‹ Méditations dans la tranchéeChapitre 12 sur 12 · L'HONNEUR · texte numérisé non relu

L'HONNEUR

— Moi, dit un officier, je ne punis jamais.

— Moi, fait un autre, je ne les « rate » pas. Prison, prison, prison. C'est la seule façon de conduire les hommes.

Ils ont tort tous deux, surtout le second. A la guerre, les punitions ne doivent être infligées qu'avec mesure. On vit avec la troupe et Ton possède mille moyens d*agir sur elle : un chef qui punit trop marque son impuissance.

Il faut sévir quelquefois : ce n'est pas une affaire de goût, mais de conscience. On ne dit pas : je ne punis jamais. On peut dire ; je voudrais ne jamais punir.

Un homme, de caractère assez sombre, prenait Thabitude, au dernier jour de chaque période de repos, de s'isoler dans quelque auberge écartée et (le boire. Père de cinq enfants, ne recevant aucune nouvelle des siens, qui vivaient en pays occupé, il

noyait ainsi son chagrin chaque fois qu'arrivait rheure de retourner aux tranchées.

On met quelquefois un peu de mollesse à châtier es hommes qui se prennent de boisson au cantonnement. Mais on ne permet jamais qu'ils manquent au rassemblement quand est venue l'heure d'aller rejoindre, au front, le poste de combat.

Ce soir-là, par suite de je ne sais quelle complicité, notre homme, absent sur les rangs, fut porté présent. On partit : la relève eut lieu sans lui.

Son escouade, arrivée aux tranchées, fut désignée; non pour la garde, mais pour une corvét pénible. Manquant, il y « coupa ». Ses cama^ade^ le savaient, mais point ses chefs.

Il faisait extrêmement noir. Je circulais une heure plus tard, dans un boyau, quand je croisai un type, qui paraissait venir de l'arrière.

— Bonsoir, vieux.

— Bonsoir, mon lieutenant.

Par (juel coup du destin, cet hoiniiu* ayant passé, la curiosité me prit-elle de le faire pari. m- .Muore?

— Eh l dis donc, là-bas !

— Mon lieutenant ?

— Qui es-tu ?

— C'est moi, mon lieutenant.

Ils répondent toujours ainsi la nuit. Cela ne nous enseigne guère. J'insiste. 9

— Ah 1 à la fin, dis-moi ton nom.

Il se nomme alors, mais, sa conscience n'étant pas nette, l'idée lui vient de s'excuser en bredouillant :

— Je suis un peu en retard, mais je ne savais pas l'heure du rassemblement.

II m'apprenait sa faute. Elle me parut sans excuses. Quatre jours de prison.

Vous pensez bien qu'ici nous ne mettons pas les

hommes dans des cachots. La peine réside d'abord

■ans l'humiliation ; on la porte à la connaissance

des camarades au rapport ; on l'inscrit au livret,

où elle restera toujours, tache indélébile. Enfin,

omme il est des natures que n'émeuvent pas ces

^rtes d'épreuves, le commandant a décidé que

s types punis de prison resteraient aux tranchées

indis que leurs camarades seraient au cantonne-

lent.

Aussi, quand six jours plus tard nous allâmes au repos, mon homme resta-t-il en première ligne- Il nous vit partir avec quelque tristesse. J'éprouai, moi aussi, de la peine à le laisser là, mais c'était justice.

Le lendemain, une grenade le tuait net.

Cinq orphelins, parce que j'ai puni cet homme! Je songe en frényssant à la détresse de mon âme si le soutien d*une conscience ferme, sûre d'ellemême, m'avait manqué. Je savais que mon acte ne pouvait souffrir de critique et j'ai, sans remords, prié sur cette tombe. On vint, de droite, de gauche, m'apporter de vaines paroles.

— C'était écrit, disait l'un.

— Vous ne pouviez pas imaginer que cela irait si loin, faisait Tautre.

Ces propos me choquaient. Mon initiative avait agi dans ce malheur, je ne le savais que trop, mais il n'appartenait à personne de me déclarer innocent. Seule ma conscience pouvait m'absoudre.

