XIX. MEDITATION
Jesus- Christ s' applique particulierement a ceux qui vivent dans Vhumilite et la Penitence. Parce quJls entrent dans ses desseins , et regoivent facilement la fortne quit veut leur donner , pour en faire des Ornements de son Eglise.
I. O Jesus, que l’edifice que vous construisez sera saint et magnifique : il sera digne de la saintete et de la Majeste de votre Pere. II a toujours ete Fobjet de ses desirs : il sera eternellement le sujet de sa complaisance. Dieu n’a fait le monde present, ce monde qui passe et qui se renverse, que pour le monde futur, la celeste Jerusalem, dont les fondements sont inebranlables, pour ce Temple spirituel que Dieu habitera avec honneur. Quand je pense que vous possedez tous les tresors de la sagesse et de la science de Dieu, je n’ai que du mepris pour la magnificence du Temple des Juifs, bien que construit par
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le plus sage des Rois, et pour 1’appareil de leur Tabernacle, Ouvrage neanmoins des plus fameux et des plus habiles Ouvriers qui fussent jamais. Dieu a cboisi dans le desert Beseleel et Ooliab. Il les a remplis de sagesse et d' intelligence, et doues d'une habilete incroyable , pour executer tous ses desseins dans la construction du Tabernacle (a). II a encore eleve Salomon au-dessus d’eux, et au-dessus de tous les sages du monde (&) : il voulait faire par lui quelque chose de plus magnifique. Mais, Seigneur, vous n’avez point regu l’esprit de Dieu avec mesure (c) : votre Pere vous a communique toute sa sagesse : vous subsistez dans son Verbe. Quelle doit done etre
(a) Exode, 31. (1. 2. 3) et 35. (11).
(5) 5. Rois, 4. ( Faute d’impression pour 3. Rois, 4. chiffre donne dans les premiere et deuxieme editions. Reference selon la Vulgate. Dans les editions modernes, le troisDme livre des Rois devient le premier. Le chap. IV enumere les officiers de Salomon, puis declare : « Dieu donna a Salomon de la Sagesse, une tres grande intelligence, un esprit 6tendu comme le sable qui est au bord de la mer. La sagesse de Salomon surpassait la sagesse de tous les fils de l’Orientet toute la sagesse de l’Egypte. II etait plus sage qu’aucun homme... » 29-32.), et Eccles. 4. 47. ( Or ni dans VEcclesiasle ni dans VEcclesiaslique, le chap. IV n’a de verset 47. Nous proposons : Ecclesiaste, 1. 16. 17; Salomon dit la vanite de sa Sagesse qui est pourtant superieure a celle de tous ses predA cesseurs; il pretend meme qu’il a possede cette sagesse sans mesure. Or seul le vrai Salomon a le droit de parler ainsi, comme le montre le texte de saint Jean incorpore a la phrase suivante de Malebranche.)
(c) Jean, 3. 34.
la beaute et la magnificence de votre Ouvrage ! II fallait que Salomon fut le plus sage des hommes, parce qu’il devait construire 1’ ombre et la figure du Temple eternel. Quelle sera done la beaute de ce Temple ! O Jesus, il sera digne de votre sagesse. Mais de plus, il repondra aux desirs extremes, que vous avez pour la gloire de votre Pere. Il repondra a l’amour que vous portez aux hommes, a vos enfants, a vos membres, a l’Eglise votre chere Epouse. Qu’heureux sont ceux qui habitent dans votre Maison (a) : ils en voient la magnificence : mais ils en admirent la Saintete, le sacrifice, le culte continuel selon l’ordre irrevocable de Melchisedec. Ils vous loueront vous et votre Pere dans l’unite du Saint-Esprit durant des siecles infinis. Pourraient-ils cesser de louer, eux qui ne cesseront jamais de contempler, d’admirer, d’adorer et d’aimer. O Jesus, quand sera-ce que j’aurai enfin libre acces au Saint des Saints, et que je verrai a decouvert vos sacres mysteres? Quand sera-ce que lave dans le sang de l’Agneau, plein de confiance et de joie, je serai en la presence du Dieu vivant, tout environne de ses splendeurs et de sa gloire. Je me nourris jour et nuit de mes larmes, quand je pense a la grandeur de mes esperances, quand je
(a) Psaumes, 23, 5.
