‹ MédérineChapitre 3 sur 4 · LA PARTIE SS PIQUET · texte numérisé non relu

LA PARTIE SS PIQUET

A dater de ce jour, le marquis de Lancry vécut seul; ses souffrances s'étaient accrues à la suite de la colère épouvantable qu'il avait éprouvée après le départ du docteur, et il ne pouvait plus quitter sa chambre. De son lit, où il ne dormait guère, il passait dans son fauteuil, où son repos, tourmenté par la douleur, ressemblait encore à la fatigue. Des livres, des journaux, des brochures, encombraient la table placée à côté de lui ; mais son esprit s'était désintéressé de tout, comme son cœur. Rien ne pouvait plus ajouter au bien-être matériel d'un homme qui a cent mille écus de rente; que lui importait? 2 11

II avait bien , dans sa jeunesse , essayé de jouer un rôle politique, dans un but d'intérêt et de vanité; et ses mesquines combinaisons n'avaient laissé ni estime dans le cœur de ceux qui l'avaient connu, ni passion dans le sien pour une idée , un système ou un projet. Quelques essais littéraires, dictés par un esprit sec , sans chaleur et sans enthousiasme , étaient aussi sortis de ses mains ; mais la conviction manquait : il avait écrit pour un intérêt qui s'était depuis longtemps échappé , et ce qu'écrivaient les autres n'excitait même plus en lui un mouvement de curiosité. Il avait vu le monde et toutes les choses de ce monde à travers sa personnalité : rien ne l'avait intéressé que par rapport à lui; et à force de rétrécir le cercle de ses idées, il n'avait plus vu qu'un point dans l'univers : lui. La vieillesse était avec les souffrances , les privations , les obstacles qu'elle amène ; et, au milieu de la société, où son cœur eût pu placer des affections tendres : au centre de ce mouvement d'idées , où il eût pu trouver un but à sa pensée, où il eût pu attacher son âme à quelques-uns de ces projets qui, par l'espoir d'être utile, doublent le prix de notre vie; entouré de ces hommes qui demandent sans cesse à la science de nouveaux secrets pour le bonheur de l'humanité ; à côté de ceux qui cherchent, dans de profondes méditations, à découvrir les mystères de ce sublime univers, ou près de ces âmes ferventes qui trouvent dans une pieuse croyance la solution de tous les problèmes de la nature : lui, sans affec-

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lion, sans espérance, sans désirs et sans religion, ne voyait du inonde entier qu'un petit vieillard goutteux et asthmatique, qui souflFrait dans un fauteuil de velours, en attendant qu'il y mourût.

Les jours se passaient , et le mal moral doublait les ravages du mal physique; ce qu'avaient à supporter ses gens, de reproches et de colère, ne pourrait s'exprimer; aussi l'argent leur semblait-il trop cher à ce prix ! Il fallait sans cesse les remplacer. Un seul, le père de Lca, eut pitié de cette existence si riche et si misérable ; il souffrit tout pour soulager un mal qu'une autre pitié que la sienne ne pouvait jamais venir chercher. Aucun sentiment d'intérêt ne conduisait Michel ; il connaissait l'homme ; il savait qu'il n'en pouvait espérer que ce qui lui était dû, et qu'il eût trouvé ailleurs ; mais il disait :

— Je reste, car personne ne le servirait comme moi !

Dans la satisfaction de bien faire, il trouvait du courage; et le ciel envoyait pour récompense à l'âme bienfaisante du pauvre, un sentiment de bonheur qu'il refusait à l'àme insensible du riche.

Un jour, plus tourmenté que jamais, le marquis, fatigué de sa longue solitude, disait :

— Si je pouvais faire au moins une partie de piquet?

Car depuis deux mois il avait été forcé, par Tabsence de toute société, de renoncer à cette dernière distraction. Michel parla d'un homme qui passait

pour jouer merveilleusement ce jeu difficile. M. de Lancry l'interrogea.

