‹ Médianoches (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · LA MÊME A LA MÊME · texte numérisé non relu

LA MÊME A LA MÊME

10 mai.

« ïa réponse m'a fait du bien, elle a rafraîchi mon sang, apaisé le tumulte de mes idées, rasséréné mon avenir ; car la voix qui accuse a plus de retentissement que la voix qui défend : j'avais beau m'armcr de conviction pour com-

battre ce que ta dernière lettre laissait de doute dans mon esprit à l'égard de Ludovic , je iie parvenais pas à vaincre entièrement la prévention défavorable qui s'élevait contre lui, du fond des griefs que tu avais entassés pour l'en accabler d'un seul coup ; bienplus, je finissais par m'exagérer ces accusations , tout en essayant de l'en disculper, et j'étais en proie à un extrême découragement, sans avoir la force de le condamner ou de l'absoudre tout -à- fait* Pour comble d'incertitude, Ludovic avait accueilli, avec un trouble que je soupçonnai trop réel, quelques questions indiscrètes que je lui adressai sans avoir toutefois le dessein de le faire tomber dans un piège. « Mon cousin, lui dis-je un soir, Matbilde ne vous offre pour récréation que des promenades dans le parc : si vous restiez au salon , nous pourrions inventer quelque jeu pour passer le temps? — Quel jeu? demanda-t-il en palissant: je ne joue plus...» Le lendemain, la conversation du

MKIJUNOCHFS. S?,7

déjeuner revint encore sur le jeu : Ludovic ne parlait pas et semblait lutter avec un souvenir qui l'obsédait: « A votre âge, Ludovic, dit mon père en soupirant, j'avais fait bien des folies, et sans les conseils d'un oncle qui fut mon tuteur, je me serais ruiné au jeu et peutêtre déshonoré. — Déshonoré ! reprit mon cousin d'un air sombre : on ne se déshonore jamais, quand on a l'âme haut placée; on se ruine au jeu, c'est une faute que je n'excuse pas ; mais si le jeu m'entraînait vers une action dont je dusse rougir, un coup de pistolet viendrait bientôt à mon secours. Dieu merci! je n'ai rien fait pour en venir là! — Ne parlez pas ainsi, Ludovic, répliqua Mathilde en secouant sa tête blonde pour chasser un terrible pressentiment dont j'avais senti le contre-coup : qu'avez-vous de commun avec la passion du jeu , vous qui ne jouezpas même auloto?»Ludovic sourit, etcette conversation n'alla pas plus loin, quoique mon père eût commencé à raconter la lugubre aven-

ture qui le guérit de ce fatal amour du jeu. J'avais remarqué que ce sujet d'entretien attristait mon cousin , et , pour faire diversion , . je lui demandai des détails circonstanciés sur ses domaines de Hongrie, combien de paysans dans ses terres, combien de lieues de pays, combien de châteaux , de rivières, de moulins, de pressoirs à lui appartenant : il répondit évasivement, me saisit la main, la serra dans la sienne et quitta la salle pour couper court à mes interrogations. Le rapprochement de ces circonstances et de ces paroles m'avait frappée, au point de servir d'appui aux mensonges perfides que ta lettre du mois d'avril accueillit trop légèrement, et que ta lettre d'aujourd'hui rejette trop complaisamment peut-être. Tu m'avertis que de nouvelles informations ont été plus favorables à Ludovic, et qu'on lui reproche seulement d'être joueur? tu n'en dis pas davantage, tu n'as garde de fortifier tes précédentes insinuations concernant la moralité de ce pauvre jeune homme : mes reproches

MÉDUNOCHES. 339

ont-ils fait apparaître la vérité en tout son jour ? Tu ne répètes pas la nouvelle des désastres de fortune qui ont amené Ludovic à Luisdalw : ces nouvelles étaient aussi fausses que le reste. Merci! Helmine; j'accepte cette réparation au nom de mon cousin, et je prends ma part de sa reconnaissance. Il aime le jeu : voilà donc tout ce qu'on peut lui reprocher, voilà sur quel reproche on avait osé frapper de réprobation sa conduite et son caractère ! Eh bien! mon amie, ai-je eu tort de mépriser le monde et de chérir mon isolement? Un jeune homme, riche et noble, plein de loyauté et de sentimens généreux, se laisse aller à la passion du jeu , passion dangereuse et fatale , je l'avoue, mais sans honte et sans infamie: ce n'est qu'un joueur par vanité , par désœuvrement peut-être , et vous en faites un débauché corrompu par toutes les mauvaises passions qui flétrissent, qui dégradent! Non, Helmine, Ludovic ne sera pas toujours joueur : qu'il se

prenne à aimer une femme qm soit digne de lui, laquelle l'aimera, parce que tout est aimable en sa personne, parce que tout est bon dans son cœur, et tu le verras, attaché au bonheur domestique, jeter au feu les cartes et les dés , pour devenir époux et père.

