont tu manques : sans cela je ne voudrais plus porter ce que j'ai; et pourtant cela me fait grand plaisir.
Heureuse de toutes ces joies , heureuse de sa tendresse, et de ce naturel si simple et si bon, madame Dolcey embrassait sa fille.
— Tu es donc bien traitée par la comtesse? Elle se sera attachée à toi !... Mais il s'est passé longtemps avant qu'elle t'ait rendu justice. Il est vrai qu'elle a tant de distractions! Nous devons lui savoir gré de son intérêt, car cela vaut mieux encore, et fait plus de bien que son argent.
— Il faut que je te raconte tout, ma bonne mère ! Voilà quinze jours que nous ne nous sommes vues, et ces quinze jours ont amené de grands changements. D'abord, imagine que madame de Mirande est toute différente d'elle-même: elle, si joyeuse et qui ne songeait qu'à s'amuser au commencement de l'hiver, eh bien ! depuis un mois elle est triste , souvent de mauvaise humeur ; elle s'impatiente à chaque instant, même contre moi, qui pourtant cherche toujours à deviner ce qu'elle désire. J'ai bien pensé qu'elle avait quelque contrariété, quelque inquiétude ; mais malgré toute mon attention , je n'ai pu en découvrir la cause. 11 y a quinze jours , elle me fit appeler au moment où M. Dalvigny sortait : tu sais, maman, ce jeune homme dont je t'ai déjà parlé, et qui vient tous les jours à l'hôtel. Elle avait un air si fâché, si colère, que je crus vraiment qu'elle avait à se plaindre de lui ; ce qui m'étonnait beaucoup : c'est un jeune homme si doux et si dévoué à la comtesse ! Enfin, je n'ai pas su ce qui causait le chagrin de madame de Mirande. Après m'avoir grondée sur trois ou quatre choses où réellement je n'avais aucun tort (mais je la laissais dire pour ne pas augmenter sa mauvaise humeur), elle s'est assise
dans un coin du boudoir , en faisant semblant de lire, et tout à coup j'ai vu qu'elle pleurait. Je n'ai pas été maîtresse de mon premier mouvement ; j'aurais dû feindre de ne pas remarquer ce qu'elle voulait me cacher; mais cela a été plus fort que moi. Sans réfléchir, je me suis levée, j'ai couru près d'elle, et n'ai pu m'empécher de lui dire : — Mon Dieu ! madame, est-ce que vous auriez du chagrin ? Oh ! que cela me ferait de la peine ! » Elle m'a regardée d'un air surpris en disant : — A vous, Léonie? — Est-ce que je ne vous dois pas tout? Pensez-vous donc que je sois ingrate , et que je puisse vous voir pleurer, vous, madame, qui n'êtes pas habituée au chagrin? Je serais bien fâchée si, comme je crois, vous aviez quelque sujet de larmes. » Et c'est vrai, maman, ce que je disais là, car Je l'aime, madame de Mirande.
Elle a souri. — Je suis folle , en vérité , a-t-elle dit, de pleurer ainsi pour rien. Allons, Léonie, chantez-moi un air bien gai en vous accompagnant au piano; cela me remettra. Elle n'a plus été triste; mais je vois bien qu'elle a toujours quelque chose d'extraordinaire.
Le soir de ce jour-là elle m'a menée à l'Opéra : c'était la première fois de ma vie que j'y allais , et j'étais bien contente : d'autant plus que cela prouvait que ma familiarité n'avait pas déplu à la comtesse.
Depuis ce moment elle me conduit souvent avec elle. Une de ses amies, madame Sophie de Lauren-
çay, qui vient souvent à l'hôtel, et que nous retrouvons partout, me parle avec intérêt. M. Dalvigny, le premier de la société qui m'ait témoigné de l'amitié, est toujours mon cavalier, ces dames ayant, pour leur offrir le bras, une foule de beaux messieurs, ducs, comtes, marquis, etc. Il a été bien étonné l'autre jour ! Madame de La'urençay lui ayant parlé de ce qu'elle appelle mon talent pour chanter la romance, il m'a bien fallu obéir quand il m'a témoigné le désir de m'entendre. Je tremblais beaucoup en commençant : je n'avais jamais chanté que lorsque madame de Mirande était seule. Mais je me suis remise, et j'ai vu qu'il prenait grand plaisir aux airs que je chantais. Enfin, à la dernière soirée, il m'a fait danser : je crois, par exemple, que c'est la comtesse qui le lui avait ordonné. Il a encore paru surpris en voyant que, malgré ma timidité, je ne me tirais pas mal de la contredanse. Les gens riches croient vraiment que ceux qui sont pauvres ne peuvent ni agir, ni penser, ni sentir comme eux ; je m'en aperçois à la surprise qu'excite chez eux tout ce que je fais de bien. Cela m'a d'abord causé du chagrin ; mais à présent que la comtesse m'aime, je m'amuse de leur étonnement et ne me chagrine plus de rien. Yois-tu, maman, si nous pouvions être plus souvent ensemble ; si j'avais le temps de te raconter tout ce que je vois, tout ce que j'entends, si, surtout tu étais mieux logée et un peu plus riche, je serais aussi heureuse qu'il est possible de l'être. Mais juge de ma joie ! j'espère que cela arrivera : tous les gens
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([ue jo vois là sont puissants; il y en a qui disposent <le toutes sortes d'emplois, et, si j'obtiens tout à fait rattachement de la comtesse, elle pourra peut-être le faire donner quelqu'une des petites places qui conviennent aux femmes. Dans tous les cas, avec ce que je gagne chez elle, lu peux être mieux, maman : je t'en prie, ne te refuse rien !
La pauvre mère acceptait tout ce qu'apportait Léonie ; mais elle se fiait peu au bonheur ; et, d'ailleurs, elle qui n'avait plus qu'un ifitérêt au monde, son enfant , elle se serait crue coupable envers elle en touchant à quelque chose de ce qu'elle gagnait. Tout était donc gardé soigneusement : son travail lui suffisait, et elle trompait Léonie en lui cachant les privations qu'elle s'imposait pour lui réserver son petit trésor pendant que la jeune fille se refusait toute chose qui n'était pas absolument nécessaire, pour .ajouter à l'aisance de sa mère. Elles s'aimaient tant ! Léonie n'avait encore aimé dans le monde que sa mère ; madame Bolcey, depuis longtemps, n'aimait plus rien au monde que sa fille.
— C'est singulier, ajoutait Léonie dans ses naïves confidences à sa seule amie , c'est singulier que la comtesse , depuis qu'elle me traite si bien , soit au contraire envers M. Emmanuel Dalvigny aussi dure, aussi injuste qu'elle était bonne autrefois ! Il faut qu'elle l'ait pris en aversion ; et pourtant c'est bien certainement le plus spirituel et le meilleur de tous les hommes qui viennent chez elle. Par moment, malgré sa douceur, il semble que sa patience s'épuise,
et il paraît tout à fait mécontent. Hier, il l'accusait devant moi de caprice, de méchanceté même!... Mais j'ai pris sa défense ; j'ai dit combien elle était bonne pour moi ; j'ai raconté tout ce que je lui dois, tout ce que je souffrais avant de la connaître , tout le malheur auquel ses bienfaits nous ont arrachées. Il m'écoutait avec une grande attention. Il m'a beaucoup questionnée ; j'ai bien vu que lui, qui pourtant n'est pas riche comme les autres personnes qui fréquentent l'hôtel, il ne soupçonnait pas qu'on pût être aussi pauvre que nous l'avons été. Je n'ai pas rougi de le lui dire. Nous n'avons jamais fait de mal , et il n'est pas, lui , de ces gens qui dédaignent les malheureux. Mon récit lui inspirait tant d'intérêt, et j'étais si contente de pouvoir parler de toi, maman ! C'est la première fois, depuis que je suis chez madame de Mirande, que j'ai pu dire à quelqu'un combien je t'aime, et à quel point tu es bonne pour la fille. Aussi, à présent, je me sens mieux, je suis plus heureuse. 11 est là quelqu'un à qui je pourrai dire ce que je pense; qui, de lui-même, s'informe de tout ce qui m'a fait de la peine, et se réjouit de tout ce qui me fait plaisir : maintenant , je n'ai vraiment plus rien à souhaiter.
Léonie passa une journée douce et joyeuse près de sa mère. Soit que l'habitude de la contrainte où elle vivait chez la comtesse lui fît un besoin de l'expansion; soit qu'une joie inattendue eût éveillé des sensations plus vives dans ce cœur déjeune fille, toutes ses paroles, tous ses mouvements étaient ani-
niés el rapidos. C'élnit plaisir dç la voir ainsi dans ceUo pauvro inansardo où naguère elle dépérissait et s'éteignait dans les privations, les larmes et le travail ! Aussi cette gaieté s'clait-elle communiquée à sa mère : ce fut un jour tout à fait heureux que celui-là !
Le soir, à sept heures , Léonie revint à Thôlcl , bien étonnée d'apprendre, en arrivant, que la comtesse était rentrée avant le dfner. Alix, dans un de ses caprices ordinaires, avait changé d'avis. A onze heures, elle était nionlée en voilure pour aller à Meudon chez une de ses amies, avec l'intention de ne pas rentrer avant la fin de la soirée ; puis, à une demi-lieue de Paris, il lui avait semblé que la journée serait longue et ennuyeuse : son cocher avait reçu l'ordre de relourncr ; et, après quelques visites, quelques courses chez des marchands, elle était rentrée à l'hùtel à quatre heures, toute joyeuse d'avoir échappé à l'ennui que lui promettait son premier projet.
Elle avait diné seule; et quand, à sept heures, Léonie reparut , Alix fut charmée d'avoir à qui parler. La permission qu'elle avait accordée pouvant retenir la jeune fille dehors jusqu'à dix heures, elle lui sut gré de venir la distraire ; et M. Dalvigny étant arrivé peu après, la soirée se passa ainsi entre eux trois. On chanta, on rit, on plaisanta sans souci et sans gêne; l'esprit original d'Emmanuel, la gaieté naturelle d'Alix , la douce sensibilité de Léonie , brillèrent tour à tour sans contrainte ; chacun était
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heureux, chacun fut aimable ; et quand sonna minuit, tous trois s'écrièrent :
<t Déjà ! »
Alix ajouta :
«i Oh ! qu'il serait doux de passer ainsi sa vie ! »
La nuit fut calme et heureuse, et, le lendemain, de gracieuses pensées présidèrent au réveil de chacun.
Mais le monde était là ! mais le titre de femme à la mode imposait des devoirs ! mais il fallait exciter l'envie!... Et qui aurait envie à la brillante Alix l'amitié d'une pauvre demoiselle de compagnie et l'amour d'un modeste secrétaire? Aussi, lorsque le soir, Emmanuel, conduit par son cœur, se hâta de se rendre à l'hôtel de madame de Mirande , il ne trouva plus la bonne Alix, mais bien la coquette et dédaigneuse comtesse , dont il ne put obtenir un regard, et qui prodiguait toute son attention, tous ces sourires aux favoris de la mode, quels que fussent d'ailleurs leur nullité ou leurs ridicules. Elle n'eut pas même l'air de voir la main qu'il lui présentait pour la conduire à sa voilure ; elle prit celle d'un autre , et n'eut pas un mot, pas un geste pour l'homme qu'elle avait si bien écouté la veille.
Emmanuel sentit enfin son orgueil et sa dignité blessés; son cœur avait souffert longtemps : il trouva que c'était trop , et il résolut de briser l'idole devant laquelle brûlait tout son encens. D'abord , il l'avait adorée d'instinct, d'entraînement; un moment. encouragé, quelques espérances vagues s'étaient offertes à lui : la réflexion et l'expérience
venaient de lout détruire. Le rôle d'un amant méprisé, attaché aux pas d'une femme légère qui se moquait de son amour, ne pouvait convenir à l'homme qui sentait sa supériorité réelle sur lout ce qui entourait madame de Mirande.
Il parvint à comprimer , à élouflcr les émotions qui s'élevaient dans son àme au nom et à la vue de la comtesse; sa résolution fut prise, et, dès ce moment, il décida de se soustraire à toutes les idées dont elle pourrait être l'objet. Mais l'cfTort fui grand : une nuit sans sommeil, un sentiment profond et douloureux du vide que laissait dans son âme cet amour qui avait rempli sa vie , donnèrent en quelques heures à ses traits une expression de souffrance qui fut remarquée par Lconie des qu'il parut, le lendemain, à l'hôtel de la comtesse.
Elle était seule au salon.
— Mon Dieu! que vous est-il arrivé? s'écria la jeune fille tout agitée.
Mais elle comprit bientôt que ce mal était du nombre de ceux que l'affection doit chercher à consoler sans essayer de les connaître ; et tout ce que le cœur et l'esprit peuvent avoir de délicatesse se présenta naturellement à elle pour distraire et soulager. La pauvre enfant avait tant souffert dans sa vie, qu'elle devinait les paroles les plus consolantes, même pour les maux qu'elle n'avait pas connus. Emmanuel lui disait :
— Parlez-moi de vous, de votre mère, de vos occupations près d'elle, de vos pensées, de vos pro-
jets d'alors. Est-il vrai que jamais un plaisir ne soit venu égayer votre jeunesse, que jamais une parole d'amour ne soit arrivée à votre cœur?
Léonie souriait tristement.
— Qui aurait pu m'aimer que ma mère? disait la charmante fille en rougissant; car, pour la première fois, un homme jeune et beau avait prononcé ce mot devant elle, comme indiquant un sentiment dont elle pouvait être l'objet.
Et Emmanuel pensait :
Ce n'est pas elle qui eût placé quelque chose audessus de l'homme qui l'aurait aimée ! Comme son cœur délicat eût tout senti, tout partagé ! Pauvre enfant !
Cependant madame de Mirande s'aperçut, peu de jours après, que M. Dalvigny s'éloignait de chez elle, et semblait l'éviter : elle saisit des prétextes pour le rappeler, car la tristesse et l'ennui habitaient l'hôtel en son absence. Mais dès que la société reprenait ses droits, Alix trouvait des moyens de rapprocher Emmanuel de Léonie, les enveloppant aux yeux du monde dans la même bienveillance protectrice, et écartant toute idée d'attention de sa part pour l'ancien secrétaire de son aïeule , avec autant de soin qu'elle en eût mis à cacher des torts graves. Elle sentait que la société serait plus sévère pour l'oubli des convenances que pour l'oubli des devoirs.