Cet homme se nommait Delmar : il avait près de soixante et dix ans, s'était ruiné au jeu dans sa jeunesse, et, après avoir tout perdu, avait vécu pendant vingt ans dans l'opulence, grâce à son talent extraordinaire pour tous les jeux de commerce ; mais l'âge était venu : quelques soupçons s'étaient élevés contre lui; la bonne compagnie l'avait repoussé; et, depuis quinze ans, il végétait dans la mauvaise; attendant chaque jour des chances du jeu le dîner du lendemain, et quelquefois celui de la veille. Sans liens au monde , séparé de ceux qu'il connut jadis, il n'avait d'autre intimité avec ses nouvelles relations que celles qu'amène une passion commune : mais de toutes les passions qui poussent l'homme vers l'homme , celle du jeu est la seule qui le lui rende en même temps odieux et nécessaire ; on se cherche pour se vaincre, pour s'arracher les débris d'une fortune qui, en passant dans d'autres mains, laisse celui qui se ruine sans consolation , et celui qui s'enrichit sans reconnaissance : lutte fatale où l'on se réjouit à proportion du mal qu'un autre éprouve, où le revers est mêlé de haine sans que le succès soit mêlé d'amour.

C'était là toute la vie de l'homme que la pitié du valet de chambre osa proposer à son maître, dans sa triste solitude, pour cette partie de piquet regrettée, qui ne trouvait plus de partenaire volontaire. Il accepta!... Quant au joueur, il était en

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veine de malheur : ce fut pour lui une ressource imprévue et inespérée ; car, pour venir chaque soir, depuis huit heures jusqu'à dix, faire la partie du marquis de Lancry, on offrit à Delmar un louis par jour : il vint donc.

A huit heures précises, un homme, dont la mise indiquait un reste d'habitude d'élégance passée, qui déguisait mal la misère présente, entrait dans la chambre de l'opulent malade, et s'asseyait à la table de jeu préparée devant lui. Ces deux hommes, étrangers l'un à l'autre, de cœur, d'idées et d'habitudes, se rapprochaient sans chercher à se connaître, sans affection et même sans curiosité. Seulement d'un coté s'éveillait l'envie, et de l'autre le dégoût, quand ils étaient ainsi face à face. 11 avait fallu une vie tout entière de débauches et de vices, et une vie tout entière d'égoïsme et d'insensibilité pour arriver à ce même point d'isolement. Et cet isolement, il existait pour le riche comme pour le pauvre, car il leur manquait à tous deux ce qui lie les âmes entre elles, ce qui donne à la jeunesse ces jours d'enthousiasme, de dévouement, d'amour et de gloire, qui reportent jusque sur la vieillesse des jours de bonheur et d'affection ; ce sentiment que les chrétiens nomment charité, que les philosophes appellent sympathie, et que tous les hommes honorent sous le nom de vertu.

Les deux vieillards échangeaient donc, presque en silence, les caries que tenaient avec peine leurs vieilles mains tremblantes. Le marquis regardait 2 11.

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l'heure quand Delmar entrait, et celui-ci répondait à ce regard, en reportant ses yeux sur la pendule, lorsque le terme des deux heures arrivait, dans l'intervalle, les mots techniques du jeu fournissaient seuls à la conversation ; et ni l'un ni l'autre de ces deux êtres isolés, mais rapprochés momentanément, ne se souciaient de rien savoir de ce qui avait marqué le passé pour eux ; ni d'apprendre par quel chemin ils en étaient arrivés là : il leur suffisait qu'ils y fussent le temps nécessaire, l'un pour gagner un louis, l'autre pour perdre deux heures. Quand ils avaient tous deux tenu leur marché, ils ne se demandaient plus rien, ils n'attendaient plus rien, l'un rentrait dans son ennui entouré de misère; l'autre dans son ennui entouré d'opulence, et ils n'avaient plus rien de commun.

Six mois de la vie de ces deux vieillards s'écoulèrent ainsi, sans amener plus d'affection ; au contraire, l'envie du pauvre allait en augmentant, et le dégoût du riche s'accroissait aussi chaque jour. La familiarité n'avait apporté d'autre changement qu'un peu de liberté à exprimer sa mauvaise humeur : ce n'était qu'une chance de malheur de plus.

Quelquefois le valet de chambre Michel ne pouvait s'empêcher de soupirer en les regardant; aussi jamais cette opulence, qu'il était plus à même que personne de connaître dans tous ses détails, n'avait éveillé un sentiment d'envie dans son âme. Il souriait à sa femme, il allait embrasser sa petite Léa, et se trouvait heureux. Puis, promenant ses regards

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sur le magnifique hôtel, comptant les revenus que les fermiers et les hommes d'affaires apportaient, il s'était quelquefois surpris à dire en pensant à son maître : u Le pauvre homme! »

Et il souriait, lui qui ne possédait rien, de sa naïve pitié pour le millionnaire.

