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condition de vaincre cette « philosophic que Von a regue du serpent » (1). Inspires par Vorgueil d'une humanite qui voulut s’egaler d Dieu , hantes par les images du monde , captives par V amour des biens sensibles , les philosophes pa'iens ont cm que des creatures pouvaient etre des causes : ils ont pense qu'un corps pouvait etre cause d'un mouvement , qidun objet pouvait etre cause d'une sensation , quhin esprit pouvait etre cause ddun geste. Or ia raison bien conduite , c’ cst-d-dire guidee par Descartes , voit clairement quil ny a pas de difference entre causer et creer (2) : aussi Dieu etant seul createur , Dieu seul est cause , les creatures ne fournissent que les occasions qui delerminent dans un sens ou un autre la causalite divine.
La doctrine des « causes occasiojinellcs » n’est certainement pas a la lellre dans les outrages de Descartes ; elle est peut-etre dans Vesprit du Cartesianisme ; elle est surtout dans la traduction que Malebranche se donne spontanement de la philosophie nouvelle. Lorsque Voratorien etudie les litres de Descartes , les deux person-
(1) Recherche, VI-2, chap. III., p. 67 de led. Bouillier.
(2) Voir Meditation IX, § II. Sur Voccasionalisme, voir en particulier : J. Vidgrain. Le Christianisme dans la philosophie de Malebranche, p. 239 sq. [elements chretiens de la theorie) ; H. Gouhier. La vocation de Malebranche, chap. Ill et IV ( Genese de la doctrine). Prost. Essai sur l’atomisme et l’occasionalisme dans la philosophie cartesienne, 1907.
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nages en presence ne sont pas le P. Malebranche et M. Descartes : il y a Malebranche , el Descartes vu par Malebranche ; il y a Malebranche en face (Tune pensee qui n est pas la sienne , mais qui est refletee par la sienne. L’ occasionalisme est ne lorsque la critique de la causalite , au nom des idees claires , est entree dans une dme aneantie decant la toute-puissance divine : Dieu fait tout comrae cause veritable et ne communique sa puissance aux creatures qu’en les etablissant causes occasionnelles en consequence des lois generales.
La philosophie des Meditations n'est que le deploiement de ce principe: il rayonne a tracers la physique , la science des rapports de Vame et du corps , la metaphysique , la morale et la theologie. Par lui , la nature est debarrassee de ces puissances occultes qui s’y etaient glissees d la faveur de V obscure causalite des scolastiques : il iLy a pas de causes dans le monde , il n'y a que des lois, et ces lois sont la volonte de Dieu. Par lui le probleme des rapports de Fame et du corps qui embarrassait tant les successeurs de Descartes est resolu : la distinction radicale de la pensee et de Vetendue rendait difficile leur communication dans le compose humain ; comment concevoir, en effet, qu'une substance spirituelle agisse sur une substance corporelle ou reciproquement, puisqu'il ny a entre elles aucuri contact intelligible? C'est,
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rcpond Toccasionalisme , qiTil n’y a aucune action veritable de Tune sur V autre , mais une loi par laquelle Die a a etabli en creant Thomme qu'd telle modification de Tune correspondrait telle modification de Tautre.
Ainsi tout ajfirme la continuelle presence de Dieu et c’est dans cette philosophic qiTil merite pleinement son titre cT Auteur de la Nature, puisqu’il en est Tauteur , non seulement d Tinstant de la creation , mais d chaque instant du temps. Dire que Dieu fait tout , c’est done nous inviter d mediter sur Tidee de Dieu. Dire que les lois de la communication des mouvements et les lois de Tame et du corps sont des volontes divines, c'est nous inviter a mediter sur le principe de ces volontes, d reconnoitre leur parfaite sagesse , d retrouver encore le Verbe, Raison du Pere.
La physique conduit spontanement d la theodicee, mais en meme temps, elle nous impose une discipline morale : la sensualite des philosophes paiens tient au sensualisme de leur science. Allons-nous encore considerer les corps comme de vrais biens, quand nous savons quils ne sont pas de vraies causes? Tout notre amour ne doit-il pas refluer vers celui qui seal peut produire quelque chose en nous? Et surtout ne sentons-nous pas la necessite de respecter cette causalite divine? Demander aux corps des plaisirs coupahles, c'esl en realite les demander
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a Dieu, Pest mettre ses volontes au service de nos iniquites : le peche n’est pas seulement une desobeissance aux lois morales , Pest une profanation des lois physiques , Pest un sacrilege.
Enfin , au moment oil FEglise est dechiree par les luttes sur la grace , ce grand principe de la nouvelle philosophic est capable de reformer la theologie et peut-etre de pacifier les esprits. De meme quit permet de lire clair ement les rapports des corps entre eux , ceux du corps et de Fame, ceux de la creation et du Createur, de meme il peut etre applique aux rapports du Pere , du Christ et des pecheurs : par une loi generate le Pere a decide d" executer les volontes de VHomme-Dieu , qui sont ainsi institutes « causes occasionnelles de la grace » ; par la vertu de ce principe , la theologie de la grace est moins une speculation abstraite qu'un effort de Fame pour adherer a Fame du Christ , pour comprendre ses desseins , et travailler dans le sens de sa mission.
