‹ MédianochesChapitre 3 sur 6 · PAI. A IS-UO V 41., AU SALO\ I. M T K R A III K · texte numérisé non relu

PAI. A IS-UO V 41., AU SALO\ I. M T K R A III K

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Madame de G... avait fait amende honorable, en écrivant le commencement d'une nouvelle sous la forme épistolaire qui convient si bien aux femmes ; mais son antipathie contre la plume ne lui permit pas d'être en mesure de continuer son récit à ce médianoche. et madame B..., qui lui sut gré de sa pénitence littéraire, offrit elle-même d'achever la terrible histoire de jalousie conjugale

à laquelle M. B... n'avait fourni aucun trait, et que nous attendions tous avec une impatience excitée par l'intérêt du sujet qui n'eut pas gagné à être présenté moins simplement. M. B... répéta son anagramme à l'éloge des fiacres et nous en promit une seconde à la fin de la soirée, tant l'exemple de sa femme ravivait son émulation d'auteur : il se frotta les mains jusqu'à ce que Jules Laroche eut requis l'attention de l'assemblée pour la lecture de madame B...

Frédéric de Vaudemoy avait à remplir une promesse, un devoir; il se jeta dans un cabriolet, et après s'être assuré qu'on avait perdu sa trace, il ne songea plus qu'au rendez- vous du bois de Boulogne. Ln curiosité qui l'excitait à se hâter, n'était pas ce sentiment d'égoïsme qui occupe le désœuvrement d'un esprit frivole , mais cette impatience d'une àme dé-

vouée qui craint pour quelqu'un. 11 descendit aux environs du Ranelagh et aperçut sous une allée bocagère Madame Duthil , qui accourait seule à sa rencontre.

Elle tenait à la main une lettre qu'elle avait relue , car les larmes que cette lecture réfléchie avait fait couler luisaient encore le long de ses joues et tremblaient au bord de ses paupières. Elle était en proie à de mortelles inquiétudes qui soulevaient son sein en soupirs redoublés et qui promenaient ses regards à l'aventure au loin autour d'elle. Comme elle tressaillait d'effroi et d'attente, lorsqu'un oiseau, la chute d'une feudle ou d'une branche, le vent dans les clairières, imitaient le bruit des pas!

Elle saisit le bras de Frédéric en silence et l'entraîna derrière un bouquet d'arbres où ils s'assirent.

. — Eh bien! madame, étes-vous remise do vos terreurs? dit Frédéric en lui prenant la

main aveo galanterie. A me trouver dans ce tête-à-tête charmant, que je n'eusse pas osé rêver, je sens malgré moi renaître des désirs que vous me défendez , et je me demande pourquoi vous mêlez tant de bonté à tant de rigueur !

— Vous allez le savoir, reprit madame Duthil avec des sanglots étouffés; il n'est pas besoin de vous réitérer une prière... La vie de plusieurs personnes dépend de votre discrétion... Lisez tout haut cette lettre, que je vous expliquerai ensuite.

Madame Duthil se cacha la figure dans son mouchoir, et Frédéric étonné, qui avait reçu la lettre, hésitait d'en prendre connaissance. Sur une nouvelle invitation à la lire, il commença d'une voix émue qui s'affaiblit davantage par degrés :

« Mon vieil ami , je vous écris peut-être pour

Ja dernière fois. Ce soir, un de mes camarades, M. de Randan , tout fier de sa noblesse, de sa fortune et de sa parenté avec un ministre, m'a cherché querelle je ne sais comment, et, dans notre altercation, il s'est permis des propos que j'ai dû faire cesser. Nous attendons à demain jeudi, jour de notre sortie, pour vider ce différend , dont toute l'école bliime hautement la nature et les conséquences. M. de Randan m'a reproché ma naissance , et le rouge m'est venu au front de m'entendre traiter de bâtard devant témoins. J'aurais voulu, en réponse, nommer mon père et ma mère, mais je ne les ai jamais connus ! « Vous avez menti! ai-je dit à « ce grand seigneur en le menaçant, ma fa- « mille vaut bien la vôtre. — Prouvez-le ! s'est-il « écrié , prouvez-nous que votre nom vous ap « partient, et je suis prêt à vous faire desexcu- <t ses en présence de ces messieurs. — Et moi je t ne veux pas m'abaisser jusqu'à vous rendre < compte dp mes affaires, ai-je réparti sans

12 MÉDIA NOCHES.

« pouvoir soutenir ce que j'avais avancé ; vous « oubliez que les élèves de l'école sont tous « égaux, puisqu'ils portent tous l'épaulette. « Demain, au bois de Boulogne, à l'entrée du « Ranelagh. » Vous voyez , mon ami , que cette dispute suivra son cours, et qu'il n'est plus temps de l'arrêter. Je ne suis pas duelliste , mais j'éprouve le besoin de venger cette injure; autrement je serais bientôt couvert de crachats. Vous n'auriez rien su de cela , si je n'eusse espéré quelque révélation sur mon sort bizarre et mystérieux , au moment oii je vais mettre ma vie en jeu faute de connaître qui je suis. Je n'attache pas trop d'importance à ces distinctions d'origine qui n'ajoutent rien au mérite de l'individu ; j'ai sur ce point les idées les plus hbres de préjugés; mais je ne vous cache pas npn plus le plaisir que j'aurais à voir mon père , à embrasser ma mère, à m'assurer d'un appui dans le monde. C'est a vous qui avez eu pour moi les soins et l'alTecîtion

MÉDIANOCHF,S. 18

(l'un père , c'est à vous de m'einpécher de rougir. Venez au lieu de notre rendez-vous, déclarez tout haut ce que vous savez de mes parens , et je vous réponds du succès du combat qui servira de leçon aux orgueilleux impertinens. Entendez-vous, mon ami, demain, à midi précis; si vous ne venez pas, je serai triste et je prévois ce qui arrivera. Vous pouvez me rendre bien heureux, mon bon Joseph !

Julien. »

Madame Duthil pleurait pendant cette lecture qui avait intrigué et affligé M. de Vaudemoy , sans lui donner la clé de l'énigme ; il se tut quand il eût achevé, il n'osait interroger. Madame Duthil avait espéré que cette lettre ne lui laisserait rien à révéler.

— Madame, vous vous intéressez donc bien à ce jeune élève de l'École Polytechnique ? demanda timidement Frédéric...

U MÉUIANOCHES.

— Vous le demandez, monsieur! s'écriat-elle avec efforts : à qui s'intéressera une mère, si ce n'est à son fils ?

— Vous, sa mère! lui, votre fils! interrompit Frédéric surpris et joyeux à la fois d'être détrompé dans son premier soupçon.

— Je voudrais le cacher, que ma douleur trahirait mon secret! reprit madame Duthil avec autant d'abandon qu'elle avait montré de contrainte avant cet aveu. Oui, monsieur, Julien est mon fils, et vous concevez mes alarmes.

— J'y prends part, madame; mais j'ignorais que vous eussiez un fils, et un fils de cet âge...

— Le monde entier l'ignore. Dieu merci ! et voilà le sujet de mon grave embarras, voilà pourquoi j'ai imploré votre assistance et mis à l'épreuve votre probité. Au sortir de pension , (j'avais alors quatorze ans), je me livrai à l'amour d'un homme qui m'a lâchement aban-

donnée avant que je l'eusse rendu père... Cet homme , perdu de débauche et de vices , est mort depuis long-temps; je ne le nommerai , pas , puisqu'il n'a pas laissé de nom à son enfant ; je lui ai pardonné !.. Grâce à un fidèle domestique , Joseph , qui ne m'a pas quittée , (voilà dix-huit ans,) j'ai pu faire élever mon .lulien sans que le secret de sa vie transpirât au préjudice de ma réputation. J'avais renoncé au mariage!, comme à l'amour qui me faisait horreur depuis l'expérience que j'en avais faite ; je me fusse consolée peut-être en goûtant le bonheur pur et intime de la maternité ; mais les circonstances furent plus fortes que ma volonté. M. Duthil , qui était l'ami de ma famille, voulut y entrer en m'épousant, et il fallait obéir à mon père.,. J'aurais dû, je l'avoue , me résigner à tout plutôt que de tromper un honnête homme ; mais je ne sais quel espoir insensé de ménager un avenir à mon

liis me décida... Monsieur, ne me méprisez pas ,j étais bien à plaindre!

— Moi, vous mépriser, madame! votre malheur est respectable à mes yeux, puisque le titre d épouse ne vous a pas fait oublier celui de mère, que la société n'avait pas reconnu, mais que la nature rendait plus sacré. Je suis digne de la confiance que vous me témoignez.

— Je n'ai pas cessé de veiller sur ce fils chéri , que j'entrevoyais quelquefois à la dérobée, de peur d'être poussée dans ses bras par un élan de tendresse ; il a grandi dans un collège sans que j'aie joui de près des développemens de son intelligence précoce, qui a favorisé son admission à l'École Polytechnique : il n'a pas encore dix-huit ans, ce pauvre Juhen, et déjà il s'est placé lui-même dans la position distinguée qu'il devait tenir de sa naissance... Ah ! monsieur, il va se battre!

