‹ MédianochesChapitre 4 sur 6 · A SON AMIE · texte numérisé non relu

A SON AMIE

21 mai , sur les bords du Danube,

« 11 se passe quelque chose d'extraordinaire, que je ne conqirends pas, dans lïime de Ludovic: je n'ose pas chercher dans la mienne ce que i'C peut être, de peur d'y voir se refléter, comme

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en un miroir, des idées que je désire effacer, des espérances que je combats, des incertitudes qui renaissent sans cesse, en un mot, l'amour qui se cache encore sous l'amitié et qui , à mesure que ses racines s'enfoncent et s'étendent dans ce terrain mouvant, grandit sur sa tige et pousse des jets robustes à travers les fissures de ma raison.... Mais non , je m'abuse, je ne l'aime pas comme une amante fait son amant.... Je ne dois pas l'aimer, puisque Mathilde l'aime, puisqu'il n'a pas arrêté sur moi son amour, puisqu'il ne m'en a pas fait l'aveu! Des obstacles s'élèvent si nombreux entre nous et si insurmontables, que la volonté elle-même recule pour les franchir. Ce n'est pas que je me tourmente beaucoup des calomnies que tu m'as répétées au sujet de mon cousin; en vérité , je n'y ai guère songé, depuis ta dernière lettre que j'avais pris fort à cœur, et je n'y songerai plus. Eh bien ! tu ne croiras pas que je voudrais que tout cela fût vrai, que Lu-

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dovic tut un joueur, un débauché, un homme de mauvaise vie, sans foi et sans honneur? Voilà de mes bizarreries , diras-tu en riant de ce désir, lequel a sa source dans un sentiment délicat qui échappe presque à l'analyse et qui veut être deviné plutôt qu'exphqué. Oui , mon amie, si Ludovic avait tous les vices dont tu le gratifiais si généreusement d'après l'autorité de quelques méchans envieux, je serais heureuse et fière de le régénérer, de lui faire subir une métamorphose morale, de le ramener par la force de ma tendresse à l'estime de soi et des autres, de lui inspirer l'émulation du bien , le sentiment de l'honneur et la haine du mal. Oh! ce serait là une douce et touchante occupation : elle me paierait d'ailleurs de toutes mes peines par un succès dont famour se ferait garant; et quand j'aurais réussi à rendre à la société un homme vraiment digne d'elle et de moi, quand j'aurais arraché à la tempête des passions un noble cœur qui se laissait empor-

1er par elles sans résistance, je le regarderais .avec ivresse comme un pauvre naufragé qui , devant la vie à mes secours , me la consacrerait en esclave et la mêlerait avec la mienne... Mais où vais-je égarer mon imagination? pourquoi ces rêves d'une félicité qui n'est pas faite pour moi? Ludovic n'est pas le coupable que je voudrais absoudre , et l'amour sécherait dans son cœur, si le hasard y déposait un germe qui pût éclore aux rayons d'un œil de femme. Ludovic semble toujours préoccupé de quelque mystérieuse affaire qui l'entraîne en pensée bien loin de Luisdalw ; il reste enfermé pendant des heures; j'ai remarqué qu'il veillait fort tard, et même une nuit où je m'étais mise à la fenêtre pour donner un peu de rafi'aîchissementà mes brûlantes insomnies, j'aperçus encore de la lumière dans sa chambre : est-ce que son sommeil n'est pas meilleur que le mien? S'il composait des vers ou des romans, je ne m'étonnerais pas de ces veilles solitaires;

je les concevrais encore, s'il avait le goût de la lecture porté au plus haut degré ; mais il ne lit pas , ou du moins il ne lit qu'une lettre qui lui arrive tous les jours, et il la lit avec un intérêt, un empressement, une attention qui piquent ma curiosité et m'attristent à la fois. Certainement il emploie ses soirées et souvent ses nuits à répondre à ces lettres quotidiennes qui viennent de Bude, comme me l'a hier appris le timbre de la poste : or, avec qui entretient-on une correspondance aussi assidue , sinon avec sa maîtresse ou sa femme ? Mon cousin n'est pas marié; il a donc une maîtresse, qu'il ne peut oublier, même à Luisdalw, et avec laquelle il trompe l'absence par un échange continuel de lettres tendres, expansives.... Celles qu'il reçoit, c'est une femme qui les écrit , j'en suis sûre , et, si j'en juge par la seule que j'ai vue et touchée, ces lettres sont fort longues. Qiïe peuvent-ils se dire, sinon qu'ils s'aiment, pour se le redire de mille manières, sans craindre

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de s'ennuyer mutuellement? Hélas! ma chère, cette supposition n'est-elle pas la plus raisonnable? Cependant (et je ne cherche pas une illusion qui me ferme les yeux sur une triste réalité) s'il l'aimait, si cette femme existait, dans quel but l'aurait-il quittée? pourquoi demeurerait-il séparé d'elle? pourquoi est-il venu chez mon père? pourquoi y reste-t-il? C'est afin de sortir de ce doute, que je me suis persuadée que Ludovic avait fait le voyage de Luisdalw , non pas exprès pour moi , mais avec le dessein de terminer là sa vie de garçon. Que te semble de mon idée ? Ludovic est dans l'âge où l'on commence à s'apercevoir que le plaisir ne suffit pas pour le bonheur ; car le bonheur ne saurait êti^e complet sans une affection vive et profonde qui, pareille à la lumière d'un flambeau dans les ténèbres, donne à tout ime forme, une couleur, un reflet, et projette ses consolantes lueurs jusqu'à l'horizon de la vieillesse la plus reculée. Ludovic , dont je connais

les senti mens, a pensé qu'une alliance choisie dans la famille de son tuteur serait un gage de respect e t de reconnai ssance pour celui-ci : aussitôt il est accouru afin de fixer son choix entre Mathilde et moi. Peut-être avait-il entendujparler de nousavec cette bien veillanceqiiifaitqu'on s éprend des personnes avant de les avoir vues? Mais tu vas me demander alors le motif secret de ces veillées nocturnes,de ces lettres journalières, de cette préoccupation grave plutôt que chagrine, que Ludovic porte partout avec lui ? Comment, tu ne vois pas une cause naturelle à ce qui faisait tout-à-l'heure mon étonnement? Au moment d'un mariage, n'a-t-on pas sujet d'être fort sérieusement préoccupé, quel que soit le penchant qu'on éprouve pour celle qui sera votre épouse? N'est-il pas nécessaire de prendre une foule de dispositions de fortune ? ne faut-il point avoir mille et une conférences avec les notaires , les procureurs , les gens de loi ; que sais-je? Il faut tant de choses pour se

marier ! Au reste , mon père paraît mieux instruit que nous ne le sommes; car hier, en m'embrassant, il me prit la joue et dit avec un sourire fort compréhensible : « Tu es l'aînée , Fanny, et je ne crois pas que tu cèdes le pas à ta sœur, si un mari se présente. — Un mari ? repris-je faisant l'ignorante ; où voulez-vous que je le trouve ? — Bah ! répliqua-t-il , cherche autour de toi ! » Je sens des remords de tout cela, mon amie ; car Mathilde a l'air si joyeux , si confiant, que je me reproche de ne point assez désirer de la voir préférée par Ludovic ; néanmoins, qu'y puis-je faire, si c'est moi qu'il préfère ! Elle m'a répété que , faute d'être aimée , elle mourrait ; elle n'en mourra pas , mais je crains bien qu'elle ne se flatte trop. Elle est encore si jeune : sait-elle ce que c'est

qu'aimer!

Fanny. j>

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LA MÊME A LA MÊME

2 juin.

« Oui , c'est bien moi qu'il aime , Helmine ! je ne m'abusais pas quand j'avais cru lire dans ses yeux et découvrir dans son silence même l'aveu que j'ai entendu enfin de sa bouche : je suis encore toute étourdie de mon bonheur , et je m'empresse de te l'apprendre pour me persuader que ce n'est point un rêve. Depuis deux jours Ludovic n'avait pas reçu de lettre, et son anxiété croissait d'heure en heure ; je m'en apercevais bien à son trouble révélé par des gestes d'impatience et des exclamations de surprise; il envoya dix fois son domestique au village pour s'informer si la poste n'avait pas manqué ; Mathilde voulut , comme à l'ordi-

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naire , l'entrainer à la promenade; mais, pour s'en exempter, îe matin il prétexta la chaleur , et le soir, la fraîcheur; à déjeûner, à dîner, il parlait peu , il répondait à tout distraitement , il ne regardait personne, il ne mangeait pas. « Cousin? lui dis-je doucement, attristée de sa tristesse avant d'en connaître la cause; ce n'est pas la première fois qu'une lettre se sera égarée à la poste. — Égarée ! reprit-il avec émotion , ce serait une perte irréparable ! — Vraiment? repris-je; la dame qui vous l'a écrite en a peut-être gardé copie. — Pensez-vous que je joue aux dames? répliqua-t-il en souriant malgré l'inquiétude qu'il ressentait. Ce retard annonce une bonne ou mauvaise nouvelle : la lettre est perdue et c'est partie nulle, ou la partie est gagnée et on hésite à s'avouer vaincu. — Oh! si ce n'est pas une femme, je ne me soucie guère de savoir qui vous écrit! dis-je sans trop cacher. mon contentement; je ne cherche pas à pénétrer le secret de vos af-

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faires.... — Cependant si je les coniiais à quelqu'un au monde, ce serait à vous, ma jolie Fanny, car je vous crois indulgente et discrète.... Voici l'instant où se décide mon sort, et j'ai tout lieu d'espérer que je réussirai. — Certes, vous réussirez, pourvu que la chose dépende de moi! — Hélas! je- voudrais que cela fût, car je sèche dans l'attente, et je préférerais une prompte solution défavorable aune plus avantageuse et plus lente : n^^ vie entière est attachée à ce coup. — Alors je prévois que les chances vous seront propices, et je m'en fais caution. » Dans ce moment-là , on lui apporta la lettre qu'il attendait ; il se jeta dessus avec vivacité , la déchira en deux pour l'ouvrir plus vite, et je le vis, les yeux fixes et largement ouverts, la respiration suspendue, dévorer le contenu de cette lettre, qui cette fois ne renfermait que trois lignes: un éclair de joie illumina son visage et passa dans ses yeux; puis, son front se rembrunit, et il y porta la

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main comme pour réfléchir profondément : € Demain , dit-il, je connaîtrai donc mon sort ! — Demain? répondis-je pensant bien que cette phrase incidente avait pour moi tt^ie la force d'une interrogation : pourquoi pas aujourd'hui?— Non, c'est impossible, reprit-il, je ne puis que former des conjectures qui me semblent, il est vrai, presque infaillibles; mais je n'ose encore me vanter de ce beau triomphe, ma chère et charmante Fanny. — Je m'en vante pour vous, répliquai-je voyant de quel triomphe il voulait parler et n'ayant pas le courage de le laisser plus long-temps dans l'incertitude ; oui , cher Ludovic, vous mériteriez une victoire plus digne de vous, et je m'étonne que vous ayez quitté la cour où vous seriez si bien apprécié, pour venir vous enterrer dans un château isolé, comme un fermier ou un philosophe? Vous saviez donc que cette solitude cachait tout votre avenir? car le I)onheur n'est pas dans le tourbillon des fêtes et

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104 MEDIA-NOPIES.

des plaisirs du monde; le bonheur, mon ami, est une de ces plantes vivaces qui poussent dans la fente du rocher le plus sauvage : il ne lui faut qu'un peu d'eau et de soleil dans le lieu oii elle est née, et la tempête, qui brise des chênes en éclats, gronde autour d'elle sans l'atteindre.... — Ah! Fanny, interrompit-il, voilà comme j'ai toujours pensé, et si je suis assez heureux pour gagner la partie , je vous prierai de me servir de guide pour cueillir cette plante que vous feriez naître partout où bon vous semblerait : le bonheur, je le soupçonne , n'existe pas ailleurs qu'au foyer domestique, et je plains ceux qui sont destinés à ne s'y asseoir jamais! » Il prononça ces mots avec une douce mélancolie qui me permit de juger combien sa sensibilité avait d'analogie avec la mienne , et je remarquai , entre autres signes de bon augure, que ses paupières étaient mouillées de larmes. L'arrivée inopportune de Mathilde mit un terme à cet entretien, où jv)ur

la première fois Ludovic m'avait déclaré son amom-, non pas ouvertement, mais à mots couverts dont la portée avait été plus décisive dans mon âme.Mathilde était grave et rêveuse, elle qui rit toujours ; elle me regarda d'un air froid et scrutateur qui m'affligea en me donnant beaucoup à penser , et elle emmena de force Ludovic qui retombait dans ses rêveries à mesure qu'il s'éloignait de moi. En vérité, je n'ai pas éprouvé la moindre souffrance de jalousie, pendant son tête-à-tête avec Mathilde, parce que désormais je compte sur lui comme il peut compter sur moi, à la vie, à la mort : il y a déjà tant d'intelligence entre nos deux cœurs, qu'absens ils se parlent et se répondent! Tu vois bien que j'avais deviné juste: cette correspondance qui m'intriguait fort mal à propos ne concerne que ses affaires et sans doute les indispensables préliminaires d'un mariage. Je présume que maintenant les événemens vont se suivre de près : la demande

qu'il fera de ma main, le consentement de mon père, le mien qui a devancé tout le reste, et enfin la noce oii tu me promets de venir, n'estce pas, pour réparer ton injustice à l'égard de mon mari.

Fanny. »

LA MEME A LA MEME

3 juin.

< Hier, j'étais dans la joie, aujourd'hui me voilà dans la peine! Qui m'eût dit, mon Helmine, que quelques heures changeraient ainsi toute ma destinée? Et pourtant, ce n'estpas lui que j'accuse, car il ne sait pas, il ne saura jamais les tortures qui ont brisé mon âme ; il m'aime, lui, je ne puis en douter, et je n'aurais [)as la for('e de souhaiter qu'il ne m'aimai

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pas, en présence de l'affreux sacrifice qu'on exige de moi et que je n'ose refuser. Je n'avais pas quitté Ludovic depuis une heure, que Mathilde revint seule : ses yeux étaient rouges; elle avait pleuré , elle pleurait encore. Tu sais comrae l'amour satisfait est égoïste? je feignais de ne la pas voir et voulus me retirer pour continuer la délicieuse rêverie que je me faisais avec la pensée et l'image de mon cousin ; mais elle ne me donna pas le temps de fuir ; elle doubla le pas, me rejoignit, et, me conduisant au fond du labyrinthe de verdure, sans m'adresser une parole , elle me poussa sur un banc de gazon oiji elle se laissa tomber dans mes bras : nous restâmes long-temps embrassées en mêlant nos pleurs; je ne pleurais que de la voir pleurer et aussi d'un funeste pressentiment qui me disait que mon bonheur allait être troublé. « Fanny , me dit-elle en me regardant d'un air de reproche et de prière , le rappelles-tu ta promesse? — Laquelle? répon-

dis-je en tremblant de l'entendre répéter. — Tu m'as juré que tu mourrais plutôt que d'être un obstacle à mon bonheur ; c'est donc à moi de mourir, puisque je suis un obstacle au tien. — Je ne te comprends pas, Mathilde, dis-je en lui prenant la main que je pressai dans les miennes. — Quoi ! n'as- tu pas vu que j'aime Ludovic? ne te l'ai-ie pas dit avec trop de confiance , et n'est-ce pas toi qui vient de me l'enlever? Ah! tu comprends enfin ! — Non , Mathilde, répliquai-je en m'efforçant d'être calme et d'éteindre la rougeur de mes joues ; non, je n'ai pas enlevé un cœur qui t'appartenait ; j'atteste le ciel et notre amitié de sœur, que je n'ai pas fait la plus légère , la plus innocente tentative pour m'emparer d'un sentiment que j'eusse désiré diriger vers toi et que Je ne crois point avoir attiré de mon côté par cette tactique de coquetterie dont j'ignore l'usage : ainsi donc, mon amie, tu m'accuses sans fondement. — Pourtant il t'aime î s'écria-t-elle

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avec amertume. — Il te l'a dit? repris-je sans pouvoir modérer cet élan de cœur. — Il me l'a fait assez entendre, répartit-elle en sanglotant , et chacune de ses paroles était un fer brûlant qu'il retournait dans la blessure ; c'est toi qu'il aime, je le sais, je le vois ! — Je ne m'en étais pas aperçu, dis-je en dissimulant pour ne pas la désespérer davantage, et je suppose même que tu te trompes... je voudrais que tu te trompasses î — Et si je ne me trompais pas ?