Pourtant les souffrances physiques du marquis eussent été supportables, si l'ennui et le vide de cette existence, sans intérêt et sans affection, ne lui avaient donné une agitation inquiète, qui influait sur sa santé. Il y eut même, vers la fin de ces six mois, une amélioration très-sensible dans son état, par suite d'un nouveau traitement qu'une espèce de charlatan lui faisait suivre. Le marquis aurait pu sortir en voiture ; mais, excepté quelques promenades, il ne profita point de ce mieux pour chercher des distractions. Depuis trop longtemps il avait rompu les faibles liens de société que l'habitude avait créés jadis. Où aller? qui l'intéresserait? qui aurait-il du plaisir à voir? Il n'y avait pas pour lui de réponse à ces questions-là : il ne lui restait rien au monde que la solitude ! non pas cette solitude où l'âme ardente, élevée et sensible, trouve en ellemême une foule d'idées et de sensations dans ses souvenirs ou dans ses espérances ; solitude féconde où l'esprit prend de nouvelles forces!... Non!... c'était une solitude aride, impuissante et vide, où s'agitaient seulement quelques rares images de haine, de regrets et de colère, avec une idée qui les dominait, et ne laissait rien voir après elle; et celte

idée était la mort ! effrayante comme si elle eût dû lui ôter le bonheur, et terrible, car il ne voyait rien au delà.

Un jour Michel avait essuyé en silence , de son maître, un de ces emportements mêlés d'injures et de jurements , dont il était impossible de prévoir jamais la cause à l'avance, et qui s'accrochaient au plus imperceptible prétexte pour exhaler une partie de l'amertume dont son âme était constamment remplie. Voyant que cette explosion avait un peu soulagé le marquis, et le laissait dans une disposition plus paisible, il se hasarda à dire, en arrangeant quelques livres sur la table ;

— M. le marquis répétait souvent, il y a quelques années, qu'il désirait acheter l'hôtel qui touche à celui-ci, et qu'il regrettait que le propriétaire ne voulut pas s'en défaire : eh bien ! maintenant, celui qui l'habitait est mort sans enfants, l'hôtel, avec tout son héritage, appartient à une famille nombreuse , qui le vend pour partager la succession; et si monsieur le marquis voulait le voir...

— J'y consens, Michel ; que ma voiture soit prête demain à une heure; je Je verrai. S'il me convient, je ne rentrerai pas sans avoir conclu quelque chose. Cette acquisition doublerait l'étendue de mon jardin ; je l'ai désiré autrefois, je crois... à présent, je ne m'en soucie guère... Que m'importent toutes choses? Pourtant j'irai...

Et le soir, la partie de piquet rassembla, comme à l'ordinaire, les deux vieilles machines auxquelles

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l'àrne avait été refusée, ou plutôt qui avaient ctouiïé ce feu divin , l'un sous les intérêts glacés de l'égoïsme, l'autre sous les débris ardents des mauvaises passions. Mais le projet du marquis éloigna un peu les sombres idées pour ce jour-là, et ce fut presque avec un sourire qu'il dit à la fin de la partie : — A demain, monsieur Delmar.

UNE VISZTi:.

Le lendemain, le marquis de Lancry visita Thôtel sans y donner une grande attention; seulement, il lui sembla que le mur qui séparait les deux jardins, étant abattu, il aurait un assez vaste espace pour prendre l'air; et l'idée de l'amélioration de son bien-être et de sa santé lui suffit. Il voulait conclure : naturellement impatient, ce n'était pas quand il lui restait si peu de temps devant lui , que le vieillard eût remis d'une heure un projet qu'il avait formé. Il alla donc voir lui-même le notaire, et comme il se présentait quelques difficultés sur lesquelles il fallut l'avis des divers membres intéressés, celui-ci proposa de se rendre au milieu de la famille , qui

devait se trouver réunie dans une maison, où luimême était attendu pour rédiger les articles d'un contrat de mariage. Le marquis accepta; ils partirent ensemble, et arrivèrent très-vite à une maison de la rue Saint-Louis, au Marais, où le notaire, ayant demandé M. de Bléville, on annonça bientôt, dans un salon assez grand, mais simple et très-peu élégant, M. le marquis de Lancry.

A ce nom, une fenmie âgée, assise dans un vaste fauteuil, leva vivement sa tête penchée pour regarder le dessin d'une jeune fdle occupée près d'elle. Ce mouvement, un peu brusque d'une personne aussi habituellement calme et même nonchalante dans toutes ses actions, étonna la jeune Glle et lui fil porter les yeux sur le nouvel arrivant : sa sœur, un peu plus jeune, placée à ses côtés, en fit autant. Une femme d'une quarantaine d'années suivit bientôt le regard étonné de la vieille, et un jeune homme quitta le livre, dont il faisait lecture à haute voix, pour examiner attentivement celui qui attirait ainsi l'intérêt de sa grand'mère.

