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LL i^n>i»iR Ï'A
Klle les trouva forts. Ils la trouvèrent belle. Après un jour de fête, avant de repartir, La Gloire, à tous voulant laisser un souvenir, Fixa sur leur schakç des plumes de son aile.
Et Ton porta longtemps le plumet radieux. Mais un soir de combat, près de fermer les yeux, L'n Saint-Cyrien mourant le mit sur sa blessure
Pour lui donner aussi le baptême du sanj^. Et depuis, nous portons, admirable parure, Sur notre schako bleu, le plumet rouge et blanc.
Celui qui chantait ainsi n^aurait que faire de s*inquiéter de la mort. 11 aime la gloire pour ellemême et lui voue délibérément sa jeune existence. Il ne sait pas, il ne veut pas savoir si le sacrifice que la patrie demande à ses fils est sans merici. 11 est à l'âge des premiers regards sur la destinée humaine : alors on la^domine, on la brave, bonne ou mauvaise ; et, n'ayant pas encore engagé sa vie, on peut l'offrir. Le sang, dont j'ai^senti mes mains couvertes quand nous relevions des blessés ou assistions des mourants, ce sang cruel, qui ne cessera jamais de m'épouvanter, il y baigne avec exaltation son panache. C'est le sang vermeil, dont lui ont parlé les poètes et les héros. Pour moi, c'est le sang des tristes plaies que j'ai vues.
14 MÉDITATIONS nA>S LA TRANCIIKE
Je «ne peux pas aimer la gloire comme lui. Je sers la gloire française de toutes mes forces. Je ne suis pas ici pour m'occuper de la mienne.
Que fais-je donc à la guerre ? Mon devoir.
Sauf exception, nous n'allons vaillamment h la mort ni parce que nous la méprisons, ni pour les lauriers qu'on jettera sur nos tombes, mais en esprit de discipline. Le premier fruit de cette tuerie aura été de nous rendre la connaissance et le goût, depuis longtemps perdus, de nos devoirs : voilà le grand miracle attendu de nous tous dans les années anxieuses qui ont précédé la guerre.
L'autre jour, un adjudant entra brusqui .... ..l
dans notre cave, poussant deux soldats, dont Tun tamponnait avec un mouchoir son visage ensanglnHité. Nous dressâmes vivement la tête.
— Blessé?
— Pensez- vous, mon capitaine 1 Ça s*est disputé. Je les amène au poste pour s'expliquer.
Trois curieuses figures. Le battu est ., .j.. appelle un avocat de village. Il racontait que les Boches valaient bien les Français. L'autro sauté sur lui. Les voil«\ devant leurs chefs. L'assail-
lant reste immobile. Il se repent, mais son coup, qui a bien porté, fait honneur à son bras. Il sent vaguement qu'à la guerre la force est d'un grand prix. II avoue son crime et dit seulement pour sa défense :
— Il nous agaçait avec ses théories. J'ai voulu le corriger. Je ne pensais pas lui faire tant de mal d'un seul coup de poing.
— Alors tu comptais lui en donner plusieurs?
— Je voulais le faire taire, mon capitaine. A ces mots, Tautre s'avance et riposte :
— Me fîîire taire?
Qu'il est drôle ainsi ! Il porte, au bas d'une figure maigre, déjà ravagée par TAge, de grandes moustaches fauves, tombant à la gauloise. Le dos voûté, Fair humble et finaud, tout le corps assez frêle et peu martial, la voix chevrotante, avec des liaisons ivantes et des quantités de mots abstraits, il gesticule et prononce des sentences :
— Alors on n'a plus ses droits, ici?
— Tu as le droit de tuer des Boches, vieux bavard.
— Vous, faites silence ! Vous l'avez frappé : laissez-le parler.
— Mon capitaine, reprend l'autre, si on laisse ire cette jeunesse, ça va-t-être la révolution dans
les gourbis. Moi, je comprends qu'on ne devrait pas se batailler, vu qu'on est tous ici pour la misère....
— On est ici pour la France, lui crie l'adjudant, en roulant des yeux terribles.
— Allons ! fait le capitaine, pressé de clore sur ce mot l'incident, serrez- vous la main et sauvezvous.
Je considère avec curiosité, tandis que s'en vont les hommes, ce sous-ofTicier qui ne permet pas qu'on parle de misère ici.
— Tu as été dur pour le vieux, lui dit l'un de nous.
— C'est sa faute. Ces phraseurs, ça se plaint toujours. Ils ont à tout propos leurs droits en tête, jamais leurs devoirs...
11 nous brosse alors un tableau de la société française, à la ville et aux champs, avant la guerre : peinture violente, mais fidèle. Pour un humble, car il tient modestement boutique, en temps de paix, sur la grand'place de quelque chef-lieu de canton, il voit juste. Les derniers détenteurs Je la sagesse se trouvent ainsi chez les gens du peuple. Leur morale, quand ils ont évité les embûches de la vie, tient dans ces vieux souvenirs du catéchisme, où aboutissent, après de savants détours, toutes les spéculations des philosophes.
LE DEVOlll 17
Il va nous dire le cas que faisaient de leur devoir dans le civil ces héros, qui, d'un cœur ferme,
cceptent aujourd'hui de mourir pour lui. Je ne vlonnerai pas, pour cause, ses mots mêmes, mais sa pensée.
II commence par les ouvriers. Bien connaître
on métier, pour l'exercer avec plaisir ; avoir des
oûts simples, afin de les satisfaire pleinement .
lever à son foyer de beaux enfants, dans l'amitié (le qui on se réfugie aux grandes heures de la vie; voilà, nous explique-t-il, un programme d'honnête homme. Nos citoyens ont trouvé mieux : travailler le moins possible, parce que c'est fatigant ;
xiger le plus gros salaire, parce qu'il est agréable de sentir des écus dans sa poche ; dépenser son gain pour soi seul et, par conséquent, n'avoir pas d'enfants. Droit de vivre sa vie, droit de jouir, droit de flâner, droit de tout saboter, son travail, soimême, ses proches et son pays : quant au devoir, inconnu.
Voici les paysans. Ceux-là sont encore économes
t laborieux comme leurs pères, mais avec une rapacité qui leur tient lieu de toute vertu. Incapables de travailler pour les enfants de leurs enfants, comme les vrais amis de la terre, ils ne
auraient planter un arbre ; le profit est trop loin-
iS MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE
tain. Ils abattent ceux des aïeux, pour avoir de Tor, que leurs fils dépensent à la ville. Point de religion. Point de respect pour les femmes. Jamais de vrai repos près de Tâtre ; ce sont des bêtes de somme. Et si vous leur parlez de devoir, ces esclaves-nés, qui acceptent par goût les plus viles servitudes, vous disent, en ricanant, qu'ils sont des hommes libres et ne veulent pas de lois morales.
Des gens de la classe riche, notre censeur, devant ses officiers, n'ose rien dire. Mais je continue sans elTort sa pensée. Nobles, bourgeois, gens en place» nous tous qu'on appelle arbitrairement les dirigeants, que valons-nous ? La plupart des hommes sont des jouisseurs, exercés à jouer des coudes, et les femmes des poupées. Les premiers gagnent, n'importe comment, un argent fou, que leurs compagnes font sauter en l'air.
S'il s'agit du bien public, à l'égard de qui les devoirs sont plus sacrés, parce que les intérêts en jeu sont plus gros, vous trouvez l'indilTérence ou de bas calculs. Jamais les hommes en masse n'ont porté au pouvoir le plus sage, c'est entendu. Mais, chez nous, on choisit volontiers le moins digne, afin de le tenir h sa merci ; ainsi on a un dcmu astique, et c'est la France qui pau
LE DEVOIR lî)
Venez avec moi dans la tranchée. Ils sont là,
>us nos yeux, un fusil à la main, de la boue jus-
u'à la ceinture, ces ouvriers, ces paysans, ces
uourgeois, ces électeurs. Que se passe-t-il sous leurs
crânes tondus? Quels projets ruminent-ils pour la
paix, tandis qu'ils grognent dans leur barbe ? Les
>ilà au devoir, cette fois, et tous ensemble. Qu'en
pensent-ils ? La guerre les a changés. Elle en a
it sans peine des soldats braves : sont-ils deve-
us, du même coup, des braves gens pour tou-
urs?
