‹ Médianoches (volume 2)Chapitre 2 sur 4 · L'ARCHEVÊCHÉ · texte numérisé non relu

L'ARCHEVÊCHÉ

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C^lrfljmcl)^ et le ^oUra.

Je me souviendrai toute ma vie. si longue qu'elle puisse être, de la fin du moisde mars 1 83â, lorsque le choléra éclata tout-à-coup dans Paris, après le plus joyeux carnaval qui ait jamais bondi et hurlé à la Courlille. Ne croyez-vous pas, comme moi . que le pillage de la bibliothèque archiépisco-

t IIEDIANOCHES.

pale déchaîna le fléau sur cette cité incorrigible, où l'émeute s'était déguisée en procession de masques et avait changé ses houras féroces en frénétiques éclats de rire?

La saison était, cette année-là, si précoce, en février, que le soleil semblait avoir fait aussi une révolution -.depuisjuillet 1830, le soleil était àl'ordre du jour. Cette chaleur douce et vivifiante, qui imprégnait l'athmosphère dégagée des froides vapeurs de l'hiver, avait donné un démenti aucalendrier, et l'été commençait avant que le printemps fût venu. Les petits oiseaux s'y trompaient bien ; sommes-nous plus sages et plus prévoyans que les petits oiseaux ? Les bourgeons des arbres rougissaient , les gazons verdoyaient , quelques fleurs s'épanouissaient , le rossignol préparait sa chansolif: et moi , comme par un sinistre pressentiment, j'écrivais la Danse Macabre.

Le caractère sombre et funèbre de ce livre avait influé sur le mien: je m'étais fait, pendant plusieurs mois, une société fantasiique de fossoyeurs, de ladres, de cadavres et de pestiférés : lejour. ces fantômes évoqués par mon imagination malade sortaient de mon encrier, ainsi que d'un tombeau,

MÉDIANOCHES. S

et la nuit ne les y fesait pas rentrer ; car ils me berçaient dans mon sommeil aux sons étranges du rëbec de Macabre: j'avais deviné Paganini! Mais lorsquej'eus achevé cette œuvre sans nom, conçue et créée dans un moment de vertige , je pensai avoir assisté au sabbat dans le vieux cimetière des Innocens; et tel qu'un apprenti sorcier qui, emporté malgré lui sur le balai magique, s'est trouvé mêlé àla ronde des sorcières, et frémitlong-temps après au souvenir de ce qu'il a vu et entendu sans frémir, j'étais sans cesse poursuivi par les effrayans tableaux que je venais de peindre dans le cadre de Paris au quinzième siècle ; je ne flairais qu'odeur de charniers, je ne voyais que squelettes, je ne rêvais que morts. Le choléra-morbus asiatique se reflétait pour moi dans la pestilence de ) 437 , et quoique la Russie ne nous eût pas encore envoyé officiellement cet implacable ennemi, qui pourrait bien être une transformation du Juif-errant, je sentais d'heure**en heure tressaillir tous mes nerfs au passage d'une crampe ou d'un frisson glacial : si j'eusse été dévot, j'aurais vingt fois par jour fait appeler le prêtre et demandé mon passeport pour le Paradis.

Mais avant d'entreprendre cet éternel voyage .

je partis pour la campagne . à quelques lieues de Paris. Le changement d'air et d'habitudes , le repos après le travail , les premières teintes de la nature prinlannière après les noires inspirations de la danse des morts , la promenade en plein midi après la captivité studieuse du cabinet, d'amusantes causeries de femmes après les silencieux entretiens avec les livres . c'en était assez pour rétablir une santé plus ruinée que la mienne , et pour ragaillardir un vieillard plus cassé que je ne le fus jamais. D'ailleurs, dans le château de***, où je m'étais mis en quarantaine . quoiqu'on y parlât de modes et de chiffons . d'opéra et des plaisirs de l'hiver, je trouvais de quoi fournira mon esprit une nourriture plus substantielle , si par hasard une trop longue abstinence de lecture devenait insupportable pour moi : la bibliotlièque était un de ces respectables dépôts de livres, accrus de générations en générations, depuis la découverte de l'imprimerie, par les sires châtelains , qui tenaient plus souvent la lesse d'un chien de chasse et la bride d'un cheval qu'un volume d'histoire ; mais qui , ne sachant pas lire . avaient à cœur de timbrer à leurs armes tous les beaux livres qu'on publiait de leur temps. Le château de ***, autrefois

crénelé, bastionné. casemate, fossoyé. remparé. avait . par les soins des propriétaires modernes , perdu son aspect de forteresse , sa garnison et ses munitions de guerre ; mais conservé vierge et entière sa bibliothèque. Dieu sait si je portais envie aux rats du manoir féodal!

Voilà ma gaîté revenue comme par enchantement, et j'en rendis grâce à cet exil, qui avait rompu brusquement le cours extravagant de mes idées, en les ramenant de vive force dans une réalité douce et bienfaisante : je n'entendais plus même les dernières mesures de cette Danse Macabre qui tourbillonnait naguères autour de moi , et tirait un écho douloureux de chaque fibre de mon corps : la nuit, je dormais tout d'une traite, parce que, le jour , je n'avais pas eu le temps de songer à mes fantaisies sépulcrales : le moyen de broyer du noir en présence de deux jolis visages roses et rians qui me tenaient lieu de papier jauni et de jaune parchemin! Le hibou regardait le soleil: je me désaccoutumais de toucher les vieux livres . sinon de les aimer.

Le château de *** appartenait alors à M. B... Ce château est encore le même, quoiqu'il ait changé de maitre; le pauvre M. B... est mort, et

lî MÉDIANOCHES.

sont morts aussi plusieurs des personnages de ce livre . ce qui me rend plus libre de les peindre sans déguisement). M. B... était à coup sûr celui dont Buffon voulait parler en disant : « Le style est tout l'homme. « Il m'avait écrit . pour m 'inviter à venir m'installer dans son château , une lettre que je transcris d'après l'autographe, classé dans ma collection entre Bonaparte et Boufflers . par ordre alphabétique :

« Monsieur, depuis que vous m'avez indiqué votre merveilleux remède contre la goutte, la mienne a tellement diminué , que je ne souffre presque plus : c'était là une funeste goutte : mais la m.agnésie anglaise est aussi bien puissante. Je trouverai là -dedans une anagramme pour éterniser ma reconnaissance : remerciez de ma part \ otre ami. M. Guilbert de Pixéricourt, pour la recette qu'il vous a communiquée ; et demandez-lui s'il ne double pas la dose quand l'accès tire sur sa fin. Hélas! je ne suis pas au bout de mes douleurs : j ai failli gagner une fluxion de poitrine pour m 'être promené au serein dans mon parc , et je m'estime heureux de n'avoir eu qu'un mal de dents épouvantable. N'avez-vous pas quelque panacée dans

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VOS bouquins ? Le mal de dents , du moins , n'est pas dangereux comme la goutte , et je le prends en patience. Je ne vous parle pas de l'inquiélnide que m'a donnée mon enfant , qui vient d'avoir la rougeole : on dit que cette maladie est mortelle chez les personnes d'un certain âge : ma femme a gardé nuit et jour ce petit ange ; moi je me suis tenu prudemment à l'écart : M. Laroche se trouvait ici , par bonheur : il nous a été d'une grande utilité , et même il a passé plusieurs nuits ; le cher maladeest maintenant hors de danger, etjecompte bien me hasarder demain à le voir à distance. Et vous , mon cher Bibliophile . ne nous donnerezvous pas quelques semaines? Vous savez que nous ne manquons pas de livres? Ne tardez donc point; car je partirai dans quelques mois pour l'Italie, puisque le choléra-morbus continue à s'avancer vers nous ; si cette peste régnait en France, je suis sûr que je n'y échapperais pas!... Mais les médecins prétendent qu'il est encore loin et peut s'arrêter en route. Cherchez donc dans vos anciens auteurs un bon préservatif, que vousme confierez. On raconte des choses effroyables de ce choléra-morbus; c'est à en mourir de peur. Ma femme et Laroche se joignent à moi pour vous engager à ne pas ou-

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blier le château de ***. Venez donc, nous soignerons bien cette précieuse santé. »

En effet, j'avais accepté l'invitation de M. B... par entrainement philantropique. et j'étais arrivé au milieu d'une rage de dents de mon hôte, que je guéris avec une décoction de racine de muguet blanc bouillie dans du vinaigre. M. B... eût encore recours à ma pharmacopée, que j'empruntais tantôt à Guillaume Bouchet, dans ses Sérées, tantôt au Trésor des Pauvres . tantôt à d'autres godiiques praticiens trop estimés autrefois et trop dédaignés aujourd'hui. M. B... était un bon et copieux égoïste, esclave de son corps, attentif observateur de sa digestion, scrupuleux gardien de l'hygiène, zélé conservateur de sa santé , inquiet et crédule dégustateur de la médecine , d'ailleurs sans cœur et sans âme, sans tête et sans esprit, sans goûts et sans passions, au demeurant le meilleur homme que j'ai connu et le plus indifférentà la politique, à la philosophie, à la science, à l'amitié , enfin à tout ce qui ne touchait pas la matière animale de son maigre et chétif individu.

M. B... avait passé sa vie entière à surveiller minutieusement les rouages et le jeu de sa ma-

chine physique, il en avait étudié les qualités et les défauts, il en savait au juste la force et la portée, comme d'une mécanique à fabriquer des bas; cette physiologie purement personnelle ne l'avait pourtant pas gardé d'une foule de maux moins graves qu'importuns, dont la plupart résultaient de l'excès des précautions, lorsque son imagination n'en faisait pas seule les frais ; s'il n'était malade, il croyait l'être, et plus malheureux que l'^rgan de Molière, il ne se fiait pas à un médecin seul : il eût essayé toutes les ordonnances de la faculté, toutes les drogues de la pharmacie, tous les remèdes secrets des commères , pour se guérir d'une brûlure au petit doigt. L'âge avait poussé à l'extrême ces travers, qui étaient devenus manies et qui, de ridicules, se faisaient odieux.

M. B..., âgé de plus de soixante ans. avait pris

femme jeune et belle, non qu'il aimât Cécile V

sacrifiée par ses parens à ce vampire : mais parce qu'il s'était persuadé qu'une nature faible, épuisée et rabougrie pouvait, dans la cohabitation nuptiale, attirer à soi la sève d'une nature neuve et florissante. Quelque malencontreux érudit luiavaitsans doute rapporté, qu'en guise d'eau de Jouvence. Hariadan-Barberousse réchauffait sa vieillesse

avec des esclaves circassiennes, couchées autour de lui. Cependant, depuis son mariage et depuis l'enfant miraculeux qui en fut , pour ainsi dire , la pièce justificative, M.B... ne paraissait pas avoir gagné en force ni en verdeur : il était au contraire plus languissant et plus sujet à mille indispositions qui redoublaient sa prudence et son anxiété; il tremblait de mourir, et eût vécu heureux ses derniers jours , s'il avait su se convaincre que la mort n'était qu'un mot. Au reste il n'avait pas,encore réussi à trouver l'anagramme de ce mot-là. M. B... ne jouait pas aux cartes , ni au billard , ni aux échecs , ni au trictrac , ni à quoi que ce soit ; il cherchait des anagrammes, par forme de passetemps . et comme unique faculté de son intelligence.

Madame B... ne s'occupait aucunement d'anagrammes; mais, unie contre son gré à un vieillard qui aurait pu être son aïeul , elle accepta pourtant avec résignation ce nouvel état , si différent de celui que rêve à dix-huit ans une demoiselle, romanesque comme elles le sont toutes, entourée d'hommages empressés et habituée à lire dans les yeux des hommes cette admiration , cette impatience de plaire , et ce bonheur d'avoir

plu, tout ce qui encourage et développe la coquetterie des femmes; elle avait éîé élevée avec la recherche et l'élégance du grand monde, au milieu duquel s'était perfectionnée son éducation brillante, quiluieùlrendueinsupportableune viebourgeoise et laborieuse : or. la fortune de sa famille s'étant évanouie aussi rapidement qu'elle avait apparu sur l'horizon du commerce bordelais, Cécile V... renconli'a une compensation aux désavantages d'une alliance si mal assortie, dans les quatre-vingt mille livres de rentes qui lui servirent d'oreiller la première nuit de ses noces. Sans doute M. B... n'avail rien du mérite d'un jeune mari ; il était plus vieux que son âge . plus nul que ses anagrammes; mais il n'était ni jaloux, ni avare; ces deux vices qui liérissent d'épines le ménage et qui excusent . comme on sait, tous les faux pas des infortunées épouses.

En conséquence . madame B... se plaignait moins que ne l'avait plainte d'abord le monde, dont les jugemens ne pénètrent jamais au-delà des apparences; madame B... se fût prise peut-être à regretter ses beaux jours de jeune fille, si elle avait été réduile à la contemplation de son miroir. comme taiit do femmes occupées exclusivement de

IS MÉDIANOCHES.

leur beauté , parce qu'elles ne savent être ni aimables , ni spirituelles à propos ; parce que ce magnifique écrin, dont elles sont si fières, ne ren- . ferme que des diamans bruts ou des pierres communes. Madame B... était mère et elle bénissait le ciel de lui avoir envoyé un fils . quelque fût le saint qui eût là-haut secondé le père ici-bas ; en outre, madame B... avait de la lecture, de la finesse d'observation . de la facilité à s'exprimer avec grâce, et trouvait du plaisir à goûter l'esprit chez les autres : elle préférait le cercle borné et uniforme de son château, à l'éblouissant tourbillon de la société parisienne qui la ree^rettait sans être payée de retour.

M. Jules Laroche était le commensal ordinaire du château de ***. Jules Laroche pouvait passer pour ce qu'on nomme un Sigisbé en Italie : mais il se fût déclaré plus modestement ami du mari , si quelqu'un eût voulu savoir à quel titre il avait pris racine entre les deux époux, et par quel canal il s'était introduit dans l'intimité de M. B..., sans faire de la médecine, ni des anagrammes. Ce jeune homme compatissait aux souffrances de M. B,... lui tâtait le poulx . s'informait religieusement de la situation sanitaire de ce maniaque .

MEDIANOCHES. ly

chaque fois quil l'abordait, à quelque heure du jour que ce fût , écoutait avec dévouement les plus mystérieux détails de pathologie et de thérapeutique, croyait tout, les yeux fermés sur ce chapitre, et s'immolait à la nécessité devant une table d'impériale, quand le docteur Ferry venait , avec sa trousse et son Rabelais , passer vingt-quatre heures au château.

Mais c'était auprès de madame B... que Jules Laroche dépensait le plus de temps : le jour , il l'accompagnait à la promenade, à pied ou à cheval, ou en voiture; il portait, selon la saison, le châle . l'ombrelle , la ligne , le fusil , la corbeille à ouvrage , le chevalet et la boîte à couleurs ; car de même que madame B... , il peignait , il brodait , il péchait, il chassait: il était son guide et son émule ; le soir , il ne la quittait pas davantage , il berçait l'enfant , il causait bas avec la mère ; il lui lisait les journaux et les romans nouveaux ; mais on doit ajouter à leur éloge que ni l'un ni l'autre ne prêtait beaucoup d'attention à cette lecture , que M. B... interrompait pour s'écrier : Aie! c'était une douleur de goutte , une crampe , un lorticoli; ou bien : Bravo! je le tiens ! c'était une anagranuyie.

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Le château de *** avait encore deux habitans . outre le docteur, lequel ne venait pas aussi souvent que l'eût souhaité M. B..., son malade imaginaire, qui le saignait de formules , le sinapisait de questions , le clystéfisait de doléances , et le purgeait de bonne humeur.

Madame de G..., veuve d'un grand-chambellan de Charles X, n'avait pour tout bien que son nom , noble capital dont la révolution de juillet ne soldait plus la rente ; comme elle était complaisante , spirituelle, et fort entendue aux choses du ménage, madame B.... son amie de pension, la gardait auprès de soi , et ce fut par une convention tacite entre elles, que madame de G.... établie dans le château à titre de compagne , sans que son amour propre fût blessé de cette dépendance que madame de B... ne lui faisait jamais sentir, s'empara petit à petit des attributions journalières de la maîtresse de maison . et finit par devenir une espèce d'intendant officieux à qui Cécile remettait ses pleins pouvoirs , en se réjouissant d'être délivrée des soins vulgaires et insipides d'un intérieur domestique. Madame de G.... moins jeune que sa bonne sœm\ ainsi qu'elle appelait madame B.... était aussi moins belle : mais elle avait acquis dans

l'ancienne cour ce naturel étudié, ce gracieux laisser-aller de manières , cette politesse parfaite jusque dans l'épigramme , ou plutôt , cette impertinence de bon ton , cette assurance infaillible résumée par la boutade de certaine duchesse: «Si je soutenais qu'il est nuit en plein midi , je forcerais les hommes à le croire et les femmes à le dire ; quant à mon mari , je lui ai prouvé cent fois que^ deux et lui ne font qu'un. »

La puissance que madame de G... exerçait pai' ses paroles, autant que par son regard, avait agi sur le comle Plache. colonel de l'empire, vieux soldat à moustaches grises . qui était resté célibataire comme s'il n'attendait qu'un roulement de tambour pour recommencer la campagne de Russie à la tête de son régiment : le comle Plache s'était épris des beaux yeux de la restauration dans la personne de madame de G... . et quoiqu'il hésitât encore à demander la succession plus ou moins directe d'un grand- chambellan de Charles X, il avait renoué connaissance avec son vieil ami . M. B.... pour avoir le droit de coucher sous le même toit que la jolie veuve carliste ; à la vérité . ils ne parlaient pas politique ensemble.

Le comle PlaclïJ .*]>ar un reste de ce silence

militaire que Napoléon imposait d'un coup d'oeil à ses officiers . prononçait rarement une phrase entière; en revanche il demeurait fixe et immobile, comme à la parade, devant madame de G.... qui l'agaçait en vain et réussissait difficilement à lui délier la langue. Cependant le séjour du comte au château se prolongeait souvent au-delà des bornes de la discrétion, et lui, n'y prenait pas garde, parce qu'il se trouvait là mieux que chez lui : on eût dit qu'il vivait aux dépens de l'ennemi en vertu d'un billet de logement : il régnait en despote sur la cave . mangeait comme quatre . fumait comme un contrebandier . ne jurait jamais . et n'était guère plus gênant qu'une demoiselle à marier : pour payer la splendide hospitalité qu'il recevait ainsi pendant des mois . il offrait de magnifiques présens à madame de G... et subissait les anagrammes de M. B... avec autant d'intrépidité qu'il eût essuyé le feu d'une batterie autrichienne.

Enfin le docteur Ferry n'était pas établi au château , mais y faisait de si fréquentes apparitions, que tous les jours on mettait son couvert, pour que son spectre invisible présidât au repas et comptât les morceaux sur l'assiette de iNÏ. B...

Le docteur Ferry, grand, sec et pâle, habillé de

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noir sans prétendre porter le deuil de ses malades, ressemblait au Protée de la fable , qui ne rendait ses oracles que contraint et subjugué par la violence à laquelle il ne pouvait plus échapper ; distrait et préoccupé de ses études, il aurait marché sur un mourant sans le voir, ni l'entendre : il entrait chez un homme atteint de pleurésie ou frappé d'apoplexie , ne le regardait pas même , et s'en allait presque aussitôt sans avoir ouvert la bouche , ou bien demandait de la meilleure foi du monde au pauvre agonisant s'il n'irait pas le lendemain à un repas de corps de la garde nationale . ou le jour même à une séance de l'Académie.

I.e docteur, que son savoir faisait rechercher, était pourtant exposé sans cesse à des quiproquos d'apothicaires, tant son caractère rêveur avait d'étranges aberrations, tant sa mémoire , si vaste pour contenir le dépôt de ses connaissances . se refusait à enregistrer les maladies de ses cliens: on l'avait mandé pour traiter une fièvre catharrale. deux jours après il raisonnait dans l'hypothèse d'un anévrisme , sans tirer les rideaux du malade. Ce n'était qu'à force de le secouer par le bras, de lui crier dans l'oreille, de lui barrer le passage, qu'on lui arrachait une réponse claire et préci*<»

sur une question médicale : ensuite il retombait dans ses distractions et dans ses lectures continuelles. Le docteur, au château, ne quittait son livre que pour jouer à l'impériale avec Jules Laroche, ou pour débattre avec moi quelque difficulté philosophique , historique ou philologique de notre auteur favori , François Piabelais.

Tels étaient les personnes qui figuraient en février 1832 gjans le salon du château de ***; j'ai crayonné de souvenir leurs portraits, que je voudrais terminer d'après nature, avec des nuances plus délicates et des couleurs plus vraies : mais ainsi es', fait le monde , que trois années . je le répète en gémissant . ont suffi pour briser , désunir et détruire ces six existences : la mort en a pris une large part, et le reste, divisé par les lieux et les événemens . s'agite encore çà et là . comme les tronçons d'un serpent essayent en vain de se rapprocher et n'y parviendraient pas lors même qu'on les placerait l'un contre l'autre: chaque partie a sa blessure saignante et s'envenimerait davantage au contact d'une autre plaie vive que le temps ne cicatrise pas.

Le matin du JMardi-Gras. je me rendis à Paris pour mettre sous presse le roman de la Danse

Macabre, que j'envisageais alors sans terreur.

Je devais revenir le soir même au château de***, et Jules Laroche . que madame B... envoyait chez sa marchande de modes ^t sa couturière . me demanda la permission de m'accompagner : j'acceptai avec joie cette proposition, et Jules Laroche . qui me conduisit dans la voiture de M. B.... abrégea la ruute par le récit de plusieurs anecdotes contemporaines qu'il racontait avec chaleur et avec esprit.

Je m'aperçus qu'il possédait . outre le talent de conteur . une foule de riches matériaux qu'il avait recueillis dans la chronique scandaleuse de son temps : il avait sans doute été lui-même le héros de certaines aventures, quoiqu'il fut trop modeste et trop discret pour s'en rapporter l'honneur; je l'écoutai aussi attentivement que s'il eût parlé livres . éditions et histoire de France : ce n'était que de l'histoire des mœurs: ensuite je lui témoignai tout le plaisir qu'il m'avait causé, et je lui conseillai d'écrire et de publier ce qu'il narrait si agréablement.

« — Dieu m'en préserve, dit-il en riant, la plume, dont aujourd'hui on fait si méchant usage, est un

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poignard que les ordonnances de police devraient défendre aux maladroits . bien que la littérature mise au pilori, écartelée, rouée et massacrée par ces bourreaux ne donne plus guère signe de vie.

— Vraiment ? repris-je avec un sourire incrédule; prenez un pseudonyme de femme (ces mascarades-là trouvent encore des dupes, malgré laMe. tTomanie de Piron); et je vous garantis un succès d'homme , si vous jetez dans un bon style paradoxes creux et sonores, mysticisme vague et ténébreux : on adore à genoux ce qu'on ne comprend pas : puis, enfourchez une Revue, comme la Pucelle chevauchant son âne ou Grisbourdon. et vous irez aussi loin que votre monture!...

— Ne raillez pas : si jamais la rage d'imprimer me gagne, je veux me cacher de honte derrière un éventail, quitte après à demander pardon aux dames d'avoir de la barbe et des éperons. Ce grossier déguisement trompera toujours les hommes qui poursuivent encore l'ombre de mademoiselle Malcrais de la Vigne, quoique Desforges- IVIaillard ait repris son nom et sa médiocrité : les hommes ont rarement le tact assez tin pour apprécier ce qu'il y a de tendre, de suave, d'harmonieux dans le génie littéraire des femmes. Bona-

parte avait raison de s'étonner que madame de Staël ne fut pas tombée à la conscription, et une des contemporaines de cette illustre penseuse, disait que ses livres portaient culottes.

— Priez madame B... devons prêter son nom sur la couverture beurre -frais d'un roman, et vous lui rendrez en échange une réputation qui vaudra toutes les gloires de la tapisserie, tous les triomphes de la broderie : ce n'est pas trop payer son hospitalité si gracieuse et si attachante, que de lui conférer un brevet de dixième muse, signé par l'amitié et légalisé par la reconnaissance r"

— Entre nous, mon cher Bibliophile, j'ai une profonde admiration pour un véritable talent en jupe; ce qu'un Aristarque sec et glacé nomme mollesse, fadeur, négligence, faux-brillant, dans un ouvrage de femme, m'a toujours semblé esprit lumineux , aimable facilité . grâce séduisante et délicieux abandon; nous sommes trop fiers d'une supériorité que les femmes ne daignent pas nous disputer, et madame B.... ma parole d'honneur...

— Elle écrit, n'est-ce pas? j« l'aurais parié! cela se devine sans peine. Vos longs entretiens à la promenade roulent sans doute sur des points de grammaire? Madame Deshoulières excellait dans

58 MÉUJAWOCHES.

ces carrousels de sinlaxe, dans ces joules de participes, dans ces combats à outrance deFuretiére. de Vaugelas et de Richelet contre le Dictionnaire de l'Académie. '&T2Cwo\ Il faudra bien que vous nous preniez pour juges du camp; et dès ce soir, je veux être dans la confidence. Est-ce un roman ' des vers peut -être ? non ? un drame !

— N 'abusez pas de mon indiscrétion . je vous con jure; madame B... écrit comme un ange, il est vrai : mais elle écrit pour moi seul, entendez -vous, etœ serait me désobliger plus que vous ne pensez d'interpeller à ce sujet madame B.,., qui ne prétend pas. en s' essayant quelquefois dans le genre de madame de Sévigné. inspirer de la jalousie aux anagrammes de son mari.

Nous traversions alors la Cité.

La voiture se trouva tout à coup environnée d'une foule épaisse et ne pût ni avancer, ni reculer dans la rue de la Lanterne où elle s'était en gagée ; nous mîmes la tête à la portière pour savoir la cause de ce rassemblement, parmi lequel on n'apercevait ni l'écharpe d'un maire ni le chapeau d'un sergent de ville.

Celaient bien les mêmes figuies hideuses, les

mêmes sales haillons et les mêmes voix ignobles que l'émeute traîne à sa suite dans les carrefours de la bonne ville. On voyait que l'étang populaire avait été remué par quelque orage. et que la bourbe était montée à la surface : mais cependant cette multitude aux bras nus n'inspirait pas la terreur qu'elle répand d'ordinaire sur son passage : le carnaval avait changé en farouche gaîté l'expression , de ces physionomies atroces qui souriaient, et le bruit du tambour battant au loin dans les douze arrondissemens, n'ajoutait aucun caractère sinistre à cette agglomération d'hommes et de femmes enguenillés, dans le quartier le plus populeux de Paris. La joie était peinte si naïvement sur les visages, dans les gestes et les clameurs de ces genslà. qu'ils paraissaient attendre le passage du bœufgras et se précipiter au devant du cortège mythologique des garçons-bouchers. Aussi fus-je vite rassuré en dépit du nom révolutionnaire de la rue de la Lanterne.

— Place ! place !

Ce sont les Turcs et les Sauvages de l'abattoir. Jes Vénus et les Minerves de l 'arrière-boutique ?

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non. Au lieu du pavillon chinois, des cimballes el de la grosse caisse qui accompagnent siolympiquement la marche pesante du bœuf allégorique, on entend les chants des prêtres, les ronflemens du serpent ecclésiastique et le cliquetis des encensoirs : c'est une procession qui descend de Notre- Dame.

Jamais l'ancienne fête des Fous, jamais celle des Anes, jamais celle des Couards n'ont déployé une pompe plus burlesque i une centaine de gamins du type le plus parisien défilent, gravement affublés de chappes. de chasubles, de surplis, d'ornemens d'autel : on aperçoit, sous ces étoffes de soie et de fîl d'or en lambeaux, leurs pieds nuds et fangeux, leurs pantalons rapiécés, leurs chemises transparentes ( du moins quant à ceux qui ont encore le préjugé de la chemise) : leurs traits malins, leurs yeux narquois, leurs grimaces de chatemites eussent donné à rire aux saints euxmêmes: les uns étaient armés de gros Missels qu'ils lisaient à rebours, les autres d'encensoirs et de cierges: ceux-ci portaient des bannières d'église, ceux-là aspergaient les passans avec une eau bénite de leur façon: enfin au milieu d'eux, un pâle voyou de la grande espèce, velu et caparaçonné

MÉDiANOCHES. SI

archiépiscopalement. mitre et crosse, marchait, les bras croisés sur la poitrine, et s'arrêtait devant tous lesmaitihandsde vin pour boire un plein verre, que payaient les âmes charitables; derrière lui. deux petits enfans de chœur le fustigeaient à coups de battes. On chanlait à tue-tète ce couplet menaçant, improvisé sans doute par le poète de la bande, sur l'air à^X Alléluia .

C'est l'archevêque de Paris, Qu'est un jésuit' comm' Charle? dii S'il rail le méchant, çà ira 1 Alléluia 1

A ce couplet, accueilli par un éclat de rire universel, succédaient les sons des trompes et des serpens. la mascarade de l'aspersion et de l'encensoir, les houras et les battemens de main. \1 archevêque, déjà chancelant sous le poids des rasades que lui imposait sa nouvelle dignité, renouvelait ses stations bachiques et donnait sa bénédiction à l'assistance.

On avait parlé de dételer les'chevaux de notre voiture pour les faire ser\ir à l'ovation de cet étrange prélat, qui bientôt ne pourrait plus porter

52 MÉDIA.NOCHES.

sa mître ni sa tête pleine dès fiimées du vin à quinze: je jugeai prudent de descendre et de continuer la route à pied , en compagnie dt Jules Laroche, pendant que la voiture se déroberait par une rue détournée aux projets hostiles de l'envieuse populace.

Lorsque nous fûmes mêlés à cette cohue tumultueuse qui nous entraînait vers la place du Parvis, nous ne tardâmes pas à savoir ce qui s'était passé la veille à Saint-Germain-l'Auxerrois et ce qui se passait dans le moment même à 1 Archevêché.

— Mais il y a une bibliothèque à l'Archevêché 1 m'écriai-je avec un pressentiment qui fit courir un froid glacial dans mes veines; une bibliotlièque de vingt mille volumes, vraiment, la plupart théologiques, il est vrai; mais quelques-uns rares et bien conservés : toutes les grandes collections des G^nciles. des Pères de l'Église, des vieux sermonnaires, Maillard, Menol,BarIette, livres curieux, très curieux, excessivement curieux!... Dites- moi. demandai -je à l'orateur qui racontait tout haut l'abominazion de la désolation prédite par le prophète Daniel, qu'a-t-on fait de la bibliothèque? on l'a respectée, on la respectera, j'espère?...

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— Bien sûr. répliqua le mauvais plaisant : monsieur n'a qu'à se transporter dessus le pont de l'Hôtel-Dieu. et il verra passer cette fameuse bibliothèque de jésuite, sans payer encore!

— Eii quoi ! m'écriai-je : on la déménage ? où la porte-ton ? A l'Hôtel-de- Ville, peut-être ? L'ancienne bibliothèque des Avocats , qui était à l 'Archevêché avant la révolution, a eu la même destinée...

— Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, dit un vieillard qui avait le crime empreint sur la face: en 91 . on brûlait les livres aristocrates, aujourd'hui on les noie , et va comme je te pousse !

— Quelle horreur! interrompis-je après un silence de stupéfaction, qui suspendit un instant les mouvemens de mon cœur pour les rendre ensuite plus précipités : on jette à l'eau des livres ! on massacre une bibliothèque! mieux vaudrait la Terreur avec la guillotine! Est-il rien de plus sacré, de plus inviolable qu'un Hvre ! bourreaux! welches! assassins! Courons, mon ami. sauvons-là ! il en est temps encore !

Je courus : la rage et la douleur me donnaient des forces : je perçai avec mes coudes aigus l'amas

r,/j MÉDIANOCHES.

(le la l'oule compacle : je n'entendais pas la voix de Jules Laroche qui me suppliait d'arrêter : je n'entendais pas les huées . les rires et les menaces des témoins de cette scène où le burlesque se mêlait au pathétique: j'avais perdu mon chapeau . déchiré mon habit . abandonné ma canne : je me faisais jour des pieds et des mains dans la presse : ( )n me montrait au doigt : tous les regards se tournaient de mon côté, et les insinuations perfides de certains tueurs de livres me poursuivaient de loin comme un jésuite, un agent de Polignac. un ministre de Charles X : quelques-uns même allèrent jusqu'à dire que j'étais l'archevêque en personne!... Si je m'étais trouvé plus près de la rivière, je fusse allé sans doute rejoindre la bibliothèque . dont le sort m'arrachait des larmes améres: mais par bonheiu* je tombai au milieu d'une compagnie de la garde nationale, qui me prit sous sa protection en faveur de mon âge et me fit un rempart de ses baïonnettes innocentes.

Je n'étais pas au bout de mes tribulations, puisque je me trouvais dans la rue du Cloître -Notre- Dame, entre les rangs de la milice citoyenne qui m'empêchait d'approcher de l'Archevêché, lequel nous montrait ses cheminées démolies et ses toîtu-

res déchiquetées avec un essaim de travailleurs fort occupés à détruire sous les yeux de la police ébahie: mais je ne voyais pas ce spectacle carnavalesque, ma pensée était toute aux livres qui criaient au secours. Jules Laroche n'avait pu me suivre dans les ricochets de ma route désespérée, il avait seulement ramassé ma canne et mon chapeau sans la perruque. Ah ! que j'eusse voulu en cie moment ceindre le briquet patriotique, endosser la giberne et arborer le bonnet d'ours afin de sauver, sinon l'Archevêché, du moins la bibliothèque !

— Capitaine, dis-je avec transport en m'adressant au premières épaulettes que je rencontrai, donnez-moi dix hommes et je réponds de la garder jusqu'à la mort.

— Messieurs, reprit en riant le capitaine , voici quelqu'un qui se fait fort de défendre la croix.

Je ne m'aperçus pas que l'autorité avait fraternisé avec l'opinion publique, en ordonnant l'enlèvement immédiat de toutes les croix que les missionnaires de la restauration avaient plantées orgueilleusement au faîte des édifices religieux, en

3G MEDIA NOCHKS.

attendant qu'on fit un calvaire de chacune de nos places.

En ce moment, par ordre municipal, on déracinait sur le comble de Notre-Dame l'énorme croix fleurdelysée. dont la ruine prochaine intéressait aussi vivement qu'un spectacle gratis la curiosité des milliers d'amateurs entassés le long des quais, dans les rues adjacentes, aux fenêtres et sur les toîts des maisons. Je ne levai pas même la tête pour regarder les progrès de l'ébranlement imprimé à cette lourde masse, que deux hommes balançaient au-dessus de l'abîme.

— Ah ! monsieur, êtes- vous sans pitié! reprisje en joignant les mains comme si j'eusse demandé la grâce de mon fils. Des scélérats, capables de tout , vont anéantir une précieuse bibliothèque . si vous ne vous opposez pas à cet acte de barbarie et de vandalisme : non , vous n'êtes pas Fran(^ais, si vous laissez ainsi dévaster les trésors de l'érudition! En 93. messieurs, quand on frappait des statues, quand on fusillait des tableaux , quand on mettait hors la loi des monumens d'art, les livres étaient toujours respectés, ils n'avaient à craindre aucune proscription , ils

passaient sans danger par les mains les plus ignorantes et les plus cruelles: à peine, dans ces tourmentes civiles où disparurent le trône et l'autel, quelques volumes trop dorés et trop richement vêtus ont -ils perdus les armoiries qui compromettaient leur reliure ! Et vous , messieurs , qui n'êtes point coiffés du bonnet rouge et qui ne chantez point la Carmagnole , aurez-vous à vous reprocher toute votre vie la destruction d'une bibliothèque? c'est participer au crime que de ne point l'empêcher : nous sommes déshonorés . mes amis, si l'histoire raconte à la postérité, qui répugnera sans doute à le croire, que dans Paris . la ville la plus civilisée du monde , en l'an de grâce I83â. sous les yeux de la garde nationale et en présence de toute la population, une bibliothèque entière a été la proie des barbares! souvenez-vous que la bibliothèque d'Alexandrie a été brûlée pour chauffer les bains publics après la conquête d'Omar, et que ce grand assassinat intellectuel a imprimé au nom des Sarrasins une tache plus ineffaçable que Tesclavage de la Terre- Sainte et les persécutions des chrétiens ? A quoi servent vos armes pacifiques et conservatrices, soldats, si l'émeute, vaincue par le gouvernement.

3S MÉDIANOCHES.

triomphe sans résislance de tant de victimes de tous âges et de tous formats, immole et foule au pieds rin-3i5 comme l'in-folio, et ne laisse pas volume sur volume dans les rayons d'une bibliothèque nationale ? Ce sont les biens du peuple qu'on pille et cm'on disperse, c'est la science de nos pères et l'instruction de nos enfans !

Pendant que je me livrais à mon enthousiasme en style de proclamation, j'entrevis comme un simulacre de la république , à l'humanité de la- (juelle j'avais fait un appel en faveur des livres : c'était mon chapeau mutilé au bout de ma canne, tel que le bonnet phrygien à la pointe d'une pique; c'était Jules Laroche qui avait pénétré jusqu'à moi pour me rendre ce que le buisson populaire avait emporté de ma toison : la perruque seule était absente: je remerciai mou fidèle Achatc et j'attendis l'effet de mon oraison, en me couvrant comme un Girondin qui écoute sa sentence de mort.

Mon plaidoyer pour la bibliothèque avait trouvé quelques àmcs compatissantes et quel- ({ues esprits cultivés: mais la consigne sévère, qui cernait l'Archevêché, ne permettant à personne

MKDIANOCilES. 39

d'en approcher, on ignorait encore dans le Cloître les scènes désolantes qui se succédaient derrière les murs d'enceinte, et l'on démentit hautement la nouvelle que je répandais en frémissant d'indignation; le capitaine m'assura que la bibliothèque ne courait aucun danger, et que les démolisseurs, qu'on commençait à faire sortir l'un après l'autre, «'avaient pas touché aux livres.

Je fus soulagé d'un poids qui m'accablait comme si les trente-cinq volumes de V Encyclopédie de Diderot écrasassent ma poitrine , et je respirai : mais l'émotion avait été si violente et si imprévue, que mes jambes se dérobaient sous moi: je m'assis sur un tambour, en remerciant le ciel et la garde nationale : je méditais déjà une inscription panthéonienne : A ses sauveurs, la Bibliothèque de l'Archevêché 'reconnaissante\ Le calme de mes réflexions bibliotechniques fut interrompu par un fracas épouvantable ; je crus qu'on tirait le canon contre les ennemis de la bibliothèque : la croix de fer doré . qui surmontait le chevet de la cathédrale, venait d'être précipitée en bas.

— Si Voltaire n'était pas mort, il mourrait de joie î (lis-je à Jules Laroche qui examinait at-

leiitivemenl plusieurs jeunes gens perchés sur les combles de l'Archevêché, d'où ils faisaient pleuvoir les gravois et les ardoises en se raillant des gardes nationaux fort empêchés de les atteindre à ce poste élevé et glissant.

