AVERTISSEMENT
Comme je suis convaincu que le Yerbe Eternel est la (a) Raison universelle des esprits, et que ce meme Yerbe, fait chair, est (b) V Auteur et le consommateur de noire foi , je crois devoir le faire parler dans ces Meditations, comme le veritable (c) Maitre , qui enseigne tous les hommes par 1 autorite de sa parole, et par l’evidence de ses lumieres. Mais j’apprehende extremement de ne pas rendre ses reponses, telles que je les re^ois^ et de ne pas meme les discerner toujours de mes prejuges, ou de ces sentiments obscurs et eonfus qu’inspirent les sens,
a) Joan, 1. 9.
b) Hebr. 12. 2.
c) Matt. 23. 10. Aug. de Magistro.
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Timagination, et les passions. Je sais que je suis homme, et que si le Verbe auquel je suis uni comme le reste des Intelligences, me parle clairement dans le plus secret de ma raison, j’ai un corps insolent et rebelle que je ne puis faire taire, et qui parle souvent plus haut que Dieu meme : j’ai un corps qui me parait faire plus de la moitie de mon etre : je ne puis separer mes interets des siens : ses biens et ses maux sont actuellement ma felicite et ma misere. De sorte que je ne puis l’entendre sans emotion, lui imposer silence sans inquietude, lui contredire (1) sans peine et sans douleur; en un mot le maltraiter, ou le frapper sans me blesser.
II ne faut done pas attribuer a notre Maitre commun toutes les reponses que je donne dans cet Ouvrage comme de sa part. Les verites, qui y sont repandues, sont de lui, les erreurs sont de moi. Car je ne doute nullement que mon imagination ne m’ait seduit, quelqu’elfort que j’aie fait pour l’obliger a se taire, et pour rejeter ses reponses. Ceux qui aiment uniquement la verite, ne doivent jamais croire personne sur sa parole. Si je leur parle comme de la part du Verbe Eternel, ce n est point que je veuille surprendre leur piete; c’est encore un coup que je ne recon-
(1) Lui contredire : Lillre trouve V expression chez Corneille, Racine, Bossuel.
nais point d’autre Maitre que lui, et que je n’en veux point proposer d’autres a personne. Qne les Lecteurs l’interrogent fidelement. Qu’ils ecoutent attentivement ses reponses. Qu’ils ne se rendent qu’a Fevidence; et ils discerneront assez si c’est un liomme trompeur qui leur parle, on si c’est leur Maitre qui les instruit. Au reste je soumets toutes mes reflexions non seulement a F autorite de FEglise, qui conserve le sacre depot de la tradition; niais encore au jugement des personnes eclairees qui savent niieux que moi consulter la Raison, et faire taire leurs sens, leur imagination, et leurs passions. Je crois neanmoins devoir avertir que pour comprendre clairement ces Meditations, il est comme necessaire d’avoir lu la Recherche de la Verite , ou du moins de s’appliquer a cette lecture avec une attention serieuse, et sans aucune preoccupation d’esprit. Ces conditions sont un peu dures. Mais comme je n’ai pas ecrit ceci pour toute sorte (1) de personnes, ce ne sont point tant la des conditions que j’exige que des avis necessaires pour ne pas perdre son temps, et condamner la Verite sans l’entendre. II est permis aux Auteurs de supposer pour connues des verites deja prouvees. Les jugements peu equitables que
(1) Premiere ed. : « toutes sortes ».
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quelques personnes ont porte sur le Traite de la Nature et de la Grace, m’obligent a donner encore ici cet avis (1).
(1) Allusion a Bossuel etArnauld. Voir: Introduction, p. XXXIX. Malebranche a commente cet Avertissement dans la premiere des Lettres a un de ses amis dans lequel il repond aux Reflexions philosophiques et theologiques de M. Arnauld touchant le Traite de la Nature et de la Grace, p. 25 sq de V edition 1709, t. III. Apres le lexle cite dans noire Introduction, p. XXXIV, il reproduil l’ objection d' Arnauld: « Il esl assez surprenanl que le P. Malebranche ait ose proposer comme des verites sortanl de la bouche de Jesus-Christ ce qu’il sait avoir clioque des Prelats et des Docteurs qu'il avail desire qui approuvassenl son ouvrage »; cela etait permis ci V auteur de /’Imitation de Jesus-Christ parce qu’il metiait dans la bouche divine uniquement des verites de VEvangile. — Void la reponse cle Malebranche : « Jesus-Christ Notre Seigneur, qui, scion sa Divinile, esl la Raison universelle des esprits, esl par son humanite V auteur el le consommateur de noire foi : j'ai cru pouvoir donner au monde, comme un bien qui tie venait pas de mon propre fonds, les reponses que j’ai cru elre les reponses de la Verild interieure, pourvu que je ne prisse point le ton de Prophetes, et Fair et la maniere des oracles. » 11 en appelle alors aux personnes equitables contre M. Arnauld, qui fail Irop « le delicat ».
Ce procede de Malebranche ne fut pas seulemenl critique par Arnauld. Voir, par exemple, les reserves du ministre protestant Jurieu dans L’Esprit de M. Arnauld, 2 vol. in-12, 1684, t. I, pp. 78-79 : « Ricn n'est plus singulier, a mon avis, que son dernier ouvrage appele Meditations cliretiennes. Les pauvres Peripaleticiens et les disciples d’Aristote doivent elre bien confus, de voir que le Verbe Eternel est devenu Carlesien sur ses vieux jours, et que leur Dieu s’est declare contre eux si formellement. Il faudra desormais elre bien hardi pour cornbattre la nouvelle Philosophic, puisque J esus-Chrisl s’esl mis a la tele des nouveaux Philosopher. A parler serieusernent, il me semble qu'il faudrait garder plus de respect pour celui qui est la tiagesse eternelle. Quand nous faisons parler Dieu de noire tete, nous nous mellons
en danger de lui faire dire des impertinences. On ne s’dtait encore jamais avise d'&riger Notre Seigneur Jgsus- Chrisl en maitre de Philosophic el de lui faire debiter des visions Physiques el Metaphysiques. El qui peul repondre de la solidite de ces Reflexions? Nous ne devons jamais nous metlre en risque de faire menlir Dieu, et nous ne devons le faire parler que selon qu'il parle dans sa parole. »