Elle le fit. Cependant je pensai h tant d'actes que nous accomplissons, ici, légèrement et dont les conséquences redoutables nous échappent. Si nous punissons dans un mouvement de colère, ou par représailles, ou pour nous décharger sur un pauvre diable d'une responsabilité compromettante, nous ignorons jusqu'où ira porter notre faute. Elle deviendra crime et nous ne le saurons pas. A la guerre, nous ne sommes maîtres de rien, que de notre conscience. Malheur à ceux qui ne gardent pas la leur avec une sévérité farouche rtu

des soldats doit se montrer plus haute que celle

l'honneur 227

des autres hommes. Elle porte un si beau nom : l'honneur.

Méditons ce soir sur l'honneur et, pour déterminer le sens qu'il faut attacher c\ ce grand mot, prenons, dans la vie journalière des armées au front, un exemple très simple.

On nous a donné des permissions de six jours. Les hommes, obligés de prendre des trains militaires, revenaient parfois aux tranchées après deux semaines d'absence. On comptait les six jours à dater de leur arrivée à la gare destinataire jusqu'à leur retour à cette gare. Tout le temps perdu, en deçà ou au delà, dans des trains à lente allure et au parcours fantasque, constituait du « rabiot >. Quant aux officiers, autorisés à voyager isolément et par les express, ils rentraient plus vite que les hommes. Personne ne pouvait d'ailleurs contrôler les horaires et décider si nous avions dépassé les ^ix journées de présence à nos foyers que notre titre nous accordait. On vit alors trois types d'officiers : les froussards nous arrivaient le sixième jour, n'en ayant donné que quatre à leur famille ; les roublards prenaient neuf jours et, si on leur lemandait des comptes, racontaient des histoires rhoraires où le plus fin des colonels ne voyait goutte ; du troisième type est un de mes amis,

qui resta chez lui six fois vingt-quatre heures et voyagea, h l'aller et au retour, par les trains les plus rapides. 11 satisfit ainsi à ses obligations, très douces, vis-à-vis de sa mère et des siens et à ses devoirs sacrés envers ses chefs.

Je Tai admiré. J'en connais un autre, qui a une haute conception de son devoir. lia volontairement quitté sa femme et je ne sais combien d'enfants tout petits pour aller aux armées. 11 n'a pas hésité cependant à tricher un peu et à rester, à la faveur du flottement qui régnait, un jour de plus dans sa maison. Quoique cet accroc à la correction ne l'empêche pas d'être un brave, attaché à bien servir, mon ami, qui n*a pas triché, vaut davantage : c'est un homme d'honneur.

La différence vient des mobiles. L'un, pour obéir, veut une loi éclatante : le bien Témerveille et il court à lui comme un artiste vers les grands spectacles de la nature. 11 doit, sans doute, éducation, autant qu'à la qualité première de son âme, ce goût de se soumettre aux obligations ennoblissantes, mais il reste un pécheur voué aux faiblesses : il va au bien par amour et ramoiir est inconstant.

L'autre, moins brillant, ne tombera jamais. Un homme d'honneur est celui qui vérifie lui-même

L liOiNiNEL'R 229

jalousement tous ses actes. Il ne connaît qu*un juge, mais implacable : sa conscience. Celle-ci règne en lui despotiquement. C'est, à sa manière, un individualiste, un homme qui se contrôle soimême. On nous parle des citoyens conscients : en voilà un.

Et je pense qu'aux individualistes purs, aujourd'hui vieillis et déçus, qui voulaient affranchir l'âme humaine et qu'a trahis la liberté, on pourrait proposer ce culte, nouveau pour eux ; Thonneur.

Ils souhaitaient que Thomme libre décidât souverainement du bien et du mal et fît sa loi. Ils erraient, car la souveraineté n'appartient pas à la raison de chacun, mais aux lois mêmes. Celles-ci sont supérieures à nous. Elles ne sont pas l'expression de notre volonté, ni même de la volonté générale. Elles découlent, malgré nous, de la nature des êtres et des choses et nous ne les dominons pas : elles nous dominent. Ma raison a la faculté, non de faire, mais de reconnaître les lois. Elle peut, dans cette recherche, se tromper et je n'appelle pas cela une prérogative, c'est une infirmité.

Ainsi le sage ne forge pas des lois à sa taille, mais adhère aux véritables. Et quand le culte qu'il leur voue est si fervent que son âme se fait ombra-

geuse et jalouse, cette jalousie s'appelle rhonneur.

