XX. MEDITATION
Des moyens pour oter les empechements d
Vefficace de la Grace. De la Retraite. De
la Vigilance.
I. Je comprends, mon unique Maitre, que pour s’instruire des moyens d’obtenir le secours de votre grace, il suffit de vous considerer selon les trois qualites que vous portez, de Mediateur, d’Architecte, et de Chef de l’Eglise; ou pour le dire en un mot, de cause occasionnelle qui determine Tefficace de la loi generale de la Grace, par laquelle Dieu veut sauver tous les kommes en son Fils. Je vois que tout ce que vous venez de m’apprendre est fonde sur ces trois qualites; et il me semble qu’on ne peut rien dire sur ce sujet qui n’en depende. Je suis done pleinement satisfait sur les moyens d’obtenir le secours de votre grace. Mais, mon Sauveur, que dois-je faire afin que la Grace actuelle, sans rien perdre de son efficace, produise ou augmente
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la Grace habituelle ou la charite justifiante? Que dois-je faire afin que la lumiere que vous repandez dans mon esprit, et que les sentiments dont vous touchez mon coeur, operent en moi tout Feffet pour lequel vous me les donnez. Car a quoi sert d’obtenir le secours de votre grace, et mener une vie qui le rende inutile. N’est-ce pas la profaner le sang de la nouvelle Albance, eteindre votre esprit, et vous crucifier de nouveau? Ab ! Seigneur, que je ne sois pas semblable a ce serviteur negligent, qui connait la volonte de son Maitre, et qui ne la fait pas : ni aux habitants de Capharnaiim, qui seront punis plus severement que Sodome et Gomorrbe, pour le mepris qu’ils ont fait de vos faveurs. Apprenezmoi ce que je dois faire, pour oter tous les empechements que le monde, la cbair, et le diable apportent a l’efficace de votre grace, afin que mon coeur, prepare pour la recevoir, soit semblable a cette bonne terre qui produit trente, soixante et cent pour un.
II. Ton coeur, mon Fils, sera semblable a cette bonne terre (a), si tu es toujours attentif a ma parole, si elle jette en ton coeur de profondes racines, et si, lorsqu’elle veut croitre et produire son fruit, de mechantes herbes ne prennent le dessus, et ne la suffo-
( a ) Mattliieu, 13. (8).
quent. II faut que tu rentres souvent en toimeme, et que tu sois attentif lorsque je te parle dans le plus secret de ta raison : autrement ma grace ne jettera point de racines dans ton coeur, ce sera du grain seme dajis le chemin, que les passants foulent aux pieds, et dont les oiseaux se nourrissent. Mais, si les racines que jette la semence ne sont profondes, la moindre chaleur en brule l’herbe. Le grain qui tombe dans une terre pierreuse, germe promptement, mais il se desseche aussi bientot; parce que les racines ne peuvent tirer la fraicheur et la nourriture dont il a besoin. La plupart des hommes ecoutent ma parole avec joie : ma grace fait qu’elle germe promptement en eux : mais il est rare qu’ils y cooperent. C’est seulement la delectation, que je leur fais trouver dans leur devoir, qui les rejouit et qui les ebranle; et, des qu’elle cesse, ils cessent d’agir. La pluie du Ciel fait germer en eux ma parole : mais la pluie ne peut imbiber des pierres; elle ne peut s’y conserver. Or, sans elle, on ne peut rien. La chaleur venant, il faut done que tout se desseche. Ainsi, mon cher Fils, conserve cherement l’esprit que je t’inspire. Fortifie-toi par mon secours dans de bonnes habitudes. Fais usage de ta liberte par la force que je te donne. En un mot accoutume-.oi a agir par la foi et par la
raison, aussi bien que par sentiment et par instinct. Mais parce que les mechantes herbes etouffent la bonne, lorsqu’elles prennent le dessus, et que du moins elles partagent le sue et la nourriture; deracine-les de bonne heure : elles croissent promptement, et surprennent les negligents. Meprise done les richesses avant que de les posseder : fuis les plaisirs avant que d’en avoir joui : crains les honneurs. Ce sont la de faux biens; mais des biens trompeurs, qu’on ne peut posseder sans peril : il suffit souvent d’en avoir joui pour en devenir esclave. Ils partagent le coeur, et quelquefois ils l’occupent tout entier. Cette mechante herbe, qui semble d’abord defendre la bonne des ardeurs du soleil, et du degat des animaux, l’etouffera quelque jour, apres avoir suce toute sa nourriture.