Il y avait encore là un homme âgé, assis bien à l'aise dans une bergère, avec cet air de quiétude qui annonce un bien-être intérieur et une satisfaction exempte de tout souci. Au nom du marquis, l'expression de sa figure avait laissé échapper un signe de mépris et de haine ; puis ses regards s'attachèrent sur lui et ne le quittèrent plus.

Madame de Bléville se remit d'un élonnement qu'elle ne prenait pas la peine de cacher : il vient

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un temps où l'on ne se contraint plus que par la crainte d'affliger un ami... Elle fit asseoir près d'elle le marquis. Il n'avait pas, lui, remarqué le mouvement qu'avait excité son entrée; et le visage de cette femme, le nom de Bléville, rien ne rappelait un ancien souvenir à son esprit. Les femmes seules n'oublient rien ! M. de Lancry n'accorda pas même un coup d'œil au vieillard qui ne cessait de l'examiner.

On parla de l'acquisition projetée ; madame de Bléville, veuve depuis longtemps, était, par son mari, une des héritières de cet hôtel ; mais elle ne voulait rien décider seule, même pour ce qui la concernait. — Mon gendre et son fils vont venir dans peu d'instants ; attendez-les, dit-elle. Le marquis, impatient, pensa qu'il serait en effet plus court d'attendre que de remettre au lendemain , et il resta. Les deux jeunes personnes recommencèrent à dessiner; leur mère s'approcha ; le jeune homme reprit un lavis qu'il avait quitté pour sa lecture ; le notaire demanda la permission de s'absenter un moment, et madame de Bléville, avec cette gracieuse aisance que donne l'usage du monde joint à un caractère bienveillant, essaya d'entamer avec le marquis une de ces conversations vagues, agréables et gaies, où se retranchent les maîtresses de maison près des gens inconnus ou indifférents. On voyait cependant que la puissance de ce vieillard avait rappelé à cette femme, sa contemporaine, quelque chose de plus intime, et avait touché au

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fond flo son cœur une corde plus sensible : mai» l'habitude de renfermer sa pensée avait étouffé cette sensation pénible et passagère. D'ailleurs les traces profondes que le temps avait imprimées sur le front de cet homme, ces dévastations que des souffrances morales y avaient laissées, cet air d'ennui et d'impatience mal déguisé, lui ôlaient toulc idée de ressentiment : les femmes n'ont plus de colère devant le malheur; et elle disait d'un ton doux et presque affectueux : Noiis avons ici, monsieur le marquis, un avantage sur vous. Votre nom nous est connu ; nous savons même celui que vous portiez dans votre jeunesse, nous connaissons votre brillante position de fortune, et nous vous sommes, nous, entièrement inconnus ! Permettez donc que j'efface cette différence. Voici mes petits-enfants, les enfants de ma fille unique, madame de Clairval, que je vous présente aussi ; elle ne m'a jamais quittée et elle habite cette maison avec son mari, magistrat distingué : ces quatre enfants sont nés et ont été élevés près de moi. Aujourd'hui, nous nous occupons du mariage de ]'ainé;il est sorti avec son ^ère, et leur retour, qui ne peut tarder, va vous donner le moyen de conclure l'affaire qui vous amène. La haute réputation d'honneur et de talents de mon gendre lui a valu la confiance entière de tous les cohéritiers; sa décision fera loi, et je regrette moins le temps que vous perdez à l'attendre, puisqu'il pourra tout terminer : ce que vous semblez souhaiter beaucoup.

2 MÉDKRINE. 12

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Le marquis répondait à peine quelques monosyllabes ; non pas seulement par suite de ses habitudes peu communicatives, mais parce que ses regards, fixés sur l'autre vieillard depuis quelques instants, cherchaient à ressaisir un souvenir qui lui échappait.

M. de Clairval entra. Sa belle-mère allait lui expliquer le but de la visite du marquis de Lancry, lorsque son fils aîné arriva brusquement sans rien voir, sans prendre garde à ce qui se passait. Grand , blond , beau , mais pâle en ce moment , comme si la vie allait quitter pour toujours sa noble figure, il attira vers lui tous les regards. Les affaires d'intérêt disparurent; un silence général, et qui ressemblait à l'effroi, annonça l'impression produite par le changement imprévu et extraordinaire survenu sur le visage du jeune homme qu'on avait vu sortir le matin joyeux et triomphant, pour aller chercher la jeune et belle amie choisie par son cœur pour devenir sa compagne.