— Si Érasme ajoutait dans son Eloge delaFolie tous les nouveaux chapitres que nous lui fournissons , il n'oublierait pas celui-ci , dit Laroche en désignant du geste un des plus actifs et des plus intrépides démolisseurs, qui, sourd à toutes les injonctions de la troupe, continuait à faire voler en éclats la toiture d'une petite tourelle où il s'était réfugié. Le plaisir de la destruction existe chez les hommes , de même que chez les enfans, quoiqu'il ait moins de pudeur chez ces derniers : admirez ce gaillard-là qui travaille de ei bon courage ?

— On croirait en vérité qu'on le paie à la toise, réparlis-je avec un rire involontaire dont j'eus honte : il aura bien gagné sa journée.

— Et bien ! celui qui s'expose à se briser les os pour faire cette belle besogne, c'est un de nos dessinateurs les plus féconds et les plus ingénieux.

— Allons, vous voulez consoler l'archevêque :

MEDIANOCHES. U

ne plaisantez pas si haut de cette manière. Eh ! n'est-ce pas un peintre, celui que deux gardes nationaux, schakos en tête et fusil en main, pourchassent sur les gouttières ?

— Un peintre de genre . vous l'avez deviné . et je vous dirai son nom à l'oreille.... Si nous n'étions pas en carnaval , je croirais que les artistes sont en délire : tenez , ce robuste manouvrier, qui s'est fait un marteau d'une des lances de la grille , je vous le ferai reconnaître à l'exposition de sculpture: il entame la muraille avec une vigueur de Milon de Crotone : voilà ce que c'est que de savoir tailler le marbre !

— Fi ! détournez les yeux de ces saturnales . et repétons avec Virgile : Quis talia fando tempère t à lacrymis ! Le talent a ses heures d'aveuglement et de vertige, plaignons-le, et cachons de tristes excès que n'excuse même pas la haine politique ou religieuse. Ce n'est point vengeance, mais amour de la destruction . comme vous le disiez ; maintenant je pardonne aux Huns d'Attila et aux Iconoclastes de 93 !

Pendant que Laroche et moi nous gémissions sur les folies de la race humaine . que je

U'2 MKDIANOCHES.

déclarais essentiellement malfaisante , sans savoir quelle terrible preuve j'aurais pu invoquer dans cette assertion : l'Archevêché avait été occupé militairement du côté du Cloître par quelques compagnies de la douzième légion , et du côté de l'Hôtel-Dieu par la neuvième légion, que son digne colonel avait conduite la première sur le théâtre du désordre.

L'œuvre de dévastation était . il est vrai , consommée ; en moins de deux heures , ces immenses bàtimens . envahis par quelques centaines d'individus appartenant à diverses classes et professions . avaient été saccagés de fond en comble, comme si une armée ennemie y eût passé : les gros murs seuls restaient . parce que le temps avait manqué pour les renverser : mais tout ce qui avait pu être brisé à l'intérieur n'existait plus : après les meubles jetés par les fenêtres . puis dans la rivière , où les arrêtaient au passage d'avides bateliers, embusqués au Pont-St-Michel . on avait attaqué les boiseries, les plafonds , les planchers, les cloisons , les escaliers : on était entré dans la sacristie, dans le vesiiaire, dans le trésor des reliques, dans l'église même. La garderobe magnifique de la cathédrale avait élé mise en pièces et

tirée au sort comme la robe de Jésus-Christ ; les voleurs . qui se glissent partout , avaient dérobé les ornemens du culte en or et en argent : cet effroyabie pillage allait s'étendre sur Notre-Dame . où déjà plusieurs tableaux étaient crevés à coups de pierre , où déjà le maître-autel était dépouillé , lorsque jNI. de Schonen arriva avec sa légion, fît évacuer l'Archevêché et protégea la vieille basilique de jVIaurice de Sully.

Tels étaient les détails du bulletin de la matinée, et Ténormité des dégâts commis en plein jour par une poignée de fous et de malfaiteurs surpassait encore tout ce qu'on pouvait imaginer; mais il faut l'avouer, l'influence du Mardi-Gras se fesait sentir dans la manière insouciante ou moqueuse dont chacun écoutait ou racontait l'histoire de ce fantastique événement : la plupart en accusaient les ordonnateurs de l'anniversaire si tumuituairement célébré la veille à Saint-Germain-l'Auxerrois.

.le reconnus sous l'uniforme d'un capitaine de la 1â^ légion un des plus savans astronomes de l'Observatoire : il avait l'air pensif, comme s'il calculât la marche d'une comète. Je m'avançai vers lui en prononçant son nom; il releva les yeux et me tendit la main.

Tout-à-coup un énorme in-folio . contenant la Somme de Saint-Thomas . que lança une main invisible par-dessus le mur du jardin, vint tomber en tournoyant à mes pieds : la peur d'être blessé par ce projectile, qui m'avait égratigné la joue . me causa moins d'impression que la vue de ce malheureux volume gisant sur le pavé , rompu et lacéré , tel qu'un combattant du Lutrin de Boileau.

— Qu'est-ce cela ? demandai-je tout effaré et le regard fixé sur ce qui était pour moi un cadavre sanglant et défiguré.

^ — Les aérolites qui tombent de la lune sont

moins pesantes que celles-ci. répondit l'astronome avec un senUment de pilié et de chagrin : ils n'ont eu ni la force ni le temps de transporter dans la Seine une bibliothèque de vingt mille volumes, presque tous de cette laille-là : ils avaient entassé les livres dans le jardin pour les brûler, et ils y mettaient le feu . lorsque nous sommes venus l'éteindre.

— Non . ces gens - là ne savent pas lire ! m'écriai-je suffoquant de colère et serrant les poings : oh ! (|ue n'avais-jc un fusil î....

Je m'arrêtai pour faire remarquer au capitaine un de ses soldats qui sortait de l'Archevêché, tout fier et tout chargé de butin : il avait mis son fusil en bandoulière , comme un chasseur de chamois, et il fléchissait sous le fardeau de six in-folio de la collection des Conciles . qu'il tenait amoureusement embrassés : ce lutrin vivant avait l'œil émerillonné . la tête haute et le cigarre à la bouche.

— C'est un épicier de la rue Saint- Jacques , me dit à demi- voix le capitaine, qui contint un sourire accordé à cette bouffonne physionomie en lui adressant sévèrement la parole : Pourquoi emportez-vous ces volumes? qu'en voulez-vous faire ?

— Des cornets, mon capitaine, répondit l'honnête chasseur. Dam! j'ai pensé que cette nuit il pleuvra et que tout ce bon papier sera perdu : fameux , le papier ! tâtez plutôt? et je me proposais , avec votre licence . d'employer cet échantillon dans mon commerce.

— Ce sont des volumes de l'édition du Louvre, en grand papier ! interrompis-je avec feu : l'exemplaire complet vaut plus de 600 francs !

/,(j MÉDIANOCHKS.

— Est-ce qu'il y a quelque chose de bon làdedans! reprit l'obstiné épicier : ces satanés farceurs déchiraient des pages avant de jeter le livre. Allez voir le tremblement ! je n'ai jamais pesé tant de papier dans mes balances, et dire que personne n'en profitera !

Le capitaine enjoignit à ce passionné amateur de papier de borner son échantillon à quelques Feuillets . même dans le cas prévu par un célèbre chapitre de Rabelais : or, comme l'épicier hésitait à renoncer aux magnifiques cornets qu'il avait rêvés, ses camarades, plus attachés a l'honneur de la garde nationale . mais plus sauvages peutêtre . le forcèrent de lâcher sa proie . et pour lui ôter l'envie d'en profiter, ils déchirèrent impitoyablement les Actes de l'Kglise catholique, vis-à-vis du temple profané.

Cette scène m'avait fait tant de mal . que le capitaine m'entraîna, pour me distraire, dans le palais archiépiscopal : la description qu'on m'avait tracée était loin d'égaler la vérité : jamais les Gïsaques . de formidable mémoire . n'en ont tant fait ! Je ne pouvais m'empêcher pourtant, au milieu démon indignation, d'être émerveillé de la puis-

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saiice destructive de l'homme, qui. sans outils et sans leviers, avait déplacé des masses énormes, descellé des grilles de fer . crevé des plafonds et abattu des pans de mur. Dans une petite pièce qui avait dû être un garde-meuble, je trouvai un tas de verre pilé et de vif-argent : il y avait là. disait-on , pour cinquante mille francs de glaces.

Je cherchais ce qui restait de la bibliothèque . et n'en découvrais pas le moindre vestige, lorsque j'entrai dans une grande salle entièrement nue, mais pleine encore d'un parfum de bouquins . qui m'inspira une religieuse tristesse : je levai les mains au ciel , qu'on apercevait bleu et riant à travers une trouée du plafond: je promenai un regard irrité sur les murs où apparaissait l'empreinte poudreuse des volumes, pour témoigner du forfait qui venait d'être accompli : je m'approchai en chancelant d'une fenêtre privée de sa balustrade , de ses chambranles et de ses châssis: je faillis tomber foudroyé.... Mon vénérable aïeul . le père Louis Jacob , éprouva moins de douleur en trouvant son histoire manuscrite des éditions du quinzième siècle changée en collection de vers !

Le jardin, qui occupait l'emplacement de l'ancienne Mofte-aiiœ -Papelards , ne présentait à

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l'œil qu'une vaste feuille de papier imprimé : des milliers d'ouvrages gisaient éparpillés, déchirés, démembrés et taillés en pièces: çà et là, des bûchers de livres avaient été dressés: rnais audessous de la fenêtre où j'étais, se hérissait un amas confus de volumes , plus de la moitié de la bibliothèque, peut-être, que les vandales n'avaient pas eu le loisir de noyer comme les autres ; et plus loin, la Seine, où surnageaient encore des J ivres gonflés par l'eau . paraissait charrier les glaçons d'une débâcle. Laissez passer la justice du peuple!

Quand j'eus repris assez de force pour envisager de sang-froid toute l'horreur du désastre, je me hasardai tristement sur la surface inégale de ce charnier de livres , et je m'assis au milieu d'eux, afin de mieux juger de l'étendue de la perte : ces infortunés , violemment arrachés à leur ordre bibliographique, étaient accumulés pêlemêle dans un espace de quarante pieds de circonférence et s'élevaient à une hauteur de douze ou quinze pieds : c'était le chaos . mais on pouvait le débrouiller sans être un dieu , et recréer un corps de bibliothèque invalide , avec quelques membres de moins.

J'admirai avec quelle adresse les livres étaient tombés les uns sur les autres , de manière à se ménager mutuellement ; bien peu avaient perdu leur reliure ; presque tous en étaient quittes pour de légères écorchures ou contusions. Je les touchai en souhaitant guérir leurs blessures , et , semblable à un homme qui , après avoir cru sa fortune engloutie dans un naufrage, retrouve une partie de la cargaison des navires échouée sur le sable , je me consolai . je me réjouis . comme si le malheur eût déjà été réparé.

Il y avait là en effet de fort beaux livres à peu prés intacts , des collections théologiques magnifiquement reliées , des exemplaires précieux par leurs annotations manuscrites . tous les classiques grecs et latins du commencement de l'imprimerie : je rencontrai sous ma main plus de dix in-folio sortis des presses de Jenson; la Bible de Fauste ; la Cité de Dieu , de Saint- Augustin , imprimée sur vélin; le J^irgile , de 1470; les Œuvres de Luther; enfin une foule d'éditions gothiques du plus grand prix; j'observai que tous les auteurs français , in-18, in-lâ, et même in-4 , avaient été enlevés ; d'où je conclus que

les meurlriers de cette bibliothèque ne savaient pas le latin.

Absorbé dans mes investigations de bibliophile, j'oubliais sans effort que je n'avais pas déjeiiné

Jules Laroche vint m 'arracher à cette librairie en plein vent, qui m'offrait le charme d'une enquête chez le bouquiniste; il m'annonça que dans une chambre haute qui avait servi d'archives, je pourrais fureter parmi les papiers répandus en désordre , et y chercher des autographes ; je le suivis à regret . comme si je pressentais ce qui allait advenir de ces déplorables restes de la bibliothèque archiépiscopale , que je laissais sans défense : mes yeux se remplirent de larmes.

En passant dans une autre aîle de l'édifice, je vis la cour de l'Archevêché métamorphosée en bivouac militaire : les gardes nationaux avaient rompu leurs rangs, et se pressaient aux portes du palais pour visiter ces ruines nouvelles que les démolisseurs avaient enfin abandonnées ; je remarquai la contenance triste et pensive de quelques officiers qui se promenaient isolément, et qui semblaient méditer sur ce brutal attentat contre des livres. Je reconnus le colonel de la 9' légion, mon

MÉDIAÎVOCHES. 51

honorable ami, M. de Schonen, dont le noble caractère, la haute intelligence, et la puissante érudition, avaient dû se soulever et crier vengeance à l'aspect du carnage de la bibliothèque. Il ignorait sans doute que tout n'était pas perdu, et je me promis de le conduire sur le champ de bataille semé de morts , parmi lesquels la bibliaguiancie pouvait trouver encore tant de blessés à relever. La découverte que j'avais faite des éditions aldines d'Aristophane, d'Apulée, de Lucien, d'Hérodote, encore saines et sauves entre les débris, eût réjoui surtout le cœur de cet excellent bibliophile, qui, dans les loisirs de sa vie magistrale et politique, approfondit les mystères de l'antiquité grecque, et à la honte de notre âge frivole, continue avec ardeur les graves études des Saumaise . des Graevius, des Dacier et des Barthélémy.

J'étais depuis une heure enfoncé dans la recherche des autographes, à travers les innombrables papiers qui jonchaient une chambre, située dans les combles , où Jules Laroche m'avait amené ; lorsque j'entendis au-dessous de moi un horrible vacarme composé de cris, de coups, d'éclats de rire, et de cliquetis de fer. Je pensai d'abord que la garde nationale en venait aux mains avec

62 MÉDIA.NOCHRS.

quelques rebelles ; mais le bruit redoublant, pour en connaître la cause, je mis la tête à une fenêtre qui avait vue sur le jardin: je me frottai les yeux pour être bien sûr que je ne dormais point , et je m'appuyai défaillant au mur pour avoir la force de me soutenir. Hélas! ce n'était pas un cauchemar, mais une réalité funeste et si incroyable . que maintenant même où j'écris ces souvenirs toujours présens à ma mémoire, je cherche encore à les récuser: malheureusement deux ou trois cents témoins sont là pour protester de la vérité de ce récit.

Les gardes nationaux de la douzième légion imitaient impitoyablement les combats du Lutrin : les uns , postés sur la brèche , lançaient volume sur volume contre d'autres qui, rangés aux fenêtres du premier étage, recevaient les livres avec la pointe des baïonnettes , et les relançaient tout déchiquetés contre les assaillans,. à qui les projectiles ne manquaient pas. On eût dit l'assaut d'une redoute : les adversaires, aveuglés par cette docte poussière qui s'exhalait des livres et remplaçait la fumée de la poudre, attaquaient, résistaient avec un courage qu'on gémissait de voir si scandaleusement employé. Les in-folios . tournoyant

MEDIANQCHES. 53

dans l'air, venaient se percer de part en part sur les baïonnettes, ou bien se briser en morceaux contre la muraille; l'émulation augmentait à chaque instant le nombre des champions, et diminuait le nombre des volumes entiers ; déjà sous les piétinemens des assiégeans , la montagne de livres s'était affaissée, écroulée; on ne distinguait plus qu'un horrible mélange de veau , de basane , de carton , de papier, de dorure ; disjecti mem~ bra poetœ. Il ne restait pas une page aux Odes d'Horace, et Virgile avait perdu dix chants de son Enéide ; quœque miserrima vidi !

Je n'assistai pas long-temps à cette lutte de cannibales: je voulus l'arrêter, je criai sans me faire entendre, j'appelai au secours, je m'adressai avec des menaces, avec des prières à ces bourreaux, sourds et insensibles aux tortures déchirantes de cette bibliothèque à l'agonie, qui leur demandait grâce au nom de toutes les gloires; le combat devenait plus acharné, plus féroce : j'allais me jeter du troisième étage pour m'opposer à ces barbaries lutringotes. plus dévoué queBarbin, qui s'arrachait les cheveux pendant que sa librairie roulait pêle-mêle sur le perron de la Sainte- Chapelle: mais un de ces livres, pour lesquels je

su MEDIA>OCHES.

me fusse sacrifié sans regret, me sauva d'une mort certaine, en me frappant au front, et en me renversant privé de connaissance. La douleur morale était à son dernier période, quand la douleur physique vint la suspendre par un évanouissement.

Lorsque je rouvris les yeux dans les bras de Jules Laroche et du bon capitaine qui ne m'avaient point laissé pour mort, la bataille avait cessé .\ je ne sais comment; mes idées, d'abord paralysées, se ranimèrent par degrés, et la vue de \m-à°- qui m'avait atteint en achevant sa parabole, renouvela une source de regrets que le temps n'a pas tari : je le ramassai gisant et meurtri. Quelle fut ma surprise de trouver ^zMbfheca pondficia, la meilleure compilation bibliographique de mon ayeul 1 Simonide fut sauvé par les dieux, et moi. par un ouvrage du père Jacob; car sans lui , je serais tombé comme un in-folio maximo au milieu des sacrilèges.

J'avais hâte de quitter ce théâtre d'assassinats et de vandalisme: je descendis appuyé sur l'épaule de Laroche, je donnai un regard d'adieu, enflammé de colère et mouillé de pleurs, à la salle déserte de la bibliothèque : campos ubi Troja

MEDIAINOCHES. bà

fuit; à cet amas informe de lambeaux de livres : rudis indigesta que moles; et aux auteurs triomphans de cette mutilation: Seigneur, pardonnezleur ; car ils ne savent ce qu'ils font! Je heurtai du pied un volume, qu'on avait jeté à coup perdu par-dessus le toit, et qui était arrivé à deux cents pas de son point de départ, sans autre accident que la perte de sa couverture : certain diable me tentant, je le pris avec toute la délicatesse qu'exigeait son piteux état; une si intéressante victime raviva mes chagrins, quand j'examinai ce petit in-4° intitulé : Sermones funèbres magàtri Johannis de sancto Geminiano; imprimé à deux colonnes, à Lyon, en 1i99 : la conservation de l'exemplaire était parfaite dans l'intérieur: le papier avait conservé tout son éclat, la marge, toute sa dimension : il provenait de la bibliothèque des Célestins, détruite aussi et dispersée révolutionnairement. D'ailleurs l'ouvrage que je parcourais des yeux me semblait curieux : c'était un recueil d'oraisons funèbres appropriées à la condition des personnes, depuis le pape jusqu'au mendiant: c'était en quelque sorte un corollaire de la Danse Macabre qui avait excité, en dernier

lieu, mes sympathies philosophiques et bibliographiques.

— Capitaine! dis-je en rougissant, je ne suis pas épicier, et ne fais pas de cornets, comme vous savez; mais je suis tenté de m 'emparer de cette relique de l'Archevêché; aussi bien, est-ce pour la disputer aux chiffonniers et aux pilons ; puis, l'épicier a raison : il pleuvra cette nuit.

— En vertu de mon pouvoir discrétionnaire, répondit le capitaine, je vous autorise à prendre ces vieux sermons, pour récompenser votre zèle à défendre ce qui restait de la bibliothèque de Monseigneur : ce bouquin vous tiendra lieu de couronne civique.

— Ah! monsieur, m'écriai -je. si j'avais été bibliothécaire de l'Archevêché, je serais mort à présent et enseveli sous mes livres !

Nous passions par le vestiaire, dont les armoires vides et ouvertes montraient seulement combien de riches habillemens d'église elles avaient contenus la veille : on n'y eût pas trouvé le camail d'un chanoine, ni la calotte d'un enfant de chœur:

MÉDIANOCHES. ô?

mais deux pompiers, en furetant dans les coins . rencontrèrent derrière une porte la chappe violette de l'archevêque, laquelle, négligée d'abord par les pillards à cause de sa simplicité, sans dorures ni broderies, avait été laissée à terre hors de la vue des maraudeurs; les pompiers l'aperçurent, la saisirent à la fois, et levèrent leurs sabres afin de la partager d'intelligence, comme la robe de Jésus-Christ. L'un se proposait tout haut d'en faire un tablier pour sa maîtresse; l'autre, un sac à tabac.

— Messieurs, leur dis-je en mettant la main sur l'épais tissu de soie, admettez-moi au partage, je vous prie : je n'ai ni maîtresse, ni tabac à garder, mais je désire un morceau d'étoffe pour couvrir le livre que voici. Tenez , vous boirez à la santé de l'archevêque, puisque c'est lui qui paie l'amende.

J'emportai la pièce, comme Patelin son drap, et sous la protection du capitaine, qui applaudissait à mon projet de reliure . je parvins à franchir les lignes de la garde nationale.

Quatre heures avaient sonné à Noire-Dame, et

la cloche eut un écho déchirant dans les profon deurs de mon estomac vide. Jules Laroche venait de me quitter pour faire à jeun les commissions de madame B***. Je marchaisrapidementdanslarue des Ursins. sans songer aux origines historiques de la plupart des vieilles ruelles que j'avais parcourues à l'aventure, et sans pouvoir sortir du labyrinthe de la Cité ; tout mon intellect était dévoré par l'appétit et desséché par la soif.

Soudain, je m'arrêtai comme si j'eusse senti une commotion électrique. Un petit pauvre, au costume d'enfant de chœur, m'avait tiré brusquement par la basque de mon habit.

— Malo me Galatea petit, lasciva puella, murmurai-je, préoccupé de l'ancienne destination du Val -d'Amour que j'avais traversé dans la rue de Glatigny; mais ne voyant qu'un enfant, je crus qu'il demandait l'aumône, et la lui donnai.

— Merci, mon bon monsieur, dit-il en recevant la pièce de monnaie, c'est Y Archevêque qui est joliment malade...

— Comment! l'archevêque ? m'écriai-je, oubliant ma faim à celte nouvelle étrange dans la bouche d'un mendiant.

Puis , je voulus reprendre ma route ; mais ce burlesque enfant de chœur, qui devait faire partie de la mascarade, que j'avais rencontrée le matin rue de la Lanterne, me suivit en joignant les mains, et en répétant d'une voix suppliante :

— Monsieur, monsieur, V Archevêque , il va mourir! La garde nationale ne veut pas qu'on passe pour aller à l'Hôtel-Dieu ; çà presse , bien sûr.

— Allons, conduis-moi vers M. l'Archevêque, dis-je prenant une qualification pour un nom propre, et voyons ce qu'il y a à faire.

— Voilà un médecin! cria l'enfant qui me précédait en entrant dans une allée infecte, où j'hésitai à le suivre.

Au bout de cette allée sans jour et sans air, je me trouvai dans une cour étouffée, entre quatre murs qui faisaient le ventre et découpaient le ciel comme l'ouverture d'un puits. Le crépuscule perpétuel qui régnait en cette espèce de cave, s'était déjà changé en nuit , et je fus quelques minutes sans apercevoir les objets.

Sur le pavé gisait un homme, enveloppé d'une

60 MEDIAISOCHES.

étoffe de soie pailletée; qua're enfans. accroupis auprès de lui . le regardaient avec une curiosité mêlée de terreur: cet homme m'aurait paru mort, si par intervalles, des mouvemens et des crispations de nerfs n'eussent agité ses membres raidis, et parcouru tout son corps: je pensai que le pauvre diable étaifépileptique . et je me courbai vers lui pour le secourir, en l'empêchant de se fendre le crâne contre la pierre; mais je crus toucher la main d'un cadavre, et ce contact, dont le froid me pénétrait jusqu'à l'ame. m'inspira un indicible sentiment d'horreur, au point que je me rejetai en arrière, comme pour m'enfuir: je me rapprochai pourtant du moribond, que mes yeux accoutumés à l'obscurité du lieu commençaient à distinguer, et j'eus besoin de réunir tout mon courage pour rester encore.

Le visage de cet homme n'avait plus rien d'humain : tous les traits étaient bouleversés et empreints d'une immobile sensation de souffrance: la bouche sans lèvres, qui avait peine à contenir sa langue épaissie, exhalait une respiration faible et glaciale : les yeux ternes et sans regard s'enfonçaient dans leur orbite environné d'un cercle noir; la couleto- de la peau devenait de

plus en plus livide ; enfin ce spectre vivant parlait encore , mais avec une voix si grêle , si sépulcrale, qu'on eût dit le souffle d'un esprit. La défroque ecclésiastique dont le malheureux était affublé me rappela l'étrange mascarade que j'avais vu . quelques heures auparavant , sortir de l'Archevêché : mais je ne savais à quelle subite maladie attribuer l'état pitoyable de ce triste néophyte du Mardi-Gras : comment imaginer que le matin même il riait et chantait joyeusement , lui qui le soir était cadavre avant que d'être mort !

— Quel est cet homme? demandai-je aux enfans qui m'entouraient bouche béante et se penchaient avec anxiété sur leur camarade . dont la triste physionomie les effrayait : où l'avez-vous rencontré? est-ce votre frère? pourquoi ne pas chercher du secours à l 'Hôtel-Dieu?

— La garde nationale a une fière consigne aujourd'hui , répondit le plus intelligent des enfans : on ne passe pas dans la place du Parvis ; c'est guignolant . tout de même : car les sœurs sont si bonnes , qu'elles auraient déjà guéri Y Archevêque, lequel aussi a bu comme un chiffonnier qu'il est.

— O mon Dieu! murmurait l'agonisant en accents presque inarticulés : ma mère l'avait pronostiqué en disant que je crèverais comme un chien !

— Il faut avertir sa mère, m'écriai-je. puisqu'il en a une : la connaissez -vous? est-ce ici, dans cette maison , qu'elle habite ?

— Oh! bien oui, sa mère! répartit un des enfans , une vieille satanée bigote qui n'aime pas plus son fils que je ne sais quoi , et qui prierait le bon Dieu plutôt pour que Grand-Jean s'en aille à tous les diables !

— ■■ Une belle pièce de mère que çà fait , ajouta un autre : quand elle sut que Grand-Jean était l'archevêque dans notre procession, elle courut comme une ogresse , culbuta Grichedoux. qui portait la croix, bouscula le petit Flandrin. qui en a perdu sa casquette . et tomba sur le dos de son gagne-pain , qu'elle travailla dune drôle de manière, en lui rinçant le bec avec cent mille abominations : qu'elle le maudissait comme un payen, qu'il mourrait sans confession, qu'on le jetterait à la voierie , que valait mieux se moquer des saints que de l'archevêque : et un tas d'injures vraiment conséquentes , accompagnées de

claques et de coups de pieds . preuve que Grand- Jean en a la figure toute noire, voyez. Grand- Jean a le vin bon. par bonheur, et ne battit presque pas sa mère ; mais cette avanie devant le monde , dont il y avait de la société un peu huppée, que j'ose dire , chiffonnait Grand- Jean, qui ne voulut plus boire : depuis ce moment , il ne fit que languir et couver sa mauvaise humeur; puis, conune il n'était pas gai du tout, il se plaignit d'avoir la colique et de sentir un feu dans le corps ; il planta là tout le régiment de la calotte ; nous, nous l'avons suivi pour empêcher sa lionne de mère de lui donner une danse , et voilà qu'en arrivant à la maison , patatra ! il est tombé sans crier gare : peut-être qu'il s'est blessé dans sa chute : car il bat la campagne et dit que l'archevêque lui a jeté un sort.

— O mon Dieu ! disait Gros -Jean qui fut saisi de nausées convulsives auxquelles succédèrent de longs et bruyans vomissemens. mille pardons, monseigneur l'archevêque!

— Mes enfans , ce garçon-là est bien malade , et pas de médecin ! n'y a-t-il donc personne en cette maison ?

— Ils sont tous sur les quais . répondit l'ora-

au MÉDIANOCHES.

teur de la bande . pour voir pêcher les meubles et les livres . ou bien sur les boulevarts , pour voir passer les masques ; quant à la mère Grand- Jean , bien sûr . elle est à la messe ; car elle en vit, la vieille cafarde, qui défend l'archevêque , parce qu'elle lui mange son pain cuit!

— Attendez-moi , je vais chercher du secours àTHôtel-Dieu!

Je sortis précipitamment de cette cour ténébreuse, et je longeai à tâtons l'allée inconnue qui me conduisit hors de cette fatale maison. J'avais toujours devant les yeux l'effrayant spectacle que je laissais derrière moi : cette maladie avait en effet un caractère si terrible, qu'un esprit plus superstitieux que le mien n'eût pas hésité à l'expliquer par une punition divine: mais mon imagination se tourna d'un autre côté . et alla chercher dans les souvenirs de la Danse MâfcaZ^re une analogie de peste avec les symptômes extraordinaires qui m'étaient apparus : c'était ainsi qu'au quinzième siècle les gens pauvres , atteints de l'épidémie, mouraient abandonnés sur un fumier, sans avoir un médecin pour soigner les maux du corps . un prêtre pour guérir

MEDIANOCHKS. '65

ceux de l'âme. Malgré tout le respect que je porlo au moyen-âge. je n'imitai point son égoïsme. pour l'honneur de notre temps, et au lieu de me sous traire à la contagion, la peste noire fut-elle ressuscitée , je ne quittais le malade que pour revenir bientôt avec des secours qui me semblaient pourtant devoir être inutiles.

Dans mon empressement philantropique . je courais plus vite que je n'eusse fait pour mon propre compte, et ma préoccupation était si grande, que je me jetai de toutes mes forces contre un obstacle qui s'offrit sur mon chemin . au détour d'une rue : je demeurai étourdi du choc, avant de savoir ce qui l'avait causé. Une exclamation confuse de surprise et de douleur m'apprit que ce n'était pas un mur, et je répondis par une exclamation de dépit bien articulée :

— Le diable vous emporte . si vous n'êtes pas aveugle! que faites -vous là, planté comme un poteau, à barrer le passage aux gens? Bien nous» prend de n'être pas de verre !

— En vérité, monsieur, reprit tranquillement la personne que j'avais heurtée, je ne savais pas

que la rue vous apparrint: mais une autre fois criez gare.

— Parbleu! docteur, interrompis -je reconnaissant la voix de M. Ferry, c'est le ciel qui vous envoie.

— Je ne vous en dirai pas autant, répliquat-il en se tâtant les côtes; je ne suis pas bien sûr d'en être quitte pour la peur et de conserver le moule du bonnet . comme dit Rabelais.

— Ah ! venez avec moi ? j'allais chercher un médecin pour donner des soins à un pauvre homme qui est bien malade.

— Eh bien! il faut appeler le médecin : frappez à la première porte: car il y a des médecins partout, depuis qu'on ne croit plus à la médecine.

— je ne vous laisserai point partir, cher docteur, et vous me suivrez bon gré malgré. Je vous répète que cet homme se meurt....

— Alors, que voulez -vous que j'y fasse? j'en suis très fâché ; mais dites-lui de venir me voir, vous lui donnerez mon adresse; mes consultations se font le lundi de chaque semain^r avant dix heures. Vraiment, n'est-ce pas vous, monsieur le Bibliophile?

— Docteur ! docteur ! ne m'entendez-vous pas? vous êtes bon et charitable? Il y a ici près un homme qui a besoin de secours.

— J'entends, voici ma bourse, dit-il en la tirant de sa poche; nous n'avons plus de ces gueux de l'hostière, que Rabelais cite souvent, et qui humaient la vapeur du rôt à la porte des maisons où ils dormaient au soleil ? c'étaient les lazzaronis du vieux Paris.

— Demain soir nous parlerons de maître François, qui ne mourra pas pour attendre; mais l'autre est peut-être déjà mort !

Je renonçai à vaincre par le raisonnement la distraction du docteur Ferry, mais non par la force , car le saisissant par le bras , je l'entraînai facilement vers la rue des Ursins , en cherchant à retrouver la maison dans laquelle j'avais été conduit moi-même pour la première fois. Cette prodigieuse mémoire locale qui m'empêche de jamais oublier la place et le format d'un livre dans une bibliothèque, vint heureusement à mon aide, et par un instinct macliinal, je m'arrêtai vis-à-vis l'allée qui menait dans la petite cour, où j'avais

G8 MÉDIANOCHES.

VU le moribond : un enfant poussa un cri de joie en me voyant de retour.

— C'est le monsieur! dit-il à ses camarades, qui. inquiets de se trouver seuls dans l'obscurité avec cet effrayant malade, se tenaient à distance et se consultaient entre eux.

— Il est bien bas, me dit le petit orateur de la troupe, il demandée voir monsieur le curé: décidément, c'est autre chose que de la boisson, et si çà continue, ce soir il n'y aura plus personne.

— Vous ne demeurez pas dans ce bouge? demanda le docteur que j'attirais après moi dans l'allée sombre: adieu, vous me montrerez vos livres une autre fois.

En arrivant auprès du malade. M. Ferry rappela toute sa présence d'esprit, lorsqu'il fût frappé de la voix creuse et voilée qui s'échappait d'un coin de cette cour fétide, lorsqu'il entrevit un corps étendu sur le pavé : il me devança pour s'approcher de cet être souffrant qui ne demandait pas l'assistance de l'art , mais celle de l'Eglise : et il eût à peine touché la main de cet homme, qu'il

MliDIANOCIIES. G9

recula vers moi. tout troublé et comme indécis sur le parti qu'il prendrait; il se ravisa bientôt, parut douter . puis il réfléchit un moment . retourna vers le malade que l'obscurité ne lui permettait pas d'examiner, lui mit la main sur le cœur, lui adressa quelques questions, et revenant à moi avec une émotion dont il n'était pas encore maitre:

— Le choléra! me dit-il d'un ton solennel; je l'avais annoncé hier à la Faculté.

— Le choléra-morbus ! le choléra asiatique! m'écriai -je en mettant ma main sur ma bouche, comme si j'eusse voulu empêcher l'absorption de l'air empoisonné.

— Je le crois, malheureusement, répliqua-til; je serais bien-aise d'avoir deviné juste. Tous les symptômes y sont : le froid aux extrémités, les borborygmes. les crampes, la disparition du pouls, les vomissemens. la voix cassée, et sans doute la contï-action de la face, le renfoncement des yeux, peut-être la cyanose générale: enfin nous allons vérifier les menaçantes observations que Magendie nous a envoyées d'Angletitre. Apportez de la lumière!

— Docteur, interrompis-je eu !e suppliant, à Dieu plaise que vous vous trompiez: mais s'il

était vrai que le choléra fut à Paris, gardez- vous de répandre encore cette fatale nouvelle.

— Certainement, il est à Paris, on n'en peut plus douter, répartit le docteur en palpant de nouveau le malade qui ne parlait que de sa mère et de l'archevêque J'ai parié avec plusieurs confrères un dîner chez Véfour, que nous aurions des cholériques à THôtel-Dieu avant la fin du mois; j'ai gagné mon pari.

On eût enfin une chandelle qui éclaira la plus horrible scène que j aie contemplé de ma vie: je n'essaierai pas de décrire en quel paroxisme se trouvait le malheureux Grand-Jean . qui avait pourtant toute sa connaissance : un mort est moins hideux après le séjour d'un mois dans la bière; le mal avait fait des progrès si rapides, que depuis le moment où j'avais vu le malade déjà livide et défiguré, son \isage était devenu entièrement bleuâtre, et ses yeux semblaient remplacés par deux trous profonds, au fond desquels ne brillaient plus de prunelles .comme dans une tête de squelette. Cette vue agit si violemment sur mon imagination, à peine remise des secousses de la Danse Macabre, (|ue je cessai de regarder . pour ne plus recevoir les

idées lugubres qui s'exhalaient, ainsi que des njiasnnes épidémiques, de ce cadavre vivant.

— C'est bien cela, me dit le docteur qui s'était aguerri avec le choléra au point d'oublier sa première terreur et de prendre un air triomphant : j'ai gagné mon pari !

— Docteur, ayez de la prudence, lui dis-je à l'oreille, on vous écoute, on vous observe: si quelqu'un vous a compris, demain l'alarme sera dans Paris.

— C'est un choléra bleu, incurable, interrompit-il en me pressant les mains. Beau sujet à étudier! C'est moi qui ferai t'autopsie.

Le docteur Ferry avait demandé des rensei gnemens sur ce moribond, et comme en l'absence de sa mère on ne pouvait le transporter dans la chambre où il couchait, au cinquième étage, quelques voisins compàtissans, qui ne voyaient dansla subitemaladie de Grand-Jean qu'une attaque d'épilepsie, proposèrent de le conduire à l 'Hôtel - Dieu sur leurs épaules : la mère arriva, lorsque le cortège se mettait en marche, le médecin en tète. C'était une petite vieille, sèche et tannée, avec

72 MÉDIANOCHRS.

deux taches de lie de vin aux pommettes des joues; elle sortait du cabaret plutôt que de l'église. En apprenant que son fils était indisposé, elle entra en fureur, elle cria que c'était un ivrogne, et que le vin qu'il avait bu au scandale de Monseigneur lui tournerait en venin; mais dés qu'elle l'eût aperçu dans ce déplorable état, elle fut un instant comme pétrifiée, hésitant à reconnaître Grand-Jean qu'elle avait rencontré le matin même plein de santé et de folie; son cœur de mère se dévoila tout-à-coup, et poussant des sanglots, versant des larmes, elle se jetta sur son enfant qui semblait se ranimer et sourire pour la remercier de ce pardon, dans lequel il puisait d'avance toutes les joies du paradis.

— INIère. dit- il de celle voix grêle qui soufflait ses paroles plulôt quelle ne les prononçait, je rie voulais pas faire tort à monsieur l'archevêque, mais tant seulement fêler le Mardi- Gras avec les amis: tu lui rendras sa robe, à ce bon archevêque, et tu lui achèteras deux messes pour arranger l'affaire.

— Ah ! mon pauvre garçon, répondit lanière en redoublant de lamentations . je ferai dire cent

MÉDIANOCHEvS. 73

messes et je brûlerai autant de cierges à la chapelle de la Vierge, pourvu que tu guérisses ! Ce n'est pas ce digne homme d'archevêque qui t'a puni d'avoir porté sa chasuble.... Dieu de Dieu! at-il froid ! c'est un marbre !

— Ne voyez-vous pas, ma chère, dit une voisine, qu'il a le charbon? Il est noir comme de l'encre.

— Non . répliqua le docteur avec ce sang -froid qui caractérise également les médecins et les notaires, c'est le vrai choléra-morbus.