— Non, madame, il ne se battra pas,

je VOUS le promets; je me charge d'intervenir dans cette querelle d'enfans...

— Julien n'est plus un enfant, puisqu'il a une épée ! Jugez de mon angoisse, lorsque hier, à minuit, Joseph m'a rendu cette lettre qu'il venait de recevoir; car Joseph a dirigé, sous mes ordres, toute l'éducation de mon fils. Je voulais avertir le gouverneur de l'École, faire mettre aux arrêts les deux adversaires, me précipiter moi-même entre leurs épées... j'avais la tête perdue et je passai la nuit à méditer une résolution que le jour ne trouva pas prête; cependant l'heure était fixée! Quand je mandai Joseph pour lui donner des ordres et me consulter avec lui , j'appris qu'il était gravement malade des suites de la révolution que lui avait causée cette fatale lettre. Quel intermédiaire employer pour une pareille démarche! à qui confier ma destinée, en disant: « Sauvez mon fils !» Je ne balançai pas, et sans me rendre compte des moyens que j'allais

18 MÉDUNOCHES.

tenter, je courais seule à ce terrible rendezvous, lorsque je vous ai rencontré, lorsque j'ai pu faire un appel à l'amitié que vous me promettiez hier... Dites-moi, Frédéric, ce qu'il faut faire !

— Il faut me permettre d'agir seul et suivant les dispositions de ces jeunes gens; je connais beaucoup M. de Randan et sa famille, et malgré sa fierté aristocratique , je lui sais de bonnes qualités qui pourront me seconder.

— N'allez pas me nommer et compromettre mon existence! Julien doit toujours ignorer... je ne veux pas qu'il rougisse de sa mère.

— Reposez-vous, madame, sur ma prudence , sur mon zèle ; je sens toute l'importance du secret que vous m'avez donné en dépôt, et je ne l'exposerai point. Je ne vous dissimule pas que j'eusse préféré ne jamais accepter l'entrave de délicatesse qui m'empêche désormais de poursuivre un autre but.... Oh ! non, quoi qu'il m'en coûte, je ne vous parlerai plus d'amour!

— Vous avez compris que l'amour était devenu impossible pour moi depuis que j'ai tant souffert à cause de l'amour. D'ailleurs, j'aime mon fils avec une telle force, que ce sentiment exclut tous les autres ; il semble qu'il s'est accru de mes chagrins , et je voudrais remplacer par ma tendresse exclusive tout ce qui manque à ce cher enfant en famille et en amis. Hélas ! il ne se doute pas qu'il y a au monde un être qui ne vit que pour lui!... N'est-ce pas, Frédéric, que je suis bien malheureuse ?

— Le malheur ne peut être éternel , non plus que le bonheur. Croyez, madame, à mon respectueux dévouement.

— Et vous, croyez à ma profonde reconnaissance. Adieu, je retourne chez moi, où mon absence serait remarquée ; je vous y attendrai sans être plus tranquille ; mais au moins suis-je certaine d'avance que vous me garderez mon fils !

Madame Duthii essaya de baiser les mains de Frédéric qui la devança dans cette expansion de gratitude, et qui s'en acquitta moins en ami qu'en amant; elle s'échappa précipitamment, non sans détourner plusieurs fois la tête et prêter l'oreille avec la préoccupation que son fils venait; enfin elle disparut, et M. de Vaudemoy se rassit pensif, le front appuyé .sur son genou.

Cependant madame de Vaudemoy n'était pas rentrée chez elle ; mais , s 'étant fait conduire par son fiacre à la place où elle l'avait pris , elle y retrouva celui que madame Duthii venait de congédier au bois de Boulogne; ce fut pour elle un éclair de joie que d'apercevoir le n» 1940 et les stores rouges encore baissés! Le cocher subit un interrogatoire qui lui fut

MÉDIANOCHÉS. 2Ï

payé en or, et qui n'ajouta aucun renseignement certain aux suppositions de la jalousie : madame Duthil netait pas même reconnaissable au portrait fantastique et singulier de la dame du fiacre ; le cocher égara la vérité dans un dédale de phrases ridiculement prétentieuses et insignifiantes, de digressions à perte de vue et de plaisanteries ramassées sur le comptoir du marchand de vin.

— Gomment les rejoindre au bois de Bou logne? pensa madame de Vaudemoy indécise , ils n'y sont pas restés!... C'est elle! Oh! j'ai un instinct qui ne me trompe pas!... Pourquoi ne pas m'en assurer, savoir si elle est sortie, et à quelle heure elle est sortie, l'attendre?... Alors!...

Madame de Vaudemoy arriva en hâte chez madame Duthil, qui était absente, lui dit-on à la porte; elle s'informa, et apprit que depuis

neuf heures du malin on lavait vue sortir ; elle demanda M. Duthil , et monta sans reprendre haleine.

— Je ne me trompais pas ! murmurait-elle en serrant les poings ; c'était elle ! Ah ! les misérables!.,. Je pardonne à Frédéric; mais à elle!... Je ne voudrais point quelle revînt dans ce moment, je ne serais plus maîtresse de moi!... Où sont-ils?

Elle passa devant la femme de chambre qui l'introduisit, traversa les appartemens avec fracas, et pénétra dans le cabinet de M. Duthil qui se leva tout surpris de cette étrange invasion. Madame de Vaudemoy était d'une pâleur de morte ; elle avait les yeux fixes et enflammés, la bouche et les traits grimaçans; elle suffoquait de rage et s'appuya contre un meuble pour ne pas tomber raido.

M. DulhiJ vint à clic, lui apporta un siège,

et lui adressa plusieurs questions polies qui demeurèrent sans réponse.

— Où est-elle, monsieur? secria-t-elle en croisant les bras avec un profond sourire; vous ne le savez pas, vous ne le soupçonnez pas même? Oh! que vous avez bien l'humeur paisible de tous les maris !

— Madame, je ne vous comprends jjas, reprit M. Duthil qui cherchait en vain le sens de ces paroles : vous n êtes pas bien ; vous est-il arrivé quelque accident? Voule^vous que je vous fasse reconduire chez vous?

— En effet, je ne suis pas bien : il m'est ar rivé un grand malheur que je ne supj)urterni pas!... Mais, je vous le demande, où croyezvous qu'elle soit en ce moment? C'est de madame Duthil que je parle.

— Ah!... ma foi, je serais fort embarrassé de vous le dire , madame : ma femme est sortie et ne [»eut tarder à lentrer... Si vous n'êtes pas trop pressée pour l'altendrei...

— Oui, je l'attendrai, je suis venue pour

2/i MÉDIANOCHES.

cela; jeveux la remercier, la couvrir de honte ; je veux la perdre!... C'est bien juste, monsieur!... Elle est maintenant dans les bras de mon mari!

— C'est une abominable calomnie que je méprise!... interrompit M. Duthil changeant de visage; je ne suis pas assez sot pour ajouter foi à ces inventions absurdes ; je suis sûr de ma femme, grâce à Dieu !

— Madame Duthil est une coquette qui a besoin d'hcftumages et d'adorateurs ; je vous répète qu'elle m'a enlevé mon mari.

— Folie î petite vengeance d'amoureux éconduit, ma chère dame! Si vous connaissiez madame Duthil comme je la connais, vous ne feriez pas attention à ces misérables noirceurs dont les auteurs n'ont garde de se montrer !

— Votre crédulité est donc bien robuste, monsieur ; quand je vous dis que je les ai vus ensemble !

^ MEDIANOCHES. 2ô

— Hein? ensemble! ma femme et M. de Vaudemoy!... Cela ne se peut pas!... Vous les avez vus? par tous les diables!

— Ce matin même, dans un fiacre dont les stores étaient baissés , sur les boulevarts extérieurs, au-d§là de Clichy !...

— S'il était possible!... Oh! non... répétait M. Duthil en se promenant avec agitation ; malheur à l'homme! malheur à tous deux!... Je le verrais, que je douterais encore !... Cependant l'infidélité de ma femme est publique : un fiacre ! les stores baissés ! les boulevarts extérieurs !... Parbleu ! je les tuerais !... Quoi ! je suis ce qu'ils sont tous !

— Direz-vous encore : Je connais ma femme, je suis sûr^e ma fenmie!... Vous les trouverez tous deux au bois de Boulogne , aux environs du Ranelagh!...

— Il ne sera pas dit que l'on me trompera impunément! s'écria M. Duthil en s'emparant d'une boîte de pistolets. Merci de l'avis , madame! ie vous devrai ma ven^Rance.

— Oui, monsieur, vengez-vous, vengeznous'... On nous a indignement trompés tous les deux!... Madame Duthil a séduit Frédéric, madame Duthil mérite toute votre colère!... Mais je ne lui pardonne pas, je vais répandre partout son infamie, dénoncer searuses et ses faussetés, mettre au pilori sa réputation!...

— Madame, vous n'irez pas, vous resterez ici jusqu'à ce que l'un ou l'autre soit mort!... Pourquoi m'avoir fait cette blessure cruelle?... La réputation de ma femme, c'est la mienne, et avant que vous y touchiez, j'espère bien avoir lavé mon outrage dans le sang de votre mari!... Je ne lui pardonnerai qu'en le voyant étendu à mes pieds.