— Pourquoi cette question?— S'il était vrai que tu fusses aimée?... — Réponds à ma place?

— Adieu , Matliilde. — Où vas-tu ? quelque idée insensée?... Je ne te quitte pas. — Qu'importe! tu as prononcé mon arrêt. — Quel arrêt?— Il t'aime! « Mathilde était prédominée par une résolution fatale; je la retins dans mes embrassemens , je l'entourai de mes conseils d'amie , je tâchai de lui persuader que Ludovic ne m'aimait pas et ne songeait nullement à m'épouser : elle n'ajouta pas foi entière

à mes consolations , mais elle les écoutait pour essayer de combattre son amour qui luttait avec mes raisonnemens. J'imaginai de lui représenter Ludovic tel que tu me l'avais dépeint , sous les couleurs du vice et de la débauche :« Mensonge abominable! secria-t-elle avec indignation ; Ludovic n'a qu'à se montrer pour détruire ces calomnies ! Ludovic, le plus noble des hommes , est incapable d'une action malhonnête! Qui a osé , Fanny, l'attaquer ainsi devant toi! d'où vient que tu ne l'as pas défendu?— Tu consentirais donc à lui donner ta main? — Quelle cruelle dérision!... Mais je te rends ta promesse,Fanny; jene veux pas que tu meures pour moi ! Ce serment, je ne te le demandais pas , pourquoi me l'as-tu fait ? pourquoi m'as-tu donné par-là une assurance funeste? J'avais en toi une rivale et ne le soup- (onnais point! — Ce serment, repris-je avec un véritable embarras,... Je ne crois pas d'abord m'étre engagée par serment; d'ailleurs,

suis-je responsable des sentimens que j'ai pu inspirer sans les payer de retour? — Tu cherches encore à m'abuser , sœur, en jurant que tu ne l'aimes pas! Vas, tu peux l'avouer, à présent que j'en suis certaine; mais je ne te pardonne pas de te jouer ainsi d'un serment : je suis bien folle , bien éventée , comme tu l'as dit souvent, néanmoins je ne transigerais point avec une promesse sacrée, et dussé-je lui faire le sacrifice de ma vie, je le ferais sans regret et pour dégager ma parole. — Est-ce un exemple que tu m'enseignes, Mathilde? repris -je en versant d'abondantes larmes; songe que je suis femme à en profiter, et alors quels remords pour toi ! 0 ma pauvre Mathilde, s'il ne fallait que mon sang pour te rendre telle que tu étais il y a deux mois, gaie, rieuse et contente de ton sort, je n'eusse pas attendu jusque-là pour l'épuiser goutte à goutte; mais, si tu n'es pas aimée, tout mon sang ne ferait pas que tu le sois davantage!

112 MÉDIANOCHKS.

— Hélas! dit-elle à travers ses gémissemens.

— Ma bonne sœur, ajoutai-je, n est-il qu'un mari dans le monde? n'est-il qu'un amour? Ensuite , qui t'a induit à croire que Ludovic veut aimer, veut prendre pour femme l'une de nous? — Puisqu'il t'aime , puisqu'il a peut-être déjà demandé ta main à notre père ? — Quoi! déjà! eh bien! refuse ou accepte pour moi; je te laisse libre de répondre en mon nom. — Tu ne doutes pas de ma réponse : autrement m'en ferais-tu l'arbitre? Sois heureuse, et moi....

— Ingrate, tu le serais, si tous mes sacrifices pouvaient atteindi'e à ce but! Tu méjuges mal, pauvre Mathilde: mon amitié pour toi existait avant l'amour que je ne suis pas encore sûre d'avoir laissé enraciner dans mon cœur, et aussi cette amitié doit lui survivre. Mais essuie tes larmes , mais chasse tes sinistres projets , mais souris à une espérance.... — Tes efforts ne seraient pas plus efficaces que les miens : je me fusse traînée à ses pieds , j'aurais baisé ses

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genoux, la trace de ses pas, j'aurais supplié de manière à émouvoir la pitié de l'être le plus inflexible; cette pitié ne serait pas devenue de l'amour. Faut-il le répéter en maudissant la vie: G'esttoi qu'il aime! c'est lui que j'aimais! » Mathilde s'abandonna au plus lugubre découragement. Une lièvre ardente la consumait ; elle ne voulut prendre aucune nourriture, elle ne voulut voir personne excepté moi ; elle se coucha et je passai la nuit auprès d'elle. Cette nuit a été horrible, et j'ignore quels en seront les suites : Mathilde a cessé de m'adresser des reproches , elle m'a au contraire prié d'oublier ceux qu'elle m'avait adressés ; elle était calme, résignée, accablée; elle m'a fait promettre de ne jamais révéler ce qui s'est passé entre nous à mon père et surtout à Ludovic. Si je ne crois pas devoir te cacher un incident dont je frémis d'entrevoir l'issue , c'est que je t'avais choisie pour confidente dès l'origine d'un amour que j'ai tenté de déguiser sous les apparences de

lU MÉDIANOCHES.

l'amitié jusqu'à ce qu'en grandissant il eût déchiré cet étroit déguisement : oui, Helmine, c'est de l'amour que rien ne peut arrêter dans ses progrès, un amour qui se nourrissait d'espoir et qui maintenant s'augmente de la certitude d'un amour réciproque. Cependant j'ai fait à Mathilde un serment que je désavoue , un serment impraticable , absurde, et Mathilde est mourante, ô mon Dieuî... Si je pouvais l'aimer moinsou ne plus l'aimer!... Mathilde, pour qui la vie était si douce, si pleine de joie et de plaisir ! Mathilde , qui n'avait pas répandu une larme et qui se réjouissait de ce que je nommais son insouciance ! Ne suis-je pas bien coupable d'avoir prêté l'oreille aux aveux de mon cousin? j'aurais dû l'éviter, le fuir! Mais si je cherche dans l'absence un remède aux maux que sa présence a faits , que pensera-t-il de moi? il m'appellera infidèle, parjure; il m'accusera, il me détestera! Encore, si par là je le ramenais aux pieds de ma sœur; si pour la

taire aimer, je me faisais haïr! Cette idée est affreuse, et j'hésite à changer en haine un amour que je préfère à tout. D'ailleurs, y réussirais-je? Ah!... Jfelmine, que tes avis me feraient de bien! que ta voix douce et persuasive aurait d'empire sur Mathilde qui se tait , mais qui tout bas invoque la mort plutôt que la raison ! A Dieu plaise que je n'aie pas bientôt de plus tristes nouvelles à t'envoyer ! à Dieu plaise que ce soit moi qui te les envoie! Je suis bien malheureuse d'aimer, d'être aimée, et de renoncer à tout cela!

Fanny. »

LA MEME A LA MEME

6 juin.

« Que les femmes sont crédules, combien

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elles s'abusent elles-momes et que leur erreur est difficile à détruire ! tu ne te doutais pas, en lisant ma dernière lettre écrite avec un découragement aveugle et incertain , que ta pauvre Fann y voulait mourir? Eh! pourquoi, grand Dieu, serais-je morte? pour une illusion insaisissable dont je sonde maintenant tout le vide, presque avec indifférence; car je ne l'aime plus, lui que j'ai eu l'imprudence d'aimer, et c'est en me sauvant la vie , le cruel , qu'il m'a appris à quel point j'étais insensée de me faire victime de l'amour, sans être aimée. Remerciele cependant de t'a voir conservé ton amie ; pour moi, si je lui pardonne, je ne me pardonne pas. Figure-toi que dans le moment où je cachetais la lettre qui t'était adressée , j'entendis dans la cour les pas d'un cheval : il était six heures du matin , et je croyais tout le monde endormi à Luisdalw ; je m'élançai à la fenêtre, et aperçus Ludovic en selle;je n'eus pas le temps de l'appeler ni de me faire voir aux vitres; car

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il piqua son cheval et disparut dans la campagne. Mathilde paraissait assoupie et ne seveilla point au mouvement que je fis dans sa chambre .-j'écoutai le bruit de sa respiration qui ne fut pas interrompue et je sortis sur la pointe du pied pour interroger le domestique de mon cousin. Celui-ci n'avait pas dit oii il allait, et seulement il avait ordonné la veille de tenir son cheval prêt pour cinq heures du matin. Ce mystérieux départ ressemblait à une fuite; et je pensai d'abord qu'à la suite de l'explication qu'il avait eue avec Mathilde, il s'était décidé à quitter le château de mon père, sans avertir personne, afin d'échapper aux efforts qu'on eût tentés pour le retenir; mais, venant à rapprocher de cette sortie clandestine les lettres que Ludovic avait coutume de recevoir tous les jours, et m'attachant de préférence à expliquer les singularités de sa conduite avec ma sœur et moi par une intrigue amoureuse que cette correspondance secrète m'avait déjà

fait soupçonner , je m'imaginai , je me persuadai que la lettre du jour précédent, laquelle avait été plus tardive et aussi plus attendue que les autres , contenait la promesse d'un rendez- vous où Ludovic n'avait garde de manquer. Là-dessus ma tête se monta ; je ne sais quelles folies y portèrent le désordre et une véritable fureur jalouse : sans savoir de quel côté je tournerais mes pas et mon espionnage, je me mis à courir hors du château. J'oubliais ma sœur malade , qui pouvait , rouvrant les yeux et ne me trouvant pas à son chevet , en venir à de déplorables extrémités : je ne songeais pas même aux intérêts de ma réputation que je livrais à la merci du premier individu qui me reconnaîtrait seule, à cette heure, loin de la maison paternelle , et dans une simple toilette de nuit que tu devineras aisément. C'était un accès de fièvre et de déraison. Je marchai long-temps en côtoyant les bords du fleuve et sans rejoindre mon cousin, quoique

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je distinguasse çà et là, sur la roule, les fers dé son cheval qu'il avait mis au galop en sortant de Luisdalw. Je sentis la fatigue morale avant la fatigue physique, et je m'arrêtai pour reprendre haleine à l'endroit même où m'avait rencontrée Ludovic en arrivant au château; j'éprouvai un plaisir mélancolique à m'asseoir sur la pierre où j'étais assise quand j'avais vu venir à moi un beau jeune homme avec lequel j'ignoraismes rapports de parenté; ce fut encore lui qui occupa mes réflexions, mes projets et mes lointaines espérances ; tar je serais morte de douleur, si j'avais cessé d'espérer. Néanmoins le souvenir de ma sœur se mêla comme un poison à ces rêves de bonheur, et le fatal serment qui avait servi de base à la confiance de Mathilde me poursuivait de remords déchirans ; je finis par m'accuser d'avoir causé le malheur de cette trop crédule enfant, qui avait commencé le voyage de la vie en souriant aux Heurs et aux papillons du rhemin , sans décou-

vrir un serpent caché dans l'herbe , sans prévoir un nuage noir à l'horizon. Cette idée redoubla ma tristesse , aigrit mes larmes et jeta un voile de deuil sur mon avenir; je m'exagérai ma faute, je me lis un crime de mes plus innocentes coquetteries : ici , j'avais excité l'amour de Ludovic par un sourire, là par un regard, ailleurs par un entretien dont les moindres paroles vibraient dans ma mémoire; je me regardais presque comme un monstre , et quand je cherchai une réparation à mon imprudence , (!Juand je m'interrogeai pour savoir si je devais à Mathilde le sacrifice d'un sentiment qui était devenu le besoin de ma vie, quand j'essayai si je pouvais vivre désormais sans ce bien que je préférais à tous les autres, ce fut mon arrêt de mort que je prononçai. Je m'étais levée machinalement et je m'approchais de la rive , les yeux fixés sur la surface mouvante des ondes; une force irrésistible me poussait en avant, et par une terrible

fascination , ma volonté plongeait dans ce fleuve profond et impétueux, dont les flots semblaient murmurer mon nom et me préparer un tombeau éternellement agité comme l'était mon cœur. Oui, je compris alors l'attraction involontaire qui avait entraîné Sapho dans le gouffre de Leucade : je m'abandonnais avec délices à cette agonie , et je savourais les charmes d'une mort entourée du prestige de la solitude; enfin je demeurai long-temps enivrée de la senteur des eaux , avant de m'y précipiter, et ce ne fut qu'après ma chute que je dis adieu à mon père, à ma sœur, à Ludovic, à toi aussi, bonne llelmine, à cette belle nature qui m'avait en vain conseillé de vivre. Oh! j'eus alors un amer regret, un éclair de désespoir; puis, je n'entendis plus que le fracas du fleuve qui m'emportait loin du rivage, et je perdis connaissance. Lorsque je la repris, j'étais étendue sur le sable, et Ludovic, à genoux devant moi, me donnait des soins qu'il avait cru

inutiles, tant cet évanouissement iul long et accompagné de sinistres symptômes ; car mon cœur ne battait plus. Oh! ce spectacle me ranima mieux que tous les secours , dès que j'eus reconnu Ludovic penché sur moi pour écouter bruire mon haleine ! Mais tout-à-coup il se releva, au bruit d'un corps tombant dans le fleuve à si peu de distance de nous que l'eau rejaillit sur mon visage; un bruit semblable se fit entend \e. seconde fois avec un grand cri, et quoique je n'eusse pas la force de me mettre sur mon séant, je parvins à remuer ma tête de manière que je portai les yeux sur le cours du Danube : je vis une femme sans mouvement que le fleuve entraînait avec rapidité, et qui eût déjà disparue si sa robe de soie ne l'eût soutenue à fleur d'eau ; je vis aussi un homme, c'était Ludovic, qui luttait à la nage contre un tourbillon où il s'était engagé, et qui s'efforvait d'atteindre la malheureuse victime. A l'aspect du danger que courait Ludovic, jf

n'eus plus d'autre idée, je ne vis plus que lui, je ie vis perdu , noyé, et je jetai des cris d'effroi, et je voulus me traîner vers lui, mais après un vain effort, je retombai évanouie.

