IX. - ACCIDENTS SÉRIQUES
Toxicité du sérum de cheval. — Tous les expérimentateurs qui ont étudié les propriétés des sérums reconnaissent qu ils sont toxiques et qu’ils tuent les animaux de laboratoire quand on les inocule, soit dans le péritoine, soit dans les veines, soit dans le cerveau. Mais, parmi tous les sérums, celui de cheval est des moins nocifs : c’est une des raisons qui l’ont fait choisir pour la sérothérapie.
La toxicité du sérum se manifeste le plus ordinairement chez l’homme par une série d’accidents que l’on distingue en précoces et tardifs.
Nous allons d’abord décrire les accidents qui peuvent se manifester à la suite des injections sériques; nous verrons ensuite quelles sont les hypothèses qui peuvent être émises pour les expliquer. Accidents précoces. — Ils sont locaux ou généraux.
Lorsqu’on inocule du sérum, il arrive que presque instantané-
204 LOU J S MARTIN. — SÉROTHÉRAPIE ANTIDIPHTÉRIQUE.
ment, au point d’inoculation, il y a de l’oedème qui s'accompagne de douleur et parfois de rougeur.
Chez certains sujets particulièrement sensibles, l’œdème peut envahir toute la moitié de l’abdomen, du côté de la piqûre.
Ces symptômes locaux existent assez rarement chez les gens qui n’ont pas encore reçu d’injection de sérum; ils sont, au contraire, assez fréquents chez ceux qui ont reçu du sérum antérieurement ; mais, même chez ces individus, ils ne sont pas constants.
Lorsque les symptômes locaux existent, il y a toujours des phénomènes généraux qui les accompagnent. Dans les cas sérieux, on a noté des nausées et même des vomissements, des troubles circulatoires se traduisant par un pouls petit et rapide, des troubles respiratoires, des phénomènes de dyspnée, des signes d’angoisse et de suffocation, enfin des symptômes nerveux se traduisant par des douleurs généralisées (myalgies.arthralgies), par unescnsation de grande fatigue, de grande dépression. Ces symptômes généraux graves ne se voient pas en général chez l’enfant: ils sont très rares chez l’adulte; ils sont surtout fréquents chez les gens qui ont reçu du sérum antérieurement et qui sont sensibilisés vis-à-vis des produits toxiques du sérum ; ils sont dus à l’anaphylaxie. Nous verrons plus tard comment on les explique.
A côté de ces symptômes graves qui sont très rares, nous le répétons, on note souvent de l’agitation, de la fièvre, de la courbature: ces symptômes généraux apparaissent en général vers la quatrième ou sixième heure qui suit l’injection, et ils disparaissent très rapidement, quelquefois après une ou deux heures, d’autres fois ils persistent six ou huit heures.
Nous ne rangerons pas dans les accidents sériques les abcès qui peuvent se développer au point d’inoculation: ce sont des accidents d’ordre septique qui compliquent toute injection sous-cutanée. 11 suffit de prendre les précautions antiseptiques d'usage pour les éviter; ils ne sont pas plus fréquents avec les injections de sérum.
Accidents tardifs. — Ces complications apparaissent du cinquième au vingtième jour après l’injection de sérum. Le plus souvent on note des éruptions, quelquefois desdouleurs musculaires, des douleurs articulaires : ces accidents peuvent s’accompagner de fièvre et de symptômes généraux. 11 y a aussi des troubles dans les sécrétions: nous allons les étudier séparément.
Fréquence des acoidents tardifs. — En 1 rance, quand on consulte les différentes statistiques, on voit que les accidents sériques existent en moyenne dans 14 p. 100 des cas.
Ils sont relativement rares chez les enfants bien portants, inocules
EXANTHÈMES SÉRIQUES. 205
préventivement, puisqu’ils ne s’observent que dans 3 à 3 p. 100 des cas.
Ils sont plus fréquents chez les enfants infectés, parexemple chez ceux aLteints d’angines non diphtériques inoculés par erreur. Les très jeunes enfants y sont peu sujets : les adultes, par contre, ont des accidents plus fréquents et plus graves.
Exanthèmes. — La complication sérique la plus fréquente est sans contredit l’exanthème; on lui décrit plusieurs variétés. Nous les passerons successivement en revue ; mais auparavant étudions quelques points qui sont communs à toutes les éruptions sériques.
Date d'apparition des exanthèmes. — C’est presque toujours aux environs du dixième jour qu’ils apparaissent, et ils se développent généralement en une seule journée.