Madame de Vaudemoy , épouvantée de son ouvrage, poussa un cri, voulut se démentir et s attacher à M. Duthil qui la jeta sur un fauteuil et partit : elle s'élança vers la porte fermée et s'évanouit de désespoir au grincement de la clef dans la serrure.

M. de Vaudemoy rêvait délicieusement aux suites probables d'une liaison basée sur un éminent service , et se flattait de mener à son but madame Duthil par le chemin de la reconnaissance , lorsque ses amours en idée furent troublées par les voix el les pas de plusieurs personnes qui venaient de son côté : c'étaient six jeunes gens avec l'uniforme de l'École-Polytechnique , parmi lesquels il reconnut M. de Randan ; ils s'arrêtèrent à peu de distance du taillis qui le cachait et se divisèrent en deux groupes, chaque champion avec ses témoins : Frédéric ne se montra pas.

— Messieurs, dit un des témoins; persistezvous dans le projet de vous couper la gorge pour une bagatelle ?

— Qu'appelez- vous bagatelle? interrompit

un jeune élève blond , qui avait regardé autour de lui avec plus de tristesse que d'inquiétude : M. de Randan s'est permis hier de me reprocher ma naissance, qui vaut certainement la sienne , et je me suis borné à lui faire sentir l'inconvenance, l'indiscrétion de sa conduite à mon égard.

— C'est vous , monsieur Julien , qui avez mis votre famille au niveau de la mienne, votre famille que personne ne connaît , que vous ne connaissez peut-être pas vous-même... Il n'y a là lien de déshonorant pour vous...

— Ces explications envenimeront encore la querelle , s'écria un autre témoin ; il est plus simple d'en finir tout de suite.

— Je vous jure, messieurs, que je suis tout prêt à rétracter ce que j'ai pu avancer, si M. Julien consent à nommer ses parens, à nous instruire de leur fortune et de leur rang dans le monde... cela est pourtant bien simple , et je ne conçois pas cette t)bstinalion de préférer se

MEDTANOCHES. 29

battre avec un camarade , plutôt que de nous donner ces détails...

— Monsieur, je ne puis accéder à une invitation qui ressemble à un ordre, répartit Julien avec impatience. M. de Randan m'a blessé d'une manière trop indécente pour que je me contente d'une satisfaction verbale. Après cette rencontre, un jour peut-être que je n'y serai pas forcé, je pourrai vous parler à cœur ouvert; mais, entre nous, ces distinctions d'aristocratie héréditaire n'existent pas, et, serais-je né d'un artisan pauvre et honnête, je deviens l'égal du fils d'un pair de France, dès que nous portons tous deux cet habit. Je refuse tout accommodement.

M. de Randan, qui était disposé à s'excuser de ses torts, se prépara en silence à un duel où il n'était pas certain de maintenir sa supériorité ; les témoins se consultèrent à voix basse et discutèrent les conditions du combat , mar-

quèrent les distances et se posèrent spectateurs : les habits étaient ôtés , les épées nues.

— Messieurs , ce duel n'aura pas lieu ! s écria Frédéric en paraissant au milieu d'eux. Au nom de votre mère, Julien !

A cette apparition , à ce cri , les mains qui avaient croisé le fer furent paralysées. Julien courut vers l'inconnu qui lui parlait de sa mère, M. de Randan salua M. de Vaudemoy, les témoins se rapprochèrent.

— Oui, messieurs, dit Frédéric aux témoins, je viens me prêter à toutes les explications qu'exigera M. de Randan ; je viens me faire garant auprès de vous de l'honneur de la famille à laquelle M. Julien appartient....

-^ Vous la connaissez donc? murmura Julien avec transport. Ah! vous allez me conduire pour que j'embrasse ma mère!

— Monsieur, je ne demande pas plus d eclaircissemens, répondit M. de Randan; il me suffit que Julien vous ait pris pour caution. Je me fais un devoir de lui rendre hautement mon estime et mon amitié.

Julien n'opposa nul obstacle à la réconciliation, quand M. de Randan lui tendit la main et l'embrassa. Il n'était plus accablé par la nécessité d'un aveu pénible, et il aspirait à être seul avec son nouvel ami, qu'il tenait par le bras, comme s'il craignait de le voir s'échapper. M. de Randan et les témoins le pressèrent inutilement de compléter le traité de paix à table, chez le restaurateur; Julien refusa froidement, et peu s'en fallut qu'il n'entamât une autre querelle pour écarter ces importuns.

— Vous avez invoqué le nom de ma mère , monsieur, dit-il lorsqu'il put s'exprimer librement : j'ai donc une mère? Je vous remercie

du plus grand bonheur que j'aie éprouvé de ma vie !

— Vous avez une mère qui vous chérit; mais pour prix des sacrifices de toute sorte qu'elle vous a faits, répondit M. de Vaudemoy avec embarras, elle vous conjure d'avoir patience et de lui laisser encore son incognito....

— Quoi ! elle veut encore être éloignée de moi, et vous dites qu'elle m'aime!... Si elle m'aimait, monsieur, elle aurait pitié de la position fâcheuse et gênante où je me trouve depuis si long-temps; elle n'abandonnerait pas son fils ainsi qu'un orphelin; car, excepté Joseph, je n'ai personne!... et vous, ne serezvous pas mon ami?

Frédéric serra la main de Julien , essuya une larme et chercha des consolations dans l'avenir pour un présent si plein d'amertume.

Tout-à-coup M. de Vaudemoy s'entendit appeler par son nom, et vit de loin un homme

qui accourait en lui faisant signe. 11 fut d'abord bien aise d'un incident qui coupait court à un entretien touchant et difficile , où il devait ménager les intérêts de la mère et du fils. Il avait rebroussé chemin et marchait à la rencontre de cet homme, qui avait un petit coffre sous le bras; il fut frappé d'un coup de foudre, il pâlit et rougit à la fois , il demeura immobile et oppressé : c'était M. Duthil , qui rougit et pâlit aussi en l'abordant

— Par tous les diables! je suis heureux de vous trouver, s'écria M. Duthil en lui martelant l'épaule avec le poing; on croirait que vous avez tout prévu, monsieur; allons, dépêchezvous : on attend là-bas un de nous deux.

— Je suis charmé de vous retrouver , monsieur, reprit Frédéric en balbutiant, et la santé de Madame....

— Tais-toi, lâche! ne m'insulte pas en face!... Voici des armes,et des munitions plus que nous n'en userons.

— Monsieur, vous n'êtes pas dans votre bon sens , ou vous me prenez pour un autre , et vos injures....

— Veux-tu me forcer à m'expliquer en toutes lettres? Tu me comprends bien : le fiacre, les stores baissés!...

— O ciel ! qui vous a dit ?. . . on vous a trompé ; je vous jure sur l'honneur qu'elle est innocente î

— Oui, si l'on m'a trompé, c'est toi, c'est elle!... Maison m'a envoyé me venger : c'est ta femme !

— Ma femme, grand Dieu!... Monsieur Duthil, vous me voyez profondément affligé.... Mais vous ne croirez pas aux extravagances que la jalousie peut dicter à une femme hors d'ellemême!... Ne vous préparez pas des regrets irréparables.... Je vous atteste que madame Duthil n'a pas de reproches à se faire, et qu'une circonstance extraordinaire....

— Elle a eu raison de s'enfuir, fn romplice;

cai* je lui eusse brûlé la, cervelle... A dix pas et à mort !

— Monsieur , encore une fois, je vous protesterai jusqu'au dernier soupir que madame Duthil est innocente...

— Nous verrons à qui elle restera. Je me moque de tes protestations. Ma femme est une.... et toi ! je ne te raanquei ai pas.

— J'ai fait ce que j'ai cru nécessaire pour vous éclairer ; j'ai supporté vos insultes , et je les eusse oubliées... maispuisque vous le voulez absolument, je suis homme d'honneur, et je vous répondrai : vous seul l'avez voulu, en n'écoutant pas ma justification. Que notre sang retombe sur celle qui le fait couler !

Durant cette altercation, Juhen s'était tenu à distance; mais il se rapprocha vivement à quelques mots qui lui avaient fait deviner le reste :

— Monsieur , dit-il d'un ton décidé en s'a-

dressant à M. Duthil, je vous avertis que vous n'en aurez pas fini avec Monsieur , et que je suis là pour le remplacer?

— Comme il vous plaira , reprit brusquement M. Duthil ; ayez donc la complaisance de donner le signal et de nous servir de témoin à tous deux.

M. Duthil avait chargé les pistolets, mesuré l'intervalle de dix pas et remis Tarme à la main tremblante de Frédéric. Ils étaient en présence, le bras tendu , l'œil au point de mire : le signal ne retentissait pas. Enfin Julien, craignant que le furieux agresseur se dispensât de cette règle du duel , frappa doucement, comme s'il commettait une mauvaise action : les deux coups partirent , M. Duthil tomba.

— Tant mieux ! s'écria Julien en courant à la victime , après avoir embrassé Frédéric qui restait attéré. 11 se meurt !

