‹ Méditations d'un solitaire en 1916Chapitre 18 sur 34 · MAINTENANT, GUILLAUME, C'EST A TOI QUE JE VEUX PARLER · texte numérisé non relu

MAINTENANT, GUILLAUME, C'EST A TOI QUE JE VEUX PARLER

Maintenant, Guillaume, c'est à toi que je veux parler. Je doute que tu me comprennes, Déjà bête par droit de naissance, comme tout Allemand, tu es sot par droit de conquête, autant que le puisse être un empereur germanique, c'est-à-dire beaucoup plus qu'il ne convient à un caporal ordinaire.

N'importe ! je parlerai pour me contenter moi-même et aussi pour un petit groupe de Français qui m'écouteront volontiers. Les Anglais qui te réservent la potence des assassins ne te tiennent pas encore et le commandement de tes sublimes armées confié au gros Hindenburg, secondé de quelques ruffians estimables, te laisse heureusement un peu de loisir. Nous avons le temps de causer.

Tu as trop compté sur tes moustaches, mon pauvre empereur. C'est la cause initiale de

tous tes maux. Etant ce que j'ai dit, tu as dû croire que cela te donnait une évidente supériorité sur Napoléon qui n'en avait pas et qui fut cependant, au moins pour quelques jours, empereur de Poccident. Il était tout naturel, alors, que tu ambitionnasses l'empire du monde. Napoléon, d'ailleurs, au faîte de sa puissance, n'avait guère plus de cinq ou six cent mille guerriers et tu en avais, pour commencer, je ne sais combien de millions, de qualité supérieure, comme tes moustaches. Tu pouvais donc tout entreprendre avec une parfaite sérénité.

Par malheur il te manquait une toute petite chose indéfinissable que notre grand Corneille disait nécessaire pour écrire des vers puissants. Tu tremblais pour ta peau et le vacarme de tes propres canons te privait, m'a-t-on dit, de tous tes moyens. Il te manquait aussi, peut-être, un peu de génie. Mais comment pourrais-tu comprendre ce mot qui

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ne doit avoir aucun sens dans ta langue de vétérinaire ?

Enfin tu as tout raté, excepté les massacres, les cambriolages, les destructions, les incendies. Tu as raté Paris, Calais et Verdun. La Russie et les Balkans que tu croyais si bien tenir te menacent à leur tour, ton gâteux allié succombe, tes peuples crèvent de faim et tu as tellement réussi à te faire aimer que la moitié du genre humain réclame tes tripes. Le Diable même, que tu invoquais sacrilègement sous le nom de Dieu, semble t' avoir abandonné.

Que vas-tu faire maintenant ? Attendras-tu que ton Allemagne, devenue couarde et traîtresse envers toi-même,te livre à PAngleterre pour trente saucisses avec ton Kronprinz de bazar et Pétat-major de tes maréchaux affolés? Tu es trop lâche pour le suicide et il n'y a pas un refuge pour toi sur la terre, pas même dans l'estomac des anthropophages

que ta pourriture congénitale ferait vomir.

J'ai beau chercher, je ne trouve pas un conseil valable à t'offrir. Il faut raser tes moustaches et te résigner à ton destin. Tu as fait tuer ou estropier plusieurs millions de créatures humaines parmi lesquelles il eût été bien impossible, je crois, d'en trouver une seule qui ne te valût pas. Des hommes, en très grand nombre, dont tu n'étais pas digne de cirer les bottes, ont été sacrifiés horriblement à ta volonté d'imbécile. Tu as semé partout l'exécration et le désespoir. Voici maintenant l'automne et les vendanges !

J'ai lu quelque part que le soir même de ta déclaration de guerre, il y a vingt-cinq mois, tu as été vu dans Berlin très pâle, silencieux, sinistre, semblable à un fantôme. Ton châtiment commençait déjà. Sans doute il était bien tard pour reculer. Tes moustaches de cabotin n'y auraient pas consenti. Cependant, ce jourlà, il n'y avait pas encore eu de massacres.

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Les innombrables que tu as assassinés vivaient encore, les cathédrales et toutes les églises que tu as détruites subsistaient. Les déplorables filles consacrées à Dieu n'avaient pas perdu leur virginité dans les mains infâmes de tes soldats. Les femmes et les vieillards que tu as fusillés ou désespérés, les pauvres enfants que tu as trucidés ou mutilés, comme un Hérode barbare, ne demandaient qu'à vivre et auraient peut-être prié pour toi. Il était temps encore de t'arrêter.

A tout prendre, l'humiliation infinie de la reculade et le prix exorbitant dont il aurait fallu la payer eussent été beaucoup moins énormes que tout cela. Tu as préféré la malédiction et la damnation.

J'ai songé bien souvent à l'expiation que je devrais t'infliger si je devenais ton maître. Les supplices raffinés, les morts lentes inventés par le génie diabolique des orientaux traversaient ma pensée sans me satisfaire. J'ai

fini par comprendre que le plus atroce bourreau ne te vaudrait pas pour te torturer toimême.

J'imagine déjà ce que peuvent être tes nuits et même tes jours, lorsque tes victimes sans nombre t'apparaissent et que tu es forcé de te dire, en râlant de terreur, que cette multitude a été sacrifiée pour rien, que ton empire est condamné et que demain ou après-demain tu ne seras plus qu'un mendiant horrible que pourchasseront les chiens de l'enfer. Tu connaîtras alors le nom véritable de ton « vieux Dieu » qui te montrera sa face de désespoir, et tu sauras précisément de quel abominable démon tu étais, sur ton trône de comédien, la dérisoire caricature I

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