Je veux bien devenir individualiste ainsi. Chacun peut nourrir, au fond de son être, une flamme divine, qui brille pour soi seul et dont il savoure secrètement la chaleur. Un être vertueux est celui dont les actes sont droits : l'homme d'honneur cultive la droiture jusque dans sa pensée profonde et pour sa satisfaction intime. Sa vertu n'apparaît pas plus haute, mais plus sûre. L'honneur, égoïste, orgueilleux, cherche et trouve sa récompense en soi-môme. On a voulu exalter la conscience individuelle et l'on n'a réussi qu'à créer des générations de destructeurs. Qu'on fasse des hommes d'honneur et l'individu, devenu beau comme un dieu, méritera de s'admirer soi-même.

L'honneur militaire consiste à faire son devoir de soldat jusqu'à la mort. Dans ce sens, l'honneur est une vertu courante chez les Français. Je ne connais pas un camarade, pas un homme de mon entourage, qui ne soit prêt, dans les heures tragiques, à donner immédiatement son sang à la patrie.

Mais tous ne sont pas également aptes aux menus héroïsmes quotidiens dont est tissé le véritable honneur. Ce jeune officier, qui s'est jeté le premier dans la tranchée ennemie, a bien gagné sa

l'honneur 231

croix : c*est nÛ braye. Et ce soldat timide, que je rencontre toujours devant le parapet de tir, guettant l'ennemi, n'aura pas de récompense. Il est logique que les honneurs humains aillent à celui qui a rendu un éclatant service. L'autre a sa part de mérite cependant et non la moindre.

11 a la joie de sa conscience ; plaisir de qualité rare. Rares, en tout cas, ceux qui savent s'en délecter. Celui auquel je pense n'a cessé de m'émerveiller. Toujours h son poste, toujours serviable, obligeant envers ses camarades, digne devant ses chefs, passant, sans rougir, du fusil à la pelle, travaillant, se battant, mangeant, dormant bien ; le soldat parfait. 11 ne connaît qu'une loi : son devoir. Et qu'un juge : sa conscience. C'est un homme digne. On a beaucoup parlé de la dignité démocratique, si basse, si mesquine. Elle consiste à n'accepter aucun ordre, aucun frein. Ennemie de toute supériorité, elle hait tout ce qui est noble et se complaît dans une égalité stupide. La vraie dignité ne lui ressemble guère : c'est la fierté des ûmes indépendantes, rebelles aux jougs avilissants, attachées avec ténacité, avec orgueil, à tous les devoirs, obscurs ou éclatants.

Après la guerre, ceux qui survivront aux farouches combats, auxquels nous nous préparons

depuis un an, se feront les apôtres de l'honneur. Nous aurons trop vu ici la supériorité des consciences sévères et jalouses, pour n'avoir pas compris que la grandeur de l'homme est tout entière dans la fermeté de son âme.

Les Français s'organiseront, sans doute, à l'exemple des Allemands. Mais on ne fera pas d'eux de vils esclaves, car chacun, libre, fort, brave, mettra son orgueil à se contrôler soi-même. Il est trop naturel qu'au pays de toutes les frondes l'honneur redevienne une vertu nationale.

Voici un veilleur dans la tranchée. 11 fait bonne garde et son visage, tourné vers la ligne ennemie, paraît chargé de haine. Je le frappe à Tépaule.

— Qu'est-ce que tu fais là?

— Je suis de veille, mon lieutenant.

— Mais encore?

— Je guette les Boches.

— Et derrière ton dos ?

— Il y a les camarades qui dorment.

— Oui, mais derrière eux?

— Les betteraves.

— Et encore derrière?

— Dame I je ne sais pas...

Je le regarde dans les yeux : ils sont vides. Le pauvre homme serait bien aise de faire une bonne réponse, mais où la chercher? Aidons-le.

— Eh! grand étourdi, il y a la France.

— C'est pourtant vrai, mon lieutenant. Je n*y pensais pas.