Le marquis s'étonna ; il regardait toutes ces personnes, attentives aux premières paroles qui allaient sortir de la bouche d'un fils chéri, d'un frère aimé. Toutes les figures s'étaient empreintes en même temps de douleur à la vue d'une autre douleur; toutes n'avaient plus qu'une pensée, qu'une âme, et personne n'osait parler!... Madame de Bléville, aussi touchée , mais plus courageuse , dit enfin : Oh! Gustave, qu'avez-vous ? Et le jeune homme, courant à sa grand'mère, lui prit les mains et essaya

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(Je parler... Mais il ne put prononcer un mol!... seulement, une larme brûlante tomba sur la main qu'il tenait... la vieille femme se souvint et s'écria : Elle vous a trahi !

Le père de Gustave , plus maître de lui , avait voulu d'abord , à l'aspect d'un étranger, retarder toute explication ; mais l'anxiété qui se peignait sur les visages, l'impossibilité de parler de choses indiflcrentes , ou d'affaires d'intérêt, dans un tel moment, se firent senlir; et, malgré la présence de cet inconnu, M. de Clairval s'expliqua.

«t Nous venons, dit-il, de chez M. et madame de Saint- Valeri; ils ont quitté l'aris cette nuit avec leur fille ; on ignore où ils sont allés... puis, en rentrant ici tout à l'heure , la corbeille et tous les présents envoyés par Gustave nous ont été remis, sans autre explication. C'est une rupture bien complète, i»

M. de Clairval parlait avec une froide et contrai nie tristesse que son cœur paternel avait peine à renfermer et à contenir dans les bornes que son âge et sa gravité naturelle ne lui permettaient pas de franchir. Il eût pu continuer, tant la surprise et le chagrin suspendaient toutes les paroles. Pour Gustave, assis le visage caché dans ses mains , il restait dans une immobilité absolue ; seulement toute sa personne indiquait l'abandon d'une amère et profonde douleur.

Mais de toutes les émotions qu'avait fait naître ce funeste événement, celle qui se lisait sur le visage de la pauvre vieille grand'mère était la plus

extraordinaire, quoique l'âge eût dû la mettre à l'abri de cette vivacité de chagrins, que la jeunesse et les passions peuvent seuls connaître dans toute leur étendue. Il semblait qu'une pensée, qui ne lui était pas étrangère, ajoutait à ses douleurs de mèré^ la reportait vers ses souffrances dès longtemps effacées, et allait remuer, dans les profondeurs de son âme, des sympathies particulières pour ce que souffrait son enfant.

M. de Lancry écoutait avec curiosité ; pour Tau- Ire vieillard, il affectait un air pensif et insoucieux, regardait presque avec indifférence les peines dont il était témoin. En portant ses yeux sur le marquis, un sentiment d'aversion et de mépris remplaçait l'expression douce et bonne, habituelle à sa figure; dans d'autres moments, on voyait ses lèvres s'ouvrir ; puis il s'arrêtait , en retenant des paroles que sa volonté gardait , et que son cœur était près de laisser échapper.

Le notaire rentra. Sa figure aussi était consternée; et, jetant un rapide coup d'œil sur la famille :

«c Ah ! je le vois, vous aussi vous savez tout ! >» s'écria-t-il.

On le fit expliquer, car on vit bien qu'il était instruit. Voici ce qu'on apprit.

M. de Saint- Valeri avait toujours été du nombre de ces riches malaisés, dont le train de maison, et les habitudes de tous les jours vont au delà de leurs revenus ; et , pour les augmenter, il avait mis une

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partie de sa fortune dans ces spéculations nombreuses avec lesquelles des intrigants habiles tentent la cupidité de ceux qui se trouvent dans cette situation.

Il avait appris, la veille au soir, que non-seulement celui qui possédait sa confiance en avait usé pour le ruiner, mais que sa signature ayant servi pour tromper des gens crédules et de bonne foi, l'honneur de son nom se trouvait gravement compromis, si à l'instant même une somme assez considérable n'apaisait une plainte qu'ils étaient prêts à porter en justice.

La dot de sa fille était la seule ressource qu'il eût : le reste de ses biens était déjà sous la main des créanciers.