11 y a toutefois des érythèmes apparaissant vers le cinquième jour, et, chose curieuse, ils peuvent, quand ils sont si précoces, disparaître, et on voit une deuxième éruption vers le quinzième jour. Il y a aussi des érythèmes tardifs survenant entre le quinzième et le vingtième jour.
Lieux d’élection. — Il est fréquent de noter le début de l’éruption au niveau même de la piqûre. Quand il en est ainsi, l’éruption reste souvent localisée quelques heures en ce point: ce n’est que plus tard qu’elle se généralise. Assez souvent, l’éruption est d’emblée généralisée.
Enanthèmes. — Ces éruptions s’accompagnent souvent d’une inflammation des muqueuses : par exemple, il y a de l’angine, il y a de la laryngite, quelquefois de l’entérite avec diarrhée, et, dans quelques cas, la muqueuse de la vulve peut s’enflammer. Les séreuses sont rarement atteintes.
Variétés éruptives. — Urticaire. — Pour tous les auteurs, l’éruption la plus fréquente est l’urticaire; presque toujours elle est précédée ou accompagnée de prurit. L’urticaire peut être fébrile ou non.
L’éruption est caractérisée par des plaques larges, saillantes, rouges sur leur bord, blanches et boursouflées au centre pendant un temps souvent très court ; elles s’étendent par leur périphérie, formant ainsi sur le pourtour une zone rouge circinée.
L’urticaire peut se localiser sur toutes les parties du corps : sur le cuir chevelu, aux mains, aux pieds où il produit des démangeaisons très désagréables.
C’est certainement l’éruption qui s’accompagne le plus souvent d’énanthèmc. Presque toujours la durée de celle éruption ne
o o G I.OUTR MARTIN. — SÉROTHlîKAPIE ANTIDIPHTÉRIQUE.
dépasse pas quarante-huit heures; il est rare de la voir persiste trois jours.
Érythème marginé aberrant. — lia été décrit ainsi par Marfan et Lemaire (1) : «11 débute par une macule rouge; cette macule s’élargit, et son centre blanchit si bien que l’élément éruptif prend la forme d'une couronne, d’un anneau. Les couronnes ainsi formées se fusionnent entre elles parleur bord, se brisent; l’éruption prend un caractère polycyclique et dessine une série d’arabesques entrecroisées. Cet érythème peut, à sa phase maculeuse, avoir tous les caractères d’un érythème morbilliforme et simuler une rougeole. 11 peut entin succéder à une urticaire. »
D’après les auteurs eux-mêmes, l’érythème marginé aberrant est très voisin des urticaires avec lesquelles il a dû être souvent confondu; il est manifestement sérique.
Par contre, les érythèmes polymorphes se localisant de préférence aux jointures du côté de l’extension, l'érythème rubéoliforme. l’érythème scarlatiniforme sont presque toujours d’origine infectieuse. Nous ne voulons pas dire que le sérum ne favorise pas leur développement; nous prétendons simplement qu’ils ne se voient pas chez des sujets sains et bien portants.
Autre fait intéressant, à l’hôpital Pasteur où tous nos malades sont isolés, nous avons surtout des éruptions ortiées ou marginées aberrantes ; chez les infectés seuls, nous notons les polymorphes, les rubéoliformes ou les scarlatiniformes.
Marfan pense même que les érythèmes scarlatiniformes sont
souvent des scarlatines modifiées.
Dans leur mémoire sur la sérothérapie, MM. Roux, Martin et Chaillou avaient nettement attribué les érythèmes rubéoliformes et scarlatiniformes à la contagion. Ils traduisaient ce qu’ils avaient vu souvent au pavillon de la diphtérie, où, après une désinfection des locaux on restait trois semaines, un mois, sans voir d autres éruptions que les éruptions ortiées ; puis survenait une rougeole, une scarlatine qui infestait la salle, et, dès ce moment, on voyait reapparaître les éruptions rubéoliformes et scarlatiniformes.
En résumé, chez les convalescents de diphtérie, on voit des érythèmes ortiés et marginés aberrants qui sont d’origine sérique, des érythèmes infectieux, et aussi des rougeoles et des scarlatines dont les éléments éruptifs peuvent être plus ou moins modifiés.
Phénomènes généraux qui accompagnent les accidents sériques. — Au débulde la sérothérapie, on avait classe les accidents
(1) Marfan et LciUifUt, L'érvthème marginé aberrant {Revue mensuelle des maladies de l'Enfance , janvier 1907).