Gomment y penserait-il? On lui répète depuis son enfance que tous les hommes sont frères, qu'il n'y a plus de frontières, que la patrie est une invention coupable des tyrans et des grands capitaines. Le patriotisme n'a conservé que deux refuges : la terre, la tradition. On se solidarise momentanément entre Français, par la vertu de la guerre, épreuve commune. Mais pour s'aviser que la France existe et l'aimer, il faut avoir vécu près de son sol ou connaître son histoire. Cet homme travaille à la ville. Il n'est attaché ^ aucun champ, à aucune prairie, à aucun ruisseau familier, et les livres qu'on donne à ses pareils ne lui ont enseigné, sur notre passé, que des erreurs.

Si je pose à im paysan la même question, il ne montrera pas plus d'éloquence. On a meurtri, sinon tué, ces petites patries qu'étaient nos villages. Il ne suffit pas, pour reconnaître la France dans un coin de terre, d'y couler des jours heureux ou tristes. Ce qui fait le prix d'un morceau de sol, ce sont aussi les morts qui l'ont possédé à tour de rôle : ces morts portaient les noms des gens d'aujourd'hui, faisaient des gestes pareils à chaque saison, se réjouissaient, aux grandes fêtes, avec

LA PATHIB 235

des chansons et des danses immuables, allaient prier dans la petite église qui est encore là et menaient, dans des costumes auxquels leurs corps étaient accoutumés, une vie simple, riche de souvenirs et de promesses. Un paysan, qui garderait -toutes ces mœurs sans réfléchir davantage, serait patriote avec ses pères, sinon avec ses trente-neuf millions de frères vivants. Il aimerait la France dans sa durée, sinon dans son étendue et sa force présentes, et, ne connaissant pas grand'chose, mais plus d'histoire que de géographie, il serait encore capable de mourir sur un champ de bataille, en sachant pourquoi. Il y avait d'ailleurs, dans nos campagnes, pour élargir les vues des pauvres gens et leur montrer, autour d'eux, le domaine de la Patrie, des voix écoutées : les aïeules racontaient des histoires héroïques ; le curé réunissait ses ouailles, pour chanter, après les victoires du roi, le Te Deiim; le seigneur qui allait aux armées, apportait l'écho des guerres nationales. Ainsi Jeanne d'Arc, toute enfant, pouvait penser à la France dans son village perdu de Domrémy. Cependant la France, pour une paysanne de ce temps-là, où il n'existait point de télégraphe et guère de postes, point de chemins de fer et guère de routes, constituait un empire plus lointain que

l'univers entier pour un homme du xx* siècle.

Aujourd'hui, la terre natale n'a plus la même vertu. Les chansons d'autrefois sont oubliées : paysans et bergères débitent des couplets de cafésconcerts. On ne va plus à l'église et les vieille^ femmes se taisent. Elles ne se reconnaissent pas dans leurs enfants, déguisés en citadins. On n'aime point les morts : c'étaient des ignorants, dont on rougit. Les jeunes gens ne dansent plus que la valse, le cake-walk, le tango argentin.

Ils ont tort. Quatre montagnards des environs de Saint-Flour, qui savent encore la bourrée, nous l'ont sautée bien des fois au cantonnement. Nous ne nous lassions pas de regarder les minauderies de' ces lourdauds barbus. Leurs souliers boueux frappaient le sol avec force. Ils se saluaient, se prenaient à la taille, reculaient, tourbillonnaient, gardant un même sourire béat. Et l'accordéon plaintif déchirait l'air. Ces quatre hommes avaient apporté parmi nous, avec leur danse, tout leur vieux pays d'Auvergne.

Un peu de patriotisme provincial a seul survécu dans les ûmes des ruraux. Il est étroit, exclusif, mais je ne m'en offense pas. Depuis le début de la guerre, nos soldats ont erré partouJ^Des mobilisés du Nord, parcourant la vallée de la Vienne,

si belle entre Limoges et Angoulême, n'ont pu cacher leur mépris pour ces terres où il ne pousse que de l'herbe et des arbres.

— On ne fait donc pas de blé par ici ? Et les gens du Centre, habitués aux vallées fraîches, aux jolies prairies, aux châtaigneraies opulentes, considèrent avec stupeur les plaines riches et monotones de la Picardie ou de TArtois. Pour fortifier et élargir ce frêle amour que chacun de ces hommes porte à son coin, il aurait suffi de leur enseigner les fastes de la patrie commune. La guerre était une occasion. Que leur a-t-on dit dans les journaux ? Qu'ils allaient combattre pour la civilisation et pour la liberté du monde. Personne n'a pensé, parmi nos écrivains populaires, a chanter les louanges du pays et à réclamer pour lui seul le bénéfice du beau sang qu'on allait répandre à flots.