Tout fut décide dans la nuit : la dot fut donnée d'abord ; puis on arrêta que les paroles seraient rendues à M. de Clairval ; que madame de Saint- Valeri, avec sa fille, irait dans le midi de la France, au milieu de sa famille, où l'on chercherait à distraire la jeune personne, et où l'on cacherait une existence désormais malheureuse.

Le notaire, après avoir raconté tout cela, remit à M. de Clairval une lettre de M. de Saint-Valeri, qui fut lue à haute voix, et où, sans s'expliquer positivement sur la nature de ses affaires, il annonçait que des événements funestes le forçaient à manquer aux engagements qu'il avait pris avec lui pour le mariage de leurs enfants.

La lettre lue, il y eut encore un moment de si- 2 12.

lence. Le vieil ami, qui avait écouté paisiblement jusque-là, paraissait visiblement agité ; ses yeux se portaient alternativement sur l'insensible marquis, et sur la figure expressive de Gustave, qui en cet instant était vraiment curieuse à voir.

Dès le commencement du récit, il avait relevé sa belle tête; ses larmes s'étaient arrêtées; sa profonde douleur s'était peu à peu effacée ; il avait respiré plus à l'aise, à mesure que la malheureuse situation de M. de Saint-Valeri avait été plus développée ; puis un sourire avait adouci l'expression cruelle de sa figure, et l'éclair d'une joie intime était venu briller dans ses grands yeux bleus, si tristes quelques minutes auparavant.

— Ah ! dit-il enfin, ce n'est que cela!

Le marquis sourit avec dédain, à cette exclamalion du jeune homme : l'autre vieillard tendit la main à Gustave. M. de Clairval posa lentement la lettre sur la table, s'assit gravement près de sa belle-mère, réfléchit un moment, regarda son fils, et dit :

— Mais ne pourrions-nous pas obtenir une place pour Gustave ? Il est en état de la bien remplir, il le ferait en conscience.

Gustave se jeta dans le bras de son père.

— Oh! comme je vais travailler! s'écria-t-il. Une larme encore mouilla ses yeux, mais elle

était de joie.

— Je donnerai tout de suite ce qui doit, à ma mort, revenir à Gustave de cet héritage que je fais

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aujourd'hui ; n'est-ce pas, ma fille? dit madame de Bléville.

— Mais, reprit madame de Clairval, s'adressant à son mari, ne pourrions-nous pas ajouter quelque chose à ce que nous donnions à notre fils? Nous vieillissons, mon ami ; les désirs et les besoins de fantaisie diminuent : nous serons assez riches quand nos enfants seront heureux.

— Vous, ma mère, vous n'avez pas assez ; cet héritage est nécessaire à votre aisance, et il faut pourtant que ces jeunes gens aient de quoi vivre.

Le marquis regardait, écoutait et ne comprenait plus : n'avait-il pas bien entendu? ou ces gens-là, qui étaient autour de lui, n'avaient-ils pas, eux, entendu, ni compris ce qui s'était dit tout à l'heure?

Car il n'était venu à l'esprit de personne que le mariage était rompu.

Madame de Bléville alors, avec une indéfinissable expression, se tourna vers le marquis de Lancry, fixa ses yeux sur les siens, et dit ces deux mots :

u Elle l'aimait ! »

Le marquis fit un mouvement, examina avec attention la vieille femme qui lui parlait, et une espèce de contraction agita ses lèvres serrées. Lui aussi venait de se souvenir.

— Monsieur, dit Gustave, à qui la joie succédant à la douleur donnait un grand besoin d'expansion, elle était riche, recherchée, demandée et elle m'avait choisi!,..

— Oh ! s'écrièrent presque en même temps les deux jeunes filles, je savais bien qu'elle ne pouvait pas cesser de l'aimer!...

— Etje l'ai soupçonnée! dit Gustave tout hjonteux.

— ïl ne faut pas qu'elle le sache jamais , reprit l'aînée des deux sœurs.

Gustave porta la main sur la lettre de madame de Saint-Valeri, restée sur la table.

Madame de Bléville sourit en disant : On y répondra, soyez tranquille.