Un jour, la matinée s'était passée à visiter l'exposition de tableaux. Alix, comme à l'ordinaire, avait
SU fixer Emmanuel près de Léonic; ayant pour cavalier l'un des hommes que son rang plaçait le plus en évidence, elle avait encore le plaisir de jouir des fines observations de M. Dalvigny, qui, marchant à côte d'elle, donnait le bras à Léonie. Son cœur et sa vanité, également satisfaits, laissaient toute liberté à son esprit : elle fut charmante. Mais pourtant Emmanuel, quand la foule l'éloignait de la comtesse, trouvait encore quelque agrément à interroger Léonie : il provoquait ses remarques et s'intéressait aux impressions que lui causaient certains tableaux : car toujours ses éloges allaient chercher ceux qui lui plaisaient le plus à lui-même; cl la jeune fille s'en étonnait naïvement, en même temps qu'elle s'en réjouissait.
On retrouva madame de Laurençay, qui se réunit à eux. Dans son amitié pour Léonie, elle vanta ses talents, son esprit, sa figure, avec cette affection et cette bonhomie qui charment d'autant plus que les paroles semblent plutôt le témoignage involontaire d'une impression vivement sentie qu'une vaine formule de politesse. Puis, au moment de sortir, la comtesse ayant une visite à faire, madame de Laurençay se chargea de ramener Léonie.
Seules en voilure, l'intérêt de la bonne Sophie s'exprimait encore plus vivement.
— Et moi qui pensais à le marier ! dit-elle tout à coup.
Et comme Léonie, surprise, ne savait plus ce qu'elle voulait dire, elle ajouta :
— Alix ne vous a donc pas conté tout cela? Une idée m'était venue : c'est un si charmant jeune homme ! J'ignorais tout.
Léonie ne comprenait rien encore, et pourtant elle était déjà troublée. Madame de Laurençay continua :
— Quoiqu'il pût faire un bon mariage, c'està-dire trouver de la fortune, certes, ceux qui lui portent de l'intérêt ne peuvent le blâmer : votre douceur, vos talents, votre excellente éducation, sont quelque chose; et M. Dalvigny sera heureux, j'en suis sûre.
S'il n'était pas impossible à deux femmes, la tète couverte de chapeaux et placées dans le fond d'une voiture, de voir la figure l'une de l'autre, madame de Laurençay, malgré son peu de sagacité, eût été singulièrement frappée de l'expression inexplicable qui anima le visage de la jeune fille à ses paroles. Les sensations si vives de son âme passèrent sur ses jolis traits avec une incroyable rapidité : ce fut de la surprise, de la joie, de la crainte d'avoir mal entendu, et une anxiété extrême, jusqu'au moment où Sophie lui expliqua comment elle avait renoncé à ses projets de marier Emmanuel, d'après la certitude qu'elle avait acquise du choix qu'il avait fait de Léonie et du désir qu'éprouvait madame de Mirande de voir ce mariage s'accomplir.
Elle eût pu parler longtemps, l'heureuse enfant ne l'aurait pas interrompue : la joie, la reconnaissance inondaient son âme. Quand il fallut descendre
UNE DEMOISELLE DE COnPAG.ME. 315
à la porle de l'hôtel, elle tremblait. Pouvant à peine se soutenir, incapable d'articuler un mot, elle saisit la main de madame de Laurençay, la serra dans les siennes, la porta à ses lèvres. Ses yeux seuls la remercièrent; mais, malgré son silence, sa figure avait dit à Sophie avec éloquence ;
— Je vous dois le plus grand bonheur du monde.
Ce qui se passa dans le cœur de la jeune fille, qui pourrait le dire? 11 fallait avoir souflerl comme elle, avoir senti comme elle tout ce que le malheur a de plus amer, pour éprouver les sensations qui se succédèrent toute la soirée et toute la nuit. Heureusement elle fut seule : la comtesse dinait en ville. Comme Léonie s'en réjouit ! Elle avait besoin de se recueillir pour savourer avec délices les espérances imprévues qui venaient de s'éveiller. Comme elle bénissait sa bienfaitrice ! comme elle adorait Emmanuel! avec quelle impatience elle désirait voir sa mère! Il n'y eut pas une pensée de vanité dans cette jolie tête, tout fut amour et reconnaissance.
Le lendemain, cette partie de campagne à Meudon, souvent remise, eut lieu enfin. Léonie resta; mais, craignant encore un changement dans les projets de madame de Mirande, et plus que jamais jalouse de lui montrer tout son dévouement, elle ne voulut point sortir de l'hôtel. Seulement, elle fit prier madame Dolcey de venir; car elle sentait que, pour n'avoir rien à désirer, elle avait besoin de la joie de sa mère.
Elle l'attendait encore, quand Emmanuel entra dans le salon. Léonie demeura la têle penchée sur une fleur qu'elle dessinait; tout son visage se colora d'une vive rougeur. Le crayon tomba de sa main ; et la douce expression de ses yeux, quand ils osèrent enfin se lever sur M. Dalvigny, avait quelque chose de si touchant, qu'elle porta dans ce cœur de vingtcinq ans un trouble involontaire.
— J'attends ma mère, dit enfin Léonie pour cacher l'émotion qui la faisait trembler; je l'attends, et madame de Mirande est sortie.
Emmanuel ne put s'empêcher de répondre qu'il se réjouissait de voir enfin madame Dolcey; la tendresse de la fille lui avait inspiré une haute opinion de la mère; et ce sujet de conversation, toujours si fécond pour Léonie, lui donna la force de se remettre et de déguiser sa joie. Mais comme son cœur battait près de lui, recueillant ses moindres paroles! Et Emmanuel ! Charmé par cette âme naïve, dont les émotions étaient si puissantes qu'elles se communiquaient, il commençait à penser aussi que le bonheur était là.
Madame Dolcey entra : son regard de mère devina tout au même instant; elle s'effraya. Léonie ne sentait que joie, le trouble de sa mère ne l'inquiétait point. M. Dalvigny la salua avec respect, parla du désir qu'il avait de la connaître, et mit tant d'égards, tant d'affection dans ses paroles, que madame Dolcey fut rassurée, et que peu d'instants après, lorsqu'il sortit, et que Léonie serra sa mère
dans SCS bras, la pauvre femme, partageant la coii- (iance de sa fille, ne put que lui dire avec une expression de bonheur :
t( Conte-moi donc tout cela, Léonic! i»
Alix était devenue sérieuse ; souvent elle s'abandonnait à de profondes réflexions ; la contrainte qu'elle s'imposait dans le monde la fatiguait, et la retraite commençait à lui plaire. Plusieurs soirées se passèrent avec Emmanuel et Léonie seuls; et tout Je monde s'en trouva bien. Alix se disait : J'ai tout à ma dispoytion; des fêtes brillantes, des hommages enviés, et rien ne m'amuse ! Puis sa pensée ajoutait malgré elle : Pourtant ce cœur, indifférent à tout cela, bat quelquefois bien vite ! cet esprit, qui s'ennuie à tous les plaisirs bruyants, comme il s'intéresse à de simples récits ! Tous ces élégants jeunes gens, adoptés par la mode, s'étonnent de me voir
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insensible; ah! s'ils savaient!... Alors la figure d'Alix exprimait l'effroi, comme si elle eût aperçu un abîme ouvert devant ses pas. Puis elle se calmait en disant : Non ! Je vivrai plus retirée : une douce intimité, dont il fera toujours partie, sera mon bonheur; le monde sera mon devoir. Que me fautil? qu'il soit là! Toutes ses pensées ne sont -elles pas pour moi? Conçoit-il un dessein dont je ne sois pas l'objet? Sa vie est ici : rien n'existe pour lui hors de cet hôtel. Eh bien ! mes jours s'écouleront doucement ainsi.
La raison calcule , discute, forme des projets où rien ne manque, que rien ne doit changer, dit-elle; mais elle oublie quelque chose qui dérange tout, détruit tout, commande à tout... les passions! Maladies de l'âme qui, comme celles du corps, sont le seul niveau qui égalise tous les hommes, les passions arrachent des plaintes et des larmes dans les hôtels les plus brillants, ainsi que dans les plus misérables greniers, et tous les calculs ne sauraient ni les prévoir ni les empêcher.
Alix, naturellement, sans efforts, faisait naître une foule d'occasions où se reproduisait cette intimité qui lui offrait des instants pleins de charmes. Emmanuel restait fidèle à la résolution que sa raison et sa fierté lui avaient dictée : il était là, mais calme ! Ne voyant aucun espoir de bonheur dans son amour pour Alix ; sentant qu'en s'exposant à ses dédains, il finirait par changer son indifférence en mépris, il avait la ferme détermination de lui
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cacher à jamais cet amour, et de chercher à le vaincre. Et que pouvait-il attendre? Tout ne lui commandait-il pas d'être homme, et de devenir assez maître de lui-même pour renfermer des sentiments dont le temps triompherait sans doute?
Il aurait voulu s'éloigner ; mais il est entre le cœur et la raison de certaines capitulations qui s'accordent merveilleusement avec les résolutions les plus sages. Emmanuel n'en fut pas plus exempt qu'Alix. Il resta donc. Souvent, en rentrant chez lui, après une soirée passée à l'hôtel, il se disait : <( Qu'elle est douce, bonne et jolie, cette pauvre Léonie ! Cet intérêt qu'elle exprime pour tout ce qui souffre, ce passé si plein d'infortunes ; que de raisons pour que la vie soit heureuse près d'elle ! A mesure que mon cœur se détache de la dédaigneuse Alix, je le sens qui se rapproche de Léonie. Oui, plaçons là mon bonheur! Que m'importe la fortune? Je ne verrai pas le monde : ce que je possède suffit au nécessaire; ce sera l'opulence pour Léonie; elle m'aimera... Être aimé!... quand je n'ai vu que l'indifférence dans les yeux de celle que j'ai tant adorée !
Alors Emmanuel s'arrêtait; car il pensait que ce n'était pas seulement l'indifférence que les yeux d'Alix exprimaient; il se souvenait de ces mots échappés parfois à la comtesse, et dont elle s'efforçait à l'instant de détruire l'effet, en les tournant en 'plaisanterie : il voyait encore ses regards attachés sur lui, quand elle croyait n'être pas aperçue ; il se
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rappelait sa rougeur, son trouble quand il entrait... Et Emmanuel, qui depuis deux ans n'avait eu qu'une pensée, sentait son cœur battre avec violence; ses projets et ses idées s'arrêtaient incertains et incohérents : il lui fallait appeler son orgeuil à son secours contre cette femme qui rougissait de l'aimer, et c'était à grand'pcine qu'il retrouvait assez de calme pour reparaître tranquille devant elle.
La jeune comtesse avait remarqué cette tranquillité, et ne s'était pas trompée sur sa cause ; la fierté qui dirigeait Emmanuel lui plaisait : quelle femme ne sait pas gré à l'homme qu'elle aime de lui montrer une vertu de plus à admirer?
Mais quelle femme aussi ne pense pas que tout doit céder à l'amour qu'elle inspire? Alix fut donc étonnée d'abord, puis presque, irritée de la résistance que l'orgueil d'Emmanuel opposait à sa volonté : car ce fut en vain qu'elle trahit un intérêt plus tendre pour M. Dalvigny; qu'elle laissa échapper de ces mots dont un homme sait si bien s'emparer pour exprimer avec adresse un sentiment qu'il n'ose ouvertement faire entendre : ses yeux même cherchèrent inutilement dans ceux d'Emmanuel cette expression passionnée qu'elle s'était habituée à y voir depuis deux ans. 11 restait calme.
Alix était profondément occupée à réfléchir sur ce sujet, quand madame de I^aurençay arriva. Depuis quelque temps, cette chère Sophie élait intérieurement insupportable à madame de Mirande; 2 19
mais comme elle n'aurait pu assigner aucune cause réelle à ce changement, leurs relations et leurs paroles restaient absolument les mêmes. Madame de Laurençay éprouvait ce besoin de mouvement, d'agitation, et de parties de plaisir, naturel aux gens dépourvus d'idées. Elle venait prendre son amie pour exécuter un projet de ce genre, auquel Alix ne pensait plus ; mais quand Sophie eut dit que M. Dalvigny avait été prié, qu'il venait d'arriver avec elle, et qu'ayant aperçu, en traversant le salon, Léonie dans le jardin, elle avait envoyé M. Emmanuel la chercher, madame de Mirande accepta.
On était dans les premiers jours du printemps : la verdure renaissante avait toute sa fraîcheur ; le soleil brillait dans un ciel pur : tout annonçait une de ces belles journées où la vie reprend une nouvelle force, où les sensations paraissent plus vives et plus profondes.
— Tu avais donc oublié notre projet, ma chère Alix? disait Sophie. Moi, depuis deux jours je ne cessais' de consulter le ciel et le baromètre; nous sommes servis à souhait. Le château et le parc de Maisons sont admirables; le propriétaire que le triomphe de ses opinions politiques a ruiné, est forcé de vendre, et s'arrangerait sans doute promptement avec un acquéreur. Madame de R..., qui est de notre parti, pense à les acheter, et veut les visiter aujourd'hui. Nous irons de là dîner chez Eugénie, qui compte sur nous de bonne heure;
nous serons revenus à lemps pour aller aux Italiens.
Madame de Laurençay n'oubliait rien ; elle ajouta :
— Ta calèche et le landau de madame de R..., voilà tout ce qu'il nous faut; nous la prendrons chez elle, où elle nous attend.
Sophie s'était approchée de la fenêtre.
— Viens donc voir, dit-elle à la comtesse en souriant avec mystère et malice, ces deux pauvres enfants !... C'est touchant !
Alix s'approcha. Dans le fond du jardin, qui se prolongeait jusqu'aux Champs-Elysées, on apercevait Léonie marchant doucement, appuyée sur le bras de M. Dalvigiiy avec ce gracieux abandon mêlé de timidité et de joie, auquel se livre une femme près de celui qu'elle aime.
— Elle doit être bien heureuse ! reprit madame de Laurençay.
— Heureuse!... Qui? Et de quoi donc? s'écria madame de Mirande. Car elle avait oublié depuis longtemps l'interprétation que son amie avait une fois donnée à ses paroles, et sa surprise était extrême.