A RT II RO T* A T ITIR S. — MYALGTRS.
sériques en fébriles cl apyrétiques, et l’on attribuait généralement les fébriles aux complications streptococciques, les non fébriles aux accidents sériques. 11 faut reconnaître que, si les érythèmes polymorphes rubéoliformes et scarlatiniformes s’accompagnent presque toujours d’une élévation de température, les érythèmes ortiés et marginés aberrants, s’ils sont très développés, peuvent aussi donner la fièvre; mais ils évoluent souvent sans température.
Presque toujours cependant, ils sont précédés par une période' d'excitation et de malaise; quelquefois il peut y avoir, même dans les cas bénins, un peu d’irrégularité du pouls. Ceci est très important à connaître, car bien des accidents toxiques débutent ainsi ; or, si l’on a affaire à un accident toxique, il faut redonner du sérum; si c’est une urticaire qui commence, on doit s’abstenir. Dans les accidents sériques, le malade est excité, son faciès est souvent vultueux, son pouls, quoique irrégulier, est plein, bondissant; dans les complications toxiques, le pouls est petit, filant, irrégulier, en hypotension, le faciès est pâle, et souvent il y a des paralysies prémonitoires d’accidents plus graves.
Arthropathies . — Myalgies. — C’est beaucoup plus rarement qu’on voit les douleurs articulaires et musculaires comme complication des injections de sérum. Cela se rencontre surtout chez les grands enfants et chez l’adulte, et ces douleurs coïncident souvent avec l’éruption.
Ces arthralgies sont généralement passagères comme les éruptions ; elles sont polyarticulaires et symétriques.
Ces deux caractères les différencient des arthrites qu’on peut rencontrer comme complications infectieuses de la convalescence de la diphtérie. Ces arthrites, qui avaient été notées avant la sérothérapie, sont souvent monoarticulaires ; en tout cas, elles sont plus marquées sur un groupe d’articulations, elles durent longtemps et peuvent même suppurer.
Le sérum ne les produit pas et, comme elles ne sont pas plus tïniquentes depuis la sérothérapie, le sérum ne favorise pas leur développement.
Engorgement ganglionnaire. — En même temps que l’éruption, on voit souvent de l’engorgement ganglionnaire, quelquefois simplement localisé aux ganglions sous-maxillaires; il coïncide alorsavec une angine que nous avons décrite en parlant des accidents infectieux de la diphtérie. D’autres fois, on peut voir une tuméfaction généralisée des ganglions, et c’est le plus souvent chez de!s gens infectés, chez des rougeoleux, chez des varicelleux dont les muqueuses et la peau sont envahies par des microbes de la suppura-
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lion. Le cas le plus typique que nous ayons vu s'est trouvé chez un étudiant qui avait une blennorragie à l’état aigu ; il eut, dix jours après l’injection de sérum, de violentes douleurs musculaires et en même temps un engorgement de tous les ganglions. Le sérum peut favoriser cette complication, mais ne la provoque pas chez les individus sains.
Pathogénie des accidents. — Les accidents sériques ont été constatés dès les premières applications de la sérothérapie; mais, pendant longtemps, il n’a pas été possible de les expliquer.
Dans ces dernières années, les nombreuses recherches expérimentales, pratiquées sur les cobayes ou les lapins, ont permis d'étudier divers phénomènes que nous allons d'abord exposer; nous verrons ensuite comment ils peuvent expliquer les accidents sériques 1 •
Phénomène de Théobald Smith. — Les cobayes qui ont servi au dosage des sérums, qui, par conséquent, ont reçu de faibles doses de sérum, présentent des accidents graves si on les réinjecte douze jours après avec un sérum de jpême espèce animale, soit dans le péritoine, soit dans les veines, soit dans le cerveau; ces accidents ne se produisent pas avec le sérum d’un animal d une autre espèce.
Les cobayes sont sensibilisés par une première injection de sérum, et les faits observés rappellent ce que Richet et Portier (2) ont obtenu avec le poison des tentacules d’actinie. Rappelons leurs expériences en quelques mots : un chien reçoit une première injection d une dose non mortelle de poison aclinien, cet animal résiste et son état général reste bon. Au bout d'un certain temps, on pratique une nouvelle injection avec une faible dose. Elle entraîne la mort du chien en quelques heures.