Ils ont lu, comme moi, dans les feuilles du matin, des phrases de cette qualité : « Ce n'est pas pour nous que nous luttons, c'est pour le monde et pour l'avenir. Que sont quelques mois de guerre, au regard des cinquante ou cent années de prospérité et de paix qui se préparent ? Que nos armes triomphent et voilà la terre en repos. »

Ainsi ce n'est pas pour nous que nous luttons,

238 MÉDITATIONS DAMS LA TRAiNCHÉE

et ce sang versé, ces mines, ces douleurs atroces, ces dévastations et ces deuils sont pour le bonheur du genre humain I De malheureux Français osent écrire, quand ils ne savent pas penser. Ils ignorent qu'ils ont une patrie. Ils regardent dans les nuages des formes vagues, alors que vit devant leurs yeux la plus sainte, la plus animée, la plus tragique ligure : cette France, héritage de cent générations d'aïeux, où nous sommes nés, où nous aimons à respirer et que nous laisserons à nos fils, douce et belle comme elle était à nos premiers regards.

Nous sommes quelques-uns, qui ne voulons pas qu'on touche à notre parler, à nos vieux usages, à nos chères habitudes, à notre sol, à nos maisons. Nous avons des qualités et des défauts : qu'on nous les laisse ! Que les Allemands, chez eux, cultivent leurs vertus ou leurs vices, mais qu'ils n'empiètent pas sur nous. A chacun sa patrie. Nous nous battons pour la nôtre.

Cette guerre atroce sera, sans doute, longue encore, et toujours plus cruelle. Que ferons-nous après ? Ce sera, disent les rêveurs, le désarmement universel. Moi, qui songe à mon foyer, à mes enfants, je ne parle pas ainsi. Après la guerre, je Roiili-nte que nous fassions en sorte '!•' m»^ffrp défi-

nitivement notre France en sûreté. Nouç ne serons d'ailleurs pas seuls à bénéficier de la victoire, à entreprendre des affaires, à nous développer. D'autres nations, plus que la nôtre, seront en mesure de tirer un profit considérable de la paix, qu'elles auront, comme nous-mêmes, chèrement conquise. Des peuples ardents, dans les deux mondes, deviendront, suivant une loi fatale, menaçants pour les voisins moins vigoureux. Dieu nous garde d'être alors parmi les gens fatigués l La guerre finie, nous serons condamnés à entretenir nos muscles. Nous allons vaincre, malgré tant de faiblesses qui pouvaient nous perdre. Que la victoire nous rende le goût d'être forts I Je ne peux pas songer à l'humanité, mais à la France seule, tandis que coule à flots le sang français. Je ne suis pas tenté de trahir nos morts, ni de ruiner la cause pour laquelle ils périssent par milliers. Ils tombent pour que soit sauve la patrie : tous les jours que Dieu me donnera, si je survis aux hécatombes qui vont venir, je les consacrerai à la sauvegarde de cette patrie sacrée. Après cela, si j'ai cinq minutes à perdre, je m'occuperai du genre humain. Cependant nos soldats sont là, attachés au devoir nouveau, qui a surgi. Ils tiennent leur poste, les uns sans comprendre, les autres comprenant .de

travers. Une force intérieure les pousse : comme la foi prouve Dieu, leur instinct patriotique rend à la pérennité de la race un hommage émouvant.

Ces simples, qui ne savent guère ce qu'ils font ici et ces dupes, qui se battent pour des mots, subissent Tascendant d'une troisième sorte de Français : ceux qui connaissent et aiment la patrie.