« Ce ne fut que le soir, au sortir de ce long évanouissement qui semblait devoir être éternel, que j'appris, de la bouche même de mon père assis auprès de mon lit, ce qui s'était passé le matin. — Ludovic, qui était allé jusqu'aux environs de Lintz pour guetter au passage le courrier de la poste, revenait au galop par le chemin qui longe le Danube , lorsqu'il aperçut une femme se jeter dans le fleuve : courir, s'élancer à la nage, ramener cette femme sur le rivage , ne fut qu'un instant pour lui. Quelle fut sa surprise et sa joie de voir que c'était moi qu'il avait sauvée! Mais pendant qu'il me prodiguait les soins nécessaires pour me rendre à la vie , Mathilde , dont la jalousi(^ s'était exaltée pendant mon absence et celle de Ludovic , avait repris assez de force pour

quitter son lit et sa chambre, pour parcourir le parc et les environs du château, jusqu'à ce que de loin elle crut reconnaître Ludovic agenouillé devant moi : elle s'approcha en se glissant d'arbre en arbre , et lorsqu'elle ne put plus douter du malheur qu'elle appréhendait , par une détermination subite , elle chercha le même genre de mort que je n'avais pas trouvé , grâce à mon cousin , et se précipita , en maudissant mon parjure, à l'endroit où j'étais tombée une demi-heure auparavant ; Ludovic s'était dévoué encore une fois pour l'arracher au courant qui allait l'engloutir, et lui-même avait failli périr en la retirant des eaux. — Mathilde vint en pleurant m'embrasser et nous restâmes ainsi dans les bras l'une de l'autre , suffoquées de sanglots et inondées de larmes ; enfin , quand Mathilde me montra sa figure pâle, ses yeux rouges et le sourire indécis errant sur ses lèvres, je soupçonnai que, pendant mon sommeil léthargique, un éclaircissement avait

MÉDIANOCHKS. 125

eu lieu entre elle et Ludovic; mai% à son air étrange mélangé de tristesse et d'ironie , je me demandai si je devais me réjouir ou m'affliger : je m'étonnais surtout que mon sauveur se dérobât à ma reconnaissance.

« — Où est-il ? dis-je à Mathilde qui soupira et sourit à la fois. — Il est parti , répondit-elie. — Parti ! repris-je toute scandalisée; mais il va revenir, dès qu'il saura que je vis encore? — Non , ma sœur, répliqua-t-elle , il est retourné en Hongrie. — En Hongrie ! m'écriai-je avec incrédulité , Ludovic en Hongrie ! — Tu comprends qu'il ne pouvait faire autrement, ditelle en me prenant la main : nous l'aimions toutes deux, et lui ne nous aimait pas, sinon d'amitié. — Il ne m'aimait pas! répétai-je : ce n'est pas de sa bouche que tu liens ce cruel arrêt ? — C'est lui-même qui me l'a dit avant son départ, en présence de mon père , répartit Mathilde; quand nous fûmes transportés à Luisdalw, je revins à moi , et le voyant seul à

côté de mgri lit, je lui racontai tristement la tendresse rivale que nous avions pour lui , comment cet amour devait être funeste à l'une de nous, et la persuasion que j'avais acquise, le matin même, de l'intelligence régnant entre vous deux ; il parut chagrin et fort étonné ; il m'avoua que non-seulement il n'avait jamais songea l'amour, mais encore moins au mariage, que sa vie était arrangée de telle sorte , qu'il n'y restait plus de place pour une affection exclusive et tyrannique. Je demeurai stupéfaite à mon tour et lui demandai vivement , pour l'empêcher de s'affermir dans ce subterfuge : « Mais, mon cousin, ces lettres que vous re- « cevezchaque jour ? celle que dans votre impa- « tience vous êtes allé attendre sur la route de « Lintz? )j ïl me répondit avec un flegme capable (le redonner de la raison à la folie : « Ces <( lettres sont du vieux baron Bilderberg avec « lequel j'ai joué et perdu aux échecs toute la <( succession démon oncle le feu baron de Ner-

« bald , et au-delà', puisque je me suis caché « dans ce château pour échapper à mes créan- «ciers; mais je continuais toutefois la partiepar « correspondance :1a lettre que j'ai reçue aujour- « d'hui m'annonce que le baron s avoue battu et « me donne quittance d'un échec et mai qui « me réintègre dans une partie de mes biens. » —Oh ! le monstre ! m'écriai-je , il n'aime que les échecs! — Tu conçois facilement, reprit Maihilde, que ce langage inattendu me fit rougir de ma sotte passion , et je fus saisie d'un rire nerveux qui déconcerta mon pauvre cousin : «r O mon Dieu! répétait-il, je me garderai bien « de prendre jamais de l'amour, et si j'en donne « malgré moi, je suis tout-à-fait innocent de ce « méfait. Qu'est-ce l'amour et ses plus douces «jouissances auprès du jeu d'échecs et de ses « admirablescombinaisons! Je préfère un échec «et mata toutes les plus glorieuses victoires « remportées sur un cœur de jeune fille. Croyez- « moi,Mathil(le, imur vous aguerrir contre un

128 IWÉDIANOCHES.

« sentiment quejene partagerai janiais,étudiez « le Traité des Echecs, par Philidor, et exer- « cez-vous à ce jeu sublime avec votre sœur.» Je ne répondis que par des éclats de rire qui le suivirent de loin après nos adieux moins tendres que plaisans; car je me vengeai par des railleries, souvent mordantes, de tout ce que j'avais souffert, et j'oubliai qu'il avait conservé ma vie au risque de la sienne, en pensant que j'avais failli mourir pour cet ingrat. Dès ce moment, j'ai cessé d'aimer ce fougueux joueur d'échecs. — Et moi, je l'aime encore! répartisje en gémissant. y> Cependant j'ai eu le temps de réfléchir depuis et de m'habituer à l'indifférence de Ludovic ainsi qu'à son absence ; quelquefois j'essaie à me persuader qu'il reviendra avec un amour que deux mois de séjour à Luisdalw n'avaient pas suffisamment mûri , et j'espère encore que mes griefs contre son insensibilité s'effaceront tôt ou tard dans une bonne et solide affection conjugale; mais ces

vaines imaginations ne durent qu'un instant , et je me retrouve isolée dans une aride réalité , sans une espérance qui rafraîchisse mes lèvres consumées, sans un nuage de bonheur qui s'étende à l'horizon : partout le désert et la solitude, sur ma tête un soleil de plomb, sous mes pieds un sable brûlant, et pas une goutte d'eau pour étancher le feu qui me consume.... Ah! chère Helmine, quelle destinée que la mienne ! aimer pour la première fois un joueur d'échecs!... Mathilde a déjà repris et sa gaîté et les couleurs de son teint ; quant à moi , je pleure le jour, la n'ait je pleure; je rencontre autour de moi l'empreinte de Ludovic, et je me nourris de douloureux souvenirs : hélas! pourquoi ne m'a- 1- il pas aimée? pourquoi m'a-t-il empêché de périr dans le Danube?.... A propos, je te dirai en confidence que mon père avait arrangé depuis long- temps mon mariage avec Charles de Nodenvig, un des pins aimables cavaliers de Vienne , dit-on ;

loO MKDIANOCHES.

mon père ira demain régler les conditions du

contrat, et j épouserai ce jeune homme avant

la fin du mois : celui-ci au moins ne joue pas

aux échecs!

Fanny. *

Je reconnus madame de G... à ce dénoûment satyrique, dans lequel l'amour était mystifié, ce pauvre amour que madame B... voulut défendre contre le ridicule et dont Jules Laroche se déclara le champion , pendant que la conteuse riait aux larmes de la mésaventure qu'elle avait attribuée à l'amour germanique , le plus cr( dule et le plus romanesque de tous les amours. M. B... ne daigna pas prononcer une seule parole en faveur de ce dieu malin , qui se charge de coucher ses adorateurs sur des roses ou sur des épines : M. B... machina aussitôt une anagramme contre l'amour, pendant que le comte Plache hasardait quelques mots de condoléance au sujet de l'infidélité des femmes.

— Je ne puis recevoir un billet de mariage . dit

Mme de G... qui prouva par-là qu'elle avait réminiscence d'une chanson de Béranger, sans me figurer qu'il est ainsi conçu : « M. tel ou tel a l'honneur de vous faire part de la perte qu'il vient de faire de son amour, tué conjugalement par mademoiselle... »

— Si le mariage tue l'amour, répliquai-je , l'amour s'en venge bien quelquefois en tuant le mariage.

— Je le tiens ! s'écria M. B. en se frottant les mains avec enthousiasme. Ecoutez et admirez : voici le thème que j'ai choisi : L'amour n'est-il donc qu'extravagante pratique du diable? Oui. J'ai trouvé le placement de toutes les lettres excepté une. pour couler en bronze cette anagramme qui m'étonne moi-même : l^ant qu'un bon Dieu régnera, tel il voudra ce qui plait aux dames.

— C'est là une anagramme prophétique, s'il en fût jamais! ajouta madame de G...

tteuîîiètnc iîlé&ianocfjc

Ce soir-]à . j'étais si préoccupé des nouvelles sinistres de Paris . où le choléra continuait ses ravages et avait frappé plusieurs de mes vieux amis . que je résistai aux agaceries de madame de G,.. qui me demandait une histoire un peu leste pour divertir le colonel , en disant que madame B... ne rougirait que du bout des oreilles. Jules Laroche, pour couper court à ce débat où la pudeur de

madame B... était encore mise enjeu . proposa un conte de sa façon et le lut dans un manuscrit tout barbouillé de caricatures, parmi lesquelles figurait M. B... , un balancier à la main, voltigeant sur les vingt-quatre lettres de l'alphabet , comme Forioso sur la corde raide.

Les loups-garous nous sont venus probablemeiitdesChaldéenset des peuplespasteurs, qui avaient sans cesse à défendre leurs troupeaux contre les loups; et la terreur que ces bêtes féroces répandaient en rôdant la nuit autour des étables, favorisa les malfaiteurs, qui se déguisèrent en loups furieux, pour commettre des vols ou des actes de vengeance. De là, cette superstition de tous les temps et de tous les pays, connue sous des noms différens et entourée de circonstances plus ou moins étranges. Lucien, Pline, Virgile, les conciles, les médecins du moyen-âge, se sont

occupés de lycanthropes , pour les maudire , les excommunier, les guérir. Ménage et Saumaise ont cherché 1 etymologie de loup-garou, qui dérive aussi logiquement de l'hébreu harahoth que du latin guarosus signifiant totis deux vagabonds de nuit: il faudrait peut-être mieux entendre garou, comme si Ton disait quelqu'un dont on se gare. Enfin ces hommes antropophages , qui errent la nuit, sohtaires et enragés, ayant les signes caractéristiques de la nature louve, soit la tête, soit le poil, soit les pattes, soit Ja queue, se perpétuent encore dans plusieurs parties de la France, et le Berri conserve cette antique tradition en toute sa vigueur, parce qu'elle se rattache particulièrement aux moutons , qui sont la richesse de cette province ignorante.

Il y a quelques années de cela : le village de Ryans, qui fut une grande ville, à cinq lieues de Bourges, dans les Gaules de Jules-César, avait une famille de loups-garous , paiTvres

l."8 MÉUIANOCHES.

manouvriers , auxquels on refusait souveiil Hu travail et du pain, tant s était accréditée, depuis des générations, cette tache originelle, que le père transmettait à son fils. Les Simon Gorde, qui devaient sans doute une si mauvaise réputation aux faits et gestes de leurs ancêtres, ne comptaient pas un ami dans les communes voisines ; on leur attribuait toujours les malheurs dont le hasard semblait l'unique auteur. Un incendie consumait-il une ferme, une grange secroulait-elle sous le poids de la récolte, les meules de blé dans les champs étaient-elles renversées par un orage , les charançons dévoraient-ils la farine , les bestiaux périssaient -ils décimés par l'épidémie , un enfant s'éteignait-il dans une maladie de langueur, une femme accouchait-elle avanîterme; c'étaient toujours les Simon Gorde, qu'on accusait tout haut, qu'on regardait de travers, qu'on désignait du doigt et qu'on vouait à l'exécration publique.

Et les terribles aventures qu'on racontait le soir à la veillée en filant le chanvre et en plumant les oies, qu'on racontait le jour en menant paître les vaches, qu'on racontait le dimanche entre la messe et les vêpres, qu'on racontait et qu'on écoutait en tremblant ! maléfices , larcins, assassinats, impiétés, scènes sanglantes ou mystérieuses, dont les Gorde étaient les héros, tantôt le père, tantôt la mère , tantôt la sœur : on eût fait jouer un rôle atroce aux petits enfans à la mamelle, tant on avait horreur de cette race de Gain !

Le cimetière et la Croix-au-Loup servaient de théâtres nocturnes à la scélératesse des Gorde, qui s'y montraient au clair de lune, disait-on; allant ronger les os des morts, et sucer le sang des vivans assez téméraires pour s'aventurer en ces endroits déserts. Il est vrai que les loups, dans les rudes hivers, descendaient des monts de Sancerre, et pénétraient par la brèche des murs du cimetière, pour

J^iO ^lÉDJANOCHES.

déterrer des cadavres; il est vrai que la Croixau-Loup , qui marquait le luilieuMe la route , entre Ryaiis et les Aix-d'Augillon , avait été ensanglantée par la chute d'un mendiant ivre , qui s'était fracassé le crâne en tombant contre la pierre. Mais on rapportait ces accidens et beaucoup d'autres, à l'intervention coupable des Gorde et des loups-garous.

Cependant ces braves gens n'avaient garde de justilier, par leur conduite, de si monstrueux préjugés : ils savaient bien de quelles calomnies ils étaient victimes ; mais dans l'impuissance de les démentir , ils les soufli*aient sans se plaindre et s'éloignaient eux-mêmes de quiconque les repoussait; ils évitaient de traverser Ryans en plein jour, et acceptaient volontiers des travaux qui les occupaient dans l'intérieur de leur maison ou dans des lieux infréquentés ; ils ne paraissaient jamais au raanîhé des Âix-d'Angillon, ni aux fêtes des Binges, ni au pèlerinage de Sainte-Soulanges,

MÉDIANOCHES. Ul

ni aux vendanges, ni aux moissons: le curé les eut chassés de l'église ; les buveurs, du cabaret. Ils habitaient une petite cabane bâtie de craie et de boue , couverte de paille que les grands vents avaient fort éclaircie , fermée d'une porte pourrie qui livrait de larges passages aux intempéries de l'air. Comme cette chétive habitation était séparée des autres et à l'entrée du village , les habitans s'en écartaient avec effroi, dès que les vapeurs des marais se mêlaient au crépuscule , et que l'heure avancée expHquait le sens diabolique du vieux proverbe : Entre chien et loup. A cette heure là, les feux follets commençaient à briller autour de la demeure des Gorde , qui soupaient patriarchalement et se couchaient après leurs oraisons.