L'adjudant n'en doute pas : il exagère. Non, nous •3 serons pas nécessairement meilleurs quand nous iitrerons dans nos maisons. Mais je pense que nous serons en état de devenir meilleurs et c'est "important. La notion du devoir, restaurée par la lorce, ne nous aura pas donné l'habitude définitive t^f bien faire, mais nous laissera aptes à suivre, si il nous les montre, des directions nouvelles. Si, IX docteurs révolutionnaires, prophètes des droits )uverains de l'individu, d'autres docteurs s'opposent, annonciateurs des vérités éternelles, ces amis du vrai droit seront écoutés. Ces maîtres intellectuels d'une France plus sage existent, mais ils professaient à peu près dans le désert. La guerre aura décuplé le courage et la puissance de ceux
d'entre eux qui lui survivront. Ma pensée va vers eux. ce soir, du fond de mon souterrain et j'aperçois l'ère où ils trouveront, non seulement parmi Télite intellectuelle, dont une notable partie leur appartient depuis longtemps, mais jusqu'au cœur de nos derniers villages, des oreilles complaisantes pour les entendre.
Pour corriger les peuples, comme les enfants, il ne suffît pas de leur enseigner le bon chemin : il faut les y conduire par la main. Les préceptes sans l'épreuve sont vains. Nous aurons, dans cette guerre, fait de dures expériences, après lesquelles les leçons des justes seront comprises.
Nous aurons spécialement pesé deux mots de valeur très inégale. On écrivait le nom du Devoir avec une majuscule et Ton s'en tenait là : c'était une belle abstraction. Par contre, nous revendiquions des droits en foule. A la guerre, on est bien forcé de renverser les nombres. Je crois au Droit, notre sauvegarde à tous, et je vois, s'imposant h moi rhaque jour, à chaque heure, des devoirs innom- ])rables.
Les droits et les devoirs, si 1 on pouvau iH'^^iigi^r la réalité, c'est-à-dire la faiblesse et la folie des hommes, mériteraient d'ailleurs d'être pareillement honorés, car ils se répondent, .se lient naturelle-
ment. En fait, il y a des mots dangereux, qu'il ne faut pas livrer à la foule : ici, les droits, mots ientitt'ir^. mots perfides, s'envolent au souffle des obus.
11 n'y a pas une formule révolutionnaire, génératrice de désordre et de douleur, qui ne soit contrelite chaque jour dans nos tranchées. Aimez-vous Tégalité, ce droit fameux d'être pareil aux autres et, pour y atteindre, de tout envier, de tout haïr, de tout détruire? En fait d'égalité, nous connaissons, en campagne, notre misère commune devant la mort, qui frappe sans cesse et sur n'importe qui. Si vous êtes jaloux de vos semblables, si vous prétendez jouir de tous leurs avantages, approchezvous de cette première ligne, où l'injustice est inconnue, où personne n'est exempt de se coller à terre quand passe un projectile, où chacun ne peut offrir que son front, sa poitrine, quelques centimètres de chair mortelle à la mitraille allemande. Egaux sous les coups, certes. Mais, pour le reste, un rang différent à chacun, suivant son mérite. Il faut une patrouille ce soir. Où sont les volontaires ? Voici dix hommes qui se présentent. Ils apparaissent, dès cette minute, supérieurs aux autres qui s inclinent. Inégalité, respect : deux notions nouvelles pour nos gens. Us s'y habitueront.
a MÉDITATIONS PANS LA TRANCHÉE
Dans le civil, l'argent donnait tous les droits. On n'en a que faire dans nos trous. Le prestige de la gloire a remplacé celui de l'or. Et l'envie, qui salit les âmes, a disparu devant l'admiration, qui les élève. La valeur personnelle, rintelligence, la force physique, le dévouement, la bravoure, l'héroïsme : ayez un peu de tout cela ou beaucoup et, suivant le degré, vous recueillerez, à la guerre, les honneurs et des joies divines, aux applaudissements des camarades.
Car les mêmes hommes, qui, en démocratie, se conduisent en mauvais frères et s'entre-dévorent, deviennent ici camarades de combat. La fraternité d'armes a rétabli entre eux la loyauté, la bonne humeur et la confiance. Le rire, signe de santé phy-sique et morale, règne, comme on dit au régiment, à tous les degrés de la hiérarchie. Les haines tombent et la religion même recueille les hommages qui lui sont dus.
On dirait qu'une baguette magique a remis chaque chose à sa vraie place. Nous nous gavions de jouissances et nous usions nos forces à la poursuite du bien-être. Voici je ne sais combien de mois qu'en fait de confortable nous couchons sur la terre nue ou sur la paille, avec des souris. Il nous fallait mille douceurs et le plus clair de nos loisirs se passe.
qu'il pleuve ou que le soleil brûle, à creuser des fossés, avec cette consolation que nous pouvons, suivant nos préférences, choisir la pioche qui abat la terre, ou la pelle qui la jette au dehors. Nous faisons cela en sifflant et, l'heure du repos venue, nous avons des sommeils triomphants.
D'autre part, l'ennemi, en ravivant des haines séculaires, a uni nos vivants et nos morts ; et la tradition, qu'on bafouait, a pris à tous les regards une grandeur et une beauté nouvelles : des ministres de la République, pour qui la France datait de 1793, ont évoqué solennellement les noms de saint Louis, de Duguesclin, de Jeanne d'Arc. On bafouait aussi l'autorité, Tordre, la discipline ; maintenant, nos étourdis voient que c'est avec toutes ces vieilles choses que l'Allemagne a failli nous battre..
Enfin, nous accomplissons ici un devoir et, rare bienfait, un devoir clair. Nous savourons la douceur de connaître notre chemin. De ce devoir, qui s'impose avec éclat, nous tirons de telles joies que nous avons besoin de nous en flatter et de le crier à tous les vents. Que dirons-nous dans nos foyers, après la guerre ? Les fanfarons seront désagréables. Les autres montreront de la modestie, mais aimerons cependant qu'on apprécie à sa vraie mesure l'épreuve vaillamment subie et que personne ne
24 MÉDITATIONS DANS LA TliA.NÇiibK
conteste le caractère et la beauté de leur sacrifice. Ils voudront qu'on professe autour d'eux, à leur exemple; que rien ne vaut le dévouement à la Patrie. Us ne demanderont pas tous des louanges pour eux-mêmes : tous en exigeront pour les vertus qu'ils auront pratiquées. Et cela fera, dans nos villages et dans nos villes, deux ou trois millions de prophètes intéressés du devoir.
Ainsi nous tous, qui regardons la mort en face et qui nous efforçons, parce que c'est notre loi présente, de ne pas même battre la paupière devant sa redoutable figure, nous reviendrons du champ d'honneur avec l'habitude et Torgueil de servir.
Les devoirs ne seront assurément pas aussi simples dan^-; la paix qu'à la guerre. Nous les trouverons souvent plus pénibles, à cause de leur obscurité même. Les souvenirs éclatants de nos jours de gloire nous soutiendront alors. Accepter la mort, demeurer jour et nuit, pendant des mois, sous sa menace tapageuse ou crispante, puis, dans des heures violentes, faire mieux que de Tatlendre, courir h elle en chantant, la saluer avec exaltation, non pour la gloire, mais parce que c'est ainsi qu'on doit tomber : tous n'auront pas choisi de bon gré ce métier de héros. Qu'importe, puisqu'ils auront tous
LB DEVOIR m
lit, avec une allégresse plus ou moins chargée de résignation, leur sacrifice ?
Je me souviens qu'un jour, au mois de septembre, peu après la Marne, un général vint inspecter, dans une région où je me trouvais alors, le dépôt d'un régiment de l'armée territoriale. 11
ivait pour mission d'examiner particulièrement les ;radés et de se rendre compte de leur état d'esprit. Promu le matin même, il avait quitté, quelques heures plus tôt, le champ de bataille et sentait encore la poudre. Il passa devant les sous-of liciers alignés dans la cour du quartier et, à chacun, posa cette question :
— Demandez-vous à partir au feu ?