Le malade fut porté dans la mansarde étroite que sa mère et lui habitaient ; les secours qu'on lui administra, les frictions, les boissons chaudes, ne réussirent pas à rendre la chaleur à son corps où la circulation du sang était interrompue. Le nom de choléra avait encore peu de retentissement dans le peuple, qui ne comprend le danger qu'autant qu'il ne peut plus y échapper : aussi les voisins ne paraissaient-ils pas effrayés ; leur curiosité au contraire, aiguillonnée par les récils divers qu'on faisait des symptômes de cette maladie inconnue . se communiquait de proche en proche : et non seulement la chambre du cholé-

rique était envahie par une foule incessamment renouvelée, mais encore l'escalier, la cour, la rué se remplissaient de monde, surtout de femmes, qui échangeaient des nouvelles et des réflexions. Le bruit commun était que Grand-Jean ayant participé au pillage de l'Archevêché et profané les ornemens bénits dans une mascarade dérisoire, le ciel avait permis un miracle, par lequel le pêcheur devenait noir comme un nègre en signe de damnation : là-dessus, les commères se signaient et levaient la tête pour voir si le diable ne viendrait pas en personne chercher sa proie. Je ne jugeai point ma présence nécessaire au milieu de cette fatigante rivalité de soins et d'empressemens plus indiscrets que charitables: le docteur Ferry couvait des yeux son malade, et dans son impatience de connaître le mal mystérieux qu'il combattait en vain . il avait déjà par la pensée promené le scalpel sur le cadavre cholérique qu'il regardait comme sa possession. Je me retirai donc , l'âme obsédée des plus fâcheux pressentimens, et chemin faisant . j'interrogeais avec insistance la situation de mon économie physique pour y découvrir Tatleinte de l'épidémie : tous mes organes affaii)lis par celte torture d'investi-

gâtions répondaient à la fois qu'ils étaient soumis à l'influence épidémique. de même que des accusés innocens se disaient coupables lorsque la question extraordinaire brisait leurs genoux entre des coins ou étendait leurs membres meurtris sur les chevalets ; mon cœur, mon pouls, mon estomac, mon ventre élevaient la voix pour se reconnaître plus ou moins atteints et convaincus de choléra , lequel faisait réellement des progrés dans mon imagination ; je croyais me sentir environné d'une atmosphère contagieuse; j'éprouvais déjà des nausées, des éblouissemens , des terreurs, tous les signes précurseurs de cette funeste maladie qui se révélait à moi , comme si je l'eusse évoquée de l'enfer sous les traits grippés et bleuis du malheureux Grand-Jean : telle était la puissance de ce démon qui me subjuguait , que je m'estimai dès-lors perdu sans ressources , si je séjournais une heure de plus à Paris.

J'obéis à ce pressentiment : je n'allai pas même rejoindre Jules Laroche , ainsi que je le lui avais promis, et après avoir acheté une livre de camphre chez un pharmacien qui me fit observer obligeamment que cetle gomme orientale, quoique déjà bien renchérie depuis l'invasion du choléra

7r, MKDIANOCHES.

eu Europe, quadruplerait de valeur si le fléau se déclarait à Paris , je courus jusqu'à la barrière sans reprendre haleine. Ce fut en mettant le pied hors de la ville que je me rattachai à l'existence : le battement de mon pouls se régularisa, mes poumons aspirèrent une plus copieuse dosed'osigène, ma tête alourdie s'allégea ; les indices vagues de malaise, que je suivais avec un trouble croissant dans une sorte d'intuition physiologique , disparurent tout-à-coup , et je retrouvai toute ma conscience de vie. L'air de la campagne et la fraîcheur de la nuit avaient calmé si complètement mes sens, que je me pris à penser auxévénemens de la journée avec une méditation non moins profonde que celle d'Archimède pendant la prise de Syracuse.

Le château de*** était éloigné de quatre lieues; je marchais de si grand courage . que j'arrivai en même temps que Jules Laroche, qui m'avait attendu, il est vrai, avant de monter en voilure . et ne s'était décidé à revenir seul qu'en se persuadant que l'impression de la Danse Macabre me retiendrait à Paris. Au moment où je secouais la poudre du chemin . comme le prophète Joas à son entrée à Nini\c. un orage, qui

avait pesé dans l'air durant celte chaude journée. se déchargea en pluie abondante et continue : l'idée ne me vint pas que. quelques minutes plus tard, j'eusse largement participé à cette ablution du carnaval.

— L'épicier avait raison! m'écriai-je avec un soupir tiré de mes entrailles ; l'eau du ciel achèvera l'œuvre de la garde nationale : la bibliothèque de l'Archevêché reçoit le baptême et l 'extrême-onction à la fois ; c'est demain le mercredi des Cendres : Mémento, liber, quîapulvis es et in pulverem reverteris !

Quand j'entrai dans le salon, madame B... reprochait tendrement à Jules Laroche son absence pendant tout un grand jour ; M. B... était recueilli dans l'enfantement d'une anagramme; le colonel tortillait sa moustache, sans prononcer une seule parole . mais non sans tenir ses yeux braqués sur madame de G.... qui. en lui parlant, faisait seule la demande et la réponse avec une habile manœuvre de sourires, de regards et de mouvemens de tête. J'apparus à la porte comme le fantôme du Commandeur, la canne levée, et

7(S MÉDIANOCHES.

je m'avançai à pas comptés jusqu'au milieu du salon sans recevoir la lumière de la lampe, qu'un abat-jour de taffetas vert concentrait dans le cercle de la table autour de laquelle chacun était assis ; mais dans le pénombre de l'appartement , ma figure pâlie par la fatigue, par le besoin et surtout par les violentes impressions qui vibraient encore en moi , devait avoir un caractère lugubre et fatidique : ajoutez à cela que ma perruque était restée en dépouille opime au peuple de la rue de la Lanterne ; que mon feutre, aussi chauve que mon crâne , avait conservé la forme bizarre due au mauvais traitemens de ses persécuteurs en casquette : et que mes habits , blancs de poussière, semblaient avoir partagé la dévastation de l'Archevêché.

— Grand Dieu! M. Jacob, me dit avec bonté madame B..., vous êtes- vous battu avec les rats de la bibliothèque ? il ne vous est rien arrivé de fâcheux ?

— Ne voyez, vous pas. ajouta plus malicieusement madame de G.... que le Bibliophile a traversé la Courtille en revenant de Paris? Celte populace est si insolente ! Sous la restauration . j'y

suis allée avec la comtesse de F.... dans sa voiture sans armes et avec ses valets sans livrée, pour voir les plaisirs de la canaille : mais les vilains ne veulent pas qu'on les regarde, et ils nous jetèrent de la boue . jusqu'à ce que j'ordonnai au cocher de partir au galop. Madame deF... riait comme une folle de toutes les horreurs que nous entendions : quant à moi . j avais grand' peur : car ces ivrognes se croyent tout permis, et l'on racontait à la cour, que la maréchale de.... n'en avait pas été quitte pour des injures . de la farine et des œufs pourris. Ma chère, que le peuple est dégoûtant !

Pendant la sortie de madame de G... contre ces saturnales que feue madame de Genlis honora de sa présence . Jules Laroche m'avait offert un siège en s'excusant de ne m'avoir pas attendu plus long-temps et en me demandant la cause de mon retard : je prétextai une affahe imprévue et cachai mon alarmante aventure de la rue des Ursins. sans pouvoir dissimuler l'anxiété qui m'assaillait de nouveau à ce redoutable souvenir. Ce fut vainement qu'on s'intrigua des nuages répandus tout- à-coup sur ma physionomie ;

«0 MKDIANOCIIES.

Aainement qu'on m'assassina de questions et de suppositions ; vainement me tendit-on les pièges que la curiosité , féminine a en son pouvoir : je me retranchai dans le récit fidèle du pillage de rArchevêché et du rôle que j'y avais joué; je montrai le livre et le morceau de taffetas violet que j'avais rapportés en trophées ou plutôt en reliques. Jules Laroche amusa les assistans par la description qu'il fit de la mascarade ecclésiastique dont il ignorait l'effroyable dénouement; il ajouta une glose à ma narration, et déclara jue j'avais défendu la bibliothèque conune une mère son enfant. M. B..., qui n'avait pas interrompu sa recherche d'anagrammes, me serra le bras dans un accès d'enthousiasme en criant : je le tiens!

— Ecoutez, écoutez! dit-il avec une joie d'écolier , en comptant sur ses doigts les lettres des mots anagrammatisés : il y a huit jours que je le cherche! Madame B..., voulez-vous me faire l'honneur de m'écouter et surtout de ne pas distraire Laroche, qui a bonne envie de connaître ce nouveau tour de force ?

— Ma bonne amie . dit madame de G... en échangeant , d'intelligence avec madame B... , un

MEUIANOCHES. SI

coup d'œil où se résumaient cent épigrammes. vous n'êtes pas digne d'avoir un mari de cette force-là, je vous le repète i Le talent de M. B... me rappelle celui du comte de SilW.ulequel fut très goûté à la cour de sa majesté Louis XVIII : M. de Sil... excellait à faire des coq-à-l'àne sur les noms propres, qu'il écorchait de la manière la plus bouffonne : ainsi un jour, devant le roi. il nomma Napoléon Bon à battre, puis après Bon à part . puis ensuite Bon à rien... Ah! pardon, colonel, ce sont là. je l'avoue, de mauvaises plaisanteries.

— Madame, grommela le vieil officier en hochant la tête , je gage que le comte de Sil... est un blanc -bec, qui aurait peur du feu de ma pipe 1

— C'est bien singulier que je ne puisse obtenir un moment de silence ! cria, en colère. M, B... mécontent de ne pas éveiller plus d'empressement dans son auditoire. Cependant je ne veux pas me rompre un vaisseau à force de crier ; j'en ai déjà mal à la gorge ! Vous n'avez pas l'air attentif, mon cher Jacob?...

— Au contraire ! répartis-je sans savoir ce dont il s'agissait . tant les scènes diverses de la journée avaient laissé de confuses images et de bour-

Si MFDI\NOCHES.

donnemens dans ma cervelle, obscurcie par les vapeurs de mon estomac à jeun , sans que je songeasse à réparer l'omission du déjeûner et du dîner. '

— Je ne l 'ai travaillée que huit jours . dit M. B... . et j'ose défier le plus habile anagrammatiste d'arriver à un résultat aussi satisfaisant. Depuis long-temps, je désirais trouver dans les mots eux-mêmes une réponse médicale à cette phrase : entoutesles maladies du corps humain ;\Te\\\e-de\xji lettres ! C'était-là une difficulté presque insurmontable, d'autant plus que je voulais en quelque sorte un oracle dans le genre des aphorismes de l'école de Salerne. J'ai donc formulé une ordonnance de médecin avec les lettres qui composent ces sept mots : P (c'est-à-dire Prenez, formule usuelle), assa, miel, sel, thim, sud, douve' tan, corne\

Ce dernier mot . prononcé avec une comique fierté d'auteur, arracha un énorme éclat de rire à madame de G. . . , que le colonel Plache accompagna en basse-taille , par pure politesse: madame B... céda aussi à l'entraînement de la situation . et Jules Laroche, après avoir failli se couper la

MKniANOCHES. s;;

langue pour arrêter court le fou rire qui gonflait ses joues . se crut permis de faire l'écho de madame B...; quant à moi. je gardai un sérieux si imperturbable, que M. B... s'imagina d'abord que j'avais donné sujet à cette gaîté démesurée: mais par un retour sur lui-même . il soumit son anagramme à un nouveau travail arithmétique pour s'assurer que le résultat en était aussi juste que celui d'une addition : lorsqu'il se fut bien convaincu mathématiquement que rien ne manquait à son ouvrage . il reprit toute son assurance . se frotta les mains et répéla d'un air triomphateur la solution du problème, en appuyant sur chaque mot pour en faire comprendre toute la portée ; puis . comme les rires recommençaient . il se tourna vers moi, qui ne riais pas, et parut attendre mon approbation.

— Eh bien ! dit- il en se frottant les mains , que vous en semble? n'est-ce pas une véritable anagramme prophétique , à la façon des oracles de Délos? Je ne suis pas superstitieux, Dieu merci: car si je l'étais , je prendrais pour moi le cri d'un vilain oiseau qui me réveille tous les matins...

— Je l'ai entendu, m'écriai-je avec la solennité

su MÉDUNOCHES.

d'un augure romain . c'est une corneille : scepe simstra cavà prœdiocù ah ilice cornix.

— Cornix? je ne connais pas cet oiseau? dit niaisement M. B.... qui me fit rougir d'avoir cité du latin devant des fenimes. comme un écolier en vacances.

— C'est le coucou, répartit madame de G... qui ne perdait jamais un coup de langue : cet oiseau se cache l'hiver ; mais le beau temps, qui devance la saison, l'aura sans doute trompé comme nous : ce matin il faisait un soleil d'été, et j'ai déjà quitté les robes d'étoffes !

— Quelle imprudence! interrompis-je tout coiffé de choléra: ne sentez-vous pas dans la température quelque chose d'hostile et de malsain?

— -Vous croyez? répHqua M. B... . à qui l'affaire de sa santé fit perdre de vue un moment les anagrammes. Malsain? en effet, les variations dans l'atmosphère sont toujours perfides, et je les redoute tant, que demain je reprendrai mon gilet de laineque j'aiôté hier: ce fut une grande imprudence l

— Expliquez - nous maintenant votre anagramme. M. B...? dit Jules Laroche, redoutant les digressions hygiéniques en présence de madame B... . à qui celte sorte de conversation repu -

MEDIANOCHES. Sa

gnait horriblement : elle nous semble fort bien trouvée : mais vous y attachez . ce me semble , un sens particulier...

— Sans doute , mon ami . répondit M. B... qui fut ramené par cette question sur le terrain des anagrammes ; je ne doute pas qu'elle renferme le remède ou le préservatif de toutes les maladies du corps, et je compte bien mettre à l'essai ces prescriptions que le hasard m'a fournies: on prétend que le hasard est un grand médecin , ce doit être surtout lorsqu'il dicle ainsi ses ordonnances. Mon anagramme invite à prendre de ïassa : cette gomme orientale est excellente contre la peste,

— En avez-vous?demandai-je machinalement.

— On remploie aussi pour guérir les chevaux

du farcin, continua M. B... qui évita de me répondre pour ne pas dégarnir sa pharmacie. Quant au miel, au sel, au //lim, vous savez tous quels bienfaits ces ingrédiens rendent à Thumanité souffrante , en tisanes , en bains...

— De grâce , monsieur , réservez cela pour vous, dit madame B... qui craignait les licences d'une énumération.

— En lavemens , poursuivit l'impitoyable opérateur : point de pruderie , mesdames : la santé

86 MÉDIA^'OCHES.

avant tout , c'est ma devise : et je me fais gloire...

— Assez . monsieur . ou nous fuirons devant vos armes peu courtoises . interrompit madame de G... ; ou bien nous vous renverrons à la cérémonie du Malade imaginaire.

— Passez sans cérémonie, dit madame B...; M. Jacob a sans doute des faits plus intéressans à nous raconter, au sujet du pillage de l'Archevêché.

— Passons aux autres mots, ajouta M. B... déterminé à ne pas faire grâce d'un seul. Douve peut s'entendre de tonneau et même de vin . en prenant la partie pour le tout, le contenant pour le contenu: boire en petite quantité un vin généreux . c'est user de l'élixir de longue vie. Le mot sud se comprend sans commentaire : le midi a une influence toujours favorable sur le corps humain . et cette exposition solaire ne saurait être trop recommandée aux personnes . comme moi , délicates eî maladives : voilà pourquoi ma chambre à coucher est au midi . et la vôtre au nord . madame B... . mais il est vrai que nous avons choisi chacun notre appartement. Quant au mot fan. tout le monde sait ce que c'est, et d'après mon anagramme, je guis tenté de penser que les mottes à brûler, faites de tan . produisent un feu bien plus salubre que

MEDIANOCHES. S7

celui du bois; j'en essaierai demain. Je n'ai rien oublié, j'imagine , et mes explications vous parais sent suffisantes?

— Vous n'avez omis que le mot corne , dit madame de G... en couvrant son intention d'un sangfroid stoique: qu'en faites- vous? où le mettez- -^ vous , s'il vous plait ?

— Ah. c'est vrai! corne! répliqua M. B..., cherchant un sens quelconque sous ce mot assez peu pharmaceutique et se frottant les mains pour s'inspirer : ce mot ne s'est pas rencontré là sans raison.

— Assurément , dis-je par inspiration pour venir au secours de l'embarras de M. B.., : prenez de la corne de licorne, grattez -là. et infusez cette poudre dans une boisson chaude ou froide . voilà une panacée universelle : mais par malheur . les licornes sont rares aujourd'hui, et l'espèce s'en perdra.

— Corne de licorne, dites- vous? reprit ^I. B... qui s'enflammait à l'idée d'un nouveau remède; je demanderai cette drogue à mon apothicaire.

— Mon Dieu! quand sortirez- vous des drogues! s'écria madame B.... pour faire cesser un entretien qui lui déplaisait visiblement. Soyez donc

88 MEDIAINOCHES.

plus galans et plus empressés à contenter le désir des dames, messieurs, dit-elle en se tournant vers Laroche et moi i" vous nous avez donné . par quelques mots . une envie singulière de connaître les événemens de la journée . qui se sont passés sous vos yeux : je vous prie de nous faire ce récit, monsieur Jacob , et de ne pas épargner les détails. Cela me toucJie de prés, car c est l'archevêque qui nous a mariés: je me rappelle qu'il avait de fort belles mains . blanches et potelées comme celles d'une femme.

— J'ai vu sou\eiit M. l'archevêque à la cour, dit madame de G... . je lui ai parlé plusieurs fois : c'est un très aimable homme . fort distingué de manières . et fort discret.

— Qu'avez -vous donc . monsieur Jacob? interrompit madame B... . qui me vit pâlir et chanceler : vous sentez-vous indisposé? peut-être l'odeur des fleurs vous incommode-telle ?

" — C'est vrai, ajouta M. B.... les fleurs. îe seringat surtout . portent à la tête : emportez ces fleurs. J'en aurai une névralgie!

— Mais je me trompe? reprit madame B... . quand Laroche se fût empressé d'enlever des \ases de roses inodores ; ce ne sont pas les fleurs I

MEUIANOCHES. 89

— En effet ce ne sont pas les fleurs . répéta M. B... en se bouchant le nez.

— Qu'est-ce qui porte du camphre? demanda madame de G... . le doigt accusateur dirigé vers M. B...

— Monsieur, votre pharmacie me fera déserter la maison! s'écria madame B... . qui cherchait un prétexte pour se venger de l'anagramme.

Le morceau de camphre que j'avais serré dans ma poche . après l'axoir flairé une partie du chemin , me re\int en mémoire . et je fus bien aise de l'indisposition qui me permettait de sortir , sans révéler l'origine de cette drogue, qui m'embaumait ni plus ni moins qu'une momie d'Egypte.

— Ce n'est rien . madame . dis-je en me retirant: je me souviens que je n'ai ni diné. ni déjeuné aujourd'hui , et je vais i-éparer cet oubli en soupant.

Ce n'était pas tant la faim que le souvenir du choléra, qui me causait une espèce de défaillance que dissipèrent presque aussitôt le grand air , la réflexion et surtout des alimens légers pris avec modération.

Camphré comme je l'étais, je n'osai rentrer dans le salon , sous peine de m'exposer à une enquête féminine. Pendant que Laroche narrait les faits et gestes du Mardi-Gras à Paris, je me glissai dans ma chambre, puis dans mon lit. où je trouvai bientôt un sommeil paisible qui fit évaporer mon camphre, et ne refléta pas même en songe les émotions de la journée.

Le lendemain mon esprit était reposé comme mon corps , et les frayeurs du 'choléra n'ébranlaient plus mon imagination ; pour les chasser tout-à-fait . je n'eus qu'à reprendre mes études, plus sobrement que je faisais à Paris , et au lieu des fortes exhalaisons du camphre, je respirai, non moins salutairement. les atomes de la poussière scientifique. Au bout de quelques jours, j'étais si bien aguerri , par cette vie occupée et laborieuse , contre les embûches du démon asiatique qui étendait alors ses ailes noires et bleues sur la moitié de TEurope. que j'aurais frotté un cholérique avec autant de courage qu'une couverture de livre en veau ou en maroquin. D'ailleurs, à mesure que semblait s'éloigner la présence du danger, je doutais que le danger eût jamais existé : et je me persuadai que le malheureux Grand-Jean m'avait

apparu avec les symptômes d'une ivresse de carnaval.

Le docteur Ferry n'était pas venu au château depuis quinze jours . malgré les lettres et les messages de M. B... qui. frappé de stupeur par les détails horribles du choléra de Londres, que M. Magendie avait transmis à la Faculté de Paris, perdait le sommeil-, l'appétit et le repos ; jamais le docteur n'avait mis un si long intervalle entre ses visites, et pourtant, il n'était pasmalade:on apprit de son domestique qu'il sortait tous les jours pour assister aux séances extraordinaires de la Faculté de médecine. M. B.... ne pouvant vivre davantage sans médecin, alla un jour à Paris, et n'ayant pas rencontré le docteur Ferry . absent comme à l'ordinaire, il se dédommagea en consultant tous les premiers médecins, qui lui garantirent cent ans de vie. s'il continuait scrupuleusement le même régime : il revint enchanté au château de*-*, et le soir, à notre réunion . il était de si bonne humeur, qu'il osa se moquer du choléra en termes peu mesurés ; lui , qui décernait un culte à la déesse de la fièvre et qui n'eût pas même voulu parler irrévérencieusement du dieu Crépitusl

(]e qui le rendait si présomptueuxet si guilleret.

c'étaient les innombrables anti -cholériques dont il avait fait provision à Paris : ceintures . tabatières , sachets, boites, pots, force bouteilles de chlorure de chaux, et quantité de camphre; il avait rapporté aussi une vingtaine de recettes . plus ou moins infaillibles : l'une entre autres, qu'il devait à un jeune docteur qui revenait de Pologne . consistait à marcher long-temps au grand air en agitant les bras et en respirant avec force, pour donner plus de jeu aux poumons et oxigéner le sang à plus larges doses. Ce soir-là . il n'eut pas le temps de mettre les anagrammes sur le tapis, et il expliqua techniquement à madame de G... l'usage de tous les appareils qu'il avait achetés de confiance ; il eût traité à posteriori la question abstraite de la seringue simple et du clyso-pompe. si madame B... n'eût interrompu impérieusement cette savante dissertation.

Cependant M. B... m'avait communiqué certaines velléités médicales . ou plutôt les précautions multipliées, dont il s'entourait avec tant d'assurance , m'inspirèrent le caprice de rechercher dans les anciens auteurs quels moyens ils avaient autrefois mis en usage pour combattre la peste, et surtout pour s'en garantir; car jadis la peste ou di-

verses épidémies confondues sous ce nom régnaient presque conlinuelîement en France. J'avais lu d'ailleurs dans les histoires du seizième siècle une description du trousse-galant . analogue à celle du choléra -morbus : et je conclusquela maladie ayant été déjà observée par les Fernel et les Ambroise Paré, les remèdes les plus propres à la guérir avaient pu être découverts.

Je m'établis aussitôt dans la bibliothèque, et j'y travaillai de telle ardeur, que souvent la cloche du repas sonnait deux fois avant que je l'entendisse , quoique cette cloche fût placée par précaution à la fenêtre de mon laboratoire : je feuilletais volume sur volume, et je puis dire que jamais Bonaparte à Jaffa ne toucha tant de pestiférés : je commençai à la fameuse peste décrite par Lucrèce en admirables vers, et finis à la peste de Marseille: enfin je retrouvai le choléramorbus dans un ouvrage curieux, et pourtant peu connu : De ISaturœ divirus characterismis . Ce traité des divins caractères de la nature , composé 'par Corneille Gemma, médecin et professeur royal de Louvain , me sembla mériter beaucoup de créance sur cette matière . quoiqu'il fût rempli de fables aussi ridicules que l'histoire de cette jeune fille qui

H MEDIANOCHES.

eut dans le corps une anguille vivante longue d'un pied et demi. Gemma avait vu la pestilence de 157/i. annoncée deux années à l'avance par des fièvres qui parcoururent l'Europe , de même que notre grippe . ce maréchal-des-logis du choléramorbus : il la décrivait de manière à la faire bien reconnaître quand elle se présenterait derechef, même avec de nouveaux caractères : je comparai les deux fléaux et en constatai l'identité, sauf de légères variantes qui pouvaient appartenir à des causes climatériques.

Une fois que j'eus la preuve de l'ancienneté du choléra-morbus, je me mis en quête des meilleurs secrets curatifs et préservatifs : |e faisais beaucoup d'extraits des vieux écrivains . avec le projet de coordonner ensuite ces notes confuses : j'analysais soigneusement les ordonnances des rois de France relatives à la peste : je ne dédaignais pas même les poètes : Eustache Deschamps . qui avait étudiéla médecine en Arabie au quatorziémesiècle. et dont les ballades manuscrites détournèrent agréablement mes arides recherches : Guillaume Bunel. régent de la faculté de Toulouse, qui rima les Médecines préservatives et curatives des maladies pestilentieuses; j'accordai une attention plus

MEDI.VNOCHES. 9ï

sérieuse au Régime contre épidémie et pestilence, par Thomas Forestier, au Traité latin de Kircher, à celui de Senac. à celui dePapon, et aux nombreuses observations des anciens et des modernes, sur toute espèce de maladie épidémique.

Je rassemblai bientôt une immense quantité de recettes et de conseils, tous si différens et quelquesuns si étranges .que je me trouvais . au milieu de cette abondance de richesses médicales . plus dépourvu de confiance que je n'étais avant de m'être entouré de cette armée de praticiens célèbres : l'un recommandait de boire chaud: l'autre, de boire froid: celui-ci. d'éviter tel aliment: celui-là, de le préférer au contraire: le vin était tantôt un remède, tantôt un poison; pas de préservatifs! disait le premier : de l'ail . du citron . des parfums ! s'écriait le second : le mal est dans le sang, remarquait un troisième : c'est la bile . reprenait le quatrième : les vieux docteurs croyaient à la contagion, danslousles cas: les jeunes s'en moquaient. Holà ! pensais-je à chaque instant . accordez-vous mes maîtres, si vous voulez nous mettre d'accord ?

Enfin . las de chercher cette nouvelle pierre philosophale , ennuyé des objections et des con-

tradictionsde la science, je renonçai à débrouiller les ingrédiens que j'avais entassés confusément , pour en former une panacée contre le choléramorbus. Je m'étais seulement aguerri , dans ces doctes investigations , à voir en face les plus horribles symptômes de la peste : j'avais pour ainsidire acclimaté mon esprit à l'air pestilentiel, et je me sentais assez hardi pour le respirer réellement sans aucune appréhension.

Je crus devoir au moins prendre en considération les mesures sanitaires prescrites par toutes les ordonnances de police du seizième siècle, que la peste visita, dit-on, douze fois, et je m'établis commissaire delà salubrité du château de***, sous les auspices de M. B... . auquel je faisais approuver les mesures les plus arbitraires : on lava les cours, les escaliers et les galeries : on tua sans pitié les pigeons, les lapins et les oies de la basse- cour: on reloua le poulailler au fond du jardin ; on enjoignit au cuisinier de suspendre les ragoûts épicés et de simplifier son art en devenant rôtisseur : jamais prevot de la santé ne remplit ses fonctions avec plus de zèle et de prudence. M. B... m'appelait son sauveur, et madame de G..., dont l'odorat s'offensait du genièvre et des plantes aro-

31ÉI)IANO€HES. 97

matiques qui brûlaient sans cesse . me nommait le roi des mages, en mémoire de la myrrhe et de l'encens que Balthasar , Melchior et Gaspard apportèrent en présent à Jésus-nouveau-né. Quant à madame B..., elle ne prenait pas garde à cette parfumerie journalière : car ses téte-à-tête avec Jules Laroche se prolongeaient toute la journée en promenades dans les bois de Verrières.

— Pourvu qu'ils ne nous ramènent pas le choléra-morbus! disait M. B,.., dont les soupçons n'allaient point au-delà de cette inquiétude.

— Bah ! croyez-vous que le choléra habite dans les bois comme un rossignol ? répondais~je en riant de ma propre idée : on a remarqué plutôt que les arbres purifiaient l'air.

— C'est vrai, j'ai lu cela quelque part, et je vais faire planter une barrière de peupliers devant les fenêtres de mon appartement ; chacun pour soi, mon cher Bibliophile ; vous êtes d'une santé admirable , qui m'étonne pour votre âge : moi, je ne suis pas content de la mienne ce matin : j'ai le pouls lourd et la langue pâteuse...

— Bon Dieu ! prenez-vous-en à cette chaleur extraordinaire pour le mois de mars ; moi aussi

j'éprouve le même malaise, et cette nuit mon sommeil a été fort agité. Tenez, voici le colonel qui, je crois, n'est pas mieux portant?

— Si fait , dit le comte Plache en nous abordant un cigare à la bouche. Madame de G... fait de la pâtisserie feuilletée qui sera délicieuse.

— Je vous cède volontiers ma part , dit monsieur B... avec une moue hippocratique : la pâtisserie feuilletée serait la pierre de mon tombeau : mais vous avez un estomac de fer : vous digéreriez le diable : ce n'est pas étonnant quand on a mangé à l'armée de la vache enragée, du cheval cru et des semelles de bottes !

— Eh bien! je parie que le colonel . répartisje, consentirait à se remettre au régime dont vous nous parlez , plutôt que d'être privé de fumer ?

-^ Le tabac et moi nous sommes frères de lait ! dit le colonel en offrant un échantillon de son talent de .fumeur par diverses manières de rendre la fumée, dont un jet habilement lancé vint cares- >, ser le visage de M. B..., lequel maudit, avec force éternuemens. le tabac et ses adorateurs.

— Ne blasphémez - pas . dis-je pour apaiser monsieur B... : le tabac est de tout temps un excellent préservatif contre le mauvais air : mais dans

les circonstances actuelles , il est recommandé comme le meilleur anti -cholérique : je tiens ce renseignement d'une jolie polonaise, qui s'est préservée du choléra de Varsovie, en fumant comme un brave de la Grande Armée.

— En vérité, je suis charmé de savoir les bienfaits du tabac . répHqua M. B... en se frottant les mains avec gaîté : je fumerai bien . puisque les femmes fument; d'ailleurs, colonel, vous me donnerez une leçon?

Le soir même, nous étions, comme à l'ordinaire, réunis patriarchalement dans le salon, après le dîner, madame B... faisant une bourse au crochet pendant que Jules Laroche . penché sur son ouvrage , lui adressait plus de regards que de paroles ; madame de G... jouant avec le colonel au royal jeu de la mouche , que Louis XVIII avait appris à toute sa cour; M. B... dissertant avec moi sur l'histoire et les exploits des anagrammes: mon érudition sur ce sujet , fort stérile en apparence, se trouva un peu plus riche que la sienne, et l'attention soutenue qu'il me prêtait se communiqua par degrés à tous lesassistans, sans interrompre une espèce de dissertation dans laquelle

je fus forcé d'admettre quelque mots latins et même grecs. Je connaissais par bonheur le seul livre écrit ex-professo en l'honneur des anagrammes par un savant Allemand de Ratisbonne : Z.Celspiriide anagrammatisîno libn'II. et j'aurais pu. avec l'aide de ce singulier ouvrage, approfondir la matière que je ne fis qu'effleurer. M. B... était en extase.

— Ce fut au seizième siècle et au commencement du dix-septième que l'anagramme eut son âge d'or, dis-je le moins pédantesquement possible; un illustre poète français en fut l'inventeur, ou plutôt le rénovateur : Jean Daurat. qui latinisa son nom en Auratus sans anagramme, avait imaginé de combiner les noms de ses contemporains, surtout de ses amis et des grands seigneurs, pour en tirer d'ingénieuses flatteries : Daurat était renommé pour son savoir, qui lui valut le titre et les gages de poète royal. Son exemple fut suivi, et pendant les régnes de Charles IX et IJenri lH la mode des anagrammes régna aussi tyranniquement que celle des barbes. L'origine de ces jeux bizarres de 1 ' esprit remontait pourtant à Ly cophron qui, trois siècles avant Jésus- Christ, trouva dans

le nom du roi d'Egypte. Ptolemée, deux mots grecs signifiant plein de miel. Depuis cette époque reculée, les oracles s'étaient quelquefois exprimés par anagrammes, et dès le quinzième siècle, la maison de Lorraine avait anagrammatisé son nom en Alerion, pour mettre cet oiseau dans ses armes . Rabelais, dans son Pantagruel, s'était amusé de ces renversemens de mots qu'il appelait équivoques ou contrepèteries; Calvin ne dédaigna pas d'imiter ce satirique écrivain qu'il haïssait, et publia son Institution sous le nom d'Alcuin, de même que François Rabelais s'était baptisé Alcofribas Nasier, en anagramme. Cependant les anagrammes latines furent plus estimées que les françaises, et plusieurs, en effet, présentèrent des rapprochemens fort singuliers : ainsi, mesdames, devinez ce qu'on trouva dans le mot Midier qui veut dire femme ? on y trouva 1 lemur, c'est-àdire : va-t-en, démon!

Uîi cri d'indignation de madame de G... m'empêcha de poursuivre: tout le monde se mit à rire, moins à cause de l'anagramme que par suite de la colère de madame de G... qui s'était personnelle-

ment crue intéressée dans cette injure faite à son sexe en général ; M. B... se frotta les mains en regrettant de ne savoir pas le latin pour rencontrer quelqu'une de ces belles choses, et il m'encouragea, par sa bonne humeur, à lui citer d'autres anagrammes que ma mémoire avait retenues.

— Pardonnez, mesdames, au latiniste germanique; car en français le xnoifemme n'a pas d'anagramme possible: un second Allemand, moins impertinent que le premier, découvrit qu'en changeant la lettre x en cet s, suivant la prononciation . le mot uxor, qui veut dire épouse, pouvait faire orcus ou enfer... Mais revenons à notre pays et à notre langue : Pierre de Ronsard, ce grand lyrique dont Malherbe a lâchement assassiné la réputation, fournit cette belle anagramme où se résume son génie : Rose de Pindare; Voltaire, de qui Gilbert avait indignement parodié le nom en J^ol-à-terre , fut vengé par un de ses admirateurs qui reconnut que ce nom formait 6 alte vir (ô grand homme) : ce sont là de ces anagrammes que M. B... a surnommées prophétiques...

— Comme mon chef-d'œuvre : En toutes les

maladies du corps humain, dit M. B... . que j'interrompis dans sa citation qui déplaisait à madame B...

— Vous voyez, mesdames, que les dédains de Colletet. qui osa combattre les anagrammes par desépigrammes, ne suffirent pas pour arrêter le torrent, et Ménage, le grave INIénage. ne craignit pas de descendre au niveau de tous ces renverseurs de noms à la cervelle renversée, comme disait Colletet. Je ne vous parlerai pas de Louis jNIairat, qui composa un volume d'anagrammes à la louange du cardinal de Richelieu : je ne vous parlerai pas du père Louis, carme, amoureux de sainte Madeleine qu'il célébra en anagrammes avant de la chanter en vers baroques : ce bon carme avait eu la patience d'anagrammatiser tous les saints du calendrier et tous les papes, rois, empereurs, reines et hommes illustres de l'Histoire universelle. Il y eut un autre fou qui, par dévotion à la Vierge, imagina de faire une litanie de cent anagrammes avec ces mots de la Salutation Angélique : Ave, Maria, gratiaplena,Dominus tecum; ce terrible dévot était aveugle. L'art des anagrammes eût ses apôtres, ses martyres et ses prédestinés : un nommé André Pujom, à force de

10/t MÉDIANOCHES. -

remuer les lettres de son nom, parvint à formuler cet arrêt pareil à celui de Balthasar : pendu à Bioml sa tête se frappe, il sent déjà la corde qui l'étrangle : triste et résigné, il se rend à Riom . prend querelle, se bat. tue son homme et finit à la potence. Jean-Baptiste Rousseau, honteux de sa naissance obscure, veut ajouter à son nom de vitrier un nom plus sonore, et prend celui de J^erniettes; un de ses ennemis. Saurin. soumet le nouveau nom à l'analyse de l'anagramme et en tire: /M te renies. L'anagramme était, dans l'occasion, un éloge ou bien une satire : on fit avec Jean Calvin: le vraiCaïn; avec Marie Touchet. maîtresse de Charles IX : je charme tout: avec Marguerite de Valois: Sake virgo, mater Dei{ie vous salue. Vierge mère de Dieu). Je vous demande grâce pour ce joli latin. Les amateurs du tabac, apporté en France par Nicot au seizième siècle, découvrirent dans le nom primitif de cette herbe. herba nicotiana, la phrase qui accompagne encore aujourd'hui ses effets sternulatoires : in bona caritate! ce qui équivaut à : Dieu vous bénisse! Cette mode, qui excitait l'instinct des découvertes toujours si cher à l'esprit humain, a plus vieilli chez nous qu'en Allemagne...

. MÉDI/VIVOCHES. 105

— Tant pis pour nous, s'écria monsieur B.... je me fais gloire de conserver le feu sacré: je prépare une anagramme sur vous. Bibliophile...

— Merci, répliquai-je : peut-être découvrirez vous Lacroix dans le nom de Jacob ? Je passe à Pilatre du Pvosier. ce fameux aéronaute dont la catastrophe donna un cruel démenti à Tanagramme de son nom : tu es pr. roi de l'air: l'abbé Miolan . autre physicien . dont le ballon creva . portait dans son nom cet horoscope : ballon ahimè. On avait facilité la recherche des anagrammes par la fabrication de certains instrumens qui produisirent l'utile cadenas à lettres. Marie-Antoinetle aimait beaucoup cet amusement de l'esprit, et Cazotte l'effraya, dit-on. par une anagramme que l'échafaud devait réaliser. Mais le triomphe des anagrammes eut lieu dans une fête qu'un recteur de collège offrit au jeune Stanislas, depuis roi de Pologne, et à sa famille de Leckzinska. Treize danseurs habillés en chevaliers, tenant des boucliers sur chacun desquels était peinte une lettre de ces deux mots domds lescinia. qui signifient Maison de Leckzinska. dansèrent un ballet en rapprochant leurs boucliers do manière à former successi^cment différentes phrases latines, qui se rappor-

106 xMÉDIANOCHES.

taient à ce prince de si belle espérance : la dernière anagramme, scande solium (monte au trône), fut une prédiction de l'avenir. Vous souriez, mesdames, parce que je retombe toujours dans l'anagramme latine, qui était à l'usage des Armandes et des Aramintes; mais je m'accuserais moins detrancher du Vadius. si j'étais embrassé comme lui pour l'amour du grec et du latin.

— Parbleu! vous le serez pour l'amour des anagrammes, dit monsieur B... qui m'offrit l'accolade avec une cordialité que je ne lui connaissais pas.

M. B... ne se borna pas à cet embrassement: le docteur Ferry entrait au moment même dans le salon . et son malade . que les anagrammes avaient mis en bonne humeur, lui jeta les bras au cou avec de longs regrets de ne l'avoir pas vu de tout un mois, avec de plus longues félicitations de le revoir après une absence inespérée; le docteur supporta patiemment ces tendresses, y répondit d'un air distrait, salua à peine les dames, et vint me tendre la main en me regardant d'une certaine manière qui me donna beaucoup à penser; mais comme il souriait en branlant la tête, je me persuadai que mon frisson avait tort et que le doc-

leur n'avait pas l'âme assez noire pour se faire une joie du malheur de l'humanité. Je fis taire mes pressentimens et me préparai à quelque joute sur les terres de Rabelais.

— Docteur, c'est affreux, s'écria M. B... en le secouant par le bras pour obtenir une audience qu'il m'enviait, vous nous laissez mourir sans secours et sans votre permission. Depuis que vous m'avez si cruellement délaissé, j'ai peu souffert de ma sciatique: mais la digestion se fait mal, et les autres fonctions s'en ressentent...

— Monsieur B.... vous êtes insupportable, interrompit madame B... qui avait une répugnance invincible contre les naïfs aveux en matière médicale : nous prenez -vous pour des apothicaires ?

— Eh bien ? me dit le docteur avec un ton et un coup d'oeil d'intelligence que je tremblai d'avoir compris.

— Eh bien? repris-je en jouant l'indifférent: on croirait que vous allez m'annoncer la mort de notre ami François Rabelais.