III. Je n’ai rien, mon Fils de meilleur a te dire sur ce que tu souhaites de savoir, que ce que j’ai dit en cent fagons, lorsque je conversais familierement avec les bommes. Lis sans cesse l’Evangile avec le respect et l’attention qui est due a ma parole, bien convaincu que je connaissais parfaitement la maladie des bommes, et que je voulais sincerement les guerir. Si tu crois que je suis la sagesse de Dieu meme, et que j ’ai tant aime les bommes que de repandre mon sang pour eux, tu ne douteras nullement qu’on ne court aucun
risque a suivre exactement mes conseils. Mais je veux bien te rendre raison de mes instructions et te decouvrir les principes dont tu peux tirer lumiere pour reconnaitre avec evidence la verite des choses que tu crois deja par la foi. Ecoute-moi serieusement.
IY. De tous les conseils de mon Evangile ceux qui tendent principalement a favoriser 1’efficace de la Grace se reduisent en general a la privation et a la vigilance Chretienne. II faut se priver autant qu’on le peut de tout ce qui peut partager la capacite de 1’esprit et du coeur. C’est la le premier de mes conseils. Mais parce que quoi qu’on fasse, on ne peut sortir du monde, quitter son propre corps, se delivrer de l’importunite de ses passions, de son imagination, de ses sens, en un mot se separer de soi-meme et de son amour propre; il faut etre dans une vigilance continuelle, et c’est la le second qui doit au defaut du premier favoriser 1’efficace de la Grace. L’observation de ces conseils ne suppose ni n’exclut point le secours de la Grace. Car il y a bien des cboses qu’on peut faire par un mouvement d’amour-propre, quoique sans mon secours, on ne puisse ni observer exactement mes conseils, ni rien meriter pour l’eternite en les observant. Ainsi ces conseils regardent generalement tous les Chretiens, les pecheurs sans la Grace, aussi bien que les
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pecheurs et les justes secourus de la Grace. Et, si les uns et les autres etaient fideles a les observer selon leurs forces presentes, ma grace convertirait tot ou tard les pecheurs, et les justes ne manqueraient jamais a perseverer jusqu’a la fin.
Y. Tu comprendras clairement la necessite de ces conseils, si tu fais reflexion qu’a cause du peche d’Adam tous les hommes naissent avec la concupiscence par une suite necessaire des lois de bunion de Tame et du corps, lois d’ailleurs tres sagement etablies (a). Que la concupiscence ne consiste que dans la perte que Fhomme a faite du pouvoir de suspendre les lois des communications des mouvements en certaines occasions, ou d’empecher que Faction des objets se communiquat jusqu’au siege de Fame, ou a la partie principale du eerveau, sur laquelle sont etablies les lois de Funion de Fame et du corps, lesquelles font un homme de ces deux substances opposees. Qu’ainsi tous les objets sensibles qui agissent sur le corps frappent Fame, et l’obligent d’avoir des pensees et des mouve-
(a) Recherche de la verite. Eclaircissement sur le peche originel. (II s’agit du VIIIe Eclaircissement et plus particulierement : sur Adam avant la chute, art. VI, p. 322 de l’edition Bouillier, Objection contre le 5e art. p. 340, et contre le 6e, p. 342. — sur la transmission phybiologique de la concupiscence, art. XI, XII et XIII, p. 325, et Objections contre ces articles, p. 346 sg.)
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merits par rapport a eux; et que laissant meme dans le cerveau et dans les nerfs qui servent aux passions des traces de leur action, ils salissent l’imagination et corrompent le coeur, de sorte qu’il suffit d’en avoir joui un moment pour en demeurer esclave jusqu’a la mort.