— Je partirai à mon tour, mon général, répondirent invariablement ces guerriers.
— Eh ! conclut le grand chef, vous parlez comme des poltrons I
Le scandale fut beau parmi ces pauvres hères. Du devoir, de l'occasion qu'on leur offrait de participer au salut national, ils n'avaient cure. Leur tour, leur droit : voilà les grands mots.
Peu à peu, ces mêmes hommes ont quitté le dépôt. Ils servent aujourd'hui dans les tranchées et s'y conduisent bien. Ils y ont enduré, plus dune fois, des souffrances sans nom, mais gaiement. Ils
iO MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE
vont OÙ on leur a dit qu'était leur plac< réfléchissent pas plus avant. Est-il absolument besoin que la loi soit comprise, du moment qu'elle est connue et obéie ? Ils sont lr< fmilo i.t suivent l'élite.
Dans Télite, je vois deux types. D'abord le soldat passionné, que meut l'amour de la France. Il connaît la hiérarchie des obligations et, si tendrement qu'il chérisse son foyer, sa patrie passe d'abord. Cela implique toute une forme d'esprit : un homme ainsi fait sert toujours l'intérêt public avant le sien, même lorsqu'il ne s'agit point, comme ici, d'un cas où le devoir est criant. Avec cette mentalité, on ne peut manquer d'être un fervent de l'histoire et de la politique. On connaît le passé de son pays et l'on révère toutes ses gloires. Ou ne se désintéresse point de sa destinée présente, ni de ceux qui en ont pris la garde. Et, si la guerre éclate, on y court, sans examen, comme à une alTaire personnelle. J'aime ce type, d'ailleurs répandu, et c'est vers lui que, par nature, je teads volontiers pour ma part. Je n'ai aucun mérite à faire mon devoir de soldat, mais je sens que j'en aurais un extrême, si je n'avais devant les yeux cette admirable ligure "de la France, qui me souient, m'anime et d'où je tire ma force. J'avoue que
e ressens une joie profonde, quand j'entends parler de la frontière du Rhin : il me semble que c'est à moi-même qu'elle sera rendue. Soutenu par de pareilles pensées, je n'ai aucune peine à offrir mon âme et, quand il le faudra, je donnerai mon sang.
L'autre type est -il plus rare ? Je le trouve, en tout cas, infiniment séduisant. J'en ai ici, dans mon voisinage, un exemplaire charmant. Imaginez un grand jeune homme déambulant dans la tranchée, la capote ouverte, un vieux képi sur une touffe soyeuse de cheveux blonds, des brodequins massifs, le geste brusque, l'allure gamine. On dirait un mauvais sujet, qui ne passera jamais caporal. Il croise des hommes et je ne sais ce qu'il leur conte, mais ils ont tous, après Tavoir regardé et entendu, un bon rire à larges éclats. L'un d'eux s'écrie : .
— Mon lieutenant, vous dites toujours des blagues !
Car il est lieutenant, ce jeune soldat, si haut de taille, si mince et si gai. Il commande sa compagnie depuis quelque triste jour de septembre 1914, où fut tué son capitaine. II a la figure la plus franche, des yeux clairs, le grand nez du roi Henri IV, la bouche fine, un menu duvet sur la lèvre, des rou- ^^eurs de jeune fille, une voix ardente, des colères
'iS MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE
qui tombent à plat, des coups de poing dans tous les sens et des rires qui n'en finissent pas. Que fait-il à la guerre? Les affaires du pays, sans doute, et de bon cœur. Mais ses yeux ne sont pas illuminés, comme les miens, jusqu'à Téblouissement, par rimap^e captivante de la France. Il voit, il regarde surtout un autre visage, plus austère, à qui vont d'abord son culte et sa ferveur : celui du devoir. Quand il a quitté sa mère en larmes, il n'a pas ergoté sur les origines et les conséquences de la guerre, ni cherché ses consolations dans des perspectives de revanche triomphale. Honnête homme dans tous les actes de sa vie, il fut, ce jour-là, honnête comme d'habitude. La loi commande d'être soldat : il est parti. Le sacrifice était dur, par conséquent d'une valeur rare : malheur au lâche qui discuterait ! Toute sa morale de* guerre tic: cette formule ; un devoir, me voici.
Autour de lui, de nous, de nos camarades,- les soldats, venus ici plus ou moins volontiers, s'habituent à la longue à penser comme les chefs. Suivant ses tendances, chaque homme prend modèle sup Tun ou l'autre type. Ils s^araéliorent, nous aussi ; et nous sommes heureux.
Je me demandais parfois, avant le niu.- .. ..v,ui, 1914, si nous aurions jamais la bonne fortune de
faire Texpérience préalable des nobles joies dont il faudrait donner Tappétit aux hommes pour les détourner de leur bassesse. La guerre nous les a toutes apportées.
Allons ! je puis, avec mes compagnons d'armes, reprendre les gais propos dont j'ai, un moment, rougi comme d'un sacrilège. Je puis, tout en veillant sur l'ennemi, demeurer insouciant. Je me perfectionne à mon insu, et les braves gens qui m'entourent font de même. Si, par surcroît, la gloire, de qui je n'implore rien pour moi-même, vient, un soir de bataille, illuminer le front de Tun de nous, je bénirai la belle visiteuse et, les mains tendues, je lui demanderai pardon d'avoir, cette nuit, dans ma tranchée, préféré à sa radieuse figure celle du devoir, plus grave et moins accoutumée au sourire des hommes.
— Eh bien I monsieur le territorial, pressonsnous I
Le commandant, dans la nuit pluvieuse, brandit sa canne, ^n gros homme, qui hésitait devant un tossé, la reçoit sur Téchine et s'élance. Le voilà de l'autre côté, mais les genoux et le nez dans la boue. 11 rassemble laborieusement sa pelle, son cachenez, sa couverture. On voit son dos énorme se mettre en rond, puis se redresser. Il avance d'un pas, s'engouffre dans l'obscurité vers l'ennemi et mes yeux le perdent. Un autre passe, fait lourdement le saut redoutable.
Je suis au fond du boyau qu'ils enjambent. Voilà longtemps qu'un à un ils défilent. C'est une compagnie de territoriaux, originaires du Midi. On va creuser ce soir un ouvrage nouveau en avant de nos tranchées. Déjà des tirailleurs sont dans la plaine, aux aguets, pour protéger ceux qui vont faire le
travail. Une section du génie est venue pour le tracer et en exécuter les parties difficiles ; le fossé proprement dit sera pioché par ces gros types, qui, en file indienne, maladroitement et sans vitesse, s'essaient à sauter sous l'œil du commandant.
Le commandant V... est un galant homme et je crois bien que sa canne a seulement caressé la capote du citoyen de Béziers, mais ce n'est pas l'heure des douceurs. Il y a le service et, à quelques enjambées, les Allemands. Alors c'est agaçant de voir ces vieux qui font des manières pour sauter d'une motte de terre à l'autre. Hélas ! les vieux font ce qu'ils peuvent.
Dur métier que le leur. Dans cette guerre de jeunes gens, que sont-ils venus faire ? Retrouver leur jeunesse sans doute, et j'en connais qui portent ici, à quarante ans, des cœurs d'adolescents. Mais d'autres y traînent des membres gourds et des âmes en sommeil. Ils vivaient dans leurs vignes, au pays lointain du soleil. Celui-là tenait boutique et, sans elîorts, arrondissait sa fortune. Cet autre pontifiait sur la place de l'église et tout son héroïsme allait à faire sauter le manillon pour sauver la manille. Les voilà dans la nuit, dans la boue et, aux heures de repos, sur la paille. Us ne voient plus le ciel.
iience quand le jour est tombé. Plus de vin doré 'ans les verres qui sonnent clair ; on boit son quart, on le secoue et l'on parle d'autre chose. Dans les mains, deux outils au choix ; la pelle ou la pioche. On traîne bien un fusil, mais sur le dos. Et voilà des mois, des mois, que c'est ainsi.