— Qu'ai-je fait ? disait Frédéric , qui n'était pas sans remords. Malheureuse Âthénaïs , voilà l'œuvre de ta jalousie !

Madame Duthil avait délivré madame de Vaudemoy enfermée dans le cabinet. Une scène acharnée et qui faillit dégénérer en voies de fait , tant Texaspératîon était haut montée des deux parts, commença entre elles avec de terribles péripéties de colère, de larmes, de silence , de prières et de menaces. Madame de Vaudemoy ne se souvenait plus du départ de M. Duthil; car, à la sortie d'un long évanouissement, l'aspect de sa rivale avait fait taire tout autre sentiment que la jalousie ; et elle s'emporta en violentes récriminations, qui accablèrent bientôt madame Duthil sous le poids des apparences , qu'un seul mot eût dé-

truites : cette pauvre mère se réfugiait dans le rôle de suppliante.

— Madame, madame! disait-elle en désordre , si l'on vous entendait , si M. Duthil nous surprenait ! La vie de Frédéric vous est chère, comme à moi celle de mon mari...

— Votre mari, répliquait l'autre en écumant, n'ayez pas peur de lui : il est allé... mon Dieu ! il est allé se battre !

— Se battre ! avec Frédéric!., et vous l'avez laissé partir? mais il fallait vous jeter à ses genoux, le retenir à tout prix, appeler du monde, le faire suivre !... Madame , qu'avezvous fait? notre malheur à tous.

Madame de Vaudemoy s'était levée pour sortir, et de sanglans pressentimens roulaient dans son esprit; elle hésita et se tordit les mains. On montait dans l'escalier à grands pas; on sonna, on entra : Frédéric, défait et hagard.

MÉDIANOCHES. Si)

parut, suivi de Julien; les deux lemmes l'accueillirent avec un cri perçant et douloureux ; il y répondit par un geste désespéré.

— Madame, dit-il à madame Duthil, je suis coupable malgré moi : je vous ai conservé votre fils; mais j'ai tué votre mari.

— Ma mère ! s'écria en gémissant Julien que madame Duthil pressait sur son sein.

— Mon cher enfant! murmura-t-elle en mêlant des sanglots à ses caresses.

— Et vous, madame, dit Frédéric à sa témme qui se tenait raide et foudroyée dans l'embrasure de la fenêtre, vous qui avez tué par mes mains un homme qui ne m'avait jamais oftensé , vous qui avez brisé deux existences, vous me faites hcrreur ! retournez chez vos parens , puisqu'il n'y a plus de couvent où vous ensevelir ! Demain, j'aurai quitté Pans, et dans quinze jours , la France.

ftO MÉDIANOCHES.

Madame de Vaudemoy soupira comme si elle eût reçu le coup de la mort; puis, elle courut à la fenêtre , l'ouvrit et se précipita dans la rue : on la releva morte.

Ce drame si vrai et si poignant malgré sa simplicité , lu avec l'accent ému d'une femme qui sentait ce qu'elle savait bien exprimer, produisit sur l'assemblée une impression tellement vive , que nous regardâmes tous pour chercher autour de nous les personnages mis en scène par madame B..., dont le mari restait absorbé dans la création d'une anagramme.

— Madame, que cette histoire soit d'invention ou seulement arrangée par vous, dis-je avec conviction, il y a là-dedans une pièce toute faite, et si quelqu'un de nos habiles dramalistes . ou M. Scribe ou M. Bayard . vous avait entendu . il no» manquerait pas de porter votre idée au Gymnase ou bien au Vaudeville . et vous auriez cent représentations.

MÉDIANOCHES. h\

— Je vois une terrible moralité dans votre récit , bonne sœur ! reprit madame B...

— Et moi, j'y vois une sublime anagramme, s'écria M. B... dont le frottement de mains signala une nouvelle découverte ; décomposez ces quatre mots qui forment apophtegme philosophique: Folie et fatale jalousie ; vous y trouverez , hormis l'emploi de trois lettres , cette sentence qui condamne notre pauvre humanité : Elle/ait la loi à tous.

— Je vous répondrai par anagramme , ajoutai-je après un rapide calcul mnémonique : je laisse trois lettres inutiles . comme vous avez fait , et je dis à la manière des sept sages de la Grèce : Fuis telle fatale hi.

— Je répliquerai par une variante non moins expressive, dit Laroche en regardant madame B...; j'emploie pourtant une lettre de plus que vous : Loi fatale se fuit -elle ?

Septième Étéiiianoct)e

Madame de G... , malgré toute !'< mulation que lui avait inspirée son premier succès littéraire, n'était pas encore assez bien raccommodée avec l'encre et la plume pour leur faire longtemps compagnie : aussi demanda-t-elle un peu de répit au lieu d'acquitter la fin de son conte, et c'est moi qu'elle pria de faire prendre patience à ses créanciers. Le vent du nord qui soufflait avait

U6 MEDIANOCHES.

chassé du parc les promeneurs el ouvert de meilleure heure le médianoche ; je choisis un de mes plus gros manuscrits qui cependant n'effraya personne : on écoutait avant que j'eusse pris la parole.

Madame Bontemps , femme du premier valet-de-chambre du roi, était veuve en 1767, avec la ferme résolution de ne jamais cesser de l'être. Si elle ne regretta guère l'état conjugal, ce n'était pas la faute de son mari, lequel ne fut ni plus jaloux, ni plus tyran, ni plus fâcheux que ne doit l'être un mari : nourri dans le sérail, il avait appris de bonne heure, par l'exemple de son auguste maître , ce qu'on faisait alors des maris, et plutôt que d'objecter des entraves bourgeoises aux fantaisies capricieuses de Madame, il se fût employé complaisamment luimême à les satisfaire; car il avait du savoirvivre de cour et des principes de Parc-aux-

Cerfs , résumés dans cet axiome : « Ce que femme veut , l'époux le veut. » Le moyen de remplacer un pareil homme en ménage ! Aussi madame Bontemps se décida-t-elle à vieillir veuve.

Elle passait pour charmante , pour adorable : elle était jolie, non que ses traits fussent typés dans les proportions de la beauté parfaite , mais i\ cause de la gentillesse et de la grâce françaises qui animaient sa physionomie et toute sa séduisante personne. Ces minois chiffonnés, coquets et agaçans font souvent de plus grandes passions que les belles et régulières figures qu'on se contente d'admirer de loin : la grisette porte en soi plus d'atomes crochus que la princesse. Madame Bontemps n'était donc, à vrai dire , qu'une grisette de noble maison , de toilette recherchée et de manières distinguées : Louis XV ne la rencontrait jamais, qu'il ne lui pinçât la joue, par amour de son premier valetde-chambre.

&8 MÉDIA.NOCHES.

Une peau éclatante de blancheur, des yeux bruns vifs et bien fendus, une petite bouche toujours riante pour étaler des dents de nacre, une taille à tenir dans les deux mains , un embonpoint fernie et arrondi, des bras et des jambes du plus rare modèle, un pied de Cendrillon : n'était-ce rien que ces avantages physiques pour relever un moral déchu de sa sensibilité primitive et gâté par l'adulation du sigisbéisme? Elle avait autant de préjugés que de quartiers de noblesse ; elle tempérait la galanterie secrète par la pudeur publique ; elle cachait ses amans à l'ombre de son mari ; et quand elle fut devenue libre , faute de leur trouver un manteau honnête , elle les congédia pour tâter de la vertu. Elle n'avait pas trente ans , et comme si elle goûtât les délices d'une sagesse à l'épreuve, en véritable fille repentie , elle retourna pas à pas vers l'innocence, tellement qu'elle réussit à chasser la foule de gens qui la courtisaient pour une fin plus ou moins

MÉDIANOCK.:s. /,;,

solide : elle déclara tout net qu'elle ne voulait ni amour, ni mariage; bien plus, par une nouvelle bizarrerie, elle se lança dans le grand monde avec une sorte d'insatiable jouissance d'amour-propre; fière de tout le mal que faisaient ses yeux et ambitieuse d'attirer à elle quantité de cœurs qui ne servaient qu'à parer son triomphe : c'était un luxe de rigueur et de cruauté inflexibles, un manège de froide coquetterie, un guet-à-pens de sourires et de regards. Elle semblait vouloir expier ses vieux péchés en mortifiant la chair, et ses appas avaient une puissance si funeste, que, dans l'espace d'un an, l'amour sans espoir causa trois départs, deux suicides et une démence, le tout pour les menus plaisirs de madame Bontemps. Cependant il y avait un galant qui ne partait pas, qui ne mourait pas, qui ne tombait pas en folie : cet homme tenace et obstiné était un arrière-cousin de la veuve, Balthazar de Candal, capitaine dans les gardes françai-

ses, mauvais sujet pertlu de dettes et de débauche , capable de tout , excepté d'un bon sentiment et d'une bonne action. Aussitôt après le décès de M. Bontemps, il s'était offert pour lui succéder, et il avait d'avance invité à la noce les officiers ses camarades d'orgie; les refus dédaigneux de sa cousine n'ébranlèrent pas l'assurance de son projet, et, sans' amender ses mœurs , il persévéra dans des poursuites brutalement militaires, quoique madame Bontemps se délivrât de cette importune parenté en la consignant à la porte de son hôtel : M. de Candal s'y présentait en vain toutes les fois quil n'était pas à table ou au jeu; il s'emportait, menaçait le portier et les valets, s'apaisait en jurant d'épouser, bon gré, malgré, et s'en allait rejouer ou reboire.