Ainsi d’un bout a F autre de la philosophic chretienne ce grand principe etend son reseau de causes occasionnelles, unifiant notre savoir comme il unijie le monde, et permettant d'embrasser dans un meme regard la nature et la grace.
Une pareille philosophic se prete difficilement a un expose systematique ; elle trouve sa forme
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naturelle dans la meditation, genre oil Malebranche avait pour maitres saint Augustin et V auteur de Limitation; il continuait d'ailleurs une double tradition , oratorienne et cartesienne , puisqu’il avait devant lui des Meditations tres celebres du P. Bourgoing (1), d cote des Meditations de Descartes , dont le ton recueilli ne lui echappait pas (2). Ainsi presentee , la philosophic ne perd pas sa duree, elle reste une experience oil mieux une suite d experiences au cours desquelles Fame sArrete , se reprend , revient en arriere , fait provision de forces naturelles et surnaturelles, puis s’elance a nouveau.
Chercher le plan d\m lime comme les Meditations, ce n'est done pas le decouper en parties qui contiendraient chacune un fragment de la philosophic de Malebranche. La pensee de Malebranche est une ; elle est presentee tout entiere a Vinterieur de chaque meditation , comme toute son dme est sous chaque parole de sa
(1) Les Verites et excellences de Jesus-Christ, Notre Seigneur, recueillies de ses Myst&res... disposers par Meditations pour tous les jours de l’annee. lr® ed. 6 vol. in-12. Paris 1636. En 1647, parail la 6e ed L Essai de Bibliographie oratorienne du P. Inc, told. (Pans 1880-18821 en signale 5 autres de 1647 a IbbU, el il rapporle ce lemoigncige du P. Cloyseault, le biographe des oraloriens : il g aurail eu jusqu'd 28 ou 29 editions de ce liure, du vivanl du P. Bourgoing (p. 22)— et Meditations sur les divers Utats de Jesus-Christ, divisees en treize iournees et en autanUd’Etats, 1648.
(2) Il nous resleun resume de ce livre par Malebranche, qui Vavail done etudie avec soin. Voir plus haul, p. All.
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priere. Les Meditations sonl plutot comparables a une symphonie qidd un systeme ; comme dans une symphonie , il y a un cadre plus ou moins apparent , a tracers lequel les themes circulent , la a peine distincts , ici edatants, puis enveloppcs dans les variations les plus nuancees.
Ce cadre , nous proposerions volontiers de le tracer ainsi :
1° Meditations I a IY. — Le Verbe , raison universelle des esprits.
2° Meditations Y a IX. — Dieu, seule cause efficace , et etude de ses attributs.
3° Meditations X a XII. — Vhomme : Fame et le corps; ses devoirs envers Dieu.
4° Meditations XIII a XX. — L'ordre de la grace.
a) Definition de la grace (xn).
b) Le Christ , cause occasionnelle de la grace (xiv-xv).
c) Les sacrements, canaux de la grace (xvi-xvii).
d) L’ adoration en esprit et en verite , seule attitude du chretien soucieux de faire son salut et de collaborer d Vceuvre du Christ (xvm-xx).
« Uoraison , ecrit le cardinal de Berulle , doit etre un des principaux exercices d'un pretre , et lequel meme nous est represente par le nom d’Oratoire que nous porlons. » Et le P. Francois
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de Saint-Pe , un des premiers et des plus saints de la Congregation : « Tout pretre doit etre un homme d’oraison , mais un pretre de VOratoire de Jesus doit etre un homme dlune oraison continuelle. II ne doit agir que par le mouvement de la priere... II doit se consider er hors de la priere connne un poisson hors de Veau » (1).
Les Meditations de Malebranche sont destinees d apprendre aux homines la necessite de faire oraison. « 0 mon veritable et unique maiire , appreneZ-moi done d faire oraison... Donnez-moi done dans V oraison Favant-gout des vrais biens , ajin que je les desire. Donnezmoi du degout pour les faux biens , afin quits me fassent horreur : soutenez par la douceur de votre grace Fattention de mon esprit , qui se rebate d'un travail desolant , et qui paratt ingrat a tous ceux dont la foi est mediocre » (2). Appel repete d’un bout d Fautre du livre et qui lui donne sa puissante unite interieure ; quels que soient les problemes , il iFy a jamais quune seule methode : le silence des sens et de F imagination, le sacrifice de Fetre charnel.
