I. — SÉROTHÉRAPIE
Dès que Yersin (1) eut découvert l’agent pathogène de la peste bubonique dans l’épidémie qui sévissait en 1894 à Hong-Kong et qu’il eut envoyé à l’Institut Pasteur les premières cultures de ce microbe, Doux et ses collaborateurs, Calmette et Borrel (2), firent des essais de vaccination sur les animaux de laboratoire.
En employant des cultures tuées par un chauffage à G0°, ils réussirent à vacciner des animaux et constatèrent que leur sérum jouissait de propriétés préventives et curatives dans l’injection pesteuse expérimentale.
Dès lors, des chevaux furent immunisés pour fournir le sérum nécessaire au traitement de la peste humaine.
Préparation du sérum antipesteux. — La technique d’immunisation n’a guère varié et la plupart des laboratoires qui préparent le sérum antipesteux procèdent de la môme façon, en injectant par voie intraveineuse des émulsions de microbes d’abord lués, puis vivants.
Voici comment on opère à l’Institut Pasteur.
Les cultures choisies pour la vaccination des chevaux doivent être d’origine humaine, récente et virulente; de tréquents passages sur cobayes et sur rats permettront de conserver au virus toute son activité. L’ensemencement se fait à la surface de la gélose contenue dans des boîtes de Roux, afin d’obtenir une abondante récolte. Après un séjour de trois jours à l’étuve à 35°-37°, les cultures sont raclées au moyen d’une tringle de métal recourbée, émulsionnées dans de l’eau physiologique et filtrées sur ouate hydrophile. Ce sont ces émulsions, d’abord chauffées pendant une demi-heure à 65°, qui sont injectées dans la veine jugulaire des chevaux.
(1) Yersin, Ann. Inst. Pasteur, 1894, t. VIII, p. 602.
(2) Yersin, Cai.mette et Borrel, Ann. Inst. Pasteur, 1895, t. IX, p. 589.
Médic. microbiens, 2° édit.
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La dose iniliale ne <loil pas être supérieure à 1/20 de boîte de culture chauffée ; celte première injection est, en effet, suivie d’une réaction thermique intense (40°-4i°), persistant pendant plus de quarante-huit heures; aussi laissera-t-on un intervalle de quinze jours entre la première et ia seconde vaccination, pour laquelle on répétera la dose primitive. Puis, chaque semaine, les injections intraveineuses sont renouvelées, en augmentant progressivement les doses
jusqu’à une boite chauffée, et c’est seulement lorsque le sérum des animaux présente des propriétés préventives manifestes que l’on peut sans crainte commencer les vaccinations avec des microbes vivants et hypervirulents en suivant, pour les quantités de cultures à employer, la même échelle de progression.
Dans le cours de la vaccination, et même lorsque les animaux sont solidement immunisés, la température monte brusquement à 40°. dans les premières heures qui suivent l’injection, mais revient à la normale dès le lendemain.
La voie veineuse est la seule mise à contribution pour 1 immunisation des chevaux. On évite ainsi les abcès qui surviennent infailliblement quand on a recours à la voie hypodermique, et sur le danser desquels il est inutile d insister quand il s’agit d’un virus comme celui de la peste. Cependant, on peut préparer les animaux par la voie sous-cutanée, si l’on fait usage d’une émulsion microbienne préalablement tuée par un chauffage à 60° ; mais cette pratique donne souvent lieu à des abcès à suppuration prolongée. Au Japon, cette méthode, malgré ses inconvénients, est employée pour la vaccination des chevaux et des bovidés; ces ruminants servent, en effet, pour la production du sérum antipesteux et donneraient en trois mois un sérum actif, alors qu'il faut au moins six mois pour obtenir le même résultat avec les chevaux. L’injection dans la jugulaire, au premier abord, plus commode et plus élégante, n'est pas sans inconvénients; les vaccinations sont, en effet, suivies d’accidents immédiats dus à la toxine pesteuse à l’égard de laquelle les chevaux jouissent d’une sensibilité déplorable. II n’est pas rare, lorsque le cheval a reçu une quantité d’émulsion pesteuse, même minime, d’assister à des symptômes dramatiques survenant brusquement après l’injection; le cheval commence par hennir à plusieurs reprises ; les jambes se raidissent, la démarche est titubante; la respiration s’accélère, la dyspnée est intense ; l’animal se cabre et s’abat lourdement sur le sol, terrassé par une syncope trop souvent mortelle, malgré les affusions d’eau froide, les piqûres d’éther et les tractions rythmées de la langue. Tous ces symptômes se succèdent en quelques minutes et, si la crise n’est pas fatale, le
SÉROTHÉRAPIE HUMAINE.
cheval se relève sans difficulté et rentre dans sa stalle, ne semblant pas se ressentir de cette alerte.
Enfin, l’amaigrissement et les arthrites douloureuses, que l’on observe fréquemment au cours de la préparation des animaux, obligent à des repos prolongés. L’immunisation est donc longue et délicate, et ce n’est pas avant six à huit mois que l’on peut compter obtenir un sérum antitoxique et antimicrobien pouvant être utilisé dans la sérothérapie humaine.
