SCENE VIL
DORSIGNY neveu, SOPHIE, M^e DORSIGNY.
S. {s'arrêtant tout-à-coup, en voyant Dorsigny,) Mon père . . .
L Eh bien! ma chère, enfant, as-tu peur d'embrasser ton père?
DN. embrassant Sophie,
{A part,) Qu'ils sont heureux, ces pères! tout le monde les embrasse.
MD, Tu ne sais peut-être pas qu'un temble accident a rompu ton mariage?
S. Quel accident?
MD. M. de Lormeuil est moii;.
S. Ciel!
DN. Eh bien!
S. Eh bien! tout en donnant des regrets à ce malheureux jeune homme, je ne puis que me féliciter de voir encore s'éloigner le jour où je dois vous quitter.
DN. Eh! mais, ma chère enfant, si ce mariage te contrariait, pourquoi ne pas nous l'avoir dit? Nous sommes bien loin de vouloir forcer ton inclination.
S. Je le crois; mais la timidité . . .
DN. U faut la vaincre: allons, réponds-moi avec franchise.
MD. Assurément. Écoute, écoute ton père, il va te parler raison.
DN. Tu haïssais donc bien d'avance M. de Lormeuil?
S. Non . . . mais je ne l'aimais pas.
DN. Et tu ne voudrais épouser que celui que tu aimes?
S. C'est bien naturel.
DN. Tu aimes donc quelqu'un?
S. Je n'ai pas dit cela.
DN. Mais à-peu-près toujours; voyons, confie-moi le secret tout entier.
MD. Un peu de courage, oublie que c'est à ton père que tu parles.
DN. Imagine-toi que c'est le meilleur, le plus tendre de
tes amis qui t'inteiToge; celui que tu aimes sait-il qu'il est aiméV
S. Eh! mon dieu, non.
DN. C'est un jeune homme V
S. Un jeune homme bien aimable, mais qui me le parait encore bien davantage, parce qu'on lui trouve beaucoup de ressemblance avec vous; un jeune homme qui porte le même nom que nous, et qui nous est déjà lié par le sang . . . Vous ne devinez pas?
DN. Pas tout-à-fait encore.
MD. Je le devine, moi; je parie que c'est son cousin Dorsigny.
DN. Eh bien! Sophie, tu ne réponds pas?
S. Approuvez-vous mon choix?
DN. réprimant un grand mouvement de joie,
{A part,) Il faut faire le père. {Haut.) Mais . . mais . . non . . .
S. Eh? pourquoi? Mon cousin est plein d'esprit, de sentimens.
DN. Lui, c'est un fou qui, depuis deux ans qu'il a quitté Paris, n'a pas écrit deux fois à son oncle.
S. Mais il m'a écrit à moi, mon père.
DN. Ah! il t'a écrit, et tu lui as répondu, sans doute?
S. Non, quoique j'en eusse bien envie; vous me promettiez tout-à-l'heure de ne point gêner mon inclination; maman, parlez donc pour moi à mon père.
MD. Allons, M. Dorsigny, il faut se rendre; elle ne pouvait mieux choisir.
DN. J'entends bien tout ce que vous pourrez me dire; que leurs fortunes sont égales; que, supposé que Dorsigny soit un peu dissipé, le mariage range bientôt un jeune homme; que tu l'aimes d'ailleurs?
S. Ah! beaucoup; ce n'est qu'au moment où l'on m'a proposé M. de Lormeuil que je me suis aperçue que je l'aimais . . . d'amour; si, de son côté, il pouvait aussi m'aimer . . . d'amour.
Wi, {fort vivement,) Eh! peut- on aimer autrement, ma chère ... Ma chère fille . . . allons, je suis bon père, et je me rends.
S. Je puis donc à-présent répondre à mon cousin?
DN. Assurément. {A part) Que le rôle de père est agréable à jouer, quand on a d'aussi jolies confidences à recevoir.