Or, le chagrin, la misère et les exhalaisons putrides du chanvre roui, amenèrent la maladie et la mort au sein de cette famille qui n'avait à espérer ni compassion, ni secours. Le

iU'2 imi;;diaNoches.

père, Simon Gorde, fut atteint le premier, et son corps était encore tiède, que sa femme rendit l'âme à Dieu : ce couple infortuné trépassa sans confesseur et sans médecin. Simon Gorde , leur fils aîné , creusa leur fosse , les y descendit enveloppés d'un lambeau de drap , rejeta sur eux un linceul de terre. Un paysan, qui l'aperçut accomplir ce pieux devoir à la faveur des ombres, se signa et s'enfuit à toutes jambes, croyant avoir assisté au sabbat. Le lendemain, les cantons des alentours se réjouirent de cette double mort, qu'on regarda comme un châtiment tardif du ciel : on parlait de sonner les cloches et de dire des messes d'actions de grâces.

Simon Gorde, en devenant chef de la famille, composée de deux sœurs en bas âge, de la vieille sœur de son père et d'un frère de sa mère, les vit tous s'en aller au cimetière dans l'espace d'une semaine; lorsqu'il eût mis en terre le dernier, il hésita s'il ne se coucherait

MÉDIANOCHES. \U:\

pas à côté d'eux pour s'endormir de ce paisible sommeil. Ce ne furent pas des larmes et des sanglots qui exprimèrent sa profonde douleur, mais une morne et farouche contemplation devant le tombeau de ses parens et de son avenir. Pendant trois nuits consécutives , il s'échappa, pâle et hagard, de sa chaumière paternelle, pour venir pleurer, agenouillé sur les tertres funéraires : depuis trois jours, il ne prenait plus de nourriture.

L'hiver avait interrompu les travaux des champs, et Simon s'était présenté en vain dans les domaines des environs pour obtenir quelques journées à battre le blé, à fendre le bois, à conduire les charrois ; mais personne ne voulut l'employer de peur d'attirer sur soi la fatalité attachée à tout ce qui portait le nom de Gorde. Il fut éconduit brutalement et avec menaces; on lui lâcha les dogues aux jambes; on le frustra de l'aumône qu'on accorde aux

ÏUU MÉDIANOCHES.

mendians par état; on l'accabla d'injures, de mépris.

Il devait donc expirer d'inanition, ou se délivrer des tortures de la faim par un suicide. Il eut embrassé ce parti comme une consolation, s'il n'avait été retenu ici -bas par une pensée d'amour; oui, ce misérable si désespéré , qui abhorrait l'espèce humaine et s'applaudissait d'être en guerre avec elle; ce Paria, qui n'avait plus même confiance en Dieu, témoin indifférent de ses maux ; cet homme, isolé des affections sociales qui compensent les peines de la vie, sans autre appui que sa conscience, sans autre chance que l'amère destinée de son père , exténué de besoin et de chagrin, gonflé de rage et de ressenti ment,, il était amoureux! voilà pourquoi il tardait tant à en finir avec la vie.

Simon Gorde eût été le plus beau jeune garçon du pays , si l'habitude des avanies qu'il supportait sans cesse et des privations aux-

MKDLVNOCHES. U5

quelles il était accoutumé, n'avaient effacé les couleurs de ses joues et enfoncé les orbites de ses yeux : il fronçait habiluellenient le sourcil et lançait des regards obliques. Malgré cette inquiétude et cette tristesse qui voilaient ses traits, on admirait la noblesse sauvage de sa tète couronnée de cheveux flottans, et placée sur un corps harmonieusement robuste, qui se dessinait sous les haillons ; sa démarche était grave et fière , ses mouvemens n'étaient pas dépourvus d'une sorte de grâce rustique , et le timbre de sa voix douce convenait à la pureté singulière de son langage; en somme, il différait tellement des gens de sa condition , qu'on pouvait croire que la jalousie n'était pas étrangère aux méchancetés dont il fut l'objet ; les femmes seules le plaignaient et osaient le mieux juger.

Solanges, femme de (Claude Lorry, boucher, aux Aix-d'Angiilon, lavait remarqué, un jour qu'elle passait à cheval auprès de lui, et les

l/i6 MÉDIANOCHES.

mensonges des commères qui rebattaient ses oreilles, ne diminuèrent pas l'avantageuse opinion qu'elle conçut de ce charmant loup-garou : elle se détournait quelquefois de son chemin pour le rencontrer et répondre à son compliment cordial; car Simon Gorde, reconnaissant de l'attention dont il était l'objet, avait examiné à son tour Solanges et l'avait trouvé jolie : sa reconnaissance s'en accrut , et au moment où ses pertes domestiques l'écrasèrent coup sur coup, il venait d'avouer à Solanges qu'il l'aimait.

11 était neuf heures du soir, et tous les habitans de Ryans étaient réunis dans les maisons pour la veillée. Simon, seul, immobile, silencieux , le front dans les mains , fixait un œil terne sur deux tisons qui fumaient parmi les cendres de l'âtre : il ne prêtait pas l'oreille aux raffalesdu nord qui secouaientla toiture, et sifflaient par lesfentes de la porte; il ne tressaillait pas aux cris rauques des grues qui s'abat-

MÉDIANOCHE3. \tp

taient dans le marécage, ni aux croassemens des corbeaux perchés sur la cheminée : il songeait aux âmes de ses parens , et pensait les rejoindre bientôt; car le froid congelait la moelle de ses os, car la faim se tordait et gémissait au fond de ses entrailles. Par intervalles, un souvenir d'amour apaisait soudain ces angoisses ; et un éclair de sourire passait sur son visage.

— O mon Dieu ! fais que je cesse de souffrir ! murmurait-il avec découragement; ah! que je voudrais être loup-garou , comme ils le disent! je leur rendrais tout le mal qu'ils m'ont fait... Non, je ne me nourrirais pasdeleur chair, je ne répandrais pas leur sang; mais je les poursuivrais, je les tourmenterais, ceux-là qui m'ont tué mon père, ma mère, mes sœurs, toute ma lamille! Pourquoi n'ai-je point le pouvoir de me changer en loup , si mes pères l'ont eu? je trouverais du moins des charognes à dévorer, et je ne mourrais pas!... Il n'est que

U8 ÎVIÉDIANOCHES.

Solanges qui m'aime au monde, c'est assez pour moi.

Simon se laissait aller au courant de ses lugubres et poignantes réflexions; les tisons embrasés qui l'éclairaient d'une lueur mourante ne luttant plus que faiblement contre la nuit , Simon eut peur des ténèbres: glacé de frissons et troublé du battement de ses artères , il se leva pour chercher du bois, et jeta dans le feu quelques brins de fagots de bruyère et de paille, qui ranimèrent une clarté pétillante. Il n'avait plus de bois , et comme il remuait sous le four un amas de débris que sa mère avait destinés à cuire le pain, sabots rompus, manches d'outils , escabeaux hors d'usage et planches éclatées, il découvrit une boîte de cuir bouilli qu'il n'avait jamais vue : il la saisit (îomme si elle renfermait un trésor et en déchira le couvercle fermé à ressort.

Cette boîte, qui n avait pas été ouverte de-

MÉDIANOCHES. l/»9

puislong-temps,contenaitundéguisementcomplet de loup-garou : peau de mouton , avec les gants terminés en forme de pattes, la queue, le masque alongé en museau orné de dents jaunes de cheval.

Simon recula effrayé de cette découverte , si opportune, qu'elle semblait tenir du sortilège ; puis, il étala une à une les pièces de ce bizarre affublement qui avait servi plus d'une fois et qu'un long oubli avait détérioré ; alors il se souvint confusément des récits merveilleux que lui faisait son grand-père en le berçant tout petit sur les genoux , récits que sa mère pleurait à entendre et que lui écoutait en riant. Il v avait dans son esprit un combat de sentimens et de projets: il continuait l'examen taciturne de cet héritage criminel, et par degrés son imagination se perdait en folles idées.

La faim, le désespoir, l'obsédaient; il voyait les objets à travers un prisme sanglant, il sentait ses dents avides de mordre, il éprouvait une

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incroyable envie de courir ; il se mit à hurler comme s'il avait été loup toute sa vie , et revêtit les insignes de sa nouvelle vocation. Un plus étrange changement ne se fût pas opéré en lui, si ce costume grotesquement effroyable eût été enchanté: la fièvre imprimait le vertige à son cerveau vide.

A peine fait loup-garou par l'habit, il s'élança hors de la maison dans la campagne blanche de givre et balayée par la bise; il hurlait d'une manière épouvantable , et parcourait comme une ombre , prés, jachères , plaines et marais. Mais à cette heure et par cette saison , pas un piéton atardé ne s'offrait à la rencontre de Simon, à qui l'âpreté de l'air et l'agitation de sa course rendirent le sentiment de son extravagance : il hurlait encore de faim.

Tout à coup le roulement saccadé d'une voiture qui approchait dirigea de ce côté son attention, d'abord indécise, puis stupidement

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fixe: il résistait à la fois à deux idées contraires qui lui conseillaient de fuir et d'avancer. La voiture approchait toujours; la nuit n'était pas assez noire pour l'empêcher de reconnaître l'église de l'ancien château desAix-d'Angillon, cette ville seigneuriale , réduite à l'apparence d'un village sur la hauteur où elle est assise au milieu des ruines de ses fortifications. Il se trouvait aux carrières de pierres, près des premières maisons, bien malfamées autrefois, qui ont gardé la dénomination historique de PiUer aux sorciers; aujourd'hui ce sont des mendians qui les habitent.

Cette voiture était la charrette couverte de Claude Lorry, le boucher des Aix, qui allait ainsi deux fois par semaine porter la viande au village de Sainte-Solanges , et qui voyageait de nuit pour être de retour le lendemain à l'ouverture du marché. Simon savait cela comme tout le monde, et le départ du boucher lui rappela naturellement que la témme restait seule au

logis: il hésita un instant s'il tenterait de s'introduire chez elle, ou bien s'il aborderait le mari. La faim l'emporta sur l'amour, et le sifflement cadencé sur un mode uniforme par lequel le voiturier excitait sa haridelle, l'avertit de se hâter : il hurla d'un ton plaintif, et saisit le cheval par le mors.

— Claude Lorry, dit-il en grossissant sa voix, j'ai faim, donne moi deux livres de viande, si tu veux que je vive.

— Sainte Solange, ayez pitié de moi! s'écria le boucher épouvanté, est-ce toi, Simon Gorde, de Ryans, le loup-garou?

— C'est moi , reprit Simon qui eut la velléité d'exploiter la bonhomie crédule de Claude; je mangerai de la viande crue plutôt que de manger de ta chair; donne donc, et n'oublie pas de me réserver ma part , toutes les fois que tu iras au Poiriou et à Sainte-Solanges. Je te défends de caresser ta femme pendant dix jours.

MÉDUNOCHES. 15»

Simon, pour montrer ses attributs de loupgarou au crédule boucher, s'était placé devant la roue et avait posé sa patte sur le bord de la cariole qu'il faisait semblant de flairer avec son museau. Claude Lorry, qui croyait aux loups-garous comme en Dieu, n'eut pas plutôt aperçu cette patte monstrueuse , qu'il poussa une fervente invocation aux saints , et prenant son plus beau morceau de viande , le laissa tomber à terre , où Simon s'empressa de le ramasser ; mais le boucher avait tiré si violemment les guides, que son cheval partit au galop , sans attendre l'invitation réitérée du fouet.

Simon Gorde fut si satisfait d'un repas qui lui avait coûté beaucoup moins que les autres à gagner, qu'il se promit de renouveler cet expédient facile et amusant; car n'étant pas l'ami du mari dont il aimait la femme, il se faisait un malicieux plaisir d'augmenter l'épouvante de Claude Lorry. Celui-ci ne révélait à personne ses rencontres incroyables, desquelles avaient

)5U MEDIANOCHES.

varié, depuis, les circonstances, et il se soumettait sans murmure à l'impôt que le loup-garou exigeait chaque fois , sans désigner le poids ni la qualité de la viande; il n'attendait plus même qu'on le lui demandât, pour n'avoir pas sous les yeux cette patte velue au bord de sa voiture, cette patte difforme qui s'étendait comme pour l'étrangler, cette patte sous laquelle on devinait une main. Il était devenu triste et soucieux; il partait à contre-cœur, sans embrasser sa femme, sans exciter son cheval par un air sifflé ou fredonné ; il revenait plus sombre, plus inquiet. Solanges, intriguée de cette mélancolie permanente avec des redoublemens, n'en connaissait pas la cause et craignit qu'il fut jaloux, comme il avait sujet de l'être : elle interrogea, pressa, supplia, jusqu'à ce que son mari se débarrassât du fardeau qu'il avait sur le cœur en lui racontant l'histoire du loup-garou.

— Simon Gorde n'est pas plus loup que toi et moi , noire homme , dit Solanges offensée de ce qu'on pût soupçonner son bon ami ; c'est un conte ou quelque tromperie ; je pense que tu as rêvé ces sortilèges , car Simon vaut mieux que sa renommée.

— Femme, il ne faut pas dire nenni, reprit le boucher sûr de son fait ; la famille des Gorde est loup-garou , comme chacun sait ; et puisqu'ils sont tous défunts, par punition de Dieu, Simon a hérité de la patte de loup.

— Je te répète , moi , que Simon est trop brave et trop gentil pour se tourner en loup, et je n'y croirai qu'après l'avoir vu.

— Dam ! tu le verras , si tu veux m'accompagner? C'est bien lui; outre qu'il a nommé son nom, j'ai reconnu sa voix, et j'imagine voir sans cesse sa vilaine patte qu'il pose sur le brancard en arrêtant le cheval... Femme, il y a maléfice.

SolangespartageaitlasuperstitiondeClaude, excepté dans cette circonstance, qui touchait à l'honneur de l'homme qu'elle aimait. Sa curiosité] de femme la détermina donc à suivre son mari , non moins que le désir d'excuser son amant : elle n'avait d'autre peur que de trouver coupable ce dernier. Lorsqu'elle monta dans la voiture remplie de viandes saignantes , minuit sonnait au clocher des Aix; minuit, l'heure chère aux loups-garous, même aux revenans.

Simon était exact au rendez-vous; ses hurlemens qui avaient quelque chose d'humain, déconcertèrent les doutes de Solanges. Claude Lorry tremblait plus qu'elle en cherchant la portion du loup. Celui-ci se dressa sur ses pattes de derrière et allongea l'une de devant pour demander sa pitance, dès qu'il eût arrêté la voiture au Pilier aux Sorciers.

— Claude, je pâme de frayeur, disait Solanges penchée vers le boucher : lâche les brides

MÉDIANOCHES. i57

et fouette ta bète , sinon mal nous adviendra.

— Tu n'es pas seul? compère, s'écria Simon redoutant un piège ; si tu me faisais le moindre tort, je ne te pardonnerais pas.

— Ne nous fais pas de mal, mon ami Simon; tu sais que je ne pèse pas les livres de viande avec toi? Je me garderais bien de te jouer un tour ; je suis venu avec ma femme, qui s'en va acheter des veaux à Feularde.