Le 14 novembre de l'année 1767, l'xXcadémie royale de Musique donna la première représentation des Fragmens nouveaux, précédés du prologue des Amours des Dieux, par

Fuzelier; le premier ballet était Thémis, paroles de Poinsinet , musique de Berton , Àrial et Garnier ; le second , Amphion, paroles de Thomas, musique de Laborde. Les vers du petit Poinsinet, aussi plats et flasques que ceux de l'académicien Thomas étaient ampoulés et martelés, avaient mal inspiré les auteurs de la partition, et le spectacle fut glacial, malgré quelques danses bien dessinées. L'Opéra occupait alors, depuis l'incendie du 6 avril 1763, l'ancienne salle des Machines , aux Tuileries , construite parVigarani, refaite ensuite pour les inventions scèniques de Servandoni et nouvellement restaurée par Soufflot, qui eut de furieuses critiques à essuyer : le parterre étant trop élevé, les premières loges trop saillantes, les secondes trop écrasées, et le paradis trop reculé.

Lorsque madame Bontemps sortit de sa loge, où elle affectait d'être ordinairement seule, la foule, qui se dégorgeait dans les

52 MKDIANOCHES.

corridors et les escaliers en proclamant tout haut le ballet détestable , la sépara de son laquais et l'enveloppa de manière à l'épouvanter; mais son effroi prit une autre direction à l'aspect d'une figure d'homme qui n'avait rien d'humain , et qui semblait avoir les yeux rivés sur elle. Ce monstrueux personnage n'était pourtant ni bossu ni boiteux , et son frac mordoré , à boutons de diamans , témoignait assez que la fortune l'avait mieux traité que la nature : la petite vérole avait labouré et déformé cet épais visage au teint blafard; une bouche sans lèvres s'ouvrait comme un gouffre audessous de la place du nez absent, et deux cercles rouges tannaient la peau à l'endroit des sourcils; des cheveux couleur de brique couronnaient un front balafré d'une cicatrice violette.

Madame Bontemps faillit s'évanouir à cette apparition immobile devant elle; mais elle jeta un cri à cause de la presse où elle se trou-

vait étouffée; aussitôt, comme par enchantement, le monde, qui se ruait, fut contenu et repoussé ; elle put rejoindre son laquais qui la protégea jusqu'à son carrosse ; et , quoique l'affreux visage ne se montrât plus, elle retourna souvent la tête avec terreur, sans apercevoir cet homme dont l'horrible souvenir restait empreint dans son esprit : elle en rêva pendant deux nuits.

Elle avait oublié tout-à-fait sa rencontre à l'Opéra, lorsqu'elle reçut par la petite poste un billet de deux mille écus, payables au porteur, renfermé dans une lettre conçue en ces termes :

« Madame, vous avoir vue, c'est le plus grand bonheur et aussi le plus grand malheur de ma vie , puisque je suis condamné à ne vous counaître jamais pour n'être pas haï de vous. Mais je ne puis dorénavant me passer de vous voir, ne fut-ce que votre ombre ; je vous suivrai

comme un démon invisible, et toute la joie que j'ai à espérer ici-bas ne sera qu'en vous. Je sens bien que l'amour de ma part doit faire horreur : cependant je vous aime, madame , et n'ai pas la témérité de vouloir être aimé. Pourvu que je contemple vos traits , intercepte un rayon de vos yeux , surprenne un son de votre voix, je serai heureux autant qu'il m'est permis de l'être. Sans doute cette sympathie , qui s'est révélée si vite dans mon cœur, n'a pas atteint le vôtre , et vous ne désirez pas même savoir quel est l'infortuné qui souhaitait mourir avant de vous avoir rencontrée ; sans doute je vous serai toujours étranger, et je ne vous contraindrai pas au supplice de mon regard; mais je vous adresserai une prière que vous n'aurez pas la cruauté de refuser : ayez la complaisance insigne d'aller à l'Opéra le plus souvent possible et de laisser tomber un reggrd de pitié dans l'orchestre dès que vous entrerez; ve regard, si rapide, si indifférent qu'il

MEDIA.NOCHES bè

soit, je le ramasserai avec transport et je tâcherai qu'il me suffise. La toilette ajoute beaucoup d'éclat à la beauté des femmes ; je serai intéressé à ce que vous paraissiez belle, et je me persuaderai alors que vous m'appartenez ; c'est pour aider à cette illusion, que je vous prie d'accepter deux mille écus que je vous transmettrai chaque mois en reconnaissance du service que vous me rendrez.

« J'ai l'honneur d'être , avec un irrévocable attachement, votre plus tendre et dévoué serviteur,

« Le chevalier de Vertumne. »

Madame Bontemps fut indignée de cette étrange épître , et si le billet-au-porteur ne l'avait pas accompagnée , elle eût accusé M. de Gandal de s'être moqué d'elle ; mais les deux mille écus prouvaient assez que cet amant contemplatif agissait sérieusement et proposait un traité de la nature la plus équivoque. Ma-

5 G MÉDIANOCHES.

dame Bontemps s'imagina qu'on portait atteinte à sa réputation , et que des amoureux éconduits se vengeaient de sa dureté en lui tendant un piège : elle remit la lettre et l'argent aux mains du lieutenant de police , M. de Sartines, et elle fit grand bruit de l'insulte pour en avoir réparation éclatante ; mais M. de Sartines , pensant qu'un grand seigneur seul avait pu payer si cher quelques regards indirects avant de débattre le prix du reste , eût empêché les recherches au lieu de les exciter. Durant plusieurs représentations de l'Opéra, tous les yeux furent braqués sur l'orchestre, bien des femmes de cour souhaitant s'attirer par-là une rente mensuelle de deux mille écus ; bien des hommes blâmant le scandale que madame Bontemps avait préféré plutôt que de rire d'une indolence anonyme, de brûler la lettre et de garder la somme ou de la distribuer aux pauvres! Personne enfin ne découvrit le chevalier de Vertumne. i

Madame Bonteraps ne manqua pas néanmoins de fréquenter l'Opéra, et ses yeux s'abaissaient involontairement vers l'orchestre pour interroger des visages qui ne lui apprenaient rien de ce qu'elle cherchait ; une seule fois elle crut entrevoir dans l'ombre du couloir le hideux inconnu au frac mordoré et aux boutons de diamans, mais il disparut aussitôt qu'elle l'eût envisagé. Depuis cette aventure qui avait retenti dans tout Paris, madame Bontemps devenait plus rigide dans sa conduite et s'isolait des derniers amis qu'elle s'était conservés ; elle ne souffrait pas qu'on la visitât dans sa loge de l'Opéra, où elle s'affichait avec une élégance de modes éblouissantes : plus elle brillait par ses charmes, moins on estimait sa vertu.

Le mois fini, elle reçut encore une lettre du chevalier de Vertumne qui lui reprochait tendrement de s'être nui à elle-même par une esclandre soulevée maladroitement : il la re-

merciait d'avoir aussi exactement répondu à ses désirs, les seuls qu'il osât former, et il la priait de lui continuer ses bonnes grâces : dix mille écus appuyaient cette demande exprimée avec une timide politesse. Deux lignes, tracées au bas de la lettre en post-scriptum , l'invitaient à songer à quelqu'un, tous les soirs à son coucher. Cette fois, elle déchira l'envoi et mit l'argent en portefeuille.

Un soir, en revenant de l'Académie royale de Musique, son laquais s'était arrêté dans un cabaret, et le cocher, à moitié ivre, poussait les chevaux au galop et au hasard : madame Bontemps, couverte de pierreries, ne remarquait pas qu'on l'égarait dans les rues désertes qui avoisinent les Champs-Elysées, et que les lanternes du carrosse éclairaient à peine la route par une nuit obscure de décembre; elle rêvait mollement au triomphe que sa beauté avait obtenue sur toutes ses rivales, et elle comptait les passions qu'elle avait semées autour d'elle ■

l'écho de la musique bruissait au fond de sa mémoire, et encore captivée par tous les sens, elle se représentait dans l'orchestre un beau et mystérieux jeune homme, tantôt brun, tantôt blond, soupirant, pâle et tremblant, les yeux et la pensée fixés sur elle.... Soudain une voix rude crie au cocher: Arrête! Le cocher fouette ses chevaux et la voiture est immobile. « Madame, ce sont des voleurs! » dit-il d'une voix lamentable, et la portière s'entrouvre, et deux mains armées se présentent, et deux faces ignobles, contractées par un rire méchant, grimacent aux reflets des poignards.

— Misérables, lâches ! vous ne croyez attaquer qu'une femme! s'écria un passant qui avait tiré son épée et frappait de la pointe.