VI. Si tu fais, dis-je, une serieuse reflexion sur tout ceci, tu comprendras tres distinctement que le plus essentiel de mes conseils pour oter les empechements a reflicace de ma Grace, c’est de fuir tout ce qui occupe l’esprit, et qui partage le coeur. Car lorsque la grace actuelle trouve la concupiscence actuellement excitee par la presence ou le souvenir de quelque faux bien, il est evident qu’elle n’a point tout Feffet qu’elle aurait, si elle trouvait l’esprit libre et degage; et la concupiscence endormie ou dans de moindres mouvements. Pour mettre une balance en equilibre, il faut mettre dans le bassin vide d’autant plus de poids qu’il y en a davantage dans le bassin oppose. De meme pour rendre a Fame Fequilibre d’une liberte parfaite, il faut des graces d’autant plus fortes et plus abondantes, que le coeur est plus appesanti vers la terre par le poids actuel d’une concupiscence excitee. Tel degre de grace ou de sentiment prevenant qui serait capable de te convertir si ta concupiscence etait assoupie, te sera entierement
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inutile, si elle te trouve dans le mouvement de quelque passion violente. De sorte qu’un regard, une parole, ou un mouvement indiscret peut etre la cause de ta damnation, a cause de la combinaison continuelle de 1’ordre de la nature avec celui de la Grace.
VII. Car ne t’imagine pas que je regie toujours le don de ma Grace sur les dispositions ou sont les hommes : rien n’est plus injurieux ou a ma bonte ou a ma sagesse. J’ai mes regies, et sans rien changer dans les lois de la nature je saurai bien la reformer ou en tirer ce dont j’ai besoin pour l’execution de mes desseins. Je respecte la conduite de mon Pere : je ne veux pas sans raison troubler l’ordre et la simplicity de ses voies. Les lois de la Nature ont tres souvent des suites facheuses a cause du peche quia tout corrompu. Mais j’ai mieux aime chercher tous les moyens possibles d’empecher ces effets funestes que de renverser ces lois. Je suppose done la Nature corrompue et ces lois sagement etablies, et je fais tout servir a mes desseins. Car c’est pour reparer la nature, sans en offenser les lois, que j’ai donne au monde de si grands exemples et tant d ’instructions salutaires.
VIII. Juge done par tout ceci de l’utilite de la retraite par laquelle on rompt tout d’un coup avec le monde. De combien de
dangers se delivre-t-on. Combien coupe-t-on de liens par cette action sage et prudente. On respire, mon Fils, dans le monde un air empeste : tout y est contagieux, principalement pour ceux qui sont trop faciles, et qui ont Fimagination vive et delicate (1). On y parle sans cesse des faux biens avec un air, un ton, des mouvements d’estime et d’ardeur, qui ebranlent Fame et qui repandent dans le cceur le poison qui la tue. Lorsqu’on ouvre les yeux, on y voit l’eclat des richesses qui eblouit et le faste des grandeurs liumaines qui abat et qui prosterne les imaginations les plus fortes. On y fait gloire de jouir des plaisirs, de faire grande chere, de passer ou perdre le temps, et d’aimer la vie. Le jeu, la chasse, la danse, sont les plus innocents plaisirs ; et l’on croit etre sans crime, lorsqu’on commet cette injustice effroyable de se donner
(1) Sur les imaginations delicates, voir par exemple : Recherche, II, 2e parlie, chap. I, § / : De l’imagination des femmes, et chap. VIII, § I : Des esprits effemines.
Sur les imaginations vives, voir : Traite de Morale. I, chap. XII, § VII.
Sur les imaginations fortes, voir : Recherche, 3e parlie chap. I, § III : Ce que c’est qu’une imagination forte.
Les dangers que V imagination fait courir a I'dme chrelienne sont exposes dans le Traite de Morale, lr° partie, chap. VII : De l’obeissance a l’Ordre et surtout chap. XII: De l’imagination.
Sur la psychologie de 1' imagination, voir : Del bos, Etude sur Malebranche, chap. IV, p. 66 sq.
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tout a soi-meme, quoiqu’on appartienne tout entier a Dieu, et tout entier a moi-meme; a Dieu qui cree, qui conserve, qui anime Phomme, a moi qui Pai acquis par mon sang.