Ce soir, je les plains un peu. La pluie tombe en rafales. On ne distingue pas à deux, mètres devant ^n'i et, si j'ai surpris, au passage, leurs attitudes, àrôles ou tristes, c'est que j'étais au fond d'un trou : leurs silhouettes se détachaient, au bout de ma lunette de terre, sur un fond de ciel mouillé.
Mais le tableau change. Le dernier territorial a franchi l'obstacle et j'aperçois, au-dessus de moi, deux hautes ombres d'une espèce plus fine : ce sont des officiers encapuchonnés.
Je reconnais bien le commandant, qui se tient droit, martelle les mots, a des gestes précis. Il parle bas, mais quelle chaleur dans cette voix, qu'il n'arrive pas à étouffer :
— Mon petit, faites vite, faites bien. Et n'oubliez pas que je suis là 1
Qui est l'autre ? Il paraît très jeune. Voici qu'une fusée allemande les éclaire. Tous se couchent, sans doute, dans la plaine. Eux, trop attentifs aux paroles qu'ils échangent, restent debout. Je dis-
tingue une figure mince. Point de moustache ; des lèvres qui sourient ; sur un nez petit et droit, un lorgnon ; de la franchise et de la lumière au front ; de l'énergie h la pointe du menton ; des joues qui, devant le commandant, rougissent. Mais la voix nette est d'un homme. Suis-je à la guerre, sous la pluie, dans la nuit hostile ? Voici pourtant une vision de grâce et d'enchantement. Quand il faisait à quelque jolie parisienne les honneurs du bal de Polytechnique, il devait être ainsi, ce brave petit, charmant et grave. Le voilà à son poste d'officier du génie. C'est lui qui va construire Touvrage en avant de nos lignes, au risque de sa vie. Ce risque ne l'inquiète guère. Mais il a deux responsabilités : la mission dont l'entretient son chef en cette minute et toutes les existences des vieux que nous venons de voir passer, confiées à son étoile.
Me sera-t-il permis de dire, en saluant ce jeune homme, que je n'ai pas revu et dont j'ignore le destin, toute notre admiration de soldats pour nos camarades du génie ? C'est une arme magnifique. On travaille pour les autres et on reçoit des coups terribles, qu'on ne rend pas. On jette un pont, ou meurt, et les fantassins passent, courent vers la gloire. Nous nous liât tons d'être au front ; eux font la guerre en avant du front, il est vain de classer
les mérites, chacun ici faisant de son mieux ; mais ils montrent une belle crânerie, ces soldats-ingénieurs et toute leur armée de menuisiers, de serruriers, de mécaniciens, de charrons, qui exercent leur métier tranquillement sous la mitraille. Et je voudrais qu'une part de la reconnaissance que leur vouera la nation allât à ces bons territoriaux, qui sont devenus, sans l'avoir désiré certes, leurs auxiliaires fidèles.
La guerre de tranchées nous a condamnés tous aux travaux de terrassement. Nous sommes chefs de chantiers et nous commandons à des ouvriers. Encore avons-nous la joie, nos trous faits, d'y veiller en soldats. Les territoriaux font les trous et s'en vont. Au début, des régiments entiers de Tarmée territoriale furent employés à la sépulture des morts et à l'enfouissement des chevaux : je les plaignais. Ils font maintenant des fosses pour les vivants ; est-ce plus drôle ?
Ce soir-là, ils eurent bien des amertumes. C'est vexant de sentir son âge, quand il faudrait pouvoir courir, sauter, se jeter vivement à plat ventre et se relever sans courbature. Creuser un boyau n'est rien : il faut en sortir lestement. Avec cela, on n'a plus ses yeux de vingt ans. Et le cœur n'est pas comme celui des petits de la classe 15, qui
méprisent la mort. Dans cette nuit d'encre, ils se méfient. Où sont les Boches ? Ne vont-ils pas les fusiller à bout portant ? Les soldats plus jeunes, qui gardent la tranchée et qui, les voyant si lourdauds, devinent leurs anij;-oisses, s'en amusent :
— C'est malsain, par ici, tu sais, vieux !
— Sont-ils loin ?
— Qui ça ?
— Les Boches ?
— T'occupe pas des Boches. Ils sont au moins à trente mètres.
— Trente mètres ? Pas possible.
Et le vieux s'épouvante. Mais tout de même un orgueil secret l'envahit : au retour, il pourra dire qu'il a travaillé à trente mètres des Allemands. Et moitié tremblant, moitié content, il remue la terre et s'enfonce dans la boue.
Quant à moi et à mes hommes, ((ui n'étions certes pas venus à la guerre pour nous battre à coups de pelles, nous avons gafment accueilli le destin baroque. De toutes les professions, celle de faiseur de trous était bien la dernière que j'aurais choisie et plus d*un ici me ressemble ; mais nous aimons notre devoir et tout est là.
Vous ne pouvez pas deviner les joies qu'on goûte
à creuser un beau boyau. Je vous parlerai de Tun d'eux, dont nous fûmes vraiment fiers ; un chefd'œuvre. Je m'etTorcerai de rester modeste, sans promettre d'y réussir.
Il s'ao^issait de tracer, en avant de la tranchée occupée par ma section, un long couloir de cent cinquante mètres, filant, perpendiculairement à notre ligne, droit sur les Boches. Pour quel objet ? Mystère. Nous sûmes, deux jours après, que c'était un chemin vers l'assaut. Ce soir, je ne connais qu'une chose : avancer de cent cinquante mètres, tout droit. Cependant cette ligne rigide nous étonne. Nous courons au téléphone.
— Allô I mon commandant. C'est bien une ligne droite qu'il faut faire ?
— Oui, toute droite. Hâtez-vous : il faut finir en deux nuits.
Nous avions un morceau de boyau de quarante mètres, déjà creusé, conduisant à un poste d'écoute. Conciliabule avec les sous-officiers : on décide qu'on utilisera le travail fait et qu'on l'allongera de cent dix mètres. Je saute avec eux dans la plaine et nous voilà partis vers les Allemands, comptant les pas. Où allons-nous ? En patrouille, on fait la guerre : on est à la fois prudent et agressif. On rôde, on rampe, on recule et l'on
avance. Ce soir, c'est un autre genre d'émotion. Il faut aller dans le gouffre, sans s'arrêter, comme Christophe Colomb vers l'Amérique . Nous avions, quelques jours plus tôt, avancé nos tranchées et nous ne possédions pas encore des données certaines sur la distance qui nous séparait de Tennemi. N'allions-nous pas nous heurter à ses (ils de fer ? Un à un, je sème mes deux compagnons, pour jalonner mon retour. Je fais seul les quarante derniers mètres. C'est une impression assez singulière, par une telle nuit. Aucun bruit. Et l'air est si noir que j'ignore où je pose mes pas. Si des Allemands nous ont entendus et sont venus s'embusquer là, je marcherai sur leurs corps ou me heurterai à eux, nez contre net. Il me semble que j'ai bien compté cent dix enjambées d'un mètre. J'en ajoute deux pour ma conscience ou par bravade, je ne sais trop, et je pique ma canne.
A partir de ce moment, tout ce terrain est conquis. Il a fallu vaincre un certain émoi pour y atteindre. Nous allons, moi d'abord, puis les sous-officiers, puis les hommes, courir maintenant le long de cette ligne sans songer au danger : -' -t aussi grand, mais nous ne le verrons plus.