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pense que j’entrerai un jour dans la Maison de Dieu (a), et que j’y verrai son Tabernacle. O celeste Jerusalem comment peut-on vous oublier (1), comment peut-on vivre content, et chanter des cantiques de rejouissance dans le lieu de son exil ( b )? Peut-on se repaitre des corps, et se rejouir a la vue des objets sensibles, lorsqu’on s’attend de voir des beautes intelligibles dignes de la Majeste de Dieu meme : lorsqu’on espere de se nourrir de la substance du Verbe Eternel, et de boire eternellement (Tun torrent de voluptes et de delices (c). O Jesus, que je ne sois pas frustre de mes esperances. Augmentez encore ma confiance et ma joie, en continuant de m’instruire de ce que je dois faire pour assurer mon salut.
II. Ne neghge pas, mon cher Fils, de contribuer a l’edification de l’Eglise comme je viens de te dire : mais, si tu te trouves hors d’etat de le pouvoir faire, prends du moins une resolution lerme et constante de vivre dans l’humilite et dans la Penitence, et de ne scandaliser jamais personne; et je te promets que j’aurai de toi un soin particidier. Ne
(a) Psa unies, 41. o.
( b ) Psal. 136.
(c) Psaumes, 35. 9.
(1) « Comment... oublier ». ajoule dans la troisieme
edition.
t’imagine pas que je me conduise par caprice, que je clioisisse sans raison, et que je m’applique a toi d’une maniere particuliere, si tu vis comme le commun des hommes. J’ai mes regies pour executer mes desseins, et je les observe inviolablement. Tu n’es pas en etat de les comprendre toutes. Mais voici quelques raisons pour lesquelles j’aurai soin de toi, si tu fais ce que je viens de t’ordonner. Ecoutemoi.
III. Ce qui fait la beaute des Temples materiels c’est entre autres cboses la delicatesse du travail de chaque partie qui les composent. Mais afin qu’un marbre informe devienne Tornement d’un edifice, il faut qu’il souffre longtemps le marteau, et qu’il obeisse au ciseau de celui qui le travaille et qui le finit. On perd son temps et sa peine lorsqu’on veut mettre en oeuvre un marbre cassant et fier; et il en coute beaucoup, lorsqu’il est trop dur. Ainsi les ouvriers n’entreprennent point de beaux ouvrages, ou rejettent avec chagrin les materiaux qui ont de la fierte : et ils ne veulent pas toujours employer le temps et la peine qui est necessaire pour travailler ceux qui sont trop durs.
IV. Ce qui fait la beaute du Temple spirituel de l’Eglise, c’est entre autres choses la diversite des merites des Saints et de la gloire qui les environne. Mais afin qu’une ame
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informe et corrompue devienne assez sainte et assez pure pour faire un bel effet dans mon Ouvrage, il faut qu’ede souffre la persecution que lui fait le monde, la chair et le diable. C’est la le marteau dont je me sers pour la rendre un jour toute belle et toute eclatante. II faut qu’elle obeisse bumblement sous le ciseau, et qu’elle pense toujours qu’on la travaille, qu’on la finit, qu’on la purifie, qu’on lui donne du lustre et de l’eclat, afin qu’elle plaise aux yeux de celui pour qui elle est faite. II faut quelle se glorijie , comme mon Apotre, dans ses infirmites et dans ses afflictions : Sachant bien que la vertu se perfections dans la faiblesse , et que c’est alors que je fais paraitre ma puissance (a) : Sachant bien que Vaffliction produit la patience , la patience Vepreuve , et Vepreuve cette esperance qui ne trompe point , cette esperance ferme (6), qui produit l’avant-gout des vrais biens, en les rendant comme presents, et qui donne a Fame une joie et une paix qui passe tout sentiment. Je ne travaille point sur ces ames fieres et bautaines (c) qui ne peuvent souffrir le marteau, et qui s’eclatent au moindre coup qu’on leur donne : je reprouve toutes celles que je ne puis facilement adoucir. Je rejette
(a) 2. Corinthiens, 12.|9.
{b) Romains, 5. 3.
(c) Jacques, 4. 6.