— Un si bon mariage pour elle ! et un si joli homme ! Mais vois donc, Alix, quelle bonne grâce ! Comme il est bien fait ! c'est vraiment un charmant cavalier ! M. de M... l'homme à la mode, dont on vante la beauté dans nos salons, n'est certainement pas mieux; j'ajouterai même que les grands yeux
noirs d'Emmanuel sont beaucoup plus expressifs que les siens. Mais Léonie est jolie aussi !... On ne saurait croire tout ce qu'elle a gagné depuis qu'elle est chez toi. Et ne trouves-tu pas une grâce délicieuse dans chacun de ses mouvements? Ses petites mains, ses petits pieds ont une rare élégance ; et c'est étonnant pour une fille si pauvre! Cela lui donne un air tout à fait distingué. A présent que je la connais bien, je comprends que ce jeune homme se soit attaché à elle.
Alix était immobile. La jalousie, comme un fer aigu, s'était glissée dans son cœur, et y portait le froid de la mort, u Lui l'aimer! pensait-elle ; mais non, cela n'est pas possible!... changer si vite!... oh non !... » Et la crainte, l'espoir, le dédain, l'amour, tourmentaient à la fois son âme.
C'est impossible ! fut sa première idée. Nous ver rons ! fut la seconde. A ce simple doute, il y eut sur sa figure tant de mépris et de colère qu'Emmanuel et Léonie furent effrayés en entrant. Mais l'orgueil lui donna une force inattendue; car, malgré les tortures intérieures qu'elle subissait, son visage redevint tout à coup riant et calme, et elle donna le signal du départ.
Le duc de C... était chez madame de R... Alix redoutait ses observations ; aussi n'eut-elle rien à objecter lorsque Emmanuel et Léonie se trouvèrent placés ensemble dans une autre voiture que la sienne. Pendant les promenades à pied, la jeune fille tenait le bras de M. Dalvigny, qui se baissait
avec irilércL pour recueillir ses paroles. La comtcss<' les observait. Eclairée par la jalousie, elle venait enfin de découvrir que Léonie existait, qu'elle était femme, qu'elle était jeune, qu'elle était belle; la richesse d'Alix lui avait caché tout cela. Durant huit mois, elle avait eu à ses côtés une autre femme plus jolie, plus aimable qu'elle, et elle ne s'en était pas même doutée ! Et, chose plus étrange peut-être, mais non moins vraie! personne ne s'en était douté davantage. L'auréole de la situation d'Alix éblouissait au point que la jeune fille pauvre était, pour ainsi dire, inaperçue. Mais une lumière soudaine brilla aux yeux de la comtesse; elle s'expliqua la réserve d'Emmanuel, la joie de Léonie, et ne put que se dire : u C'est ma faute ! Il m'aimait, et je l'ai forcé d'être toujours auprès d'elle ! » Alors, repassant dans son esprit et le dévouement de deux années, et les dédains dont elle l'avait payé : «i Je suis folle, pensa-t-elle enfin, de souffrir ainsi ! II m'aime encore, et c'est pour se venger ou se distraire qu'il s'occupe de cette enfant, i»
Alix, objet d'hommages et de flatteries continuelles, habituée à dominer tout ce qui l'entou rait, ne soutint pas longtemps l'idée d'une humiliante rivalité. Mais que ferait-elle de l'amour d'Emmanuel? que ferait-elle sans lui? Mille pensées bizarres, cruelles Joyeuses, désespérantes ou folles, agitèrent son esprit pendant la journée; elle fut contrainte de prétexter une migraine violente pour justifier son silence, sa pâleur et son agitation ; et ce 2 10.
jour consacré au plaisir fut le plus long et le plus pénible qu'Alix eût encore passé de sa vie.
Emmanuel, doucement occupé des naïfs discours de Léonie, ne parlait pas d'amour à la jeune fille ; mais prévenue par l'idée que madame de Laurençay lui avaitdonnée, Léonie, ingénue, innocente jusqu'à l'ignorance la plus complète, voyait une preuve de tendresse dans les plus légères marques d'intérêt ; tous les germes d'une sensibilité que le malheur n'avait comprimée que pour lui donner plus de force, se développaient dans son âme qui s'enivrait d'une passion vive et profonde. Ces champs, ces bois, cette nature fraîche et brillante, ces plaisirs du monde, ces spectacles, ces bals, enfin tout ce qui excite vivement l'imagination elles sens, s'était présenté en même temps à la jeune fille , et toutes ses sensations nouvelles se confondaient dans une seule : l'amour pour Emmanuel. On lui avait dit qu'il était partagé, que la comtesse l'approuvait, qu'il était désiré par sa mère : Léonie ne vivait plus que par cet amour.
On rentra chez madame de Mirande. L'indisposition d'Alix éloigna tout le monde : elle était si pâle, si souffrante en descendant de voiture, qu'Emmanuel fut troublé. Contraint de se retirer comme les autres, son inquiétude le ramena bientôt.
Alix avait repoussé avec humeur les soins empressés de Léonie qui, d'après ses ordres, était rentrée dans sa chambre , et l'avait laissée seule. Libre enfin de s'abandonner à ses réflexions, la comtesse
sentit pour la première fois une impression de douleur amère et profonde; ses larmes coulèrent en abondance : mais elle ne se rendait pas bien compte encore de ses regrets et de ses désirs. Elle était ainsi incertaine et troublée , quand on annonça M. Dalvigny. Ses larmes s'arrêtèrent, un sourire de triomphe les remplaça ; elle s'étonna de son chagrin, et ses lèvres murmurèrent faiblement ces mots : <( Je savais bien que c'était impossible ! »
Emmanuel entra. Depuis deux ans qu'il aimait Alix, il avait fait une telle étude de son caractère et de ses moindres caprices, qu'il connaissait ou devinait tout. Un regard jeté sur elle en entrant lui apprit et son agitation, et sa colère et sa joie. Revenir esclave soumis et tremblant près de la femme hautaine qui se jouait de son bonheur, qui rougissait de son amour , et dont la vanité triomphait même de ses propres sentiments, lui parut indigne d'un homme qui se jugeait supérieur par le cœur et par la pensée aux gens qu'Alix semblait lui préférer, ou dont elle redoutait assez l'opinion pour y sacrifier son amour. Ce fut donc avec une réserve qui ne laissa percer qu'un intérêt de politesse, qu'Emmanuel s'informa de la santé d'xilix; il s'excusa d'être revenu, sur un prétexte très-naturel, et il se disposait à se retirer, quand Alix, étonnée, le pria de rester.
En vain tous les lieux communs de la société, tous les sujets que pouvaient offrir les événements et les gens de leur connaissance , pour soutenir la conversation, furent essayés tour à tour : quelques
phrases insignifiantes, quelques mots rares et souvent incohérents, déguisaient mal une préoccupation produite par des pensées et des émotions que chacun voulait cacher à l'autre. Personne ne disait ce qu'il pensait; et tous les efforts d'Alix ne pouvaient amener Emmanuel sur le seul sujet qui l'intéressât, et dont elle voulait en même temps lui dissimuler l'importance à ses yeux. Pour la première fois, la froideur et le calme le plus parfait répondaient à des mots qui jadis avaient provoqué tant d'assurances d'amour , tant d'expressions de dévouement.
A la surprise succéda l'humeur , puis le dépit fit rouler des larmes brûlantes dans les yeux d'Alix. Rien n'avait jamais résisté à sa volonté; et aujourd'hui cette femme , adorée de tous, voyait près d'elle, indifférent et paisible , celui qui seul avait porté le trouble dans son àme! Il existait une volonté qui ne se brisait pas devant ses désirs ; une supériorité qui ne s'humiliait pas à son gré ! Emmanuel n'était plus cet inférieur dont elle se jouait ; il s'était élevé plus haut qu'un égal : il était devenu son maître !
— Ah! dit Alix, ne pouvant plus renfermer sa pensée, qui oserait se fier à des serments trompeurs, quand on voit l'inconstance détruire en si peu de temps des sentiments qui devaient, disait-on, durer toujours? Qu'elle eût été crédule celle qui s'y serait confiée! qu'elle eût été malheureuse celle qui les eût payés de retour !
UNE ULHOISELLE DE COlPAGIflE. 22'J
— Mais, reprenait Emmanuel avec autant de calme que la comtesse mettait de chaleur dans ses paroles, convenez que souvent une femme ne trouve dans le dévouement le plus absolu , dans le sacri- (ice d'une vie tout entière, qu'une légère satisfaction de vanité. Elle est tout pour nous, et nous ne sommes pour elle qu'un jouet qui amuse ses loisirs sans intéresser son âme, et qu'elle rejette sans regret à la première occasion , ne songeant ni à nos douleurs, ni à nos sacrifices. Il eût été bien crédule celui qui se serait fié à elle ! il eût été bien malheureux celui qui aurait conservé tout son amour !
— Ne parlez pas ainsi , répondait Alix : si notre fierté se révolte un instant contre l'idée de reconnaître un maître, notre cœur l'emporte à la fin, et l'amour...
~ L'amour!... dit à son tour Emmanuel. Ah? s'il était vrai , si le cœur d'une femme pouvait se donner en entier , aurait-elle d'autres projets, d'autres intérêts ? S'il existe, cet amour, c'est dans une àme où la vanité ne commande point, que le plaisir ne distrait pas, et qui, fière de celui qu'elle aime , ne connaît rien de plus cher au monde que sa tendresse et sa gloire.
— L'amour est toujours ainsi ! s'écria la comtesse.
— Non! reprit vivement Emmanuel. J'ai vu la femme la plus aimée, la plus certaine d'un dévouement sans bornes, s'amuser à repousser un amour... qu'elle partageait.
— Ah ! dit Alix avec une surprise inexprimable : car ces mots lui avaient appris qu'Emmanuel savait qu'il était aimé, et il le disait sans bonheur et sans joie...
— Oui, continua-t-il, elle sut faire à l'homme qui l'adorait un tourment de plus des sentiments qu'il lui avait inspires, car il sentit qu'elle en rougissait.
— Non, non ! répétait Alix.
Emmanuel eut l'air de ne pas entendre, et poursuivit :
— Alors, par égard pour elle-même, par respect pour celui qui avait été digne de son affection, il ne voulut pas s'exposer à des mépris qui les avilissaient tous deux ; et, renfermant à jamais dans son âme ses douleurs et son amour, il se condamna près d'elle à un silence qu'il est résolu de ne plus rompre.
— Dites plutôt que son cœur inconstant porta près d'une autre cet amour...
— Jamais !
— Que, touché par des sentiments qu'il crut plus tendres...
— Il n'en chercha et n'en trouva pas d'autres. L'amitié peut-être...
— Est-il bien vrai? Répétez, Emmanuel, répétez que votre amour est encore à elle !
Alix était profondément émue. Son âme avait passé dans ses yeux noirs et pleins de larmes. Elle avait saisi la main d'Emmanuel, et son anxiété
semblait attendre (Je sa réponse le destin de sa vie. 11 hésita !... Mais il y avait si peu d'espoir et tant de résignation dans les paroles qu'elle lui arracha, que c'était presque rester fidèle à sa résolution d'indiflërence, que de prononcer froidement, comme il le fit, ces mots : Oui, mon amour est encore à elle seule.
Alors toute la vanité, toutes les idées imposées par le monde s'effacèrent. Alix ne fut plus qu'une femme jeune, aimante, dévouée. L'amour l'avait vaincue; lui seul la dirigea. Emmanuel, l'homme choisi par son cœur, lui parut préférable à tout : car point de bonheur sans lui. Alix le regarda!... Ce regard, il le comprit enfin comme elle le comprenait elle-même. Si Alix vit encore un peu d'incertitude sur son visage, cette hésitation ne servit qu'à lui prouver mieux tout le bonheur dont elle pouvait le combler. Ivre d'amour et de joie, la jeune comtesse entoura de ses bras l'homme qu'elle adorait, en lui disant : Emmanuel, je t'aime! mon amour, ma main, tout est à toi!
Le lendemain, madame de Mirande était levée de bonne heure, et prête à sortir avant midi. Au moment où elle traversait le salon , Léonie se rendait chez elle. Depuis la veille le souvenir de la jeune fille ne s'était pas offert à son esprit.
— Léonie, dit la comtesse, je sors : une foule de détails, d'emplettes et de visites vont m'occuper. Je pars la semaine prochaine pour ma terre. Vous serez libre de retourner chez votre maman, car je
232 UNE DEIOISEI.I.E DE COMPAGINIE.
ne conserverai pas de demoiselle de compagnie. J'épouse M. Dalvigny ; mon mariage aura lieu à la campagne, où ma grand'mère vient avec moi. Je vous donnerai, si vous le désirez, des recommandations pour vous placer chez quelque femme de ma connaissance.
Après avoir prononcé ces mots d'un ton amical, qui satisfaisait entièrement sa conscience, et lui laissait l'idée qu'elle avait été jusqu'à la fin, pour Léonie, une bonne et bienveillante protectrice, madame de Mirande sortit sans jeter les yeux sur elle, sans penser qu'il avait pu s'éveiller aussi dans son âme des désirs, des sentiments et des passions ; sans deviner que la jeune fille, enlevée à la pauvreté, à ses habitudes, à ses modestes projets, avait appris d'elle qu'il existe des plaisirs, des jouissances, des besoins, qui jusqu'à ce moment lui avaient été inconnus; qu'elle savait maintenant le pouvoir de l'opulence et le bonheur de l'amour; et que de son séjour près des riches elle n'aurait à rapporter dans sa pauvre retraite que déception , misère et désespoir.
Parce qu'un jour il avait convenu à la vanité de la femme riche de détourner sur la jeune fille pauvre un soupçon qui blessait son orgueil, le repos de la malheureuse enfant, le seul bien qui lui restât, avait été sacrifié à ce caprice. Elle était en cela, comme dans tout le reste, un moyen qui servait à augmenter les jouissances d'une autre ; elle n'existait pas pour elle-même , si ce n'est pour souffrir.
UNE UEHOISËLLi!: DE COMPAGNIE. 335
La l'orluiic avait l'ait deux parts : le bonheur d'un côté, de l'autre la douleur. Rien de tout cela ne s'était présente à la pensée de la brillante comtesse; personne près d'elle n'y songea ; et la différence du sort de ces deux femmes, si elle eût frappé quelqu'un, n'aurait pas éveillé d'autres idées que celle d'un mal inévitable dans notre ordre social, trop fréquent pour qu'on pût espérer d'y trouver remède, trop ordinaire pour qu'on s'attristât en y pensant.