Car il existe des gens qui ne sont tombés ni dans l'ignorance, ni dans les erreurs néfastes. Tandis que les démagogues prêchaient la guerre sociale, ils préparaient leurs âmes, en silence, aux épreuves de la guerre nationale. Les hommes en place s'occupaient du bonheur de l'humanité : eux songeaient à la grandeur française. On désorganisait l'armée : ils l'aimaient comme le suprême recours. On voyait peu ces sages sur la place publique : ils vivaient dans leurs foyers. La famille est une première patrie : qui aime l'une sert l'autre. Nous avons, à travers la France, des quantités d'admirables familles, riches ou pauvres, qui ont offert au pays leur plus beau sang. Une jeunesse d'élite en est sortie, se ruant au premier rang : ainsi les meilleurs se sont portés avec exaltation vers la mort pour sauver les autres.

Je songe obstinément, toutes les fois que ma pensée cherche un type de famille française, aux

LA PATRIF e'il

foyers lillois, auprès desquels s'est écoulée mon enfance. Que de jeunes gens déjà fauchés, dont les silhouettes robustes n'animeront plus les rues et les maisons de ma vieille cité I Derrière les arbres j:rêles, qui, par delà les tranchées ennemies, ferment ici notre horizon, s'étend une riche et noble partie de la France, où des mères, des veuves attendent encore, en pleurant, ceux qui ne reviendront plus. Là j'ai appris à connaître ma patrie. Je ne suis pas Lillois, mais j'ai fait à Lille toutes mes premières études et j'y ai noué de chères amitiés. Mon pays n'est pas la Flandre, où j'ai vécu, ni l'Ile-de- France, où je suis né. J'appartiens à toute la France, mais c'est à Lille qu'on me l'a dit. Parce que j'ai grandi, avec tous mes camarades, dans la ferveur des traditions nationales, je n'ai point de peine ni de mérite à servir aujourd'hui. Je voudrais [u'on mît dans chaque âme française le même culte ardent. On ne se bat pas mieux, mais avec plus d'amour.

J'ai senti ma tendresse plus vive pour la Patrie, le jour où j'ai su (jue l'ennemi avait souillé Lille. Dans les rues que je parcourais enfant, je pense avec horreur que des Prussiens, ce soir, font des patrouilles. Ils cantonnent à la « citadelle » où j'ai commencé mes classes et gagné mes premiers gaie

44ii MÉDITATIONS DANS LA TRANCHÉE

Ions. A la tombée du jour, je faisais des efforts inouïs pour ne pas m'endormir avant le couvre-feu et j'entendais avec délices la longue note qui se mourait dans la nuit. Des Allemands dorment en ce moment dans la chambrée où j'eus mes bons sommeils de vingt ans. Est-ce un fifre qui les tl veillera demain ? Que diront les échos du Bois de 1 Deûle et ceux du Bois de Boulogne? Ils peuvent, les soldats bottés, frapper du talon les pavés dur de Lille : ce sol ne leur appartiendra jamais.

Mon veilleur, qui guette les Boches avec colère, ne pense pas à tant de choses. C'est pourtant un brave et il eût fait un patriote, si on lui avait appris. Un jour, j'irai m'asseoir avec lui dans un coin de tranchée et je lui enseignerai doucement chérir la France.

Quels modèles lui donnerai-je ? Je choisirai parmi ceux que la guerre nous a déjà ravis. Le jeun, poète Gauthier Ferrières est mort, il y a peu de jours, aux Dardanelles. L'image d'un poète devant un rustre ? Pourquoi pas? C'est l'heure des chani guerriers et des rêves magnifiques. J'avais u tendre attachement pour cet être délicieux. C'étiii: un Français fervent. Sur quelques points,il sentait et raisonnait autrement que nous: dès qu'il s'agisait de la France, l'accord se faisait. Il admirait

tous nos grands hommes, d'un amour personnel, ardent, ombrageux. 11 eut des colères farouches contre Jules Lemaître, qui avait touché à Chateaubriand. Il ne permettait pas davantage qu'on s'occupât de Racine, hormis pour le glorifier. De l'Empereur, il connaissait, à la lettre, toutes les irnpagnes. Il les racontait en s'animant et je verrai toujours sa belle figure se contracter, tandis qu'allant et venant dans mon bureau, il récitait, d'une voix que l'émotion voilait, les proclamations de son héros. Il parlait avec un pareil orgueil du Roi Soleil et connaissait, aussi parfaitement que les historiens de l'école contemporaine, les mérites des traités de Westphalie. L'amour donnait à ce chercheur de nuées la clairvoyance d'un sage et les vues d'un prophète, dès qu'il s'agissait de la France. Hélas 1 il s'est trompé une fois, quand il a rêvé, au début de la guerre, qu'il entrerait, avec nous tous, en Alsace.