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aussi les cceurs trop durs, trop inflexibles, trop insensibles a ma Grace (a). Je ne manque point de materiaux pour executer mon Ouvrage. J’ai en main toutes les Nations de la terre. Malheur a ceux qui resistent au bien que je veux leur faire, d’autres recevront leur couronne, et je viendrai bien sans eux a bout de tous mes desseins.
V. Mais, mon Fils, lorsque je trouve une ame qui suit tous les mouvements de ma Grace; qui obeit partout egalement au ciseau; qui ne s’ebranle point dans les persecutions qu’on lui fait, se souvenant toujours que c’est a cela que mes enfants sont destines (6) : alors je m’applique a elle d’une maniere particuliere, et j’emploie Fadresse que ma sagesse et mon amour m’inspirent, pour en faire un Ouvrage acheve, un vase d’election, un ornement particulier de mon Eglise. Quel est l’Arcbitecte (c) qui rebute les materiaux qui entrent tout naturellement dans ses desseins? Quel est l’Ouvrier amoureux de son ouvrage, qui neglige un travail qui lui fait honneur? Un Sculpteur trouve un marbre, ou un bois pliant et doux entre beaucoup d’autres qui s’eclatent sous le ciseau, le laissera-t-il parmi les morceaux negliges? Et
(a) Proverbes, 28. 14.
'b) 1. Thessaloniciens, 3. 3.
\c) Apocalypse , 3. 12.
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moije ne cherirais pas, je ne conserverais pas avec un soin extraordinaire, une ame dont j’ai deja ote heureusement la fierte et la durete par I’ operation secrete de ma Grace? J’abandonnerais un Ouvrage commence, un Ouvrage qui me doit faire honneur, moi qui suis sage dans mes entreprises, constant dans ma conduite, et plus amoureux de mon Ouvrage qu’un Epoux de son Epouse? J’ai repandu mon sang pour acquerir les materiaux de mon Eglise, et je negligerais ceux qui sont a demi travailles : moi, mon Fils, qui regarde le salut des hommes et la construction de mon Temple comme l’Ouvrage pour lequel Dieu m’a rempli de sa sagesse, comme l’Ouvrage pour lequel Dieu qui se suffit pleinement a lui-meme, a bien voulu prendre la qualite basse, pour ainsi dire, et humiliante de Createur? Ah ! mon Fils, si tu es humble et patient dans les afflictions, et que tu ne donnes point de sujet de chute et de scandale a mes enfants, crains plutot que je laisse la mes desseins, que je manque a t’y faire entrer, a t’y donner une place honorable, a te combler de benedictions et de graces. Mais je veux encore t’exposer par des idees plus claires les raisons que j’ai de prendre un soin particulier de ceux qui vivent dans l’humilite et dans la Penitence. Je te parle maintenant en tant que je suis ta Raison : rentre done
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en toi-meme : fais taire ton imagination : renonce a tes prejuges, et ecoute-moi. Mais ne consens a rien, jusques a ce que je t’y force par l’evidence de ma lumiere.
VI. Je suis, comme tu sais, la Raison, la Verite, l’Ordre immuable et necessaire (a) : je suis la sagesse de Dieu et sa loi inviolable. Dieu ne fait rien sans moi (6) : il m’aime invinciblement : et tu as appris dans mes Ecritures que j’etais avec lui, lorsqu’il etendait les Cieux, et qu’il les appuyait sur euxmemes : lorsqu’il mettait les eaux en equilibre sur la terre, et qu’il donnait ses lois pour conserver le bel ordre de la Nature : ainsi, mon Fils, consulte-moi bien, et tu verras en moi, autant que tu en es capable en cette vie, non seulement la loi de Dieu, ou la regie inviolable de ses volontes, mais encore ses attributs essentiels : car non seulement je suis la sagesse de mon Pere, mais il me communique aussi toute sa substance.
VII. Ne vois-tu pas clairement dans ta Raison, que Dieu est un Etre infiniment parfait, que ses connaissances n’ont point de bornes, et que rien n’est capable de resister a l’efficace de ses volontes? Tu le vois sans doute en moi. Mais prends garde a ceci, n’y
(a) Med. 1. 2. 3.