Comment faire pour creuser droit ? Prendre une ficelle et la tendre ? Mais il y a les quarante mètrc^s
déjà tracés : si ma ficelle part de la fin de ce boyau d'amorce, j'aurai deux éléments droits, bout à bout, mais, au total, presque à coup sûr, une ligne brisée. Vous me dites de faire partir la ficelle de Torigine du boyau existant ? Vous parlez d'or, mais ma corde est trop courte. Je n'ai jamais fait le cantonnier, ni le géomètre : j'ai cependant vu quelquefois ces piquets rouge et blanc, qu'ils plantent sur nos routes. Ils lancent de Tun à l'autre le rayon de leur regard et cela fait une ligne aussi droite que le cordon le mieux tendu. Je n'ai pas de piquets, mais j'ai des hommes. Je n'ai pas un œil capable de percer cent cinquante mètres d'obscurité opaque, mais je vois à deux mètres. Je prends des types, je les poste bout à bout, à deux pas l'un de l'autre. En se couchant à terre, on arrive à voir sur le ciel une partie de la ligne qu'ils font avec leurs silhouettes immobiles. Vite, deux hommes courent à droite et à gauche de cette file, fichent en terre des piquets jalonneurs, puis on trace à la pioche les deux côtés du fossé et le travail commence.
Ici les caractères apparaissent. Il y a des volontaires pour la pointe. Ils sont mieux là qu'ailleurs, ces braves. Plus loin, les paresseux, toujours à se reposer, les bras croisés sur le manche de la pelle.
Les poltrons, à peine sur la ligne, piochent, piochent, et font un trou pour s'abriter . Une fois terrés, ils s'arrêtent, pensant avec raison que, leur coin fini, on les prierait de recommencer plus loin et d'exposer à nouveau leur peau précieuse. Il y a enfin les bavards, que le voisinage des Allemands ne fait pas taire.
— Si ma bourgeoise me voyait là, ça lui tournerait les sangs.
— Ferme ça !
— Non, mais tu crois que j'en ai peur, de tes Boches ?
— Ferme ça, je te dis !
— Il faudrait d'autres types qu'eux pour m'épater, tu sais.
Essayez donc d'arrêter ce bonhomme. Il parle, crache dans ses mains, cogne dur dans la terre, parle encore et, peu à peu, tandis qu'il jase et peine, le boyau se forme, se creuse, devient profond.
Maintenant les fusées peuyent sauter en l'air : on ne se baisse plus et la partie est gagnée.
A deux heures, tout mon monde va se coucher. Mais je reste, attendant le petit jour. Je veux savoir si ma ligne est droite. Je m'aperçois qu'un des sergents est resté aussi et rôde dans la tranchée.
— Que fais- tu là ?
— Rien, mon lieutenant.
— Je parie que tu as envie de voir si c'est droit.
— Peut-être bien, mon lieutenant.
11 est tenace, ce grand garçon. S'il a un rond d'aluminium au bout des doigts, il lime de tout -on cœur et la bague sera bientôt faite. Il limera son boyau aussi.
Quand vint le jour et que, nous plaçant à tour de rôle, lui et moi, à l'entrée du boyau, nous eûmes bien constaté tous deux qu'on en voyait l'extrémité et qu'une balle l'enfilerait d'un bout à Tautre, je goûtai une des joies pures de ma vie et, cinq minutes plus tard, je faisais sur ma paille des rêves le roi.
En nous ramenant, pour de longs mois, à l'âge des cavernes, la guerre aura rendu nos goûts simples et nos ambitions modestes. Nous avons non seulement fait ici des travaux pénibles, mais il a fallu défendre nos tranchées et nos abris contre les violences de la nature et celles des hommes. Sans désespoir, presque sans plaintes, nous avons tout supporté. Supporterons-nous, dans la paix, que des imposteurs recommencent à prêcher aux paresseux la philosophie du bien-être et qu'on insulte à nos souffrances et à celles de nos morts en revendi-
quant, pour une nouvelle génération de jouisseurs, le droit au bonheur et le droit de vivre ?
11 n'était pas question de nos droits, à la mi-décembre 1914. Les Allemands ayant, quelques jours plus tôt, bombardé, puis surpris et bouleversé une partie de nos tranchées, nous les avions chassés, et nous attendions une deuxième attaque, quand une autre ennemie se présenta : la pluie.
Représentez- vous une nuit de veille dans le poste des officiers 2. Le capitaine dort h terre sur quelques déchets de paille humide. A ses pieds son ordonnance, Joseph. C'est le serviteur fidèle, qui ne parle que de son bon capitaine, de ses bons lieutenants, de la bonne Marie, sa femme. 11 n'a jamais eu d'autre oreiller que les jambes et les cuisses de son chef, ramassées en chien de fusil. Ils ronflent tous deux, tas informe sur lequel on tâche de ne pas buter. Un homme de garde, alîalé sur des sacs, raconte, d'une voix de berceuse, d'interminables histoires du pays à un petit gaillard, svelte et narquois, qui s'applique à fixer au plafond des toiles de tente pour parer à l'inondation. Nous sommes Ifi, deux lieutenants, assis sur le même bout de planche et ^a pluie tombe, violente au dehors, traîtresse et froide sur nos crânes, nos mains, dans nos cous : en tout, six hommes, utilisant si habilement
le trou maudit, qu'une souris ne passerait pas entre nous. Voilà deux heures que la pluie coule ainsi. A tour de rôle, mon ami et moi, nous allons dans la tranchée. Point de caoutchoucs : nous ne connûmes que plus tard ce luxe. Pas de lampes de [)oche, non plus : ^^ était parti à la guerre sans penser si loin. Quand vient mon tour, je vais eauor un peu avec les veilleurs. Je les trouve trempés usqu'auxos. Nous avons subi des pluies plus fortes ou plus longues; jamais nous n'avons vu tant d'eau . De minuit à minuit, pendant vingt-quatre heures, il fallut assister à la débâcle des terres autour de nous et finalement à la destruction de nos tranchées. Pour échapper un instant à la boue qui m'arrive plus haut que le cheville et, par endroits, jusqu'aux genoux, je monte dans la plaine derrière nos lignes et je rince dans Therbe humide mes souliers pesants. Il y a là une grande fouille, creusée la veille pour y installer notre nouveau poste. On n'a pas eu le temps de la couvrir et je veux voir s'il en reste quelque chose. Je descends: c'est plein d'eau, sauf dans un coin surélevé, qui doit servir de couchette. J'y trouve une vieille caisse et je m'assieds, mélancolique, quand un souffle chaud m'arrive sur la joue. Quelle est cette forme noire aux gestes lents qui sort de romba*e à deux doigts
de mon visage et va me toucher ? Un chien mouillé, un gros chien silencieux, qui me parle à Toreille :il est bien malheureux et moi aussi, je sais. Mais, d'où sort-il ? Je le caresse ; c'est comme si je touchais une éponge dans un baquet d*eau tiède. Je m'éloigne, il me suit. Jamais rien ne m'a impressionné comme les précautions de cette bête pour n( pas faire de bruit. Il y a des chiens qui aboient à la lune et hurlent à la mort. Le gosier de celui-l;i devait être serré par le deuil universel. 11 descendit avec moi dans la tranchée. Je l'entendais barboter dans Teau et respirer tristement. 11 consentit, à ma prière, à se blottir une heure contre Joseph. On m'a dit le lendemain qu'il avait disparu comm« un fantôme.
Car le lendemain, c'est par oui-dirt' (jue je connus le sort de notre abri et de ses habitants. Nou^ dûmes, mon ami et moi, nous consacrer aux hommes, qui avaient besoin de sentir auprès d'eux leurs chefs, impuissants, hélas ! mais vaillants pour l'oxemple. Nous apprîmes que le toit de notre poste, vers quatre heures du matin, s'était effondré sur le capitaine. Le pauvre homme, déjà vieux, avait, avec mille peines, gagné l'abri d'un sousofiiciei : il fut évacué quelques jours plus tard. Quant au fidèle Joseph, il resta dans ce trou lout<
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i nuit et tout le jour, veillant sur le matériel et ésolu, moitié dévouement, moitié peur, à mourir dans ces marécages plutôt que de franchir les fondrières d'alentour, que, la veille, nous appelions pompeusement le boyau du commandement^ le poste des agents de liaison, le poste téléphonique. Il ne mangea, ni ne bougea, jusqu'à la nuit suivante, où il fallut bien l'aller chercher: c'était la relève. Alors commencèrent une série de déboires, où fut mise à l'épreuve, jusqu'à Théroïsme, la résignation des hommes. Il y avait tellement de boue dans ce qui restait des tranchées, que des soldats, obligés d'aller chercher, pour s'équiper, leurs fusils abandonnés dans quelque créneau, durent se déchausser et retrousser leurs culottes jusqu'au haut les cuisses. C'était nouveau ; ils en rirent. Mais où vint Tenvie de pleurer, c'est quand la compagnie, ayant mis sac au dos pour aller se reposer au village voisin, reçut l'ordre imprévu de denieurer en seconde ligne. On veut bien faire cinquante jours de tranchées. Quand, en route pour le cantonnement, on apprend qu'il y a contre-ordre et ({u'il va falloir choisir entre demeurer sous la pluie battante ou se coucher tout mouillé dans des caves i^^lacées, pleines de boue, le cœur se gonfle. Les l'auvres types se blottirent toute la nuit contre des
arbres nus, qu'à cette époque on n'avait pas encore jetés à terre.