Oui, quand s'éteindront les fournaises, Après les glorieux combats.

C'est avec les couleurs françaises Que nous retournerons là-bas.

Alors du Rhin jusqu'à la Meurthe, On pourj-a rire et rire encor...

Une balle turque a claqué et la joie de ce bel enfant de France ne chantera pas sur la route de Strasbourg. Du moins est-il mort en héros, et, par une grâce du ciel, sur une terre d'épopée, sur un de ces rivages d'Orient, dont les couleurs et la gloire antique enchantaient sa muse.

A l'image de cette âme, façonnons les nôtres. Pour instruire les ignorants, qui ont oublié jusqu'au nom de leur pays et corriger les bavards, qui rendent à des mots sonores le culte réclamé par la France, il faut soi-même être un ami jaloux de la patrie. Ne rougissons pas d'entretenir pour elle une passion exclusive : nous sommes en noble compagnie.

Et l'ennemi même nous fait la leçon.

On nous a remis ici, pour alimenter nos méditations et pour en faire l'objet de conversations particulières avec les hommes ou de causeries dans les cantonnements, le texte d'une longue lettre trouvée sur un prisonnier. J'en ai retenu un p;< sage frappant. L'Allemand essaie de prouver à s correspondant que son pays arrivera, faute ae mieux, h une paix honorable, une paix blanche.

« Sur quoi, ajoute -t-il en substance, j'assieds cette conviction ? D'abord sur notre patriotisme, sur notre sens delà discipline, sur notre génie d\

ganisation, et puis, et avant tout, sur l'incapacité d'organisation de nos adversaires. »

« Ah ! certes, ajoute-t-il, s'ils unissaient leurs ressources à nos qualités d'initiative et de méthode, nous serions perdus. A l'idée de ce que nous ferions à leur place, à l'idée de ce qui nous menacerait s'ils savaient utiliser leur puissance, j'ai le frisson. Nous aurions les reins cassés. »

Pour leur casser les reins, comme ils disent, que faut-il ? Discipliner nos forces, mais d'abord les connaître. Si nous savions notre valeur, nous ne permettrions pas qu'on la gaspillât.

Terminons ces pages en regardant ensemble notre patrie avec des jeux d'amour : c'est un bon emploi du temps dans la tranchée.

Il est cinq heures. Mes camarades font un bridge au fond d'une cave et je lis auprès d'eux. La ligne a été calme cet après-midi et, des deux parts, on n'a ni bombardé ni tiraillé. Tout à coup, voici, au dehors, une fusillade. On sort du trou vivement. Les balles allemandes rasent les parapets en gémissant. Les nôtres crépitent. Que se passe t-il ? Des hommes lèvent le menton et, la figure grimaçante, le cou tendu, regardent le ciel. Là-haut, un avion ennemi survole les tranchées. C'est vers lui que sont braqués les yeux et les armes. Les veilleurs

d'en face tirent sur nos terrassements pour occuper notre attention, nous émouvoir, détourner de leur camarade nos regards et nos coups. Beaucoup de tapage et de vie pour une vilaine bête de mort, qu'on voit à peine au fond du ciel et dont le ronflement est si lointain qu'on dirait un moustique. Maintenant l'artillerie gronde. Les obus montent en sifflant et piquent dans l'air, autour du Taube, des quantités de menus nuages, blancs et ronds, pareils à des tampons d'ouate.

— Trop court I ^

— Vois celui-là, s'il l'a frôlé I

— Passera !

— Passera pas !

L'Allemand louvoie, au milieu de ce vacarme et de cette mitraille : chasse passionnante. Rarement on atteint le gibier de proie, à qui vont, avec les obus ou les balles, les injures, la menace. Mais on barre avec plus ou moins de succès sa route et, quand il vire, on marque un point.