Un cliquetis de fer ne dura qu'un instant: la chute pesante de deux corps et des gémissemens annoncèrent que le combat s'était ter-

miné par du sang répandu. Madame Bontemps, qui avait l'envie de s'évanouir, mit la tête à la portière pour voir sur le pavé un homme mort et un autre blessé ; mais son libérateur s'était enfui aussi promptement que le troisième voleur qui retenait les chevaux. Le cocher raconta, encore blême de peur, qu'au moment où trois malfaiteurs s'étaient précipités sur le carrosse , un homme les avait attaqués si vivement , qu'ils n'eurent pas le temps de se reconnaître ni de se défendre. Madame Bontemps attribua naturellement ce service au chevalier de Vertumne , et s'étonna que celui-ci ne jugeât point l'occasion favorable pour se démasquer. L'amour-propre de la jolie veuve ne fut pas moins piqué que sa curiosité.

Elle outrepassait les conditions du marché qu'elle n'avait pas souscrit et dont elle touchait la rente, car elle n'attendait pas le soir pour donner une pensée et presqu'un regret au galant inconnu qui lui avait sauvé la vie : elle

s'habitua tellement à l'introduire dans son intimité par la préoccupation , qu'il se logea dans son esprit au plus près de son cœur. Sa pruderie n'était pas en défaut , puisqu'elle n'avait à rougir que devant son miroir ; mais elle était vraiment éprise des procédas délicats de cet aiûant invisible, si différent des amans égoïstes , exigeans , indiscrets : elle faisait tout bas des vœux pour qu'il se déclarât, et tout haut elle continuait à se dire invulnérable. Elle n'anéantit pas la lettre du troisième mois et la relut à plusieurs reprises avec émotion.

Alors elle se demanda pour la première fois la cause de ce mystère : ce soi-disant chevaHer de Vertumne devait être un homme de qualité, d'après la richesse de ses dons et l'entente de ses manœuvres amoureuses ; mais, s'il avait en partage jeunesse, fortune et rang, pourquoi choisir un expédient si bizarre , au risque d'être mal jugé et haï du premier coup? Quant aux conditions nécessaires à un amant, l'esprit

i)2 MÉDIANOCHES.

et la bonne mine, elle les lui prêtait généreusement, et elle l'eût imaginé fils du bourreau, assassin, histrion , avant de lui supposer la figure commune et déplaisante ; c'est que déjà elle l'aimait comme un dieu caché dans les nuages. Cependant il fallait faire sentinelle nuit et jour à sa porte pour écarter son infatigable cousin des gardes françaises.

Elle se faisait scrupule d'assister à chaque représentation de l'Opéra, et de regarder l'orchestre comme un seul homme; par intervalles elle oubliait l'opéra et le ballet , en s'abandonnant au bercement de la musique et de sa rêverie : sans cesse devant elle revenait un fantôme charmant qu'elle s'était formée avec toutes les qualités qui peuvent embellir un être malheureusement idéal. C'était encore une lutte de l'amour et de la pruderie , mars l'amour devait avoir le dessus , aussitôt que le chevalier de Vertumne viendrait en personne décider sa victoire.

MÉDIANOCHES. <J3

Un matin, madame Bontemps reiisait la dernière lettre de son chevalier, lorsque entra dans son boudoir un notaire suivi d'un clerc et d'un avocat, tous habillés de noir comme pour TRI enterrement, tous plus lugubres encore d'air et de visage. Depuis la perte de son mari qui avait laissé une fortune délabrée et compromise par un procès interminable, elle s'était fiée à l'habileté des hommes de loi , et n'avait pas même pris garde à l'écho des débats judiciaires. Les gens de cour ne se souciaient guère du dérangement de leurs affaires, tant qu'ils n'étaient pas ruinés de fond en comble au profit de leurs intendans.

— Madame , dit le notaire avec les précau^ tions pohes et oratoires qui doivent précéder l'annonce d'une fâcheuse nouvelle; hélas! madame , ces messieurs et moi , nous arrivons du Palais, où votre procès a été jugé par-devant la grand'chambre.

(jU médianoches.

— Eh bien ! monsieur, interrompit madame Bontemps ennuyée de ces détails de chicane , allez parler à mon intendant.

— Hélas! madame, reprit le notaire d'un ton plus piteux, vous avez perdu votre procèP sans recours ni appel , avec dommages et intérêts, le tout s'élevant à une somme de trois cent mille écus, pour lesquels acquitter , il est besoin de vendre votre château de Maubois, vos terres de Normandie, votre maison de ville, voire même vos effets mobiliers et diamans.

— Quoi ! monsieur , cela n'est pas possible ! s'écria la veuve stupéfaite et tremblante : Bontemps m'a laissé en mourant plus de cinquante mille livres de rentes, non compris ses pensions sur la cassette du roi , et depuis moins de deux ans que je l'ai perdu...

— J'en suis désolé, madame, répliqua le notaire; mais la vérité est que de votre fortune, il ne vous restera presque rien, les frais payés,

MÉDIANOCHES. g^

car vos biens-fonds ne se vendront pas avantageusement par voie de justice, et les frais se montent déjà fort haut.

— Le coureur du chevalier de Vertumne demande à être introduit à l'instant auprès de Madame , vint dire un valet.

Madame Bontemps se trouvait dans une situation trop critique pour qu'un message de son ange gardien ne lui fut pas d'un bon augure ; elle fit entrer aussitôt le coureur, qui était vêtu d'une livrée noire: il lui apportait une riche cassette de bois de senteur brodée d'acier et si lourde qu'elle faillit la lâcher des mains en la recevant avec la clé. Cette cassette, qu'elle ouvrit avec une inquiète espérance, était remphe de rouleaux de louis et de rentes de l'Hôtel-de- Ville. Elle rougit à la vue de ce trésor qu'on lui offrait, hésita un moment à cause de la présence de quatre témoins, et se décida

(y(, MKDIANOCHKS.

enfin à lire une lettre à son adresse , d'une écriture bien connue.

« Madame, j'ai appris tout-à-l'heure le jugement que la grand' chambre avait rendu contre vous ; j'ai pensé que c'était l'occasion de vous montrer où sont vos amis. Je fus tenté, je l'avouerai , de paraître moi-même pour mettre à vos pieds tout ce que je possède : j'ai craint que ma vue seule vous empêchât d'accepter non pas un don , non pas un prêt, mais, hélas ! une dette que j'ai contractée en m'attachant à vous, en vous consacrant ma misérable vie. Pardonnez-moi de m'abuser à ce point, c'est là l'unique bonheur auquel je puisse prétendre : il m'a semblé que vous daigniez m'accorder une pensée où la haine n'a pas de part ; il m'a semblé que vos yeux me cherchaient peut-être... oh ! qu'ils ne me rencontrent jamais; car alors il ne me resterait qu'à mourir de douleur, puisque toute intelligence entre nos cœurs se-

MÉDUNOCHES. 67

rait rompue. Je dois me borner à vous voir sans être vu, à vous aimer sans être aimé ; seulement, souvenez-vous que je suis là, toujours là, partout oîi vous êtes; souvenez-vous que mon sang est prêt à couler quand vous Votdonnerez. Votre chevalier. »

Le coureur s'était éclipsé, sans doute selon les ordres de son maître, pendant que madame Bontemps ne finissait pas de lire la lettre avec des nuages dans les yeux et du trouble au cœur. Enfin elle coiirut à la fenêtre par un pressentiment subit, et aperçut un carrosse noir sans dorure , qui s'ébranla et partit de toute la vitesse de ses chevaux ; elle retourna s'asseoir, en essuyant deux larmes de reconnaissance et de joie.

— Messieurs, dit-elle négligemmen taux gens d'affaires qui attendaient sa réponse dans un respectueux silence, je ne vois pas d'urgence

68 MLblANUtHKS.

à vendre mes terre.s et mon hôtel ; je garderai mes diamans, s'il vous plait. Faites le compte de mes dettes , j'ai fait prendre cet argent pour satisfaire tout ce monde de créanciers. Quant à *ion procès perdu, je n'y veux pas revenir, et j'ordonnerai à mon intendant de liquider ma fortune.

Depuis cette éclatante preuve de dévouement anonyme , le chevalier de Vertumne se tint à l'écart, quoique chez madame Bontemps la gratitude fut devenue de l'amour, et que cette belle veuve eût accepté les six cent mille livres comme la dot anticipée d'un mai'iage futur.

Un soir, au retour de l'Opéra, où ses regards avaient passé en revue les spectateurs de l'orchestre , elle se hâta de quitter ses plumes, ses dentelles et ses paniers de baleines , poiu* renvoyer ses femmes et jouir d'un tète-à-tête avec l'amant invisible qu'elle tirait de son imagination , avant de demander au sommeil les rêves

d'une tendresse solitaire ; tous les soirs, elle écrivait longuement à celui qu'elle ne connaissait que par des services signalés et des lettres énigmatiques. La plume est plus hardie que la langue, et d'ailleurs cette correspondance ne devait pas arriver à son adresse, ^cette correspondance , qui se familiarisait à mesure que le cœur s'épanchait sur le papier : l'amour se nourrit de sa propre substance.