Une heure après l'instant où madame de Mirande sortit de son hôtel, madame Dolcey, tranquillement occupée dans la mansarde qu'elle habitait toujours, malgré les espérances qui s'éveillaient dans son cœur maternel, entendit des pas inégaux et pressés; puis la porte s'ouvrit ; et Léonie, pâle, les yeux égarés, le visage baigné de larmes et les vêtements en désordre, entra avec peine, et tomba sans connaissance aux pieds de sa mère. Quand les soins de la pauvre femme parvinrent enfin à la ranimer, une fièvre ardente agitait la malheureuse jeune fille. Sa mère l'embrassait, puis pleurait en silence près du lit où elle l'avait placée : car elle avait tout deviné même avant que Léonie eût dit : C'est elle qu'il aimait, et ils se marient !
ANAIS.
La soirée est fort avancée; quelques visites se sont succédé dans un élégant salon de la rue du Mont-Blanc : une jeune et belle personne, étendue sur un divan, rêve profondément, et sans paraître donner la plus légère attention à un grand jeune homme de vingt-cinq ans tout au plus, qui, après avoir bâillé, prend son chapeau, fait glisser ses cheveux châtains entre ses doigts, rajuste le col blanc qui borde sa cravate noire , et jette encore un regard d'intérêt sur la glace avant de partir.
11 s'arrête pourtant, car la belle personne, après
avoir passé plusieurs fois sa petite main sur son
front, et s'être doucement agitée sur les coussins,
se dispose à parler. 11 s'arrête ; mais ce n'est pas à
238 ArîAÏs.
lui que s'adressent ces paroles , que laisse tomber négligemment une bouche fraîche et boudeuse :
— Oh ! mon Dieu, que je m'ennuie !
Puis, deux beaux yeux noirs se baissent de nouveau, cachés par de longs cils; les lèvres rondes, et surmontées d'un duvet presque imperceptible, qui donne à leur contour un charme particulier, se resserrent d'un air mécontent : tout l'extérieur de la jeune femme qui vient de trahir ainsi sa pensée , annonce ces formes un peu prononcées du Midi , qui , même dans l'extrême jeunesse , n'indiquent rien de cette faiblesse et de cette timidité qu'on retrouve dans les formes grêles et délicates des femmes de Paris , et dont elles ont su faire un attrait de plus. C'est une beauté vive, énergique et capricieuse; et cette nonchalance, cette indifférence momentanée , lui sont si peu naturelles, qu'elles semblent plutôt une souffrance pénible qu'un doux repos.
Frédéric, le jeune homme aux cheveux châtains, devient attentif enfin ; il regarde cette femme agaçante d'un air calme et presque moqueur; puis ces mots expliquent l'expression de sa physionomie :
— Allons , ma sœur, tout n'est pas désespéré , puisque tu connais ton mal ! Tu pourrais te souvenir que je l'avais deviné : tu ne voulais pas en convenir; mais je m'y connais... j'étais absolument comme cela, quand...
Il retint, en souriant d'un air malicieux, le reste de la phrase commencée , et porta de nouveau ses
AIVAÏS. 23U
regards sur la glace ; il paraissait si content de la figure qu'il y contemplait, que son sourire ressemblait à un rcmercîment, et qu'on devinait sans peine qu'un souvenir de bonheur lui donnait de la reconnaissance pour ces yeux bleus si doux, ce visage gracieux et cette taille élégante qu'il regardait avec tant de complaisance.
La jeune femme avait soulevé sa tête ;, ses yeux, fixés sur Frédéric, semblaient exiger qu'il achevât sa pensée; mais il garda le silence, et sa figure laissa voir celte expression de réserve et de supériorilc masculine qu'on trouve si souvent sur le visage d'un homme, et qui pourrait se traduire ainsi :
— Nous avons, nous, des plaisirs et des besoins qu'il n'est même pas permis à une femme de connaître et de désirer.
Puis, changeant entièrement cette expression, il ajouta avec autant d'affection qu'en pouvait éprouver son caractère égoïste et frivole :
— Mais aussi , Anaïs , quelle idée de donner ce soir ta loge à l'Opéra, de refuser le bal de M. Monval, et de rester ici à recevoir des ennuyeux!... Amuse-toi! Qui t'en empêche?
Anaïs avait laissé retomber sa jolie tète sur les coussins, et ne paraissait plus écouter les paroles de Frédéric ; seulement elle répéta avec une ironie profonde ces derniers mots :
— Qui m'en empêche ?
~ D'abord , tu es riche ; ton mari ne te refuse
240 AN AÏS.
rien; sa maison de banque va très-bien; il fait chaque jour de bonnes affaires à la Bourse ; il triplera sa fortune, j'en suis sur.
— Je le crois bien, il ne pense qu'à cela.
— Il n'est pas jaloux.
— Il n'a pas le temps, répondit Anaïs.
Et une légère nuance de dédain et de tristesse perçait dans son sourire.
— Conviens que tu as fait un excellent mariage. Anaïs ne répondit pas.
— Je sais , continua Frédéric , que M. Bel val a seize ans plus que toi ; mais, quand tu t'es mariée, à dix-sept ans, tu ne pouvais pas songer à épouser un homme de ton âge. D'ailleurs , Belval est trèsbien encore; il a de l'usage; il a vu le monde ; tous les goûts, toutes les folies de la jeunesse, sont passées pour lui ; il est revenu des illusions ; c'est ce qu'il faut pour un mari. Je ferai de même : je me marierai dans dix ans, quand j'en aurai flni avec la folie, les plaisirs et l'amour.
Ici Anaïs leva involontairement les épaules, et toute sa figure exprima une pitié dédaigneuse.
— Depuis cinq ans que tu es mariée , Belval ne t'a causé aucun chagrin ; c'est beaucoup !
Un regard d'Anaïs répondit :
— Ce n'est pas assez !
— Tu es jolie !
Anaïs ne put s'empêcher de sourire, en disant pourtant avec humeur :
— A quoi cela sert-il ?
AN AÏS. 241
— A tout, ma chère. La beauté chez une femme, c'est comme l'esprit pour un homme : avec cela on l'ait tout ce qu'on veut.
— Ce n'est pas sur, dit la jeune femme, dont l'humeur paraissait cependant céder un peu à l'idée présentée par son frère.
Frédéric vit son succès : il fut encouragé; et, s'approchant avec intérêt, il prit l'air important de quelqu'un qui va donner des conseils. Anaïs eut l'air résigné de quelqu'un qui est forcé d'en entendre.
— Tu restes trop chez toi, surtout cette année : tu peux avoir bal, spectacle, concert pour chaque soirée.
— J'ai passé deux hivers ainsi : au printemps , j'étais malade de fatigue, et je ne m'amusais pas plus qu'à présent; seulement je n'osais pas dire : Je m'ennuie.
Frédéric chercha encore quel remède il pouvait offrir au mal de sa sœur. 11 était évident que, dans un cas semblable, il en avait, lui, employé un avec succès; pourquoi ne l'indiquait -il pas? Cette idée vint à l'esprit d' Anaïs ; mais elle ne dit rien.
— Et la musique , la peinture , tes occupations de demoiselle, pourquoi les as-tu négligées ?
— A Paris, mon ami, les grands talents sont trop communs pour qu'on ose mettre de l'intérêt à de faibles ouvrages confme les miens. Ce que je puis faire n'a de prix aux yeux de personne.
— Et tes amis?
242 AîVAÏs.
Ânaïs le regarda d'un air étonné, puis dit en riant :
— Des amis! qui donc? Les gens qui dînent chez moi pour parler d'affaires avec mon mari ? les femmes qui viennent pour me chercher des torts ou des ridicules? les jeunes gens qui me font la cour et voudraient augmenter leur réputation aux dépens de la mienne? Que je prenne de la peine pour obtenir leurs suffrages ! mais ils ne feraient attention au tableau que j'aurais étudié, que comme toi, mon frère, ou comme mon mari, qui n'a jamais regardé ce paysage dont je me suis occupée trois mois, et qui, lorsque je chante, parle toujours de manière à m'empêcher moi-même de m'entendre.
Frédéric chercha dans sa tête tous les moyens de distraction permis aux femmes. Anaïs trouvait des objections à tous ; elle en avait d'ailleurs usé sans succès. Alors il s'écria :
— Comment donc font les autres femmes ?
— Elles s'ennuient , répondit tranquillement Anaïs.
— Je t'assure que non ; je n'ai jamais vu un moment d'ennui à madame Banville ; et je passe tous les jours trois ou quatre heures avec elle.
Anaïs sourit avec malice, en le regardant fixement. Frédéric se troubla, rougit, chercha vainement une parole... et il y eut un moment de silence.
La jeune femme soupira, et répéta lentement,
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comme répondant à sa pensée : Madame Danville ne s'ennuie jamais !
Frédéric était embarrassé. Il voulut sans doute porter les idées de sa sœur sur un autre sujet , car il parla du bal que donnait le lendemain le ministre des finances, des personnes qui devaient s'y trouver; et il obtint enfin d'Anaïs la promesse d'y venir/ et d'éclipser par sa toilette toutes les beautés de la finance, qui lutteraient ce soir-là de luxe, d'impertinence et de vanité.
— J'y conduis Albert; c'est moi qui l'ai fait inviter, dit Frédéric avec une certaine importance.
— Vous protégez M. le comte de Charency !
Et ces paroles étaient prononcées d'un air si moqueur, que Frédéric fut un moment déconcerté , mais il se remit promptement, et répondit :
— Pourquoi pas? chacun son tour. 11 y a trois ans, Albert me donna l'entrée dans quelques salons du faubourg Saint-Germain ; maintenant c'est moi qui l'introduis à la cour et chez les ministres. J'ai eu de la peine à le décider ; sa famille le retenait ; il a eu deux ans de fidélité à ses opinions ; il faut un terme à tout. D'ailleurs on garde sa façon de penser et l'on danse. Il y aura de si jolies femmes chez le ministre ! Le plaisir est de tous les partis, et moi , je suis du parti où l'on s'amuse.
Depuis quelques instants, Anaïs n'écoutait plus ; elle observait son frère, souriait à des pensées qui semblaient se presser en foule dans son esprit.
— Sais-tu , dit-elle enfin , que la nature s'est
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trompée? C'est toi, Frédéric, qui devrais être à ma place, et moi je devrais être à la tienne.
— Veux -tu changer de costume? Tu feras le plus joli garçon du monde , répondit Frédéric en éclatant de rire.
— Non... mais si nous pouvions changer de caractère !... avec tes trois années de plus que moi, mon ami , tu t'amuses d'un bal , d'une fête ; tu ne désires rien au delà de ces plaisirs. Jamais ces distractions n'ont laissé de vide dans tes journées ; jamais tu n'as senti qu'il te faudrait pour être heureux un but à tes actions, un intérêt à ta vie, une croyance à ton âme, un sentiment vif à ton cœur.
— Ah! je t'arrête ici... Un sentiment vif à mon cœur!... Eh! mon Dieu, j'en ai toujours un... quelquefois deux... j'ai même été jusqu'à trois.
Anaïs le regarda avec dédain, se retourna de l'autre côté, appuya sa tête sur sa main, et toute sa personne annonça l'intention formelle de ne plus se donner la peine d'exprimer ses idées.
Frédéric continua.
— Que veux-tu donc que je fasse de mieux que ce que je fais? J'ai quinze mille livres de rente; c'est bien peu, il est vrai; mais à la mort de notre oncle le receveur général, cela se doublera au moins. Voudrais -tu donc, comme lui, que je devinsse notaire, agent de change, que sais-je ? Non ; cela me donnerait trop de peine. Je suis philosophe, moi : je me contente de ce que j'ai. D'ailleurs, je ne comprends pas qu'on ait le temps de faire quelque
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chose ; je suis toujours en retard ; je n'ai pas une minute : ce matin, j'ai fait attendre trois quarts d'heure madame Danville; et ce soir... tiens, il est plus de onze heures, et un ami comptait sur moi à dix heures et demie pour le conduire au haï... aussi je te quitte. Je suis fâche pourtant de te laisser seule ; mais une autre fois ne boude pas ainsi , et arrange ta soirée pour sortir ou pour avoir du monde.
Anaïs ne répondit pas ; et Frédéric, après un nouveau coup d'oeil jeté sur la glace, sortit de l'appartement en répétant : Une autre fois arrange-toi pour avoir du monde.
Elle resta seule, immobile, les yeux fixés machinalement sur la bordure d'un tableau qu'elle ne regardait, ni ne voyait. Que de choses agitaient en ce moment cette jeune imagination livrée à elle-même, cette intelligence qui demandait à s'exercer, ce cœur qui battait si vite , cette âme où les émotions naissaient si violentes et si diverses ! Que de figures fantastiques traversaient cet esprit capricieux qui n'avait point un but où s'arrêter, qui ne savait où fixer ses désirs! Que d'images variées, légères, tristes et joyeuses, se succédaient dans cette jolie tête si gracieusement appuyée ! C'était un mélange confus de formes fugitives, d'objets dont les contours étaient incertains et vagues, d'ombres qui se pressaient l'une contre l'autre, se disputaient la place, et disparaissaient tour à tour, semblables à ces légers nuages auxquels le vent donne mille formes bizarres, et au milieu desquels on croit tout à coup dis-
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tinguer des objets régulièrement dessinés. Tantôt c'était le visage naïf d'une fille de quinze ans ; c'était Anaïs elle - même qui se revoyait à cet âge avec sa simple robe de percale, son chapeau de paille, courant dans le parc de Merteuil, chez cette tante qui passait pour avoir admirablement remplacé la mère qu'Anaïs avait perdue ; car c'était elle qui la faisait habituellement sortir de pension ; c'était dans sa terre qu'on la menait pendant les vacances; c'était elle enfin qui l'avait mariée à M. Bclval dès l'âge de dix-sept ans. Anaïs se transportait à cette époque d'espérance et d'illusion ; elle se rappelait ses folâtres jeux, ses rêveries plus heureuses encore, quand, assise sous les peupliers qui bordaient la rivière, elle songeait à l'avenir où toujours apparaissaient le bonheur et l'amour. Dans ces rêves de sa quinzième année, elle s'était vue près d'un être adoré, dont la félicité dépendrait d'elle seule, à qui clic révélerait toutes ses idées, à qui toutes ses sensations appartiendraient. Ces rêves de jeune fille, si brillants, si purs, où l'amour est un mystère, le bonheur une certitude, le dévouement un besoin , le chagrin un mot vide de sens, le regret un mal impossible; ces rêves si beaux, Anaïs semblait encore les chercher avidement dans sa pensée ; mais, malgré ses efforts, ils s'effaçaient sous la figure commune, la voix rude, la tournure lourde et fatiguée d'un homme de quarante ans, qui disait :
— Allons, une nouvelle faillite aujourd'hui ! Mais aussi pourquoi ne pas imiter ma prudence? Au
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rcsle, les fonds baissent; cela donnera lieu à d'autres banqueroutes ; je l'avais prévu , je suis en mesure, et je ferai une bonne affaire.