Mais faire oraison , ce nest pas seulement se tourner vers le maitre interieur : e'est lui purler. Or, dit le P. Bourgoing, la fin de Foraison est « de reverer, de reconnoitre et d' adorer
(1) Textes cites par H. Bremond, L’ficole frangaise, p. 172 et n. 1.
(2) XV Meditation, § XIX.
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la souveraine majeste de Dieu, par ce quit est en soi, plutot que par ce qu’il est an regard de nous » (1). II ne s^agit pas d’’ aimer Dieu pour nous , mais pour lui , et le troisieme General de VOratoire ajoute : « Nous ne devons pas lant demander , non seulernent les biens temporels , cela est clair , mais non pas meme tant , ni en premier lieu , les biens spirituels , c’ esl-a-dire la grace de Dieu et les vertus , comme nous devons purement prier que Dieu soit glorifie et adore , ow «.ous conjouir de ce quHl est glorieux en soi , quand bien nous ne devrions jamais etre participants a sa gloire. »
Cette lecon qui fonde la vie spirituelle sur la premiere partie du Pater, Malebranche Ventend en philosophe et la transpose. La gloire de Dieu devient Fame de sa theodicee. Dieu agit pour sa gloire, devient le principe de la theologie , de la metaphysique et de la morale , allant rejolndre le principe des causes occasionnelles pour ne plus faire quun avec lui. « Dieu fait tout », mais Dieu fait tout en vue de sa gloire. « Dieu fait tout et ne communique sa puissance aux creatures qiien les etablissant causes occasionnelles en consequence des lois generales », mais ces lois generales , il les a choisies parmi V infinite des possibles en considerant sa gloire , et ce monde est le rneilleur ,
(1) Cite par II. Bremond. L’Ecole frangaise, p . 31.
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malgre les inonstres , malgre les irregularites , malgre le peche , parce quil est celui qui honore le plus ses attributs.
Cet amour de la gloire de Dieu , n-est-ce pa$
V unique passion du Christ , et dans sa vie terrestre et dans sa vie celeste? « Vous etes, lul dit Berulle, ce serviteur choisi , qui seul servez a Dieu comme il est digne d'etre^ servi , c esta-dire d'un service infini ; et seul l adorez dune adoration infinie , comme il est infiniment digne d'etre servi et adore ... De toute eternite il y avail bien un Dieu infiniment adorable; mats il n'y avait pas encore un Adorateur infini. .. Vous etes , 6 Jesus , cet Adorateur » (1). Aussi dans notre oraison nous devons nous unir a lui, pour adorer avec lui et comme lui. Alors Malebranche regarde de toute son dme ce Fils de Dieu qui est ressuscite quarante jours apres sa mort pour travailler d la gloire de son Pere. Alors Malebranche voit jaillir des Evangiles et des temoignages de saint Paul l epopee theologique et mystique du Christ celeste...
Dieu a cree le rnonde pour sa gloire; or m les montagnes ni aucune beaute sensible ne sont capables d' honor er Celui qui est un pur Esprit; il ne pent etre glorihe que par des e sprits, et s'il a fait sortir Vunivers du neant, c'est pour habiter un jour un edifice digne de
(1) Cite ibidem, pp. 63-64.
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lui , dont les pierres seront des times. Cet edifice oil Dieu pourra contempler son image dans chaque parcelle , c'est ce Temple spirituel dont le theme est esquisse dans la VIIe Meditation (§ x) et qui eclale dans la XIVe, triomphant comme I'Eglise de la promesse. Son Architecte , test justement ce Christ celeste qui sans cesse cherche les elus , repand ses graces , choisit ses pierres , selon les necessites du Temple vivant , comme un btitisseur d'eglise que « le zele de la maison de Dieu devore ».
L'time qui contemple cette divine ardeur s' unit aux desirs du Christ et elle accepte sa destinee : elle suit qu'elle est une pierre du Temple vivant, elle suit que sa, place doit lui r ester secrete, elle venere le mystere de cette predestination tres sage qui V empeche de la connaitre, elle ne pense qua la beaute de I'edifice. II ne depend pas d'elle d'aller a tel ou tel endroit, mais del' Architecte etde ses desseins. II depend, d'elle d'etre prete a entrer dans les desseins de V Architects et de ne point resister a son ciseau . Le sacrifice du corps, I'oraison, les sacrements et surtout la nourriture eucharislique, autant de moyens de tenir I'time dans I'attente du Christ... « Heureux si je te trouve faisant ton devoir : je te dis en verite que je t etablirai sur tons mes biens. Mais veille sans cesse, le Fils de I'Homme vient comme un voleur dans le temps qu'on n'y pense point.
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Ce nest pas qu'il ait dessein de surprendre ; mais c'est qu'il ne change pas sans raison Vordre de la nature , qui n attend pas pour donner la mart qiCon se soit prepare d bien mourir. II faut done veiller sans cesse , mais ce que je te dis a toi , je le dis d tous : il faut veiller. » (1)
(1) XXe Meditation, § XXII.