IX. Tu n’es pas, mon Fils, dans le commerce du grand monde, et tu ne cours pas de si grands dangers que plusieurs autres. Le monde n’a pas pour toi de grands charmes, et tu n’en as guere pour lui. Car comme tu n’as point ce malheureux caractere d’imagination qu’on appelle beaute, finesse, delicatesse d’esprit, le monde est assez mort et crucifie a ton egard, et tu ne vis guere pour le monde. Neanmoins prends garde a toi, l’affaire est de consequence, juge par les principes que je t’ai exposes, s’il t’est aussi facile de te sauver dans l’etat ou tu te trouves, que dans quelque lieu de retraite ; ne te trompe point volontairement. II s’agit de ton salut. Si la facilite est pareille (1), demeure comme tu es. Mais si elle est un peu moindre, compare le temps avec l’eternite, et decouvre si tu le peux la juste estimation de la plus grande facilite qu’il y a de se sauver dans un etat que dans P autre. Ah ! mon Fils, rien de fini ne se peut comparer avec l’infini : le plus petit degre de facilite de se sauver vaut mieux que tous les biens imaginables. Un joueur est un fou qui dans une partie ou il y va de cent mille ecus ne menage
(1) Ponctaation de la premiere edition.
pas tous ses avantages pour un interet de rien. II ne faut point de vocation particuliere pour quitter le monde. On connait clairement par la Raison, on est assure par la foi, on est convaincu par L experience, qu’a tous moments, on y trouve des sujets de chute et de scandale. La retraite est la vocation generate des Chretiens. II suffit d’etre raisonnable pour eviter les dangers. Mais pour demeurer au milieu des perils, il faut une vocation particuliere, qui donne droit aux secours necessaires pour s’en garantir. Autrement on affronte brutalement la mort, et enfin on la trouve; et Fame pleine de rage et de desespoir se repent eternellement de sa negligence.
X. Fuis done le monde, evite avec soin tous les commerces dangereux; et ne t y engage que par un desir pressant d’eclairer des aveugles, et de contribuer a l’edifice de mon Eglise. Rien n’est digne de tes soins et de ton application que ton salut et celui des autres. Fais-en ton unique affaire. Si tu cherches des etablissements ou des appuis de ta fortune dans ce monde qui se renverse, tu cours risque de n’entrer jamais dans la Cite sainte qui subsistera eternellement. Car les richesses et les grandeurs de ce monde sont des epines, qui te piqueront et t’inquieteront de telle maniere, que ton coeur agite par
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mille mouvements clivers, ne recevra pouted tre jamais utilement la semence de la parole.
XI. II ne suffit pas, mon Fils, pour oter tous les empechements a l’efficace de la Grace d’eviter les compagnies dangereuses. II faudrait, si cela se pouvait, rompre tout le commerce que tu as avec le reste de la nature. Tout ce qui passe a ton esprit ou a ton coeur par tes sens, et que je n’ai point sanctifie, est capable de te corrompre. Jamais les sens ne parlent qu’a l’avantage du corps, et Dieu ne t’a donne un corps aussi bien qu’a moi que comme une victime que tu dois aussi bien que moi lui sacrifier pour meriter ta recompense. Les sens sont insol ents et rebelles : ils ne gardent nulle mesure : ils n’ont nul egard ni aux circonstances des temps, ni a la saintete des lieux, ni a la qualite des occupations ou Ton est. L’imagniation et les passions sont de meme humeur(l). Comme elles doivent aux sens leur naissance, elles entrent aveuglement dans leurs interets. L’imagination est une folle qui ne peut souffrir que
(1) Sur V imagination, voir plus haul, § VIII, n. 1. Sur les passions, voir en particulier dans le cinquieme livre de la Recherche, Des Passions, les chap. I : De la nature et de l’origine des passions en general; chap. IV : Maniere de combattre le libertinage; chap. V : Sur la fagon dont elles detournent de l'union a Dieu. — Voir aussi : Traite de Morale, 1, chap. XIII : Des passions. Delbos, Etude sur Malebranche, chap. XIII, p 258 sq.