Le lendemain, quarante d'entre eux étaient sur la route proche, se partageant des pelles pour réparer les dégâts du déluge, quand un obus de 77 vint en sifflant tomber au milieu d'eux. Nous nous couchâmes tous. J'étais à quinze mètres : quand je me relève, je vois courir tout ce monde comme une volée de moineaux eiïarés. Ils disparaissent en un instant, dans la tranchée, sauf quatre qui se traînent. Nous courons à eux ; quatre blessures graves, mais point mortelles. Et savez-vous de quoi Ton parla, tout le long du chemin, qui, le soir, par un temps redevenu meilleur, nous conduisit enfin au repos ? De la pluie et des souffrances sans nom qu'on lui devait, pas un mot. On remarqua qu'un de nos obus de 75, tombant h la même place, aurait tué les qu.nnnfi^ liornin»»^- if Vmx m.'prisa les Allemands.
Quand nous revînmes, quatre jours après, la tranchée était refaite : nos camarades avaient bien travaillé.
Aujourd'hui, de pareils malheurs ne nous arriveraient plus. Nous avons des puisards dans les boyaux, des revêtements le long des parapets de tir, et des abris solides.
Le labeur que fournissent les hommes pour arriver à ces résultats est considérable. Au début, nous possédions ime tranchée de tir, le long de laquelle chacun creusait un trou, comme il pouvait, pour essayer de dormir. Puis on fît une autre tranchée, parallèle à la première, avec de petits boyaux de raccord. Dans cette deuxième tranchée, qui ressemblait à une rue, chacun installait, à droite, à gauche, sa maisonnette ou sa cave. On donna toutes sortes de noms à ces cases ; cagna^ giiitoiine, gourbi ; officiellement, ce sont des abris. Cette double ligne était isolée du monde, et l'arrière ne communiquait avec elle que la nuit. On inventa alors les grands boyaux de communication, qui permirent de passer en plein jour du front aux cantonnements. Aujourd'hui, les boyaux se croisent en quantité innombrable comme les rues d'une ville. Il a fallu nommer ces rues : boyau des rats, boyau des Allemands, boyau Castelnau. Essayez de vous reconnaître parmi ces chemins tous pareils. S'il y avait une auberge à ce carrefour et Tépicerie ou la pharmacie à ce coin, on aurait bientôt fait. On a mis des pancartes partout et Ton s'y perd encore.
Evaluera-t-on jamais la main-d'œuvre qu'ont représentée de pareils terrassements? Nos hommes,
s'ils trouvent quelque sécurité dans leurs chemins creux et quelque repos dans leurs maisons de terre, peuvent en jouir sans remords : ils Tout gagné.
C'est surtout dans l'architecture des gourbis qu'ils excellent aujourd'hui. Il y a deux écoles : la cave, ou labri couvert.
Un instant, on dut, dans certaines régions prohiber les caves, qui s'éboulaient. Chez nous, on les recommande au contraire, mais très profondes et étayées : nous avons dans nos rangs des mineurs du Nord et du Pas-de-Calais qui les construisent.
Au début, on couvrait mal les abris : quelque vieille porte, avec un peu de terre. On n'était pas difficile. Quand on sentait au-dessus de sa tête, dans la tranchée, des branchages et sa toile de tente, on faisait la manille en sécurité. Un obus éclatait ; on répondait en jetant un atout. Des hommes furent tués ainsi. Beaucoup périrent dans des gourbis couverts de bois et de toiles, qu'ils croyaient sûrs. Peu à peu, on multiplia les ahris à l^t^preuve et nos hommes, à l'heure qu'il est, passent le plus clair de leur temps à transporter, de l'arrière au front, d'énormes rondins de bois, qu'ils placent ensuite en couches serrées et superposées sur nos toits.
Tout ce que je raconte ressemble peu à la guerre.
Si VOUS préférez des récits de hauts faits, d'autres vous les diront. Il y a ici un peuple de héros, et nous pourrons, à la paix, nous enivrer de gloire en revivant des souvenirs qui s'accumulent. Mon objet est d'honoror toutes les vertus, même les plus modestes et de déterminer la leçon que tirera chacun de nous de Tépreuve tout entière. Je note donc que nous sommes, quels que soient notre rang, notre fortune, notre éducation ou notre science, devenus des terrassiers ou des portefaix. On se plaignait, au quartier, de la corvée de pommes de terre. Ici, ce sont les cuisiniers qui pèlent nos légumes. Mais à peine a-t-on déchargé son fusil au retour d'un petit poste, où l'on se sentait, avec orgueil, le gardien avancé de la France, il faut aller, par les boyaux boueux, chercher des madriers énormes, les charger sur l'épaule en se mettant à trois ou quatre hommes de même taille et, la tête penchée, le front mouillé de sueur, marcher au pas, non comme des soldats, mais comme des forçats. On donne ses muscles et son amour-propre. Nuit et jour, on se plie à un labeur, que, dans la vie civile, on tiendrait pour dégradant. Mais c'est le devoir : par la vertu de ce mot magique, que nous avions désappris et que nous a rendu la guerre, les tâches viles s'ennoblissent.
- La preuve, c'est la gaieté de nos cœurs. Nous tirons de la ioie des moindres choses et nous rions sans cesse : signe de santé morale et de bonheur. Ne me faites pas dire qu'il n'y a pas, dans la paix, de plaisirs désirables. Mais, saturés de jouissances, nous avions, comme les enfants riches, trop de jouets sous nos mains. A l'école de la souffrance, nous apprenons h nous contenter de peu. Ce caporal, qui, avec un vieux ressort de pendule, trouvé dans les ruines d'un village, a fabriqué une scie aux dents fines pour mordre dans l'aluminium et façonner des bagues, est plus heureux, avec son outil de fortune, qu'au temps où il usait ses loisirs à courir les brasseries. La U'-r^n ,^<f r.w-».. • ne la laissons pas passer.
Elle est forte pour tous, du petit au grand. Les hommes font les corvées. Mais les gradés et les officiers, qui les commandent, sont tout au plus des contremaîtres, attachés k un labeur pénible et sans gloire. Ils s'y plient.
Je vois encore le commandant V... surveillant, la nuit, une distribution de pelles et de pioches entre tous les hommes de notre compagnie. Officier bro. veté, il poursuit maintenant sa carrière h la tête d'un beau régiment. Je regretterai toujours le d<'^pnrt (lo cr rliof, t\on{ In scionce et les vertus
m'émerveillaient. Il était très dur dans le service, mais dur envers lui-même d'abord. Avec nous, quand il avait donné ses ordres, toujours précis? il se montrait d'une amabilité charmante. Il recevait des siens de gros colis et nous faisait avec joie partager ses richesses. Au bas des petites notes de service qu'il nous passait, nous lisions, presque chaque jour, un article ainsi conçu :
Pour les officiers, un artichaut, un gâteau, trois œufs frais.
Une autre fois, c'étaient une petite boîte de foie gras, des sardines. Il nous envoya les premiers radis du printemps.
Par exemple, s'il s'agissait de faire vivemeat un boyau, il entendait que le compte d'outifs fût exact, que la répartition entre les secteurs se fît en ordre, en silence et au plus vite. Il pouvait pleuvoir à flots : il était là, dans les betteraves, droit comme un i, ponctuant ses ordres avec son bâton.