— Eh bien ! mes prévisions se sont malheureusement accomplies: j'ai eu l'avantage d'observer

108 MÉDIAr^OCHES.

le premier la maladie, et je vous remercie de m'a voir procuré cette bonne fortune.

— Quelle maladie ? demanda M. B... se rapprochant, les oreilles dilatées comme un chat qui flaire une souris.

— Vraiment^ m'écriai-je en m'appuyant sur la table avec un profond battement: l'épidémie s'est déclarée? le malheureux que je vous ai prié de soigner, et qui paraissait si malade?...

— Mort la nuit même! répondit le docteur entre deux prises de tabac; j'en ai fait l'autopsie le lendemain en présence de plusieurs personnes delà Faculté: mais ce n'était qu'un cas isolé.

— Quelle épidémie ? interrogea monsieur B.... qui, attéré à ce formidable mot . avait tourné plusieurs fois sa langue épaissie dans sa bouche avant de pouvoir le répéter.

— Que voulez-vous que ce soit, sinon le choléra-morbus? répliqua brusquement le docteur, qui eût à peine prononcé ce nom. suivi d'un cri général, qu'il se trouva tout-à-coup abandonné comme un pestiféré.

Madame B... et Laroche s'étaient levés simul-

tanément pour se réfugiera l'angle droit du salon; madame de G... s'était retirée à l'angle gauche, où le colonel était allé la retrouver, quoiqu'elle le suppliât de ne point avancer. M. B... eût souhaité se cacher au centre de la terre; mais dans son trouble, il ouvrit une armoire au lieu de la porte, et s'enferma, comme eut fait Hernani. en montrant sa tête chauve par intervalles, pour épier les progrés du choléra. Quant à moi. bien convaincu que deux ou trois pieds de distance ne m éloigneraient pas du danger, je ne bougeai pas de mon siège, et sans faire parade d'espritfort, j'osai prendre une prise dans la tabatière béante du docteur qui avait tiré son livre de sa poche en murmurant quelques citations rabelaisiennes. M. B... fut assez heureux pour se sentir muni d'un sachet d'odeurs qu'il appliqua sous son nez. en méditant une salutaire évasion.

— Le choléra ! criaient à la fois tous les assistans avec des voix pâmées et chevrotantes, chacun le mouchoir sur la bouche, ainsi que des amoureuses de théâtre.

— Etes-vous bien sûr que le choléra-morbus soit à Paris? dis-je au docteur qui riait en tapinois:

110 MKDIANOCHES.

la chose est trop grave, ce me semble, pour prêter à la plaisanterie.

— C'est vous, admirateur de Rabelais, qui fixez les bornes du rire? Rappelez -vous que maître Alcofrihas Nasïer a ri de tout, et sans doute rit encore dans l'autre mon.de.

— Docteur, docteur! Rabelais n'avait pas peur du choléra. Mais voyez l'épouvante causée par votre seule présence, quoiqae vous n'apportiez point le choléra dans vos poches : rassurez-nous, ou du moins dites-nous la vérité tout entière, si fôcheuse qu'elle soit. Je vous somme de déclarer si le choléra est à Paris ?

— S'il y est? mon cher Bibliophile, ne l'avezvous pas vu dans toute sa noirceur le soir du Mardi-Gras, et croyez-vous que depuis plus de trois semaines il ait jeûné en raison du carême ? Le choléra est plus diable que noir: il est venu incognito dans la capitale: il a reconnu les lieux, préparé ses coups, choisi ses \ictimes, et maintenant il frappe : sauve qui peut. Le premier choléricjue. dont je vous dois la rencontre que je n'eusse pas échangée contre un bon dîner , en a déjà produit cinquante autres,,.

MEDIANOCHRS. 111

— Trailre Bibliophile! s'écria M, B... en mordant de colère le sachet odoriférant collé à ses lèvres blêmes; avez -vous bien pu rentrer chez moi après avoir vu un cholérique!

— Vous parlez de cinquante morts seulement ? dit Jules Laroche pour rassurer madame B... qui craignait moins pour elle que pour son enfant; la maladie est alors peu dangereuse.

— Je ne parle que des cholériques admis dans les hôpitaux, répondit le docteur Ferry: mais jusqu'à présent la Faculté ne considérait ces différens cas que comme accidentels, et malgré les rumeurs causées par la mort d'un portier de la rue des Lombards, le public ignorait l'existence du choléra. Voilà plusieurs jours que le nombre des malades augmente à tel point, qu'on ne peut cacher plus long-temps ce terrible fléau, qui. selon toute probabilité, va se répandre de quartier en quartier. Le nom de la maladie, sa rapidité effrayante, ses caractères inouis ont déjà imprimé la terreur dans les esprits: le peuple croit qu'on l'empoisonne, bien qu'il n'ait pas d'héritiers collatéraux; les riches s'enfuient ou se retirent dans leurs hôtels: l'épidémie commence, mais elle atteindra en trois jours son plus haut degré, et je

112 MKDÎANOCHES.

ne doute pas que le chiffre quotidien des morts s'élève avant la fin de la semaine à six cents, peut-être plus: car Paris doit perdre environ vingt-mille de ses habitans.

— C'est-à-dire que nous mourrons tous! s'écria lamentablement >I. B. .. . qui avait écouté avec une angoise croissante les lugubres pronostics du docteur.

— Et mon pauvre enfant ! dit madame B... en regardant Jules Laroche qui. pour la tranquilliser, lui serrait la main avec une touchante expression.

— Vingt mille morts ! dit madame de G... , dont la pensée s'apprivoisait avec le choléra: colonel, c'est presque une bataille de Waterloo : tâchez ici que la garde ne meure pas !

— J'ai dit vingt mille, suivant les calculs les plus rassurans . ajouta le docteur : si je croyais certaines listes de proscription , les deux tiers de Paris seraient destinés à périr.

— C'était bon au quinzième siècle . répartis~je en me cuirassant d'incrédulité, lorsque Paris, plus sale, plus somLre et plus resserré dans sa vieille enceinte, se livrait imprudemment à toutes les chancesd'unemortaiitécontagieuseouépidé:nique:

MEDIANOCHES. JlS

ainsi . en 1 437 . la peste . en moins de trois semaines . enleva cinquante mille personnes sur une population de cent mille âmes: mais combien de causes qui n'existent plus à présent : les préjugés, l'ignorance des basses classes, la malpropreté de la ville, les cimetières au milieu des vivans...

— Vingt mille, cinquante mille, cent mille! s'écria M. B... dont l'imagination reflétait ainsi qu'une chambre obscure tous les plus sinistres tableaux qu'on lui présentait. Le seul remède, le seul préservatif, c'est d'éviter le contact de tous les hommes!... Docteur, jurez-moi que vous n'êtes point un cholérique , car je me rappelle vous avoir embrassé...

— Je ne ferai pas ce serment téméraire . répondit le médecin ; je pense, j'espère que le choléra voudra bien m 'oublier: mais qui sait l'avenir? nous sommes tous mortels, et vous aussi . monsieur B...

— Ne m'approchez pas ! reprit celui-ci , qui s'imagina que le docteur se levait pour aller à lui: oh! ne m'approchez pas. ou je vous brûle la cervelle !

M. B.... qui brandissait la clef de sa phar-

114 MKDIANOCHES.

macie en guise de pistolet . marcha lentement vers la porte en faisant face au docteur Ferry qui n'essayait pas de l'arrêter, et se retira son sachet sur la bouche, les yeux hagards et pleins de courroux. Dès qu'il fut hors du salon, nous entendîmes les serrures et les verroux se fermer derrière lui pour protester sa retraite: malgré la gravité des circonstances, madame de G... ne put retenir un large éclat de rire qui n'eut pas d'écho, même de la part du colonel. Madame B... . indifférente à la tragique sortie de son mari . éprouvait une espèce de défaillance à la suite d'un saisissement qui avait agi sur sa sensibilité nerveuse : Jules Laroche était le seul médecin à qui elle eût recours.

— Madame, dit le docteur en s'avançant vers elle pour la réconforter . ne craignez rien...

— Ne m'approchez pas . M. Ferry ! s'écriat-elle. en s'élançant à l'autre bout du salon : vous avez touché des morts du choléra ! ne nous donnez pas la peste!

— La peur est plus contagieuse que le choléra, me dit à demi-voix le docteur en haussant les épaules; ce que c'est pourtant qu'une femme d'esprit !

— Monsieur Ferrv. madame B .. n'est pas ce

soir en étal de vous répondre, dit Jules Laroche, qui emmenait cette dame à moitié évanouie; mais je vous supplie de revenir ou de rester...

— Qu'il parte au plus vite ! interrompit madame B... qui puisait dans sa terreur une énergie nouvelle : qu'il s'en aille . et surtout qu'il ne re-

* vienne pas ! je ne veux plus le voir.

— Madame, c'est bien à tort qu'on redoute la contagion d'une épidémie, dit le docteur en se tournant du côté de madame de G... aussitôt que madame B... fut rentrée dans sa chambre; je vous atteste...

— Attestez, monsieur, tout ce qui vous plaira, mais ne m'approchez point, s'écria madamede G... imitant la prudente sortie de son amie ; on ne sait pas ce qu'on gagne dans les hôpitaux, et je vous conseille de vous mettre en quarantaine avant de revenir ici : il faut se défier du médecin autant que de la maladie. Servez -moi d'escorte, colonel?

— Et la garde qui veille à la porte du Louvre N'en défend pas les rois !

Récita le docteur, d'un accent solennel, lorsqu'il s8 vit seul avec moi. Malheur aux peureux surtout!

IIG MÉDIANOCHES.

— Aveugles égoïstes, répliquai -je en soupirant ; car dans le fléau qui nous menace . chacun, d'une heure à l'autre, peut être frappé, et celui-là est perdu . qui n'a pas de prompts et actifs secours ! Docteur, madame de G... a raison : nous sommes tous sur le champ de bataille . les boulets vont éclaircir nos rangs : soignons les blessés : nous* compterons après les morts.

Le docteur Ferry avait, en dehors de ses distractions, un dévouement infatigable pour l'art plutôt que pour l'iiumanité : car. disait-il. les malades meurent . et la médecine est immortelle : depuis le premier cas de choléra qu'il avait observe, il continuait jour et nuit ses observations et ses études dans les hôpitaux et dans les livres ; il s'était exposé à des expériences périlleuses qui n'eurent pas un résultat fâcheux sur sa vie ni sur sa santé, et il avait acquis par là une irrécusable preuve de la non-contagion du choléra. Pendant une heure qu'il passa encore au château, il me fit adopter la plupart de ses idées relativement à la maladie inconnue qui se déclarait en France: il détruisit les erreurs que j'avais puisées dans mes lectures . et me précautionna d'excellens conseils

auxquels je dus peut-être d'échapper à l'épidémie; puis, avant de remonter à cheval (car il était venu de Paris monté comme saint Georges sans craindre que le choléra galopât en croupe avec lui ) . il me cita ces paroles de la Pronostication pantagruéline de Rabelais : <' Les riches se porteront un peu mieux que les pauvres. » et me souhaita gaiment de reXivePantagruel^dLT antidote contre tous les maux ; car, dit-il en se servant des propres paroles du prologue : « Trouvez-moi livre, en quelque langue, en quelque faculté et science que ce soit, qui ait telles vertus, propriétés ou prérogatives? »

Je me proposais de repartir pour Paris le lendemain, et si je passai encore une nuit au château, en dépit de la contrariété que mon séjour pouvait causer àM. B.... ce ne fut que pour réunir mes papiers et mes notes. Je remerciai du fond du cœur le bon docteur d'avoir achevé de me guérir delà peur, et je m'endormis sans rêver choléra. J'étais levé au point du jour et je fis mes malles, après avoir corrigé quelques épreuves de la Danse Macabre, que l'on imprimait à Paris .-j'avoue que les scènes de ce livre avaient une si fatale analogie avec les scènes présentes, que plusieurs fois la plume trembla dans ma main.

lis ]>lÉDIANOCHES.

Pendant que je disposais mon mince bagage de bibliophile, j'entendais par tout le château un continuel tintamarre de sonnettes et un bruit fréquent d'allées et venues : j'étais accoutumé aux exigences de M. B... à l'égard de ses domestiques, et je supposai naturellement qu'il s'entourait de tout son arsenal anti-cholérique; mais la sonnette du maître de la maison dominait si impérieusement les autres que j'attribuai cette sonnerie à un grand motif de colère, peut-être à ma présence contagieuse dans le château de ***. Madame de G... . qui entra précipitamment dans la bibliothèque où je travaillais, malgré l'effroi que lui inspiraient les rats et les souris , venait sans doute m'annoncer quelque chose d'extraordinaire : avait-elle déjà besoin de mes secours pour frictionner un malade? Madame de G... sortait de son lit. comme le témoignaient ses papillotes, ses pantoufles de maroquin et son peignoir de mousseline.

— Eh quoi [madame, lui dis-je en m'éloignant par déférence, vous osez m'approcher encore? Oubliez-vous qu'il y a un mois j'ai vu et louché un cholérique:'

— Qu'importe! roprit-elle avec vivacité : savez-

VOUS ce qui arrive? on veut nous renvoyer à Paris au beau milieu du choléra ! on veut que nous parlions tous aujourd'hui !

— Je me prépare à partir en effet pour rassurer M. B... et vous tous, qui avez hier si mal reçu le pauvre docteur. IVIais qui veut vous renvoyer ainsi? le colonel ne vous laissera point aller seule?

— C est M. B... qui a l'impolitesse de nous congédier de la sorte: mais nous sommes tous bien déterminés à rester, et madame B... autorise notre rébellion . Dieu merci!

— Comment ! madame B... . qui montrait une telle frayeur?..

— Elle est maintenant admirable de courage et de résignation: M. Jules Laroche, qui a sur elle l'influence de l'amitié . est parvenu à lui faire entendre que le choléra nese communique point, et, qu'après tout, mieux vaut mourir au milieu de ses amis , si le sort ordonne que l'on meure.

— Je comprends , vous êtes chargée auprès de moi d'une ambassade délicate : comme j'ai eu le malheur d'être en rapport direct avec le choléramorbusence funeste Mardi- Gras , on craint que j'aie gardé l'infection asiatique, et c'est moi seule-

120 MÉDIAISOCHES.

ment qu'on désirerait savoir parti pour purifier l'air du château?..

— Au contraire, on désire que vous restiez, et surtout que vous trouviez le moyen de nous faire rester , nonobstant les ordres exprès de M. B... , qui nous chasse le plus malhonnêtement du monde. M. B... est ordinairement maussade et peu galant pour les femmes: eh bien! la peur du choléra en a fait un monstre d'égoïsme. Figurez-vous qu'hier soir il s'est retiré dans la chambre haute de la tourelle . en fermant et verrouillant toutes les portes derrière lui pour fuir la contagion: madame B... et moine l'eussions point assiégé en sa retraite, et il avait la certitude d'y trouver l'isolement qu'il cherchait : mais ce maudit homme n'a pas eu de repos qu'il ne troublât le nôtre : il a machiné cette nuit un plan infernal qui compromet la liberté individuelle de sa femme et de nous tous. Ce matin, nous fûmes réveillés par un carillon de sonnettes , digne du jour des ÎVIorts : les domestiques couraient partout, s'appelaient, se répondaient : c'était M. B.... qui, de la fenêtre de son donjon . distribuait des ordres à ses gens. INladame B... fut mandée pour comparaître aussi

devant son juge qui lui déclara que la réunion de tant de monde pouvait engendrer la peste . et qu' elle devait en conséquence congédier toute sa société pour sauver la vie de chacun: madame B... eut beau combattre par des objections fort plausibles l'impitoyable volonté de ce tyran , demander au moins du temps pour nous faire entendre adroitement son bon plaisir . et vouloir excepter de ce congé généralJules Laroche etmoi. en faveur de l'assistance que nous pourrions lui donner s'il était atteint du choléra: il répliqua qu'il n'avait pas besoin de secours, qu'il prenait seulement garde à empêcher la propagation de la maladie, et que sa résolution était irrévocablement arrêtée au sujet du départ immédiat de toutes les personnes étrangères au château; enfin, il s'emporta jusqu'à dire que si la douceur n'était pas suffisante pour se faire obéir, il était décidé à employer la force . parce qu'en ces malheureux temps . le sentiment de la conservation devait l'emporter sur tous les préjugés de politesse et de convenances; là-dessus, il promulgua sa charte qu'il avait rédigée pendant la nuit et la lança comme un billet doux aux pieds de sa femme.

Madame de G... déploya une longue pancarte

divisée par paragraphes : je jetai un coup d'œil pour savoir jusqu'à quel excès de folie l'égoïsme pouvait aller ; je lus les premiers articles.

« I. Lorsqu'un pays est le théâtre d'une guerre d'invasion, le salut de tous commande des lois et des mesures exceptionnelles : ainsi , le danger commun . dans les circonstances déplorables où nousnous trouvons, eiige des précautions particulières et inusitées, auxquelles nous nous résignons à regret. Les dispositions suivantes seront scrupuleusement observées par les maîtres et les valets , tant que le choléra-morbus régnera en France. Je prie madame B... de veiller à ce |que chaque chose soit faite comme je le désire, et j'ordonneà mes domestiques de suivre en tous points mes instructions : il y aura des récompenses accordées à l'obéissance et au dévoûment.

« IL Pendant le régne de ladite maladie, la grande porte du château restera fermée et ne s'ouvrira sous aucun prétexte : on la ferait murer si quelqu'un enfreignait cet ordre.

« IIL On ne recevra dans ledit château, soit

dans les cours . soit dans les appartemens . soit dans le jardin, aucun homme ni aucune femme venant du dehors.

« IV. Les communications indispensables se feront au moyen de la poulie du jardinier qui sera spécialement chargé de hisser les provisions débouche, la viande, le pain et les objets de première nécessité ; d'ailleurs, le jardinier n'aura point de rapports directs avec la cuisine ni l'antichambre, et tout ce qui viendra du dehors par son entremise sera suffisamment purifié par le feu qui purifie tout.

« V. On évitera de courir dans les corridors et de balayer dans les escaliers . pour ne point répandre dans l'air une poussière malsaine.

« VI. Je prétends demeurer jusqu'à la fin du danger dans le lieu élevé que j'ai choisi, et nul ne m'approchera sous quelque prétexte que ce soit : en conséquence, il serait iimlile de m'appeler: car Je ne paraîtrai pas même à la fenêtre.

« Vil. Si quelqu'un avait le malheur de tomber

malade et de mourir, fut-œ même madame B.... on se hâterait d'ensevelir le corps et de le porter au cimetière la nuit plutôt que le jour , de manière que je ne m'en aperçoive pas s'il est possible, »

— Qu'en pensez-vous? me demanda madame de G... en arrêtant cette lecture tacite qui attirait le sourire sur mes lèvres. Si vous étiez le choléra . que feriez- vous ?

— M. B... est bien à plaindre, répondis-je sans parvenir à me donner de la pitié pour cet égoïste endurci; d'auiant plus à plaindre qu'il se rend odieux sans ajouter une chance à ce reste de vie dont il est si fidèle gardien. Le choléra passe par le trou des serrures, monte au plus haut des toits et descend au plus profond des souterrains; on le respire dans une rose comme à l'hôpital: on le rencontre au milieu d'un bon dîner ou bien en pleine diète : il s'inquiète peu du sexe, de l'âge . de la fortune, ou plutôt il frappe à l'étourdie, sans savoir sur qui ses coups porteront. Cela me fait souvenir d'un ancien jeu que notre ci\ilisalion a renvoyé aux sauvages de la mer du Sud : on tendait les yeux à deux malheureux,

MEDIÀ>'OCHES. 125

dont l'un était armé d un bâton et l'autre avait les bras liés: celui-ci devait, en sautant, esquiver la bastonnade que celui-là di^ibuait autour de soi aussi largement que possible : on les remplaça ensuite par deux aveugles.

— Vous êtes un véritable recueil de dissertations, interrompit madame de G... dont la patience n'alla pas jusqu'au bout de ma disgression archéologique, mais vous choisissez mal votre auditoire. Je ne suis pas venue auprès de vous pour écouter parler vos li\Tes. mais pour* réclamer de votre obligeante galanterie un service auquel vous êtes intéressé...

— Comment . madame . dis-je avec le plus agréable empressement dont je fus capable, je pourrais avoir encore une fois le plaisir de ser^^r une jolie femme? Vous me rajeunissez de trois siècles.

— Si vous réussissez . je vous promets, outre ma reconnaissance . celle de madame B... sans compter les reconnaissances accessoires: mais l'aventure n'est pas facile à mettre à fin...

— Serait-ce de conquérir le cor de Roland et la Durandal de Charlemagne. je l'entreprendrais

pour un regard de vos beaux yeux, pour un grand merci de votre belle bouche !

— Le regard, vous l^vw;: le grand merci, vous l'aurez , et davantage ; car je veux vous armer chevalier des dames, sans oublier l'accolade pour prix de votre vaillance.

— Me voilà invincible à vos genoux, m'écriaije avec un accent fort chevaleresque. Afin de gagner la récompense promise, j'irais, comme Huon de Bordeaux, arraclier un poil de la barbe du grand kan de Tartarie !

— Dépêchez-vous donc de la mériter : madame B... et moi avons comploté de faire résistance à la tyrannie de M. B..., c'est-à-dire de maintenir les choses dans leur état actuel et de rester unis pendant ce mauvais temps de choléra: mais au lieu de résister à force ouverte , ne pourrait-on pas ramener M. B... à la raison et le contraindre d'approuver notre séjour au château :' Vous concevez que madame B... désire avoir quelqu'un auprès d'elle: car son mari ne compte pas? Moi. je me sens plus tranquille ici avec mon amie , le colonel et Laroche.

— Je conçois cela parfaitement, belle dame , et je vais tenter une démarche, je ne sais laquelle.

mais je partirai heureux si j'ai contribué à vous procurer ce repos et cette satisfaction d'esprit qui sont si nécessaires dans les épidémies...

— Vous ne partirez pas, bien entendu ; vous nous tiendrez compagnie pour que rien ne nous manque, malicieux vieillard. D'ailleurs, vous êtes un peu médecin : si nous devenons malades, vous nous guérirez : vous êtes un peu poète : si nous mourons, vous composerez notre épitaphe : mais vous êtes par- dessus tout gaî et aimable : vous nous égairez. Le meilleur moyen de passer le temps, c'est d'aimer et de faire des contes : nous formons un petit cercle d'amis, et vous contez à merveille : le choléra peut durer encore cent ans!

Ces derniers mots de madame de G... m 'inspirèrent tout-à-coup un projet que je ne pouvais mettre à exécution immédiatement, mais dont je me souvins plus tard. Sans savoir encore comment tenir ma promesse, je promis solennellement de ne pas toucher un volume, tantque M.B... persisterait dans son règlement sanitaire et voudrait éconduire ses hôtes: ensuite, je pris, sur une main blanche qu'on me tendit, les arrhes de mon accolade de chevalier.

et, comme Astolphe , je montai sur l'hypogriffe de mon imagination pour arriver , non dans la lune . mais dans la tourelle de M.B... . sans toutefois chercher à y découvrir la fiole de sa raison. Je réclamai seulement qu'on me laissât le champ libre , c'està-dire la cour d'honneur où je devais établir mon siège; et, chargé des plus gros livres qui traitent de la peste , j'allai me placer en observation vis-àvis de la tourelle, quoique la fenêtre fût prudemment close, et que M. B... n'y apparût pas même à travers les vitres.

Je mesurai des yeux cette élévation de cent dix pieds, et, n'ayant pas à mon aide l'échelle biblique de Jacob pour me guinder là-haut, je ramassai une pierre, car j'aurais perdu la voix avant que de me frayer un chemin à travers les nues jusqu'à l'oreille dure et obstinée de M, B... : jelançai mon projectile avec la dextérité d'un archer anglais, et la fenêtre que je visais eut une de ses vitres brisées en éclats.

Un grondement sourd annonça l'approche de l'orage, et M. B... se montra, pâle d'effroi et bientôt rouge de colère, à l'endroit où le caillou avait troué le verre et pénétré avec l'air extérieur dans la tourelle. INI. B... . en me voyant, faillit choir

à la renverse, malgré la distance qui nous séparait.

— Quoi ! c'est encore vous ! me cria-t-il en flairant de toutes ses forces un flacon de vinaigre.

— Oui , c'est moi qui vous empêche de mourir, ingrat, dis-je avec une assurance qui en imposa au candide faiseur d'anagrammes.

— Je ne vous reconnais pas là. reprit-il gardant une apparence de rancune dans son ton et sur son visage: vous avez voulu ma mort, en apportant le choléra dans ma maison pour me payer de la plus amicale hospitalité, et maintenant vous prétendez vouloir me sauver! Faut-il croire les faits ou les paroles?

— J'ai trouvé un préservatif certain contre toutes les pestes du monde , et si vous le permettez, je vais monter avec mes docteurs dans votre- forteresse...

— Non, non pas. s'il vous plaît : ni vous ni autre, pas même ma femme, pas même le docteur Ferry ne m'approchera de plus près durant le cours du choléra...

— Cependant une longue conversation est difficile sans porte- voix à cette distance; ainsi,

je suis obligé de vous dicter mon ordonnance et le vent en prendra la moitié.

Je feuilletai un de mes volumes et j'y puisai au hasard une vieille recette de parfum qu'on faisait brûler autrefois sur les places et dans les rues pendant et après une épidémie; M. B... avait apporté de quoi écrire sous ma dictée, et il se penchait à mi-corps hors de la fenêtre pour ne rien perdre de mes formules : on eût dit les oracles de la sybille de Cûmes , qu'on recueillait épars dans les airs et à demi effacés par l'aquilon. Ce bon M. B... était, il est vrai, merveilleusement servi par ses oreilles, qui lui rapportèrent la recette suivante telle que je la prononçai d'une voix claire et sonore:

— « Cinquante livres de poix-résine, quarante livres de souffre, six livres d'antimoine, une livre et demie de camphre , et pour la plus grande sûreté, une livre et demie d'arsenic, mettre le tout en poudre et le mêler ensemble. »

— J'espère que vous ne prétendez pas me faire avaler cinquante livres de poix-résine , quarante de souffre, et une livre et demie d'arsenic ! s'écria-

t-il tout consterné : les doses sont un peu fortes!

— Ne vous avisez pas d'en prendre un grain ! m'écriai-je avec l'appréhension d'un terrible malentendu; ce parfum, comme l'appelle mon auteur, doit être brûlé sur un feu de charbon. Mais j'y pense, le souffre et la poix -résine pourraient avoir de graves inconvéniens dans un endroit clos et privé d'air «prenez garde devons asphixier. mon ami, ne faites pas usage de ma recette qui suffirait pour désinfecter les quatre parties du monde. Contentez-vous de fumer du tabac de régie et de brûler de la poudre à canon, avec prudence toutefois.

— . Cela est facile à faire , dit M. B... d'un air et d'un accent supplians : mais ce n'est pas le préservatif que vous m'annonciez? J'ai fumé toute la nuit, d'ailleurs, et je vais demander une ou deux livres de poudre...

— N'allez pas vous faire sauter ! repris-je préoccupé de l'aveugle crédulité de M. B... en matière médicale : l'explosion du salpêtre chasse le mauvais air: mais ce n'est pas dire qu'il faille mettre le feu à un baril de poudre. Cependant je redoute moins le mauvais air pendant une épidémie, que

l'isolement, l'abandon, l'ennui, le silence et enfin le désespoir.

— Je ne vous crois pas véritablement mon ami, puisque vous refusez de me faire participer à ce précieux et infaillible préservatif découvert dans vos livres ou plutôt dans les miens.

— Vous êtes donc seul dans votre tourelle ?

— Abolument seul, Dieu soit louéll.

— Je ne vous en louerai pas ; car c'est vous retrancher du nombre des vivans!

— Que dites-vous là .'^ Ai-je l'air d'un homme mort . à votre avis? êtes vous mécontent de mon visage aujourd'hui? Je me sens horriblement fatigué ; j'ai peu et mal dormi...

— Je l'aurais deviné sans me croire sorcier: vous gouvernez en tyran votre santé ; elle finira par se révolter contre vous.

— Ne tardez pas à me transmettre votre préservatif . mon cher Bibliophile ; sinon , je n'ai pas vingt- quatre heures à vivre ! Le choléra est suspendu sur ma tête, comme l'épée de Damoclès : il erre autour de moi comme un loup dévorant.

— Et vous enfermez le loup dans la bergerie, interrompis-je souriant des images incohérentes

que la peur présentait à ce cerveau malade. wSi le choléra vous attaquait?...

— Il ne m'attaquera pas ; je suis trop bien muni de ceintures, ail gilets, décoiffe, de chaussure anti-cholériques.

— Mais acceptez l'hypothèse que le choléra trompe votre surveillance et s'introduise dans le donjon où vous êtes seul : que feriez-vous alors ?

— Cela ne peut pas être . vous dis-je ; j'ai trop bien pris mes précautions.

— Qui vous réchauffera par des bains, des frictions , des cataplasmes ; des applications de sable brûlant . de cendres ardentes . d'avoine torréfiée, de fers rouges ?...

— O mon Dieu! je n'avais pas fait cette réflexion !

— Qui vous placera de la glace sur la poitrine . des sangsues sur l'épigastre . des sinapismes sur les cuisses, des vésicatoires sur les jambes?...

— Grâce , grâce , mon vieil ami , je vais ou vrir ma porte !

— Qui vous préparera des boissons froides ou chaudes ? Qui vous donnera des vomitifs ? Qui vous administrera.... ?

— Je n'ai pas besoin qu'on m'administre . je

134 31ÉDIAN0CHES.

ne suis pas encore à l'agonie. Venez, mon sauveur, ou plutôt je viens à vous!

— Adieu, profitez de mes conseils, et je vous promets que le choléra... ^

— Ne partez pas ; restez avec moi , mon excellent ami! Nous serons seuls dans mon château, et nous ne craindrons plus...

— Au contraire il y a tout à craindre de la solitude que vous me promettez.

— Bon! j'ai fait évacuer ma maison pour diminuer les chances du danger?

— Vous les augmentez en vous privant des ressources que vous aviez pour le combattre.

— En vérité ? Je pensais que la réunion de plusieurs personnes dans un étroit espace....

— Est plus salutaire cent fois que toute une pharmacie, pourvu que ces personnes soient gaies, aimables et divertissantes,

— J'ai remarqué . en effet . que je me porte mieux lorsque je parviens à oublier que je suis malade.

— En tout temps , la société de gens d'esprit est un admirable topique contre la plupart des maladies qui ont leur siège dans l'imagination . telles que la goutte , le spleen , les névralgies ;

IMÉDIANOCHES. lU

mais en temps d'épidémie, rien n'est plus nécessaire qu'une intimité agréable , une conversation variée ; en un mot , une distraction continuelle. — Vous m'ouvrez les yeux , mon ami : j'étais un imprudent, et je devrais avoir plus d'expérience à mon âge. Je vous garde , entendez-vous ? Oh ! vous avez beau dire et beau faire , vous ne nous abandonnerez pas. Madame de G... n'est peutêtre pas encore partie ? Et le colonel ? Achevez votre ouvrage ; retenez-les : soyez mon ambassadeur et mon interprète. Laroche , cria-t-il en apercevant celui-ci dans le parc . je vous défends de vous en aller! Madame B... ne vous pardonnerait pas de nous fuir ? Parbleu ! vous resterez tous: autrement , je ne vous quitte pas et je pars avec vous .

M. B,.., persuadé par les terreurs que je lui avais suscitées, rompit ses vœux de retraite et descendit pour m'embrasser, sans plus se soucier de la contagion que mes raisonnemens semblaient avoir détruite : il était en effet si bien fourni d'essences, de fumigations et d'onguens. que l'épidémie n'aurait su de quel côté le prendre. Il me remercia avec effusion comme si je l'avais arraché à une mort certaine, et me demanda plusins-

i36 MÉDIANOCHES

tamment mon grand préservatif que j'étais bien en peine de lui indiquer, même au hasard, dans la crainte de sa trop scrupuleuse docilité à l'égard d'une prescription que je n'eusse jamais cru assez inoffensive. Il me laissa un peu de répit pour aller réparer lui-même le grossier et brutal congé qu'il avait fait donner à ses hôtes, en les poursuivant de prières et de paroles amicales pour obte-. nir d'eux un nouveau bail de séjour au château de *** : il n'eut même pas la pudeur de taire les motifs intéressés de son empressement à garder du monde auprès de lui , et il s'en expliqua franchement en présence de sa femme et de Laroche.

— Le choléra exige que nous soyons dévoués l'un à l'autre, dit-il; si madame B... tombe malade, je vous recommande . Laroche . de la soigner comme je ferais moi-même si jetais plus jeune : quant à moi. je me flatte de sauter à pieds joints par-dessus l'épidémie : pourtant , en cas de malheur, mon cher Laroche, vous êtes là , ainsi que le colonel . pour me frictionner des pieds à la tête: robustes comme vous êtes tous les deux , vous redonneriez de la chaleur à un mort. Ensuite je suis bien aise d'avoir votre compagnie pour me

distraire, pour faire la guerre à mes idées noires, pour assainir mon imagination: causez, ne vous gênez pas ; ne faites point attention à moi ; je ne reste avec vous que par mesure sanitaire et pour éviter d'être seul ; j'irai partout où vous irez ; mais, je vous le répète, ne vous occupez pas plus de moi que si j'étais à deux cents lieues d'ici.

Dans l'après-midi, madame de G. ..vint me retrouver dans la bibliothèque où je m'étais mis à l'abri des persécutions de M. B. . . ; j'avais d'ailleurs sujet d'être triste , et je voulais cacher ma tristesse , pour ne point détruire mon ouvrage en effrayant de nouveau M. B..., que j'avais rassuré à demi avec tant de peine: une lettre de Pgris m'annonçait que le choléra était dans toute sa force , et que trois des compositeurs qui travaillaient à l'impression de ma Danse Macabre, ayant succombé dans la même journée , les autres s'étaient refusés à continuer un ouvrage destiné à leur porter malheur. Cependant je m'efforçai de sourire à l'apparition de madame de G.... comme un homme content de soi qui attend un éloge et une récompense ; mais elle n'était pas aussi empressée de solder sa dette que moi de la réclamer.

— Belle dame , lui dis-je avec autant de modestie qu'un conquérant peut en avoir, ne craignez-vous pas, en m'apportant vous-même le prix de mon emprise , que je me paie double?

— Vous avez fait quelque maladresse , répondit-elle en me regardant : je ne sais quel conte vous imaginâtes pour humaniser M. B. . . : mais toujours est-il que je voudrais qu'il fut encore dans son observatoire où nous aurions dû le laisser avec ses drogues.

— Eh quoi ! n'êtes-vous pas satisfaite de M. B...? Ne l'ai-je pas ramené suppliant à vos pieds ? Ce tigre n'est-il pas devenu agneau depuis que je l'ai apprivoisé ?

— Nous prenez-vous pour des bergères, que vous nous faites garder votre agneau ? Je préfère la haine de certaines gens à leur amour : le fait est que M. B... nous aime trop.

— Ingrate, que demandez -vous donc? N'ai-je pas fait ce que vous désiriez ? Persiste-t-on à vous congédier ? Le colonel , Jules Laroche , ne sontils pas réinstallés au château? N'eèt-ce point assez pour vous rendre contente? Puis-je encore quelque chose? Ordonnez à votre aise de mon imaginative ; régnez, mais n'opprimez pas.

MÉDIA.1NOCUES, 139

^- J'accours vous prier . au nom de madame B..: comme au mien . de nous délivrer de ]M. B... . et de le faire rentrer dans sa tourelle , pour notre repos à tous.

— Ne penserait-on pas . à vous entendre , que je suis le fil qui fait mouvoir ce pauvre M. B...! Ayez pour lui un peu de charité chrétienne . et ne le condamnez pas à la réclusion perpétuelle.

— Alors inventez un lazaret qui nous préserve de sa fatigante et importune présence . du moins jusqu'au soir ; car nous n'avons plus un moment de liberté : il nous obsède impitoyablement comme s'il était notre duègne ; il nous suit à la piste , écoute nos entretiens . se mêle de nos affaires : paralise . gêne , étouffe nos paroles . nos regards . nos mouvemens : mieux vaudrait un eunucjue noir! Madame B... s'impatiente: moi, je suis courroucée; le colonel jure entre ses dents: Laroche lève les yeux au ciel.

— Vienne le secours du ciel ou de l'enfer, il sera toujours le bien- venu! Je comprends combien M. B:.. vous est à charge, et je vais tâcher de le renvoyer, ce volage, à la poursuite des anagrammes. Cependant ne lui accorderez-vous pas quelques heures pendant lesquelles il puisse

s'applaudir de vous avoir retenus au château?

— MadameB... et moi nous avons notre vie arrangée de manière que tous les instans sont pris jusqu'au soir . et encore les soirées vont bientôt permettre là promenade au clair de lune.

^ J'entends , on pourrait donner à M. B. .. deux ou trois heures entre la promenade du soir et le sommeil de la nuit? Aussi bien, mesdames, je veux revendiquer une petite portion de votre temps . et ma part doit être prélevée sur celle de M. B.... qui maintenant se croirait mort s'il passait une journée entière sans vous voir : c'est là une de mes prescriptions sanitaires que le médecin enviera à son malade. Envoyez-moi en consultation ce malavisé Sigisbé qui vous lasse de ses assiduités; mais qu'en ferai-je?

— Tout ce qui vous plaira . pourvu que nous ne le traînions pas à notre suite , comme un page porte- queue : amusez -le , par charité pour lui et pour nous: contez lui Peau d'Ane.

— Ce n'est pas tout de conter : encore faut-il qu'on veuille écouter : mais si je conte . vous con terez aussi ; car les bons contes font les bons amis, et réciproquement. Je ne suis pas de ces conteurs intrépides qui. à l'article de la mort, prennent

MÉDIANOCHES. Ul

encore pour victime leur confesseur , et qui ressusciteraient exprès pour conter ce qu'ils ont vu dans l'autre monde ; le rôle d'auditeur me semble moins pénible et plus aisé : je ne m'étonne pas que le sultan Chahriar se soit privé de sommeil pendant mille et une nuits.

— Je m'étonne , au contraire , qu'il n'ait pas fait couper la tête à Cheherazade pour mettre fin aux contes ; le choléra heureusement ne durera point mille et un jours.

— Oui , mais M. B. . . durera plus long-temps que le choléra , et je vous souhaite d'en être toujours quittes moyennant un conte par soirée. Donc , réunion générale à dix heures du soir, autour d'une table de thé , et je vous promets de vous préserver de M. B... pour tout le jour . et du choléra pour tout le temps de l'épidémie.

M. B..., averti que je le mandais à mon tribunal bibliographique, accourut aussitôt dans l'espoir de connaître enfin mon 'grand préservatif, que je ne connaissais pas moi-même : néanmoins je me fis un masque d'assurance, et je renvoyai au soir même la déclaration du secret an-

][i2 MÉDIANOCHES.

ti-cholérique , dont j'afFriandais la crédulité de M. B. . . , devenu l'esclave soumis de mes volontés : je l'avais fait fumer pour la première fois de sa vie , je l'eusse fait danser pour la dernière.