F attention soit serieuse; et les passions des emportes (1) qui ne veulent rien de sage, de modere, de raisonnable. Tel degre de grace ne peut operer selon toute sa force, sil’es prit n’est libre, et le coeur vide et ouvert. Mais les sens appliquent fortement l’esprit aux objets qui les frappent, Fimagination le dissipe et le distrait a tous moments, les passions le troublent et le dereglent en mille manieres : le coeur se remplit ainsi de l’amour des objets sensibles, et se ferme a tout autre chose. On ne peut done oter les empechements a Feffieace de la Grace, qu’on ne mortifie ses sens, qu’on ne regie son imagination, qu’on ne modere ses passions, ce qui ne se peut facilement executer que par la privation des plaisirs.
XII. L’Homme veut invinciblement etre heureux : le plaisir actuel rend actuellemen heureux. II est done naturel que toutes les puissances de l’ame se reveillent et s’ebranlent, et que tout se mette en mouvement dans le corps, par la jouissance actuelle des plaisirs. L’homme est fait pour aimer, chercher et posseder le bien. Or le plaisir actuel marque a l’ame confusement, mais vivement, que le vrai bien est present. Car il n’y a que le
(1) Premiere edition : « passions desemportees ». Deuxieme edition : « passions des emporiees ». Troisieme edition : « passions des emportes ».
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vrai bien qui puisse veritablement agir en elle, et Tame ne sent jamais mieux qu’on agit actuellement en elle et qu’on la rend heureuse que par le plaisir. II n’est done pas possible, quelque philosopke qu’on soit, de conserver la liberte de son esprit et l’occuper fortement a des objets qui ne le touchent point, dans le temps qu’on jouit des plaisirs sensibles; plaisirs qui appliquent et l’ame et le corps aux objets qui les causent, ou qui semblent les causer. Mais les biens qui se sont fait sentir a fame et qui s’en sont rendu les maitres laissent encore dans le cerveau et dans certains nerfs des traces de leur action et des marques de leur victoire; et ces traces, reveillant le souvenir des plaisirs possedes, sollicitent sans cesse l’ame, qui n’est jamais sans vouloir etre heureuse, a la recherche de ces faux biens. Ainsi il est evident qu’on tie peut faire taire ses sens, son imagination, et ses passions, pour ecouter ma parole, et suivre les bons mouvements que j ’inspire, si 1’on ne rompt absolument avec les plaisirs. Yoici done, mon Fils, ce que tu dois faire.
XIII. II faut que tu evites avec soin les plaisirs dont tu n’as jamais joui. Et cela t’est facile, car tu n’en es point esclave, puisque ton imagination n’en est point encore salie. Un ivrogne ne peut sans des graces extraordinaires se delivrer de la servitude ou il s’est
engage. Mais un homme qui n’a jamais bu de vin, et dont l imagination n’a point ete corrompue par des discours contagieux suites effets du vin, peut sans peine et par des raisons d’amour-propre s’empecher d’en boire, si d’aiUeurs la compagnie ou quelque respect liumain ne l’y engage.
XIV. A 1’egard des plaisirs dont tu as joui et dont par consequent tu es devenu esclave, comme tu ne peux t’en priver sans mon secours, il faut necessairement que tu m’invoques comme ton Sauveur, afin que je te delivre de leur servitude. Mais pour te preparer a ma Grace, compare ces plaisirs avec ceux que la Foi te promet, et avec les maux eternels dont elle te menace. Considere que tu es pecheur et digne d’etre puni, et que tu obliges Dieu a te rendre heureux en consequence des lois qu’il a etablies et qu’il suit constamment. Pense que tu es Chretien et que ton modele n’est point un Adonis, mais un homme attache en Croix, penetre de vives douleurs et couvert de confusion et de honte. Rejouis-toi d’avoir, dans ces plaisirs dont il est en ton pouvoir de jouir, quelque chose a offrir en sacrifice a Dieu en reconnaissance de ses bienfaits et pour meriter ta recompense. Cherche des motifs de rendre ridicule et impertinente la passion qui te domine, toi qui ne dois reconnaitre
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que Dieu seul au-dessus de toi, et capable de te rendre heureux : et prep are -toi par de semblables reflexions a former et a executer avec mon secours des resolutions genereuses.
