LETTRE DE FANNT LINDER
A UNE AMIE d'enfance.
Au château de Luisdalw , 16 «yril.
«Tu vas dire sans doute : « Encore une lettre de Fanny ! » en recevant celle-ci qui suivra de si près la dernière , que tu liras l'une avant d'avoir oublié l'autre ?PardoMne-moi de n'avoir pu t'envoyer quelques lignes de cette folle de Mathilde , au lieu de mes longues et mélancoliques sentimentalités , comme tu les nommes sans réussir à m'en corriger : Mathilde ne trouvait pas une heure pour t'écrire , malgré tout le plaisir qu'elle avait à s'instruire des modes de Vienne dans tes lettres qui nous ont menées tout cet hiver aux bals de la cour, mais désormais elle ne trouvera plus une minute à te donner ; c^r notre cousin Ludovic de Volgen est revenu de Hongrie et passera sans doute
T. 1. Jl
l'été au château; Mathilde se réjouit de cet événement (car l'arrivée d'un nouveau visage à Luisdalw est un événement extraordinaire); quant à moi, je n'en suis pas fâchée, puisque ma sœur est contente.
« Ne connais-tu pas Ludovic? sans doute, tu las rencontré dans le grand monde dont il est l'ornement? Certainement tu l'auras remarqué à l'élégance de ses manières, à la grâce de son esprit, à la distinction de sa tournure? C'est un homme parfait, pour parler comme Mathilde. En tous cas, tu te rappelleras l'avoir vu au parloir du couvent de Sainte-Croix , lorsqu'il vint nous y visiter accompagné de son père et qu'il t'apporta des nouvelles de ta famille , qui était alors à Bude : n'est-ce pas que tu te souviens de lui, qui d'ailleurs se souvient de toi? 11 a vingt- six ans; il est de taille moyenne , mais fort bien prise ; ses yeux sont bleus, ses cheveux blonds, et sa physionomie n'a pas perdu le caractère de malice ^t d'assu-
rance qui t'avait frappé lorsqu'il n'était encore que page de l'empereur. Le page fut depuis officier aux gardes, et l'officier rendit ses épaulettes pour hériter d'une fortune immense que lui a légué son oncle le comte de Nerbald , l'un des plus grands propriétaires seigneuriaux de Hongrie : voilà donc mon cousin devenu riche autant qu'il était pauvre avec sa noblesse pour unique patrimoine. Je t'apprends tous ces détails que tu sais mieux que moi probablement; car cet héritage date de deux ans, pendant lesquels nous n'avions eu aucune nouvelle de Ludovic, qui habitait Bude et n'écrivait ja* mais à mon père; mais hier, sans que nous fussions avertis de son voyage qui semble fait exprès pour nous, il est arrivé au château comme un héros de roman. Je te laisse à penser quelle surprise et quelle joie.
« Son arrivée vaut bien qu'on la raconte : c'est un épisode de roman , je te le répète. Je me promenais seule à un demi-mille du châ-
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teau, sur le bord du Danube : je chéris tous les jours davantage cette promenade que je t'ai déjà dépeinte tant de fois; je l'aime surtout à cause de son aspect pittoresque et solitaire ; car la route qui passe auprès et conduit à Lintz est presque abandonnée aujourd'hui, parce que les inondations du fleuve la rendent impraticable durant une partie de l'année. Je ne te fatiguerai pas de mon admiration infatigable pour ce beau et sévère paysage, lorsque l'on n'entend autour de soi que les bruits de l'eau sur la grève et de l'air dans les mélèses : cette harmonie dispose merveilleusement à des pensées tendres et tristes à la fois; oh! alors , on sent qu'il serait doux d'aimer et d'être aimée , d'avoir au monde un être sur qui reposer toutes ses affections, toutes ses espérances ! On a des larmes dans les yeux , des soupirs dans la voix , de molles rêveries dans l'âme : car on reconnaît combien le monde est vaste et combien il est vide , en présence de cette
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eau bleue qui se précipite éternellement , de ces cailloux que le flot roule de rive en rive , de ces ai'bres qui gémissent à tous les vents ; aucun lien sympathique ne nous rattache à ces objets , qui ont pourtant la vie, le mouvement , le langage ; on est seul, profondément seul au milieu d'eux, et J'en se demande avec anxiété si dans la nature rien ne nous touche , ne nous enchaîne.... Où vais-je m egarer?mon Dieu! Si je n'efface pas ce qui précède, c'est à condition que tu ne riras pas de ce rire moqueur qui te va si bien et qui me désespère.