— Vous abusez des conseils que je vous donne dans l'intérêt de votre santé, lui dis-je : ne savez-vous pas que l'excès en toute chose est nuisible pendant le choléra? Je vous ai conseillé de prendre de la distraction avec vos amis ; mais ce n'était pas dire que vous dussiez les accaparer jour et nuit.

— La nuit, je comptais en effet me rapprocher de madame B..., pour éviter d'être seul un moment : car on ne sait pas ce qui peut arriver.

— Oui-dà, par cela même quon ne sait ce qui peut arriver, je vous engage à laisser une prudente distance entre vous et madame B...: le choléra ne pardonne point aux époux trop unis.

— Oh! alors , je reste garçon, de peur des accidens. Mais à quoi me servira la société dont vous me vantiez les avantages hygiénique» , si je suis seul le jour comme la nuit?

— Ne vous ai-je pas recommandé de ne rien

MEDIANOCHES. US

changer à votre régime ordinaire? Vous faisiez des anagrammes ? faites-en : vous raaniBpliez des drogues? n'abandonnez ni le rouleau ni le pilon ; vous lisiez des livres de médecine? lisez à votre aise. Vous avez en outre deux nouveaux passetemps : fumez et brûlez de la poudre,

— Je fumerai volontiers , et je tirerai le canon si vous voulez: mais je crains bien de ne pouvoir imposer silence à la voix effrayante . qui me crie sans cesse aux oreilles : Choléra !

— Tant mieux , vous serez toujours sur le qui vive. En un mot. persévérez dans votre manière de vivre ; ne mangez ni plus ni moins ; ayez l'esprit et le ventre libres : allez . venez . marchez, comme auparavant: consacrez vos journées aux anagrammes ou à la médecine : puis , tous les soirs, rendez -vous général au salon pour passer la revue de nos santés. Figurez -vous , mon digne ami, que nous sommes embarqués à bord du même navire : la tempête se déclare et menace de nous engloutir : mais . grâce à Dieu ! le bâtiment est solide , et l'équipage a bon espoir puisqu'il abondonne la manœuvre et se confie au hasard des flots.

UU MÉDIANOCHES.

M. B... était convaincu avant que j'eusse parlé; il se xésigna aux récréations solitaires que je lui pernimais , et . jusqu'au soir , il fuma comme un turc de Decamps , tira au blanc comme le roi d'Yvetot: il brûla deux livres de tabac et deux livres de poudre. Le colonel Plache en eut des distractions qui le ramenaient à Waterloo ; madamede G... trouva que le château de *** ressemblait à une révolution de Juillet. Madame B... et Jules Laroche allèrent à la pêche et revinrent , à l'heure du dîner, sans avoir pris une ablette.

JPmrtkr IÎTé&ian0ci)e.

Six heures sonnaient, quand je descendis au salon avec mon escorte obligée de volumes. M, B... était arrivé le premier au rendez-vous, où il apporta un prodigieux parfum de tabagie et d'exercice à feu : il avait les sourcils brûlés et les mains noires de poudre, comme un artilleur: mais toute la fumée de sa pipe et de son pistolet n'avait pas dissipé les nuages de tristesse soucieuse qui

enveloppaient son front : il vint à moi , me serra la main en soupirant . branla la tête en signe de mauvais augure , et n'essuya pas deux larmes coulant le long de ses joues.

— Eh bien . lui dis-je , comment allez -vous depuis le dîner? la digestion est- elle parfaite? votre visage promet une bonne continuation de santé.

— Mon visage ment sans doute, reprit-il : mon ami , je me sens malade . très malade , et si votre préservatif ne vient à mon aide . on peut préparer ma bière.

— Hoià! faut-il donc qu'on vous enterre vivant? Vous êtes en bon train pour parvenir à cent ans, gardez -vous de rester en route. Je placerais un million sur votre tête . pourvu que vous prissiez comme hypothèque une ferme volonté de vivre tout ce qui vous est donné de vie! Vous avez la force d'un jeune homme?

— J'ai pourtant soixante-dix ans accomplis, mon cher Bibliophile : je ne suis pas trop cassé pour mon âge . il est vrai . quoique j'aie fait bien des anagrammes: mais le choléra...

— Misère que cela ; d'ailleurs ne m'avez-vous

pas instilué commissaire de la salubrité du château de *** ? ne songez qu'à vous bien porter , le reste est mon affaire.

Les quatre personnes . qui devaient composer notre cercle littéraire de chaque soir , entrèrent ensemble , deux par deux, comme les habitans de l'arche de Noë ; mais toutes les quatre avaient la même préoccupation grave et fatale , peinte sur leurs traits pâlis , dans leurs yeux languissans, et dans leur contenance abattue : madame B... et Jules Laroche échangeaient de longs regards où se reflétait tour à tour une inquiétude réciproque, ou bien un amer découragement; ils épiaient l'un l'autre leurs sensations intérieures , leurs pensées identiques et jusqu'aux battemens de leur cœur; madame de G... et le comte Plache, entre qui les rapports sympathiques étaient moins intimes et aussi moins intelligens, se considéraient alternativement avec douleur et anxiété; mais le caractère opposé des deux personnages éclatait par contraste dans une mordante boutade de madame de G.... dans un t;esle muet du colonel.

— Vous savez , M. Jacob? me dit le colonel en complétant sa phrase au moyen de la pantomine : à Paris on descend la garde par centaines...

— Taisez-vous donc! interrompis-je à demivoix; puis, j'ajoutai tout haut de manière que M. B... m'entendit: Remercions M. B... de nous exempter du service de la garde nationale.

— Vous n'avez donc pas lu le journal ? me demanda madame de G... en confidence: aux émeutes ont succédé les empoisonnemens dans le meilleur des gouvernemens possibles.

— Prenez garde de gâter mon ouvrage, repris-je; M. B... médite une seconde retraite dans son bastion ; et l'on devine à son air sinistre qu'il est prêt à nous faire évacuer la place...

— Quel malheur que le docteur Ferry ne soil pas au château! me dit Laroche sans détourner la vue de madame B... Si quelqu'un de nous était atteint...

— Mon ami , répondis-je avec un calme qui fïit de bon exemple , le docteur m'a laissé ses instructions, et je me fais fort de le suppléer , tant que l'état de votre santé ne sera pas plus alarmant. C'est à vous, qui avez quelque pouvoir sur ma-

dame B... , de la précautionner contre le danger de ses propres frayeurs.

— Ah ! monsieur, me dit madame B... en m'at tirant à part , j'attends un conseil de votre amitié et de votre expérience : je ne crains pas la mort pour moi, mais pour mon enfant : je voudrais garantir celui-ci du terrible fléau qui le menace . en l'envoyant, sous la sauve-garde de M. Laroche, dans quelque lieu où le choléra n'a point encore pénétré...

— Comment prévoir quelle localité sera demain à l'abri du choléra? répliquai -je avec conviction : non , madame , demeurez tranquille et confiante auprès de ce que vous aimez : le plus grand médecin pour un enfant , c'est l'amour de sa mère : d'ailleurs j'ai l'esp^ que nous échapperons tous à l'épidémie, puisqu'aucun de nous n'en a le premier principe, qui est le chagrin. Ne sommesnous pas tous contens de notre sort, M. B... avec ses anagrammes...

— Moi, avec mon fils! ajouta-t-elle pour m'empêcher de préciser la nature de son bonheur.

— Moi . avec mes livres et votre hospitalité , repris-jo discrètement en montrant que madame

de G... et le colonel avaient part aussi à la salisfaction générale.

— Quelle conspiration fait-on contre moi! s'écria M. B..., qui s'arma d'un flacon de vinaigre, et se rassura un peu en observant que la fuite lui serait facile dans tous les cas. Y a-t-il parmi vous quelque cholérique? m'avez- vous trompé, monsieur Jacob?

— Je voudrais parvenir à vous tromper , mon pauvre ami , en vous endormant comme Epiménide pour vous réveiller alègre et bien portant l'année prochaine ; mais à défaut de sommeil , je vais m'efforcer de vous procurer l'oubli du temps et des circonstances présentes : vous avez en vous le germe de toutes les maladies...

— Détestable plaisanteriQ|guej'ai la prudence de ne pas prendre au sérieux; néanmoins, si j'étais assez fou pour vous croire et pour mourir de peur?...

— Cet aphorisme s'applique à chacun de nous; car le germe de toutes les maladies , c'est l'imagination qui les produit et qui les développe. Votre imagination a donc besoin de traitement, et le remède que je proposen'a rien de désagréableen soi,

puisque l'apothicaire n'y mettra pas le nez. Nous sommes tous , je l'avoue , plus robustes que \ous du côté de l'imagination, mon cher monsieur B...: cependant le choléra , puisqu'il faut l'appeler par son nom, agissant de prés ou de loin sur cette trop vulnérable partie de notre être, je pense que le traitement anodin, dont je prescris l'usage, peut avoir les plus bienfaisans effets , surtout pour prévenir l'invasion du mal qui pénètre dans le corps humain par les cent portes de l'imagination. Le préservatif que je vais vous indiquer a été mis à l'épreuve dans la grande peste de Florence en 1348, et j'invoque pour mesautorités , Boccace, Eustache Deschamps , et Guillaume Bunel.

— Je n'ai jamais entendu citer ces médecins-là, dit M. B...; mais voyons ce préservatif et rendons grâce au génie qui l'a découvert.

On s'assit en silence devant un feu pétillant de bruyères que j'avais ordonné, autour de la table ronde, sur laquelle frémissait l'eau chaude dans la bouilloire de cuivre; et madame de G.,., au signe que je lui fis , versa cette eau dans la théière où j'avais moi-même apprêté la dose de thé noir que je crus propi|fe à mes desseins : j'avais Tair

d'un alchimiste, qui. l'œil fixé sur les matières en ébullition dans la cornue, s'imagine y voir briller quelques parcelles d'or et se réjouit d'une erreur que le récipient va détruire peut-être.

— Quelle est cette tisane? demanda M. B... . qui examinait avec curiosité ces préparatifs exécutés presque solennellement.

— C'est du thé Choulan. dis-je aussi gravement que la question m'avait été adressée. On a remarqué que cette boisson était employée en Chine avec succès pour conjurer le choléra-morbus , et les Russes , qui ont essayé avant nous les préservatifs contre le fléau asiatique, se sont convaincus de l'influence bénigne du thé noir.

— Donnez-moi du thé! s'écria M. B... : remplissez la tasse jusqu'aux bords: j'y reviendrai tout à l'heure. En effet . cette boisson a quelque chose qui ranime! Encore!

— Toutes les boissons chaudes qui entretiennent la chaleur vitale seraient également bonnes le soir, d'autant plus que le choléra se déclare d'ordinaire pendant la nuit...

— Pendant la nuit, répéta M. B.. d un air consterné : entendez-vous m#dame B. ? Il serait

MÉDIANGCHES. 155

donc sage de ne pas se coucher la nuit , et de dormir le jour?

— Vous allez au-devant de mes avis, répliquai-je en approuvant l'idée de M. B...; les épidémies, pestes, choléra, fièvres jaunes régnent dans l'air où certains vents les amènent, où certaines circonstances les font naître : or . on a remarqué que l'heure était plus ou moins favorable à ces fâcheuses conditions de l'atmosphère : ainsi l'air du matin, que le soleil n'a pas encore réchauffé et purifié, est plus malsain que celui du soir, qui a été corrigé par la température du jour ; cette vérité repose d'ailleurs sur des observations incontestables : dans les pays méridionaux . on fait de la nuit le jour . et du jour la nuit . par mesure d'hygiène. Lorsque la peste était à Paris en 1 636...

— Quoi! la peste est venue à Paris? s'écria M. B.... avec un sourire incrédule.

— Il y a un peu plus de deux siècles ; au reste je ne prétendrai pas soutenir que ce fut la véritable peste orientale, et je suppose plutôt que cette peste était l'aïeule de notre choléra-morbus : tou jours est-il certain qu'elle fit de grands ravages . et que pour s'y soustraire, lo roi et la cour allé rent à Saint Germai»! en-Layc

— Alors . je vais à Saint-Germain ! s'écria M. B..., se levant déjà pour partir.

— Allez au diable! dis-je, avec un mouvement de vivacité qui enchaîna INI. B... sur son siège; pardon, mon cher ami, cette apostrophe s'adresse au choléra : quant à vous , je vous invite à ne pas courir après la santé . mais à l'attendre dans votre lit. Je reviens à la peste de 1 636 : le roi étant à Saint-Germain, la reine, Anne d'Autriche, importa à la cour une mode espagnole que les médecins jugèrent très salutaire contre toute espèce de maladie épidémique. Le souper , qui avait lieu vers six heures, à celte époque, fut reculé jusqu'à onze heures et suivi d'une veillée qui se prolongeait fort avant dans la nuit , de sorte que la journée du lendemain était abrégée d'autant : ce souper se composait de potages, de viandes légères et toujours de chocolat aromatisé, que la reine avait emprunté aux couvens de l'Espagne ..

— Madame . je vous prie d'écrire demain à MjVI. Debauve et Gallais, dit M. B... avec enthousiasme; leur chocolat vaut bien celui d'Anne d'Autriche, peut-être!

— En Espagne . ces veillées de plaisir s'appelaient/weV//f//<orAe5; ce nom. qui veut dire le milieu

MÉDIA.NOCHES. 157

de la nuit, leur fut conservé en France, et bientôt les plus minces bourgeoises, ignorant la véritable signification du mot espagnol, firent médianoche en plein jour, comme nous l'apprennent les lettres de madame de Se vigne.

— Et bien! faisons médianoche , s'écria ISI. B... qui prenait feu pour tout ce qui ressemblait à une ordonnance de médecin : je ne sais ce que c'est , mais n'importe.

— Dans ces médianoches , on inventait mille distracrions pour les sens et pour l'esprit. Pendant le souper délicat dont j'ai parlé , une musique douce et suave se faisait entendre ; ensuite la conversarion etle jeu partageaient l'assemblée, qui était formée des plus belles dames et des plus aimables seigneurs de la cour : on causait de choses et d'autres avec cette fine galanterie qui caractérise ce temps-là . on racontait des anecdotes, on lisait des romans , on représentait des pièces de théâtre : enfin les médianoches de la cour durèrent tout l'été, et aucune desvpersonnes qui eurent l'honneur d'y assister, ne fut atteinte de la maladie, qui ne choisissait pourtant pas ses victimes.

— Vivent les médianoches! répartit M. B... en me secondant plus qu'il ne pensait. Causons.

15S MÉDIANOCHES.

rions . racontons . lisons : mais de grâce . portonsnous bien . mesdames.

— Rions alors pour plaire à M. B.... dit madame de G... qui donna l'impulsion à l'auditoire; riez donc, bonne sœur: M. B... va nous raconter l'histoire de ses anagrammes.

— Oui . la gaîté des anciens médianoches est un préservatif infaillible contre le choléra, dis-je avec autant d'effronterie que si j'eusse prononcé un oracle: mais je ne conseille pas toutefois de les imiter servilement dans la tradition du souper : le chocolat à l'eau ou plutôt le thé suffit aujourd'hui. Quant aux conséquences hygiéniques de la causerie et surtout des contes sur l'économie animale, je ne suis pas en peine de citer mes autorités éprouvées par les siècles. Le vieux poète gaulois Eustache Deschamps . qui a vécu du temps delà peste noire du quatorzième siècle, dit. dans une ballade où sont énumérés les remèdes contre cette épidémie :

Suivez les lieux de délectation .

Soyez joyeux, sans le cœur émouvoir ; Feu net et clair , de genièvre en saison , Ou jeune bois , failes-en chambre ardoir ;

D'eau rose vous devez pourvoir,

Odeurs porter, robes, plaisans joyaux;

Joie mener, converser entre ceaux {ceux)

Que vous aimez , et eui vous ensement (pareillement) ,

Et vous gardez des faits luxuriaux.

Si vous voulez vie avoir longuement.

— Bien , bien , dit M. B... en se frottant les mains ; les faits dont il faut se garder , ne sont pas de mon ressort , Dieu merci !

— Guillaume Bunel . repris-je . répète à peu près le même précepte :

Mélancolie faut fuir , Joyeuse compagnie avoir.

— Mes bons . mes vrais amis , interrompit M. B... attendri par ma citation . combien je

""vous remercie de rester avec moi ! Vous serez mes sauveurs . cQncurremment avec la poudre et le tabac.

— J'arrive à mon plus respectable auteur . . continuai-je en m'inclinant : Boccace , qui traversa sain et sauf la peste de Florence, nous offre . dans sa préface . les moyens d'échapper

160 MÉDIA.NOCHES.

à une calamité pareille ; or jamais le choléra ne sévira autant que cette peste, qui enleva plus de cent mille Florentins dans l'espace de quatre mois. Boccace nous montre trois belles dames jeunes et bien faites qui se rencontrent à l'église : — « Retirons-nous , dit l'une d'elles. jnous ne ferons que ce que tant d'autres ont fait avant nous. Nous avons quantité de maisons de plaisance : allons-y demeurer . et y cherchons tous les divertissemens que la saison et la bienséance nous permettent : les plaisirs de la campagne sont charmans : on y entend chanter les oiseaux ; on y voit les montagnes et les plaines enrichies d'une agréable verdure ; la variété des arbres réjouit ; l'air y est plus frais qu'ici : nous ne risquons donc rien en prenant la retraite . et nous risquons beaucoup si nous ne la prenons pas. »

— C'est admirable . interrompit encore"" M. B...; voilà enfin des femnKs qui ont de la prudence.

— La proposition de cette dame ftit fort goûtée par ses deux amies qui n'étaient pas moins d'avis d'avoir soin de leur santé, et même de se donner tout le plaisir possible: mais l'une d'elles remar-

qua que , sans les hommes, les femmes n'ont point de divertissemcns complets, et ne peuvent rien faire comme il faut. — Hélas ! où trouver des hommes ? s écrièrent -elles ; la plupart des nôtres sont morts! » Voici que trois cavaliers de bonne mine se présentent, qui ne laissaient pas de songer aux affaires de Famour , et qui sortaient dans l'espérance de rencontrer leurs maîtresses . lesquelles étaient peut-être du nombre de ces dames. Ces cavaliers furent donc invités à participer au projet de campagne , ce qu'ils acceptèrent avec transport, et le lendemain . toute la compagnie était arrivée à une lieue de Florence , dans un palais délicieux situé sur une hauteur, au milieu, jdfô bois. On tint conseil aussitôt: — «Il faut se réjouir, dit une des dames . puisque ce n'est que pour chasser la tristesse que nous avons quitté la ville : mais comme il n'y a pas de société qui puisse subsister sans ordre . je demande qu'on fasse des réglemens auxquels tout le monde sera obligé de se soumettre . et surtout qu'on défende . sous de rigoureuses peines . d'apporter à notre réunion rien de désagréable. » Là-dessus on dressa ces réglemens qui furent lus et approuvés à ,ta-

ble. — « Si vous m'en croyez, dit quelqu'un, tout se passera en conversation et à faire des contes : car chacun s'y divertit . non seulement celui qui parle ; mais aussi ceux qui écoutent. » Il fut donc conclu que le meilleur divertissement était de conter des nouvelles.

— Conclu, répéta M. B.... en vidant d'un trait sa dixième tasse de tlié : eh bien ! mesdames . changeons de rôle , et contez-nous en.

— Vos réglemens me font trembler, monsieur Jacob, dit madame de G... ; une charte a octroyer n'est pas l'œuvre d'un jour : Louis XVIII a médité la sienne pendant vingt ans, et quarante n'eussent pas suffi pour la rendre irréprochable.

— L'emper^" rédigeait ses bulletins sur le champ de bataille, reprit le colonel à qui le souvenir de Napoléon déliait toujours la langue.

— Ma charte ne contiendra que deux ou trois articles que je vais mettre aux voix, répliquai -je en me recueillant comme pour préparer un bon mot.

— Une charte en trois articles, quand la loi de la garde nationale en a plus de cent! s'écria madame de G...; voyons si le château de*** saura mieux vous inspirer que celui d'Hartwel ne fit

Louis XVUI? Je prévois que vos trois articles auront une longue suite d'enfans : ainsi, le Code civil a engendré les cinq Codes, puis les six, les sept, les huit Codes, et nous ne serons pas au bout, tant qu'on ne fera pas le Code de l'amour.

— Je réclame la parole, et si madame de G... prêche la rébellion, je décrète contre elle une prise de corps que le colonel se chargera d'exécuter.

Le comte Plache étendit les bras comme pour obéir, et madame de G... se tut en rougissant : on riait autour d'elle comme si M. B... eut fait les frais de cette hilarité, à laquelle il s'associa de bon cœur, par instinct d'imitation, sans savoir si c'était lui qui causait ce bon rire anti-cholérique.

— «Article preniier . dis-je avec toute la gravité nécessaire : Tous les assistans aux médianoches sont égaux devant le conte et conteront tour-àtour. »

— Je me défends de votre égalité . dit M. B... j'écouterai de toutes mes oreilles . mais pour conter . c'est différent : chacun son talent : le mieii consiste dans les anagrammes.

— Je VOUS conterai mes campagnes , dit le colonel , voilà tout ; je ne sais rien de plus : Austerlitz. Wagram , Moskowa, Waterloo....

— Cela n'est pas fort gai, reprit madame de G... Enfin , tout le monde y mettra de la bonne volonté : et contera qui voudra . les uns plus . les autres moins, M. B... pas du tout; Bibliophile, soutenez votre réputation, car madame B... est un rival redoutable , je vous en avertis.

— Je sais que madame B... écrit à merveille, répliquai-je en regardant Laroche qui rougit ; je me réjouis de l'occasion que je fais naître, pour voir luire un nouvel astre à noire horizon littéraire.

— Ah! ma femme écrit? reprit M. B... en se frottant les mains : c'est bien . c'est très bien . elle finira peut-être par faire des anagrammes.

— « Article deuxième . dis-je après avoir vu adopter le premier amendé par madame de G... : Pendant la durée du choléra, on ne recevra de Paris aucune lettre , aucun journal : tout ce qui viendra me sera remis en dépôt. «

— Adopté à l'unanimité . s'écria M. B... en se frottant les mains.

— Qu'avons-nous affaire d'un journal? dit ma-

dame B.... les yeux fixés sur ceux de Laroche; qui pourrait nous écrire ?

— Je demande grâce pour le journal des Modes, dit madame de G... en fermant la bouche au colonel qui lisait avec héroïsme le Constitutionnel comme un ordre du jour du Grand Homme.

— « Article troisième , continuai-je : Il ne sera pas permis de prononcer le nom du choléra dans nos médianoches. »

— Bonne idée! s'écria M. B.... qui ne cessa plus de se frotter les mains : ce nom-là est horrible à entendre , il donne le frisson. Adopté.

— Je propose une addition à cet article, dit madame de G...: « Celui qui parlera du choléra, sousquelque prétexte qu^Jfcoit, paiera un gage.»)

— Que fera-t-on des gages? dit madame B... Voulez- vous les tirer comme à la pension et nous faire embrasser au premier gage touché! D'ailleurs je suis sûre que M.B... tombera seul en faute plus souvent que nous tous ensemble : que lui ordonuera-t-on ?

— ]Moi, parler du choléra! reprit M. B... piqué de cette supposition. Pensez-vous que je sois amoureux de votre choléra ? n'ayez pas peur, je ne vous en rebattrai pas les oreilles, et je ferai un

détour de cent mots plutôt que de le rencontrer dans une phrase.

— Eh bien! commençons, dis-je en cherchant un conte dans les yeux de l'assemblée : les articles sont votés, et dès à présent chacun de nous est tenu de s'y conformer scrupuleusement. Qu'est-ce qui attachera le grelot du conte?

— Ce sera vous sans doute, répartit M. de B... qui s'animait en raison de la rapidité de son frottement de mains. Contez-nous encore quelque chose sur les anagrammes.

— Monsieur Jacob, me dit madame B... en souriant, je n'ai pas besoin de vous rappeler où doit s'arrêter l'imitation que vous faites de Boccace. L'italien a des liamces que ne souffre pas le français , et les choses ont bien changé de face depuis cinq siècles. Nous ne sommes pas prudes, tant s'en faut, mais vous savez que les oreilles sont plus chastes que les yeux ; le docteur Ferry nous a déjà mis dans des situations critiques en analysant son cher Rabelais devant nous ; n'allez pas à votre tour renchérir surBoccace, car le rôle d'une femme qui écoute est bien plus difficile que celui d'une femme qui lit.

— Madame . repris-je un peu blessé de cette

observation, j'ai toujours compris cette différence, quoique ma délicatesse en fait de narration soit moins chatouilleuse qu'on ne voudrait la faire aujourd'hui : est-ce ma faute ? je tiens , par mon âge et par mes souvenirs . à l'époque de madame Dubarry: or, en ce temps là, on disait plus qu'on ne faisait . maintenant on fait plus qu'on ne dit.

— Bonne sœur, ajouta madame de G... qui vint à mon secours, laissons toute licence au Bibliophile . et je garantis qu'il n'en abusera pas : d'ailleurs, quelques gaillardises ne nous donneront pas le choléra...

— Un gage , cria le colonel ; je me charge de l'ordonner et de le toucher !

Madame de G... tira de son doigt l'alliance qu'y avait mise le défunt grand-chambellan . et la présenta en me lançant un regard de reproche, parce que j'étais cause de l'oubh où l'avait entraînée la conversation: le comte Plache se saisit de la bague et déclara qu il s'érigeait en dépositaire des gages.

— Bravo, dit M. B .. : je suis bien aise que madame de G... se soit trouvée la première en

IGS MÉDIANOCHES.

défaut ; je prêtais une attention si grande , que je n'eusse pas manqué d'arrêter au passage le plus petit mot de choléra,

— Un gage . monsieur B...! interrompit madame de G... avec un rire de triomphe : c'est moi qui dicterai la pénitence.

— Je réclame d'avance, dit M. B .. en remettant pour son gage une boîte de pilules au colonel , que l'on n'applique pas aux gages touchés certaines prescriptions dangereuses ou trop pénibles : ainsi . je ne me soumettrai jamais à ce qui pourrait altérer ou compromettre ma santé.

— Avez-vous peur qu'on vous envoie en pèlerinage à Saint-Jacques -de-Compostelle! reprit madame de G...

— Mon cher Bibliophile . je me fais l'interprète de madame B... . dit Laroche qui s'était consulté bas avec elle : je vous demande seulement de ne pas puiser vos récits dans le bon vieux temps que vous connaissez à fond . mais que vous jugez avec l'indulgence d'un fils : les quinzième et seizième siècles . dans lesquels vous avez vécu sans doul€ . n'épargnaient pas plus les mots que les choses , et publiaient à son de trompe les moins honnêtes : on portait peut-être tant de fard alors, que les

MEOIANOCHES. 169

femmes ne pouvaient rougir. Les faits ont peu changé , d'accord ; mais les termes et les façons de dire subissent de telles révolutions . que les naïvetés de La Fontaine ne sont rien auprès de celles de la reine de Navarre. Je vous prie , au nom de ces dames, de réserver le moyen -âge pour vos livres et de circonscrire vos contes dans les deux derniers siècles. On s'effarouche moins d'un roman de Crébillon fils . que d'un noël bourguignon ou d'une vieille légende de saint.

— Bah! autant vaut encore rire le soir, puisque nous pouvons mourir demain , s'écria madame de G...

— Mourir! répliqua M. B... dont le front se rembrunit tout à coup. Pourquoi cela? soupçonnez-vous que demain le choléra...

— Je soupçonne que vous donnerez plus de gages à vous seul que nous tous à la fois ; le plus sage parti à prendre pour vous serait de ne pas ouvrir la bouche : aussi bien n'avez-vous pas la moindre anecdote à conter, et M. Jacob va parler.

— Je consens à ne point faire remontei* mes lécits au-delà du régne de Louis XTV. dis-je. et même je n'y entrerai qu'a\ ec précaution . de peur de rencontrer en chemin cet elTfronté de

170 viiiDIANOtlHES.

Bussi-Rabuliii et cet iosolent de Molière, qui nomment souvent un chat un chat et se jouent de tarte à la crème. Je commence par une aventure de famille dans laquelle madame de Genlis eût usé \ingt fois sa parenthèse favorite (A w^on^ïze), comme les hem ! hem! qui entrecoupaient agréablement l'éloquence lousseuse des vieux sermonaires :

Un de mes ancêtres, le carme Louis Jacob, auteur du Traité dessins belles bibliothèques du monde, fut, sur la fin de sa vie , bibliothécaire de M. Achille de Harîay, premier président au parlement de Paris, et ne se plaisait pas dans cette maison. M. de Harlay, nomme peu sociable, d'un caractère inflexible et d'une majesté désespérante , ne prononçait pas un mot pendant le dîner, quoique ses gros yeux interrogeassent toujours, et le P. Jacob était mal à l'aise devant ce grave magistral, qui ne s'épanchait jamais en confidence de bibliophile.

Le soir du 10 mai 1670, le P. Jacob, retiré dans sa chambre, avec ses livres qui ne le quittaient jamais, se reposait des fatigues de la journée qu'il avait toute employée à ranger la bibliothèque en désordre de M. de Harlay: il était vêtu de son costume d'étude , la calotte de velours noir , la robe de drap pareillement noir , que l'encre et la poussière avaient enduit de taches luisantes, la ceinture de cuir autour des reins , selon le précepte biblique contre la paresse ; il n'était paresseux que pour faire sa barbe, qu'il laissait croître à la mode des patriarches et en dépit de la règle des carmes.

Il achevait enfin son ouvrage Biblîotheca CarmeUiarum, que son couvent des Billettes , à Paris, possédait manuscrit avant la révolution.

Assis dans son grand fauteuil , qu'il chérissait comme un compagnon de travail, il écrivait ce traité bibliographique, pendant que son secrétaire, Mathieti, clerc séculier à la mine

joyeuse et rebondie, aussi bavard et ignorant que s'il n'eût fait encore connaissance qu'avec le dos des livres, cherchait et apportait ceux que nommait, l'un après l'autre ou à la fois, le laborieux compilateur; mais les lenteurs de Mathieu , qui épelait le titre de vingt volumes avant de rencontrer juste , désolaient le bon carme, forcé souvent de suspendre sa rédaction pour se livrer lui-même à une recherche pénible dans les rayons de la bibliothèque.

— Mon révérend père , lui disait Mathieu , vos bouquins ont l'oreille dure; ils ne répondent pas quand vous les appelez : cependant vous les remuez tellement qu'il n'amassent point de poussière.

— Mon ami, reprit Jacob en souriant, si les usages des anciens Égyptiens étaient admis en France, je voudrais être enterré avec ce que j'aime le plus au monde : mes livres.

— BibliothecaPontificia duobus librù distinct a, cria sa perruche favorite, qui avait appris à répéter les noms de ses ouvrages latins et français.

On frappa doucement à la porte.

C'était Geneviève, dernière fille de M. de Harlay, jolie blonde aux joues fraîches et bouffies , à la bouche pincée , aux yeux vifs et hardis, à l'air prude: elle portait habituellement un voile , comme si elle se préparât à se faire religieuse , de même que ses sœurs Madeleine, Anne et ÉHsabeth ; mais elle ne le baissait qu'à la messe : sa toilette, brillante de satin et de velours , n'eût pas été plus riche et plus soignée pour le bal, quoique Geneviève, ne sortît jamais que pour aller à l'église.

— Mon père, dit-elle d'une seule haleine en entrant, je viens quérir la clef de la bibliothèque.

— Ah! M. de Flarlay désire visiter sa bi-

bliothèque ? répartit , avec un sourire de satisfaction, le savant qui acheva d'écrire une phrase commencée avant de jeter la plume.

— Non, ne venez pas, ne vous dérangez point, je vous en prie, répliqua Geneviève qui rougit et balbutia : ce n'est pas M. le président... même il est inutile qu'il sache...

— Ah ! ce n'est pas M. de Harlay ? Alors qui demande cette clef? dit sans se lever le carme, décidé à ne pas se dessaisir de la clef qu'il n'eût remise qu'à M. de Harlay en personne.

— Ne voyez-vous pas , mon révérend père , répondit Mathieu qui devina l'embarras de la jeune fille, que mademoiselle Geneviève se veut instruire en quelque science secrètement? ' "^

— C'est moi, dit-elle en rougissant plus fort, qui réclame de vos bontés la clef de la bibliothèque pour ce soir.

— Que voulez-vous faire de cette clef? dit aussitôt Louis Jacob, qui n'osait pas en venir

MÉUIANOCHES. 175

à un refus définitif; demain... Tout est en désordre , les livres , les manuscrits , sur le plancher, sur les tables , je ne m'y reconnaîtrais pas moi-même. Il suffirait d'une étincelle pour mettre le feu et détruire cette précieuse bibliothèque... Cependant je peux vous y conduire....

— Non , monsieur, interrompit-elle d'un ton fâché; je pensais que vous ne me refuseriez pas ce service; le bibhothécaire que vous avez remplacé avait plus de déférence pour la fille de M. de Harlay : la bibliothèque m était ouverte à toute heure, et j'y allais étudier.

—Ah ! mademoiselle , je ne vous refuse pas ; reprit le religieux , qui craignit de mécontenter la fille de son patron; sans doute, je vous donnerais cette clef à l'instant... si je croyais convenable de vous exposer à des lectures dangereuses... car, dans une grande bibliothèque , tous les livres ne sont pas également bons

176 MÉDLVNOCHES.

à lire, surtout pour une personne de votre sexe et de votre âge.

— Enfin , monsieur, dit-elle avec insistance, me donnerez-vous cette clef? Je vous promets de la rapporter dans une heure, je vous promets en outre de ne toucher à aucun livre; mais cette clef, pour l'amour de Dieu!... j'en ai besoin, et vous me rendrez un véritable service.

— La voilà, mademoiselle, répondit Louis Jacob étonné et subjugué par ces prières de femme prononcées avec une voix douce et suppliante : vous me la rapporterez dans une heure , n'est-ce pas? ou j'irai la reprendre et remettre en place les livrer que vous aurez dérangés. Je vous recommande de ne pas ouvrir un seul volume de la seconde case du troisième corps de bibliothèque, entre les bustes de Catulle et de Pétrone. Mademoiselle, prenez garde au feu; je mourrais de douleur s'il

MEUIANOCHES. 177

arrivait un accident à ce dépôt qui m est confié. Vous entendez bien, la seconde case? Ce sont erotica opéra. Bfeullletez les manuscrits avec précaution? N'intervertissez pas l'ordre de mon catalogue... En vérité, je suis trop faible! M. de Harlay me blâmerait : une jeune demoiselle seule dans cette bibliothèque !

Le P. Jacob continuait ses instructions mêlées de reproches adressés à lui-même, pendant que Geneviève, joyeuse d'avoir arraché la clef des mains du vieillard , s'enfuyait et courait se renfermer avec les livres. Le bibliothécaire était si préoccupé de son imprudente confiance, qu'il vint à penser, pour se rassurer, que la fdle du premier président pouvait être une merveille de science, et qu'elle se formait l'esprit à la dérobée par l'étude des auteurs classiques.

Enfin il retomba dans sa distraction stu-

dieuse, où le ramena une lettre de Ménage, qui l'avertissait d'une erreur grossière de sa Bibliothèque pontificale :'A avaiftfait du titre d'un livre le nom de l'auteur, qu'il appel ait iSe/z/'a/w/nusStaresSpiegel, au lieu de Benjamin Strack, sans soupçonner que Spiegel signifiait Miroir.

Cette lourde bévue lui prouva qu'il ne savait pas l'allemand; et il fit vœu de l'apprendre par pénitence.

Sa rêverie fut troublée par des cris et des voix éclatantes, puis par la chute de plusieurs corps pesans qui ébranlèrent le plafond, comme si la maison allait s'écrouler. Il leva la tête et la plume , écouta et trembla : il se souvint de la clef de la bibliothèque.

— Mon révérend père , la clef! s'écria Mathieu qui accourut, moitié riant, moitié effrayé.

— Eh bien ! rends-là-moi , cette clef? reprit le carme tout ému; sinon, je vais la reprendre.

— N'y allez pas , mon révérend ; M. de Harlay est en belle fureur : il a trouvé, en rentrant, sa fille Geneviève enfermée avec un galant, et celui-ci a renversé livres et armoires pour se sauver par la fenêtre.

— Ah ! quel désastre ! on a renversé les armoires et les livres? Je m'étais donné tant de peine à les ranger, car la bibliothèque de M. de Harlay était confondue avec celle de son père. Ah! quelle mésaventure! Jamais je uv prêterai ma clef dorénavant! Mon grand catalogue est bien loin ! Mon Dieu ! a-t-on eu la barbarie de renverser des livres! ils auront bien souffert , ces pauvres livres !

Le P.Jacob, chagrin et indigné, courut à la bibliothèque, où il rencontra M. de Harlay plus indigné etplus chagrin pour un toutautre motif, mais aussi plus solennel dans l'expression de ses senti mens : au milieu des livres confondus pêle-mêle et entassés à ses pieds, dans l'at-

mosphère de poussière qui obscurcissait la salle , on eût dit qu'il siégeait encore sur les fleurs-de-lis.

— Yoilà donc votre ouvrage, mon père! dit sévèrement le premier président qui parlait de la séduction de sa lille : comment un homme de votre état et de votre caractère a-t-il. pu prêter les mains à cette conduite coupable?

— Ne m'accusez pas , monsieur le premier président, répondit Jacob qui s'imagina qu'on lui parlait de bibliothèque : je me doutais d'un malheur, lorsque je faisais difficulté de confier cette clef à mademoiselle !... Ce spectacle afflige, et j'en pleurerais comme un enfant; comment retrouver dans ce désordre l'arrangement de mon catalogue ! je mettrai des mois à réparer ce dégât!... 11 ne faut pas avoir de cœur pour s'attaquer à des livres qui n'en peuvent mais !

— Monsieur, vous étiez leur complice, re-

MÉDIA.NOCHES. 181

prit M. do Harlay d'un accent formidable; vous avez favorisé leur rendez-vous : un carme ! un homme que je croyais respectable et que j'avais accueilli dans ma maison comme un ami d'enfance !

— Mon Dieu, monsieur le président, je conçois votre colère, répliquait Jacob qui ne soupçonnait pas qu'on pût songer à autre chose qu'aux livres devant cette bibliothèque en désarroi. On dirait que les Gotlis, les Visigoths, les Huns, ontpassé par là ! Combien de volumes écornés, déchirés et froissés ! Je vous jure que je suis bien innocent, et Mathieu est témoin que je n'ai cédé qu'aux plus pressantes instances. Cependant ce malheur n'est pas sans remède ; je ne me coucherai pas de la nuit : allez vous coucher, monsieur le président? Mathieu m'aidera, et demain tout sera remis en place. Mathieu, ramasse les volumes au hazard, je les classerai là-haut.

M. de llarlay eut d'abord l'idée que le P. Jacob se moquait de lui et s'efforçait d éluder les réprimandes qu'il avait méritées; car ce respectable bibliothécaire avait posé lui-même l'échelle et y montait chargé de six in-folios, en donnant des ordres à son secrétaire ; mais le zèle et l'activité qu'il déployait étant au-dessus de ses forces , il perdit l'équilibre et tomba sans abandonner son fardeau, ce| qui agrava la chute :il fut tué raide , et mourut sur le terrain d'une bibliothèque, comme un guerrier au champ d'honneur.

