ASSASSINÉ
Encore un ! Voilà encore un de mes amis assassiné ! Celui-là pourtant ne devait pas gêner beaucoup les abominables empires.
C'était un jeune savant, doux et modeste, sans vocation militaire. Forcé de combattre, il ne murmura pas et fit son devoir avec simplicité. La mort l'a choisi parce que son instinct est de prendre les meilleurs, et voilà tout. La noble femme et ;les tout petits enfants qu'il laisse après lui sont pour accroître le contentement du scélérat impérial que réjouissent les larmes des veuves et des orphelins.
— On pourrait penser, mon cher Jean, que vous étiez venu au monde pour cela, rien que pour cela et que votre destin est accompli. Je crois, au contraire, qu'il commence à peine. Il est écrit de votre grand Patron surnommé le Baptiste, qu'il vint pour servir de témoin,
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pour rendre témoignage à la Lumière, afin que tous crussent par lui. Il est ajouté qu'il n'était pas lui-même la Lumière, mais seulement son témoin.
Tel est sans doute votre partage, en quelque manière, avec cette différence qu'il lui fallait venir et qu'il vous a fallu partir. Sa naissance fut une joie pour un grand nombre et votre mort,quiest une autre naissance,a été un deuil cruel pour ceux qui vous chérissaient. Mais, comme lui, vous avez été témoin de la Lumière, dans une mesure que Dieu seul connaît et, comme lui aussi, vous l'êtes encore, infiniment plus que dans votre passage si court.
Des âmes apparentées spirituellement à la vôtre que vous ne pouviez pas connaître et qui sont une multitude, vous les connaissez maintenant, vous les voyez de votre nouvelle demeure. Aussitôt après votre départ de ce monde, elles vous ont été montrées. Vous avez su alors pourquoi vous étiez venu dans notre
bag-ne et pourquoi vous avez été forcé d'en sortir.
Dieu avait besoin de vous, parce que les vivants ont besoin d'être secourus par les défunts. Les bavards qui parlent inconsidérément du « repos éternel », en abusant de l'expression liturgique, ne comprennent pas que ce repos est l'activité véritable, ce! le des incorporels, assimilable à l'activité foudroyante des esprits ang-éliques et ubiquitaires.
Je sens tout près de moi votre âme si douce et si tendre, mon cher Jean, et je sais qu'elle est, en même temps, près de beaucoup d'autres qui sont ainsi consolées et réconfortées sans savoir comment ni pourquoi.
J'étais triste et pesant le jour de ce qu'on veut appeler votre mort. Aussitôt l'espérance et l'agilité de l'esprit me sont revenues. Je ne savais pas ce qui était arrivé, je n'en avais nul pressentiment et je ne pensais même pas à vous, sinon de cette façon vague et lointaine
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qu on peut comparer à l'imprécise contemplation d'un champ de bataille aperçu à une grande distance. Mais vous pensiez à moi, certainement et vous êtes accouru, parce que vous saviez mieux que moi-même ce que j'avais à faire et que Timpédiment de ma détresse vous était connu.
A la même heure, j'en suis sûr, vous avez assisté plusieurs autres âmes rencontrées ou non dans votre pèlerinage terrestre et c'est une grande force pour ceux qui vous pleurent de penser que vous êtes ainsi, après saint Jean, ie témoin de la Lumière.
Par vous, cher invisible, quelques-uns qui croyaient un peu croiront davantage et certains qui ne croyaient pas du tout commenceront à croire. Voilà votre mission bien évidente, désormais, telle que la séparation accidentelle de votre corps et de votre âme vous la révéla. Car la mission particulière de chacun est mystérieusement déterminée par le
nom qui lui fut imposé au baptême. Cela est vérifiable quelquefois dès cette vie,, mais se réalise toujours avec plénitude, à la minute précise de la bonne mort...
Ah! certes, je n'ai rien à vous apprendre maintenant, je le sais bien. Cependant, c'est une joie pour mon cœur de vous entrevoir de la sorte, un peu au delà de mes ténèbres, et de le dire, comme je peux, aux chères créatures qui ont besoin d'être consolées*
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OSQUEQUO, DOMINE î.
