DES HOMMES D'HONNEUR FORTS, LIBRES ET BRAVES
Je 11 .uj. un. lis entendu dire ni dit nioi-iiième autant de paroles vaines, dans toute mon existence, que depuis mon séjour dans la tranchée. Nous avons, à cause du péril extrême, besoin de beaucoup de divertissement et nous ne cessons, en effet, de nous divertir. Il me semble que ma cervelle est devenue légère, légère. Par moments, je prends ma tête avec effroi dans mes deux mains et je pense : que fais-je ici, si je ne m'améliore pas ?
Je sers mon pays. Je suis à mon poste, à ma vraie place. C'est bien. Si je suis tué, j'aurai fait tout mon devoir. Mais si je dois survivre, aurai-je donc traversé, sans profit pour mon âme, ces heures solennelles de l'histoire du monde ? Nous sommes les témoins, les acteurs d'un des grands drames de l'humanité. On nous enviera plus tard
et peut-être passerons-nous pour des géants. Cependant, ces champs de carnage, qu'on viendra visiter pieusement dans le cours des siècles, nous les foulons sans respect. Nous continuons notre chanson, comme les alouettes, nos voisines, qui n'ont pas vu que c'était la guerre. Nous baissons parfois un peu la voix, si l'ennemi, qui veille en face de nous, est assez proche pour nous entendre. C'est notre seule concession au malheur des temps.
Des gens diront que cette insouciance en lace du péril est la marque de l'héroïsme. Ce n'est pas vrai. Nous avons la faculté de nous laisser distraire : nous ne pourrions pas supporter l'existence sans ce don précieux d'oublier. Mais il faut savoir tantôt fermer les yeux et tantôt regarder. Nous regarderons en face de nous quand nous nous trouverons de nouveau, comme aux premiers mois de la guerre, entraînés dans des actions violentes. Aujourd'hui, nos corps sont malheureusement immobilisés dans la boue, et nos âmes, si nous n'y prenons garde, vont s'endormir.
J'ai voulu, cette nuit, pendant mes heures de quart, secouer la mienne. J'ai médité sur la mort et, de Ih, sur le devoir. J'aurais pu méditer sur la gloire. Mais je n'ai pas voulu me payer de mots et je suis allé au fait. Nous sommes exposés ici, à
toute minute, à une mort glorieuse, mais enfin à la mort ; et si mon être, après la guerre, conserve une empreinte, c'est d'abord cette menace tragique qui Vy aura mise.
Qu'est-ce que mourir au champ d'honneur ?
Hier, un pauvre homme, blessé sous mes yeux, a rendu l'âme à l'ambulance. La veille, à l'officier, qui, l'ayant pansé, l'interrogeait doucement, il avait répondu, avec son accent des campagnes fla-» mandes :
— Min vinte^ mon lieutenant !
— Qu'est-ce qu'il a, ton ventre I
— J'ai du mal à min vinte.
Cette voix plaintive, cet accent enfantin resteront toujours dans ma mémoire. Que la mort de cet homme de près de quarante ans, père de famille, a été triste ! Les siens, qui sont en pays occupé, apprendront leur malheur plus tard, quand on aura le moyen et le temps de les avertir. Lui-même, en s'en allant, n'a pas songé qu'il était un héros, mais un pauvre diable. Il n'a pas fait la guerre pour la gloire : perdu dans la masse, n'ayant point ou guère vu, de ses yeux, l'ennemi, il a vécu, depuis des mois, dans l'attente passive d'une fin obscure. Son héroïsme a consisté à accepter avec résignation son destin.
Nous sommes tous pareils à cet homme. La mort, sur les champs de bataille, est toujours une horrible aventure. Ceux qui sont en campagne depuis le début l'ont vue de trop près pour courir légèrement à elle avec le joyeux aveuglement du mois d'août. On aperçoit, devant les tranchées, trop de cadavres couchés sur le dos ou la face contre terre. Nous avons perdu trop de bons camarades, dont les restes n'ont pas eu, n'auront jamais de sépulture. Et nous savons trop de foyers désolés et ruinés.
J'ignore ce qui se passe dans l'âme des Japonais, dans celle des Serbes, dont on assure qu'ils méprisent la mort. Nous ne sommes pas faits ainsi : peut-être la vie française est-elle trop douce. Et je ne conçois pas qu'on aille volontiers au martyre. Les plus grands saints ont souffert et ne l'ont pas caché. Ils appelaient le ciel au secours de leur faiblesse et leur cœur était cependant d'une qualité supérieure à la plupart des nôtres. Si encore la patrie offrait, comme Dieu, une compensation immédiate et radieuse au sacriQce que lui fait un soldat en mourant pour elle !
Les embusqués, qui se terrent Jau^ Kb ilcputs ou dans les emplois de l'arrière, sont hantés par l'effroi de la nxort impitoyable qu'où troUN
Lfc DliVUlil H
hamp (l'honneur. Et les autres, ceux qui sont partis \ olontairement ou parce que c'était leur tour, se bandent les yeux. Leur chair tremble, quand, à certaines minutes, ils entrevoient la fin cruelle. Cependant ils vont vers elle, en héros : que
herchent-ils ?
Est-ce la gloire? Je ne le crois pas. J'en connais bien un, qui s'offre pour elle. Il a vingt ans. 11 est le petit-fils d'un des plus fameux soldats de France. L'autre jour, nous rendions visite à des camarades. 11 était là, au fond de la petite caverne, où nous nous pressions, joyeux de nous voir un peu et de
aus^r. Après avoir parlé et ri, il fallut chanter. i o ne répéterai pas ici les couplets très français qui nous mirent en joie. Un moment, Tun de nous entonna tout bas le Wacht ani Rhein. Nous nous regardâmes avec émoi. Certes, la complainte qu'on chante en face de nous, tous les soirs, dans les tranchées allemandes, est grave et mélodieuse. Mais quelle tristesse l Et comme la race qui rêve et gémit ainsi semble loin de la nôtre, si alerte et si franche! Le tour du plus jeune arriva. J'oubliais (le dire que ce soldat, petit-fils, fils, neveu, filleul
le soldats et de marins illustres, était à Saint-Cyr la déclaration de guerre. 11 avait choisi la cavalerie. Dès les premières batailles, il vit que, cette
12 MÉIJTATIONS DANS LA TRAKCHl^i
fois, les chevaux risquaient de rester quelque temps à Tarrière. Il demanda et obtint de quitter Tarme de son ^oiïi pour Tinfanterie et le voilà qui vit maintenant parmi nous, dans un trou, attendant rheure de se dévouer. Nous l'avions un peu effarouché. Il hésitait. Je regardai son beaulvisage d'adolescent. Oh I c'est un homme, et fièrement campé. Son grand corps souple est celui d'un soldat; mais ses joues savent encore rougir. Ses yeux gardent une limpidité de source et, quand il chante certain poème à la gloire, il a beau tirailler nerveusement le duvet épars sur sa lèvre, ce n'est pas un guerrier comme les autres qui émerveille nos regards, mais un jeune dieu, qu'une vision céleste a transfiguré *.
Je ne sais qui a écrit le sonnet qu'on va lire et que connaissent, sans doute, tous les élèves de Saint-Cyr. Nous retenions notre souffle en entendant ce beau fils de France le chanter dévotement, les yeux agrandis, le front pâli par l'émotion.
LA C.LOIHE
Voulant voir si l'Ecole était bien digne d'elle, La'Gluire, un jour, du ciel descendit à Sainl-Cyr. On l'y connaissait bien ! Ce fut avec plaisir Que les Sainls-Cyriens reçurent riniuiortcllc.