XY. Mais souviens-toi toujours que, pour vaincre ses passions, il faut fuir les objets qui les produisent. II est beaucoup plus en ton pouvoir d’eviter Faction de ces objets, que de moderer les mouvements qu’ils excitent dans ton cceur. Le mouvement des pieds, des bras, des yeux est entierement sounds a tes volontes : tu peux fuir, tu peux baisser la vue, tu peux eviter le coup que te porte l’objet. Mais lorsqu’un objet t’a blesse le coeur, il n’est plus en ton pouvoir de ne pas sentir ta blessure : car le mouvement des nerfs qui ont rapport aux passions ne depend point de tes volontes. Lorsque Fimagination est salie par les traces infames qu’une beaute sensible y a imprimees, il n’est point au pouvoir de Fame de la purifier ou d’effacer entierement ces traces criminelles. Les esprits animaux y prennent leur cours a tous moments, et empechent que la plaie ne se referme. Il faut faire une grande et forte revulsion dans les esprits : autrement la plaie se rouvre, et le mal s’aigrit de maniere qu’on ne peut guerir sans miracle. Mais il n’est pas fort difficile de se preserver du mal et de conserver
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la purete de son imagination : car il est au ponvoir de Fame de boucher les avenues par lesquelles les objets ont commerce avec les sens. II est au pouvoir de Fame de fermer les yeux et de fuir, lorsqu’elle apprehende d’etre trop pressee. On change d’air lorsqu’on craint de gagner le mal contagieux : pourquoi ne fuirait-on pas lorsqu’on se sent en danger de perdre Dieu, et de tomber dans les enfers.
XVI. Fuis done, mon Fils, les objets qui te frappent non seulement ceux qui te renversent, mais ceux qui t’ebranlent. Fuis jusque dans les deserts si tu veux que je parle familierement a ton coeur. Lorsque lessens, ton imagination et tes passions seront dans un parfait silence, alors la semence de ma parole jettera immanquablement dans ton ame de profondes racines par le secours de ma Grace : et loin de ces objets funestes qui inquietent l’esprit et partagent le coeur, tu porteras en patience des fruits dignes d’une ame qui a veritablement de la foi et de grandes esperances.
XVII. Mais, mon Fils, si tu peux quitter le monde, tu ne peux pas te quitter toi-meme. Tu portes avec toi un ennemi qui te fera jusqu’a la mort une cruelle guerre. Ton corps, ce corps de peche qui doit etre detruit, ce corns que Dieu t a donne comme a moi afin qu’en l’immoiant tu te sacrifies toi-meme
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et que tu merites ainsi legitimement ta recompense : ce corps, dis-je, ne se laissera pas lier sur le bucher comme une innocente victime. Au contraire si tu ne veillessans cesse sur les conspirations secretes qu’il formera pour te surprendre, il ne manquera pas lui-meme de t’immoler au demon, et de te consumer dans l’ardeur de tes propres passions. Et la victime, qui doit etre la matiere de tes merites et de tes triompbes, sera, si tu ne veilles sur toimeme, le sujet de ta honte et de ton supplice. Oui, mon Fils, tu es en epreuve dans ton corps et cette epreuve est rude, mais c’est pour s avoir si tu seras enfin trouve digne d’entrer dans mon Temple et de jouir de la felicite de Dieu meme. Prepare-toi done au combat. Ne t’imagine pas qu’il n’y ait plus rien a craindre a cause que tu ne vois plus guere d’ennemis au dehors. Veille toujours, mortifie tes passions, prepare tout pour le sacrifice. Tu seras tente, mais tu n’as rien a craindre, pourvu que tu sois vigilant. Lors qu’on est eloigne des objets qui excitent des passions violentes, les secours ordinaires de ma grace suffisent pour remporter la victoire, pourvu qu’on ne se laisse point surprendre. Voici done quelques motifs qui te doivent porter a une vigilance continuelle.
XVIII. Pense souvent a la grandeur de tes esperauces, et que de legers travaux aug-
menteront extraordinairement ta recompense. Crains aussi quelquefois les supplices eternels. Comme on est plus sensible aux maux qu’aux biens, cette reflexion est necessaire pour reveiller Fesprit et le tenir en baleine. En un mot pense a ce que tu deviendras un jour, et tu ne pecheras jamais.