(b) Proverbes 8. (Notamment verset 22 sq.)
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a-t-il point de loi qui regie et qui borne, pour ainsi dire, sa puissance, ou plutot l’efficace de ses volontes? Peut-il commettre le peche : peut-il faire quelque-chose d’indigne de lui, ou qui ne soit pas pour lui? S’il ne faisait qu’un animal, par exemple, pourrait-il le faire monstrueux, ou lui donner des membres inutiles? II le pourrait, s’il le voulait. Mais peut-il le vouloir? Tu vois clairement en ma lumiere qu’il ne le pent, parce qu’il ne peut vouloir ce qui est contraire a l’ordre et a la Raison. Consulte done serieusement la Raison et tache d’apprendre par elle dans le silence de tes sens, de tes passions, et surtout de ton imagination, quelque chose des desseins, et de la conduite de Dieu. Car ce n’est que par la Raison que les Intelligences ont commerce avec lui, et qu’ils (1) admirent ses Ouvrages : comme ce n’est que par la meme Raison, mais incarnee, immolee et consommee en Dieu que les pecheurs ont acces a mon Pere pour lui rendre leurs devoirs et recevoir ses bienfaits.
VUI. Contemples-tu l’ordre, la Raison, la justice essentielle ? Es-tu attentif, Reponds? Dieu peut-il rendre heureux ou malheureux un homme qui ne l’a point merite? peut-il lui donner le Ciel ou le precipiter dans les
(1) « Ils », se trouve dans les trois editions.
enfers? II le peut s’il le veut. Mais prends garde, peut-il le vouloir? N’ecoute point tes prejuges. Tu te souviens de ce que tu as oui-dire du premier homme, et que tu as mal entendu. Tu penses aux enfants qui meurent avant l’usage de la raison, et tu te troubles au lieu de t’eclairer. C’est moi que tu dois consulter : rentre en toi-meme. C’est le plaisir actuel qui rend actuellement et formellement (1) beureux, je ne dis pas juste ou parfait, prends-y garde. C’est la douleur qui rend actuellement et formellement malbeureux, je ne dis pas criminel ou imparfait. Or c’est Dieu seul qui cause la douleur et le plaisir dans l’ame. Reponds done ? Dieu peut-il agir sans raison ? Mais quelle peut etre la Raison de causer dans une ame du plaisir ou de la douleur, si ce n’est celle de recompenser et de punir? Penses-y serieusement. Je vois bien que tu t’imagines, que Dieu peut uniquement par bonte rendre un homme heureux; et qu’il est meme au pouvoir de sa clemence de pardonner au pecheur sans tirer raison de son peche. Fausses idees, pensees humaines, sen-
(1) « Sens ancien et scolastique : est formel, ou exisle formellement ce qui possede une existence acluelle, effective... Ce sens est conserve dans quelques expressions telles que : ordre formel, declaration formelle; e'esia-dire enoncees expressement, el non pas seulemenl d'une fagon douteuse ou implicile. » Vocabulaire de Philosophie, p. 269.
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timents dangereux. Dieu peut par bonte communiquer ses perfections a ses creatures, et meme leur donner le Ciel, ou la vue claire de 1! essence Divine. Mais il ne peut uniquement par bonte leur donner le plaisir de la jouissance : parce que la recompense ne se donne point par des raisons de bonte, par des raisons de justice. Dieu, pleinement satisfait par la dignite de mes souffrances, peut sans autre satisfaction pardonner au pecheur. II peut etre clement a cause de moi, il best effectivement. II donne meme dans le Ciel a cause de moi des recompenses qui passent infiniment le merite des Saints. Mais il ne peut etre clement, comme tu te l’imagines. Il ne peut qu’il ne punisse le desordre. La satisfaction d’une personne divine etait necessaire pour te reconcilier avec Dieu. C’est la le principe de ta foi et le fondement de tes esperances.