Elle était à peine assise devant son secrétaire , l'âme remphe et oppressée , qu'un éclat de rire partit derrière elle, et un homme s'élança de l'alcôve où il se tenait caché. M. de Candal avait séduit une femme de chambre de sa cousine, et par l'entremise de cette fille, il avait pénétré dans l'appartement , avec la résolution hardie de n'en sortir que nanti d'une promesse de mariage. Le vin dont il s'était largement abreuvé encourageait cette violence, et même, il avait compté sur les revenus de madame Bontemps, pour solder les dettes du jeu et

redorer l'écussun de ses armoiries. Sa tentative lui paraissait aussi galante que victorieuse. Il s'était disposé comme pour la parade : les cheveux pommadés et poudrés, le chapeau en arrière , la moustache frisée , l'uniforme neuf et la posture militaire ; il s'avança en triomphateur, et salua, la main sur son épée.

Madame Bon temps, plus surprise qu'effrayée de voir dans sa chambre un homme qui avait des projets sur elle, se leva majestueusement, sans prononcer une parole ni montrer aucune émotion , et marcha droit à la sonnette ; mais M. de Caudal, qui comprit cette tactique d'une femme en péril , se jeta au-devant d'elle, et lui saisit le bras en homme qui sent l'avantage de sa situation. Il la regardait en raillant; elle le regarda avec mépris et colère.

— MonsieurdeCandal,luidit-elle hautement, je vous avais congédié assez positivement pour être désormais délivrée de votre présence;

mais vous avez l'audace de vous introduire de nuit dans mon hôtel!... Sortez, monsieur, ou je serai forcée de vous faire chasser par mes gens !

— Ma chère cousine, je ne sortirai pas et vous n'appellerez personne, reprit le capitaine aux gardes-françaises; vous êtes prise!

— Monsieur, ne m'insultez pas! je veux bien vous épargner un affront, en faveur d'uqe parenté que vous déshonorez; mais ne tardez pas à vous retirer sans esclandre. A cette heure indue, si l'on vous découvrait ici, que pensQrait-on de moi , mon Dieu ?

— Sarpejeu ! on penserait que vous n'avez pas mal choisi votre homme, comme dit la chanson : Brave en amour, brave à la guerre! D'ailleurs on ne penserait rien, puisque demain vous m'épouserez par droit de conquête. Je vais vous traiter, dès à présent, comme si vous étiez madame de Caudal.

— Insolent! j'oublie le sentiment d'indul-

gence qui me retenait , et je vais appeler mes gens, qui châtieront votre imprudence, monsieur le capitaine.

— Si vous avez fantaisie d'appeler votre monde, je veux d'abord appeler le mien, que j'ai convié à nos fiançailles, belle cousine!

En achevant ces mots ironiques, M. de Candal entraîna madame Bontemps vers la fenêtre qu'il ouvrit avec fracas, et, l'attirant de force sur le balcon qui bordait le premier étage de l'hôtel, il lui montra la rue pleine d'uniformes et d'épées nues. Des applaudissemens répondirent à l'invitation du capitaine , qui soutenait dans ses bras sa victime à demi évanouie et tremblante d'indignation muette. Les rires firent explosion.

— Madame, dit M. de Candal remerciant du geste ses camarades, voici les officiers de mon régiment que j'ai rassemblés pour être con-

fidens de ma bonne fortune. Demain , ils porteront témoignage de ce qu'ils ont vu; à moins que vous ne consentiez par écrit à m épouser, sarpejeu !

— Monsieur de Gandal , murmurait à son oreille madame Bontemps qui s'efforçait d'échapper à cette scène odieuse , vous êtes un lâche ; car si j'avais un frère ou un amant pour me défendre, vous n'eussiez jamais attaqué ma réputation. Par pitié, faites éloigner ces soldats ivres ! ,

— Mes amis, en avez-vous assez vu? cria le capitaine assuré du succès de son entreprise ; suis- je bien réellement possesseur de madame ma cousine ?

— Oui , oui ! s'écrièrent à la fois les gardesfrançaises; elle ne peut pas s'en dédire, la suite se d^ine, et nous ferons sentinelle jusqu'au jour.

— C'est inutile, sarpejeu! ma mignonne n'a pas envie de reculer, et comme il s'agit d'un

mariage légitime, je ne veux pas de scandale. Ainsi allez-vous-en m'attendre chez Ramponneau, où nous fêterons, le verre en main, mon enrôlement dans la compagnie des époux.

— Adieu , bonsoir , bonne nuit ! répétèrent ces bruyans acolytes : Vive Gandal ! vive l'amour! vive Ramponneau ! en marche, enfans!

Les officiers avaient remis 1 epée dans le fourreau et ^'éloignaient d'un pas aviné dans la rue, qu'ils ébranlaient de leurs chansons bachiques. M. de Caudal , qui ne doutait plus de son triomphe acheté au prix de l'honneur d'une femme , referma la fenêtre et déposa sur un fauteuil madame Rontemps, noyée de larmes et suffoquée de sanglots; il fléchit le genou par dérision devant elle, et lui bais^les mains en ricanant.

— Sarpejou! belle cousine, lui dit- il avec

un ton (l'autorité conjugale ; demain, vous serez ma femme, ou bien je vous perds de réputation !

— Monsieur, répondit-elle en suppliante, monsieur de Candal, vous ne ferez pas cela, vous ne commettrez pas cette atroce méchanceté?

— Sarpejeu! si ce n'est pas moi, ce sera quelqu'autre ; car trente officiers aux gardesfrançaises, sans compter les voisins que le bruit a mis aux fenêtres , publieront sans faute que j'ai passé cette nuit dans votre chambre à coucher , et moi je ne dirai pas non,

■ — Monsieur, je ne puis croire encore à cet excès de noirceur et de lâcheté; oui, de lâcheté , monsieur, car je n'ai nul moyen de défense ni de vengeance.... Prenez-y garde, monsieur de Candal , il pourrait vous arriver malheur : je sais une personne qui me défendrait, qui me vengerait !

— Il y a un amant , la belle ?... sarpejeu ! j'en suis fort aise.... je vous le tuerai sans miséri-

corde... à moins que vous ne me signiez sur l'heure une promesse formelle de mariage : nous sommes déjà cousins , la moitié du chemin est faite pour devenir époux. Dressons le contrat : combien de fortune en rentes, terres, maisons? cent mille écus? bah! trois cent mille ? peut-être six cent mille? heim ? un million?...

Tout-à-coup une vitre de la fenêtre Se brisa , et , sans qu'on vît personne sur le balcon, une main tenant une épée se montra par l'ouverture du carreau brisé. Madame Bontemps poussa un cri et se cacha la tête; M. de Candal attribua cette plaisanterie à un des officiers de son régiment.

— Un homme de cœur n'outrage pas une femme, dit une voix haletante de fureur qu'on entendait distinctement du dehors. Tu as espéré de l'impunité, lâche; lu as fV)ndé une in-

fâme espérance sur le nombre de tes complices ; mais tu seras puni sans profiter de ton efironterie. Viens, Gandal, si tu es digne de porter une épée ; viens chercher ce qui t'attend, misérable insulteur de femmes, viens mourir !

— Moi ou toi ! cria le capitaine irrité de ces injures et observant la contenance indécise de madame Bontemps : madame , vous aviez un amant, mais cela n'empêchait pas de prendre un mari. Sarpejeu! voilà de la vertu ! je raconterai demain l'aventure, quand j'aurai expédié ce pauvre garçon.

— Monsieur, monsieur de Gandal, ce que vous dites est bien affreux, interrompit madame Bontemps en le retenant; je vous atteste que je ne le connais pas, que je ne l'ai jamais vu; mais, par grâce, évitez de le rencontrer; fuyez, ne lui faites pas de mal !

— On ne lui fera pas une égratignure, si vous voulez, à condition que vous m'épouserez,

en me donnant tous vos biens par contrat ? — Viendras-tu, Candal? reprit la voix menaçante tandis que l'épée tournoyait comme pour frapper un ennemi dans l'air; faut-il que je te nomme lâche en face? faut-il, pour te forcer à la réparation que je réclame, te souffletter et te cracher au visage? Viens donc , si tu n'es pas le plus vil et le plus abject des hommes! Il ne s'agit que d'un duel à mort entre nous, et tes compagnons t'attendent chez Ramponneau.

— Sarpejeu! il a raison : le devoir avant le plaisir. Rengaine tabrette, monsieur l'amoureux, et songe tout-à-l'heure à autre chose qu'à casser des vitres.

— N'y allez pas! je ne vous laisserai point partir! Écoutez donc, monsieur de Candal, c'est un insensé ! il vous tuera! si vous le tuez, vous?...

— Adieu , madame , je vous donne le temps de réfléchir : épousez-moi pour faire taire la

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médisance, et je couperai les oreilles, sarpejeu! à quiconque dira que vous aviez un amant avant votre second mari. Me voici, monsieur le chevalier des dames !