« Mais ne va pas encore t'imaginer que je suis éprise et que ma tête romanesque a trouvé un aliment dans le séjour de mon cousin au château : ce qui s'est passé hier te convaincra , mieux que ne feraient mes protestations, de mon éloignement pour tout sentiment qu'on voudrait faire naître en dehors de l'amitié. Ludovic s'approcha de moi, le matin, tandis que je cueillais un bouquet de primevères pour l'offrir à ton portrait; il me contempla quelque temps sans que je feignisse de l'apercevoir : « Fanny, me dit-il en souriant, n'est-ce pas votre bouquet de mariée? — Cousin, répondisje avec une gravité qui était presque sévère, le bouquet dont vous parlez doit être ( ;:oilli par

MÉDIANOCHESf' S/il

un autre; car, pour le former, je ne me baisserais pas, les plus belles fleurs fussent-elles à mes pieds. — C'est une peine, en effet, que je ne vous laisserai pas, chère cousine. » Et il se mit à ravager le parterre pour m'apporter de quoi faire cinquante bouquets ; mais il interrompit sa moisson pour venir à la rencontre de Mathilde qui accourait et qui parut triste de le voir si empressé à me donner des fleurs ; elle , qui a toujours le rire sur les lèvres, resta sérieuse et froide, jusqu'à ce que Ludovic se fut retiré; alors, je remarquai de grosses larmes qui roulaient au bord de ses paupières , et je me précipitai entre ses bras : « Ce n'est rien , Fannv, me dit-elle, je t'assure que ce n'est rien. — Mathilde, je te devine , repris-je vivement; la tendresse que j'ai pour toi ne peut être aveugle relie lit dans ton cœur, elle devance ta pensée : tu l'aimes? — Et toi, répliqua-t-elle avec anxiété, il t'aime? — Ah! si jamais j'étais un obstacle à ton bonheur, m é-

criai-je, dès que j'en aurais la certitude, cet obstacle n'existerait plus! — S il ne m'aime pas, s'il ne m'aimait pas, s'écriait-elle à son tour, il ne me resterait qu'à mourir! — Alors tu vivras heureuse , chère Mathilde , dis-je sans perdre de vue ma résolution , car c'est toi seule qu'il aime! — Je voudrais en être bien sûre, répartit-elle n'en doutant déjà plus; je l'aime tant! — A Dieu plaise que ce soit elle! pensai-je émue de son émotion. » Tu vois,Helimne, que l'amour n'est pas encore né dans ma vie , et j'espère bien qu'il n'attend pas pour éclore , que Mathilde l'ait arrosé de ses larmes; d'ailleurs , Ludovic ne m'aime point : il évite de se trouver seul avec moi, il me fuit, tandis qu'il recherche Mathilde , s'égare avec elle en longues promenades, en intimes causeries , oublie les heures auprès d'elle , et semble n'être venu que pour elle au château de Luisdalw ; cependant il rougit lorsque nos regards se rencontrent, il pâlit lorsque je lui parle, et j'ai ob-

MÉUIA.NOCHES. 34S

serve, quand mon bras reposait sur le sien, que son bras tremblait, que sa démarche devenait chancelante et que sa main finissait par s'emparer de ma main. Serait-ce donc moi qu'il aimerait? Quoiqu'il en soit, j'ai fait un serment à Mathilde et je le tiendrai!

« Fanny. >

Madame de G... s'interrompit elle-même par un éclat de rire . bien que chacun eût écouté avec recueillement le préliminaire de ce petit roman par lettres , si différent du caractère peu sentimental de l'auteur; elle regarda madame B... avec malice , pour épier l'effet de la lecture que nous avions prise au sérieux , et elle s'étonna de trouver sur nos physionomies une curiosité plus attentive qu'on ne pouvait l'espérer d'un auditoire déjà blasé et fatigué: elle me demanda tout bas si son griffonnage familier méritait réellement ce favorable accueil , et si elle avait réussi à créer ce qui fait le charme d'un conte . un intérêt doux . simple et vrai : je répondis tout haut à la

question muette qu'elle s'était adressée en promenant autour de soi un coup d'œil presque satisfait.