Il piquetait d'ailleurs lui-même les travaux. Je passai toute une nuit à ses côtés, pour jalonner ainsi une nouvelle voie de communication, qu'il voulait établir entre notre première et notre deuxième ligne. Deux fois j'essayai de lui dire que je me tirerais d'nfTairo sans lui : il n'admet-
tait pas qu'un chef prît du repos quand ses subordonnés se trouvaient à la tâche.
Avec mes amis, nous admirions souvent l'attachement de cet homme à d'aussi menus devoirs. Il avait donné, dans les heures tragiques du début de la campagne, la haute mesure de sa valeur. Cela nous encourageait à faire, sans rougir, notre humble métier de cantonniers.
Quant au colonel, je verrai toujours la caverne de brigand où il habitait quand commença la guerre de tranchées. Comme il n'y avait pas encore de boyaux, on ne communiquait avec lui qu'à partir de la tombée du jour. Et, si le temps était bien noir, on errait interminablement dans les betteraves. Les hommes disent, quand on tourne sur place, sans parvenir à s'orienter, qu'on garde les vaches. Cela nous est arrivé souvent, hélas! Enfin, voici un filet de lumière (jui paraît sortir de terre. On tAtonne, on descend quelques marches et voici, derrière une toile d'emballage, lourde de toute la pluie du ciel, un réduit carré. On y trouve une couchette de paille, un poôle, de la vaisselle, des livres, des fusils et des casques allemands, des cartes en quantité, un nombre appréciable de bouteilles, un appareil téléphonique, une épaisse fumée de tabac, une table surcharufi''e de i(nirii;»nY. de
notes, de papiers de toutes sortes et, derrière cette table, un homme magnifique, en gilet de chasse, culotte de velours, tête nue. Est-ce un soldat ? On dirait un beau philosophe, enfoui sous la terre pour goûter, à Tabri du monde, ses plaisirs favoris : la lecture et la méditation. Mais il a une puissante mâchoire d'homme d'action, qui me déroute. Et puis sur son visage, je vois trop de gaieté : cet homme n'est pas un ermite. D'où vient sa joie? Il a connu les horreurs de la guerre et s'apprête à faire cent fois, jusqu'à la paix, le sacrifice de sa vie. Alors les privations et les misères, qui offensent habituellement les mortels, ne Fatteignent pas. Par contre, les moindres distractions prennent, dans son taudis, la proportion d'événements radieux, dont il tire toutes les délectations. Ainsi moi-même je n'ai jamais tant ri, ni de si bon cœur, que depuis qu'a éclaté cette guerre horrible. Ne dites pas : rire nerveux. C'est un rire d'épanouissement.
Un soir, sur la grand'route, trois fous chantaient et couraient, se tenant par les bras : avouerai-je que j'en étais? Nous venions* de sortir des boyaux, deux de mes camarades et moi. Il devait être minuit. Les hommes marchaient devant nous, heureux d'aller goûter au cantonnement quelque repos.
Ayant dû passer avec une certaine minutie les consignes aux officiers qui nous relevaient, nous suivions de loin la compagnie, au lieu de la précéder. Quand, ayant monté les marches de terre qui nous libéraient du dernier fossé, nous sentîmes, pour la première fois depuis quinze jours, de Tair vif autour de nous, et, sous nos pieds, une vraie route de pierre, nos cœurs bondirent d'allégresse. Oh I la joie de tourner le dos à Tennemi ne nous animait guère. Nous quittions la zone des balles pour celle des obus, et le cantonnement, objet de nos ardents désirs, est constamment bombardé. Mais nous échappions à nos tombes ! Je me rappelle que le ciel était gris, avec de vastes taches sombres, qui paraissaient pleines d'eau et couraient majestueusement. La lune, à travers cet écran humide, jetait assez de clarté pour faire apparaître, en les grandissant encore, deux ou trois arbres solitaires dans la plaine. J'eus le temps, au milieu de ma gaieté, de penser ^ Corot. C'est ainsi, dans la nuit blafarde, qu'il devait aimer à voir fondre le feuillage et s'étirer les bras des ormes noirs. Le sol dur et blanc d'une vraie route de France nous charmait d'ailleurs plus que la poésie des arbres tragiques. Nous tapions du talon sur ces pierres et Dieu sait si les talons des soldats font du bruit.
Nous gonflions nos poitrines et, un moment, nous nous surprîmes à proclamer, tous trois ensemble, que nous étions heureux. Les fusées belliqueuses, à droite, à gauche, par derrière, dansaient dans l'horizon, qui nous parut en fêle. Des canons rugissaient très loin, comme des lions de ménagerie. En sourdine, nous entonnâmes de vieux refrains de chez nous et tous les frais souvenirs de mon adolescence montèrent en moi. J'étais ainsi, il y a bien longtemps, avec d'autres enfants de mon âge, à gambader sur la route qui longe la plage de Midelkerque. Je ne songeais pas alors que Midelkerque serait un jour à Textrême droite de la plus terrible armée d'invasion de l'Histoire, encore moins qu'à cette heure de désolation, je me surprendrais, comme aux beaux matins d'antan, à chanter Frère Jacques^ avec des amis tout aussi chers.
Deux hommes ont été punis ce matin pour s'être absentés la nuit du cantonnement. Tandis que nous retournons aux tranchées, je les observe dans le rang. Ils acceptent mal leur infortune et, l'estomac chargé de vin, la tête lourde de vapeurs, ils échangent, comme des augures, leurs vues sur lo destin qui les frappe.
— Vivement qu'on la finisse, la guerre 1
— Et qu'on puisse parler...
— Et qu*on soye libre.
— Quand on aura la liberté, on saura quoi dire, nous deux.
Je soulfre, quand j'entends ainsi galvauder la liberté ; car je l'aime, mais pas comme eux. Ils veulent le droit de tout dire, de tout faire, de tout casser. Je veux moins et davantage : que mon âme reste lière.
Les sages savaient depuis longtemps et la
58 aiÉDlTATIO> IV TRAiNCUÉE
guerre montre maintenant à la foule que la liberté pure, c'est-à-dire la faculté d'agir à son gré, n'existe pas. Ce qui existe, c'est la servitude, tous les hommes, tous les êtres, même les plus puissants, étant soumis à des lois.
Aujourd'hui, nous avons le choix entre la discipline française et la tyrannie allemande. Tout notre pouvoir est de préférer Tune à l'autre et toute notre noblesse, la bonne détermination prise, de servir sans bassesse. Car on peut obéir dignement ou en se dégradant. Il n'y a pas de liberté, mais des degrés dans la servitude. On voit, sous le joug, des héros et des laquais. Au regard du laquais, le héros est un homme libre.
L'important est de distinguer la bonne et la mauvaise obéissance et de reconnaître, parmi les lois, celles auxquelles la nature de Thorame lui commande de se soumettre. 11 y a du mérite, de la beauté, à céder, par raison, à ces lois inéluctables. On commet une faiblesse en se pliant bénévolement aux autre . L'homme libre ne prodigur ■>- • • docilité.
Mais où sont les lois nécessaires ?
Dans l'ordre matériel, on commence h les connaître. La pesanteur est une loi qu'il faut subir, bon gré mal gré. Si Ton se révolte contre elle, on
ne s'appelle pas un homme libre, mais un fou. Les fous s élancent dans les airs par la fenêtre. Les gens raisonnables acceptent l'obligation de passer par l'escalier pour aller trouver la rue. Ils savent que l'humiliant esclavage n'est pas d'obéir à la loi qui nous rive au sol. La connaissance d'autres lois nous aiderait à conquérir les airs sans violer la pesanteur. Mais on ne connaît pas encore ou l'on connaît mal ces autres lois : voilà la faute. Des gens hardis et des savants consacrent leurs soins à les chercher ; dès qu'ils les ont formulées, des industriels s'ingénient à les appliquer, donc à s'y soumettre. On nomme cela le progrès, ce qui prouve que, dans l'ordre matériel, le dernier terme du progrès n'est pas la liberté, mais la servitude intelligente de l'homme à l'égard, des lois inéluctables.