— J'irai moi-même, reprit M. de Clairval. C'est un honnête homme, que des goûts de dépense et un peu de vanité ont perdu : la leçon d'aujourd'hui ne sera pas sans fruit, et nous tâcherons de le tirer d'affaire. Monsieur, ajouta-t-il en se tournant vers le marquis, une circonstance imprévue, et le violent chagrin de Gustave, vous ont initié aux petits secrets de notre intérieur; excusez-nous. Nous ne vivons point pour le monde, mais en famille, heureux des affections et des plaisirs que nous y trouvons. Chacun ici laisse aller ses paroles au gré de ses idées et de ses sentiments ; on ne craint pas de dévoiler ses chagrins ; au contraire ! car une même pensée nous est commune : le désir d'alléger à chacun de nous les peines de la vie, et d'ajouter à ses plaisirs.

— Peut-être trouvez-vous que le père de famille devrait s'occuper davantage de la fortune de son fils ; je crois faire plus, monsieur, en assurant son

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bonheur. Le temps a consacre l'amour de Gustave : le malheur vient de l'éprouver ; mais quand il n'eût pas eu pour mademoiselle de Saint- Valeri un sentiment aussi vif, je lui dirais encore : Sois riche un jour, si cela est possible , je le souhaite; tâche d'être heureux, c'est une prière que je te fais; mais sois, avant tout, homme d'honneur, c'est un ordre que ton père te donne! Ce n'est pas seulement un devoir, c'est un bonheur! J'étais sans fortune, monsieur, quand madame de liléville me donna sa iille. Je l'aimais, je voulais m'éloigner, n'osant prétendre à sa main.

Sophie, au moment où je faisais mes adieux, laissa échapper une larme : sa mère la vit, me retint, et je lui dus plus que la vie.

— Je vous connaissais, mon ami, cela explique tout; et vingt-cinq années de bonheur pour ma fUle unique et pour sa mère ont bien acquitté votre dette.

M. de Clairval serra la main de la vieille femme, que sa fille embrassait, et tous les visages exprimaient une joie d'autant plus vive qu'un nuage l'avait un moment obscurcie... Et le marquis regardait toujours, étonné, se prenant à passer de la pitié à l'envie, et comparant son froid isolement, sa vieillesse si acre, si tourmentée, et si défiante, avec cette vieillesse conlianlc, paisible et douce; et le passé lui revenait à l'esprit, confus, amer et vide.

11 voulut chasser ces idées en parlant de l'affaire

qui l'avait amené*, mais, au premier mot, l'autre vieillard, jusque-là immobile, attentif et silencieux, prit la parole.

— Non, monsieur, l'hôtel que vous voulez ^voir ne vous appartiendra jamais. Je l'achète; et savezvous pourquoi? Je l'achète, car moi aussi je suis riche. Cet héritage, dont une très-faible partie revient à madame de Bléville, c'est à moi qu'il appartient. Ma fortune, déjà considérable, dépasserait tellement mes besoins maintenant, si je ne m'étais pas choisi une famille depuis longtemps, que je crois en vérité que je renoncerais à cet héritage si j'étais seul ; les avantages qu'il ajouterait à mon bien-être ne vaudraient pas les soins qu'il me coûterait. Mais, avec cette fortune, rien ne sera changé dans le sort de Gustave ; ce qu'il devait recevoir de mademoiselle de Saint- Valeri, je le lui donne, et déjà le père n'a plus d'inquiétude. Je ne vous en ai laissé un moment, que pour me donner, dans ce siècle d'intérêts matériels, de sentiments si souvent bas et ignobles, le plaisir de voir mettre au jour les idées que je vous connaissais depuis longtemps. Vos filles, mon cher Clairval, et votre fils cadet, recevront de moi une dot égale à celle que je donne à Gustave, et ce n'est qu'une avance sur mes biens, que mon testament assure en entier à votre famille.

— Point de remercîments entre nous. Écoutezmoi.

Jeune, je formai des projets de bonheur ; ils fu-

ou CENT MILLE ÉCC9 DE RE!fTE. 147

rent détruits par la perfidie d'un homme qui se disait mon ami, et que j'avais traité comme un frère pendant des années. Je lui aurais pardonné mon malheur ; mais il fut encore plus coupable envers d'autres qu'envers moi. Deux fois mon ressentiment et ma douleur faillirent me rendre criminel ; deux fois, près d'être un meurtrier, je sentis la vertu revenir dans mon âme, à l'aspect d'une vertu qui s'immolait avec courage et dignité. Quand, après deux années de mariage, madame de Bléville, devenue veuve, revint à Paris pour la première fois depuis qu'elle portait ce nom, n'ayant pour consolation que sa fille, et une modeste indépendance pour toute fortune, je nourrissais encore ma haine, quoique j'eusse renoncé à ma vengeance; mais j'eus le bonheur d'unir ma vie désenchantée à une vie désenchantée comme la mienne : alors, ce qu'il y avait d'amer dans ma pensée s'effaça, ma haine sortit de mon cœur. J'appris d'une amie à plaindre les méchants et à ne point les haïr ; je retrouvai des sentiments nobles et doux, et je cessai d'être malheureux.