Richet explique cet efTet foudroyant par la « propriété curieuse que possèdent certains poisons d’augmenter au lieu de diminuer la sensibilité de l’organisme à leur action». Cette sensibilité croissante des organismes à des doses successives de poison, Richet l’appelle anaphylaxie (de ava = en arrière, et <puXa<rot; = protection) (3 .
Cette hypersensibilité apparaît seulement quelques jours apres l’injection ; elle persiste très longtemps. Avec le sérum on obtient les mêmes résultats chez le cobaye.
Rosenau et Anderson, Otto, Bcsredka et Mlle Steinhardl (4) ont étudié ces phénomènes d’anaphylaxie sérique, et ils ont montré que
(1) Celte question est étudiée complètement dans le remarquable travail de M. Nicolle et G. AM, auquel nous ferons de nombreux emprunts (Annales de l Institut Pasteur, • S).
(2) Société de Biologie , 15 février 1908.
(3) Voy. l’article de M. Bksrf.dka, Anaphylaxie et antianaphylaxie, dans ce volume.
(I) Annales de l'Institut Pasteur , 1907.
PATHOGENIE DES ACCIDENTS SÉRIQUES.
les cobayes qui ont servi au dosage du sérum antidiphtérique et tous les animaux qui reçoivent une petite dose de sérum de cheval sont sensibilisés après douze ou quinze jours. Si on leur injecte du sérum, ils succombent dans la proportion de 25 à 50 p. 100, lorsque l’injection est faite dans le péritoine; ils meurent toujours, lorsqu on injecte une dose suffisante dans le cerveau ou dans les veines.
De plus, Besredka et Mlle Steinhardt ont montré qu une in jeclion de sérum de cheval dans le péritoine ou dans le cerveau, faite avant l’expiration du délai de douze jours, est inoffensive ; elle
est de plus vaccinante et l’animal n’est plus sensibilisé.
Phénomène d’Arthus. — Dans le phénomène de Theobald Smith, on sensibilise l’animal avec une dose faible de sérum, injectée en une seule fois. Arthus (1) a étudié chez le lapin l’effet de l’injection sous-cutanée de doses répétées, et il a noté d’abord des réactions locales et, après plusieurs injections, la mort par cachexie.
Maladie sérique. — Chez l’homme, ce que l’on observe le plus souvent, c’est ce que von Pirquet et Schick ont appelé la maladie sérique. Nous en avons décrit les symptômes; voyons comment on peut les expliquer.
Chez un individu qui reçoit pour la première fois du sérum, les accidents apparaissent du cinquième au quinzième jour. Il est natui el de penser que ces accidents relèvent de la présence de poisons séi iques et que le temps d’incubation est justement le temps nécessaiie à la formation des anticorps. 11 est tout indiqué de les rechercher dans le sang des individus qui souffrent d’accidents sériques, dans le sang des animaux sensibilisés; nous allons exposer rapidement les résultats de ces recherches.
Étude des précipitines. — La présence des précipitines a été étudiée par von Dungern, von Pirquet et Schick, Hamburger et Moro, Francioni, Marfan, Le Play et Lemaire (2), Widal et Rostaine. Voici les faits importants qui se dégagent de leurs travaux : Quand on injecte à un lapin le sérum d’un autre animal, on voit apparaître entre le septième et le dixième jour après l’injection dans le sang du lapin des précipitines qui se manifestent en produisant un précipité lorsqu’on mélange du sérum de lapin avec le sérum qui a servi pour l'injection. Si, chez le même animal, on répètel injection de sérum, les précipitines réapparaissent après un temps d’incubation moindre, et l’incubation est encore raccourcie après une troisième injection.
Chez l’homme qui reçoit du sérum antidiphtérique, par conséquent du sérum de cheval, on ne voit pas toujours apparaître les précipi—
(1) Société de Biologie, 16 juin 1903.
(2) On trouve tous les détails de la question dans la thèse de LiiMAiiis, Paris, 1906.
Médic. microbiens, 2* édit. 14
210 LOUIS MARTIN. — SÉROTHÉRAPIE ANTIDIPHTÉRIQUE
fines ; mais, quand elles apparaissent, elles semblent suivre les mêmes accélérations que cliez le lapin lorsqu’on renouvelle les injections.
Si l’on étudie le sérum de plusieurs malades qui ont reçu des injections de sérum de cheval, on voit que les précipilines n existent pas s’il n’y a pas d’accidents sériques; par contre, si les accidents sériques sont intenses, on trouve toujours des précipilines.
Le fait est admis par tous les auteurs. Quant à la relation entre les pi écipitines et les accidents sériques, il y a encore discussion.
