L. VAILLARD et CH. DOPTER
Médecin Inspecteur de l'année, Médecin Major,
Membre de l'Académie de Médecine. Professeur agrégé du Val-de-Grâce.
Le terme nosographique de dysenterie englobe des infections essentiellement différentes malgré les apparences symptomatiques qui invitent à les confondre. Deux formes principales, bien distinctes par leur cause comme par leurs lésions, sont aujourd'hui définitivement disjointes, et cette connaissance importe à la pratique car les deux modalités de Ja maladie ne sont plus justiciables désormais du même mode de traitement.
L'une est due à un protozoaire pathogène, YAmœba dysenterie ou Entamœba histolylica de Schaudinn dont la présence dans les selles fraîches se constate aisément par l'examen microscopique. Cette dysenterie, dite amibienne, qui donne lieu à l'abcès du foie, est spéciale aux pays chauds; aussi, en France, l'observe-t-on uniquement chez les sujets infectés pendant leur séjour aux colonies, et, plus rarement, chez des personnes qui, n'ayant jamais quitté leur pays d'origine, ont pu se contaminer par cohabitation avec les précédents. Cette forme ne sera pas visée ; son traitement spécifique est encore à trouver.
L'autre, la dysenterie bacillaire, est produite par un microbe spécial, le bacille dysentérique, répandu à profusion dans la muqueuse altérée du gros intestin et les déjections du malade; elle appartient à toute la zone des pays tempérés (1) et s'y montre fréquente sans jamais déterminer l'abcès du foie proprement dit. Jusqu'ici on ne connaît guère d'autre forme en France, du moins comme maladie autochtone et susceptible de se répandre. Affection essentiellement estivale, cette dysenterie se manifeste par des épidémies plus ou moins extensives, d'où le nom de dysenterie e'pidémique qui lui est aussi donné ; elle es! facilement transmissible, parfois très eonta-
(I) La dysenterie bacillaire se rencontre aussi dans les régions chaudes ou tropicales, concurremment avec la forme amibienne et, en certains points, comme aux Indes anglaises, aux Philippines, elle semble même aussi fréquente crue cette dernière,
SÉROTHÉRAPIE DE LA DYSENTERIE BACILLAIRE. M
gieuse. Sa léthalité, variable suivant les temps et les lieux, se montre souvent grande. On ne possède pas de renseignements exacts sur la mortalité dysentérique de la population civile en France, mais il demeure notoire que les épidémies annuelles sont communes en diverses régions, notamment dans l'Ouest, et s'y marquent souvent par une gravité excessive; il n'est pas exceptionnel, dans les épidémies de Bretagne, de voir la mortalité s'élever à 20, 50 et même 00 p. 100.
Le bacille dysentérique a été vu en 1888, par Chanlemesse et Widal. Après dix ans d'oubli, Shiga (1) a nettement différencié ce bacille (1808) et fourni la première preuve valable de sa spécificité en rétablissant sur la constance du microbe chez les dysentériques du Japon, son absence dans les selles des autres malades et surtout l'agglutination de sa culture par le sérum des sujets atteints ou récemment affectés de dysenterie, d'où le nom de bacille de Shiga qui lui est communément attribué. Les recherches ultérieures poursuivies en divers pays (Kruse, Flexner, Strôiig et Musgrave,Drigalski, Vaillard et Dopter) ont confirmé les observations de Shiga et mis définitivement hors de cause la spécificité de son bacille en démontrant que l'inoculation sous-cutanée du virus vivant ou de la toxine extraite des corps microbiens déterminait chez diverses espèces animales ^lapin, chien, porc) une dysenterie mortelle dont les symptômes et les lésions sont exactement ceux de la maladie humaine (2). A côté du bacille de Shiga, généralement considéré comme l'agent typique de la dysenterie épidémique, on n'a pas tardé à en décrire d'autres, plus ou moins voisins et susceptibles comme lui de provoquer les symptômes de la dysenterie. Ces variétés, par trop multipliées aujourd'hui, peuvent essentiellement se ramener à deux groupes principaux : bacilles du type Shiga-Kruse, bacilles du type Flexner (Manille), lesquels se distinguent entre eux, mais par des caractères d'importance insuffisante pour justifier une séparation radicale : ce sont sans doute des races issues d'une même souche et dont réfroite parenté, sinon l'identité, ne saurait être mise en doute (3), De même que le choléra peut être produit par des vibrions quelque peu différenciés, de même la dysenterie épidémique peut être provoquée par des bacilles dont certains caractères, non essentiels, varient suivant les légions où règne la maladie (4).
(1) Shiga, Ueber den Erreger der Dysenterie in Japan (Centr. /'. Bakt., 1898). (.') Vaillard et Dopter. La dysenterie épidémique \Ànn. Inst. Pasteur, 1903).
CSj Dopter. La dysenterie bacillaire (liullvtin Jnsl . l'aslrur, LWM5). fi) Après avoir minutieusement étudié 7! variétés de bacilles dysentériques provenant de tous les pays, Ohno en arrive à celle conclusion que ni les nus se distinguenl des autres par
238 VAILLARD ETDOPTER.— SÉROTHÉRAPIE ANTlDYSENTËRIQUE.
Le bacille dysentérique est abondant dans les glaires sanguinolentes qui constituent les selles caractéristiques. 11 se multiplie dans la muqueuse du gros intestin où siègent les altérations : on l'y trouve aggloméré en îlotsou dispersé à peu près uniformément dans le tissu adénoïde et dans les tubes de Lieberkùhn. En dehors de l'intestin, le bacille ne se rencontre guère que dans les ganglions mésentériques. La dysenterie est donc une maladie infectieuse, localisée à la muqueuse du côlon, mais elle est aussi une maladie d'intoxication ; c'est la toxine sécrétée par la culture du virus dans la muqueuse atteinte qui engendre les lésions et les symptômes généraux propres à la maladie.