— Ma chère amie, lui dit madame B si

vous écriviez de ce style-là les comptes de ma maison , je ne les signerais pas sans les lire.

— C'est beau comme la Grande-Armée . dit le comte Plache qui humait l'admiration chaque fois que madame de G... reprenait haleine. Si j'étais jamais en voyage ou en campagne . je serais bien aise d'avoir une femme qui m'écrivit des lettres tournées de cette façon : voyez à quoi sert une femme !

Le colonel , essoufflé d'en avoir tant dit . prit la main de madame de G... . et sa bouche y fit une pose, de laquelle aucun des assistans ne fut scandalisé : c'était un hommage aux doigts roses tachés d'encre qui maniaient si bien la plume. Mes éloges éveillèrent par degrés la rougeur sur les lèvres de l'épistolière, et dans son cœur toutes les sensations de l'auteur applaudi : elle se repentit presque d'avoir fait si peu de cas d'un plaisir de vanité qu'elle n'avait jamais goûté . et elle se promit à

MÉblANOCHES. 3Zi5

elle-même de ne pas s'arrêter à ce coup d'essai : quant à madame B... . elle sut bon gré à son amie d'avoir fait réparation d'honneur à la littérature féminine . embrassa sans rancune sa rivale de style et s'engagea à ne plus tenir serrés les cordons de son portefeuille. M. B.... qui suait sang et eau à trier des lettres et à concasser des mots , finit par s'écrier : Je le tiens ! en étreignant mon bras comme un homme qui se noie.

— Écoutez une anagramme inspirée par cette rage d'écrire qui vous prend, mesdames, dit-il en se frottant lentement les mains : ce n'est pas , je l'avoue . une de ces galantes anagrammes telles que j'en sais faire; voilà pourquoi je la rangerai dans la classe prophétique avec celle que vous connaissez déjà : lEn toutes les rnaladies du corps humain...

— Voyons cette anagramme , interrompit madame de G.... et puisque vous m'avez mis en train de conter, je la prendrai pour texte d'un conte par lequel nous terminerons ce médianoche. N'est-ce pas Cazotte qui pariait d'improviser, sur un mot donné . fût-ce le plus étrange . une nouvelle . un poème, et même un opéra-comique."* Un jour il

o^6 MÉUIANOCUES.

en fit un sur les Sabots, et cela réussit mieux qu'une tragédie.

— Je vous fournirai un sujet moins ingrat . belle conteuse , car je me suis exercé sur cette question : Composer un roman après Le s âge, estce bien hardi? Deyinez ce que répond l'oracle de l'anagramme? Je n'ai pu trouver l'emploi de quatre lettres qui me poursuivent à l'instar des Euménides d'Oreste : mais cependant, le résultat est assez satisfaisant à cause de la longueur de cette phrase : Oh/ c'est penser au Mardi-Gras en plein carême! ...

— Voilà enfin une anagramme qui dit quelque chose! s'écria madame de G... avec une pétulance qui ne permit pas à M. B... de s'appesantir sur le mérite de son œuvre. Eh bien! j'ai dans la mémoire non pas un conte . mais une anecdote véritable, qui correspond parfaitement à l'esprit de votre anagramme et semble en être le commentaire.

— Mon anagramme ne s'attendait pas à tant de gloire, reprit M. B... : votre commentaire va l'élever au rang de l'épopée.

Madame de Boufflers , cette spirituelle marquise, qui fit beaucoup de bons mots et beaucoup d'heureux sans compter son plus bel ouvrage le chevalier de Boufflers son fils, ne pensa à Dieu qu'en songeant à la mort : ce fut avec regret qu'elle se sentit au terme d'une vie si pleine de jouissances charnelles et intellectuelles , mais puisqu'elle était forcée de quitter le monde, avant même que le monde l'eût quittée, toute septuagénaire qu'elle fût, elle choisit le paradis de préférence à l'enfer pour y rencontrer des gens qu'elle n'avait pas connus ici bas.