IX. Supposons, mon Fils, que Dieu ne veuille point agir par bonte, peut-il selon cette supposition, ne point rendre keureux celui qui a merite de l’etre? Certainement etant juste il ne peut qu’il ne recompense le merite. Tu vois done clairement que la raison essentielle de rendre lieureux, est une raison d’ordre et de justice, que Dieu suit inviolablement. Mais, supposons, si cela se peut, que Dieu ne veuille point agir par principe de justice :
peut-il selon cette supposition ne point rendre heureux celui qui a merite de l’etre? Certainement il le peut quoique bon, selon l’idee que tu as de bonte, car cette bonte n’oblige a rien. Tu vois done clairement que la raison essentielle de rendre heureux n’est point une raison de bonte. Ainsi, lorsque tu fais agir Dieu par des raisons de bonte dans des choses que tu vois bien qu’il doit faire par des raisons de justice, prends garde que tu ne le fasses agir comme toi par caprice et par fantaisie. Tu voudrais qu’il te rendit heureux sans l’avoir merite : mais voudrais-tu sans etre coupable qu’il te rendit malheureux? Etant coupable tu ne le veux pas, car e’est pour cela que tu te fais un Dieu clement, d’une clemence bizarre et irreguliere. Tes volontes, tes imaginations ne seront jamais la loi de Dieu. II faut que tu sois digne du Ciel ou de l’Enfer, afin que Dieu te donne l’un ou 1 autre : parce que Dieu est essentiellement juste, et que le bonheur, je ne dis pas la perfection, est une recompense qu’on ne donne que par justice. Car, encore un coup, lorsque Dieu communique aux creatures son etre et ses perfections, lorsqu’il les eclaire et qu il les anime, il agit par bonte : il peut ne le point faire : il execute des desseins arbitrages . Mais lorsqu’il les rend heureux ou malheureux, il agit par justice, et suit une loi inviolable.
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X. Adam, mon Fils, avant son peche, etait parfait : mais, a parler juste, il n’etait encore niheureux ni malheureux. II etait heureux en ee sens-la, qu’il avail tout ce qu’il fallait pour meriter de le devenir, et qu’il n’etait nullement malheureux. Mais il ne goutait point encore le plaisir, qui affermit dans le bien, le plaisir par lequel on jouit du bien, le plaisir qui rend actuellement heureux. Les plaisirs sensibles, dont il jouissait a 1’occasion des objets, et en consequence des lois generates de 1’union de Fame et du corps, etaient line espece de recompense de ce qu’il se soumettait a l’ordre de Dieu, qui voulait qu’il conservat sa vie : mais ces plaisirs ne le rendaient pas fort heureux, lui qui etait fait pour en gouter de plus solides, et qui devait meme, par la privation de quelques-uns de ces plaisirs, offrir a Dieu le sacrifice de 1’obeissanee, et meriter un bonheur qui ne devait jamais finir.
XI. A l’egard des enfants qui meurent sans Bapteme, ilssont damnes(l). Comme ils naissent dans le desordre, Dieu qui aime 1’ordre, ne peut les aimer en cet etat. Ce sont des enfants de colere : ils n’auront point de part a l’heritage des elus. Mais ils ne souffriront point la peine qu’on nomme du sens, ils ne
(1) Voir : Med. XVI, § XVII.
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souffriront point la douleur. Ils seront malheureux en ce sens, qu’ils ne possederont point le bonheur pour lequel ils sont faits. Qu’ils aient, si tu veux, la tristesse et les autres sentiments, qui dans cette vie accompagnent la privation du bien. Cela ne pent les rendre malheureux au sens que je t’ai explique : car la tristesse est le sentiment le plus agreable que puisse avoir un homme, dans le temps qu’il n’a pas le bien qu il souhaite. Mais ne juge pas de l’ame, separee du corps et qui n’a point de bonheur a acquerir, n’en juge pas, dis-je,par cette fuite de sentiments, qui accompagnent tes passions, et que Bieu, qui seul agit en l’ame, te donne maintenant par rapport aux objets qui t’environnent; par rapport aux biens que tu dois chercher, et au mal que tu dois fuir; et qu’il ne te donnera plus, lorsque tu n’auras ni biens a acquerir, ni maux a eviter. Enun mot, un enfant mort sans Bapteme sera en tel etat, qu’il lui sera indifferent d’etre ou de n’etre point. II ne sentira ni plaisir, ni douleur. Car suppose qu’il n’ait fait ni bon, ni mauvais usage de sa liberte, suppose qu’il n’ait m merite, ni dexnerite, Dieu etant juste, il ne sera ni heureux,ni malheureux au sens que je t’ai explique. Ne juge pas neanmoins trop promptement que les enfants ne font nul usage de leur liberte, et qu’ils sont hors
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d’etat de pecher de quelque maniere que ce puisse etre.