Profondément préoccupé par ces idées, distrait de tout ce qui se passe autour de lui, c'est machinalement que cet homme entre dafis l'asile mystérieux où, sur un lit doré, qu'environnent d'élégantes draperies bleu de ciel, repose sans sommeil une gracieuse jeune femnKï, s'abandonnant à des songes voluptueux, promenant ses regards sur les objets précieux, riches et d'un goût si parfait, qui décorent sa chambre à coucher, et mêlant à ses vagues rêveries l'image d'un être gracieux comme elle...
A la vue de cet homme vulgaire, dont l'image vient jeter une triste réalité à travers de si douces illusions, Anaïs a rapproché ses lèvres boudeuses avec u?ie expression de dégoût ; ses sourcils se sont légèrement contractés, sa jolie tête s'est balancée vivement, comme pour chasser une idée qui l'oppresse, et son sourire ne reparaît que quand mille objets nouveaux ont pris la place de ceux qui lui étaient si pénibles. Ce sont les bruits variés d'un orchestre de bal, de voix douces et harmonieuses qui parlent de plaisir et d'amour; de chevaux anglais qui fendent l'air en passant près d'un landau, où se plongent des regards d'admiration passionnée; puis c'est la physionomie contrainte d'une rivale inquiète et jalouse ; puis tout à coup se dessine clairement la robe de bal du lendemain, fraîche et ornée de Heurs légères. Elle voit les regards en-
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vies des élégants danseurs, les regards envieux des danseuses, accueillant la merveilleuse parure!... Mais à ces tableaux qui s'évanouissent, succède l'aspect d'une chambre solitaire, où une jeune femme, accablée sous le poids de sa fastueuse oisiveté, cherche en vain un intérêt dans sa vie, une affection dans son cœur, et s'épuise en regrets sur l'inutilité de sa brillante existence.
— A qui suis-je nécessaire? Qui souffrirait si je n'étais plus là? Quel bien puis-je procurer aux autres? Jamais la pensée qui s'éveille dans mon âme ne grandira, ne fructifiera pour le bonheur de personne ! Qu'importe qu'un sentiment généreux, une idée ingénieuse, un projet quel qu'il soit, aient fait battre ce cœur? Le talent, il serait inutile ! le génie, importun! les vertus, méconnues! le courage, ridicule! Belval a-t-il jamais cherché en moi autre chose, a-t-il besoin d'y trouver plus qu'il ne rencontrait chez cette danseuse l'an dernier? si ce n'est pourtant le soin qu'on attend d'une femme de charge!... Si je n'étais plus, et qu'une autre n'eût pas changé de place les meubles de cet appartement, il pourrait ne pas s'apercevoir que ce n'est plus moi. Pour lui, toutes les femmes se partagent en deux classes, les vieilles et les jeunes ; c'est la seule différence qu'il admette entre elles... Mon frère ! il se serait brouillé avec moi, si j'avais refusé de recevoir madame Danville, et il eût oublié près d'elle qu'il a une sœur. D'ailleurs, Frédéric est un enfant qui plaît par sa gentillesse, et avec lequel on
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ne peut échanger ses idées. £t lui, pourtant, si le plaisir lui manque, si le désœuvrement le fatigue, d'autres soins pourront remplir sa vie ; il pourra devenir utile... Mais moi ! rien, rien pour occuper mes journées si longues !
Puis la figure d'Anaïs, rembrunie par ces tristes pensées, souriait de nouveau à la robe de bal, y plaçait un bouquet de plus, une agrafe de brillants pour écarter davantage des belles et blanches épaules la gaze légère qui devait les orner sans les couvrir. Elle souriait encore !... mais en rougissant un peu, car la voix douce et sonore d'un beau jeune homme semblait répéter à ses oreilles : Gloire, puissance, richesse, tout cela Vest rien ; Tamour seul est la vie ! c'est pour lui que le ciel te Gt belle; c'est par lui que tu peux être heureuse !
Alors Anaïs appelait à son secours contre cette séduisante figure qui revenait sans cesse, tout ce qu'elle avait appris et retenu des dangers et des torts auxquels on s'expose en écoutant cet enivrant langage. Mais quel appui soutenait cette jeune femme contre les séductions, la nature et l'amour? quelle force pouvait-elle invoquer? Ce n'était point une religion, dont notre siècle indifférent et sceptique néglige ou discute toutes les croyances ; ce n'était pas une crainte personnelle, car mille exemples de tolérance rassuraient auprès d'elle les plus timides. Pourtant, depuis cinq ans, cette jeune et belle femme, passionnée, oisive, et respirant au milieu du monde une atmosphère de plaisir et d'a- 2 21.
mour, cette femme était restée pure. C'est qu'il existe dans les âmes élevées un sentiment du bien, comme dans les esprits distingués un sentiment du beau ; c'est que, dans les êtres d'élite, que la nature a richement dotés, l'àme éprouve une jouissance pure à toute action qui semble bonne ; de même qu'une idée juste et vraie plaît à une grande intelligence , et qu'une sensation agréable et douce charme des sens délicats : c'est qu'il faut à une nature de choix bien des chagrins pour s'accoutumer au mal, comme bien des efforts pour s'accoutumer au laid.
Anaïs détournait donc ses naïves pensées de cet amour séduisant qui, pour elle, ne pouvait être que coupable ; elle évoquait de nouvelles visions, pour chasser cette opiniâtre figure qui se balançait dans tous ses rêves. Mais la fantastique image reparaissait, folâtre, mélancolique, tendre ou joyeuse, empruntant aux dispositions du cœur d'Anaïs l'expression dont elle se parait. Anaïs ne pouvait lui échapper. Elle se leva précipitamment du divan où elle était si nonchalamment posée, et où elle semblait être si bien ; elle marcha vivement, puis s'assit à son piano , commença un boléro, qu'elle abandonna pour exécuter un air de danse, qu'elle n'acheva point ; une valse succéda, dont le mouvement se ralentit peu à peu sous ses doigts, qui cessèrent bientôt d'errer sur le clavier. Alors, passant encore sa main sur son front soucieux, Anaïs s'approcha de la cheminée et sonna.
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Un v.ilcl de chambre entra. Après avoir reçu quelques ordres et répondu à plusieurs questions, il ajouta :
— Madame sait-elle que Denise est arrivée ? Peutelle entrer? Il faut qu'elle soit en route demain, à cinq heures du matin.
— Qu'elle vienne! dit vivement Anaïs, qui sv.ublait soulagée en rencontrant un moyen d'échapper enfin à la solitude et à ses rêveries fatigantes.
Denise vint en effet. C'était une paysanne de vingt-trois ans, sœur de lait d'Anaïs; celle-ci, depuis son enfance, l'aimait, s'intéressait à son sorl, et avait contribué à la marier, quatre ans auparavant, au lils d'uFi fermier qui habitait à vingt lieues de Paris. Denise avait déjà trois enfants; et les soins maternels, le travail, le soleil brûlant des étés, le froid des hivers, auxquels elle était exposée, donnaient à son visage prononcé l'aspect d'un âge bien éloigné de l'âge d'Anaïs. Mais tout en elle respirait la joie; et, grâce à cette expression, on éprouvait, à la regarder, autant et plus de plaisir peut-être qu'on en aurait trouvé à considérer des traits réguliers et délicats.
— Eh bien ! Denise, que viens-tu donc faire à Paris, dit affectueusement madame lîelval.
— C'est une grande affaire qui m'amène, madame, et j'ai compté sur votre bonté. Mais d'abord, j'avais bien envie de vous voir. Depuis un an, pas un jour pour venir ! H ne faut pas que je quitte la ferme d'une minute. Pourtant, cette fois, j'ai dit à
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Jean : C'est une occasion ; ce voyage sera utile. Et je suis partie ce matin, à quatre heures, par l'accélérée. J'y remonte demain avant le jour, et je serai encore chez nous pour préparer le souper. C'est que je fais bien faute, quand je m'éloigne toute une journée! Rien n'est rangé à la maison, et mon pauvre mari ne sait plus où il en est; sans compter que je suis inquiète de mes enfants, dès que je ne suis pas là.
— Tu n'as donc pas le temps de t'ennuyer?
La jeune paysanne regarda Anaïs d'un air étonné : cette question était la chose du monde la plus imprévue pour elle. Oh ! oh ! furent les seuls mots que sa surprise laissa échapper.
— Et la danse, le dimanche? je me souviens que tu l'aimais étant fille.
Un sourire d'une inexprimable naïveté anima la figure de Denise, quand elle répondit :
— Oh oui! Jean me faisait toujours danser; mais à présent...
Au ton dont ces derniers mots furent prononcés, il était évident que le plaisir passé s'effaçait devant le bonheur présent, qui semblait même donner du dédain pour le futile amusement qui l'avait précédé.
Anaïs soupira et se tut. Denise reprit :
— Voici donc ce que c'est, madame : le père de mon mari n'est plus qu'un vieillard ; c'était un fameux fermier et un bien brave homme ! Mais enfin, à présent c'est son fils qui fait aller tout, avec moi
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qui l'aide de mon mieux. La terre vient d'être achetée par M. Derigny, le mari de mademoiselle Emma, qui venait jouer avec vous quand vous étiez petite. Ils habitent maintenant un château à deux lieues de chez nous ; ils sont venus visiter la propriété. Voilà qu'ils ont eu l'air de trouver le beau-père bien vieux ! Le pauvre homme touche à ses soixante et onze ans ; mais l'ouvrage n'en allait pas moins pour ça, avec l'aide de Dieu et de nos bras. Hier, il nous a dit, le cher homme : « S'il faut quitter cette ferme où je suis depuis quarante-deux ans, ce sera ma mort; et vous, mes pauvres enfants, vous serez bien dans l'embarras. Il faut tâcher, puisque mon bail va linir, de l'avoir, vous autres, et nous ne nous quitterons pas. » Là-dessus, il a été décidé que je viendrais tout de suite à Paris pour vous demander de nous protéger dans cette affaire-là.
— Ah ! nous réussirons ! dit Anaïs qui déjà s'était identifiée avec les intérêts de Denise.
— Et M. Derigny aura en nous de bons fermiers, je vous assure ! C'est nous qui faisons tout depuis longtemps, quoique le père Mathieu soit encore bon pour le conseil.
— Tu es heureuse ?
— Je ne peux pas me plaindre. On a un peu de mal ; mais, quand on voit que tout va bien, on est dédommagé. Si nous avons la ferme à nous, ce sera bien encourageant. Je ne regretterai pas ma peine; dès cinq heures, on est à l'ouvrage. Distribuer le travail, veiller aux soins de la maison!... oh !... il
y a tant de détails là dedans !... je me sens de force, pourtant ; et je suis sûre qu'on citerait la ferme de Mathieu pour la mieux tenue de tout l'arrondissement, sans compter que le vieux père serait fameusement soigné ! qu'il m'aime comme si j'étais sa propre enfant ! Figurez-vous que cet homme-là , depuis dix ans qu'il était veuf, et qu'il ne se remariait pas à cause de son fils, il n'avait pas mangé une bonne soupe... Ah ! d'abord, il faut une femme dans une maison ; aussi je ne veux pas quitter la mienne. Biais penser que tout ce qui vous entoure dépend de vous, est heureux par vous ! ne peut pas se passer de vous ! ça fait du bien, ça ! et l'on ne sent plus sa peine ! On est si heureux de voir tout prospérer par ses soins !... Parmi nous, voyez-vous, madame, la fortune de la famille vient autant de l'économie et de l'activité de la femme, que du travail et de l'intelligence du mari. Ce n'est pas comme chez vous autres gens riches.
En achevant sa phrase, la jeune paysanne promena ses regards sur les divans et les sofas qui attestaient l'opulente oisiveté de sa sœur de lait.
Anais s'empressa de répondre :
— Ah ! ne m'envie rien, ma pauvre Denise ! tu es plus heureuse que moi.
— Mon Dieu ! madame a donc du chagrin ?
— Non , non ! reprit en riant madame Belval , honteuse d'avoir laissé échapper une plainte que rien de réel ne justifiait. Elle se sentit humiliée de son infériorité en présence de cette femme du peu-
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pie, heureuse dans sa misère, et utile avec ses facultés bornées; et la riche Anaïs éprouva un inouveincFit d'envie à coté de la pauvre Denise qui ne l'enviait pas.
Elle écrivit la lettre souhaitée pour les nouveaux propriétaires du domaine, se chargeant de faire encore d'autres démarches à ce sujet, s'il était nécessaire. Bans cette lettre , après avoir fait valoir adroitement le zèle, l'intelligence et la probité de ses protégés, et tout l'intérêt qu'elle leur accordait, Anaïs ajoutait :
<i Depuis deux ans que tu l'es décidée à te fixer « entièrement dans tes terres , ma chère Emma , «( notre correspondance a été négligée et nos rela- «( tions peu suivies. Nos habitudes deviennent dif- « l'ércntcs; nos connaissances ne sont plus les mêu mes, et maintenant il est presque impossible de u nous communiquer les détails de la journée, dont »( la confidence nous plaisait tant autrefois. Mais le <( résultat de nos actions, mais les impressions de « notre vie et la situation de notre esprit, voilà ce «c qui ne doit jamais nous être indifférent ; car «( nos cœurs ne peuvent devenir étrangers l'un à «t l'autre.
