LETTRE A HENRY DE OROUX
démons que les chrétiens ont le devoir de détester.
Considérant la brièveté de la vie terrestre et le sérieux de nos destins, je ne lis pas les feuilles, mais j'imagine, mon cher ami, qu'on a dû vous servir le refrain accoutumé de l'hallucination tragique, du besoin qu'on vous suppose toujours d'étonner le monde à coups d'horreur. Je pense, au contraire, que vous êtes naïf comme pourrait l'être un enfant-trouvé de Michel-Ange. Je me persuade facilement qu'il faut avoir un appétit formidable d'innocence et de beauté pour voir et pour montrer, comme vous le faites, ce qui est hideux et ce qui est atroce. Il me semble même qu'une autre impulsion chez un artiste tel que vous est absurde et insupposable.
Puis, comment exprimer autrement les réalité» inexpiables de cette guerre sans se condamner au ridicule et sans être un imposteur? On ne voudrait entendre parler que de l'héroïsme incontestable de nos soldats et de leur gloire dont ces pauvres mal heureux ne jouiront guère. Mais les douleurs infinies des innombrables qui ne peuvent pas combattre, le deuil des femmes, le désespoir des enfants et des
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vieillards, la profanation des sanctuaires, la destruction systématique des monuments les plus vénérables, tout cela aussi appartient à l'histoire, et la sentimentalité imbécile des infirmiers de la colique bourgeoise n'a pas le droit de l'atténuer.
J'ai nommé tout à l'heure Michel- An ge à qui je ne suis pas assez sot pour vous comparer. Qu'on se représente ce grand homme spectateur de cette guerre et ne pouvant, à cause de sa grandeur, se dispenser de la peindre. Il ferait quelque chose de préliminaire à son Jugement dernier et ce serait si terrible que les morts ressusciteraient pour en remourir d'épouvante.
Voilà, Henry de Groux, ce que vous pouvez répondre aux personnes sensibles qui vous reprochent la Jantqisie de l'effroyable.