M. de Harlay, qui le soupçonnait encore d'avoir servi les amours de Geneviève , envoya celle-ci rejoindre ses sœurs dans un cloître, et lit mettre le corps à peine froid du P. Jacob dans un carosse pour être ramené au couvent des Billettes. Mathieu se rappelant le vœu de son maître, remplit le carosse des livres que ce savant avait tant aimés, afin qu'il fût comme enseveli avec eux.

Â3K!)I\WOCHES. 18,1

Lorsque j'eus achevé, madame de G... se récria sur l'austérité de mon récit, lequel éiail îjien digne d'un carme, dit-elle. Madame B..., grave et polie, me gardait rancune, à cause de la docilité railleuse que j'avais témoignée à l'égard de sa recommandation ; elle me rendit épigramme pour épigramine en s'étonnant de la réserve singulière que je m'étais prescrite dans les détails . et avoua qu'elle ne parviendrait probablemeïit pas à m'égaler sur ce chapitre. M. B... jeta deux exclamalions au milieu de cet entretien et laissa deux fois échapper le nom du choléra. Les entraves soulevées par la susceptibilité de madame B... avaient répandu quelque froideur dans notre assemblée.

— En vérité . bonne sœur, dit madame de G... , nous sommes ici en déshabillé et devons îriettre collet bas. Ce pauvre M. Jacob est mal à son aise dans les langes où vous avez entortillé sa conterie : comme un oiseau pris au gluau . remettons-le en liberté . et ne craignons pas qu'il s'émancipe trop sous nos yeux ; s'il va trop loin . je le rappellerai à vos pieds timide et repentant.

— Vraiment , me croyez-vous tellement esclave des mots, que je ne puisse pas m'en détacher? repris-je piqué au vif de la composition qu'on sem-

blait m 'offrir. Puisqu'il m'est permis de faire entendre tout ce qui peut se dire . je vous prouverai que les difficultés ne m'effraient pas , et sans avoir la prétention de faire passer un éléphant par le trou d'une aiguille . j'espère bien faire entrer les plus étranges choses dans les oreilles les plus méticuleuses : écoutez -moi sans mordre vos lèvres, autrement je soutiendrai que vous avez ri.

Par une belle matinée de dimanche, (car j'ai conservé l'usage patriarchal du repos hebdomadaire), poudré et coiffé des mains d'un artiste de la vieille roche, vêtu de mon habit neuf marron, qui ne vaut pas le frac de velours vert épingle et brodé que je portais en 1768; je m'acheminai vers le quartier de la Nouvelle- Athènes, où la mode a élu domicile dans des maisons étroites, élégantes et symétriques, dans des rues tirées au cordeau et largement aérées. J'avoue que j'aime à voir le Paris du moyen-âge; boueux, infect, noir et pittores-

que, avec ses pignons qui surplombent, ses ruelles qui serpentent et se croisent; ses façades surchargées d'ornemens de sculpture; ses gouttières qui s'alongent en gorgones, et ses églises enfumées par les siècles; mais j'avoue aussi que je ne n'aimerais pas à l'habiter: il n'est pas donné à tout le monde de vivre dans le cloaque de la Cité et dans le repaire des halles.

L'ami , que je venais visiter d'une extrémité de la ville à l'autre , est, sans contredit, notre premier auteur au théâtre ; nul mieux que lui ne possède cette entente de la scène, cette intelligence du parterre, ces ressources d'imagination et cette éloquence des passions, rares qualités dont l'assemblage fait le génie dramatique; aussi mon ami, sans cabales, sans intrigues, et même sans charlatanisme, compte-t-il les plus beaux et les plus légitimes succès de notre époque : Je sais bien h qui ce portrait ne ressemble pas !

J'entrai dans un magnifique hôtel, je montai un escalier digne d'un palais de Venise, et je fus introduit dans un délicieux boudoir, assez peu semblable à mon cabinet d'étude tout encombré d'in-folio?, de papiers, d'antiquailles et de poussière : la tenture de soie bleue disparaissait presque sous les tableaux, les dessins et les cadres gothiques , aussi lourds de dorures que légers de travail ; un tapis d'Aubusson déployait sur le parquet ses rosaces aux vives couleurs ; sur la cheminée , des bronzes , des médailles, des grotesques de Dantan, des laques de Chine; dans la bibliothèque de citronnier, un choix de livres dont la reliure disputait de richesse avec la typographie ; aux fenêtres, quelques vitraux d'Albert Durer; çà et là , quelques armes ciselées de Benvenuto Cellini . et sur une console, deux admirables bustes par Jean Duseigneur.

Mon ami, qui est de taille élancée et de noble encolure, avec une de ces physionomies mo-

biles, caractérisées, gracieuses, marquées au coin de l'esprit et du génie . venait d'écrire un billet que son groom, botté et ganté , attendait le poing sur la hanche comme un portrait de Vandick. Il était paresseusement renversé sur le coussin de son divan , dans le luxe négligé du matin : la cravatte déjà composée, la chevelure arrondie en touffes harmonieuses, et la robe de chambre, à plis flottans, à ceinture serrée, dont l'étoffe de satin à fleurs semblait descendre en ligne directe de la garderobe de madame de Pompadour; il tenait à la main une pipe turque d'écume de mer, à long tuyau de bambou, dans laquelle il fumaitdu tabac de la Havane.

— Tu m'entends bien, Jacques , dit-il à son domestique attentif à cet ordre compliqué, tu porteras cette lettre rue d'Antin , n. 19, chez mademoiselle Vugustina, artiste de l'Académie royale de Musique; tu la remettras à elle-

même de ma part en lui disant que lord Moncolm viendra chercher la réponse aujourd'hui après la répétition; ou plutôt donne la lettre sans ajouter un mot.

Le groom inclina la tête en signe d ohéissance et sortit avec la lettre parfumée. Mon ami , qui ne m'avait pas aperçu entrouvrant la porte, courut à ma rencontre, m'attira sur le sopha près de lui et commença , pai* réminiscence, à rire de si joyeuse humeur, qu'il m'inspira l'envie de l'imiter. Je lui demandai le sujet de cette subite et pétulante gaité : les éclats de rire l'empêchaient de prendre la parole , et pour lui donner le temps de se calmer , je tirai ma tabatière , cette compagne inséparable de ma vieillesse, et j'y puisai à trois reprises successives avant que mon ami eut retrouvé la voix.

— Ce sera bien la plus plaisante aventure,

si elle arrive à fin! secria-t-il en s'accompagnant de nouveaux rires : je passe en général pour un homme serviable et dévoué; mais voilà de quoi étonner ceux qui me connaissent le mieux; écoutez comme je me sacrifie à mes amis, et voyez si je ne mérite pas le prix de vertu ! Je suis lié intimement avec un jeune lord anglais, qui réunit à des connaissances étendues et au zèle le plus ardent pour l'art les qualités inappréciables d'un ame élevée. Le hazard nous a rapprochés, et bientôt une estime tendre et réciproque a fait succéder aux relations purement littéraires, des relations de vive et sympathique amitié! Mon Anglais est bienfait, spirituel, riche, et il s'exprime assez nettement en français pour courir la poste des bonnes fortunes ; mais par contradiction, le grand monde l'ennuie et, pour fui rie grand monde, il s'est jeié à corps perdu dans le petit monde des actrices : il y a du bon chez elles , leur société est divertissante, chatouillante et toujours neuve, quoi-

que ces dames ne rajeunissent pas plus que les princesses, les duchesses, les comtesses du faubourg Saint-Germain. On se damne à plaisir entre deux vins et deux maîtresses : Bibliophile, nous vous débaucherons un jour? Je reviens à Milord, qui a rencontré peu de cruelles, grâce à sa figure et surtout à sa bourse. Cependant toutes les femmes sont capricieuses, et les actrices sont deux fois femmes sur ce chapitre : Augustina, la plus jolie danseuse de rOpéra,s'est faite prude et sévère , peut-être pour la première fois de sa vie. Elle sait que les Anglais épousent, et l'espérance du sacrement la rendue inaccessible aux plus brillantes propositions de mon Anglais, qui s'est épris d'elle à en mourir de spleen , à se brûler la cervelle, s'il ne réussit pas; et jusqu'à présent, son amour prodigue de lettres, de promesses, de présens, de prières et de mille folies d'un effet presque assuré, marche à grands pas d'écrevisses dans le sentier battu de la

MÉDUNOCHES. 191

galanterie. Lord Moncolm a tout tenté pour n'obtenir que la honte d'un refus , d'une ironie , et d'une défaite ; c'est un parti pris de le désoler, de l'accabler et mémede le blesser : Augustina est aveugle et sourde pour lui seul; on dirait qu'elle change plus souvent d'amant, pour ne pas lui laisser d'espoir. « Milord a de la constance, dit-elle en raillant; d'ailleurs il est trop aimable pour qu'on l'oublie tôt ou tard. )> Par bonheur pour Mon#lm, je suis des favoris d'Augustina, qui me doit certaine démarche en sa faveur auprès de son directeur, et à laquelle je ne dois rien que des protestations de gratitude et des témoignages empressés d'attachement ; car je n'ai jamais recherché de rapports plus intimes avec elle , à cause de la facilité même que j'avais à les établir, et nous en sommes restés aux termes d'une franche et désintéressée amitié , comme si Augustinafutun homme; la différence des sexes s'e^t tellement effacée entre nous, que je suis son

confident et son conseiller. Elle est pourtant jolie, fringante et mignonne ; elle a une jambe superbe, une gorge divine et deux diables d'yeux noirs qui font l'impossible: Eh bien! nous avons déjeûné, dîné et soupe en tête-à-tête, et il n'est résulté de mon meilleur vin de Champagne qu'un baiser au front, parole d'honneur! Quand Moncolm, maigri , pâli et à moitié fou de cette résistance inouïe, m'a confié qu'il épouserait de guéiife lasse sa belle inhumaine, j'ai failli le foudroyer de joie en lui offrant de terminer son affaire, sans recourir à ce moyen désespéré : il crut d'abord que je raillais son piteux échec, et il m'eut cherché guerre à moi-même, pour en finir avec cette vie, où les danseuses d'Opéra font les bégeules; mais il m'étouffa d'embrassades et m'étourdit de remercîmens , lorsque j'improvisai devant lui le brouillon de la lettre que mon domestique vient de porter lout-à-l'heure chez Augustina: « Ètes-vous devenue marbre ou pucelle,

ma chère? je ne vous reconnais plus à vos œuvres : vous allez suicider un galant homme , un lord anglais, un charmant garçon, un de mes amis? C'est un crime que je ne pardonnerais pas à de plus beaux yeux que les vôtres, s'il en étaitdanstoutle corps de ballets! Sachez, méchante , que mes amis sont la chair de ma chair et la pensée de ma pensée; voici la raison qui me décide à vous renvoyer lord Moncolm , duement recommandé et apostille : Il me semble digne d'obtenir l'objet de sa requête , et je voudrais être maître d'en disposer. Tâchez de faire quelque chose pour moi , qui aurai part à ce que vous daignerez faire pour lui. Je vous -baise l'orteil en symbole de soumission et d'adoration : c'est ainsi qu'on se donnait au diable, lorsqu'il y avait un diable en enfer ; il est maintenant à l'Opéra , et nous nous donnons à lui de bon oa^ur, sans craindre de brûler d'un feu éternel.» Mon protégé,

animé de cet enthousiasme qui est le sûr garant du succès , m'a quitté presque en délire pour se mettre sous les armes et s'apprêter à recueillir le bénéfice de la lettre de change que j*ai souscrite à son profit.

— En vérité , vous faites du drame et de la comédie sans y penser; repris-je en riant de cette bizarre invention; avouez pourtant que l'amour d'aujourd'hui est plus impertinent que l'amour d'autrefois? Moi aussi j'ai sacrifié mon bonheur à celui d'un autre ; mais ce fut un véritable sacrifice, puisque j'aimais la maîtresse de mon rival. Ah! libertin, vous n'auriez pas eu tant de courage et de continence?

— Vous avez été jeune comme nous, mais dans un autre temps : les mœurs étaient inexpugnablesdans la bourgeoisie; vos amours, mon ami , avaient un air candide qui contraste un peu avec les nôtres : que voulez-vous? le genre idylle et madrigal est enseveli sous la perruque à marteaux!

MEDIANOCHES. lî>6

Le dimanche suivant, je visitai de nouveau mon ami de laChaussée-d'Antin, dans l'intention de savoir le résultat de sa lettre de change: il était morne et pensif, la tête dans ses mains et les yeux sur une lettre de papier satiné , à tranche dorée, avec cachet à emblème.

— Eh bien ! est-ce pour un drame que vous broyez du noir? lui dis-je : et votre protégé l'amoureux n*a-t-il pas compté vainement sur le secours de votre appui auprès de sa cruelle? a-t-on acquitté votre singulier billet à vue, et le tiers-porteur en a-t-il touché le montant?

— Oui, reprit-il gravement en montrant la lettre qui avivait sa préoccupation , oui , pour le malheur d'un insensé. Voici la réponse que je reçus le jour même : « J'avais toujours pensé , mon cher , que vous n'useriez de votre crédit qu'à votre avantage, et j'eusse fait face à toutes vos demandes; mais puisqu'il vous plaît dehvrer vos ressources à des amis qui devien-

\dÙ aJÉDIANOCHES.

nent les miens dès qu'ils sont les vôtres, je veux bien endosser la lettre de change que vous avez souscrite; toutefois à l'avenir, ne me mettez pas dans la nécessité de vous refuser, trop généreux prodigue; ne vous engagez donc plus que pour vous, sinon je ne réponds pas de faire honneur à votre signature. Augus- TiNA. » Lord Moncolm jouit du bénéfice d'un crédit qu'il imagina illimité; mais son esprit, sa fortune et son amour n'étaient pas des gages sufûsans pour lui acquérir une hypothèque générale sur la belle Augustina, fantasque et légère comme une danseuse de l'Opéra. Elle cru t donc avoir honorablement satisfait à sa promesse; et la jalousie de cet exigeant créancier, ne fit pas qu'elle eût un amant de moins, quoique le loyal Moncolm se contentât de quelques sermens de constance. Hier, il était allé à Tivoli, pour s'essayer au tir de pistolet : il tenait l'arme chargée à la main et visait la poupée qui échappait rarement à son adresse prodigieuse ; une

MEDUNOCHES. 197

voix de femme arrêta son doigtqui pressaitdéjà la détente, et vibra dans son cœur. Il tourna la tête et reconnût, au bras d'un officier de dragons, Augustina, parée et rieuse, s'abandonnant aux charmes d'un entretien familier. Il éprouva un tremblement de rage et d'indignation: un instant sombre et indécis, tout-à-coup il dirigea le pistolet vers Augustina qui poussait des cris d'effroi ; puis, comme par un remords , appuya le bout du canon contre sa poitrine et tomba percé d'une balle. On l'enterre ce matin.

— A la bonne heure, dit madame de G... en regardant son amie jusqu'à ce qu'elle l'eût forcée de sourire ; cette lettre de change est fort gaie, mais le dénouement en est fort triste : il faut être Anglais pour prendre au sérieux une fille de l'Opéra.

— Ne vous semble-t-il pas. me dit M. B... . que de veiller si tard en temps de choléra?...

— Un gage , M. B... , répondis-je en quittant le fauteuil de la présidence ; demain levez-vous à midi, et vous sentirez le merveilleux effet de notre premier médianoche.

Beuxumc iîlê&ianorl)e.

Le lendemain, on se leva en effet plus lard qu'à l'ordinaire. M. B.... qui n'avait pas dormi la nuit précédente . prit sa revanche sur toute la matinée et attribua libéralement au médianoche le sommeil calme et profond qu'il ne devait qu'à la fatigue: quinze heures de repos avaient rafrciîchi son sang et son humeur : il ne déjeûna pas . mais dîna de copieux appétit, comme si le choléra n'eu*

jamais existé : cependant il n'oublia point de fnmer et de tirer le pistolet pour chasser, outre le mauvais air, ce qui pouvait lui rester de frayeurs épidémiques.

Le soir, à dix heures, le niédianoche fut ouvert avec gaîté ; personne n'avait lu les journaux et ne soupçonnait les ravages de la maladie dans les hôpitaux de Paris, ainsi que ses progrès moins meurtriers, mais plus éclatans, dans la classe riche; au lieu de redoubler mutuellement nos alarmes, nous ne songions qu'aies dissiper, et nous y réussîmes sans beaucoup d'effort : car le proverbe est toujours vrai : Un mal qu'on ignore n'est pas un mal. C'était moi qui donnais l'exemple de cette humeur joyeuse et délibérée que j'opposais en égide aux atteintes de la mélancolie et du découragement. M. B... eut beau, par distraction plutôt que par préoccupation, faire retentir le nom du choléra, ainsi qu'un son de la trompette du jugement dernier : nos risées couvraient sa voix à chaque nouveau gage qui sortait de sa poche sous la forme de quelque boîte de pilules, d'onguent, on de pastilles.

Le thé cependant coulait à larges flots . et M B... semblait un patienta qui. dans la question.

MÉDIA.NOCHES. 203

l'exécuteur fait avaler les huit coquemards d'eau chaude; autant on lui en versait, autant il buvait: aucun mandarin chinois n'aurait pu lui tenir tête dans ces libations, auxquelles je dus mettre un frein pour l'empêcher de gagner le spleen anglais. Après les premiers ébats de la conversation, qui de générale se fît particulière , je m'aperçus que personne n'avait apporté provision de conteur dans la gibecière de sa mémoire : ce fut sur moi que tombèrent d'abord les instances de l'assemblée pour m'arracher un conte capable de défrayer ce médianoche ; je ne me fis guère prier, et tirai un manuscrit avec aussi peu de pudeur qu'un nouveau député qui va essayer son éloquence à la pierre de touche de la tribune.

— N'est-ce pas un piquenique de contes que nous avons décidé ? dis-je avant que de commencer ma lecture. D'où vient que vous me faites payer vos dettes, comme si j'étais un oncle d'Amérique ? N'êtes vous pas cent fois plus riche que moi , qui glanais dans le domaine de l'imagination . tandis que vous moissonniez dans la vie réelle, au milieu du monde élégant que je connais à peine de nom ?

— Dans ce monde- là. répondit madame

204 iMP:DIANOCHES.

de G..., si les anecdotes sont nombreuses, les romans complets sont bien rares: une idée a besoin d'être mise sur le métier et travaillée longtemps pour former l'étoffe d'un conte ; la matière ne nous manque pas, mais bien la main-d'œuvre. — Voilà pourquoi . repris-je en désignant spécialement madame B..., j'ai pensé à joindre un qua triéme article au règlement de nos médianoches : « Les contes, destinés à l'amusement de notre réunion seront préparés, composés et écrits à l'avance pour éviter tout prétexte de silence , pour accroître l'émulation des conteurs, pour peser la valeur intrinsèque de chaque expression et enfin pour obvier aux autres inconvéniens d'un récit im provisé. »

— Certainement je n'écrirai pas une ligne . s'écria madame de G...; c'est assez pour moi de rédiger les comptes de la maison ! je me garderai de noircir mes doigts et surtout le papier qui n'a rien fait pour mériter ce méchant procédé de ma part. Je préférerais parler toute ma vie que d'écrire pendant une heure.

— Et moi . je suis plus à l'aise, la plume en main . répliqua madame B... qui se trahit ellemême . j'aime à voir ce que je dis...

— Ah! madame . vous ne vous en défendrez

plus, répartis-je; je vous crois assez généreuse pour écrire un peu à notre intention . et peut être suffit-il d'ouvrir votre portefeuille,

— Demain soir , dit Jules Laroche qui se sentait tout fier de dévoiler ce talent de femme qu'il avait couvé avec amour, si madame B... n'est pas prête à nous lire une nouvelle , ce sera moi qui essaierai de la remplacer sans me flatter de faire diversion à votre impatience.. .

— Taisez-vous . Laroche , ou vous me ferez prendre en grippe le choléra ! interrompit en riant madame B..,. qui compléta elle-même l'indiscrétion de Laroche.

— Un gage, madame B.... s'écria son mari :je serais presque d'avis d'en exiger deux, à cause de la grippe que vous avez citée avec son cousingermain, que la pudeur m'empêche de nommer : on doit proscrire tous les membres de cette famille asiatique. Demain nous aurons donc de votre style ; si j'en suis content . je vous enseignerai le bel art des anagrammes.

Madame B... déposa dans le tiroir des gages du choléra un joli calendrier d'ivoire qu'elle roulait entre ses doigts . et regarda Laroche avec une

moue boudeuse qui se transforma en sourire , lorsque la vanité de l'auteur eût succédé à la modestie de la femme. M. B.... qui se réjouissait de voir que madame B... ne fût pas infaillible, proclamait son triomphe par un bruyant frottement de mains.

— Puisque les orateurs s'inscrivent , dit madame de G.... pour lire leurs ouvrages faits avec préméditation, je m'emparerai du premier soir où personne n'aura de manuscrit en poche, et je vous conterai quelques anecdotes peu connues de l'ancienne cour : c'est une mine de diamans à exploiter ; je vous les livrerai bruts et non taillés : les lapidaires foisonnent ici.

J'avais déroulé mon manuscrit, en toussant afin de disposer mon auditoire à une audition attentive , et, après avoir tiré un gage de M. B.. . . qui me supplia de sauter par -dessus toute description hideuse ou terrible . propre à inspirer des idées de choléra . je lus ce qui suit . avec autant d'enthousiasme que si le héros de l'aventure eût été M. de Balsac lui-même , au lieu du petit Poinsinet.

MÉDIA.NOCHES. 207

L'illustre Poinsinet, dit \eMysti^é,qm servit long-temps de bouffon et de jouet aux grands seigneurs qu'il fréquentait pour avoir les bénéfices de la table et des menues protections, quitta, en 1765, Parisetla France, que ses boutades d'orgueil et ses incroyables naïvetés avaient si souvent divertis.

Déchiré d'épigrammes, et meurtri de la chute de plusieurs pièces de théâtre , il avait été abreuvé de mépris par une atroce mystification qui compromettait son honneur. Mademoiselle Duprat , chanteuse des chœurs de l'Opéra , réclama une montre de quarante louis qu elle prétendit avoir confiée à Poinsinet en nantissement d'un prêt de deux cent soixante-huit livres. Poinsinet nia le prêt et la montre , demanda lui-même la médiation du lieutenant de police, M. de Sartines , et fût bien étonné de se voir citer en justice pour une accusation de vol. Ses amis , ceux qui s'amusaient volontiers à ses dépens, s'indignèrent d'une

plaisanterie qu'on voulait pousser aux plus funestes extrémités , et sauvèrent le petit homme des débats scandaleux d'une affaire criminelle. La demoiselle Duprat fût vivement tancée par un auguste personnage, et Poinsinet, réhabilité dans un souper chez son collaborateur, le musicien Laborde , premier valet-dechambre du roi.

Cependant il resta quelque chose de la calomnie, et les gens crédules s'éloignèrent de Poinsinet avec trop d'affectation pour que son amour-propre lui laissât ignorer la cause de ce subit abandon. M. de G lermont -Tonnerre, ambassadeur de Naples , contre lequel il avait décoché plusieurs traits satiriques, lui tourna le dos dans les couhsses de l'Opéra; et un soir qu'il se promenait seul au foyer, le marquis de Sennecterre, qui usait malignement du privilège d'aveugle, lui jeta d'amères paroles à la face. Poinsinet se retira, désespéré, et, ne pouvant supporter l'idée d'ctre conspué à l'Acadé-

mie royale de Musique, où retentissait encore le succès de son Ernelinde , grâce à la musique de Philidor, il résolut de s'expatrier, pour chercher , comme Homère , ime glorieuse hospitalité que ses concitoyens lui refusaient.

On me regrettera bientôt , pensait-il avec fierté. Son projet fût mûri en une nuit de délicieux châteaux en Espagne; car ce fût en Espagne, le pays de Don Quichotte de la Manche, qu'il se promit de trouver des couronnes et des trésors ; il se souvint deTriptolème, qui, dans la fable, donne l'agriculture aux hommes; il imagina d'offrir un plus grand bienfait aux Espagnols : l'opéra-comique ! En effet , il recruta une troupe de comédiens, renouvelée de celle de la Rancune dans Scarron, coquettes édentées et louches, ingénues au poil grisonnant , arnoureux quasi-sexagénaires , vieux débris chancelans d'un mobilier théâtral vendu à l'encan , échos un peu sourds de vingt années

d'applaudisseniens en province : il organisa cette troupe chantante et détonnante, s'approvisionna d'opéras-comiques, sans oublier les siens tombés et retombés, acheta des costumes aux fripiers des halles, et embarqua sa fortune sur un chariot triomphal ; son départ fit pâmer de rire la ville et la cour, comme on disait

alors.

Il s'était affublé d'un surnom castillan et

d'un costume identique : don Antonio Poinsinetto, directeur de comédiens ambulans, et portait le feutre enrubanné de Figaro, la veste de velours à boutons d'argent , les bas rouges et la résille de soie; la guitare sur l'épaule complétait le déguisement de cet opérateur , qui n'était pas moins remarquable par sa taille exiguë que par sa figure jubilante et rubiconde, aux yeux fixés à fleur de tête, au nez retroussé, à la bouche béante et aux oreilles aplaties. Les femmes lui- avaient tant de fois répété en riant

MÉUIANOCHES. 211

qu'il était beau, sans toutefois en venir à la preuve, que rien au monde ne lui paraissait plus incontestable, sinon son génie; il était donc d'une fatuité qui éclatait sur son visage et dans ses moindres gestes.

La troupe d'opéra-comique charmait les ennuis du voyage en mystifiant sans cesse le seigneur Antonio Poinsinetto. Le jour de l'arrivée des comédiens à Cordoue, qu'ils venaient exploiter, après avoir donné plusieurs représentations peu productives à Madrid et à Séville, Poinsinet, piqué de la mouche de la poésie, à l'aspect de cet admirable paysage d'une vieille cité mauresque ombrée de bois, d'orangers et de vignes, au milieu d'une plaine fleurie et embaumée , avec le ciel bleu et brillant pour horizon, et le miroir limpide du Guadalqiiivir pour bordure; Poinsinet s arrêta devant une maison de plaisance, dont le fleuve lavait les murailles, et chanta une ariette de Grétry avec plus d'enthousiasme que ne com-

porte le genre de l'opéra-coinique; le refrain de cette ariette était :

Je suis dans l'Âge où l'on aime , Et pourtant je n'aime pas.

Le régisseur-souffleur de sa troupe l'accompagnait seul dans cette excursion pittoresque au bord du Guadalquivir, pendant que les comédiens préparaient le souper à l'hôtellerie; ce souffleur sournois se mordait les lèvres , en écoutant cette sérénade dont il ne découvrait pas l'objet à travers les persiennes fermées de la maison inhabitée; il semblait méditer quelque malicieux tour, ce gros homme enveloppé d'un manteau brun à l'Espagnol comme s'il fût prêt à entrer en scène : son épaisse physionomie, son triple menton, son ventre en tonneau, sa barbe bien faite et sa perruque poudrée, carac-

térisaient l'erup'oi de basse-contre et de financier qu'il remplissait encore dans l'opéracomique, concurremment avec la double attribution de souffleur et de régisseur; c'était un roué de coulisses, un excellent masque, un vieillard de jeune et folle imaginative. Gomme il plastronnait don Antonio !

— -Don Antonio, lui dit-il en l'applaudissant à la fin du morceau; bravo! bravissimo! vous crierai-je dans la langue du seigneur Philidor. Si ma femme était là, elle vous baiserait d'admiration , madame Ballouard !

— Merci, basse-contre,répondit dédaigneusement Poinsinet. Ne vois-tu pas qu'une senora belle comme un ange et voilée de sa mantille me bat des mains à cette fenêtre? si je lui envoyais des baisers, que t'en semble ?

— Envoyez, don Antonio, cela vous coûte si [leu ; mais voilà une femme bien malheureuse : elle v(His aime déjà !

— En vérité, je commence à ie croire; tu l'as donc vue, mon cher Ballouard? elle a les yeux d'un noir charmant, la peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'ébène et une main de fée , n'est-ce pas ?

— Apparemment, puisque vous l'avez vue.

Vous êtes heureux auprès des femmes , don Antonio , et je n'en connais pas une qui vous puisse résister : épargnez madame Ballouard, je vous en prie. J'espère que vous allez poursuivre cette aventure: pénétrez dans la maison par la porte ou par la fenêtre. Faut-il vous faire la courte échelle ?

— Non, mon ami, l'adorable inconnue m'ordonne d'attendre; elle a peut-être un tuteur, un

mari jaloux à tromper

— Seigneurs cavaliers, leur cria une espèce de concierge-jardinier qui cueillait des figues, vous plait-il de visiter la maison pour Tacheter ou la louer? Il n'est pas de plus agréable lieu aux environs de Cordoue.

Poinsinet, qui se persuadait qu'une dame enfermée sous les verroux avait été séduite par sa bonne mine et par son chant , rougit de sa méprise et s'esquiva sans répondre, tandis que Ballouard, souriant d'un air narquois, encourageait l'orgueilleuse crédulité du donneur de sérénades.

— A d'autres , bonhomme! disait Ballouard au jardinier, en hochant la tête; comme si nous n'avions pas vu la dame du logis'

— En vérité, reprit Poinsinet, j'irai au rendez-vous !

— Ah! vous avez un rendez- vous avec la princesse? Ce brave garçon serait bien attrapé, si on le prenait au mot, et si on voulait louer sa maison! A coup sûr, il n'y a qu'un tuteur capable d'une pareille invention pour écarter les galans. Corbleu! vous lui fournirez un iocalaire.

— Éloignons-Jious , Ballouard, de peur d«

compromettre cette infortunée victime de la jalousie; je la délivrerai, je la consolerai, c'est mon affaire, quitte à distribuer deux ou trois coups d epée à ses geôliers. Tu ne sais pas, Ballouard, ce qu'il y a de volupté dans l'amour tel qu'on le fait en Espagne ? Non, tu n'a jamais eu pour maîtresse une Andalouse qui aime avec fureur, qui vous mord, qui veut vous poignarder, qui vous enivre de caresses ! Eh bien! Guimard, Laguerre, Asselin, Arnould, toutes nos divinités d'opéra ne valent pas ensemble la moitié d'une Espagnole ! Va, on ne connaît qu'ici le parfait bonheur 1

— Je vous crois, don Antonio ; vous êtes assassiné de bonnes fortunes depuis que nous avons passé les Pyrénées : un duc de Soubise vivrait six mois de vos restes d'un jour. Aussi je m'étonne tous les matins de vous voir encore vivant, sans un coup de bàlon sur le crâne, sans un coup de stylet dans la poitrine !

— Tu plaisanj^es, basse -contre, répondit

Poinsinet étourdi du sujet d'étonnement de Ballouard ; sans doute l'Espagne est bien partagée du côté des voleurs ; mais je suis gentilhomme, et mon épée ne tient pas au fourreau.

— Aussi les Yoleurs n'auront garde de vous attaquer. Je n'en dirai pas autant des maris, des tuteurs, des frères, des rivaux que vos amours inquiètent et tourmentent. Dans ce maudit pays où l'opéra-comique ne gagne que , des coups de soleil et des maravédis, il ne manque pas de coups de dague pour les amans heureux. Les Espagnols sont d'humeur peu accommodante sur ce chapitre, et la dernière nuit que nous avons passée à Séville, vous ne couchiez pas dans votre lit assurément : on a ramassé deux cents cavahers tués dans les rues.

— Deux cents! c'est beaucoup. Ne crains rien pour moi , Ballouard , je ne suis téméraire qu'avec prudence !

Poinsinet prononça cette fanfaronnade et rejoignit les acteurs , qui apprenaient leurs rôles en se promenant dans la campagne.

Ballouard retourna sur ses pas sans être aperçu, et se convainquit que la maison était réellement inhabitée. Il revint en se frottant les mains comme un homme qui compte "sur le succès d'une entreprise, et qui s'en réjouit d'avance; il s'entretint à voix basse avec sa femme, Cidalise, qui gagnait de jour en jom^ en méchanceté ce qu'elle perdait en jeunesse, ridée, plâtrée, fardée, pomponnée, savante dans l'art de l'œillade , mais déchue des victoires de son beau temps. Les époux ricanaient à la sourdine.

Une heure après, un petit bouvier apporta une lettre cachetée à l'adresse de don Antonio Poinsinetto, qui se rengorgea en la lisant et s'empressa de la lire tout haut à ses comédiens rangés en cercle autour de lui :

Seigneur, comme le Cid , vous êtes noble et beau , Vous avez un esprit qui fait qu'on vous adore.... Et moi , qui sans regrets descendais au tombeau , Je sens, en vous voyant, que je veux vivre encore !

— Pauvre femme ! ajouta Poihsinet avec une explosion de sensibilité en baisant la lettre et s agitant théâtralement. Avez-vous entendu, messieurs, et vous, mesdemoiselles? la malheureuse femme souffre dans une prison affreuse et sollicite mes secours ! elle écrit fort agréablement en vers français , pour une Espagnole! Tu vivras, chère et intéressante victime, je te le jure! Ballouard , c'est la dame de cette mystérieuse maison , ou peut-être une autre!... si je lui demandais son portrait!... il faut ménager sa pudeur et assortir la réponse au loîi mélancolique de l'épître ;

Je vous ai vue et je vous aime !

Dame de mes pensers , mon sang pour vous avoir ! Vivez , ne mourez plus , ou dans l'instant suprême , Par-delà le tombeau , j'irais , c'est mon devoir,

Vous disputer à l'Enfer même.

La troupe fit chorus d'éloges et d'applaudissemens ; les uns comparant cet impromptu aux meilleurs de Voltaire, les autres, aux vers ôi'Ernelmde; Poinsinet, qui suait l'orgueil par tous les pores , déclama cinq ou six fois son madrigal avant de le remettre au messager , qui s'obstinait à garder le silence par la raison qu'il ne comprenait pas le français.

Poinsinet dans l'attente d'un rendez-vous, se peigna, se parfuma, s'adonisa; rattacha ses rubans, puis son épée,puis sa ceinture, puis les boucles de ses souliers ; il soupira en se rappelant son frac do satin violet changeant ,

son gilet de brocard, sa culotte de satin noir, qu'il s'était procurés aux frais de l'opéra-comique de Tom Jones, dont la représentation ( fût-troublée par le cri du garçon tailleur : Cou- \ perai-jef comme s'il s'agissait d'une bourse, ^^bk bien qu'il ne fût question que de l'étoffe hypothéquée sur la réussite de la pièce.

Le petit bouvier revint une demi-heure après, apportant une seconde missive plus précise que la première ; car elle était en prose. Don Antonio la lut encore à haute voix devant ses acteurs , qui ne cessaient pas de rire : l'inconnue l'invitait à venir le soir même à la maison isolée, où elle l'attendrait seule pendant l'absence de son mari et de ses frères; elle le priait de s'annoncer par un from-from de guitare pour se faire reconnaître. La lettre était signée Senora Juanita d'Estevanillera, marquise de Zapi'ta , et dame de Sotomayor. Poinsinet, transporté de joie , jeta généreu-

222 MÉDIAÎS'OCHES.

sèment un écu dans le chapeau de 1 ambassadeur muet, qui s'enfuit à toutes jambes.

— Quoi! don Antonio! lui dit à l'oreille Ballouard, vous irez à ce rendez-vous? Songez que le mari et les frères peuvent vous surprendre et avoir bon marché de leur vengeance Faites-vous au moins escorter par

la troupe ; nous avons ici nos sabres , nos pistolets, nos armes de théâtre, même des casques et des cuirasses...

—Non , basse-contre, interrompit Poinsinet dans l'extase d'un amant satisfait; non, ces périls ne font que m'exciter à les braver. Que m'importe, à moi, le danger! chère senora Juanita d'Estevanillera et cœtera, je veux être ton chevalier et prendre tes couleurs!... Ah! mesdemoiselles, que d'aventures nous aurons à conter, de retour à Paris!

Poinsinet se regarda complaisamment

MKDIANOCHES. 223

dans le miroir de poche de son ingénue, et souhaita le bonsoir à la compagnie, qui lui souhaita une bonne nuit. Il s'achemina seul vers la maison , qui lui parut déserte comme le matin; mais à peine eût-il effleuré les cordes de sa guitare , que la porte s'ouvrit. Ce ne fut pas sans un battement de cœur qu'il pénétra dans l'obscurité, et sentit une main de femme l'attirer doucement à l'étage supérieur, jusque dans un cabinet tapissé de nattes, orné d'un prie-dieu et d'un lit sant^ Rideaux et sans draps. Le crépuscule du soir répandait assez de clarté à travers les persiennes pour distinguer les objets , et Poinsinet se trouva sur un divan auprès d'une femme grande et sèche , qui lui sembla bien faite et appétissante , comme les mains osseuses qu'il pressait lui avaient semblé les plus déhcates mains du monde. Cette dame, vêtue de deuil et couverte de faux diamans, avait le haut du visage caché par un masque de velours

noir , et le bas qui était découvert se hérissait de poils rares et longs qui accusaient 1 âge d'une duègne ; mais Poinsinet pensa que les Espagnoles avaient de la barbe, et il n'en douta plus quand ses lèvres touchèrent un menton râpé et anguleux. Il avait le bras passé autour d'une taille qui n'était ni ronde ni svelte; mais son imagination suppléait à tout, et il s'émerveillait du chemin qu'on lui avait laissé faire en sL peu de temps.

— Divine senora Juanita d'Esté vanillera dit-il en minaudant après s'être débarrassé de sa guitare; je puis me vanter de n'avoir pas été maltraité par le sexe dans ma vie; mais jamais je n'ai fait une conquête plus noble et plus digne de moi. Je veux vous consacrer ma lyre , et célébrer nos amours en opéracomique.

— Gardez-vous en bien , seigneur don Antonio de Poinsinetto , répartit l'inconnue d'une

voix étudiée qu'entrecoupait un ricanement sourd ; vos ouvrages en me rendant illustre pourraient faire notre perte à tous deux , si mes frères et mon mari apprenaient ma faiblesse par les cent bouches de la renommée ; car chacun de vos vers fait le tour du monde.

— En vérité ! s écria Poinsinet enchanté du compliment; vous connaissez donc Ernelmde?

— En doutez-vous, magnifique Poinsinetto?

Ernelinde ! cette œuvre de grâce et de force , ce poème ingénieux et naïf, cet opéra unique ! j'en sais tous les airs , et pour vous le prouver , je vais vous les chanter.

— C'est inutile, ma reine ; je les sais aussi , et je veux vous en apprendre d'autres. Que pensez-vous du Cercle?

— Le Cercle! oh! ne m'en parlez pas ; c'est à me faire pâmer! véritable comédie de mœurs et de caractère ; on l'a traduite en espagnol , car vous êtes admiré ici comme Voltaire , plus que Voltaire, don Antonio.

— Ce que vous me dites ne m'étonne pas ; les Espagnols sont des juges de bon goût. Et ma parade de VOgre ?