XII. Mais un enfant, regenere par le Bapteme sera heureux en tout sens. II aura le Ciel, et le plaisir de la jouissance, non qu’il ait merite cette jouissance, mais parce que je Fai meritee pour lui. II rentre dans l’ordre par l’efficace du Bapteme : son coeur est tourne vers Dieu, quoiqu’actuellement la concupiscence l’applique aux objets qui frappent ses sens. Ainsi Dieu qui aime l’ordre, lui donnera l’heritage qui est du aux enfants. II contemplera les perfections de l’Etre divin, puisque Dieu ne fait les esprits que pour lui. L’ordre le demande ainsi. Mais il n’aurait point le plaisir de la jouissance, si le merite de mon Sacrifice ne lui etait applique. Son bonheur est pure grace, puisqu’il n’a point merite par lui-meme d’etre heureux. Et les Saints meme qui ont offert a Dieu les sacrifices, qui donnent droit au bonheur de la jouissance, n’auraient dans le Ciel que des plaisirs mediocres, et qui repondraient exactement aux maux qu’ils ont soufferts pour la justice, si, par la dignite de mon sacrifice, je ne leur avais merite un bonheur qui passe infiniment le merite de leurs bonnes oeuvres.
XIII. Mais, mon Fils, je vois bien que tu as de la peine a te defaire de tes prejuges et a t’empecher de juger de Dieu par toi-meme.
Comme tu voudrais bien n’avoir point de loi, tn crains d’en donner une a Dien; et parce que tu preferes la puissance et l’independance a la sagesse et a la justice, tu ferais plutot Dieu injuste et bizarre, que de le soumettre a mes lois. Mais prends garde, lorsque Dieu suit la Raison, lorsqu’il obeit a l’ordre, il ne suit que sa propre lumiere, il demeure independant. Ta sagesse et ta Raison n est pas ta propre substance : tu n’es pas ta lumiere a toi-meme. Mais, comme je suis consubstantiel a mon Pere, la Raison, la sagesse, 1 ordre, la loi de Dieu, c’est sa propre substance : de sorte qu’il se soumet a mes lois et demeure absolu et independant. Ne crois rien neanmoins de ce que je viens de te dire de la conduite de Dieu, si tu peux t empecher de le croire. Car lorsque je parle a 1 liomme comme sa Raison, il ne me doit croire que lorsque je Py contrains par la force de 1 evidence. Tache de vaincre par tes efforts la peine que tu as de contempler l’ordre en luimeme. Que si tu es las de m’ecouter comme verite intelligible, soumets-toi a 1’autorite de mes Ecritures. Ecoute-moi, c’est par elles que je vais t’instruire.
XIV. Il a fallu, mon Fils, que je soujjrisse la mortpour entrer en possession de ma gloire (a).
(a) Luc, 24. 46. — Actes, 17. 3.
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S’il y avait eu quelqu’autre voie aussi legitime de la meriter, pense-tu que je l’eusse negligee? Pierre se l’imaginait ainsi, et voulait un jour me detourner de ce chemin dur et facheux. Mais il n’a jamais regu de moi de plus dure reprimande. Je le traitai de Satan , pour lui faire horreur du sentiment dangereux oil il etait (a). Et quoiqu’un moment auparavant je l’eusse loue, comme instruit d’en haut sur mes qualites ( b ); que je lui eusse promis d’elever sur lui mon Eglise, et de lui donner les clefs du Royaume des Cieux; je lui dis rudement devant mes Disciples : Retire-toi de moi Satan. Tu me tends un piege,parce que tu nas pas de gout pour les choses de Dieu , mais pour les choses de la terre. Appelant ensuite a moi le peuple et mes Disciples, j’elevai ma voix, et je leur dis : Si quelqu’un veut venir avec moi, quil se charge de sa croix et qu’il me suive. Car celui, qui se voudra sauver, se perdra ; et celui qui se per dr a pour V amour de moi se sauvera. Tu peux done juger par ces paroles contenues dans mon Evangile, et par l’exemple que je t’ai donne, soit dans le cours de ma vie, soit dans les circonstances de ma mort, que la croix est le vrai chemin qui conduit a la gloire; qu’on ne peut avoir
(a) Matthieu, 16. 23.