— Solanges est avec toi? oui-dà, c'est ellemême plus gente et plus accorte que jamais : allons, çà, qu'elle descende !

— Je vous conjure, monsieur le loup, de ne pas épouvanter si fort notre pauvre femme, qui s'en va quasi-morte. Permettez-nous de poursuivre notre route ; car nous ne sommes pas près de revenir ; et c'est demain jour de marché.

— Ta femme, c'est ta femme que je veux ! Si tu ne mêla donnes pas de bonne volonté, je vous tuerai tous les deux.

Claude Lorry eût beau s'épuiser en prières et en lamentations pour attendrir le loup-ga* rou, celui-ci refusa toute espèce d'accommodement, il ne répondit que par d'effroyables menaces qui figeaient le sang dans les veines des deux époux. Solanges, quoique spécialement intéressée dans le débat, ne bougeait, ni n'ouvrait la bouche, tant la terreur et peut-être la surprise l'avaient altérée : elle tenait ses yeux fixés sur le loup, qui à travers son masque la regai-dait aussi ; et elle n'opposa nulle résistance , lorsqu'elle se sentit vivement tirée de la voiture et jetée, comme par une puissance invisible, sur un tas de pierre où elle s'évanouit sans exhaler une seule plainte.

Le boucher ne fut pas moins étonné de ce dénouement, et il tomba parmi ses viandes, comme frappé d'un coup violent qui l'aveuglait. Il s'imagina qu'il avait eu les yeux balayés par les poils de la queue du loup ; et quand il eût recouvré fusage de ses sens, il se vit seul dans

sa cariole qui roulait en cahotant sur le chemih du Poiriou. Il écouta en vain si le vent lui apporterait les cris de sa femme et les hurleraens du loup ; son cheval trottait comme s'il fût ensorcelé, comme si un éperon magique lui piquât les flancs.

Cependant Claude Lorry acheva sa tournée, vendit sa viande, et revint aux Aix ; comptant faire dire un Deprofimdù pour sa femme qu'il avait pleuré toute la nuit. Mais il. fut grandement étonné de la retrouver au ht, un peu pâle, un peu fatiguée, mais sans une égratignure ; il fut encore plus étonné d'apprendre d'elle que le loup ne lui avait fait aucun mal, et s'était contenté de la promener dans les bois de Marveaux; c'était agir en honnête loup-garou, et pourtant Claude Lorry fit la grimace.

Cette promenade nocturne de Solanges l'avaitirrité contre le loup;etquoiquelacraintedes représailles l'empêchât de s'adresser directement à Simon Gorde, il ruminait une vengeance

160 MKDIANOCHES.

sans risques : d'ailleurs, Simon ajouta un nou* veau grief à ceux qu'il s'était déjà permis,' en défendant au mari de coucher avec sa fenune, sous peine de mort subite. Claude Lorry se soumit à cette sévère pénitence, mais alla conter sa mésaventure au sacristain, fossoyeur de la paroisse, homme expert en ces sortes de choses, doué d'une sagesse salomonienne, et consulté comme un oracle par les femmes enceintes, par les amoureux, et par les filles à marier.

— Il est impossible de tuer un loup-garou, lui dit cet habile homme : sa peau est à i epreuve de la balle , mais non du tranchant d'un instrument de fer; je vous engage à lui faire une blessure légère ou à lui couper la j)atte, pour vous assurer que ce loup est réellement Simon Gorde; vous ne courez de danger que dans le cas où vous lui porteriez un coup sans que le sang coulât; mais il s'enfuit dès que sa peau est entamée.

Le soir même, Claude Lorry, décidé à savoir quel loup-garou avait eu affaire à sa femme, cacha dans sa voiture un couperet fraîchement aiguisé, et s'apprêta résolument à en faire usage pour éprouver l'identité de Simon Gorde; car il avait foi aux avis du sacristain. Le loup se présenta comme à l'ordinaire et s'informa des nouvelles de Solanges, ce qui affermit davantage le mari dans son dessein.

— ^l'iens, loup, dit Claude en se baissant comme s'il choisissait une pièce de viande, je t'ai fait double part aujourd'hui; montre çà la patte pour recevoir ton morceau , et souviens-toi de mes aumônes.

— Certes je m'en souviendrai , compère , reprit le loup; mais ne t'avise pas de célébrer l'anniversaire de tes noces.

Simon Gorde, qui croyait n'avoir rien à redouter du boucher dont il s'appropriait la T. II. ^^

viande et la femme, avait posé sa patte étendue sur le bord de la voiture ; mais au lieu de lui remettre un quartier de bœuf ou de mouton , Claude leva le couperet et abattit d'un seul coup cette patte placée là comme sur un billot. Le loup-garou rugit de douleur et disparut dans les ténèbres où se perdirent ses hurlemens.

Le lendemain, à son retour, le boucher, guilleret et ricanant, déploya une serviette sur le lit de sa femme qui s'éveillait en sursaut, et lui montra une main coupée, encore couverte de la peau d'un loup, Solanges poussa un cri, versa des larmes , et s'habilla à la hâte pendant que son mari étalait cette main avec une joie féroce, et disait en étanchant le sang qui dégouttait encore :

— Le sacristain avait raison , le loup-garou esta présent reconnaissable, et je ne crains plus les maléfices.

Simon Gorde restait couché, quoiqu'il fît grand jour ; ses draps étaient tachés de sang , de même que l'aire de la chambre ; sa figure , d'une pâleur jaunâtre , exprimait autant de douleur morale que physique : il y avait des larmes sous ses paupières rouges ; et il écoutait les bruits du dehors avec une inquiétude apparente sur ses traits décomposés. Despas s'approchèrent rapidement; la porte s'ouvrit d'une brusque secousse : une femme se précipita tout en pleurs sur le grabat de Simon, le serra contre son sein, éclata en sanglots, puis en imprécations, et alla chercher sous les couvertures un bras entortillé de linges qui ne dissimulaient pas l'absence du poignet, et que le sang avait tout mouillés. A ce hideux tableau, elle maudit le bourreau et confondit ses regrets avec ceux de sa victime.

Ces épanchemens d'amour et de désolation furent soudain interrompus : quelqu'un frappait à la porte. Solanges courut reconnaître

Uh MÉDIANOCHES.

par la fenêtre quel visiteur osait pénétrer dans la tanière d'un loup-garou. Elle leva les yeux et les mains en signe de détresse , comme si elle ne dût espérer de secours que le ciel. On frappa plus fort.

— C'est mon mari ! dit-elle d'une voix tremblante, par où sortir sans être aperçue? cachemoi là... non , ici , près de toi ; mourons ensemble!... si Claude apporte son couperet pour t'égorger, je te couvrirai de mon corps.

Solanges s'était blotie au fond du lit et se coUait à Simon qui n'avait pas eu la force de se lever sur son séant, et qui guettait du regard une arme de défense. L'ombre du baldaquin de sergeverte faisait saillir la forme d'un second corps qui s'effaçait sous lesdraps,et une respiration gênée s'exhalait à intervalles inégaux.

— Bonsoir, Simon Gorde, dit en entrant

MÉDIANOCHES. l'6S

Claude qui tenait une serviette nouée qu'il posa sur le coffre , je viens vous proposer de l'ouvrage, un quartier de vignes à façonner aux Pierriers. On sait que vous n'êtes pas manchot?

— Je suis rnaîade , reprit Simon en dominant la colère qui brilla dans ses yeux fauves , je suis hors d'état de travailler.

— Malade, compère? est-ce malade de paresse? Oùçà vous tient-il, ce mal? Votre main, que je vous ta te le pouls î

Simon Gorde rougit et balança un instant s'il devait résister à cette demande qu'il avait trop comprise; mais pour ne pas exposer Sôlanges à être découverte, il sortit des draps sa main gauche toute colorée de sang séché.

— Non pas celte main, Simon, mais Tautre, Eh bien! avez vous perdu votre main, et faut-il vous la rendre?

Simon, dont la rougeur de pourpre se changea en pâleur de mort, ne répondait pas, et ne témoignait par aucun mouvement qu'il se préparât à satisfaire un désir si cruellement prétexté. Claude souriait en grinçant des dents, et se délectait du supplice de ce malheureux; déjà il se disposait à user de violence pour en venir à la preuve décisive qu'il réclamait; déjà il dénouait la serviette en répétant ses implacables railleries ; une seule main se montrait hori du lit , et Simon ne songeait pas même à la retirer.

— Pourquoi me tendez-vous cette main?

reprit Claude qui touchait à l'horrible conviction qu'il avait voulue ; est-ce pour que je vous la coupe? Dépêchez- vous, monsieur le loup, de m'obéir à votre tour. Je veux voir la main droite ?

— La voici! interrompit une voix étouffée qui n'appartenait pas à un être surnaturel.

MÉDUNOCHES. 167

Et Claude Lorry , ébahi, terrifié , vit une seconde main, saine et entière, s'étendre vers lui et le maudire. 11 balbutia, il recula, il cria grâce, il lléchit le genou, et abandonna, presque fou, cette maison protégée du diable. Il n'emporta pas la main coupée, qui devint pour lui une vision obstinée que ne purent chasser tous les secrets du sacristain, auprès duquel il chercha des conseils et des consolations.

— Ah! la main! à qui donc appartient cette main? disait-il en gémissant; est-ce la main du diable ou bien celle du loup-garou? Il est certain toujours que Simon Gorde est innocent ; j'ai vu ses deux mains! Pourquoi l'une avaitelle du sang? Il y a maléfice.

Le lendemain, le premier objet qui le frappa dans sa boucherie, ce fut la main coupée qu'il avait laissée la veille sur le coffre de Simon. Elle était dépouillée de son enveloppe de peau

velue, et gisait parmi les viandes. 11 n'osait pas toucher cette main qu'il croyait fée ; mais dans l'espoir de la faire disparaître à jamais, il la jeta dans le puits et ne fut pas peu effrayé de la retrouver encore sur son étal. Il l'enterra dans son jardin, sans pouvoir s'en délivrer; elle revenait, livide, infecter sa boutique , et le poursuivre de remords qu'avivaient sans cesse les doléances de sa femme.

Enfin, il se flattait de n'être plus persécuté par cette main fatale qu'il avait portée secrètement au cimetière de Valentigny, pour essayer si une sépulture en terre sainte lui conviendrait mieux; mais un matin il l'aperçut clouée à son volet. Découragé de ces reproches muets qui luiôtaient le repos, et impatient d'anéantir les traces d'une action que le ciel reprochait, il quitta les Aix , sans dire adieu à sa femme , et courut se noyer dans la fontaine: on en retira son corps gonflé et verdntre qui surnageait à la surface; on n'arracha qu'en lam-

beaux, de ses mains contractées, la main coupée qu'il avait mordue dans les convulsions du suicide.

Un an après, Simon Gorde, de Ry ans,quoique privé d'une main et loup-garou avéré, épousa Solanges la bouchère, veuve de Claude Lorry, des Aix-d'Angillon.

— Voilà encore une histoire dont je rêverai à coup sûr! dit M. B... Ce n'est pas très agréable, mon ami , d'avoir un cauchemar à chaque conte de votre façon ? la mémoire est comme l'estomac : elle ne digère pas tous les aliméns.

— Une autre fois, reprit Laroche un peu piqué de cette comparaison . je vous servirai une macédoine d'anagrammes, avec une crème de mots renversés: peut-être ce ragoût passera-t-il sans indigestion.

—Jules, dit madame B... .votre effrayante aventure prouve clairement que loup-garou et amant, c'est tout un.

— Je ferai pourtant une différence entr'eux. ré-

170 MÉDIA.NOCHES.

pliqua madame de G... : le loup-garou ne se montre que la nuit, et l'amant est visible en plein jour, comme je vois M. Laroche.

— Si j'avais trouvé ce loup-là. ajouta le colonel, je lui aurais coupé, au lieu de la patte, les deux oreilles !

— Voulez-vous donc que je rêve loup ? interrompit M. B... en levant le siège.

— Rêver loup présage bon appétit . répartis-je en riant.

Bintmt itléManaclje.

— Une triste nouvelle , dit madame de C. en regardant le comte Plache : le colonel veut nous quitter sans que je sache pourquoi.

— Vous êtes aux arrêts, colonel, dit M. B..., et je suis un geôlier incorruptible. Tant qu'il y aura du danger, vous devez rester, de peur de diminuer les forces de notre bataillon sacré : le combat dure encore, je vous crois trop brave pour songer à la retraite.

— Morbleu! s'écria le comte, suis-je un enfant pour craindre votre choléra ? Qu'est-ce qu'une épdéraie auprès d'Austerlitz ou de Waterloo ?

— La différence est grande , dit madame B... , attendu que vous pouvez nommer Austerlilz et Waterloo sans payer un gage : au reste c'est la première fois que vous manquez à la discipline de nos médianoches. Je demande à fixer d'avance l'emploi de ce gage , et j'ordonne que vous demeuriez au château jusqu'à ce que nous vous accordions votre congé.

— Hélas! madame de G... me l'a donné . repritil en tirant sa moustache le plus sentimentalement possible.

— Je prends le Bibliophile pour arbitre de notre différend , dit madame de G... riant et rougissant à la fois : le mariage n'est -il pas défendu comme toutes les émotions trop vives , comme les exercices trop violens . dans les circonstances exceptionelles où nous nous trouvons? •

— Distinguo : lomour . oui: le mariage, non; répondis-je d'un ton m.agistral sans réussir à garder mon sérieux.

— Voici la question . dit madame de G... pi-

MEDIANOCHES. 17à

quée de la distinction que j'établissais entre la cause et l'effet : le colonel m'a fait part d'un projet de mariage que je ne pouvais manquer d'approuver: personne plus que moi ne désire le bonheur du colonel , et s'il ne dépend que de ma volonté, il sera bientôt réalisé; mais j'ai pensé que le moment n'était favorable d'aucune manière à ce projet que je voulus ajourner. Là-dessùs . jNI, le comte a cherché à ébranler ma résolution par des reproches , et lorsqu'il a vu l'inutilité de ses efforts pour me faire changer d'avis, il m'a déclaré qu'il partirait demain pour sa terre de Franche- Comté. Je ne réclamais pourtant qu'un délai d'une année.

— Durantuneannée. murmura le comte Plache, on a le temps de mourir trois cent soixante-cinq fois!

— Eh bien! dis-je à l'oreille de M. B.... admirez le pouvoir des médianoches : que ne feront-ils pas , s'ils peuvent faire des mariages!

— Colonel . vous resterez . reprit madame B... avec une aménité persuasive , et je me charge de restreindre celong ajournement, réclamé par madame de G... . aux simples conditions de salubrité conjugale : ainsi quand la santé publique s'amélio-

17G MKDUNOCHES.

rera , quand on s'occupera moins des actes de décès, nous nous occuperons plus des actes de mariage...

— Oui. s écria M. B... en se frottant les mains comme s'il dût être le marié . je composerai non pas une épithalame. mais une anagramme en l'honneur des époux.

