‹ Méditations d'un solitaire en 1916Chapitre 33 sur 34 · HENRY DE GROUX · texte numérisé non relu

HENRY DE GROUX

Mon cher amï,

Je me réveille enfin de votre Exposition. Il ne m'a pas fallu moins de quatre jours pour sortir de ce cauchemar que la guerre diabolique ne m'avait que trop disposé à subir, celte guerre étant elle-même pour moi une vision d'apocalypse dont l'étonnante horreur, depuis deux ans, m'a presque détruit, vous le savez.

L'auteur de Sueur de Sang n'a pas le droit d'être optimiste. Bien longtemps avant la rupture des digues ''avais prévu le déluge. Lorsqu'il commença, ne pouvant plus combattre comme en 1870, et connaissant bien les ennemis atroces de la France, il me vint une constriction du cœur qui ne m'a plus quitté. C'est dans cet état de permanente angoisse que j'ai vu se dérouler l'histoire exécrable et que j'ai pu vérifier tout récemment l'authenticité de votre témoignage d'artiste.

L'expédition a été rude. Je savais d'avance que le

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peintre du Christ aux Outrages ne pouvait m'offrir que sa vision personnelle de ce fourmillement d'abominations qui épouvante le monde et je ne m'attendais certes pas à des douceurs. Mais j'avoue que ce défilé de trois cents toiles ou dessins exprimant le paroxysme de l'angoisse a déterminé en moi un renouvellement de cette soif immense de Justice qui me torture et qui ne peut être comparée qu'à la nostalgie de la mort. Car enfin, quelque optimiste qu'on puisse être, il n'y a presque pas moyen d'espérer une manifestation prochaine de la Justice, telle du moins que les hommes peuvent la concevoir et on voudrait mourir pour savoir ce que Dieu pense de ces choses au fond de son ciel.

La plus basse des nations souillant de ses sales pieds la noble France, détruisant tout, profanant tout, massacrant tout, depuis vingt-huit mois, sans qu'il soit possible de l'expulser, même au prix des plus héroïques immolations, et cette iniquité prodigieuse ne faisant pas jaillir le sauveur, l'homme providentiel qui apparaît ordinairement lorsque tout semble perdu 1

LETTRE A HKNRY DB OROUX *Ff]

Que d'autres, plus ou moins couards ou profiteurs, s'en consolent dans leurs ordures, moi je ne parviens pas à m'en consoler et j'en meurs ! Je suis toujours le pauvre soMat de 1870, l'assistant horrifié des infamies prussiennes que j'ai racontées et qui n'étaient rien alors en comparaison de ce qui se voit aujourd'hui. Je suis surtout et quand môme l'évocateur enivré de nos belles époques militaires et, d'être l'impuissant témoin de l'épouvantable affront qui nous est infligé par le dernier de tous les peuples, c'est au-dessus de mes forces !

Je ne saurais vous dire, Henry, l'énorme tristesse qui pesait sur moi en regardant vos dessins et vos peintures dont la précision crucifiante me bouleversait. Les ruines des choses et les ruines des hommes, les « parages du gouffre», comme vous dites, les fusillades d'innocents et ies massacres de captifs, les prisonniers fossoyeurs, les théories d'aveugles, les vieil-' les qui ne peuvent plus pleurer et qui errent, cherchant parmi les décombres de leurs maisons, quelque chose de ce qui fut leur cœur, enfin, et plus que tout le reste, l'étonnant portrait de cet officier aile*

mand prisonnier qui se laissa dessiner par vous.

Ce pastel qui ressemble à un Latour comme un globe de la foudre peut ressembler à quelque pacifique réchaud de ménagère, me parut aussitôt la pièce capitale et j'en garde encore la puissante empreinte. S'il s'agissait seulement d'une œuvre d'art de tout premier ordre, je ne penserais pas qu'il y a lieu de s'étonner de sa présence dans une exhibition de peinture aussi extraordinaire ; mais il y a là, pour moi seul peut-être, bien autre chose. Il y a dans cette figure de soldat pris au filet de la bataille, le symbolisme hautain de l'arrogance germanique portée au point extrême où elle confine à la beauté redoutable que peuvent avoir certaines émissions ou émanations de l'enfer.

La Prusse était devant mes yeux , l'exécrable Prusse, irréductible dans sa barbarie millénaire, mais parée, comme une gourgandine de Samothrace, de tout ce qu'elle a pu voler aux nobles peuples de l'Occident. J'ai passé et repassé devant cette image, sentant bouillonner tout mon sang de vieux latin contre la race abjecte et profanatrice cultivée par les

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