(b) Ibidem, v. 17.
Dieu qu’apres lui avoir sacrifie son etre propre; et que l’on jouira de lui, en d’autant plus de manieres, qu’on lui aura offert un plus grand nombre de sacrifices.
XV. II faut, mon Fils, rentrer dans l’ordre, pour etre agreable aux yeux de celui qui ne peut souffrir le desordre. Mais comment le p^cbeur rentrera-t-il dans 1’ordre? La peine est due au peche : l’ordre de la justice le demande : le pecheur ne peut done rentrer dans l’ordre, s’il ne souffre pour ses peches : trop heureux de ce qu’il peut rentrer en grace par le merite que ma satisfaction donne a ses peines. Car, si mes souffrances ne sanctifiaient les siennes, il ne pourrait jamais eviter la colere du Dieu vivant. Celui qui vit dans les plaisirs, bien loin de rentrer dans l’ordre, il oblige celui, qui ne veut que l’ordre, a recompenser, pour ainsi dire, le desordre. Car tu sais bien que e’est Dieu seul, qui produit en Fame tous les plaisirs dont elle jouit dans l’usage des biens sensibles. Or les voluptueux se servent adroitement des lois que Dieu a etablies, et qu’il suit constamment, afin de Fobliger a les rendre heureux, dans le temps meme qu’ils meritent d’etre punis. Ils font servir Dieu a leurs peches (a), et lui en
(a) Isa'ie, 43, 23. (43, 24 aurait un rapport morns obscur avec le texte.).
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demandent recompense. Quel dereglement quelle brutalite, quelle insolence? Pour les penitents, ils apprehendent extremement les plaisirs : ils ne demandent point que Dieu leur donne ce qui ne leur est point du : ils ne l’obligent point a recompenser le desordre : ils se servent humblement des lois de la Nature pour faire agir un Dieu juste avec justice, et pour recevoir de sa main le chatiment qu’ils meritent. Du moins ne refusent-ils pas que je les purifie par les afflictions ordinaires, et que je les fasse rentrer dans l’ordre en leur faisant part de ma croix. Ils vivent de leur foi. Ils me font cet honneur de me croire sur ma parole : trop contents de 1’avantgout que leur donne la grandeur de leurs esperances. Ainsi comme j’aime extremement l’ordre et la justice : comme j’aime ma propre Raison, le Verbe Eternel dans lequel je subsiste : je cheris particulierement les pecheurs penitents qui rentrent dans l’ordre, et dont je puis faire un ornement dans le Temple spirituel de FEglise ou le desordre ne peut entrer.
XVI. Courage done, mon Fils, si tu es pauvre n’oublie pas ta grandeur. Bienbeureux sont les pauvres (1) : le Royaume du Ciel est
(1) Beatitudes, Matthieu, 5. 13 d 12. — Luc, 6. 20 d 26.
a eux. Si tu es dans l’affliction, rejouis-toi de la grandeur de tes esperances. Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consoles : leur tristesse se changera en joie, personne ne pourra leur ravir leur bonheur. Enfin si tu es persecute pour la justice, que ta joie soit telle que tu ne puisses la retenir. Le Royaume du Ciel t ’appartient. Tu es bienheureux si les homines te chargent d’injures et d’opprobres, sals te persecutent et disent faussement de toi tous les xnaux imaginables. Une grande recompense Test reservee dans le Ciel. En un mot si tu es malheureux et miserable, souviens-toi du sort de Lazare et du riche voluptueux; et comprends, si tu le peux, qu’il faut vouloir etre malheureux en ce monde pour meriter d’etre heureux en l’autre. Voila, mon Fils, un etrange paradoxe. Mais si tu fais reflexion que tu es un pecheur, qui merite l’enfer, que tu es un Chretien qui ale Crucifix pour modele, que tues un voyageur qui gagne sa patrie, et qui doit par ses travaux et ses sacrifices meriter un repos et une gloire eternelle; tu jugeras bien que ce paradoxe ne parait tel qu’aux sens, et qu’il ne choque nullement la Raison.