— Monsieur Jacob . dépêchez -vous de faire disparaître les nuages qui ont menacé notre bonne intelligence, dit madame de G... pour détourner un entretien qui l'embarrassait à chaque instant davantage ; tâchez de nous distraire des idées sérieuses ou chagrines que nous avons apportées à ce médianoche ; rendez-nous ce rire franc et jovial . railleur et insouciant que nous avons perdu : allons . une histoire de la vieille roche . un joyeux conte à la façon de Boccace . quelque chose de plaisant et de gaillard même . puisque nous ne sommes pas au couvent.

— Voulez-vous une aventure de garnison P reprit le colonel qui cherchait à obtenir sa rentrée dans les bonnes grâces de madame de G...

— Non . gardez- vous en bien, répliqua-t-elle . nous n'avons pas l'humeur belliqueuse pour entendre parler de guerre...

— Il ne s'agit pas de guerre , interrompit-il , mais de garnison : cela ne se raconte pas devant des dames . excepté en temps de choléra...

— Le colonel n'a plus la tête à lui , dit madame B... ; c'est le mariage qui acquittera tous ces gages là. Je supplie seulement le colonel de ne pas nous traiter comme des hussards de la garde...

— Non , non , M. le comte ne nous exposera pas aux licences de la vie militaire . insista madame de G... qui paraissait connaître le fort et le faible de l'aventure que nous promettait le colonel ; je ne suis pas prude, mais, bonne sœur, je ne saurais quelle contenance faire . en écoutant ce récit : cependant voulez-vous le juger par vous-même ? le colonel va commencer, et s'arrêtera quand vous lui crierez : halte-là!

— C'était après la retraite de la Grande- Armée, commença le comte Plache . j'avais été fait prisonnier et conduit en Hongrie...

— Colonel . vous me faites trembler, interrompit madame B... avec qui madame de G... avait échangé un coup d'œil significatif, le sujet que vous abordez est peut-être très délicat . très épineux : je crains de vous voir vous engager dans un mauvais pas . et je vous prie de réserver cette

178 MKDIANOCHF.S.

aventure pour l'amusement de M. B... , lorsque vous serez en tête-à-tête. Cédez la parole au Bibliophile . qui n'a pas fait comme vous dix-sept campagnes . qui n'a pas été comme vous prisonnier en Hongrie . mais qui a vécu plusieurs siècles dans ses livres et sait dire beaucoup de choses que vous autres soldats savez mieux faire que lui. Le colonel sourit à cet éloge qui déguisait peut-être une épigramme . et ajourna son aventure de garnison plus volontiers que son mariage. Je choisis dans mes contes le plus impertinent . pour me conformer aux désirs de madame de G... qui m'avait émancipé au nom de l'assemblée; je pris un air audacieux dont s'effraya la susceptibilité de madame B.... et après avoir encore une fois requis l'indulgence de mes auditeurs, non pas pour moi , mais pour les mœurs du temps que j'allais affronter avec toutes sortes de précautions . je me hasardai sur le sol glissant de la Régence . au risque d'être moi-même entraîné par les faux pas de mes héros et surtout de mes héroïnes.

François-Bernard Potier, duc de Tresmes,

xMÉDIANOCHES. 17t)

pair de France, marquis d'Annebault, de Gandelus et de Fontenay-Mareuil, ayant vu ses dettes s'accroître dans la proportion de ses honneurs, et n'ayant point assez de fortune pour donner à ses quatre enfans un patrimoine conforme à leur rang, se débarrassa de l'aîné, François-Joachim-Bernard Potier, marquis de Gèvres, en le mariant à l'âge de dix-sept ans avec Marie-Madeleine-Émilie Mascranny , fille unique et héritière de Barthélémy Mascranny, maître des requêtes , et de Jeanne Lefèvrede Gaumartin. Soixante-dix mille Hvres de rente furent la dot qui vint au secours de cette noblesse aux abois.

La demoiselle Mascranny avait les plus beaux yeux du monde , outre ceux de son coffre-fort ; elle était blanche, avec des cheveux noirs admirables; son embonpoint, sa fraîcheur éclatante, sa grâce pudibonde, se ressentaient du couvent où elle avait été élevée; mais sous la dévotion enthousiaste qui lui res-

180 MKDIANOCHES.

tait de son séjour au milieu des religieuses du Calvaire, se cachaient une âme ardente, un tempérament passionné : son cœur et son corps étaient italiens, si son esprit était français : elle tenait à la fois de la nonne et de la fille galante ; elle aimait Dieu comme un amant, et l'on dedevinait qu'elle aimerait son amant plus que Dieu.

Le marquis de Gèvres, mestre-de-camp et brigadier de cavalerie, était destiné à succéder à son père dans les fonctions et dignités de pair de France , gouverneur de Paris et premier gentilhomme de la chambre du roi. Sa noblesse, qui ne remontait pas au-delà de Nicolas Potier, conseiller et général des monnaies de Charles VII, passait pour ancienne parmi celles, encore neuves et suant la roture, que l'argent avait écussonnées ; et son arbre généalogique avait grimpé comme un lierre aux ruines des vieilles familles de la cour. 11 était ieune , bien faif et caressant, disent les corn-

plaintes satiriques du temps; badin, gracieux , complaisant : il savait l'art de plaire aux femmes et de s'insinuer dans leurs faveurs. Mais par malheur, il ne semait pas pour recueillir; il se bornait aux préliminaires, aux tendres entretiens, aux regards amoureux, aux désirs; c'était faiblesse de nature, honte et crainte de lui-même, pauvreté de sens, et puberté tardive : en un mot , il se trouvait le jour de ses noces dans le même état que la mariée , aussi candide et vierge que sa mère l'était peu.

Le mariage eut heu le 2 juin 1709.

Le marquis de Gèvres mangea beaucoup d'une tourte d'anguilles : la première nuit fut signalée seulement par une fatale indigestion qui dura jusqu'à la quatrième nuit, où il coucha seul, et le lendemain au point du jour il partit pour l'armée. A son retour, la terrible tourte d'anguilles n'était pas encore digérée, et pendant sept mois consécutifs qu'il passa auprès de sa femme, ftoideniont et maritale-

i82 MEDIANOCHES.

ment, il ne changea rien à la situation des choses.

Madame de Gèvres était d'abord si confite en innocence, qu elle ne se faisait pas faute de dire :

— Voyez donc mon ventre? il me semble que je suis grosse!

Mais madame de Caumartin , curieuse comme une mère , découvrit bientôt que l'innocente ne pouvait être enceinte, et laissa éclater son indignation à l'égard du mari. Celui-ci, assiégé de questions et de reproches, se querella, se brouilla avec la mère et la fille, relégua cette dernière dans ses terres où il ne la visitait que pour s'en faire mépriser davantage, et enfin l'abandonna tout-à-fait.

Cependant il commençait à se développer, à se dégourdir , à se débrailler dans la société libertine de ses amis de cour et de régiment; il

MEDIA.NOCUES. 18S

se fonuaitpetità petità l'école des nymphesde l'Opéra, et sous l'influence des petits soupers; enfin , il se préparait à revenir à Gèvres, armé de toutes pièces et aguerri par l'expérience , lorsqu'il reçut une citation judiciaire pour paraître devant l'official de Paris, et s'y défendre d'une accusation d'impuissance, intentée par sa femme, demanderesse en dissolution de mariage.

L'officialité de Notre-Dame , qui était le tribunal de l'archevêque , connaissait seule alors des matières ecclésiastiques, et l'impuissance des époux était regardée comme telle , en vertu de ce vieil adage de la création biblique : Croissez et multipliez.

Cette accusation, que madame de Caumartin avait exigée de concert avec le confesseur de sa fille, produisit une explosion d'éclats de rire que le marquis de Gèvres ne fit pas taire en relevant le gant, au lieu de tenter une voie de raccommodement plus décente. Il n'était

que trop disposé à haïr sa femme à cause des torts qu'il avait eus envers elle, et il haïssait du meilleur de son cœur la dame de Caumartin ^ dont les instigations causaient ce scandaleux procès qu'on allait débattre en public, avec toutes les ressources de la chicane la plus déshonnête, devant la justice cléricale.

Une entrevue conjugale pouvait peut-être donner un démenti à l'objet de la plainte; mais le marquis de Gèvres, outragé et vindicatif, ne daigna plus correspondre que par huissiers avec la partie adverse.

Il retentit long-temps, ce procès monstrueux, qui fut le dernier et le plus célèbre des procès en impuissance que l'ofHcialité jugeait sans appel, les décrétales et les conciles à la main.

Le défendeur fut soumis à un examen d'experts qui n'éclaircirent pas l'obscurité de la cause, et à un interrogatoire circonstancié, auquel il répondait sans cesse en riant : J'ai consommé! \a\ demanderesse réclamait aussi

MÉDIANOCHES. ISr»

une expertise qui eût été plus concluante à son égard , et plaidait le fonds autant que la forme par l'organe de maître Begon , son avocat.

On mit sur le tapis, en présence de l'official Antoine Dorsanne, prêtre, chanoine et docteur en théologie , une immense érudition législative, canonique, médicale et historique, en matière d'impuissance ; et , après deux ans de plaidoyers, répliques et mémoires qui divertissaient Paris, madame de Gèvres, navrée de pudeur et saturée de scandale, s'enfuit, du couvent des Filles du Calvaire où elle était confinée, chez sa mère, en renonçant à toute poursuite. Le marquis de Gèvres , qui demeurait maître de la dot, n'eût pas choisi une conclusion plus favorable à ses plaisirs, puisque, sans le congrès où l'épreuve physique devant témoins avait été abolie, il parvint à justifier sa valeui" d'homme en affichant un grand luxe de maîtresses, et il oublia qu'il fût marié.

Le second bal de l'Opéra se donna le 4 janvier de l'année 1716, et fut plus nombreux, plus brillant et plus gai que le premier, qui avait eu lieu le 2, et auquel le régent assista sans masque.

Ce bal était une invention nouvelle de Philippe d'Orléans , qui , las des bonnes fortunes de cour qu'on ne lui laissait pas même le temps de désirer, imagina d'en chercher de plus bourgeoises et de plus secrètes, dans lesquelles le prince n'éclipsât point l'amant : il voulait essayer s'il était encore assez aimable de sa personne pour se passer des prestiges éblouissans du Palais-Royal. La duchesse de Berry , sa fille , que les petits-soupers du Luxembourg ne rassasiaient pas, se faisait fête aussi de s'encanailler en amour. C'est pourquoi, en plein conseil de régence , on convint de prendre le masque.

— Monseigneur, avait dit à ce sujet Dubois

qui n'était pas encore cardinal, on vous reconnaîtra toujours !

— Comment cela, M. du Poisson ? reprit le régent en souriant.

— Monseigneur, les déesses risquerontelles de se tromper en disant : <r C'est Philippe ou Hercule ! »

Ce galant et spirituel prince, qui n'avait d'ambition que pour la volupté , invita toute la cour; en annonçant qu'il paraîtrait au bal en masque , ainsi que les princesses.

La foule était considérable, dès onze heures du soir, à l'ouverture des portes : foule bigarrée et chatoyante en robe et en capuchon. il y avait loin de là au règne de François P% qui proscrivait les masques, sous peine de prison et d'amende ! L'ordonnance du bal , signée par le roi qui avait rempli les attributions du lieutenant de police pour s'exercer à la royauté, défendait d'entrer dans la salle sans payer.

avec des épées ou autres armes, sans masques et dominos, et menaçait de peines sévères quiconque commettrait aucune violence, insulte ou indécence. On avait eu soin de ne pas effaroucher la pruderie des femmes et la susceptibilité des maris ; aussi maris et femmes vinrent-ils à l'envi. De tout temps, la gent plébéienne à recherché la vue et le contact des princes , fussent-ils laids et galans ; mais le duc d'Orléans était un des plus charmans hommes de la cour : on l'aimait du premier coup d'œil , et du second , on l'adorait.

Les bals de l'Opéra n'étaient pas dans l'origine ce qu'ils sont aujourd'hui, ternes et tristes du reflet d'une révolution : le parterre et l'amphithéâtre s'élevaient au niveau du théâtre par le moyen d'une machine ingénieuse due à un Carme mécanicien, et la vaste salle de l'Académie royale de Musique formait alors une galerie longuede 98pieds, soutenue par des colonnes de marbre jaspé, décorée d'orne mens de bronze

doré et de peintures, rehaussée de tapisseries de velours, éclairée par trois cents bougies garnissant des girandoles et des lustres de cristaux, et divisée en trois salons de différente architecture , où l'on entrait par une magnifique tenture de soie frangée d'or : l'orchestre, il est vrai, ne se composait que de trente instrumens, et le prix du billet n'était que de cinq livres.

Le bruit courut dans le bal que la duchesse de Berry venait d'arriver, et comme l'assemblée en masse se précipita vers un seul point où l'attention était concentrée, la presse devint en un instant si compacte et si ondoyante, que les femmes crièrent, étouffées ou effrayées, et le torrent irrésistible emporta d'un bout de la salle à l'autre des dames enlevées à leurs cavaliers et des cavahers enlevés à leurs dames : les gardes-du-corps , qui se trouvaient là , craignirent pour leur duchesse , et augmentèrent le désordre en se jetant dans le plus épais de cette foule , en s'efforçant d'y faire une

trouée , et en renversant tous les obstacles avec une brutalité que n'excusait pas le péril d'une princesse; mais on s'aperçut que celle-ci n'avait couru aucun danger et dansait tranquillement dans une autre partie de la salle.

Cette découverte apaisa tout à coup la terreur panique des assistans , les clameurs , les luttes et la fuite, qui avaient fait du bal une turbulente cohue : on circula plus librement, on releva quelques blessés , on rattacha quel ques coiffures , et les musiciens préludèrent à une symphonie de Lully.

Un domino rose , que trahissait un pied mignon et dont la taille se dessinait fine et cambrée sous le satin, était tombé dans la bagarre : plusieurs jeunes gens à moitié ivres, voyant une femme sans défense, sous prétexte de lui porter secours, s'en étaient emparés comme d'un jouet, et l'entouraient d'hommages importuns, de propos cyniques, de grossières privautés, au lieu d'avoir pitié de son trouble et

de sa mésaventure : cette inconnue ne pouvait leur échapper, et pleurait d'indignation plus encore que des contusions de sa chute,

Un domino blanc , de haute stature , entendant les plaintes d'une femme insultée, accou-rut à son aide, et ordonna si impérieusement aux persécuteurs de s'éloigner, qu'ils crurent obéir à un officier du Palais-Royal , peut-être au régent lui-même. Ce domino blanc rassura le domino rose avec bonté, et s'offrit à lui servir de protecteur, jusqu'à ce qu'ils eussent retrouvé le cavalier dont la dame avait été séparée et qu'il était difficile de reconnaître dans cette mêlée de robes et de masques de toutes couleurs , où ne se montrait pas une figure ni une forme humaines.

Le domino rose avait besoin de se remettre d'une émotion qui altérait encore sa voix; le . domino blanc l'accompagna dans une loge, en pressant un joli bras rond, et en s'imaginant voir luire des yeux charmans à travers les trous du masque.