Elle voulut , dit-elle, commencer la toilette de son âme et lui mettre du rouge avec des mouches, pour ne pas faire peur aux saints et pour faire envie aux saintes; elle manda le curé de St-l\och, en annonçant à ses amis qu'elle allait confesser son confesseui'. Le curé en effet arriva : c 'était un digne vieillard , aussi vénérable de caractère que de figure ,

fort tolérant, tout-à-fait évangélique ; les philosophes du xviii^ siècle se seraient prosternés devant lui. Madame de Boufflers qui était mourante , avait pourtant donné un dernier regard aux vanités humaines dans son miroir: quoiqu'elle fut alitée depuis des mois, elle prit une belle robe couleur d'arc-en-ciel , au lieu du sac de la pénitence, s'étoffa de rubans roses plutôt que de cilices, se couvrit la tête de poudre en guise de cendres et s'arma de son plus séduisant sourire , avec lequel elle avait damné jadis la cour du roi Stanislas.

Le curé entra, ne vit d'abord qu'une vieille femme ridiculement coquette et lui donna l'absolution en devinant tous les péchés qu'elle avait pu commettre ; mais madame de Boufflers, que l'agonie avait laissé un moment sans voix , la reprit avec cette gaîté et cette grâce que la vieillesse et la maladie n'a Avaient pu lui enlever; elle conta ses aventures au bon

MÉDIANOCHES. 36λ

curé qui, n'ayant jamais entendu pareille litanie , ne put empêcher de dire en lui administrant les derniers sacremens :

— Je ne savais pas qu'on pouvait pécher de tant de manières !

Voilà donc madame de Boufflers réconciliée avec le ciel, presqu'à contre cœur; car les cérémonies de l'extrême-onction et surtout l'odeur rance de l'huile bénite lui avaient arraché cette exclamation impie et pourtant naïve.

— Ah ! monsieur, j'ai besoin de me persuader que Jésus-Christ me regarde, pour souffrir qu'on me peigne à Thuile de cette sorte! Ce serait à en mourir de dégoût, si l'eau de lavande n'existait pas!

Tout-à-coup un grand bruit se fait dans la rue, on sonne de la trompe , on bat du ta ni-

350 aiÉDIANOCHES.

bour , on joue du clairon : or, c'était le Mardi- Gras, et le bœuf passait avec son cortège.

— Qu'est - ce ? dit madame de Boufflers intriguée de ces fanfares ; monsieur le curé , allez à la fenêtre, et voyez , je vous prie, si ce sont les mousquetaires ou les gardes-du-corps du roi.

— Non , madame , reprit le prêtre ; c'est aujourd'hui le dernier jour du carnaval et...

— Et voici le bœuf-gras qui passe ! s'écria madame de Boufflers en poussant un gros soupir. Monsieur le curé...

— Eh bien ! madame , consolez-vous de sortir d'un monde pervers et corrompu que vous échangerez contre une éternité de bonheur dans les bras de Dieu.

— Dans les bras de Dieu, hélas ! Monsieur le curé?....

— Qu'avez-vous qui vous inquiète ? Est-ce quelque faute oubliée dans votre confession ?

MÉDUNOCHES. 351

— Monsieur le curé, croyez- vous que je sois parfaitement en règle avec la vie éternelle ?

— Sans doute, si votre repentir est sincère, si vous renoncez à Satan, à ses pompes...

— Monsieur le curé, puisque je suis maintenant bien préparée à la mort , je voudrais encore une fois....

— Recommencer les prières que je vous ai jfait répéter ? je vais réciter à votre intention les Sept-Psaumes de David....

— Ne vous gênez pas, monsieur le curé ; mais avant d'aller voir Dieu , je voudrais bien voir encore le bœuf-gras ?

Le curé de Saint-Roch fut d'abord stupéfié de ce désir profane auquel la communion n'avait pas imposé silence; mais sa charité chrétienne se plia au caprice d'une mourante : il attira lui-même le lit proche de la fenêtre, il écarta les rideaux, lui-même il souleva madame de Boufflers qui parut aux vitres appuyée

;5.Vi MÉDIANOCHES.

sur les épaules d'un ecclésiastique et fut saluée comme un masque par la joyeuse populace.

— Dieu soit loué ! dit-elle , j'ai vu le bœufgras !

Et elle expira en riant de béatitude.

Page 1