<t ïu es heureuse ! ces mots me suffisent. Une u mère qui le chérit, un mari de ton choix, une «i sœur que tu aimes, te composent une vie de fau mille dont ton caractère si calme et si doux reçoit <( tout le bonheur qu'il peut rendre. Le monde, tu
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<t le négliges et l'oublies pour vivre dans la solitude : <t moi, ma chère, je vis dans l'isolement.
«c Mes longues journées sont pleines de tristesse n et d'ennui : je me lève sans projets, je sors sans « plaisir, je rentre sans intérêt.
u Le bal me fatigue, la toilette ne m'amuse plus; « enfin il m'est presque indifférent qu'on me trouve « jolie.
«c Je vois des femmes qui ont eu bien plus que « moi le temps de se lasser des plaisirs du monde, «c et qui les recherchent encore avec fureur. Leurs «( joies survivent quelquefois même à leur jeunesse; <c et moi, qui n'ai que vingt-trois ans, je ne sais «t plus où en trouver.
«c On dit qu'il est des femmes que des amours «t mystérieux intéressent, charment et occupent ; « mais cela doit être bien rare ! Comment se rési- « gner à une vie de mensonge et d'hypocrisie? « Comment placer son bonheur sur l'amour d'un <t homme qui cesse de vous estimer? Oh ! mille fois «( heureuses, ma chère Emma, celles qui trouvent <c ensemble la vertu, le bonheur et l'amour ! la vie « leur est aussi facile qu'elle est pénible et cruelle « pour les autres.
•c Garde bien ton lot ! il en est peut-être à peine a une sur cent qui en obtienne un semblable ; et, »c quand on a mal choisi, la vie est perdue !
<! Adieu !
Le lendemain, Anaïs, dont le cœur s'était soulagé la veille par ses longues rêveries et ses confidences à Emma, s'éveilla dans une disposition d'esprit plus calme et moins portée à la mélancolie. La jolie robe de bal fut le premier objet qui frappa ses yeux, et il fallut bien songer un peu à la composition de l'ensemble de la toilette. Si la magnificence, et, jusqu'à certain point, la recherche de la parure, dépendent de la richesse de celle qui la commande, et du nom des ouvriers auxquels on la confie, l'élégance parfaite est le fruit du goût et des soins de celle qui l'emploie. 11 y a dans la toilette une partie morale qui peut faire deviner l'esprit et le carac-
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tèrc, d'après l'inspeclion habituelle de la mise d'une femme. Aussi, le charme le plus puissant et le plus indéfinissable des ornements dont elle se compose, est une complète harmonie entre ces ornements et l'âge , la figure , les habitudes , de celle qui les porte.
Simple et naïve jusque dans sa toilette, la jeune fille ingénue n'indique que le goût de la danse pour lui-même, et le besoin du mouvement que rien ne doit gêner. Quand s'éveillera dans son cœur l'idée du jeune homme qui doit l'attendre au bal, quelques soins inconnus jusqu'alors, quelques ornements nouveaux, un ruban à sa ceinture, une fleur dans ses cheveux plus artistement arrangés, annonceront une pensée nouvelle. Si l'attrait de la coquetterie, ce désir d^ régner, cette gloire d'inspirer à tous ce que l'amour souhaite d'un seul, vient animer cette jeune imagination, tous les jours des objets variés embelliront ces charmes, qui doivent apparaître à chacun sous l'aspect qui peut le séduire. A mesure que ses goûts deviendront moins naïfs et s'éloigneront de la nature; que, dans son âme, développée par le monde, naîtront des prétentions et des projets de tout genre, mille et mille parures diversifiées se succéderont; et, si son esprit, entraîné par les folies qui l'entourent, faussé par les sentiments factices, monnaie courante de la société, mêle, dans l'âge mur, les goûts et la futilité de la jeunesse aux idées que les années amènent nécessairement, alors les ornements compliqués.
qu'elle appellera à son aide, altcsleront l'incohérence et l'agitalion de ses vaines espérances.
Si nous jugeons d'après ces observations, Anaïs avait conçu pour la soirée quelques innocents desseins de coquetterie générale; car elle essaya, en souriant, de donner à la richesse le charme de l'élégance, d'être à la fois belle et jolie, de se montrer en même temps simple et opulente, comme pour attirer tous les yeux et captiver les suffrages des goûts les plus opposés; enfin, pour tromper peut-être l'oisiveté de son cœur, elle occupa son esprit de ce projet dangereux de conquérir, qui, sans désir de posséder, fait risquer les chances d'un combat, où la victoire même peut coûter si cher.
Le bal était magnifique. Au milieu d'une foule de beautés remarquables , Anaïs resta sans rivale ; elle fut la reine de la fête. Mais, plus d'une fois déjà, cette jouissance de la vanité avait pu enivrer son âme, et jamais pourtant elle ne l'avait complètement satisfaite. Elle se prenait à penser au vide , à la nullité d'un tel succès, à l'indifférence profonde où la laissait cette multitude curieuse; et son cœur se serrait de ne pouvoir, en s'épanchant, voir se refléter dans un autre toutes les impressions qui l'oppressaient.
Dans un moment où la conversation s'était établie entre les personnes qui l'entouraient, de manière à ce que son silence pût ne pas être remarqué, Anaïs avait laissé errer sa pensée sur celte espèce d'isolement si commun et si pénible, qu'on peut
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trouver au milieu de la foule, quand, parmi ceux qui la composent, rien n'intéresse vivement notre cœur. Ses longs regards, empreints d'une inexplicable mélancolie, parcouraient vaguement les objets dont elle était environnée ; mais son âme en était absente : aussi n'avait-elle pas vu Frédéric et son ami qui, depuis quelques instants, s'étaient arrêtés devant elle. Son frère écoutait les discussions auxquelles les bals masqués donnaient lieu, et monsieur de Charancey observait avec intérêt et curiosité l'expression bizarre de la figure d'Anaïs.
— Mais à quoi penses-tu donc, ma sœur? s'écria Frédéric, dès que son attention se fut tournée vers madame Bel val.
Anaïs tressaillit; car elle vit en même temps des yeux fixés sur elle, qui cherchaient à deviner le motif de sa préoccupation , et semblaient indiquer de la sympathie pour les souffrances inconnues de la jeune femme. C'étaient les yeux d'Albert. Mais , honteux lui-même d'avoir tenté de pénétrer son secret, il cacha son embarras sous quelques phrases empressées et la demande d'une contredanse ; puis il s'assit près d'elle.
Alors Anaïs retrouva son aimable et brillante gaieté, ses reparties piquantes, ses vives saillies et ses pensées naïves et profondes; car elle sentit que rien n'était perdu. La réputation d'esprit de M. de Charancey était connue; Anaïs savait qu'elle était méritée. Ce n'était pas une de ces réputations factices,
comme nous en voyons souvent surgir de iM)tre (emps, édifices fragiles, élevés à grand'peimi par l'inlrigue, ne se soutenant que par des efforts réitérés, et s'écroulant ainsi que des châteaux de cartes, dès qu'une attention de tous les instants a cessé d'y veiller. Albert avait tout simplement un esprit supérieur; les journaux n'en avaient point parlé ; il ne s'était point fait de coterie pour le proclamer ; il n'avait pas mis d'enseigne à son mérite : les bons esprits seuls l'avaient donc deviné, et la médiocrité envieuse les avait laissés faire; car Albert était si insouciant! Sa paresse, ou peut-être son dédain, l'éloignait tellement de tout projet, de toute ambition, qu'il était sans danger de le louer; il ne se trouvait sur le chemin de personne, pas môme dans les succès faciles qu'offre le monde; et sa nonchalance était si grande, qu'on avait toujours le temps de le devancer.
Pourtant aucun homme, disait-on, n'avait inspire des sentiments d'amour aussi vifs, aussi passionnés que ceux dont il avait été l'objet. Soit que, plus habituées à juger d'instinct, les femmes apprécient mieux la vraie distinction du cœur, soit que cette indifférence nalurelie eût fait attacher un plus grand prix à dos hommages qui n'étaient point prodigués, Albert était le but vers lequel se dirigeait le plus grand nombre des coquetteries , des agaceries des plus jolies femmes : jamais cependant il n'avait paru en tirer vanité , ni même y mettre la moindre importance. Si quelqu'une avait un instant fixé sa 2 22.
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fugitive attention, on l'avait vu reprendre bien vite son insouciante liberté.
Au milieu d'une société dont un des torts les plus réels, aux yeux des gens supérieurs , est cette uniformité apparente qui donne les mêmes formes à tous les individus , plus nivelés à proportion que leur rang s'élève davantage, Albert avait surpris avec intérêt cette individualité qui rendait Anaïs si piquante par le charme d'un naturel exempt de toute affectation. Plus d'une fois l'étude de cette naïveté que le monde devait nécessairement faire disparaître, avait attaché M. de Charancey ; et la jeune femme avait été flattée de cette attention si enviée et si rarement obtenue. Mais toutes les fois que les yeux d'Albert s'étaient animés dans cette dangereuse contemplation, et qu'Anaïs avait cru lire d'autres projets ou d'autres espérances , sa réserve avait repoussé, sans réflexion, l'intimité que pouvait amener l'amitié d'enfance qui unissait Albert et Frédéric. Cependant, Anaïs s'était trouvée si découragée ce soir-là, dans cette foule où chacun ne s'occupait que de l'effet qu'il aspirait à produire; elle avait été si ennuyée des insipides propos des vulgaires danseurs qui l'avaient entourée, qu'elle accueillit comme un refuge la conversation intéressante et spirituelle de M. de Charancey , et s'en fit une protection contre la tristesse involontaire qui l'accablait. Anaïs était si habituée à céder à ses impressions, et les regards calmes d'Albert étaient si rassurants, que d'elle-même elle l'engagea à rendre
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plus fréquentes les rares visites qu'il lui faisait, cl que lorsqu'il lui demanda si elle serait visible W lendemain matin, elle répondit avee enq)ressement (fu'elle ne sortirait pas de la journée.
Jamais Anaïs n'avait été aussi animée que depuis ce moment: le besoin de sortir d'elle-même, de dissiper de tristes idées ; le plaisir d'être écoutée par un esprit assez lin et assez délicat pour l'apprécier, excitaient sa vivacité naturelle, que la médiocrité de sa société ordinaire comprimait habituellement.
<t Comme madame llelval. est coquette aujourd'hui ! 1» disaient de tous cùtés, dans le bal, des femmes qui s'efforçaient vainement d'attirer à elles l'attention qui se fixait sur Anaïs. Plusieurs d'entre elles, qui semblaient autorisées, par une liaison plus intime, à se permettre une plaisanterie, trouvèrent moyen, dans un badinage où perçait un peu d'aigreur, de lui faire savoir qu'on la remarquait comme la plus coquette de la réunion ; et Frédéric ne manqua pas de lui dire :
— Je t'aime mieux ainsi, cherchant à plaire, que, comme hier, faisant de la morale; cela te sied mieux, et m'amuse davantage.
Anaïs répondait en riant :
— Vous êtes si nombreux pour ni'accuser que je n'essayerai pas de me défendre : mais l'ambition de quelques succès m'est-elle interdite? Ai-je donc dit bien des folies, que je vous vois prêts à crier : Au voleur!
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Le bal finit : Anaïs, en rentrant chez elle, sentit s'éveiller une certaine espérance vague de bonheur. Satisfaite d'elle-même, contente des autres, elle se disait en riant : » Ce jour de coquetterie ne m'a pas mal réussi ; peut-être cet amusement innocent sutfira-t-ii à occuper mon oisiveté. Après tout, il n'^y a pas de mal. » Anaïs aurait eu bien de la peine à expliquer ce qu'elle entendait par là, et quelle idée précise elle attachait à ce mot coquetterie. Dans le monde, on s'en sert pour exprimer des efforts qui sont la suite de projets arrêtés sur un amour qui plaît au cœur, ou tente la vanité. On l'emploie aussi pour peindre cette vivacité naïve, expression naturelle d'un esprit qui ne demande qu'à s'amuser, sans projets et sans espérances qui aillent au delà d'un moment de distraction. La coquetterie , qui fait quelquefois soupçonner l'amour où il n'est pas, et peut aussi le cacher là où il ne devrait pas être, la coquetterie est une arme offensive et défensive : il faut, pour s'en servir habilement, calme, présence d'esprit, vivacité et modération. Mais c'est un art peu cultivé de nos jours, car maintenant la passion et la patience s'épuisent si vite que, loin d'avoir le temps de s'occuper des détails, c'est à peine si l'on a celui d'arriver au but. Et, en effet, quelle place peut-il rester à cette guerre pacifique à côté des combats cruels de l'ambition, quand l'amour a si peu de chose à prétendre, même sur des cœurs de vingt -cinq ans, et ne se glisse qu'avec effort entre un regret de ne pouvoir parvenir à la dépu-
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talion et un projet d'atteindre au ministère? Parmi les jeunes gens de notre époque , les uns , voués à des espérances politiques, ont abdiqué les grâces, l'insouciance, les passions et les plaisirs de la jeunesse, et n'apportent dans le monde qu'un ennuyeux pcdanlisme; les autres, comme par une réaction naturelle, ont banni toute idée raisonnable, tout projet sensé; ils se ruinent .ivec autant de soin que ceux-là en mettent à faire fortune, et, vivant entre eux avec tout l'abandon d'une liberté sans limites, ils perdent dans des excès grossiers cette délicatesse de cœur et d'esprit nécessaire pour se plaire dans la société des femmes, et pour leur paraître aimables.
Un bien petit nombre d'hommes distingués , au milieu desquels on remarquait Albert de Charancey, avaient su se préserver de l'un et de l'autre travers; et, auprès d'eux, les femmes comme madame Belval se trouvaient heureuses et à l'aise, car elles reprenaient toute leur valeur et tout leur pouvoir.
L'amour n'entrait pour rien dans cette joie réelle qu'éprouvait Anaïs , en pensant à l'attention d'Albert : pourtant clic se trouvait moins seule quand elle se fut retirée dans son appartement; elle se sentait moins ennuyée, quand elle se mit à réfléchir ; et, le lendemain, en s'éveillant, avant même qu^elle se fût rendu compte de ses idées , un sentiment vague l'avertit que ses journées n'étaient plus sans intérêt; et la matinée s'écoula joyeusement.