Pour Hamburger et Moro, il se passerait dans les vaisseaux capillaires ce que 1 on constate in vitro : les précipilines amèneraient la coagulation du sérum en circulation dans l'organisme, et de petites thromboses se formeraient qui troubleraient la circulation de la peau et détermineraient l’éruption.
Cette explication, admise par Marfan et Le Play (L, a été critiquée par W idal et Rostaine (2), qui ont inoculé à Lhomme un sérum très précipitant pour le sérum humain, et 7 malades sur 9 ne présentèrent pas trace d’éruption après l’inoculation intraveineuse de sérum contenant des précipitines.
L’étude des précipitines nous conduit à établir des relations entre la présence de ces anticorps et la disparition de l'immunité. Nous pouvons comprendre comment la durée de l'immunité est si variable, car, chez les enfants qui ont des accidents sériques, elle cesse vers la deuxième semaine, tandis que, chez ceux qui n'ont pas d’accidents, et, par suite, n’ont pas de précipitine, le sérum hétérogène reste dans le sang plusieurs semaines ; en conséquence, l'immunité passive peut persister très longtemps.
L’étude des précipitines conduit Marfan et ses élèves à d'autres constatations intéressantes. Dans les accidents sériques, ils voient que les uns s’accompagnent toujours de précipitine dans le sang; ce sont ceux que tous les cliniciens regardent comme accidents de nature vraiment sérique : l’urticaire, l’érythème marginé aberrant, quelques érythèmes rubéoliformes, les arthralgies et les myalgies ; par contre, les érythèmes polymorphes, les érythèmes scarlatiniformes ne s’accompagnent pas de formation de précipitine. La clinique avait précédé l’expérimentation ; mais, étant donnés les nombreux auteurs qui attribuaient au sérum ces derniers accidents, on ne peut qu'être heureux de voir cette question définitivement tranchée.
Anticorps spécial. — Sensibilisiue. — Von Pirquet et Sehick, Arthus, Nicolle, Besredka n’ajoutent aucune importance à la présence des précipitines dans le sang pour expliquer la production
(1) Société médicale des hôpitaux, 1905.
(2) üooictc médicale des hôpitaux, 1905.
PATHO GÉNIE DES ACCIDENTS SÉRIQUES. 21 i
d'anaphylaxie et, en poursuivant leurs recherches, ils ont mis en évidence un anticorps spécial que Besredka (1) a plus particulièrement étudié et qu’il nomme sensibilisine. Voici le résumé de son expérience : Si on prend des cobayes sensibilisés douze jours auparavant par une faible dose de sérum de cheval, on trouve que le sang contient une substance nouvelle; car, si on injecte ce sang à un cobaye neuf, on lui confère immédiatement de la sensibilité et on peut reproduire chez lui tous les accidents de l anaphylaxie, sans qu’il y ait de période d’incubation. Par cette expérience, Besredka établit que l’anaphylaxie est due à la production d’un anticorps (sensibilisine) aux dépens d’une substance contenue dans le sérum et qui la produit (sensibilisinogène). Celte expérience nous permet donc d’aftirmer, comme on l’avait prévu, que la période qui sépare l’injection de sérum des accidents sériques est une véiitable incubation pendant laquelle s’élabore la sensibilisine ; elle nous explique aussi pourquoi, chez les malades qui ont reçu du sérum antérieurement, qui par conséquent sont sensibilisés, l’incubation peut manquer, et pourquoi on peut observer des accidents précoces.
Richet et Portier ont obtenu des résultats semblables avec le sérum d’un chien anaphylactisé avec le poison des tentacules d actinie (2).
Quelle est l’importance de l’anaphylaxie dans la pratique? Les individus qui ont reçu une première injection de sérum sont-ils menacés d’accidents graves?
11 y a deux points à considérer: on ne voit jamais de phénomène d’Arthus chez les enfants qui reçoivent, au cours d'une même maladie, à quelques jours d’intervalle, des doses répétées de sérum ; donc, on peut pratiquer une sérothérapie intensive de la diphtérie sans redouter les accidents ; depuis longtemps, la clinique nous avait permis de tirer ces conclusions.