XVII. Mon cher Fils, obeis done humblement sous le marteau qui te met en oeuvre. Je travaille a ta gloire, lorsqu’on te persecute. SoufFre dans le silence, et ne te console qu’avec
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mo; Pourquoi te plains-tu avec tes amis de ton persecuteur? Tu excites leurs passions, tu les remplis d’une haine qui tue leurs ames. Tu te sers de l’amitie qu’iis ont pour toi pour les rendre mes ennemis et les perdre euxmemes. Pauvre consolation : impatience toujours indiscrete ! Puisque tu es un sujet de chute aux faibles, et que je n’avance point mes affaires en m’appliquant a toi, je t’abandonnerai. Tes malheureux amis entreront dans tes interets et tes passions. Ils te vengeront : ils te delivreront de ton affliction, et d’entre mes mains; et tu seras peut-etre assez fort pour t’imaginer que Dieu a pris un soin particulier de ton innocence.
XVIII. Que la patience et Phumilite sont necessaires ! Un pauvre, qui souffre impatiemment sa misere, jette dans eeux qui le considerent une apprehension extreme d'etre reduit dans cet etat. 11 leur inspire P avarice, et leur est un sujet de chute et de scandale. Mais lorsqu’il a la joie repandue sur le visage et que bien loin de se plain dre, il se juge indigne de Phonneur de la pauvrete, que cette generosite Chretienne est edifiante, et qu'elle imprime fortement dans les esprits le mepris des grandeurs humaines ! Celui, qui manque de patience et d’humilite dans ses maux, n’avance done ni ses affaires ni les miennes; il ne merite rien, et n’edifie personne. II
commence des cette vie son enfer, et souffre en demon. Ainsi, mon Fils, regois avec respect la part que je te donne a ma croix, et porte-la avec le meme esprit que moi, afin qu’elle te sanctifie et ceux memes qui assistent a ton sacrifice. Si tu te defies de tes forces, demande-moi du secours. Console-toi avec moi, et tu trouveras bientot que mon joug est plus doux, et ton fardeau plus leger que tu ne penses. Si tu veux neanmoins rejeter le calice que je te presente, que ce soit du moins avec respect et avec humilite. Tu peux souvent eviter de souffrir, sans m’irriter. L’homme n’est point fait pour la douleur : je compatis a l’horreur qu’il a de la Croix ; et tu ne peux pas toujours savoir, si je veux absolument que tu souffres certains maux. Mais lorsque les maux sont inevitables, a quoi te sert ton impatience et ta fierte? Fais du moins de necessite vertu : tire force de tes faiblesses; et que tes humiliations et tes misefes soient le principe de ta felicite et de ta gloire.
XIX. O Jesus quand je vous considere cruellement attache a un bois infame, a la vue de tout un peuple qui vous insulte, et que je pense qu’en cet etat vous etes le modele que les Chretiens doivent imiter : quand je pense qu’il a fallu que vous-meme, charge des peches que vous n’aviez
MALEBRANCHE
point commis, vous meritassiez votre gloire par les douleurs et par la honte du supplice. Quand je me souviens de mes desordres, et qu’on ne peut rentrer dans l’ordre que par le chemin dur et facheux de la Penitence : quand je me represente la grandeur de mes esperances, et P alternative inevitable d’une eternite de supplices ou de plaisirs. O Seigneur quand je compare avec attention le temps avec l’eternite, et que je n’y deeouvre aucun rapport : je m’abandonne avec joie entre vos mains, pour recevoir par le marteau des afflictions, la forme qu’il vous plaira de me donner, par rapport a votre edifice. Mais, helas le moindre coup m’ebranle ou me renverse : toutes mes pensees se dissipent et mes resolutions n’ont aucun effet. 0 mon Sauveur, par la sueur de sang que vous avez bien voulu repandre dans l’apprehension de vos douleurs, soutenez-moi le courage dans l’exercice de la Penitence; et faites-moi boire maintenant le Calice amer des afflictions, afin qu’assis a votre table, je boive eternellement dans le torrent de la volupte de Dieu, comme parle votre Ecriture.