Usquequo, Domine9. Combien de temps encore ? ô Seigneur ! Je ne sais de quoi sont faits ceux de mes semblables qui ne souffrent pas,mais je déclare que mon argile personnelle n'en peut plus et qu'il me paraît impossible de supporter une prolongation de ce cauchemar. Deux ans passés de fange prussienne, c'est vraiment trop, fusssions-nous des parricides. Beaucoup, il est vrai, n'en sentent pas l'horreur et l'insensibilité de cette multitude est une aggravation indicible que je ne parviens pas à comprendre.
Le sol de la France transformé en charnier ou en dépotoir par les pourceaux allemands et une telle abomination ne finissant pas, c'est tout à fait au-dessus de mes forces. Ne pouvant plus combattre, comme autrefois, privé de l'inexprimable volupté d'éventrer ou de mitrailler, j'ai vainement essayé de me per-
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suader, chaque jour, que le balayage de cette vermine était sur le point de s'accomplir, qu'il ne se pouvait pas que la plus haïssable et la plus basse de toutes les nations parût prévaloir, ne fût-ce qu'un seul jour.
L'Allemagne opprimant la France, menaçant de crever cet œil du monde, l'inondant de son ordure, en attendant de l'assassiner tout à fait parle canon ou par le poison, si le dégoût ne suffisait pas ; j'ai beau savoir que cela est impossible, je n'arrive pas à prendre mon parti de l'apparence d'une telle monstruosité et surtout de la durée de cette apparence.
Est-ce à dire qu'elle doit continuer jusqu'au moment où Dieu, fatigué de punir sa fille aînée et las de sa honte, enverra enfin l'Am bassadeur formidable ? C'est bien possible. Je l'attends avec un tel désir depuis tant d'années! Puis, l'Allemagne n'a peut-être pas encore intégralement comblé la mesure. Il
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doit y avoir je ne sais quel outrage suprême qui aurait manqué jusqu'ici. La France, bien qu'avilie, est tellement sainte par sa prédestination et son ennemie est tellement immonde que je ne découvre aucune autre explication du délai de la Justice.
Quelqu'un me faisait remarquer que le point culminant des souffrances du Rédempteur, après l'Agonie du Jardin, a dû être, non pas les Crachats, ni les Soufflets, ni la Flagellation, ni le Couronnement d'épines, ni le Portement de la Croix, ni même le Crucifiement, mais simplement la Comparution devant un juge. C'est pour cela, sans doute, que Pilate a l'épouvantable honneur d'être mentionné dans le Symbole, à l'exclusion de tous les autres bourreaux. Le Juge de tous forcé de comparaître à ce tribunal !
Je n'ignore pas qu'en ces matières, il est téméraire d'abuser de l'analogie. Mais, pour que Pilate ait obtenu des Apôtres la préémi.
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nence absolue dans la hiérarchie démoniaque des tourmenteurs du Fils de Dieu, il a fallu nécessairement que ce juge fût, à leurs yeux, l'exemplaire unique de toute bassesse et de toute prévarication.
Or, la France est la Fille aînée de l'Eglise, l'Epouse préférée. L'Allemagne lui déclarant la guerre avec l'arrogance connue, affirmait, en cette manière, une colossale prétention à la judicature. — J'ai vingt mille canons et plusieurs millions de soldats. Cette supériorité me donne le droit de te juger et de te condamner !
L'Allemagne prussianisée, l'Allemagne de l'apostasie, du mensonge, de la trahison, de l'espionnage, du pillage, de la goinfrerie et de l'ordure, l'Allemagne fabriquée à coups de bâton, parlant ainsi à la France de saint Louis, de Jeanne d'Arc, de Napoléon ! Il fallait cela, sans doute, pour que la Passion du Sauveur pût être évoquée.
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Cependant, j'y reviens, quelque chose doit manquer encore, quelque blasphème ou attentat inédit jusqu'à ce jour dont l'omission inexplicable retarde l'écrasement de cet exécrable peuple. Mais combien de temps encore faudra-t-il se ronger le cœur ?