Lorsque les animaux sont en état de produire un sérum actif, les vaccinations se font alors en deux fois et à une semaine d intervalle, d’abord à la dose d’une demi-boîte, puis d’une boîle entière de culture vivante.
Les saignées, de6 litres chacune, sont pratiquées le dixième jour et le quatorzième jour après la dernière injection, et le sérum recueilli subit trois chauffages à 54° avant d’èlre livré, atin de faire disparaître en partie les propriétés toxiques du sérum équin.
Le sérum antipesteux, sous aucun prétexte, ne doit être additionné d’un produit antiseptique quelconque par suite de son emploi à doses massives.
Dosage du sérum. — Actuellement, le sérum antipesteux a une activité telle qu’il est possible de guérir une souris inoculée par simple piqûre (infection suffisante pour la tuer en moins de quarante-huit heures), si l’on a soin de lui injecter, seize heures après cette inoculation mortelle, 1/10 de centimètre cube de sérum. C’est d’ailleurs la méthode employée à l’Institut Pasteur pour le dosage de ce sérum.
Pouvoir préventif et curatif sur les animaux. — Tous les autres animaux de laboratoire : singes, lapins, cobayes et rais inoculés par voie sous-cutanée ou intrapéritonéale, survivent s’ils reçoivent curativcment des quantités suffisantes de sérum. 11 est certain que, plus l’intervention sera tardive, plus les doses de sérum devront être croissantes et plus les chances de guérison diminueront : c’est là une loi générale en matière de sérothérapie.
Le cobaye, cependant, présente une particularité miseen évidence par Kolle qui a montré qu’après avoir infecté cet animal par badigeonnage de substance virulente sur la peau fraîchement rasée et lui avoir injecté du sérum une heure après ou même simultanément, il est exceptionnel de le guérir.
Mais l’action préventive du sérum est certaine, chez tous les animaux de laboratoire sensibles à la peste, et la règle ne souffre pas d’exception, quel que soit le mode d’introduction du virus.
Sérothérapie humaine. — Chez l’homme, l’efficacité du sérum
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antipesteux employé préventivement n’est plus à démontrer, et tous ceux qui 1 ont uLilisé de cette laiton sont d’accord sur ce point ; mais cette action presque immédiate n’est que passagère et, après une dizaine de jours, toute immunité a disparu, et l’individu, n étant plus sous l’influence sérique, est à la merci d’une atteinte pesteuse, - il ne pi end la précaution de recourir à une nouvelle injection de sérum.
Quant à l'action curative du sérum antipesteux chez l’homme, 1 examen successif des statistiques recueillies à ce sujet permettra de porter un jugement sur l’efficacité de la sérothérapie dans la peste humaine.
C’est en Chine que Yersin (1) fit les premières injections de sérum. Sur 26 pestiférés traités (3 à Canton, 23 à Âmov), il obtint 24 guérisons, ce qui représente une mortalité de 7,6 p. 100.
A Bombay, Yersin (2) eut des résultats moins satisfaisants. Dans une première série de 50 malades traités, 17 succombèrent, soit une mortalité de 34 p. 100. Dans un second lot, il utilisa le sérum de chevaux en cours d’immunisation et saignés prématurément; ce qui explique le taux élevé de la mortalité : 72 p. 100 (14 décès sur 19 traités). Par contre, en employant un sérum meilleur que le précédent, il parvint à sauver8 malades sur 13. Enfin à Kulch-Mandvi, 24 pestiférés guérirent sur 58 traités.
Ces chiffres sont loin d’être aussi favorables que ceux qu’il avait obtenus l’année précédente en Chine, et il faut attribuer ces insuccès à la sensibilité spéciale de la race hindoue à la peste.
En 1898, à Nha-Trang, Yersin (3)traita 33 pestiférés, et la mortalité s abaissa à 42 p. 100, alors que les non traités succombèrent tous sans exception (39 sur 39).
Dans les hôpitaux de Kuratchi, Simond (4) injecta du sérum à 75 malades; 37 moururent, soit une mortalité de 49,3 p. 100.
Précédemment, à Mandvi, sur 136 cas traités avant le cinquième jour, il obtenait 34, 6 p. 100 de succès. Sur 171 cas buboniques, traités avant d’avoir dépassé le quatrième jour de la maladie, à Karad, Bombay et Moundra, Simond eut 72 guérisons contre 99 décès, soit une mortalité de 57,8 p. 100.
La statistique de Zabolotny (5), en Mongolie Orientale, donne une mortalité considérable de 75 p. 100, mais il avait àlutler contre une
(1) Yersin, Ann. Jnsl. Pasteur, IS97, 1. XI, p. SI.
(2) Simond et Yersin, Congrès Int. mêd., Paris, sous-sect. coloniale, 1900.
(3) Oursin, Ann. dllyg. et Med . Col., 1899, p. 37S.
'il Simond, Ann. d'/fijg. cl Méd. Col., IS98, p. 3i9.
(5) Zaiiui.otny, Ann. Inst. Pasteur, 1899, t. XIII, p. 833.
Résultats de la sérothérapie antipesteuse chez l’homme.
auteurs et épidémies