Tout-à-coup on frappa rudement à la porte de la maison , et avec un tel fracas qu'on eut cru à un projet déterminé de l'enfoncer : Poinsinet pâlit et chercha de l'œil une cachette, à défaut d'un moyen de fuite ou d'un prétexte de bonne contenance. La femme masquée avait tressailli d'abord, et affectait autant d'indécision que d'effroi; elle restait assise, et se contentait de serrer les doigts de Poinsinet , qui appelait en vain à son secours Ernelinde, le Cercle, et l'Ogre.

Cependant on frappait en bas de plus belle, etlesjuremens se mêlaientàces coups obstinés.

— C'est mon mari, ce sont mes frères! murmura l'inconnue en feignant de s'évanouir; ils nous tueront tous les deux.

— En vérité ! répliqua Poinsinet fort agité; ils ne faut pas attendre qu'ils nous tuent, et au lieu d'un combat qui pourrait vous coûter une vie bien chère , il est plus sage de battre en retraite; car si j'étais forcé de mettre les armes à la main, tendre Juanita, je ne réponds pas des malheurs que je ferais, tant je suis terrible.

— Hélas! vous ne pensez pas, seigneur, qu'ils vont rompre la porte si je ne l'ouvre, et que vous n'avez pas même la ressource de sauter par la fenêtre; mais après votre mort, je brûlerai des cierges pour le repos de votre âme !

— Ce sont donc des bourreaux que vos frères et votre mari, madame! Enfin notre entrevue s'est passée très convenablement, et sauf un baiser tout innocent que j'ai pris pour me conformer aux usages de votre pays!...

— Allons, seigneur, du courage et de la patience ; cachez-vous dans cette chambre et ne

22S MÉDIANOCHES.

bougez pas; à tout événement, recommandez votre âme au ciel.

A ces mots , elle poussa Poinsinet dans la chambre voisine, où elle l'enferma à double tour, et les gens qui heurtaient à la porte furent introduits dans le cabinet que l'amant venait de quitter en maudissant son étoile, les Andalouses, et surtout les maris, frères et autres trouble-fêtes d'Espagne.

Le dolent Poinsinet se blottit sous une table, accroupi et rapetissé, retenant son haleine et frissonnant de tout le corps : il entendit résonner les éperons et grincer les fourreaux d'épées traînant sur le plancher ; il entendit des éclats de rire, des menaces épouvantables, des noms de saints et de saintes, des propos de galanterie, et par intermède, des rires inextinguibles: il avait un chaos dans l'esprit, un tintement dans les oreilles; ses dents claquaient, ses mains se contractaient sur le manche de sa ra-

MÉDIAIVOCHES. 229

pière; il ne se souvenait pas d'avoir couru un pareil danger, même le jour, de tragique mémoire, où le duc de Soubise lui lâcha dans les jambes un clapier de lapins domestiques.

Son supplice dura environ une heure, au bout de laquelle les voix et les pas se turent enfin. L'inconnue toujours masquée, l'appela doucement par son nom et entr'ouvrit la porte de sa prison. Il sortit à quatre pattes de dessous la table, les cheveux en désordre, les yeux hagards, et le visage tellement décomposé que cette femme le regarda en silence comme émue de pitié; mais Poinsinet rentra subitement dans son caractère fanfaron, et dégaina pour la première fois.

— Madame, permettez-moi, au prix de mon sang, de me faire un passage, dit-il après s'être assuré qu'il n'avait plus d'ennemis à craindre; je ménagerai la vie de ces cavaliers qui vous intéressent, et ce n'est qu'à mon corps défendant...

— Ah! don Antonio Poinsinetto, voulezvous périr sous leuKS coups? Ils sont allés recevoir des amis qui soupent ici ce soir, et si vous vous montrez , vous êtes un homme mort!...

— Hélas! mon Dieu ! répartit Poinsinet en se replaçant sous la table sans ramasser lepée qui lui échappa de la main, je vois bien que vous m'avez amené dans un coupe-gorge ; mais le roi de France, je vous en avertis, vengera le meurtre d'un de ses plus fidèles sujets, d'un de ses meilleurs poètes. Qu'on ne m'ôte pas un cheveu de la tête, ou la guerre est déclarée à l'Espagne !

Le masque n'eût que le temps de repousser la porte pour étouffer un prodigieux éclat de rire, qui confirma Poinsinet dans l'idée qu'(»n l'avait conduit à un guet-à-pens. Il recommença presque aussitôtà souffrir, à trembler, à gémir; car plus de vingt ^)ersonnes se réunissaient dans le cabinet, où le bruit des assiettes et des

MÉDIA.NOCHES. 231

verres annonça que le souper était en train.

Ce n'étaient pas de timides convives , à en juger par le mouvement des bouteilles, le cliquetis des fourchettes et le murmure des mâchoires. On mangeait et on riait, on parlait et on riait.

Poinsinet suait la fièvre, pleurait et grelot- , tait, quoique cette soirée fut une des plus chaudes de juillet. Son agonie se prolongea une partie de la nuit.

Vers le matin, le souper se ralentit, sinon la gaîté des soupeurs. Une assiette vint se briser en roulant contre la porte, et Poinsinet crut sa dernière heure sonnée, en distinguant, parmi un tumulte d'éclats de rire, le colloque suivant, qui s'établit entre un homme et une femme. Ces Espagnols parlaient un assez bon français.

— Senora, dit l'époux avec l'accent d'un régisseur qui commande ses comparses ; perfide senora, ingrate Juanita, vous avez admis un

amant dans ma maison, et ce quidam est ici, dans cette chambre!

— Un amant! répondit la femme aii masque, Jésus Maria! vous ne le croyez point, noble seigneur!

— Allons, madame, nous ne jouons pas la comédie, et je veux me trouver face à face avec votre complice : voyez-vous ce poignard? il est bien pointu et bien affilé ; je le planterai dans le cœur du Français.

— On m'a trahi, pensa Poinsinet en lui-même; l'époux a des indications trop exactes pour qu'on puisse le tromper, et je n'échapperai pas à ce tigre ! Oh ! pourquoi suis-je venu en Espagne!

— Eh bien! oui, seigneur, je vous l'avouerai, reprit la femme d'un accent pathétique; ce n'est pas un amant, mais un grand poète, connu dans les quatre parties du monde, don Antonio Poinsinetto, auteur à'Ernelinde, du Cercle et de XOgre : j'ai voulu le voir, l'entendre, Fad.

MÉDIANOCHES. 2S3

mirer : voilà tout mon crime ; au lieu d'attenter à ses jours, couronnons-le de fleurs, ce modeste Anacréon!...

— Oui, comme le veau qu'on immolait à Némésis! je ne connais que mon ressentiment: c'est son sang qu'il me faut! Vous m'arrêtez en vain : je veux lui déchirer le cœur!

Ces menaces, accompagnées de clameurs, de rires , de battemens de mains , achevèrent d'exalter l'épouvante de Poinsinet, qui, au moment où la porte retentissait ébranlée sur ses gonds, ouvrit les persiennes de la fenêtre et se précipita par-dessus le balcon, sans savoir où il tomberait : il tomba dans le Guadalquivir, jeta un cri de détresse, lutta contre le courant qui l'entraînait et disparut à la vue de ses comédiens, qui accoururent à son lamentable appel , encore échauffés par le vin et par cette cruelle mystification.

Ballouard, qui se lança tout habillé dans le

fleuve pour réparer le malheur qu'il avait causé , à moitié ivre et navré de remords, eut beaucoup de peine à se sauver lui-même.

Le 29 juillet, au coucher de Louis XV, quelqu'un narrait une ancienne impertinence de Poinsinet.

— Il s'est noyé par accident à Cordoue, dit le roi en baillant : mon ambassadeur me l'annonce dans ses dépêches; ce fou avait parié peut-être qu'il boirait le Guadalquivir.

— Sire , reprit M. de Laborde ami et collaborateur du défunt, Cordoue, déjà célèbre par la naissance des deux Sénèques, va le devenir davantage par la mort du petit Poinsinet.

— Bravo , dit M. B... après que j'eus terminé ma lecture, ce M. Poinsinet meurt le plus gaîment du monde . et sa mort ..assemble à une bonne plaisanterie : cette histoire-là n'est pas de ces fa-

MEDIANOCHES. i>35

rouches histoires qui pèsent sur la conscience d'un honnête homme . comme une mauvaise digestion. Tâchez cependant que vos personnages ne meurent pas : cela rappellerait moins le cho.... Je ne l'ai point nommé, n'est-ce pas ?

"^xohUme 0Héiiaxx0cï\t,

Madame B... arriva en rougissant, conduite par Laroche qui l'encourageait à voix basse : je compris qu'elle se déciderait . ce soir-là peut-être . à nous initier à ses travaux littéraires : je la pressai vivement de ne pas reculer de vingt -quatre heures d'intervalle l'accomplissement de sa promesse ou plutôt de celle de Laroche : je lui citai, pour émouvoir son émulation, quelques beaux

MKDTANOCHES. 2/i0

noms de femmes de lettres, mesdames d'Abrantés, Anaïs Ségalas . Amable Tastu . Desbordes Valmore, Delphine de Girardin . Mélanie Waldor. et je l'invitai à s'inscrire sur cette liste qui n'est pas encore fermée ; elle céda , et son manuscrit s'échappa de la corbeille à tapisserie où il était caché parmi des ouvrages de broderie : madame B..., semblable à Achille dans l'île de Pharos. se révéla auteur en préférant les attributs de la plume à ceux de l'aiguille : elle rougit toutefois, et réclama une indulgence dont elle savait n'avoir pas besoin. M. B... n'avait jamais éprouvé tant de fierté conjugale : il se refrotta les mains avec frénésie , il remercia le choléra d'avoir développé les talens de madame B.... paya un gage sans regret, et se félicita de trouver dans sa femme un esprit cultivé qui ne manquerait pas de produire un jour des anagrammes.

— Jenevous connaissaispas ce mérite-là, bonne sœur, dit madame de G... qui ne fut pas maîtresse d'un premier mouvement d'envie : vous en avez tant d'autres , il est vrai , que je ne pouvais les deviner tous. Si vous imprimez . pourtant , gardez-vous de livrer votre nom au public : prenez

le nom de M. Laroche , par exemple , ce sera de meilleur goût.

— Ma chère, répondit aiiada'ine B... qui s'attendait à plus de bienveillance de la part d'une amie , je ne dépends pas la valeur de mon papier sur la place de la littérature; mais à tout risque, j'ai des amis complaisant qui me prêteraient leur signature pour garantir ces lettres de change, que je n'ai pas mises en circulation, dang la crainte de les voir prote&tées par les journaux,

— Madame , repris-je par forine de galanterie, accordez-moi l'honneur d'eudgsser vos traitçs tirées sur là l:^j;ique du succès?

Madame B.. rm remercia, par un sourire, de l'opinion favorfible que j'avais de sa solvabilité littéraire , et lut la nouvelle suivante , sans agacer les applaudissemens par certaines préparations oratoires.

— ^Frédéric, je suis horriblement contrariée devenir dajns cette maison ; il me semble qu'elle

nous portera malheur. Si tu m'en croyais, nous retournerions chez nous pour v passer ensemble la soirée au coin du feu ?

— Telle que tu es. au moment d'entrer!... ce serait une impolitesse que je ne me pardonnerais jamais. Madame Duthil s'est donné la peine de t'apporter elle-même son invitation , et tu lui as promis de n'y pas manquer.

— Oui; mais j'ai réfléchi : je n'aime pas cette femme-là , et je me défie de ses avances ; elle a des yeux faux...

— Des yeux charmans ! je ne puis souffrir qu'on s'en prenne à de si beaux yeux. Voilà certes de grands griefs contre elle !

— Quand il n'y aurait que ta manière de la défendre et de la louer!.. J'ai une migraine affreuse... Allons-nous-en?,..

— Coquette ! ta migraine n'ôte rien à ta beauté, et cette toilette fait mon admiration : le rose va si bien aux brunes ! ta coiffure de plumes et de perles fera l'envie de toutes les femmes. Ce

serait un meurtre de priver le salon de madante Duthil de son plus bel ornement. Bah! il n'est pas de migraine qui résiste à un triomphe de coquetterie , Madame Duthil à raison de dire que je suis un heureux mari !

— Vous l'aimez donc? demanda vivement madame de Vaudemoy, les lèvres pincées, regardant sa jolie main gantée et fr-appant dedans avec son éventail.

— Allons, ma chère amie, ces plaisanteries sont de fort mauvais goût, surtout ici. Je ne veux pas, je ne dois pas cédera vos caprices les plus extravagans. 11 fallait refuser d'abord cette invitation ; et d'ailleurs, ce n'est pas moi qui vous ai forcée de m'accompagner , je serais bienvenusansvous!... Athénaïs, je vous avertis que l'air maussade et boudeur vous rend laide à faire peur.

Ce rapide entretien avait lieu sur l'escalier d'un splendide hôtel de larue Saint-Georges ; es-

calier tapissé, éclairé et bordé de fleurs comme un salon. Madame de Vaudemoy s'y était arrêtée un moment, sous prétexte de distribuer un dernier coup d'œil à sa parure , qui sortait des mains de sa femme -de -chambre. Elle s'appuya sur le bras de son mari et le regarda tristement; mais Frédéric , le visage froid et sévère, pour lui enlever l'espoir de la retraite, passa devant elle avec un geste impératif qui voulait dire : Madame, suivez-moi l Elle obéit, en essuyant une larme au bord de sa paupière et en tressaillant de dépit.

Les portes s'ouvrirent; on annonça, et madame de Vaudemoy, encore émue de la discussion qui avait précédé son entrée dans le salon , se trouva entourée de femmes chuchotant et d'hommes en extase, qu'elle ne daignait pas remarquer, tant ses yeux et son esprit étaient attachés à poursuivre Frédéric, occupé déjà par la maîtresse de la maison. Madame Dutlîilla salua cérémonieusement et s'approcha

MÉDIAiyOCHES. 2Zi5

d'elle, le bon accueil à la bouche ; puis, lui tourna le dos pour continuer à recevoir les arrivans , partout escortée des galanteries de Frédéric , qu'un regard bienveillant payait de cet aimable sigisbéisme.

Madame de Vaudemoy était une brune d'une beauté frappante : dans un bal , au théâtre , de loin, de près, elle plaisait, elle charmait, elle attirait tous les hommes comme la lumière fait les papillons de nuit. Sa peau blanche et polie éclatait davantage au contraste de ses cheveux noirs et brillans, de ses yeux noirs et veloutés, de ses sourcils divinement arqués; sa bouche fraîche et bien fendue s'animait d'une expression fine et d'un sourire qui découvrait une magnifique rangée de dents; mais cette physionomie douce et presque mélancolique , souvent immobile et dédaigneuse, prenait plus souvent le caractère ardent de la colère, et servait de miroir aux passions qui se soûle-

2ZiG MÉDIANOCHES.

vaient sans frein dans une âme indomptable et candide à la fois : alors sa haute taille se grandissait encore par la fierté du geste et la majestueuse allure de la démarche. Elle tenait de la reine et de la comédienne.

Du reste , tendre et bonne , pleine de nobles inspirations, dévouée à ses amitiés et à ses convictions , par conséquent peu femme du monde, qu'elle n'aimait ni n'estimait, elle s'était mariée jeune à Frédéric de Vaudemoy , jeune comme elle , non moins favorisé qu'elle du côté des qualités du cœur , mais plus fort de volonté , sous une apparence de faiblesse, plus philosophe en manière de vivre , plus libre en manière de voir , aimable homme du monde, parce qu'il connaissait et méprisait le monde. Enfin Frédéric chérissait sa femme en ami , en frère ; et cependant il éprouvait une invincible sympathie pour madame Duthil, qui l'encourageait eu ne le re-

poussant pas : ce n'était pas encore de la passion, mais déjà de l'amour.

Madame Duthil n'aurait pu disputer de beauté et de jeunesse avec sa rivale, dans un examen désintéressé; mais néanmoins le cortège de ses adorateurs grossissait tous les jours. Ses yeux bleus étaient si suaves et si célestes, si rêveurs et si éloqiiens, qu'on essayait à l'envi de les captiver par les moyens de séduction auxquels une femme mondaine est sensible : soins empressés ou timide admiration , œillades de conquête ou de prière , ligure, verbiage, esprit, tout ce qui éblouit, touche, émeut. Madame Duthil savait faire tête à ces attaques habiles dirigées contre son cœur ou sa personne, et si beaucoup étaient les bienvenus à l'amuser, à la courtiser, on n'en citait pas un seul qui eût pénétré plus avant dans ses bonnes grâces. Cette sagesse, celte pruderie , si l'on veut , que démentaient les dehors les plus atCrayans, piquait au jeu

248 MÉDIA.NOCHES.

la vanité des hommes , qui sont naturellement enclins à braver un écueil attesté par de nombreux naufrages. Frédéric de Vaudemoy s'était jugé capable de courir cette aventure avec plus de chances heureuses que ses devanciers. Frédéric n'avait pas la préteïition d'être un mauvais sujet ni un infidèle ; mais il était trop partisan de la doctrine du libre arbitre, même en mariage, pour ne pas s'y abandonner ie plus honnêtement possible. Il n'échafaudait pas de ces artificieux systèmes qu'on se fait à l'heure pour asseoir ses actions sur une base morale , et qu'on renverse comnie un château de cartes quand le vent de l'intérêt a soulïîé dessus ; loin de là , il n'avait pas de ces lâches concessions envers le préjugé social, iJ ne donnait pas à ses vices un nom et un masque de vertu. Sa conscience était sans doute plus accommodante qu'une autre, puisqu'elle ne souffrait pas d^accommodemens , même pour excuser une erreur. Il avait, pour ainsi dire, mis

MÉDIANOCHES. 24 y

sa vie en théorie avant de la mettre en pratique.

Frédéric avait pour ^ femme une affection que ne détruisait pas , que n'entamait pas son penchant amoureux pour madame Du thil , qui n'y répondait que par une amitié assez réservée,, dans la crainte de laisser cette porte ouverte à des entreprises plus décisives. Les femmes ont toujours l'avantage dans une escarmouche, sinon dans le combat.

Quant à M. Duthil, qui assistait comme juge du camp à ces défaites journalières d'amours aux abois , il avait de lui-même une opinion si çomplaisamment flatteuse , qu'il était inaccessible à k jalousie, et qu'il se vantait d'étï-e invulnérable du côté où les maris ne le sont guère ; d'ailleurs , brave homme , brave militaire en retraite, automate dans un salon, bon vivant avec des garçons entre deuX vins , portait son feutre énorme avec toute l'élégance d'un conscrit qui porte le sac stir le dos , épiant ses états de service sur son visage

250 xMÉDIANOCHES.

balafré el aviné, taciturne sans- être triste, parlant peu, ne pensant pas davantage, crédule pour soi-même et par-dessus tout pour sa femme, concentré dans des opérations financières et dans son propre mérite , sans enfans et sans amis.

— Madame, disait Frédéric penché à l'oreille de madame Duthil qui l 'écoutait préoccupée , il est des positions qui devraient, je l'avoue, s'opposer à certaines démarches que l'on blâmerait en général , mais qu'il faut bien excuser en particulier. On ne se rend pas toujours compte de la nature d'un sentiment qu'on n'arrache plus qu'avec le cœur dès qu'il y a pris racine....

— N'est-ce pas de la musique que vous parlez? répartit madame Duthil , qui s'efforçait de détourner une explication que Frédéric ramenait sans cesse ; en effet, le sentiment de la musique est bien puissant.

^ — Vous ne voulez pas m'entendre , madame ; il faut pourtant que vous m'entendiez : je vous parle de l'amour d'un homme marié pour une femme nïariéè ! Je conçois toute la délicatesse de cette conversation, je conçois vos scrupules et votre étonnement; mais, que faire? madame; cetameur existe, il est venu , il attend, il résistera même si vous le chassez ; il vous demandera grâce , il supphera , et peut-être vous le souffrirez....

— Si vous me connaissiez mieux , monsieur, vous vous seriez épargné de m'offenser!... Un sentiment n'a le droit de se produire qu'autant qu'il est partagé , et vous auriez certainement refioncé à cette brusque et inutile tentative, si vous eussiez consulté mon amitié. Oui, Frédéric,''je ne puis vous offrir que de l'amitié.

— De l'amitié, madame, je l'accepte avec reconnaissance, dans l'espoir que vos bontés pour moi ne se borneront pas là; car sii'amitié d'une femme belle et spirituelle est d'un prix ines-

timable, combien est plus précieux l'amonr.... — Je n'îiî pas d'amour, je n'en aurai jamais! Vous autres hommes, vous aimez et le dites sans daigner vous informer d'abord si l'on Vous aime et si l'on vous aimera. Je tôtis le jure , l'amour n'est plus possible pour moi, et vous ajouteriez à mes chagrins en né vôQs contentant pas de la part que je vous fais ! N'allez pas croire qu'un autre possède ce que je vous refuse? Non, j'ai trop aimé pour aimer encore ; tous mes malheurs viennent de là ! Un nouvel amour y mettrait le cqmble : ne le souhaitez pas, et accordez-moi l'ami dont j'ai besoin.

Cette explication avait lieu à voix basse dans l'embrasure d'une croisée , et durait depuis assez long-tenips pour que les regards et les chuchotemens , indices d'une malicieuse interprétation , désignassent ce tête-à-tête , plus tenace et plus secret qu'une simple causerie de politesse. Madame de Yaudemoy avait

MÉDIA-NOCHES. 253

indiqué ce but à rattention unaaime de l'assemblée, par son inquiète persévérance à épier sur H physionomie de Frédéric l'impression de lame et le sens des discours. D'abord la contenance distraite de madame Duthil avait rassuré ses craintes ; puis, un demi-sourire, un échange animé de paroles et de coups d'œil, un serrement de main, ne lui laissèrent pas de doute sur leur intelligence manifeste. Elle pâlissait et rougissait , obsédée de frissons et de chaleur; indignée et désespérée , roulant des projets de vengeance , et se modérant à peine par un reste dé pudeur de femme. Enfin elle se leva spontanémeout, marcha droit à son mari , et , len traînant par le bras :

— Venez , monsieur, lui dit-elle d'un accent étouffé; je souffre horriblement, et je n'ai plus la force de me contraindre. Ah! madame, ajouta-t-elle en s'adressaot à madame Duthil , combietij'ai souffert! J'espèife une autre fois

ne pas vous enlever si brusquement M. de Vaudemoy ; mais vous excuserez une malade ; oh ! bien malade , monsieur, et par votre faute !

M. Duthil, qui était debout dans un coin du salon, les bras croisés, ne bougea point au mouvement qui se fit autour de lui : il n'avait rien vu, rien entendu, comme à l'ordinaire.

— Non, mon ami, je ne retournerai jamais chez madame Duthil; cette sojrée m'a fait trop de mal , et vous avez été trop cruel !... Cependant j'aime mieux te croire , Frédéric , et ne

pas supposer une liaison qui me ferait mourir ; entendez-vous, monsieur? Et vous , irez-vous encore chez madame Duthil ?

-:- Mais , ma chère amie , tu^ sais biep que je ne puis pas m'en dispenser, au risque de passer pour impoh, grossier....'

— Alors, VOUS irez rarement, très rarement? pour moi, je n'y remettrai pas les pieds. .V

— Tu es bien libre, i»^thénaïs, quoique je te blâme, comme chacim te blâmera; Car madame Duthil n'a eu pour toi que des égards pleins d'amabilité , et c'est mal répondre à ses avances...

— Oui, c'est bien cela; à ses avances dont vous étiez l'objet!.. Où allez -vous donc, Frédéric?

— Parbleu! ma bonne amie, je vais à la Bourse, lire les journaux, faire quelques visites...

— Ah! si matin !.. Comme depuis hier soir je me sens fort indisposée , je comptais que tu ne me laisserais pas seule aujourd'hui. Une malade a des caprices qu'on a tort de contrarier, quand il coûterait si peu de les satisfaire. Frédéric , ne sors pas ! cela m'afflige, cela me tourmente ; je te prie de ne pas me quitter ?

— Tu n'es vraiment pas raisonnablfc avec tes exigences ! J'ai besoin de sortir , et il n'est nullement nécessaire que je reste ici. Tu sais que je n'ai pas de plus grand bonheu^ que de céder à tes désirs ; mais aujourd'hui...

— Tu refuses? Il y a un an, Frédéric, tu ii'âarais pas eu cette dureté. C'est pourtant un bienléger sacrifice que je réclame ; et si mon repos était attaché à cet acte de condescendance?,.. On doit avoir pitié d'une pauvre femme qui soupçonne qu'on la trompe, et qui pourrait être tranquillisée à si bon marché! Veux-tu, Frédéric?

— Vous êtes d'un entêtement qui ti'a pas le sens commun... Adieu, ma chère araîe ; je reviendrai plutôt que tu ne penses.

Frédéric, qui tenait son chapeau et regardait avec indifférence dans la rue , s'échappa rapidement sans répondre aux derniers efforts d'Athénaïs pour le reXenir auprès d*eJle.

Celle*ci, qui étaitàdemi-couchéesur un sofa, en peignoir de mousseline, pâle et abattue, les cheveux en papillottes cachés sous un élégant bonnet du matin, s'élança d'inspiration dans sa garde-robe, se coiffa, se chaussa sans donner un coup d'œil au miroir, pendant que son mari écrivait une lettre ; et lorsqu'il sortit sur la pointe du pied, elle descendit après lui , enveloppée d'un ample cachemire , et baissant la tête sous un long voile de blonde. Plusieurs fois, un remords lui conseilla de ne pas aller plus loin, et elle s'arrêtait, haletante, sur le point de défaillir; mais une idée de jalousie fouettait son sang et ravivait son courage , et elle recommençait à poursuivre Frédéric , qui pressait le pas vers la rue Saint Georges.

Au moment où M. de V audemoy traversait lapideriienl la rue do Provence, sans tourner

25S MÉDTANOCHES.

k tête , et trop plein de l'objet de sa course pour prendre garde à une marche réglée sur la sienne et hâtée derrière lui, il heurta, en passant, une femme voilée qui venait à sa rencontre en courant, et dans une agitation singulière : Frédéric allait continuer son chemin, comme s'il avait frappé un obstacle insensible, une borne ou bien un arbre; mais il fut tiré de sa distraction , et retenu immobile à la même place par une voix suppliante, qui le nommait par son nom. Il éprouva autant de joie que de surprise en reconnaissant madame Duthil, non plus riante, fraîche et parée, ainsi qu'il l'avait vue la veille ; mais les yeux gros et rouges, le teint décoloré, ayant un chapeau fané et une vieille pelisse, qui ressemblaient à un déguisement. Il hésitait à l'aborder en cet état, sachant combien les femmes élégantes ont de répugnance à se montrer aux hommes dans un costume négligé du matin, en papillottes et sans corset.

— C'est un coup du ciel qui fait que je vous rencontre! dit -elle en lui serrant les mains avec un abandon presque tendre. Oh! que je suis contente! car je n'ai personne à qui me confier... Venez, donnez-moi le bras; je vous dirai tout en route !^

— Madame, je me rendais chez vous, répartit Frédéric que cette familiarité extraordinaire déconcerta et chagrina, du moins, je ne me serais pas présenté à cette heure indue, mais je portais une lettre... je suis heureux de vous la remettre moi-même...

— Une lettre de vous!... encore la suite de l'entretien d'hier.. ..C'est impossible, monsieur; je vous l'ai dit hier , avec franchise : L'amour, je n'y crois plus, je n'en veux plus !.. Vous verrez dans un instant que vos sentimens pour moi doivent se borner à l'amitié... Votre amitié, c'est moi qui vous la demande ; j'en ai besoin... je vous crois assez galant homme pour ne pas abuser de ma position cruelle !

— Je VOUS le répète, madame, j'accepte votre amitié sans vous promettre d'en rester là; veuillez seulement la mettre à l'épreuve.

Madame Duthil s'était arrêtée à une place de fiacres; elle monta dans le premier qui s'offrit, leva les glaces, abaissa les stores, et invita M. de Vaudemoy à monter avec elle. Il obéit, en rougissant de cette bonne fortune inespérée, qu'il prévoyait déjà poussée aux dernières conséquences , et ce fût un rêve délicieux , dont il jouissait en silence , de peur de s'éveiller trop tôt , lorsque la voiture , fermée de toutes parts et éclairée d'un demi jour, comme une alcôve, s'ébranla sur ses ressorts et roula d'une vitesse inaccoutumée, tant le fouet avait stimulé la caducité paresseuse des rosses de l'attelage.

Madame Duthil avait parlé bas au cocher, qui clignait de l'œil et composait une grimace mystérieuse, dans l'attente de cette naïve

formule : Doucement, et toujours tout droit. Mais sur l'ordre qu'on lui donna , il ôta respectueusement son chapeau , en homme confus de s'être trompé, et interrogea son expérience pour deviner quelle espèce de gens il conduisait, qui n'étaient pas amans et qui n'allaient pas tout droit devant eux.

— Le jeune homme a rougi , pensait-il en recueillant ses souvenirs, la jeune dame pleure : ils sont peut-être mariés!... Non, ils ne fermeraient pas les rideaux.. . Je devine : c'est une sœur qui va faire de la morale à son frère. On voit de tout dans les fiacres !

Frédéric , assis aux cotés de madame Duthil, ne s'apercevait pas que le cocher fouettait sans relâche ses chevaux qui galopaient |)Our la première fois depuis des années, en se dirigeant vers la barrière de Clichy. Il avait saisi une main qu'on ne lui retirait pas; mal-

gré la pression continue de ses doigts frémissant ; il ne détachait pas ses regards de la charmante ligure inondée de larmes qu'on lui dérobait : ces larmes, ce silence, cette émotion étaient pour lui autant de témoignages visibles d'un amour partagé ; il s'enivrait de ce bonheur muet et calme , prélude d'un bonheur expansif et fougueux. Les sanglots de madame Duthil redoublaient quoique étouffés dans son mouchoir, et la voix lui manquait.

— Oh! merci, madame, s'écria Frédéric en se laissant couler aux genoux de madame Duthil; vous n'êtes pas inexorable !

— Monsieur, vous oubliez nos conventions, interrompit d'un ton digne madame Duthil qui l'invitait du geste à se relever. Il y a entre nous un traité d'honneur que vous ne violerez pas. J'ai votre parole ; vous avez mon amitié, rien de plus; et vous n'abuserez pas...

— Madame, l'amour est toujours prêt à se

MÉUIANOCHES. 265

tromper lui-même, dit monsieur de Vaudemoy en s'excusant avec respect. La joie de me trouver seul avec vous a troublé ma raison, et j'ai pu croire que mes efforts de tendresse ne seraient pas infructueux ; car je n'examine pas comment je me suis permis de vous aimer et de vous l'avouer; je n'ai ni honte, ni repentir, et vous aurez peine à me convaincre de tuer mon amour pour le faire renaître en amitié... Eh bien! j'y consens; ce n'estplusquede l'amitié, cet amour, ce sentiment profond et vivace qui s'est mis audessus des convenances sociales, et qui eût dominé ma volonté, si j'en avais une autre que celle de vous plaire 1... Mais assignerez- vous à celte amitié, des limites, un terme qu'elle ne franchisse pas, une chaîne qu'elle ne puisse étendre ! Je vous en défie ! Vous allez moraliser ma passion? mais c'est jeter de l'eau sur del'hyile enflammée ; c'est l'exciter au lieu de l'éteindre ! — Frédéric, en mettant toute ma confiance en vous, j'avais droit de compter sur plus d'é-

iî6Zi MÉDIANOCHES,

gards, sur moins d'extravagance... Vous ne m'accuserez pas de coquetterie ni de fausseté : je vous ai prévenu que je devais rester, que je resterais libre de cœur, et je pensais, en vous admettant de moitié dans mon secret, que la délicatesse vous prescrirait une autre conduite. Cependant, qui me rendra ce service, si ce n'est vous, Frédéric, vous auprès de qui j'ai compromis ma réputation!... O mon Dieu! et le temps!...

— Madame, être mal jugé par ce que j'aime, c'estplusque jen'ai mérité!.... Jesuis impatient de vous entendre, de vous obéir! Ordonnezmoi ce qui vous plaira; j'ai d'avance reçu le prix de mon dévouement, votre amitié.

— A mon tour, merci, Frédéric ! s'écria madame Duthil en lui serrant la main avec reconnaissance. Vous verrez si je suis heureuse !...

Dans cet instant, le roulement delà voiture se ralentit, et celui d'une autre voiture qui suivait le même chemin par derrière devint aussi

plus lent et plus distinct; le cocher frappait à la vitre que Frédéric abaissa pour tancer cette insolente privauté. Madame Duthil écoutait le bruit des roues avec inquiétude^ et n'osait refifarder à travers les interstices des stores-

Ceci se passait sur les boulevarts extérieurs au-delà de la barrière de Clichy.

—Ma petite dame! dit le cocher en penchant sa face vineuse à la fenêtre., il y a là un démon de fiacre qui nous suit, bien sûr.

— Un fiacre qui nous suit? murmura madame Duthil épouvantée ; c'est mon mari !... Qu'allons-nous devenir? Que faire?

— Cocher, au galop! reprit monsieur de Vaudemoy qui avança la tête hors de la portière pour vérifier l'avertissement du cocher.

— Ne vous montrez pas, monsieur ! dit madame Duthil en forçant Frédéric à s'asseoir au fond de la voiture ; qu'avez-vous vu ?

— Le cocher dit vrai, nous sommes suvis par

un fiacre dont les stores sont baissés comme les nôtres ; le voilà au galop , et nous ne gagnons pas un pouce de terrain !

— Nos chevaux ne vont pas aussi vite ! Notre cocher est probablement dans le complot! Mon Dieu, quel terrible embarras, si l'on nous trouve ensemble dans ce fiacre!...

— Il faut qu'on ne nous y trouve pas, et puisque votre honneur m'est donné à garder, j'empêcherai bien qu'on vous découvre, madame.

— Je vous sais gré de cette loyauté ; mais comment empêcher ce fiacre de nous suivre jusqu'au soir? Et je n'ai pas une heure, monsieur!...

— Attendons. La personne qui nous épie renoncera peut-être à pousser les choses aux dernières extrémités. Peut-être encore, n'est-ce pas M. Duthil? La position est difficile, je ne le cache pas ; mais tant qu'on ne vous aura pas surprise avec moi...

— Qui sait s'il ne nous a pas vu monter

dans le fiacre ! Il est si violent! Il peut nous faire arrêter au premier corps-de-garde ; il peut briser sa voiture contre la nôtre!.. Je suis perdue, monsieur, et vous î... O monDieu ! il peut ouvrir la portière et se présenter face à face!

— Vous m'inspirez une idée!... Oui, je vous sauve, quelque chose qui en arrive... Mais ce service que vous implorez de moi, est-il trop tard pour l'accomplir?... Tout-à-l'heure vous serez hors de danger, madame, et je ne renonce pas à l'amitié que vous m'avez promise. Vos ordres?

— Oui, mon amitié, toute mon amitié ! Je ne comprends pas vos projets, et pourtant j'espère... Au bois de Boulogne, au Ranelagh !

— Je m'y rendrai de mon côté, et ferai en sorte que vous ne m'attendiez pas long-temps. Adieu, courage , madame : vous n'avez rien à craindre!

— Écoutez, ma petite dame, dit le cocher en lorgnant dans l'intérieur de sa voiture, mes

268 MÉDIAINOCHES.

chevaux sont sur les dents, et ie camarade ma fait signe que son bourgeois le payait pour me suivre à la piste. C'est donc inutile de courir la poste, et vaut mieux entrer en composition.

— Cocher, répondit Frédéric, allez au pas , pendant que j'ouvrirai la portière et sauterai à bas du fiacre ; ensuite, fouettez vos chevaux et détournez par la première barrière pour disparaître dans les rues , tandis que je retiendrai ici la personne qui nous poursuit.

— C'est joliment manigancé! s'écria le cocher qui se piquait d'honneur; empêchez le camarade seulement un bout de temps, et çà suffit.

Monsieur de Vaudemoy, pâle de colère, tremblant d'anxiété et résigné au sacrifice de sa vie, pour sauver l'honneur d'une femme, s'élança hors de la voiture, referma la portière et ordonna au cocher de partir, tandis qu'il se précipitait au-devant de l'autre fiacre, à qui un

ordre pareil venait d'être donné; mais, l'œil en feu, l'injure à la bouche, Frédéric saisit les chevaux par le mors et les força de reculer, malgré les coups de fouet et les juremens retentissant contre lui.

Une voix, du fond de cette voiture, criait au cocher de se hâter, car le premier fiacre était déjà loin.

— Cocher 1 cria Frédéric d'un ton et d'un geste impérieux, si vous faites un pas, prenez garde à vous! J'appelle du monde et vous fais arrêter !

— Tiens, cette farce, milord, répondit le cocher goguenard, m'avcz-vous pris sur la place? Lâche donc, ou je fouaille d'une chouette manière !

Frédéric ne se connaissait plus, couvert de poussière, luttant contre les secousses desche-

vaux qui regimbaient, menaçant du poing le fouet qui l'avait atteint : tout-à-coup il changea de résolution, et s étonnant que l'hôte mystérieux du fiacre ne se montrât pas, il attira les chevaux dans un fossé, se jeta sur la portière qu'il ouvrit, et trouva, au lieu d'un homme qu'il cherchait, sa propre femme dans un désordre d'esprit, de figure et de toilette, qui l'eût frappé de pitié et de respect, si elle ne s'était relevée de son abattement comme une lionne harcelée par des chasseurs.

Ce n'était plus une femme, un de ces êtres doux et timides qui n'ont que des larmes pour accuser et se défendre, c'était une ennemie terrible, implacable, effrayante, qui râlait, qui écumait, qui bondissait : il ne lui manquait qu'un poignard.

— Monsieur, que voulez- vous! cria-t-elle d'une voix égarée. Cocher, je vous ordonne de partir tout de suite. Partez donc, cocher !

— Quoi ! madame, c'est vous ! vous ici, vous dans cet état! dit Frédéric tristement. A quels excès avez-vous osé vous porter, grand Dieu!

— De quel droit m'interrogez-vous, me retenez-vous? répétait Athénaïs en regardant l'autre fiacre qui s'enfuyait dans un nuage de poussière. O mon Dieu ! cocher, nous ne le rattrapperons jamais ! dépêchez-vous , partez ! cent louis, si vous parvenez à le rejoindre !.. »

Le cocher , plus animé par la promesse que par les menaces, avait si largement fait usage du fouet et des brides , que les chevaux commencèrent à galoper sur la chaussée , emportant Frédéric suspendu à la portière et en,péril de tomber sous les roues.

Celui-ci essaya de seguinderdans la voiture, et il y parvint, en perdant son chapeau et en déchirant ses habits aux ferrures du marchepied.

— Cocher, misérable! secria-t-il en l'attaquant par derrière et lui tenant le bras immobile, je vous défends de marcher, entendezvous, et si vous craignez une mauvaise affaire, vous ne vous obstinerez pas à seconder la folie de cette femme : je suis son mari, et j'ai le droit de faire ce que je fais.

— Ne le croyez pas, cocher, répétait madame de Vaudemoy au désespoir; c'est un imposteur, c'est un traitre, un monstre ! 11 m'a trompée! Il était dans ce fiacre avec sa maîtresse, et moi, je suis sa femme, sa femme outragée ! Par pitié! allez donc, ne l'écoutez pas ! je vous dis qu'il ment, vous ne devez pas lui obéir... O ciel! elle m'échappe! Où est-il, ce fiacre? Ah ! je le suivrai au moins à pied!