Ici, par vous tous, j'ai été compris, j'ai été plaint, j'ai été aimé ; ici j'ai vécu, et voici ma famille.

Je vous dois le bonheur, et vous ne me devez qu'un peu de fortune : je suis loin d'être quitte ; et maintenant cet hôtel que j'achète, nous y vivrons tous ensemble : il est si vaste ! Cette maison-ci, que vous aviez louée, que je vous avais cédée pour l'ha-

biter, afin d'avoir un prétexte pour y venir chaque jour, je la reprends... pour y faire élever un autel... expiatoire!...

Et comme tous les yeux interrogeaient le vieillard, il ajouta :

— Ah ! si certaines âmes insensibles et cruelles ne perdaient pas tout souvenir du mal qu'elles ont causé, il est ici quelqu'un qui ne fût pas venu dans ce salon, bien changé, il est vrai, mais qu'il ne peut méconnaître !... Au seuil de la première porte de cette maison, ses pas se seraient arrêtés, sa main se serait glacée , et son coeur eut senti une juste terreur; car voyez-vous... Ici le vieillard se leva, il ouvrit violemment une fenêtre, prit le marquis par la main, et, l'entraînant avec force, il le plaça devant le balcon.

— Oui, la voyez -vous, cette fenêtre!... Eh bien! la reconnaissez-vous? s'écria-t-il avec une voix puissante 5 puis il ajouta avec un douloureux gémissement : Regardez!... Mais regardez donc ! C'était là!...

— George ! cria le marquis.

— Hermann ! répondit celui-ci d'un ton imposant en se plaçant en face de lui !...

Ces deux noms avaient évoqué la jeunesse coupable de l'un , la jeunesse malheureuse de l'autre, et quarante années avaient disparu.

Ils restaient ainsi face à face et en silence, tant la multitude des souvenirs qui assiégeaient leurs esprits, y jetait de trouble et d'agitation. Après

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quelques instants, madame de BIcville se leva, s'approcha doucement de son vieil ami... et lui prit la main. Il répondit à sa pensée.

— Oui, oui... c'en est assez... lletirez^vous, M. de Lancry... Le séjour de cette maison ne vous convient pas... Pourquoi donc étes-vous venu nous y chercher ?

Le marquis essaya de balbutier quelques mots ironiques , sa figure grimaça un sourire , et i! se retira... Mais sa vieillesse, encore accessible à l'envie, à la haine et aux regrets, avait mesuré ce qu'il avait mis de distance entre son sort et le bonheur des autres. 11 n'était plus vulnérable que sur ce point-là : aussi ses affections, toutes concentrées sur lui-même, avaient-elles la force et l'emportement de la passion. En ce moment ses victimes étaient Tengées.

Quand il remonta dans sa voiture, un tremblement violent agitait ses membres roidis par l'âge. Il repoussa avec colère les soins que lui offrait son domestique, et il partit. Habituellement le cocher du marquis avait ordre de livrer à toute leur vivacité deux chevaux qui emportaient la voiture avec une prodigieuse rapidité. Deux fois il crut, au milieu du bruit qu'elle faisait dans sa course, entendre des cris étouffés. Il supposa qu'ils sortaient des maisons qui bordaient les rues qu'elle parcourait, et s'il n'eût pas craint de provoquer la fureur de son maître, il se fût arrêté pour s'informer ou porter secours. Mais arrêter sans ordre, avant 2 13

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d'être entré dans la cour de l'hôtel, eût été s'attirer un de ces emportements que le marquis laissait déborder de son âme ulcérée sur le plus frivole prétexte : il continua donc. Arrivé enfin devant le perron, il se retourna au cri du laquais, qui venait d'ouvrir la portière , et sauta du siège où il était placé. Alors il vit, en travers de la voiture, les membres contractés par les efforts inouïs qu'il avait faits, et meurtris par les secousses de la route, les mains étendues vers le cordon qui lui était échappé, le marquis deLancry, pâle, défiguré, et conservant encore une affreuse expression de colère, de haine et de souffrance, jusque dans son immobilité. On le retira de sa voiture... 11 était mort!...

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