« Hier, j'étais donc assise vis-à-vis du fleuve, sur une pierre moussue ; je méditais vaguement, mon hvre tombé à terre, lorsque je relevai la tète à l'approche de deux cavaliers que je n'avais point aperçus de loin : c'était un jeune homme suivi d'un domestique sans livrée ; ils montaient tous deux de superbes chevaux hongres , et le maître , qui avait l'air défait et abattu, ce que j'attribuai naturelle-
ment à la lassitude plutôt qu'à une cause morale, me charma dès l'abord , je l'avoue, par je ne sais quel prestige de noblesse et de grâce répandu dans toute sa personne. Je baissai mon voiie et feignis de ne l'avoir pas vu ; mais il descendit de cheval et vint à moi sans que j'osasse me lever pour éviter sa rencontre: « Mademoiselle, me dit-il avec un accent qui m'alla au cœur , connaissez-vous le château de Luisdalw? — Oui, monsieur, répondis-je en rougissant malgré moi. — En suis-je encore éloigné? reprit-il. — Non, monsieur, répliquai-je reprenant mon livre qu'il avait ramassé : j'y demeure , et comme j'y retourne.... — Fanny! s'écria-t-il d'un son de voix que je n'eus garde de méconnaître. — Ludovic ! m'écriai-je en écho. » L'expansion de cette entrevue ne peut se décrire; Ludovic m'embrassait, les larmes aux yeux, comme après une absence de vingt ans ou bien un naufrage qui a séparé deux existences long-temps unies. « Êtes- vous
malade? lui dis-je avec intérêt; vous aie paraissez triste? — Triste? oh! non; je suis trop philosophe, répondit -il en riant; et vous, n etes-vous pas heureuse, ma cousine? vous ne me semblez pas gaie? — Moi , répartis-je indifféremment ; je ne suis ni heureuse ni malheureuse : qu'est-ce donc que le bonheur ? — Je ne pourrais vous le dire , quoique je vous aie embrassée! répliqua-l-il par simple politesse.» « Ce fut moi qui le ramenai triomphante au château, et depuis ce moment-là Malhilde a changé de rôle avec moi : elle cherche Ludovic autant que je le fuis; ce n'est pas caprice ni coquetterie de ma part ; j'éprouve une véritabi«^ amitié pour mon cousin , et ne souhaite qu'une occasion de la lui témoigner; mais à présent qu'il possède des richesses considérables, je ne veux pas qu'il suppose quelque motif d'ambition, quelque instinct de cupidité, quelque calcul indigne de moi dans un attachement qui afficherait troj) de prévenances: cmj- l.î.'d/5vjc
est encore à marier, et si je ne me trompe aux apparences, il ne se mariera pas. c Eh bien! mesdemoiselles , nous a dit mon père lorsque Mathilde et moi entrâmes ce matin dans sa chambre, voici un mari pour l'une de vous. — Je ne le crois ni ne l'espère, répondis-je avec conviction ; avez- vous un revenu de vingt mille florins à nous donner en dot? — Vingt mille florins! reprit Mathilde en éclatant de rire comme tu eusses fait peut-être à sa place ; l'argent n'épouse pas toujours l'argent. — Plaise à Dieu que Ludovic soit aussi riche qu'il le dit! s écria mon père qui hocha la tête de cet air incrédule que tu lui connais : je serais fort en peine de deviner dans quel but il vient se fixer pour plusieurs mois au château , si ce n'est afin d'y chercher une femme. — Je te le laisse, Mathilde , dis-je de bonne foi. — C'est à lui de choisir, répondit-elle avec un désintéressement dont je lui sus gré. » Jusqu'à présent, il a choisi Mathilde pour les promenades qu'il fait dans
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le parc avec elle : hier soir, à la tonfltée de la
nuit, ils se promenaient encore ensemble!
« Je te prie de t'informer , à Vienne , de la
succession que le comte de Nerbald a laissée en
mourant , et de me faire savoir promptement
si Ludovic a réellement la fortune qu'on lui
suppose. Il me demandait : « Qu'est-ce que le
bonheur? » Moi , je lui demanderai ; « Qu'est-ce
que la fortune ? »
« Fanny Linder. »
LfL MEME A LA MEME.
30 avril.
« Tu n'es pas méchante , Helmine ? non , le cœur que je te connaissais au couvent, cet excellent cœur qui n'avait pas un sentiment que je ne fusse heureuse de partager , n'a pu devenir en «juelques années un foyer de ma-
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lignite ^'de mensonge : je ne te crois pas , je ne te croirai pas quand tu te feras ainsi l'écho complaisant de la calomnie la plus noire, la plus atroce, puisque la personne qui en est victime l'ignore et ne se défend pas. Voilà donc ce que la société de Vienne a imaginé pour me faire mépriser mon cousin! Pourquoi, en me rapportant ces faux bruits qui portent avec eux leur démenti, ne m'a voir pas prémunie contre la fâcheuse impression qu'ils eussent pu déterminer en moi , si j'avais eu plus d'intérêt à m'en préoccuper? Pourquoi répéter, du fond de la confiance la plus candide, une accusation aussi grave et aussi peu digne de créance? Ludovic de Voîgen, perdu de dettes et d'honneur, ruiné par les vices, le jeu et la débauche! oh ! cela n'est pas, llelmine ; et si tu pouvais le voir un moment, tu penserais, tu dirais avec moi : Cela n'est pas!