Le domino rose avait remarqué dès l'abord la tournure élégante et dégagée, l'air noble et le bon ton du domino blanc, et ils ne furent pas plutôt assis dans la loge, sous prétexte de chercher et de découvrir un domino noir au milieu de mille dominos noirs absolument semblables qui passaient et repassaient en bas, qu'ils usèrent de la familiarité et de l'assurance que donne le masque et qu'anime l'électricité de la musique : la femme protestait de sa reconnaissance; l'homme, de son dévouement.

— Ma chère, disait l'un en baisant une main qui se livrait (pardonnez-moi, madame, de vous tutoyer par le droit du masque ), je jurerais ne t'avoir javais vue, car je n'eusse pas manqué de garder de toi un souvenir qui lirait ton nom à livre ouvert dans tes yeux, ta taille, t(m pied et ta main : maintenant , je les reconnaîtrais entre tous!

— Veux-tu essayer? je t'en défierais bien,

MEDIANOCHES. 1»S

flatteur : on voit à ton langage que tu as pris des leçons à la cour.

— Peut-être. Et toi, as-tu jamais paru aux fêtes de la Muette? Non , car le régent eut déjà congédié madame d'Âverne.

— Tu crois donc que je suis ambitieuse et qu'il suffit d'être prince pour me plaire? Madame d'Averne n'a rien que je lui envie...

— En naissance , en beauté , en grâce , en esprit, je m'en fais garant; mais je te remercie de m'a voir averti de tes goûts : si j'avais le malheur d'être un de ces princes que tu dédaignes si fièrement, je noterais pas mon masque avant de vous avoir plu.

— Pensez-vous rester long-temps masqué , monseigneur?.. Quelle folie! Parlons raison : où nous re verrons-nous?

— Ne nous quittons pas, nous n'aurons pas la peine de nous rejoindre? Je soupçonne que vous allez au Luxembourg?...

in MÉDIANOCHES.

— Je devrais y être , reprit le domino rose en soupirant, puisque mon mari... J'allais vous faire une confidence.

— Votre mari , vous l'avez perdu? vous êtes veuve ou à peu près... Madame, décidez de mon sort, en m'apprenant si vous aimez.

— Je n'aimais plus, quand je vous ai rencontré, et depuis ce moment, votre rival est détrôné : avez-vous le cœur libre ?

— Je ne l'ai plus, et je sens que j'aime comme je n'ai jamais aimé ! N'en soyez pas surprise , je sais qui vous êtes et combien je suis heureux : vos charmes ne sont un mystère pour personne à la cour, et votre nom est dans toutes les bouches.

— C'est une fâcheuse célébrité... Adieu ; notre premier tête-à-tête a duré assez pour que j'attende avec impatience le prochain bal : vous y serez, une rose à la main ? Songez que le véritable amour croît par l'absence... Ne me retenez pas; je ne voudrais pas qu'on nous vit en-

MKDIANOCHES. 195

semble!... Surtout tâchez de m être fidèle jusqu'à jeudi soir, mon prince!

— Madame , vous me comblez de joie et d'orgueil ; je n'ai rien fait pour mériter les bontés dont vous m'honorez ; mais je m'en rendrai digne par mon zèle et mon inviolable attachement. Jeudi , au prix démon sang, que je puisse de nouveau vous tutover, ma chère!

Le domino rose avait retiré son gant poui" tendre la main nue aux baisers que le domino blanc Y déposait, et celui-ci se hasarda de serrer dans ses bras sa conquête inconnue avec l'excuse d'un adieu de cinq jours : ils se réitérèrent la promesse mutuelle d'un rendezvous , et se perdirent dans le mouvement confus des danses et des intrigues , tous deux fort satisfaits l'un de l'autre.

— Je suis bien en cour, disait un moment après le domino blanc à un domino noir mas-

190 MÉniANOCHES.

culiii ; oui, mon père, je ne m'abuse pas, j'ai plu à la duchesse de Berry, et au prrx hain bal je serai presque duo.

— Ce serait un coup de fortune, répondit ce domino noir ; surtout, ne va pas lui faire des tiennes!

— En vérité, ma mère, disait le domino rose à un domino noir féminin, il est adorable, entreprenant, spirituel: ce ne peut être que le Régent ou le duc de Richelieu.

— Alors, il faut congédier ton chevalier, répondit ce domino noir, ou bien les garder tous les deux.

Le jeudi suivant, le troisième bal fut encore le rendez-vous général de la galanterie, de la ( uriosité et de la mode : toute la cour du Palais-Royal était là, confondue avec la petite bourgeoisie et les filles d'Opéra. On racontait qu'au dernier bal la duchesse de Berry avait couru les aventures et choisi un nouvel amante

on racontait que le duc d'Orléans était enfariné d'amours roturiers, et que madame d'Averne serait envoyée au diable. En ce temps là , dame Renommée avait plus de cent yeux et surtout plus de cent voix.

Le domino rose reconnut son domino blanc qui tenait une rose à demi ouverte, où les plaisanteries venait prendre des termes de comparaison plus ou moins flatteuse pour les dames. Les deux dominos gagnèrent en silence les loges grillées et s'enfermèrent dans un boudoir mystérieux, environné de rumeurs folâtres et d'enivrante musique, mais inaccessible à tous les regards; car les deux Renommées qui soutenaient les armesdu roi au-dessus de la grande arcade , et les quatre Muses peintes en statues de marbre, par Vanloo, avaient la discrétion de ne rien répéter ; d'ailleurs, Argus lui même n'aurait pu tout voir: la loge f»rillée était le paradis du bal de l'Opéra.

La tôte-à-téte des amans se prolongea peu-

19S MÉDIANOCHES.

dant trois contredanses, et la conversation, dénouée etrenouéeà plusieurs reprises, devenait plus tendre , plus badine et plus intime, quoiqu'elle ne fût pas engagée à visage découvert; l'incognito fut conservé avec le masque, malgré tous les gages donnés et reçus d'une connaissance qui s'établit entre eux sans beaucoup de frais de paroles. La seule chose qu'ils négligèrent, ce fut de se démasquer; et ils y songeaient pour la première fois dans un intermède de contemplation immobile , lorsque le domino rose, en se penchant vers la grille, aperçut au-dessous d'elle, à la troisième galerie, un grand domino noir au capuchon rabattu, qui avait pu entendre ce qu'il ne voyait pas,

— Ah, mon Dieu! c'est lui, murmura-t-elle en tressaillant : séparons-nous, je vous en conjure, pour éviter un malheur.

— N'est-ce pas mon prédécesseur? s'écria le domino blanc : nous n'avons rien oublié,

chère belle, sinon de savoirquinous sommes?

— Ne dois-je plus vous retrouver? non, point ici, l'amour n'y est point en sûreté, et je vous aime trop pour ne pas craindre les espions , les jaloux , les duels et les lettres de cachet. Mais vous, quel est votre nom , votre rang?...

— Après vous, ma chère; masque pour masque : détachez le vôtre qui cache une figure divine, et nommez-vous.

— Non, monsieur, je chéris mon illusion et je veux la garder encore jusqu'au jour.... Demain je vous attends, rue Michel-le-Comte, à l'hôtel de Caumartin : vous demanderez madame la chanoinesse !

— L'hôtel de Caumartin! répétait le domino blanc resté seul dans la loge que le domino rose avait quittée précipitamment. Il me semble.... Bah! l'hôtel aura été loué à cette chanoinesse.... Elle est fringante pour une chanoinesse !

200 MEDIAxNOCHES.

Il fut lire de sa rêverie par l'apparition muette du grand domino noir de la troisième galerie , qui lui prit le bras comme à une maîtresse, et l'entraîna silencieusement à travers les joies du bal , en l'accompagnant de coups d'œil enflammés qui jaillissaient des trous du capuchon.

Ils sortirent ensemble dans la rue, après avoir repris leurs épées à la porte , et ils s'acheminèrent du cul-de-sac de l'Opéra sur la place du Palais-Royal encore sohtaire à quatre heures du matin. Le domino noir s'arrêta sous la lanterne du commissaire.

— L'endroit vous convient-il? dit ce domino avec un accent provincial que la colère effaçait en le rendant bref et saccadé ; cette lanterne nous servira de témoin , et le commissaire se chargera de relever le mort.

— Je ne vous souhaite pas alors d'être l'obligé du commissaire, reprit le domino blanc

qui tira son épée à l'exemple de l'agresseur : mais avant de nous tuer le plus poliment qu'il sera possible, faites-moi la grâce de m apprendre pourquoi nous nous tuons?

— Pour une bagatelle qui me tient au cœur, pour une coquette, pour une infidèle!.... C'est à moi , monsieur, que vous succédez.

— Il est des gens qu'on ne remplace jamais, monsieur, et je devine à vos manières que vous êtes un homme de qualité.

— Trêve de railleries , monsieur: je suivie chevalier de Beaumanoir, parent des Noailles. Et vous, monsieur le plaisant?...

— Vous me permettrez de taire mon nom jusqu'à la fin de notre entrevue; seulement, je vous donne un conseil : si vous me tuez , ne vous en vantez pas. ♦

Les adversaires s'attaquèrent avec adresse et impétuosité. Pendant quelques minutes la chance fut incertaine, et le domino noir, qui

202 MfcDlANOCHES.

ne ménageait pas ses coups , faillit , en se fendant, enferrer son rival, qui lâcha pied et fut atteint à la main. Cette blessure ne l'empêcha pas de revenir à la charge et de blesser à son tour plus grièvement le chevalier, dont lepée sauta du choc à dix pas.

Des amis , qui étaient sortis du bal en même temps qu'eux, et qui assistaient de loin au combat, s'approchèrent en voyant l'un des champions tomber , le relevèrent sanglant et l'emportèrent jusqu'à son carrosse.

— Messieurs , dit le domino blanc en s'en allant de son côté , je suis fâché de cet accident que je n'ai pas provoqué ; mais si M. le chevalier de Beaumanoir n'était point content de cette explication, il peut en réclamer la suite à l'hôtel de Tresmes.

Le lendemain , à l'heure où il fait jour chez les dames du grand ton, entre onze heures et

MÉUIANOCHES. 2ÛS

midi , le marquis de Gèvres , richement vêtu , et la main en écharpe , se fit conduire par un carosse de place , de la rue Neuve-Saint- Augustin, où était situé l'iiùtel de Tresmes , à la rue Michel-le-Comte.

Il éprouva une sueur froide et un battement de cœur en arrivant à l'hôtel de Caumartin , où trois ans auparavant sa femme s'était réfugiée sous la sauvegarde maternelle ; mais dès qu'il eut nommé madame la chanoinesse , on le mena avec mystère par un escalier dérobé» jusqu'à un boudoir que la dévotion et la volupté ornaient de leurs emblèmes réunis. L'attente lui ota un pressentiment qui pesait sur sa bonne fortune , et il se prépara au rôle d'aman I qu'il allait jouer.

Tout à coup la porte s'ouvrit, et il se trouva face à face avec sa propre femme, Madeleine- Emilie Mascranny, en déshabillé erotique, plus belle, plus attrayante , plus leste qu'il ne l'avait jamais vue. L'étonnement, le dépit, le silence,

furent réciproques; le sourire, qu'ils avaient commencé chacun à part soi , se changea en moue de mépris.

— Par ma foi , madame , je ne vous cherchais guère, dit le marquis en pirouettant ; et je crains bien que madame la chanoinesse ne s'aperçoive que j'ai rencontré votre tête de Méduse....

— Quoi ! c'est vous, monsieur? s'écria- t-elle. •C'était vous!... ajouta-t-elle en rougissant et en se mordant les lèvres.

— Ah! vous êtes chanoinesse, madame, reprit le marquis en riant; je vous aimais mieux avec votre masque !

— Mais c'est impossible, monsieur, ou les temps sont bien changés!... Hier, à l'Opéra, dans cette loge grillée.... le domino blanc!...

— Parbleu ! c'était moi, et je vous le prouverai si vous voulez... Mais non, j'y renonce à présent que je vous ai vue en face.

MÊDUNOCHES. 205

-^ Voilà un guet-à-pens que je ne vous pardonne pas.... J'ai cru d'abord que j'avais affaire au duc d'Orléans.

— Je suis sensible à l'éloge, madame; mais je vous le rends bien : j'ai cru que vous étiez la duchesse de Berry. #

—Fi donc! monsieur, une femme perdue !... Était-ce donc la peine de donner congé à mon chevalier ?

— Le chevalier de Beaumanoir! je l'ai tué, ou peu s'en faut, ce matin, au sortir du

bal.

Vous avez tué mon amant, monsieur!

ce serait le comble de vos atrocités. Pauvre femme! hélas!

— 0 la singulière histoire! le galant qui cherche querelle au mari! le mari qui se bat pour la possession de sa femme! Diable! si le bal de l'Opéra procure souvent de ces miracles, c'est une institution très bouftcmne !

Ah! monsieur, si le bal de l'Opéra n'était

pas une illusion, un rêve!... Je voudrais ne pas m être éveillée!...

— Tenez , ma chère chanoinesse , rêvons encore, puisque j'ai gagné mon procès avec vous sans avocat?

-*- Le rêve dure toujours, monsieur!... Savez-vous que vous étiez un homme incomparable au bal de l'Opéra?

— Jugez-moi mieux aujourd'hui, mon ange... Je vous défie de soumettre à des experts mon impuissance et votre virginité!

Ainsi les deux époux se réconcilièrent; mais la marquise de Gèvres mourut l'année suivante sans laisser d'enfant.

Ecrivez qu'elle a ri! dit en riant elle-même madame de G... , qui désignait son amie toute effarouchée des hardiesses de cette anecdote, que j'avais narrée pourtant avec beaucoup de retenue.

Cela est fort gai. Bibliophile, etl'on n'est pas forcé d'en rougir : vous aviez raison toutefois de nous avertir que votre Régence était un terrain glissant : il eût fallu une vertu ferrée à glace pour é\iter les chûtes.

— Grand Dieu! qu'était-ce donc que l'aventure de garnison du colonel , s'écria madame B..., si madame de G... a jugé prudent de nous l'épargner ?

— Ce n'est presque rien , reprit le comte Plache : une petite anecdote d'amourette à tâtons...

— Quelle rage avez-vous de conter , colonel ? interrompit madame de G... Faites-nous pousser des moustaches . et nous serons en état de vous entendre.

— Ce marquis de Gévres était un galant homme ! dit M. B .. qui avait réfléchi sans doute sur la morale de mon conte historique : oui . je ne m'en dédis pas. un fort galant homme.

Et il se firotla les mains comme pour s'étourdir.

— C'est étrange . ajouta M. B... cessant de se frotter les mains : encore une anagramme pro-

20b MEDIANOCHES.

phétique! Savez-vous quelle est l'anagramme de Marquis de Gèvres? Il y a là-dedans tout une destinée : Qui rêve d'armes]

©n^icme IftTcîrianoctjf .

— Qu'est-ce qui ose s'introduire dan« mon château sans se soumettre à l'épreuve de la quarantaine ? s'écria M. B... au bruit d'une discussion animée qui retentissait dans la cour.

— Encore vos imaginations, monsieur! inter rompit madame B.... Craignez-vous qu'on vous apporte la peste de Constantinople?

— Non la peste, mais le choléra de Paris, re-

prit M. B... en pâlissant de terreur. J'ai entendu les pas d'un cheval ?