M. de Caudal disparut par la fenêtre ; et quand madame Bontemps s'y traîna pour le rappeler encore, elle l'aperçut au bas du balcon, où il avait rejoint un homme qui le querellait d'un accent animé : ils s'éloignèrent ensemble sans discontinuer leur altercation, et l'inconnu se retourna vers le balcon avec un geste qui ressemblait à l'envoi d'un baiser; madame Bontemps, bouleversée par des émotions successives, dont la plus forte était une crainte sympathique pour celui qu'elle aimait, tomba sans connaissance sur le balcon, où sa tète heurta contre une barre de fer.

Elle ne reprit ses sens que vers le matin, soit que le tumulte de son esprit fût si longtemps à se calmer, soit que le coup de sa chute

eût paralysé en elle le seniimeul de l'existence: elle se leva toute pale et toute glacée, les che> veux flottans et la robe en tr ou ver te ; sa mémoire avait mêlé les événemens de la nuit, qui lui réapparaissaient comme à travers un voile, tantôt transparent, tantôt épais.

On frappait à la porte de sa chambre , et ce bruit avait interrompu son évanouissement : c'était une lettre qu'un coureur venait apporter, avec instance de la lui remettre malgré l'heure matinale. Elle décacheta la lettre machinalement, et, en la lisant, les idées lui revinrent une à une pour recomposer ses souvenirs.

« Madame , vous êtes vengée : M. de Candal est mort en se repentant de sa faute. Je suis heureux que ma vie ait servi à vous conserver l'honneur ; mais me sera-t-il permis d'implorer la seule récompense que je doive espérer icibas? Je vous prie, si le sort d'un malheureux

qui VOUS aime vous inspire une généreuse pitié, je vous supplie de me donner une heure, la dernière ! qui me sera la consolation de toutes celles que j'ai passées à souffrir. La voiture que je vous envoie vous conduira , si vous daignez vous confier à la loyauté d'un mourant. Le chevalier de Vertumne. »

Madame Bontemps avait la poitrine gonflée, les yeux secs , le visage altéré : elle sentit alors la véhémence de sa passion pour un être qui ne s'était révélé à elle que par des bienfaits, et qui allait lui parler d'amour en rendant l'âme. Elle ne balançait pas, elle se raidissait contre la douleur, elle fût partie dans cet état de désordre extérieur où l'avaient mise des secousses si terribles : la femme-de-chambre , qui l'avait livrée à M. de Candal, répara, en souriant, l'abandon de sa chevelure et de ses vêtemens. Madame Bontemps, accablée d'un désespoir vague, monta dans le carrosse noir

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Stationné devant sa porte, et ne reconnut pas les rues encore endormies , par lesquelles l'emportait la rapidité des chevaux et des roues.

Le carrosse entra dans la cour d'un grand hôtel, et des domestiques en livrée noire vinrent à sa rencontre sur le perron ; elle suivit ses guides en silence , et après avoir traversé plusieurs appartemens ornés avec un luxe de prince, elle fut introduite dans une chambre à coucher, où les volets fermés laissaient à peine filtrer assez de jour pour distinguer les objets : des habits tachés de sang et une épée gisaient dans un coin ; deux hommes aii maintien et au costume grave étaient occupés, l'un, à écrire, l'autre, à préparer des linges : le notaire et le chirurgien.

-^ Est-ce elle? demanda une voix sourde qui s'exhala du lit caché par des rideaux impénétrables à la vue. Ah ! tant mieux! ajouta la voix sur une réponse affirmative. Madame, je n'au-

rais pas la force de dicter, si je tardais quelques minutes : je veux terminer une affaire importante avec Monsieur.

Il dicta lentement au notaire : « Je donne et îègue irrévocablement à madame Bontemps , veuve du premier valet-de-chambre du roi de France, mes biens, meubles et immeubles, tant à Paris qu'en Allemagne, et ce, en toute propriété , sans exception ; j'entends que ladite dame soit et demeure ma légatrice universelle, en témoignage de l'affection que je lui ai toujours portée. »

— Ah! monsieur, je n'accepte pas! s'écria la veuve fondant en larmes et s'approchant du lit dont les rideaux s'agitèrent ; non , vous pouvez vivre, vous vivrez! Et moi, monsieur, qu'ai-je fait pour mériter une pareille marque d'attachement? Je ne vous connais pas : je désirerais seulement vous connaître!... Je refuse le don que vous me faites: je suis déjà votre débitrice

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d'une somme considérable... Vi\ez pour que je m'acquitte envers vous!

— Madame , cette parole est bien douce , venant de votre bouche ; mais, je vous le répète, ceci est mon testament ; la blessure est mortelle, je le sens.

Le chirurgien inclina la tête en signe approbatif; et madame Bontemps tomba dans un fauteuil, le front dans son mouchoir. Le moribond-' signa avec effort l'acte que lui présentait le notaire ; puis, il commanda qu'on le laissât seul avec madame Bontemps. Il y eut entre eux un instant de silence que celle-ci rompit par une crise de plaintes entrecoupées ; on pleurait aussi derrière les rideaux.

— Monsieur , dites que vous ne mourrez point?... Vous ne savez pas comme le dévoû-

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ment a d'empire sur une femme! Vous m'aimez, n'est-ce pas? je vous crois à ce que j'éprouve pour Yous.... Pourquoi vous en ferai-je un mystère? moi aussi, je vous aime, monsieur; et mon cœur vous garantit ma main.

— Ali! madame , si ma blessure n'était pas mortelle, cette bonté de votre part la gu|yrirait! . . . Répétez encore que vous m'aimez, mais n'approchez pas, je vous en conjure: mon incognito doit durer autant que moi.... Elle m'aime! et je meurs. Si j'avais seulement une heure, un jour!... Elle m'aime!

— Je serais bien ingrate de n'être pas touchée de la délicatesse de votre amour ! vous m'avez sauvé la vie et l'honneur ; je vous dois ma fortune.... Iln'estqu'un prix à tant de générosité , et je vous l'offre : c'est mon cœur , c'est ma main!... Nous vous guérirons avec le temps, avec des soins, de tendres soins....

— Je vous dis que je meurs!... Madame, chère amie, je ne présumais pas un bonheur

si complet , si inoui : être aimé de vous et vous l'entendre dire !

— Mais à présent, ne dois-je pas vous voir, mon ami ? il y a un baume dans le regard de la femme qu'on aime : je veux vous dire en face que je vous aime.

— Nop, pas encore , jamais ! vous ne m'aimeriez plus!... Eh bien ! oui , dans un moment.. . La joie m'a tué... Aimé d'elle!... Maintenant, regardez-moi !

Madame Bon temps frémit en écoutant un soupir prolongé; elle écarta les rideaux que ne retenait plus une main conv-ulsive , et elle entrevit avec horreur sur l'oreiller un visage eflrayantde laideur et de difformité, sur lequel la mort avait passé : c'était le monstre qu'elle avait rencontré un soir à la sortie de l'Opéra. Elle le pleura pourtant, mais sans oser le regarder une seconde fois.

La Gazette de France, dans son imméro du

lundi suivant , annonça le décès du prince de Wissembourg « qui habitait Paris depuis quelques années, disait le rédacteur, et y vivait fort retiré à cause des désagremens de sa figure. »

Pendant mon récit , M. B... s'était endormi sur une anagramme , sans que je pusse attribuer son sommeil à mon récit plutôt qu'à son anagramme: en revanche, mes autres auditeurs m'avaient écouté de manière à me faire oubher que ce médianoche se prolongeait plus tard qu'à l'ordinaire.

Je remarquais avec satisfaction que l'habitude , cette puissance qui se laisse difficilement diriger, commençait à influer sur notre économie morale et physique à la fois : chacun de nous s'accoutumail à un régime que j'avais déclaré préservatif contre le choléra, et chacun se croyait à l'abri du fléau que je conjurais avec des nouvelles : l'ima gination étant saine, le corps demeui'ait sain: cl M. B... avouait lui-même ne s'èlrc jamais mieux porté. On avait donc presque oublié les lerieurs

épidémiques , en restant dans l'ignorance du danger. Or, pendant que nous buvions du thé et faisions des contes auchâteau'de ***, un morne effroi régnait dans Paris , où le jour roulaient incessamment les corbillards surchargés de cercueils , où la nuit rayonnaient au coin des rues désertes les lanternes rouges des bureaux de se cours : douze cents personnes avaient succombé dans la journée du 10 avril.

^uiticmiî iîléîrianacljc.

Madame dé G... avait dérobé au colonel Plache quelques heures de la matinée, pour finir son petit roman par lettres que nous craignions denevoir jamais achevé . tant son auteur se plaisait à passer d'une idée à une autre. Madame de G... en qua tre bonds parcourait les quatre parties du monde, dans sa conversation : aussi, ne fus-je pas peu surpris d'apprendre que la scène n'avait point changé

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de place . et que les personnages étaient toujours à peu près dans la même situation . sur les bords du Danube; je conclus de laque les écrivains cherchent dans leurs ouvrages à faire violence à leur caractère , et entre tous les esprits chérissent l'esprit de contradiction. Madame de G... , malgré son naturel gai et caustique , malgré son éducation voltairienne et sa vie de cour, se précipitait dans le genre germanique, et , suivant l'expression locale de Laroche . cueillait des pâquerettes sauvages sur le tombeau de Werther.

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