« Je suis sûre que tu te repens maintenant d'avoir accueilli trop légèrement des inculpa-
tions que rien ne confirme et que tout concourt à détruire. Ludovic n'a pas sans doute la fortune qu'on lui supposait , et que lui-même , par une vanité bien excusable, laisse encore supposer : il avait peut-être eu tort de faire sonner trop haut les florins qu'il comptait toucher dans la succession du comte de Nerbald y et maintenant il n'ose plus revenir sur ce qu'il a imprudemment avancé, de peur du ridicule ; mais, quoiqu'il fasse pour cacher la vérité de sa position, le train modeste , dont il est forcé de se contenter, autorise le monde à l'accuser d'être avare ou d'avoir été prodigue. Cette dernière opinion a dû prévaloir, parce que Ludovic est jeune, galant, aime le luxe, le plaisir, avec modération toutefois. La réputation la plus intacte, la plus respectable , ne saurait, je le vois bien , être à l'abri des atteintes d'une mauvaise langue; car il n'en faut qu'une seule pour répandre sou venin dans tout une ville. Ludovic s'est fait quelque ennemi sans le vouloir, sans
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le savoir; cet ennemi, qui le poursuit et l'attaque par des calomnies anonymes, c'est peut-être une femme qu'il a offensée, une femme qui l'aimait et qui s'est vue délaissée, trahie ; car je comprends qu'on ressente de l'amour pour Ludovic : il est si beau, si noble, si gracieux, si accompli, que les regards, le cœur et la pensée ne peuvent se détacher de lui après s'y être arrêtés un moment. Ainsi je crains bien que la pauvre Mathilde ne soit éprise de son cousin; imprudente qu'elle est, d'aimer avant de s'assurer qu'on l'aime ou qu'on l'aimera! Ludovic n'a pas l'air de s'en apercevoir jusqu'à présent, et j'espère que Mathilde ne s'engagera pas sans réfléchir dans une passion sans issue. Je devais sans doute, afin de la précautionner contre le dangereux sentiment où elle s'abandonne, lui faire part des étranges méchancetés que tu m'écris au sujet de son iclole : cela suffirait presque pour changer le dieu en homme et même en diable ;
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mais elle n'ajouterait pas foi aux échos mensongers de Vienne, si je juge d'elle par moimême : elle vengerait plutôt, par un redoublement d'affection, la victime innocente de ces noirceurs ; elle lui rendrait autant d'éloge qu'on cherche à déverser de blâme sur ses mœurs et sur son caractère ; oui , je le sens à ce que j'éprouve, elle donnerait un éclatant démenti à des faussetés manifestes contre lesquelles milite assez la simple vraisemblance; elle l'épouserait même , comme je serais prête à le faire , pour prouver à tous que Ludovic mérite d'être estimé commeje l'estime. Eh bien! qu'en pensestu? si Ludovic était mon mari ou bien celui de Mathilde, ne marcherait-il pas le front levé, n'imposerait-il pas silence à ses accusateurs ? 1|> dirait-on encore qu'il est perdu de vices et de dettes? Cela ne sera pas certainement, Helmine, car Ludovic a fait entendre à mon père qu'il ne songe pas à se marier ; cependant , si c'était un moyen de se justifier aux yeux de la
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cour de Vienne , je n'ose prévoir jusqu'à quel point sa résolution de célibat serait persévérante. En attendant, ma chère, montre-toi vraiment mon amie, dissipe les bruits qui courent sur le compte de mon cousin ; tu peux jurer pour lui que tous sont faux, sans fondement et sans prétexte : tâche d'en découvrir la source et avertis-moi quand tu l'auras trouvée. Tu penses bien que je me garderai de chagriner Ludovic et ma sœur en leur apprenant ce que tu m'as appris : Mathilde en perdrait sa bonne et joyeuse humeur pendant deux jours, et Ludovic nous quitterait pour aller à Vienne punir les calomniateurs. S'il y a des larmes à répandre , je désire qu'elles ne sortent pas d'autres yeux que les miens , et cette fois, en présence d'un motif si affligeant , tu ne t'étonneras pas de me voir maudire , en m'indignant, la malignité du monde , de ce monde élégant et poli qui se joue du mal qu'il fait, qui rit des pleurs qu'il cause et qui pleure du bien qu'il
ne peut détruire : voilà pourquoi je préfère ma solitude, un banc de mousse où m asseoir, un livre en main, sur le bord du fleuve, à ces fêtes somptueuses , étincelantes , dont le tourbillon t'emporte sans cesse loin de ma douce et calme rêverie , loin de mes ombrages frais , loin des chants d'oiseaux, et loin, bien loin des charmes inépuisables de la grande nature.
Fânny. »