Lorsque quatre heures sonnèrent, les yeux d'Anaïs étaient depuis longtemps fixés sur les aiguilles de la pendule, et suivaient autour du cadran d'or leur marche trop lente à son gré. Un bruit confus et extraordinaire de chevaux, de voitures, de fouet de postillon, de paroles bruyantes et gaies, l'arracha brusquement à sa rêverie; la porte s'ouvrit avec fracas, et Frédéric, en costume de voyage, et riant de toutes ses forces, entra dans le boudoir. Il aurait pu voir sur le visage de sa sœur une surprise qui n'était pas celle de la joie , mais il n'y fit pas attention, et s'écria :
— Devine où je vais!... mais non, impossible! c'est la plus drôle de chose du monde ! je ne peux pas m'empêcher d'en rire! ce n'est cependant pas une bagatelle ! Je ne serai pas revenu pour te donner la main ce soir, je t'en avertis.. . devine donc si lu peux !
— Quelque nouvelle folie! dit Anais avec dédain.
— Cette fois, du moins, elle n'est pas de mon invention : je ne suis que le compagnon d'Albert qui m'a décidé à partir ce matin avec lui pour l'Angleterre.
— L'iingleterre !... M. de Gharancey !... dit avec effroi madame Bel val.
— Oui, reprit Frédéric, pour une chasse au renard à laquelle lord Stanhope nous avait invités l'autre jour.
Anaïs, qui s'était levée à l'entrée de son frère, et
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que sa curiosité avait tenue debout, retomba alors sur son fauteuil.
— Tiens, vois par la fenêtre la berline, les quatre chevaux de poste, et Albert lui-même, qui m'attendent à la porte! Je suis monté pour t'embrasser; car qui peut répondre des orages?
Il aurait pu parler longtemps sans craindre d'être interrompu ; aussi, après un moment de silence, il reprit :
— Oh ! il ne faut pas m'en vouloir î c'est un dévouement d'ami! ce pauvre Albert!... je l'arrache aux pièges d'une coquette.
— Que dites-vous, Frédéric? s'écria vivement Anaïs.
— Moi, Vois-tu, je suis un étourdi, mais l'amitié est chose sacrée! le laisser partir seul !... impossible!... Et puis, c'est très-curieux une chasse au renard en Angleterre.
La figure de la jeune femme exprimait une incroyable anxiété.
— Ce cher Albert ! quelque chose le préoccupait : j'ai vu cela tout de suite en entrant chez lui ce matin : il était levé avant neuf heures ; j'ai d'abord pensé qu'il était malade, ou qu'il avait une affaire d'honneur, lui qui ne sort jamais de son lit avant midi ! mais non, c'était tout à fait moral ! j'ai entendu qu'il se disait à lui-même, en se mettant sa cravate :
— Irai-je? n'irai-jc pas? elle est bien coquette!
— Ah çà ! me suis-je écrié, tu es amoureux.
268 ArîAÏs.
— Moi!... Et riant comme un fou de ce qui venait de lui échapper : Si amoureux, m'a-t-ii dit, que je pars dans trois heures pour l'Angleterre , malgré le rendez-vous que j'ai pour ce matin.
— Un rendez -vous? répéta Anaïs hors d'ellemême.
Et, malgré son étourderie, Frédéric eût été frappé de l'étrange expression de la figure de sa sœur, si l'obscurité de l'appartement , en cet instant où le jour finissait, ne l'eût entièrement dérobée à ses regards.
— Oui, dit-il, il paraît que c'était un rendezvous; mais Albert ne s'en souciait pas beaucoup, comme tu vois. Au fait, qui cela peut-il être? madame Delmont?... Oh! non; elle est si prude!... Madame de Ferrières? Elle n'est pas assez jolie!..» Et Albert a tant de quoi choisir ! Enfin, qui que ce soit, elle sera bien attrapée!... elle attendra, et son héjros sera sur la route de Calais !... Oh ! c'est à en mourir de rire ! ne trouves -tu pas? qu'en dis-tu?
— Très-plaisant, en vérité.
Et rien ne peut rendre le ton dont ces mots furent prononcés par la tremblante jeune femme.
— Comme nous allons nous amuser ensemble pendant la route, en nous figurant tout ce que la beauté délaissée imaginera dans son dépit!... si toutefois Albert me permet d'en rire ; car il a déjà voulu m'imposer silence, et me faire croire que je m'étais trompé. Au reste, je le forcerai bien à me tout dire et à en plaisanter avec moi... Ce sera un
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délicieux voyage... Mais je le laisse se niorfondre ."i la porlc, ce pauvre gareon... Adieu... Tu dois uic savoir gré d'avoir fait arrêter la voiture malgré lui ; je ne voulais pas partir sans t'expliquer mes raisons , surtout ayant promis de t'accompagncr ce soir. Il faudra que tu te procures un autre cavalier, •l'espère que je te montre une véritable amitié. Je n'ai fait d'adieux à personne : madame Danvillc part aujourd'hui avec son mari, qui n'a pas voulu qu'elle restât à Paris pendant un voyage qu'il est obligé de faire à Bordeaux pour un procès. Je serai de retour avant elle : d'aujourd'hui en quinze jours, je m'engage à te donner la main pour le second concert de madame Dolban. .Te regrette de te laisser aller sans moi ce soir au premier; mais nous sommes convenus d'être de retour juste dans quinze jours, à cette heure-ci. Je te quitte... Ah çà ! mais tu as l'air de m'en vouloir?
— Non, non, dit vivement Anaïs en revenant à elle et serrant affectueusement la main de son frère, qui l'avait embrassée sans qu'elle s'en fût aperçue, sans qu'elle eût entendu les dernières paroles qu'il lui avait adressées.
— A la bonne heure ! répondit Frédéric : allons ! tâche de ne plus t'ennuyer. A notre retour, je te conterai tout notre voyage. Quand je dis tout... Adieu, ma sœur.
Et Frédéric sortit en riant, l'esprit occupé sans doute des restrictions qu'il espérait être contraint de mettre dans ses futurs récils.
Après le départ de Frédéric, madame Belval resta seule ; et il eût été impossible de deviner l'impression qu'elle avait reçue : elle était demeurée dans un état complet d'immobilité, et rien ne trahissait l'agitation de son esprit, si ce n'est un mouvement involontaire de ses mains froissant un léger écran de plumes qui se rompit sous ses doigts, et qui, au bout de quelques instants, n'offrit plus que des débris informes semés sur sa robe et sur le tapis. L'action machinale qui avait ainsi anéanti l'innocent petit meuble, survécut même à sa destruction ; car les doigts s'agitaient encore sans objet autour du joli manche d'ivoire, quand il n'y restait plus rien
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qui allcslàt sa dcstirialion première. Des domestiques entrèrent; ils éclairèrent l'appartement, qu'ils traversèrent plusieurs fois. Anaïs ne bougea point; elle ne les vit pas. M. lîelval revint de la Bourse, il entra; elle ne l'entendit, ni ne l'aperçut. Il s'approcha ; et ces mots seulement, prononcés très-haut : Anaïs, qu'avez-vous? la ramenèrent à ce qui se passait auprès d'elle.
— Mon Dieu, quelle pâleur!... ()uoi ! vous trouvez-vous mal? s'écria M. Belval, frappé de surprise en voyant l'expression extraordinaire du visage de sa femme.
Elle essaya de se remettre; mais il semblait qu'un songe pénible la poursuivît, qu'il la pénélr.1t à la fois d'élonnenient, de colère, de douleur et d'effroi. C'était tour à tour de la curiosité, de la haine, de la pitié qui se peignait sur sa figure... Son mari n'y voyait qu'une souffrance physique : il envoya chez le médecin ; et, après quelques efforts pour tâcher de présider au dîner, madame Belval, afin d'échapper à la contrainte et de retrouver la solitude, consentit à se mettre au lit.
Les jours suivants, Anaïs conserva de son indisposition le droit de rester chez elle, de se refuser aux invitations, et même de faire défendre sa porte. Seulement, M. Belval disait : <t Je n'ai jamais vu une maladie comme celle-là. Le médecin assure que tu n'as pas de lièvre ; toi-mcMne tu prétends ne pas souffrir; et pourtant ta figure est tellement changée, que tu es méconnaissable. D'ailleurs, il faut, ma
bonne amie, qu'il y ait en loi quelque chose de singulier! Tu n'as pas souri une seule fois depuis ie moment où tu as été indisposée; tes joues sont pâles, tes yeux brillants ; tu tressailles involontairement; souvent, je le parle durant dix minutes sans pouvoir attirer ton attention; tu n'as aucun chagrin, et il semble qu'une idée constante occupe et remplit ta tête sans laisser place à autre chose. Tout cela m'est venu à la pensée depuis hier : loi, qui ne parles plus pendant la journée, tu t'es mise à parler la nuit, en dormant.
— Comment cela? qu'avez-vous entendu?
— Oh ! rien de bien clair ; mais on aurait pu croire que tu as des raisons d'en vouloir à quelqu'un. Tu parlais du mal qu'on t'a fait, du malheur d'être une femme faible qui ne peut se venger... de mépris... de haine!... et tu as nommé Frédéric.
— Frédéric ! s'écria la jeune femme , qui peutêtre avait craint d'entendre un autre nom.
— Cet étourdi est bien capable de quelques folies ; mais il t'aime beaucoup et ne peut vouloir chagriner sa sœur. Je me souviens encore que tu as dit...
— Quoi donc?
— Que je le hais !... C'est un méchant homme ! Anaïs ressaisit assez d'empire sur elle-même pour
répondre en souriant :
— Oh! mon pauvre frère î... Je ne peux pas avoir dit cela de lui. C'est quelque mauvais rêve
dont je n'ai aucun souvenir, et l'effet de la fièvre qui ni'agilc quelquefois la nuit.
— On veillera près de loi , ma chère... et moimême...
Anaïs remercia avec affection M. Belval de ces témoignages d'intérêt, insista pour qu'il n'en fit rien , et sentit la nécessité de se contraindre , afin d'épargner à son mari des inquiétudes inutiles et dangereuses.
Madame Belval reprit donc en apparence son genre de vie et ses distractions ordinaires ; et personne autour d'elle ne fut assez attentif, ou assez clairvoyant pour s'apercevoir qu'elle portait partout une disposition d'esprit nouvelle. Une idée secrète, dont elle était devenue la proie, et qui ne la quittait plus, agissait sur elle à chaque instant et malgré ses efforts ; cette idée l'obsédait, la fatiguait sans cesse. Parfois, elle animait ses yeux d'un feu extraordinaire; par moments, elle décolorait son visage , ou lui donnait l'aspect de la colère, du dédain et de la haine; plus souvent encore, on pouvait remarquer sur ses traits les indices d'une incertitude singulière : et en effet, Anaïs voyait les jours s'écouler sans qu'ils apportassent à son esprit inquiet une résolution arrêtée sur sa conduite future.
Us reviendront , disait-elle avec anxiété , et cet homme, reçu de nouveau chez moi, pourra chercher dans mes yeux, sur mon front , si sa cruelle plaisanterie et son injuste mépris auront laissé quel-
ques traces de dépit ou de chagrin... Et peut-être cette délicatesse blessée qui s'irrite de son dédain lui paraîtra la preuve d'un sentiment plus vif et plus tendre. Oh ! que je suis heureuse , dans mon chagrin , que l'amour ne se soit pas approché de mon cœur ! Comme il est insensible cet homme ! .. . jamais il n'a rien aimé que lui-même... Cette nonchalance insouciante , c'est l'égoïsme le plus complet... Et ne pouvoir lui dire combien je hais et je méprise ce caractère odieux !... Lui rendre une dédaigneuse indifférence , il l'appellera du dépit ; l'accueillir comme s'il n'était point parti , il imaginera que je forme sur lui de nouveaux projets... Ne plus le revoir... ah ! ce serait mettre le public, comme lui-même, dans la confidence de tout ce que j'ai souffert.
Et ces résolutions diverses se succédaient sans aucun résultat; et toutes les idées qui auraient pu occuper Anaïs, s'effaçaient devant cette pensée et devant la figure de M. de Charancey, toujours présente à son esprit avec cette expression douce et gracieuse qui lui était habituelle, et à laquelle elle s'efforçait en vain de substituer l'air de moquerie froide et méchante qu'elle supposait avoir dû présider à son projet de départ.
Sous le poids de cette idée fixe , les jours se passèrent péniblement, et madame Belval en était encore obsédée quand arriva le quatorzième jour, et que son mari lui dit à déjeuner : Demain Frédéric dînera avec nous.
ANAÏft. 275
Ces mois frappèrent Anaïs comme une nouvelle imprévue et subite, quoique la pensée de ce retour ne fût pas un seul instant sortie de son esprit. Son agitation devint si vive que, pour essayer de la calmer, et njalgré le froid encore assez piquant, elle voulut faire une promenade à cheval, et chercha quelque distraction dans une course assez violente pour être dangereuse. Le froid et l'obscurité la forcèrent enfin de rentrer; et dès qu'elle fut seule, toutes ses impressions revinrent plus fortes que jamais, avec cette idée : il faut pourtant savoir ce que je ferai, puisqu'ils seront peut-être ici demain à pareille heure.
En ce moment le salon était éclairé; Anaïs avait remplacé l'amazone par un robe de crêpe blanc, simple parure , si convenable à une maîtresse de maison qui veut laisser à ses amies le plaisir de briller chez elle, sans renoncer pourtant à celui de plaire. Elle attendait quelques personnes invitées à dîner par 31. Bclval, et espérait échapper avec elles à la persécution de ses souvenirs.
La porte s'ouvre ; un laquais annonce : Anaïs croit avoir mal entendu. Par un mouvement machinal, elle se lève brusquement, et voit M. de Charancey pâle, en désordre, en habit de voyage, et presque aussi troublé qu'elle-même.
— Ne vous effrayez pas ainsi, madame, s'écrie-t-il; l'accident de Frédéric est peu de chose.
— Frédéric!... dit Anaïs, sans savoir seulement quel mot sa bouche prononce.
27C A??AÏS.
— Ce ne sera rien... mais une légère fracture au bras droit l'empêche d'écrire : retenu forcément à Calais, une lettre qui n'eût pas été de lui vous aurait trop inquiétée ; vous l'attendiez demain ; je suis parti à franc élrier, m'étant assuré d'abord qu'il ne pouvait y avoir aucun danger pour Frédéric. C'est après le premier appareil levé , et la consultation des plus habiles chirurgiens, que je me suis hasardé à le quitter, afin de venir vous rassurer moi-même, et vous épargner ainsi quelques heures d'une inquiétude cruelle. Mais , grand Dieu ! ai-je donc été trop imprudent? Vous tremblez !...