XIX. Joins a la pensee de l’eternite celle de la presence de Dieu. Ce sont les deux reflexions les plus propres que l’on puisse faire pour reveiller Fesprit de l’assoupissement, oil naturellement il se laisse aller. Pense done que Dieu te voit faire, que c’est lui qui te donne l’etre, le mouvement, et la vie, que c’est lui qui fait tout en toi et dans ce qui t’environne. C’est lui qui t’eclaire, c’est lui qui t’anime, c’est lui qui te rejouit ou qui te blesse a l’occasion des objets. C’est lui qui remue ton bras et transporte ton corps selon tes desirs. Ayant actuellement ces pensees, pourrais-tu obliger Dieu a servir a l’iniquite, a remuer ton bras pour une action injuste ou meme indecente; a te faire jouir des plaisirs a Foccasion des corps dont il te defend l’usage, a t’eclairer Fesprit sur des sujets pour lesquels il ne t’a pas fait.
XX. Rentre souvent en toi-meme, pour apprendre ce qui se passe chez toi. Tache de decouvrir les souplesses de l’amour-propre, et quelle est ta passion dominante. Tu prendras
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plus facilement une resolution ferme et genereuse de la combattre, lorsque tu verras clairement le danger ou elle t’expose. Souvienstoi que l’esprit est prompt, mais que la chair est infirme (1). Defie-toi de tes forces, veille et prie afin que tu ne tombes point dans la tentation. L’esprit humain est trop plein de lui-meme : il forme facilement de genereux desseins : mais le poids du corps I’appesantit et le rend impuissant au bien. Etudie l’bomme, sa maladie, ses faiblesses, ses inclinations, les lois de bunion de Fame et du corps, les sens, l’imagination, les passions. Cette etude t’est necessaire pour te conduire; et si tu fais bien reflexion sur ce qui se passe en toi, tu deviendras bientot savant sur cette matiere.
XXI. N’oublie pas de penser a ce que j’ai fait pour toi : ne vis pas dans l’ingratitude comme le commun des Chretiens. Je suis ton modele, aussi bien que ton Sauveur : si tu ne te formes sur le Fils de FHcrcme humilie sur la terre, tu ne seras point reforme sur le Fils du Dieu vivant environne de gloire et de Majeste.
XXII. Fais-toi une loi inviolable d’employer certaines heures du jour a l'Oraiscn, afin d’obtenir de moi lumiere pour reconnaitre
(1) Matthieu, 26.41.
Marc, 14. 38.
tes ennemis, et force pour les vaincre. Represente-toi souvent tes obligations, ce que tu tu dois a Dieu, comme a ton Createur, ce que tu me dois comme a ton Maitre ce que tu dois aux autres hommes comme a mes membres et a mes serviteurs. Heureux si je te trouve faisant ton devoir : je te dis en verite que je t’etablirai sur tous mes biens. Mais veille sans cesse, le Fils de l’Homme vient comme un voleur dans le temps qu’on n’y pense point (1). Ce n’est pas qu’il ait dessein de surprendre; mais e’est qu’il ne change pas sans raison l’ordre de la nature, qui n’attend pas pour donner la mort qu’on se soit prepare a bien mourir. II faut done veiller sans cesse, mais ce que je te dis a toi, je le dis a tous, il faut veiller.
XXIII. O mon Sauveur, si la vigilance est necessaire a ceux memes qui vivent dans la retraite; quelle doit etre l’inquietude de ceux qui sont au milieu des Villes et dans le commerce du grand monde : de ce monde plein de faste et d’orgueil qui ne cherche qu’a s’elever, de ce monde plonge dans la volupte qui ne pense qu’a se rejouir. Que ceux qui ont l’imagination assez ferme pour n’etre point ebranles par l’agitation de ceux qui courent a la gloire, et le coeur assez pur
l) Luc, 12. 39-40.
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pour n’etre point corrompus par Fair et les manieres contagieuses de ceux qui ne respirent que les plaisirs ; que ceux-la vivent dans les Palais encb antes ou se distribuent les honneurs, ou dans ces maisons de plaisir ou la volupte habite. Mais que ceux qui se saissent charmer par tous ces vains objets, sachent que ce n’est qu’une decoration de theatre, faite avec de la toile ou du carton; ou plutot de purs fantomes qui ne souffrent point la lumiere, et qui s’en vont en fumee des qu’on s’approche d’eux pour les embrasser.