Dans l'ordre moral, c'est la même chose, et les amis de la liberté n'ont pas à s'insurger contre les lois, mais à les connaître, afin de se soumettre à elles seules.
Ainsi se trouve bouleversée plus d'une notion familière à nos esprits.
Nous aimions à inscrire la liberté dans nos institutions. Rien de plus vain. 11 ne s'agit pas d'instituer la liberté, mais l'ordre.
00 MfciMiAlin.^b ijA>» LA TRANCHÉE
Nous parlions de nos droits d'hommes libres. En matière de liberté, nous n'avons pas de droits, mais deux devoirs : obéir aux vraies lois et nous délier des autres.
Que chacun exerce sur ces formules son intelligence et son cœur ; alors on verra des hommes sages et fiers.
La grande loi présente est de sauver la patrie. A la mobilisation, chacun se trouvait en face d'une quantité d'obligations, dont une seule valable. 11 a fallu couper les entraves, se libérer des anciens devoirs, s'alTranchir de liens considérés dans la paix comme sacrés, et, les mains libres, Tâme maîtresse d'elle-même, s'offrir à une servitude nouvelle ; ainsi s'exerçaient à la fois les deux devoirs d'indépendance et d'obéissance. Les belles âmes, dit-on, aiment à secouer le joug : les Français qui ont violemment rompu toutes leurs chaînes pour céder à la plus sainte des lois ont goûté, au milieu même de leurs larmes, une jouissance sans égale. Si vous en doutez, comparez la paix de leurs cœurs aux angoisses des indécis, qui, sous mille prétextes, sont restés à l'arrière. Celui-ci se devait h ses enfants, cet autre à ses affaires, d'autres à leurs habitudes, à leurs vices, à leur poltronnerie. Nous avons toujours des attaches. 11 s'agit de les
LA UBERTÉ 61
bn-t r : c'est le devoir de liberté. Que tous les Français deviennent libres de cette manière et la liberté, mot creux dans les institutions, s'appellera, dans les mœurs, ime vertu.
Un citoyen se croit libre s'il choisit son souverain. Cependant, avant de voter, il s'informe des préférences du préfet, dont il a peur ; il se préoccupe des services que lui rendra l'élu et s'inquiète, s'il tient boutique, de l'opinion de ses clients ou de ses fournisseurs. Il a une loi auguste devant lui : le bien public. 11 s'en affranchit pour obéir à des quantités d'autres, sans valeur. C'est un esclave.
Il est vrai qu'on a tort de proposer à ce pauvre homme un devoir si haut. On ne s'élève pas plus facilement à la connaissance du bien public qu'à celle des grandes lois qui régissent la nature. Voulez-vous que les Français soient libres, c'est-àdire soumis seulement à des lois raisonnables ? Laissez donc à des gens capables de légiférer sagement le soin de faire régner l'ordre dans la nation. Qu'on exige du souverain des garanties de compétence, de continuité, de responsabilité. Qu'on n'attende pas de lui la liberté, mais des lois prudentes.
Et que les citoyens libres ne se rebellent pas contre les lois, ni contre ceux dont la tâche difficile
Oi MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉK
est de les édicter, mais contre les basses tyrannies, qui pèsent lourdement sur la plupart des hommes. Lorsqu'on a occupé les tranchées pendant quarante jours sans relève, on a TAme un peu folle au cantonnement. On passerait bien les cinq jours de grâce à courir à l'aventure. Pour occuper la troupe, la distraire, donner aux membres engourdis quelque mouvement, on prescrit une promenade à la forêt voisine. Tout ce monde a perdu Thabitude de suivre en rang. Faut-il les obliger à rester bien groupés et alignés? Assurément. Voici qu'on croise une petite troupe. Ce sont des territoriaux, qui paraissent harassés et marchent à la débandade. Nos types entrent en joie et j'écoute leurs réflexions.
— As-tu vu ces pompiers ?
— C'est des vieux. Ça ne sait plus se tenir.
— Tu parles d'un délilé I
Peu après, nous rencontrons une compagnie de jeunes soldats, de cette jolie classe 15, que nous aimons tous. Les hommes échangent, en connaisseurs, leurs impressions. Ils sont contents et fiers de leurs petits camarades. Ils admirent leur ordre impeccable, leur allure crAne, la tête haute, le jarret tendu.
Feront-ils comme eux ? Livrés à eux-mêmes, je crois que non. Mais les chefs sont là, pour imposer
la belle discipline. C'est bien ennuyeux de rester en ordre. On s'est arrêté pour allumer sa pipe ou pour causer avec un passant : il faut rattraper eu courant les camarades. 11 fait chaud. On a vidé son bidon ; si l'on était libre, on entrerait, au premier village, chez le marchand de vin. Moi-même, ce matin, je me sentais las à la lin du chemin. 11 y avait encore deux kilomètres à tirer, et je voyais, à deux pas à ma gauche, un talus tapissé d'herbe douce ; libre, je m'y serais jeté avec délices. Un de mes hommes, qu'on surnomme le Tunisien, avait i4:rand soif. Il n'a pas été libre de boire, car je lui ai retiré des lèvres le grand verre de vin blanc que, pendant la pause, une bonne femme, malgré la consigne, venait de lui verser. C'est triste, toutes ces entraves à la liberté. Il faut s'y faire. A la fin, ils se mettaient d'eux-mêmes au pas cadencé en traversant les villages. Au retour, nous nous sentions heureux. Si nous avions traîné comme un troupeau, nous serions rentrés fourbus et fâchés.
Faut-il donc faire l'éloge de la servitude et mépriser toute liberté ? Il faut rendre à Tautorité, à la hiérarchie, à l'ordrCjUn culte fervent et accepter avec sagesse de dures contraintes, mais on peut, on doit, dans la discipline même, garder l'âme libre.
Aux armées, on sent avec acuité le prix de
Tobéissance. Nous savons que nous libérerons la France par notre zèle à servir. Jamais pourtant je n'ai aimé la vraie liberté comme ici.
C'est que nous avons détaché nos (*»xui:> ai r» liens coutumiers. Non seulement les soldats se sont arrachés, pour venir se battre, à leurs aiïections les plus chères, mais le sacrifice de leur vie est fait, sans retour, depuis le 2 août 1914. Comment, ainsi libérés de ce qui domine légitimement le commun des hommes, accepterions-nous de courber la tête sous des contraintes équivoques ?
Les âmes serviles sont rares dans ces temps héroïques. On en rencontrait beaucoup dans la paix. De certains officiers trop dociles, on disait familièrement entre camarades qu'ils avaient la frousse. Ce mot flétrissait une tare, dont je n*ai pas trouvé trace ici. Elle consistait à trembler devant les chefs et à craindre las responsabilités. Un militaire sujet à se laisser diminuer ainsi n'est pas digne de l'uniforme. 11 a peur, parce qu'il se méprend sur le rôle et la puissance de ceux qui ont autorité sur lui. Il attend d'eux, sans doute, son avancomont ou des avantages divers. S'il leur demandait seulement des lumières et des directions pour son service, il serait un bon soldat 1 1 un homme digne. Quant au succès de sa carrière, il
aurait la fierté de le devoir à sa valeur. J'obéis aux chefs, non pour tirer profit de ma docilité, mais parce que c'est ma loi. Le souci de bien servir, trop naturel chez un homme dont la vie est d'avance offerte en gage, détermine mes actes et, hors
lies obligations de soldat et le respect que je dois ^ ceux qui ont qualité pour les prescrire, je n'ac-
epte ici les ordres d'aucun maître.
Les Français, après la guerre, se familiariseront tvec cette façon raisonnable de concevoir la liberté individuelle.
Neuf de nos départements paient du plus dur
sclavage les libertés que nous avons prises inconsidérément contre Tordre et la puissance de la, nation depuis quarante ans. Nous affranchirons notre pays de la servitude allemande d'abord. Nous nous attacherons ensuite avec fermeté à tous nos devoirs envers la Patrie, mais à nos devoirs seuls : nous deviendrons ainsi des citoyens libres, sans y penser.