Et il soutint Anaïs qui chancelait , et qui serait tombée sans l'appui du bras d'Albert.
— Mais rassurez-vous donc!... ce n'est rien, je vous le jure !... L'aurais-je quitté s'il avait beaucoup souffert?... Oh! je vous en supplie, ne tremblez pas ainsi... C'est pour vous sauver un chagrin que je viens. Si je me suis trompé, je suis bien malheureux.
Et ce ton affectueux, cette voix si émue, ce cœur qui se montrait si dévoué à l'amitié, produisirent sur Anaïs une impression indéfinissable, qui remplit ses yeux de larmes. Elles coulèrent bientôt en abondance sur sa figure ; aucun mot n'aurait pu peindre ce qui se passait dans son âme; mais cette irritation qui l'avait soutenue pendant quinze jours, avait subitement fait place à un profond attendrissement. Anaïs pleura longtemps. Les détails du duel que Frédéric avait provoqué sur le paquebot
par des plaisanteries adressées au plus flegmatique des Anglais, et que lui, Albert, n'avait pu empêcher, furent donnés avec tous les ménagements de la délicatesse et de l'amitié.
M. Belval, qui était arrivé presque aussitôt, ne s'étonna point des pleurs répandus par sa femme.
~ Elle est si bonne et si sensible!... disait-il h M. de Charanccy: d'ailleurs, depuis le départ de son frère, elle est extrêmement souffrante. Si vous saviez...
En ce moment les yeux d'Anaïs se levèrent pour implorer le silence de son mari ; mais ce fut le regard d'Albert qu'ils renconirèrent. et le trouble violent qu'ils excitèrent dans l'âme du jeune homme fut compris par A nais avant même qu'il lui eût dit :
— Ah! je n'aurais pas dû venir.
— Pourquoi cela? répondit M. Belval; si ma femme, rassurée par vos discours , éprouve encore une émotion semblable, que serait-ce donc si une lettre écrite par une main étrangère eût apporté la nouvelle? Elle aurait cru son frère mort, et je ne sais pas ce que nous aurions pu faire pour la consoler... En vérité, nous vous avons une grande obligation.
Un regard de remerclment fut adressé à M. de Charancey : ce regard était bien doux. Des larmes d'attendrissement et de reconnaissance brillaient dans des yeux bien beaux et bien expressifs... Pauvre Frédéric ! était-ce uniquement pour loi? et Albert n'en devina-t-il pas la cause?
Ce fut en vain que M. Belval voulut retenir le voyageur à dîner ; il repartit à l'instant, afin de donner plus promptement ses soins à son ami et des nouvelles à sa sœur.
Dn malheur avait donc frappé madame Belval; et chaque invité lui prodigua les phrases de circonstance qu'exigeait la blessure de Frédéric. S'il eût été moins tard, on aurait remis le dîner; mais du moins on supprima la danse et la musique qui devaient occuper la soirée.
Anaïs ne sortit pas les jours suivante. Si on l'eût vue seule dans son appartement, n'imposant aucune contrainte à l'expression de sa physionomie, on se serait étonné que, depuis la nouvelle d'un triste événement arrivé au frère qu'elle aimait, un sentiment de calme et de bien-être se peignît sur cette figure si sombre et si soucieuse pendant quinze jours, et que la souffrance en eût complètement disparu. Elle avait besoin de se répéter à chaque instant que le mal de Frédéric était sans danger, pour n'être pas trop mécontente de ce sentiment de joie qui s'éveillait malgré elle dans son cœur.
Les nouvelles de Calais se succédèrent rapidement; puis elles se rapprochèrent. Albert n'eut pas le courage de s'opposer trop fortement à la volonté de son ami, qui hâtait leur retour à Paris; et bientôt Frédéric, installé chez sa sœur, reçut d'elle les soins que son état commandait, et que la fatigue de la route avait rendus plus nécessaires.
Anaïs le quittait rarement; M. de Charancey était
AN AÏS. 271)
sans cesse près de lui. Dès que le malade élait levé, on le plaçait sur un divan du salon de sa sœur, afin qu'il profilât des distractions de la société. Anaïs ne sortait plus et recevait peu de inonde : on lisait haut pour amuser Frédéric; madame Bcival choisissait les livres, et Albert faisait l'oflicede lecteur. Quelquefois on chantait ensemble... pour distrain* Frédéric; puis on causait, on riait, on plaisantait... en tenant compagnie à Frédéric; et l'on éloignait une société plus nombreuse... afin de ne pas fatiguer Frédéric.
On n'avait point reparlé du voyage ni des circonstances qui l'avaient décidé; il semblait qu'Anaïs et Albert craignissent également tous deux ce qui pouvait reporter l'esprit sur ce triste moment. Mais Frédéric, dans un accès de gaieté, dit un jour à Albert :
—-Ah çà! mais à propos, tu ne m'as pas conté ce qui est advenu de ton brusque départ? As-tu revu la beauté délaissée? Comment as-tu été reçu?
— Je ne sais pas ce que tu veux dire, répondit Albert, presque aussi troublé qu'Anaïs, dont les joues s'étaient couvertes de la plus vive rougeur.
— Allons donc ! ne fais pas le mystérieux, ma sœur sait cela.
— (]omnient? s'écria M. de Charajicey,
— Oui sûrement, reprit Frédéric sans voir l'embarras qu'il causait. D'abord, moi, je n'ai rien de caché pour elle ; ensuite il fallait bien justifier ce voyage précipité, quand je manquais à ma promesse
de l'accompagner le soir; et je lui ai appris que tu avais une petite vengeance à exercer sur une coquette capricieuse, et...
— Que dis-tu? A.h ! ce n'est point cela.
— Si fait, si fait , continua l'impitoyable Frédéric. Eh bien! de quelle façon t'a-t-on accueilli? Je parie qu'on t'a fait fermer la porte ?
— Mais je le répète que tu te trompes ; il n'y a pas un mot de vrai dans tout ce que tu dis.
— Laisse donc, mon ami, je me souviens trèsbien... N'est-il pas vrai, Anaïs? je t'ai dit, au moment de partir, qu'Albert avait un rendez-vous pour ce jour-là, à trois heures, mais qu'il s'amusait de l'idée d'y manquer, et de la colère de la jolie femme qui l'attendrait en vain, et à laquelle il voulait échapper.
Jamais l'expression du regret, de la crainte et de la souffrance, ne s'était peinte avec tant de force sur le beau visage d'Albert, que dans ce moment cruel. Il attacha ses regards sur Anaïs : elle vit son anxiété; elle remarqua comme il souffrait, comme il était craintif... Elle sourit... elle était vengée.
— Ah ! dit-elle en riant, vous êtes parti pour échapper à la séduction?
— J'espère, reprit Frédéric, que tu n'en es pas pour tes frais de poste ? D'ailleurs, ce serait peine perdue maintenant.
— Tu le crois? dit Albert.
Et sa figure exprimait le plus profond découragement.
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— Oh ! pour le coup, reprit Frédéric, si lu réussissais en te faisant maudire, ce serait du nouveau. Au reste, le nouveau, le bizarre, voilà ce qui charme à présent. Il faut étonner d'abord ; l'amour et la gloire s'obtiennent par surprise; et d'ailleurs, les femmes sont bien souvent près d'adorer celui qu'elles délestent. Pour cette fois, cependant, tuas été trop loin, et je suis sur qu'on ne te pardonnera jamais.
— Peut-être!... dit Albert lentement, et les yeux fixés sur Anaïs. Quand c'est l'orgueil seul qui s'irrite de ce qu'on lui refuse, il ne pardonne guère, il est vrai ; mais quand c'est un cœur blessé qui s'afflige de ce qu'il perd, il pardonne toujours.
Frédéric se rétablit enfin. On était arrivé aux der niers jours du carême : les bals, les fêtes avaient cessé, et madamc-Belval continuait à rester souvent chez elle. Les lectures, la musique, les conversations intimes avaient toujours lieu ; seulement Fré déric, joyeux de sa liberté, et voulant réparer le temps perdu, ne faisait plus partie de la réunion.
Un soir, comme de coutume, Anaïs était chez elle; comme de coutume aussi, M. de Charancey était à son côté. Un domestique apporta une lettre, et, en y jetant les yeux, madame Belval s'écria : «( C'est d'Emma ! » Un regard dit à Albert : « Vous savez ? )) Et il y avait dans ce regard une expression indéfinissable qui semblait annoncer que rien dans le cœur et dans la vie d'Anaïs n'était inconnu à celui 2 24.
qu'elle pouvait regarder avec une telle confiance. Il s'approcha du fauteuil où madame Bclval était gracieusement penchée ; et un mouvement qu'elle fit en décachetant la lettre, les plaça si près l'un de l'autre, que les boucles légères des cheveux d'Anaïs caressaient le front d'Albert quand elle lui eut dit : « Lisez avec moi, » et que ses yeux suivirent sur le papier les mots que la jeune femme prononçait tout haut.
<c Tes protégés, ma chère Anaïs, écrivait Emma, (( ont obtenu ce que tu désirais pour eux, et je me « fais un plaisir de l'annoncer cette nouvelle ; d'au- « tant plus qu'il me semble que tu as besoin de <! choses agréables, et que je suis inquiète de te «c voir plongée dans une mélancolie si profonde. »
A ces mots, Anaïs s'interrompit, étonnée, regarda en souriant M. de Charancey; et, comme se souvenant tout à coup d'une chose effacée de son esprit, elle s'écria :
— C'est vrai, pourtant! je lui avais écrit cela !... 11 y a trois mois, ajouta-t-elle faiblement et à voix basse.
« Tu te plains de la longueur de tes journées et tt de l'ennui de ton isolement. Les sentiments péni- <( blés qui ont dicté tes plaintes m'ont tristement <t affectée. »
— Pauvre amie ! je m'en veux de l'avoir affligée ainsi ! Oh ! je lui répondrai bien vite qu'il n'en est rien ! je me plais tant chez moi ! je suis si heureuse
AN AÏS, 283
quand des ennuyeux ne viennent pas usurper un lenips toujours trop court à mon gré !
La ligure d'Albert cxpriniail la satisfaction la plus vive. Anaïs reprit la lecture de la lettre.
»i Enfin, je t'ai crue dans un état désespéré, « quand j'ai vu que tu ne te souciais plus d'être u jolie. )»
Anaïs leva les yeux ; ils rencontrèrent ceux d'Albert; et un sourire plein de gentillesse et de joie naïve démentait ce qu'elle venait de lire. Elle poursuivit :
11 Tu me parles presque avec envie de ces femmes il dont la nullité s'arrange des vains amusements « qui te paraissent insipides. Ah ! c'est sans doute «( un malheur et une souffrance de tous les jours, u que de voir condanniées à d'inutiles niaiseries ou <( à l'oisiveté complète, des facultés dont l'emploi <( aurait pu servir au bonheur des autres et de soi- »t même !... Mais il faut se résigner, ma chère Anaïs ! u nous n'avons pas le choix des vertus ; et, comme '( tu me le dis dans ta lettre, il en coûte trop cher «( à celles qui manquent aux devoirs qu'on nous a «t imposés. )»
Ici la voix d'Anaïs s'affaiblit ; le papier trembla légèrement dans sa main ; mais elle n'en détacha pas les yeux ; et, après un moment d'hésitation, elle continua de lire haut :
«c Que j'aurais voulu pour toi le bonheur que j'ai <c trouvé dans un mariage selon mon cœur ! Être »i unie à l'homme qu'on aime, qu'on eslime plus
u que tout au inonde; sentir son caractère protéger <t notre faiblesse ; être à la fois fière et heureuse de « son amour!... »
En ce moment, le bras qui s'appuyait sur le fauteuil d'Anaïs se trouva passé autour de sa taille élégante, et pressa doucement contre le cœur d'Albert la jeune femme, qui, par un léger mouvement, sembla y chercher un asile.
Après quelques minutes de silence, la lecture de la lettre se poursuivit.
K Un amour partagé est la plus grande félicité où » l'âme puisse prétendre ; c'est une source inépuisa- «t ble de douces émotions ; et, dans la plus profonde «( solitude, un tel sentiment occupe plus la vie que <c ne le pourraient faire tous les plaisirs et toutes <i les ambitions du monde. »
— Oh! que c'est vrai!.... s'écria naïvement Anaïs.
Les lèvres d'Albert touchèrent les beaux cheveux noirs qui étaient si près de lui.
« Mais, ajoutait Emma, que tu as raison, ma •( chère amie, de t'cffrayer du sort de ces femmes « qui n'ont pas su résister à un amour que la soit ciété condamne, et contre lequel les hommes sont u sans pitié ! >>
Anaïs tremblait; les mots sortaient avec peine de ses lèvres... Albert voulut arracher la lettre... elle la retint, et s'efforça de continuer... Ce fut en hésitant et s'arrêtant souvent qu'elle lut encore ces lignes :
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«1 L'âme sensible et délicate se brise dans cette •( lutte effrayante de la passion contre l'opinion qui »( la poursuit jusque dans le cœur de l'homme <t qu'elle aime. »
— Oh !... dit Anaïs, comme si elle eût été frappée d'une douleur aiguë, qu'elle voulait dissimuler en essayant de lire encore ce qui suit :
« T6t ou tard ces liens funestes se rompent ; et «( repos, réputation, estime, tout est perdu, pour »c un amour qui ne peut durer, dont on nous fait u un crime, et qui est pourtant le seul intérêt qu'on <( ait laissé à la vie d'une femme. >»
Alors le papier s'échappa de ses doigts; et une larme brûlante tomba sur la main d'Albert qui s'était avancé pour le prendre. Anaïs leva sur lui des yeux pleins d'inquiétude et d'effroi... Puis les vives couleurs qui l'animaient en ce moment s'effacèrent; et, tremblante, elle cacha contre le cœur du jeune homme son visage pâle et baigné de pleurs.
Depuis quelque temps déjà on avait pu remarquer qu'Anaïs pleurait parfois... Mais il est vrai de dire qu'elle ne s'ennuyait plus.