— Diable ! tout cela m'embête , dit le cocher indécis qui balançait à prendre un parti et n'agitait plus son fouet; vous compromettez mon fiacre avee vos bêtises. Madame m'a pris et m'a bien payé d'avance , c'est vrai ; mais voilà

MÉUIANOCHES. 2/3

que Monsieur se dit époux et me commande tout le contraire; n'est-ce pas embarrassant? Je suis un fiacre honnête et qui n'aime pas les scènes.

— Cocher! interrompit Frédéric en fermant la portière et les glaces , retournez et allez au pas le long des boulevarts.

Madame de Vaudemoy n'était pas calmée , quoique ses plaintes et ses fureurs eussent cessé devant la fermeté de Frédéric , et depuis la disparition du fiacre , elle pleurait amèrement, le front dans ses mains. Son mari, encore bouleversé de ces événemens, restait dans un coin, les bras croisés, les regards voilés, les lèvres contractées : il se taisait, il réfléchissait; la sueur dégouttait de son front.

— Madame, dit-il froidement, je ne sais comment qualifier votre conduite : elle est indigne d'une femme qui se respecte un peu!...

11 h MI'DIANOCHES.

— Et la vôtre, monsieur! interrompit Athénaïs en sentant renaître ses ressentimens ; la vôtre est-elle digne d'un homme qui se respecte, qui respecte sa femme, son bonheur domestique, le monde? La vôtre est infâme! Une femme était avec vous dans ce fiacre!

— Vous auriez dû mieux calculer les suites de votre imprudence, avant de mettre une personne qui vous aime dans la nécessité d'user de violence, et de prendre pour confidens des mercenaires de cette espèce. Eussé-je cent fois tOTt, vous aviez d'autres moyens.

— Il fallait vous laisser avec votre prostituée, et cela sous mes veux ? Horreur ! car c'est une méprisable fille, sans pudeur...

— Je vous impose silence, madame; n'insultez pas celle que vous ne connaîtrez jamais ; oh! non; gardez-vous de l'insulter!...

— Oui, je l'épargnerais, et je souffrirais vos outrages sans la poignarder!... .le la connais ; je me vengerai d'elle et de vous !

— Vous êtes une insensée , et j'ai encore pour vous assez d'affection pour ne pas vous croire méchante.... Rentrez chez vous.

— Jeté répète que je la connais, que jevfeux me venger, la perdre , vous perdre , me perdre après vous ! Entends-tu ?

— PUis tard, quand vous serez en état de m'écouter, vous rougirez de ces emportemens qui vous abaissent dans mon esprit!

— Vraiment! Je suis trop emportée, je suis une folle, vous me l'avez souvent dit, et vous aviez l'air de me plaindre; eh bien ! suis-je,une folle à présent? Me trompiez-vous , monsieur, ou m'abusai-je encore?

— Peut-être ; je ne puis maintenant vous expHquer une aventure que les circonstances condamnent, et qui pourtant...

— Les apparences! voilà comme ils sont tous ! Ils nous trompent sans daigner même se cacher, et après ils se font un beau manteau des apparences!... Vous n'étiez pas seul dans ce

276 MÉUIANOCHES.

fiacre, vous y étiez avec une femme; cette femme est madame Duthil, je le sais ! Oh ! ne cherchez pas à nier, ne souriez pas, je ne prendrai pas le change : cette femme était madame Duthil , je l'ai vue ! Sont-ce là des apparences?

— Je ne vous soupçonnais pas cet atroce caractère , madame ;• autrement , je ne serais pas dans la cruelle alternative où vous m'avez mis. Vous croirez ce qui vous plaira , vous ferez ce qui vous plaira; mais je me lave les mains de vos folies , et je vous avertis que vous pourrez les payer plus cher que personne... J'avais pensé épouser une femme et non pas un tigre en démence.

— Je voudrais être tigre, je la dévorerais, la malheureuse qui m'a enlevé mon bien, ma vie, tout!... Ah! Frédéric, je vous disais hier: Cette femme me fait peur, cette femme nous portera malheur, évitons-là!... J'en mourrai... Et vous m'aimez!...

— Madame ! ces récriminations sont hors de saison; je vous engage à vous apaiser, la douceur étant plus puissante sur moi que la rage ; j'espère vous retrouver tantôt, calme et silencieuse, comme vous devez être... Cocher, je vous défends de me suivre!...

M. de Vaudemoy venait de descendre du fiacre qui s'arrêta , et sa femme vit bien que le cocher n'était pas d'humeur à la servir dans une nouvelle poursuite. Elle fondit en larmes en appelant Frédéric , qui n'était plus à portée de l'entendre.

— Il lui a donné rendez-vous , il va la retrouver! murmurait-elle en se tordant les bras, si j'étais sûre au moins que ce fût elle !

— Vous me promettiez tout-à-l'heure cent louis , lui dit le cocher qui vint au secours de son incertitude, c'était pour la frhne; mais si vous me faites cadeau d'une pièce de 20 frapcs,

je VOUS donnerai le numéro du fiacre , et vous en saurez tout du long de l'aune , d autant que le camarade est un futé matois qui vous dévisage proprement son monde.

— Deux louis au lieu d'un ! mais ce numéro ? s'écria-t-elle avec vivacité ; on m'apprendra quelle était cette femme?

— 1940, ma petite dame. Avec ce numérolà , vous en saurez de belles. Il est malin tout de même, monsieur votre époux!

— L'histoire s'arrête là i^ dit M. B... qui avait écouté avec une attention soutenue, en noircissant trois feuilles de papier pour chercher une anagramme.

— Ce n'était qu'un essai . reprit madame B,.., et le temps m'a manqué pour le pousser plus loin : c'est à vous de m'apprendre si je dois le continuer.

— Madame , répliquai-je en me faisant Tinter- . prèle de l'approbation générale . continuez longtemps ainsi et nous aurons une étoile de plus dans la pléiade des dames -auteurs.

— Vous serez de l'Académie, bonne sœur, dit madame de G... qui alla embrasser son amie en adressant des félicitations à Jules Laroche.

— Je le tiens! s'écria M. B... en se frottant les mains avec enthousiasme : une anagramme superbe en votre honneur, madame. Vous ne devineriez jamais ce que j'ai découvert dans cette phrase innocente : Il faut aimer les bons et pacifiques fiacres . Écoutez et admirez : Peste ! à quels sacrifices l'amour/ait bien fi !

((huatxime £ïlét)ianocl)i\

Madame B... n'avait pas apporté son joli manuscrit, noué d'une faveur rose, comme une pastorale de Florian , mais seulement sa tapisserie : elle se mit à l'œuvre aussitôt en s 'excusant de n'avoir pu terminer sa nouvelle , qui était probablement rédigée depuis plusieurs mois : à la manière glaciale et guindée dont elle prononça celte excuse . je soupçonnai avec raison qu'elle gardait

rancune à madame de G.... pour certaines plaisanteries peu charitables que l'amitié aurait dû émousser dans se^ oreilles : déjà se révélait l'amour-propre susceptible et irritable de l'auteur, et l'amie n'était plus qu'un critique armé de griffes et de dents.

— Vous avez eu torl . dis-je tout bas à madame de G... pendant la distillation du thé, très grand tort de ne pas faire le sacrifice de quelques épigrammes à madame B.... ou du moins à notre bon accord mutuel: pardonnez -moi cet excès de franchise . mais puisque je suis l'un de \os chevaliers par la vertu de votre accolade , je vous avertis humblement de ne pas égratigner ainsi un épiderme littéraire . sous peine de voir cette égratignure s'envenimer en plaie incurable.

— Je ne savais pas que mon amie fût femme de lettres à ce point-là. reprit elle en souriant: d'ailleurs, je suis prête à faire amende honorable, et, ce me semble, l 'épiderme dont vous parlez cherche toujours une main qui le gratte : poui'vu que l'on gratte fort....

— Avec les mêmes moyens on produit souvent deux effets contraires : toutes les vanités d'écri-

MÉDUrSOCHES. '2So

vain ne sont pas de cette nature épaisse et brutale qui se refuse à sentir un éloge délicat et tempéré: j'en connais au contraire qui tiendraient à l'égal d'une insulte les rudes coups d'encensoir avec lesquels on s'écrase trop souvent le visage. Croyezmoi, faites amende honorable devant l'écritoire de madame B...

— Ma plume se prosterne devant la sienne : que faut -il de plus? prouver que je sais mettre l'ortographe et les points sur les i?

^ — Oui , écrire ce que vous diriez à merveille , et rendre ainsi à madame B... les armes qu'elle vous a données. Nous sommes maintenant sur un terrain volcanique, celui de l'esprit et de la rivalité littéraires, qui dessèche tout sentiment de bienveillance et toute racine d'amitié,...

— Oh ! alors , comme dit l'Évangile : Bienheureux les pauvres d'esprit! Demain, je tâcherai de vous faire part de ma pauvreté.

.Cette chuchoterie intrigua madame B... qui. .pensant que son conte et elle-même en fussent l'objet . voulut la faire cesser et invita Jules Laroche à lire quelques pages qu'il avait écrites à notre intention. Celui-ci ne se fit pas prier, et

commença aussitôt sa lecture sur des morceaux de papier bariolés de ratures et presque indéchiffrables. Je compris que madame B... avait dessein de nous faire juger de la différence marquée qui existait entre son style et celui de Laroche : l'un précis, énergique, haut en couleur, peut-être trop incandescent : l'autre, plus simple, plus froid . sans être lâche ni terne : ici l'on reconnaissait bien la femme . qui a réfléchi : là , le jeune homme fougueux et passionné qui a observé plutôt la forme que le fonds. Cette comparaison, dans laquelle je ne songeais pas à une préférence quelconque , me frappa dès les premières lignes que Jules Laroche lut , comme il les avait jetées sur le papier, avec feu . avec entraînement.

Il y avait foule au théâtre de la Porte- Saint- Martin : le parterre et l'orchestre étaient noirs de monde, les galeries en bois craquaient solis les nombreux spectateurs. On voyait de riches toilettes aux premières loges , et la belle société de Paris semblait s'y être donné ren-

MÉDIA.Î^OCHES. 287

dez-vous. Mazurier devait partir le lendemain même pour Londres ; c'était la dernière fois de l'année qu'il jouait dans Polichinelle- f^ampire. Aussi , depuis le matin , d'intrépides curieux encombraient-ils les abords du théâtre, malgré la pluie battante qui leur fouettait le visage; car tout Paris voulait voir encore cette merveilleuse marîonette vivante, qui grimpait comme un singe, se tortillait comme un serpent, se cassait des noix sur le front, et pouvait d'un moment à l'autre se casser la tète comme une noix.

La toile n'était pas encore levée , et chacun

tuait le temps à sa manière: les habitués du

/v parterre criaient, sifflaient, battaient la me-

ji. sure à coups de pieds, et s'appelaient par

leurs noms d'un bout à l'autre de la salle;

. i ceux du poulailler contrefaisaient le chant du coq, ou miaulaient: et les gens paisibles des ; loges profitaient de tout ce vacarme pour lor-

gner les jolies femmes qui répondaient àcoups de lorgnettes.

Une seule loge n'était pas encore pleine ; il ne s'y trouvait qu'un jeune homme d'une trentaine d'années , dont la figure douce et mélancolique semblait rester indifférente à tout ce qui se passait devant lui. Sa mise était simple et de bon goût; son col noir faisait ressortir sa pâleur, qui n'avait rien de maladif et qui donnait un caractère particulier à sa physionomie. Les dames considéraient ce jeune homme avec intérêt, car sans doute il était malheureux , et son cœur devait souffrir. Il s'aperçut qu'il excitait l'attention, et recula sa chaise dans le fond de la loge; puis, ayant promené sa lorgnette à droite , à gauche , avec une sorte d'inquiétude, il retomba dans ses réflexions. Le vaudeville était presque achevé; \| et ni les couplets de M. Carmouche, ni la voix fausse des actrices , ni les rires bruyans des claqueurs, ne tiraient le pâle inconnu de sa

MEDIANOCHES. '2i>'J

rêverie, quand deux coups frappés ;t la vitre l'éveillèrent comme en sursaut; il entendit le frôlement d'une robe, et s'empressa d'ouvrir.

— Eh! bonjour, mon cher Alfred! dit alors une voix jeune et douce, comme vous paraissez préoccupé! est-ce du vaudeville? Oh! je ne crois pas , car avant de frapper , j'ai regardé par le carreau de la loge , et vous tourniez le dos aux acteurs.

— C'est vrai , ma charmante, répondit Alfred en serrant la main dégantée d'une jolie dame blonde qui lui souriait, cetle pièce est assommante, et vous avez bien fait d'arriver juste au couplet final...

— Comment nommez-vous cetle pièce?

— Ah!. ..je vous avoue, ma belle Anna , que je m'occupais fort peu de ce vaudeville , et que je n'en sais pas même le nom; je ne pensais qu'à vous seule. Mais voyez comme je suis distrait : je ne vous demande pas comment

VOUS êtes venue... Votre mère serait-elle souffrante, qu'elle ne vous a point accompagnée?

— Oui, mon ami; depuis tantôt, sa migraine n'a fait qu'augmenter : elle est fort mal à son aise ; et d'après l'avis de mon cher cousin le docteur, que vous n'aimez guère (soit dit en passant) , cette bonne mère vient de se mettre au lit. Comme je ne voulais pas manquer le spectacle et vous laisser toute la soirée en tête-à-tête avec deux mille personnes , j'ai prié l'hippocrate de me conduire jusqu'à ma loge, avant d'aller faire sa tournée dans les coulisses. Mais tenez, le voyez-vous sur la scène? prenez donc votre lorgnette, à gauche, derrière cette arbre qui avance... C'est vous qu'il regarde.

— Oui, je le vois? dit Alfred un peu décontenancé, qu'a-t-il à nous examiner de la sorte ?

On baissa la toile.

— Mon ami, vous avez tort, vous êtes injuste envers ce pauvre Hébert; c'est votre bête noire... Que vous a-t-il fait? ètes-vous donc fâché de ce qu'il m'ait donné le bras jusqu'ici?

— Oh! non, ma chère Anna! reprit Alfred; mais je lui envie ce bonheur : à vrai dire, j'aurais préféré vous servir de cavalier ; car cet homme qui vous suit partout...

— Bon ! n'êtes-vous pas jaloux, mamtenant? interrompit la jeune dame avec un malicieux sourire; vous auriez mieux aimé peut-être que je vinsse toute seule? Au surplus, j'aurais certainement pris ce parti, plutôt que de ne pas vous tenir parole. Je ne suis plus une jeune fille qui n'ose faire un pas dehors sans Hsières: -une veuve de ^nngt-cinq ans n'a pas toujours besoin d'un bras d'homme pour sortir de sa chambre, et je serais venue vous retrouver seule à Y Opéra sans le moindre scrupule; mais à la Porte-Saint-Martin...

t>9'J MÉDIANOCHES.

Un affreux vacarme qui s'élevait du parterre , coupa la parole à madame Hervieux : au milieu d'une poussière épaisse où sonnaient de gros jurons accompagnés de soufflets, cinq ou six furieux se battaient pour se faire de la place; ils voulaient absolument voir Mazurier.

— Oh ! les vilaines gens ! dit madame Hervieux; mais voyez donc, Alfred, il vont se tuer! quelle abominable société!

— Il est vrai qu'ils sont bien malhonnêtes, ma belle Anna ; ils courent au spectacle comme des loups à la pâture, s'embarrassant fort peu des jf»lis yeux qui les regardent. Je suis moins amateur de théâtre, quant à moi; et sans l'inestiraable bonheur d'être auprès de vous, chère Anna, toutes ces farces de boulevarts me paraîtraient fort insipides , et je ne viendrais pas avaler la poussière que font ces messieurs.

— Il faudra pourtant vous y faire, mon

ami, car je suis folle de spectacle ; et vous serez, j'espère, assez bon mari pour me conduire à tous les mélodrames! J'ai niauvais goût, n'est-ce pas ? mais j'aime le mélodrame!

— Eh bien! je Unirai par l'aimer aussi, Anna : vous ordonnerez, et tous vos désirs, vos moindres caprices (car toutes les jolies femmes en ont) , je m'empresserai de les satisfaire. Oui , vous me feriez aimer ce que je hais...

— Mon cousin , par exemple ? dit la belle interlocutrice en prenant la main d'Alfred qui tremblait de tous ses membres.

— Oh ! ne me parlez pas de cet homme , coniinua-t-il d'une voix sourde, car je me repentirais d'une bonne action , c'est là mon pius mortel ennemi; et d'ailleurs il vous aime, il veut m'arracher de votre cœur, et pour y parvenir, il n'est pas d'infamies qu'il n'emploie, de méchancetés qu'il ne fabrique à mes dépens , quand je lui tourne le dos. Mais vous ne croyez point tout ce qu'il vous dit, n'est-ce pas?

29Zi MÉDIANOCHES.

sa tactique est trop grossière ; il est envieux, le misérable ! il est fatigué de ses passioiis de coulisses , et c'est à vous qu'il prétend.

— C aimez- vous ! calmez-vous, Alfred, on nous regarde! mais soyez donc raisonnable, ne pleurez pas comme un enfant!

La jolie veuve attira doucement Alfred dans le fond de la loge , et sa main blanche se posa sur l'épaule du jeune homme qui fit un cri.

— Pardonne ! oh ma chère Anna , pardonne; je suis bien coupable, mais vois-tu, je t'aime ! ma tête s'égare... On veut nous séparer, t'enlever de mes bras; toi, mon bien! toi, mon ange ! toi, ma vie ! car si tu savais , je n'ai jamais aimé qu'une femme au monde , et c'est toi.

Les sanglots d'Alfred devinrent si violens , et ses gestes si convulsifs , que madame Hervieux s'empressa de lever la grille de la loge ;

MÉDIANOCHES. iOô

mais par bonheur, le bruit qui régnait dans la salle étouffa les gémissemeus, et l'on ne s'aperçut de rien. La jeune femme serrait la main froide d'Alfred.

—Mon âmi , vous savez que je ne suis pas ingrate et que je vous aime comme vous m'aimez; laissons -là Hébert et ses mensonges qui ne peuvent rien sur moi...

— Oh! Hébert! Hébert! je m'en veux de l'avoir laissé vivre, quand je pouvais!...

Il n'acheva pas, il sentit qu'il avait trop parlé, mais il n'était plus temps; madame Hervieux, avec cette pénétration commune aUxX^ feiinnes, avait compris ce qu'il voulait cacher.

— Alfred ! dit-elle d'un ton qu'elle s'efforçait de rendre sévère, je sais tout, vous vous êtes battu en duel avec Hébert, vous l'avez provoqué , ce n'est pas bien ; vous auriez dû ne pas oublier que c'était mon parent!

rX) MEDIAIVOCHES.

— Aussi , ne l'ai-je pas oublié , Anna : sans ce titre , il était mort. J'avais sa vie entre mes mains, je pouvais la prendre, je le devais peutêtre; il m'avait offensé d'une manière indigne, comme un lâche... Il avait dit... de ces choses qui veulent du sang; et Fayant en face de moi, poitrine contre poitrine, après avoir entendu siffler sa balle à mon oreille, je ne l'ai pas étendu raide mort... quand je n'avais qu'à presser une détente, à faire ce mouvement.... Oh ! soyez sûr , Anna , que pour vous seule je me suis sevré de ma vengeance, elle était (iouce et légitime après tant d'affronts; car, l'intame! il ne voulait pas se rétracter, il serait mort plutôt. Mais je t'ai fait ce sacrifice, Anna ! i! fallait que je t'aimasse bien!...

— Oh! mon Alfred, s'écria madame liervieux fondant en larmes...

Puis ils tombèrent dans les bras l'un de l'au- U'O. Uu (<)U]> violonl frappé à la porte leur fil

brusquement relever la tête , et ils \irent au carreau la figure insolente et radieuse du médecin, qui les considérait : un mélange indéfinissable de joie et de méchanceté contractait sa physionomie ; Alfred en eût peur, il sentit courir un frisson par tout son corps , et comme dans son trouble il ne se pressait pas d'ouvrir la loge, Hébert eût recours à l'ouvreuse.

— Ne vous dérangez pas, dit -il d'un air goguenard ; je ne fais qu'entrer et sortir. Ma foi, /belle cousine, je vous apporte une mauvaise nouvelle: Mazurier ne jouera pas ce soir; il vient de faire une chute effroyable qui devait le tuer cent fois ; il est tombé dans une trappe de quarante pieds de profondeur, et si je ne l'avais pas soigné immédiatement, je vous jure qu'il ne jouerait plus de sa vie Polichinelle- J^ampire.

— Mais vraiment, c'est fort désagréable, mon cousin, pour nous d'abord, ensuite pour lui, ce pauvre diablo ! Et que va-t-on nous dcmncr on place?

29b MÉDIANOCHES.

— Je ne sais pas encore . mais cela doit être décidé maintenant ; je retourne au théâtre, ma délicieuse cousine , et je reviendrai vous faire une visite dans le courant de la pièce , si Monsieur veut bien me le permettre.

11 baisa la main de madame Hervieux, et sdJtit de la loge en fredonnant un air italien.

— Le fat! dit Alfred; il me faut supporter ses insolences : Anna, c'est pour vous que je me contrains, que j'étouffe ma colère toujours prête d'éclater!

— La toile ! hurla le parterre. Commencez !..

Alors le public des galeries et au poulailler, ivupatienté de la longueur de l'entracte, se mit à crier lia toile/ Ce fût un épouvantable concert de houras et de trépignemens de pieds; les da mes se bouchaient les oreilles, et tous les violons de l'orchestre avaient beau racler, à grand

MÉDIA.NOCHES. 299

accoaipagiiement de trompetle et de caisse, le tumulte allait toujours croissant, lorsqueniiu la toile se leva, mais au lieu de Polichinelle- Vampire, on vit paraître le régisseur en habit noir, qui vint faire devant la rampe ses trois salutations au public. Il fût accueilli par un orage de sifflets.

— Messieurs, dit-il quand le silence se fut un peu rétabli ; M. Mazurier vient de se blesser dangereusement; ce malheur nous force de changer la composition du spectacle , et si vous le permettez, messieurs, nous allons avoir l'honneur de représenter devant vous le mélodrame des Deux Forçats.

— Oui! oui! bravo! cria-t-on de tous les points de la salle.

— Quelle horrible pièce! dit Alfred. Partons, Anna , partons !

Alfred était si pâle et chancelait tellement lorsqu'il essaya de se lever, que madame Her-

vieux lui saisit la main pour l'empêcher de tomber.

— Allons, Alfred, dit-elle avec douceur, soyez donc moins impressionnable ; il faut s'habituer à tout dans ce monde. Vraiment, je suis charmée qu'on donne ce mélodrame ; on m'en a parlé tant de fois que j'ai la plus grande envie de le voir! D'ailleurs, vous savez ce que vous m'avez promis tout à l'heure , d'aimer un peu le mélodrame pour l'amour de moi.

Alfred ne répliqua rien et se rassit tranquillement.

Le mélodrame était commencé depuis quelque temps; on écoutait rehgieusement dans le ' parterre cette prose vide et sonore toute boursouffîée de sentences qui font les délices des boulevarts. Alfred paraissait beaucoup souffrir et ne disait rien ; Madame Hervieux tachait de ledistraireen plaisantant sur chaque phrase

de la pièce , mais Alfred faisait mal à voir sourire : son œil était rivé sur la scène.

— Voyez donc , mon ami , comme c'est pastoral ; tous ces bons paysans , avec des guirlandes de fleurs, qui vont féliciter M. François. A la place de la grosse Thérèse , je n'épouserais pas cet homme , car son affaire est louche!

Alfred tressaillit. I>a porte s'ouvrit brusquement et le médecin rentra ; il se plaça derrière sa cousine , tira sa lorgnette , et parut suivre la pièce avec attention. Pendant la scène où François est reconnu par un vagabond que poursuit la maréchaussée, Hébert semblait avoir cloué ses regards sur Alfred , dont la figure se décomposait.

— Qu'en dites-vous, mon adorable? ce pauvre M. François est sur les épines! com-

302 MKDIANOCHKS.

ment diable sortira-t-il de là ! C'est une position embarrassante pour un mari qui ne l'est pas encore. Son scélérat d'ami l'a reconnu : vieille connaissance de bagne, n'est-ce pas, monsieur Alfred ?

Alfred porta la main à son front, et no lit aucune réponse.

— Moi , je crois le mariage flambé , cousine, reprit le docteur en désignant du geste Alfred. Eh bien! qu'en pensez-vous? ajouta-t-il à demi voix , avais-je raison ! voyez son trouble...

— Vous êtes fou, Hébert!... Vous m'empêcherez d'entendre la pièce...

On entamait le second acte , et quand reparaissait le hideux personnage à qui François a donné l'hospitalité dans sa ferme et qui vient toujours comme un mauvais génie se jeter à travers le bonheur de cet ancien forçat , alors

MEDIANOCHES. SO]

c'était chose horrible à voir que la pâleur d'Alfred et la joie de son impitoyable voisin.

— Bravo! criait le docteur; ce diable d'homme ne veut pas s'en aller : je plains M. Prançois; j'attends la catastrophe.

Alfred serra les poings avec force; son cœur

battait à soulever ses habits.

— Cela paraît vous intéresser prodigieusement, monsieur Alfred, reprit le médecin. Ce n'est pas une pure invention de mélodrame ; l'histoire est vraie... Mais vous allez voir le dénoiiment.

Alfred poussa comme un rugissement sourd, et jeta sur Hébert un œil ardent.

Celui-ci continuait toujours ses réflexions sur la pièce avec la même impassibilité, et se penchait à l'oreille de sa cousine, qui devenait sérieuse et pensive.

30Zi MÉDIANOCHES.

— Anna, regardez-le donc ! le bleu lui monte au visage... Je vous l'avais bien dit; vous n'avez pas voulu me croire: étais-je mal informé?

ïl se fit un changement de décorations.

C'est une salle de noces , autour de laquelle sont placées deS|guirlandes de fleurs. On voit dans le fond du théâtre un transparent avec ces deux lettres, T. F., ce qui veut dire Thé-^ rèse-Françoise,

— Pouvez-vous hre , monsieur Alfred ? dit Hébert dun air triomphant. Je vois bien un T. , mais je ne distingue pas la seconde lettre. Ah ! parbleu! j'y suis ; c'est un F... T. F., vous comprenez?...

— Monsieur?... murmura le jeune homme en grinçant des dents.

Mais la fête villageoise est ifîîerrômpue par des CTi'èiAu çoleur! au voleur l Un homme a pénétré dans la ferme , a forcé le secrétaire et

s'est emparé de tout ce qu'il contenait. François est seul sur le théâtre ; il connaît le coupable : c'est l'infâme qu'il a caché dans sa maison. Il l'aperçoit , et s'écrie en l'arrêtant :

« Rends-moi ce que tu m'as pris, ou je te dénonce!

Le brigand. Et moi , je dis qui tu es! François. Misérable ! tu vas mourir! »

Il s'empare dune hache; le brigand s'arme d'un pistolet. François se jette sur le brigand, qui s'enfuit. On entend un coup de feu.)

— Cette pièce est affreuse ! dit madame Hervieux. Vous souffrez, mon cher Alfred? partons !

— Un instant! vous allez voir le plus beau de l'affaire? reprit le docteur en retenant par le bras sa cousine qui se levait.

Les cheveux d'Alfred étaient hérissés ; il

3 06 MÉDIANOr.HES.

suffoquait : les yeux lui sortaient de la tête.

— Attention, belle cousine! on ramène François; remarquez bien qu'il est blessé au bras; on va le panser dans ce cabinet... Anna, vous êtes pâle ! est-ce de voir Monsieur?

A l'instant même, des cris d'horreur se font entendre dans le cabinet, et François reparaît : sa chemise déchirée est pleine de sang ; son épaule est marquée des lettres T. F.

Un cri épouvantable retentit dans toute la salle ; Alfred tombe évanoui.

— Ah ! du secours ! il se meurt ! s'écria ipadame Hervieux; il étouffe! transportons-le dans le foyer.

— Oui! dans le foyer des acteurs! répondit le médecin ; personne ne viendra nous troubler.

MKUJA.NOCHES. 307

On mit Alfred , toujours évanoui , sur un canapé ; mais sa poitrine était si gonflée, que ses vêtemens craquaient; on eût beaucoup de peine à le débarrasser de tout ce qui le gênait ; car il se tordait comme un furieux, et déchirait avec ses ongles les mains qui le déshabillaient. Madame Her vieux fondait en larmes , et suppliait son cousin de le sauver.

— C'est un homme perdu, cria le médecin, si je ne parviens pas à lui faire une saignée ; voyez, son visage est violet , l'apoplexie peut le frapper d'un moment à l'autre.

Alors trois vigoureux garçons de théâtre , saisirent Alfred, l'un, par les épaules, les deux autres, par les poignets, et le médecin, profitant d'un moment favorable , put donner un coup de lancette ; mais le sang ne coulant pas, il se disposait à percer une seconde fois la veine, quand l(^ moribond lit un mouvemenl

308 TWÉDIATVOCMES.

terrible comme pour s'échapper. Hébert le retint par le bras , et la chemise d'Alfred se fendit jusqu'à l'épaule...

— Anna! voyez plutôt : T. F.

Madame 1 fervieux tomba sans connaissance sur le parquet. Les trois hommes qui tenaient le corps d'Alfred lâchèrent prise dans leur étonnement , et ce cadavre, qu'animait encore une pensée de vengeance, se jeta sur le médecin, l'étreignit à la gorge et roula par terre avec lui. Ce dernier effort élargit l'ouverture de la veine, et le sang jaillit abondamment, épais et noir comme de l'encre. Lutte effrayante qui n'eût pas de vainqueur, on ne parvint à séparer que deux corps morts : les doigts crispés d'Alfred avaient laissé des marques bleues au cou de son ennemi, et tous deux plongaientdans une marre de sang.

Ainsi, pendant qu'on représentait sur la

MÉDIAINOCHES. 309

scène le mélodrame des Deux Forçats, la même pièce, mais plus atroce, se jouait en réalité dans le fover des acteurs.

Un intérêt silencieux et palpitant avait sans cesse accompagné le récit de Jules Laroche ; mais vers la fin de cette lecture , j'avais dû souvent interposer mon autorité de président pour arrêter les exclamations de M. B... qui, trop vivement impressionné par ces détails terribles dont Jules Laroche avait chargé à plaisir les couleurs, croyait avoir sous les yeux tout ce qu'il entendait . tant la peinture en était vive et saillante. A peine le lecteur eût -il cessé . que M. B.,. se frotta les mains avec un mouvement saccadé . secoua la tête et mo regarda un moment pour attendre mon avis.

— Eh quoi! dit-il voyant que je lui laissais la parole, sont-ce là les nouvelles que votre Boccace employait contre la peste de Florence?

— Non , sans doute . répondis-je sans avoir deviné la cause de celte question : mais , certes . madame B:.. no nous permettrait pas de con?pr

,10 MEOIANOCHES.

du Boccace pur dans notre grand siècle de res Irictions et de précautions : c'est un vin capiteux qu'on ne peut boire sans eau.

— Ne croyez-vous pas que de pareilles histoires , pleines de meurtres . de sang et de crimes, racontées surtout avec une certaine atfe(;lation d'horreur qui fait que l'œil voit ce que l'oreille entend, soient bien favorables à la santé ? Le moyen d'être calme et gai en présence de ces hommes qui se déchirent, qui râlent! J'en ai le frisson et dormirai mal cette nuit. Toujours des morts ! Mon Dieu ! la vie est-elle dbnc si longue 'f faites-moi oublier plutôt que l'on meure . et alors j oublierai tout-àfait le choléra!...

— Qu'est-ce qui vous parle de choléra ;' répartis-je avec impatience : vous avez l'esprit dans l'autre monde!

— Un gage! Bibliophile, s'écria M. B... en narguant ma distraction . vous voilà tombé dans le piège que vous nous avez tendu !

Je remis en gage un volume de Boccace . et la vue de ce joyeux livre . non moins que le dépil de m'étre trouvé en faute . me ramena spontanément aux idées de M. B,..: je me rappelai leca

ractére lugubre et fatal de la nouvelle racontée par Laroche, et je m'avouai à moi-même que plus l'auteur était habile à donner du relief et du coloris à ses descriptions, plus l'auditeur se sentait puissamment ému: or. des émotions trop poignantes pouvaient avoir de sérieux inconvéniens pendant le choléra et ruiner la plus robuste santé en ébranlant le cerveau. Boccace. dans ses contes, avait glissé sur tous les événeniens tristes et accordé à peine deux ou trois lignes aux plus affreuses catastrophes . au lieu qu'il s'appesantissait avec délices sur les situations tendres, plaisantes ou graveleuses ; sans doute cet artifice de composition dérivait d'une profonde sagacité et avait une portée moins littéraire qu'hygiénique.

Ces médianoches . que j'avais établis d'abord pour distraire mon hôte fantasque . me semblaient plus efficaces que je ne les eusses supposés . et je m'intéressais dés lors à leur entretien, autant que M. B... lui môme.

— Mon cher Laroche , dis-je avec un accent de vérité qui ne laissait prise à aucune interpréta tion maligne, vous excellez à broyer du noir, et le talent que vous déployez à peindre l'horrible

m'engage justement à vous prier de lui imposer une direction plus consolante pour nous. Vous nous avez conduits en enfer comme Dante, meneznous désormais en paradis.

— ]VI. Jacob a raison, ajouta madame B... tournée vers Laroche : vous vous servez de couleurs trop tranchantes dans vos tableaux les plus sinistres : vous vous complaisez trop à faire saillir les formes . les muscles . les veines : vos personnages ont des poses trop forcées peut-être; ce sont là des critiques de femme...

— Madame, ne changez pas mes éloges en critique, interrompis -je. Dans un autre moment, nous rendrons entière justice au genre vigoureux et éclatant de INI. Jules : mais nos médianoches sont institués pour nous divertir le plus joyeusement possible : tâchons d'éviter les sensations pénibles et de frapper des coups qui retentissent long-temps de la mémoire au cœur : aussi me garderai-je bien de vous initier aux orgies du genre horrible que je me reproche d'avoir poussé trop loin dans le roman fantastique de la Danse Macabre : je ne m'étonne plus que les femmes enceintes accouchassent d'effroi aux représentations des tragédies d'Eschyle : on dit (lue je fais

MÉUIANOCHES. 313

mourir les gens qui lisent mon ouvrage , et ceux qui sont morts ne ressusciteront pas pour le défendre!

— Grand Dieu! vous tuez vos lecteurs ? s'écria M. B... qui cessa tout-à-coup de se frotter les mains : consignez à la porte votre Danse Macabre, et laissez-la au lazaret avec les journaux et mes lettres de Paris. Cependant , en les coupant et en les trempant dans le vinaigre , on pourrait peut-être sans danger...

— Ah! vous êtes curieux. M. B...? c'est la politique qui vous dévore, et vous désirez savoir comment se porte le ministère?

— Moi ! oh! pas le moins du monde! je ne lis de journaux que les Petites- Affiches , pour être au courant des décès et des inhumations.

— N'est-ce pas là aussi un jeu de bourse auquel nous sommes tous intéressés . riches et pauvres, jeunes et vieux ? Aujourd'hui la mort est à la hausse.

Le lendemain, les gazettes que je lisais seul au château par contrebande, m'apprirent en effet que ce jour-là le nombre des morts s'était élevé jusqu'à huit ccnls dans Paris.

(Einquième iîtétrianocljc

Madame B... boudait encore madame de G... : elle ajourna indéfiniment la fin de sa nouvelle . sous prétexte d'un dérangement survenu dans sa santé , quoique son teint fût plus resplendissant qu'à l'ordinaire et que rien ne fût changé en elle, hormis sa bonne volonté. Mes prières, auxquelles se joignaient celles de Laroche, ne purent ébranler sa résolution solidement enracinée dans les blessures de son amour-propre.

31S MÉDIANOCHES.

M. B... ne manqua pas de s'informer avec ins- (ance de l'espèce d'indisposition que sa femme feignait à dessein . et de lui demander si elle ne ressentait pas les premiers symptômes du choléra; il réitéra sa question indiscrète'^ nonobstant le gage que le colonel lui fit payer . et . ne se tenant pas pour satisfait de la réponse évasive de Cécile . il s'éloigna d'elle par précaution et s'isola le plus possible, jusqu'à ce que le thé et la conversation l'eussent ramené dans notre cercle : il prit occa sion des inquiétudes que lui inspirait la santé de madame B..., pour louer la sienne et s'en réjouir par un fougueux frottement de mains.

Madame de G... annonça qu'elle se soumettait aux conditions de nos médianoches . et que . pour égaliser les chances de cette joute de contes . elle avait griffonné . tant bien que mal . quelques pages au hasard avec la même plume qui additionnait la dépense de la maison et rédigeait les annales de la cuisine : elle tira de son sac un petit manuscrit qui ressemblait à une lettre d'amour. Madame B.. . à cette vue, reprit en souriant l'espérance de se venger des railleries de son amie . et la regarda de l'air d'une rivale qui ne doute pas de sa supériorité. Le comte Plache lier et radieux . comme

s'il ne fût pas moins sûr de l'avantage que remporterait madame de G... , relevait sa moustache en la frisant sous ses doigts , et préméditait des applaudissemens avant que la lecture eût commencé : il n'eût pas écouté plus amoureusement un bulletin de la Grande- Armée.

— Si feu M. G... vivait encore , dit-elle en s'adressantà madame B... . je n'oserais pas m'exposer ainsi à son courroux en voltaûisant , comme il disait de tout ce qui n'était pas le Moniteur ou le budjet. Mon pauvre mari n'a jamais réussi pourtant à me faire partager sa haine contre les ouvrages d'esprit et d'imagination , quoiqu'il érigeât en principe que tout écrivain a été . est ou sera digne de Bicêtre : trente ans auparavant , il eût dit la Bastille.

— En revanche , Louis XVIII était presque homme de lettres , malgré l'anathême de son grand-chambellan, répartis-je.

— Dieu merci! M. de G... n'est plus là pour vous imposer silence , dit le colonel en complétant sa pensée par un regard.

— Puisque vous vous mêlez aussi d'écrire . ma chère, ajouta madame B.... nous ne pourrons

;V20 MÉDIANOCHKS.

niainfenanl nous regarder san& rire , comme deux augures romains.

— Méchante, s'écria madame de G.... vous avez ri, vous voilà désarmée. Quand je vous ai blessée , j'ignorais le défaut de votre cuirasse : autrement je n'eusse pas enfoncé à bout-portant l'aiguillon d'un sarcasme dans votre amour -propre littéraire : je suis invulnérable de ce côté-là , et je vous sacrifie toutes mes prétentions d'auteur. Il ne s'agit d'ailleurs que de quelques lettres que vous pouvez supposer avoir été réellement écrites : ce n'est pas moi qui chercherai à vous persuader que ceci n'est qu'une fable . car la vraisemblance est presque la vérité. Peut-être n'ai-je fait que rédiger en forme de lettres un nouveau chapitre du cœur humain ; la forme que j'ai préférée appartient surtout aux femmes . qui excellent dans le genre épislolaire . dit-on : n'est-ce pas , monsieur Laroche?

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