Mais, lorsque l’injection de sérum remonte à plusieurs semaines, plusieurs mois, on peut voir que l’enfant est sensibilisé ; car, au point de l’inoculation, on a de l’œdème et souvent aussitôt après de l’urticaire, et ces accidents locaux peuvent s’accompagner de symptômes généraux. Ordinairement ces accidents sont bénins et ne rappellent en rien les morts rapides de l’animal ; toutefois 1 anaphylaxie peut exister chez l’homme avec toutes ses conséquences; c’est excessivement rare, car, dans les quelques observations citées» une seule paraît probante.
Pour bien montrer ce qui se passe chez l’homme, nous donnons l’observation d’un adulte qui a reçu cinq injections de sérum.
(1) Annales de V Institut Pasteur , 1908.
(2) Annales de l' Institut Pasteur , 1908.
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1° En 1896, 10 centimètres cubes de sérum antitétanique; huit jours après, urticaire.
2° En 1898, 10 centimètres cubes de sérum antitétanique; deux jours après, urticaire et fièvre légère.
3° En 1899 (septembre), 10 centimètres cubes de sérum antipesteux; pas d’accidents sériques.
4° En 1899, 10 centimètres cubes de sérum antipesteux (quinze jours après la précédente).
Deux heures après, réaction locale, œdème considérable qui envahit les bourses et les membres inférieurs.
Quelques heures après l’injection : étourdissements, nausées, fièvre légère.
b° En 1902, 40 centimètres cubes de sérum antipesteux; pas d’accidents.
Moyens d éviter les accidents sériques. — Comme ils sont dus à une substance spécifique, la première idée qui s'offre à l’esprit est de la détruire ; malheureusement, quand on s'attaque à cette substance, on détruit en général le remède, l’antitoxine. On a cependant remarqué que les sérums vieux sont moins toxiques et que le chauffage du sérum à 57° détruit en partie l’efTet toxique du sérum, et Besredka a pu mesurer la diminution de toxicité.
Pourra-t-on trouver une vaccination et, après avoir sensibilisé 1 individu, une injection à bref délai pourra-t-elle le désensibiliser, comme cela se passe pour les cobayes ? Le fait est possible ; mais, pour l’établir chez l’homme, il faut de nouvelles recherches.
Le moyen le plus simple pour éviter les accidents anaphylactiques serait d’injecter le sérum d’un autre animal que le cheval, lorsqu’on est obligé de pratiquer une réinjeclion et qu'on craint des accidents graves. Toutefois, l’observation des faits ne nous permet pas actuellement de prévoir dans quels cas les accidents peuvent être graves.
En tout cas, retenons bien que, dans la pratique de la sérothérapie, les accidents sériques sont généralement bénins et qu'ils ne peuvent en rien limiter ce merveilleux traitement de la diphtérie.
SÉROTHÉRAPIE ANTITÉTANIQUE
par
le Dr L. VAILLARD
Médecin inspecteur général de l’armée, Membre de l'Académie de Médecine.
Le tétanos est une affection microbienne, commune à l’homme et aux animaux domestiques, dont le virus agit par l’intermédiaire d’un poison extrêmement actif; il est essentiellement une maladie d’intoxication. Sa mortalité peut être évaluée à 70 p. 100.
Considérations générales sur l’étiologie. — Le virus se rencontre dans la nature à l’état de spores du bacille tétanique, et il -y est abondamment répandu. Sa présence est commune, presque constante, dans la terre des rues, des jardins, des champs cultivés et les poussières qui en émanent; dans les fumiers, le sol des écuries, des étables, des fermes et, d’une manière générale, dans tous les milieux souillés par les déjections animales; dans les poussières des habitations, à la surface des végétaux supportant des particules terreuses, etc.
Le tétanos survient à la suite d’une plaie et de la contamination de celle-ci par des produits recélant les spores du bacille spécifique. .Mais il existe aussi des faits où la maladie se produit en l’absence de toute plaie accidentelle, avec les apparences de la spontanéité; il existait alors dans l’organisme du sujet atteint des spores tétaniques demeurées inertes jusqu’au jour où est survenue la circonstance propre à leur donner essor.
La simple pénétration de spores tétaniques dans une plaie ne résume pas toute l’étiologie de la maladie. Les spores provenant dune culture et expurgées du poison élaboré en ce milieu demeurent inofFensives lorsqu'on les injecte par milliers dans les tissus d’un animal sain, pourvu qu’elles y soient introduites à l’état de pureté. Ces spores ne germent pas parce qu’elles sont englobées, immobilisées, puis détruites par les phagocytes. Mais les mêmes spores végètent et provoquent le tétanos à dose infinitésimale lorsqu’elles se trouvent protégées contre l’action des cellules phagocytaires. La