— Bon Dieu ! quelle inquisition ! au lieu d'un cheval . mettez qu'il y en a deux, et n'en parlons plus.

— Au contraire , parlons-en , madame ; seraitce le diable , je veux savoir qui c'est. Mais je n'ai pas vu Laroche aujourd'hui ?

— Vous vous en apercevez ? Moi non plus , je ne l'ai pas vu; apparemment qu'il n'était pas au château.

— Oui-dàl où était-il donc, madame? dit M, B.,. en remuant ses poches pour y trouver une boîte en corne pleine de camphre pilé avec du noir de fumée , qu'il flaira de telk sorte , que son nez devint noir comme un cholérique. Il était peut-être à Paris!

— Pourquoi non? reprit distraitement madame B... En tous cas, il va vous le dire lui-même , car j'entends sa voix.

— Quoi! il serait allé à Paris sans mon ordre, sans ma permission ? à Paris . madame ! L'ingrat conspire donc notre mort à tous? Comment l'avez-vous laissé partir? Il fallait alors l'empêcher de revenir. Qu'allait-il faire à Paris?

MÉDIANOCHTiS. 213

— C'est moi qui l'ai prié d'y aller pour me ramener le docteur Ferry.

— Le docteur! répéta M. B... en se reculant avec défiance et se noircissant davantage le nez ; le docteur, madame! Avez -vous donc besoin du docteur ?

— Probablement, monsieur, puisque je l'envoie chercher : mais je ne vous dis pas que ce soit pour moi...

— Ce n'est pas pour moi non plus . j imagine.Êtesvous malade . ou bien est-ce moi qui le suis ?

— Je ne sais , monsieur: si vous désirez consulter le médecin, je vous en procure les moyens : sinon, ne vous occupez pas des affaires des autres.

— Oui, pourvu que les affaires des autres ne touchent pas aux miennes : ainsi, ayez ou non le choléra ; mais dés que vous l'aurez, avertissez nous, afin de nous donner le temps de fuir la contagion. Laprésence du docteur ne me présage rien de bon.

— Croyez-vous donc que la Faculté ne vienne jamais que pour tuer le monde? Je vous promets dés à présent que vous n'en mourrez pas.

— Je l'espère bien : autrement, je vous renierais pour ma femme . et je divorcerais. , car je n'ai pas envie de mourir, je vous en préviens.

2U MÉDIANOCHES.

Pendant cette altercation conjugale . madame de G... se mordait les lèvres pour ne pas rire, et le colonel, pour ne paraître pas écouter, dessinait sur la broderie de madame B... une armée de soldats qui restaient complètement neutres dans la querelle. Enfin Jules Laroche entra tout couvert de poussière; le docteur-^ Ferry le suivait, continuant en monologue le débat que son arrivée avait éveillé parmi les domestiques . qui , pour obéir à M. B..., ne voulaient pas le recevoir au château: mais Laroche était parvenu à s'interposer au nom de madame B... et à faire admettre le cheval du docteur dans l'écurie comme le maître dans le salon.

— Docteur, ne m'approchez pas . criait M. B... qui puisait dans sa boîte anti-cholérique comme dans une tabatière ; retirez- vous , je vous en conjure; ne changez pas mon château en hôpital. Pourquoi êtes-vous venu? qui vous a mandé? Qu'est-ce qui est malade, ici?

— M. Ferry, je vous invite à ne pas répondre à ces questions indiscrètes, s'écria madame B... fermant la bouche au docteur qui s'apprêtait à répliquer. Vous êtes venu . il suffit ; je vous en re-

mercie : nous causerons demain en particulier, car vous passerez bien la soirée avec nous ?

— Ah ! vraiment ? dit le docteur en tàtant le pouls de madame B... : ce n'est que cela, je vous en félicite. M. B... . vous êtes un heureux mortel !

— De quoi me félicitez-vous? reprit M. B... ; de ma bonne santé ? Vous pensiez donc me trouver au lit entre le confesseur et le notaire ?

— Prenez un siège, docteur, interrompit Laroche pour éviter une plus ample explication : reposez-.vous, non de la route , qu'il est très agréable de faire à cheval . mais de l'espèce de lutte qu'il a fallu soutenir à la porte avec les gens de M. B... Ces furieux-là refusaient de nous recevoir; ils objectaient des ordres exprés de M. B... et nous avons presque employé la force pour pénétrer jusqu'ici.

— Si mes gens n'avaient pas manqué à leur devoir, dit M. B... . ils se seraient fait tuer plutôt que de vous livrer le passage! Mais je les punirai de cette désobéissance à mes ordres . et demain je les chasse tous.

— Sans doute pour en faire venir d'autres de Paris? Je reconnais-là votre prudence, dit madame B... en souriant d'intelligence au docteur Ferry.

— Eh bien ! si je ne les chasse pas demain . reprit M. B... avec colère . j'attendrai que le choléra soit passé. Vous restez, docteur?

— Volontiers, dit M. Ferry : on ne résiste pas à une invitation si pressante: d'ailleurs, je suis bien aise de prendre quelque repos : depuis trois semaines , je n'ai pas dormi une seule nuit dansmon lit. Ce maudit choléra m'a mis sur les dents...

— Ne prononcez pas ce mot-là, docteur, interrompis-je d'un ton et d'un air doctoraux: j'ai été nommé prévôt de la santé dans le château de ***, et la première mesure que j'ai prise a été de défendre, sous peine d'amendes arbitraires, qu'on nommât ce vilain mal qui se glisse, dit- on. par les oreilles des personnes craintives : je vous invite donc à vous soumettre à notre règlement. Ma seconde prescription . que vous n'approuverez pas moins . a été d'entretenir le moral dans un équilibre de gaité et de bonne humeur que je juge très salubre pour le corps : celte hygiène a eu jusqu'ici le succès que j'en attendais: M. B... fait des anagrammes, et nous faisons des contes.

— J'en ai fait une qui vous concerne, docteur, dit M. B... entraîné par la force des anagrammes: En fout es les maladies du corps humain...

—Bravo ! Bibliophile , on voit que vous avez étudié la médecine dans Rabelais? s'écria M. Ferry en me serrant la main par sympathie pantagruélique . et en tirant de sa poche son auteur favori . dans lequel il lut : « Autres sont par le monde (cène sont fariboles), qui étant grandement affligés du mal de dents , après avoir tous leurs biens dépensés en médecins, sans en jien profiter, n'ont trouvé remède plus expédient que de mettre lesdites chroniques entre deux beaux linges bien chauds, et les appliquer au lieu de la douleur, les sinapisant avec un peu de poudre d'oribus. »

— En vérité . ce remède est-il efficace? reprit M.B... qui avait presque oublié ses inquiétudes au souvenir de mes anciennes admonitions. Vous m'en écrirez la recette et m'en indiquerez l'usage . car je ne connais pas la poudre d'oribus.

— Vous trouverez tout cela dans Rabelais . dit M. Ferry en riant : Prologue du second livre; quant à la poudre d'oribus...

— Réservez votre Rabelais pour égayer vos moribonds d'hôpital . s'écria madame B... qui secouait le docteur par le bras sans pouvoir l'arracheràses réminiscences rabelaisiennes; mais puisque vous assistez à nos médianoches . payez votre écot et contez aussi.

21 s MEDIANOCHES.

— Médianoche ? répondit le docleur étonné, qu'est-ce que cette langue-là ? Écorche-t-on ici le français à la manière de l'écolier limousin?

— Médianoche veut dire , à ce qu il paraît : Buvez du thé et faites des contes, répliqua M. B... ; car nous ne buvons ni ne faisons autre chose dans ces veillées qui se prolongent quelquefois jusqu'à une heure du matin. Ce régime nous réussit à merveille.

— Docteur , je vous demande un conte , insista madame B... : c'est la seule monnaie qui ait cours dans notre commerce de soins hygiéniques.

— Faites-nous la confession de vos malades? dit malicieusement madame de G... en désignant d'un coup d'œil son amie qui rougit.

— Racontez tout ce qui vous plaira . dis-je à mon tour, excepté des histoires tristes, capables de produire une trop vive impression sur votre auditoire.

— Surtout abstenez-vous de citer votre abominable Rabelais . dit madame B... fidèle à ses antipathies.

— Gardez -vous aussi de parler de cho dit

M. B... qui pour se faire comprendre eut recours à une pantomime inintelligible.

— J'rii trop de respect pour les dames . rcpon

MÉDIA.NOCHES. 219

dit le docteur que la réticence de M. B... jeta dans l'erreur d'une équivoque rabelaisienne. Mais que vous raconterai-je?

— Vos distractions , répondis-je.

— Oh! répliqua-t-il , j'aurais trop à vous conter, et le chapitre du Distrait dans les Caractères de Labruyère , est , grâce à moi , bien incomplet. Cependant je puis choisir une de mes distractions entre mille.

Cette distraction, que l'on prendrait souvent pour de l'idiotisme ou de la surdité, m'est venue du travail excessif que je m'imposai pendant mon cours de médecine ; depuis lors, tout ce que j'ai essayé pour changer une habitude aussi nuisible dans le monde, n'a pu triompher complètement de ce défaut qui s'est pourtant bien modifié avec les années. Je fus si radicalement distrait, à l'époque où je passai ma thèse , que je m'imaginai tout-à-coup que mon rôle était d'interroger au lieu de répondre, et que je

220 MKUIANOCHES.

commençai à pousser desargumens contre les professeurs qui s'amusèrent de mes questions et de mes réprimandes. Quand j'allai signer mon diplôme à la Faculté, je fus emburelucoqué d'une plus étrange fantaisie : j'apposai le nom de Rabelais à la place de ma signature, et prenant aussitôt les airs du bon curé de Meudon, j'adressai au doyen lui-même la formule pantagcxxéYuie: Buveur très illustre et goutteux très précieux. Le doyen crut que je me moquais de lui et me mit à la porte. Enfin je passe sous silence toutes les tribulations que je dus à de pareilles absences de mémoire, et j'arrive à la plus extraordinaire.... Quelle est-elle donc ? je l'ai oubliée , ce me semble. Gela n'est pas étonnant: j'ai bien oublié un jour que je me trouvais dans la chambre à coucher d'une dame, et... Ah! m'y voilà : je vais tâcher de ne plus perdre le fd de mes idées dans le labyrinthe de mes distractions.

Je m'étais fixé à Dreux pour commencer

mon état, et, soit disette de médecins , soit abondance de malades, je me fis une petite clientielle, sur laquelle s'appuya ma réputation naissante : cette réputation , qui s'étendait dans un rayon de dix lieues, m'ouvrit l'entrée d'un château voisin qu'habitait pendant l'été madame de la Brèche; j'y fus appelé d'abord pour un rhume, puis pour une migraine, et j'ignore quel talent je déployai dans ces deux consultations où je parlai de tout autre chose que de médecine ; mais je fus dès-lors réputé comme un habile praticien par ma nouvelle cliente et par toute sa société composée de la noblesse campagnarde des environs : on me fêtait, on m'invitait à dîner, on m'envoyait du gibier. C'était aux bonnes grâces de madame de la Brèche que je devais cette vogue dont l'origine fut mon admission au château ; madame de la Brèche, qui passait l'hiver à Paris, avait le privilège de donner à Dreux (.e qu'on

est convenu d'appeler le ton, et dès qu'elle m'eut adopté, tout le monde m'adopta.

Je n'étais pas alors plus fat que je le suis aujourd'hui, mais j'étais plus jeune et plus ambitieux : j'avais bien remarqué, dès ma première visite, que madame de la Brèche était jolie ; ce ne fut qu'en réfléchissant sur un sujet qui se présentait de lui-même à ma pensée, que je m'aperçus qu'elle était riche et veuve ; je n'eus pas de peine à me persuader que j'avais été accueiUi avec une faveur spéciale capable d'encourager un célibataire qui n'est ni manchot ni cul-de-jatte, et que je pourrais, à force de soins, me ménager des droits à la succession du mari , laquelle semblait offerte à la concurrence. Cet espoir devint presque de l'assurance , quand j'eus appris combien peu répoux défunt était regrettable par son âge voisin de la vieillesse , par son caractère fâcheux et bourru , par sa ligure laide et désagréable, en un mot par la baisse sensible de

sa valeur conjugale. Je résolus de me mettre sur le rang des prétendans à la main et aux écus de la séduisante veuve : elle avait vingtsix ans et autant de mille livres de rente ; moi , je n'avais rien qu'une patente de médecin.

Madame de la Brèche n'était pourtant pas une de ces femmes qui appellent les conquérans et souffrent les conquêtes : on jugeait assez, à la voir sûre d'elle-même, allant le front levé et le regard hardi , qu'elle ne doutait point de sa vertu invincible. Cette vertu, qui n'était pourtant ni de la froideur naturelle ni de l'indifférence générale , n'avait pas de plus chère jouissance que de faire parler d'elle et d'inspirer une sorte d'admiration : les uns pensaient que le souvenir de M. de la Brèche servait de fondement à cette vertu de marbre blanc; les autres en fesaient honneur à la dévotion de la dame ; ceux-ci la traitaient de caprice de femme ; ceux-là, de nécessité sanitaire; mais quoiqu'il en fût, l'envie et la malignité

usaient leurs dents sur le piédestal de la statue que je formai l'audacieux projet d'animer. Vous ne soupçonnez pas, mesdames, l'avantage qu'un médecin peut tirer des prérogatives de son état : les questions les plus étranges lui sont permises sans qu'on s'en effarouche; il ne se borne pas à vous ta ter le pouls: de même qu'un confesseur descend dans votre conscience, lui, ce confesseur du corps, il se glisse souvent dans le cœur en passant par votre estomac et même vos intestins ; il voit tout, il touche à tout, il palpe tout, sous le plus léger prétexte médical ; il est d'autant plus dangereux qu'on ne se délie pas de lui, ni de ses yeux, ni de ses paroles, ni de ses mains : la place est prise par trahison avant qu'elle songe à se défendre en fermant ses portes.

Madame de la Brèche connaissait ou devina (îette tactique de la Faculté, car elle s'efforça de m'éloigner de crainte que je ne prisse pied au château, et sans me renvoyer ouvertement, elle

MÉDUNOCHKS. 225

luttait d'adresse avec moi pour abréger nos têteà-tête que je lâchais toujours de prolonger; cependant elle se plaisait dans mon entretien qu'elle recherchait devant le monde autant qu'elle le fuyait en particulier : voyant que je m'obstinais à venir tous les jours au château, elle feignit de partir pour Paris, afin de mettre fin à mes visites que je n'avais garde de lui faire payer. Je ne savais que penser de cette conduite, et j'enrageais de la rapporter à un excès de pruderie; mais madame de la Brèche s'était prononcé si haut sur le compte de sa moralité, qu'on ne lui supposait pas même un adorateur, et je ne rencontrais jamais auprès d'elle rien qui ressemblât à un amant heureux. Seulement , un soir, ma visite avait coïncidé avec celle d'un personnage, fort peu redoutable pour la bonne renommée d'une femme : c'était M. de Flamehaut, percepteur des contributions à Dreux, espèce de monstre au physique, espèce de bète au moral, aussi avare de paroles

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