Ainsi presque chaque matin, aux premières heures et chaque soir, avant le repas, nous assistons à des drames aériens. Sur tel de nos avions, les Allemands ont pu gaspiller, en quelques minutes, plus de deux cents obus. Nos cœurs battent quand un de nos pilotes» bravant tout, pique

droit sur leurs lignes et va se perdre dans l'horizon. Ils font rage, avec leurs mitrailleuses et leurs grosses pièces, et nous rions d'aise en pensant que ce Français les regarde, les nargue, et que se vident leurs caissons.

C'est pourtant une invention de chez nous, cette petite chose merveilleuse, devant qui nos âmes se font humbles, à force d'admirer. Voilà près d'un an que nous nous cassons le cou à regarder toujours dans les airs le même miracle et nous ne sommes pas rassasiés. Au dé^ut, nous ressentions du dépit devant les avions ennemis. Ils semblaient usurper, en planant sur nos têtes, une de nos gloires. Nous savons maintenant que la maîtrise des airs nous demeure. Ils ont des appareils nombreux et bien faits, une organisation remarquable : comme toujours ils utilisent avec méthode le bien des autres. Le génie nous reste. A Hébuterne, un pilote français prit part à l'attaque des tranchées. Il descendait h cinquante mètres de terre, faisait cracher sa mitrailleuse dans les boyaux, remontait légèrement et plongeait à nouveau, jetant la Inort sur l'ennemi, grisant nos hommes d'enthousiasme. Le patriotisme a pu, sous les paroles berceuses des philosophes humanitaires, s'endormir au fond des âmes. Je l'ai vu remonter tout à coup dans les

yeux, comme afflue le sang sous la peau aux minutes de grand émoi. Après une chasse à l'homme au haut des airs, quand nos vieux soldais, les membres courbaturés, l'âme exaltée, font descendre leurs regards du ciel à la triste terre des tranchées, ils se dévisagent les uns les autres sans rien dire, mais quelle lumière entre leurs cils poussiéreux • La joie d'être Français brille en eux. A cette minute, on leur commanderait avec un mot heureux de fondre en larmes ou de s*embrasser tous. Ils s'en retournent, de leur pas lent, routinier, vers leurs abris et, le soir, s'endorment, la paix dans le cœur, avec un baiser de la France au front.

Les Allemands se disent maîtres en l'art de la guerre. Ils demeurent cependant, dans ce domaine comme partout, nos élèves. Leurs chimistes, dont on chante merveille, n'ont inventé ni la poudre sans fumée, ni la mélinite. Ces fusils redoutables, ces balles fines et mauvaises, qui ont bouleversé les méthodes de combat, nous les possédions avant eux. Leur empereur, partant en guerre, a prononcé avec orgueil :

- Je vaincrai, parce que j'ai mon canon.

Nous avons le nôtre, ce prodigieux 75, qui a lait l'étonnement de tous les soldats du monde. On ne célébrera jamais assez cette arme terrible. L'artille-

rie lourde de Tennemi nous a pris en défaut au début, mais c'est la prévoyance française, non le génie français, qui a failli. Je pourrais m'attarder à louer la longue série de nos victoires passées, comme les Grecs, qui faisaient sourire Edmond About en se flattant, avec suffisance, de Salamine et de Marathon. Nous avons, Dieu merci 1 des preuves assez proches de la solidité de nos têtes françaises et les lieutenants de Guillaume II ont trouvé leurs maîtres sur la Marne et sur l'Yser.

Sur mer aussi, quoi qu'on pense. S'il est vrai que les Anglais, quand ils vont à Tassaut, massacrent l'ennemi et lui refusent quartier, en criant : Lusitania ! Lusitaniaf je me reconnais sans force pour les blâmer. Car les Allemands sont des pirates. Mais, un moment, le monde a pu frémir devant la valeur militaire des flottilles germaniques : on devait craindre que l'empire des mers ne fût ravi, par de tout petits navires, aux flottes puissantes de l'Angleterre et de ses alliés. L'expérience a montré que, pour un moucheron qui pique çà et là et terrasse quelque lion, les lois de la nature ne changent pas le lion reste roi. Admirons tout de même ces instruments fantastiques, devant qui s'émerveillent les peuples, et qu'ont inventés des Français. Des fâcheux vous disent-ils de considérer en eux la

force allemande? Rappelez-leur notre Goubet, mort dans la misère, après avoir inventé le premier sousmarin et notre Gustave Zédé, constructeur du premier submersible.

— Alors nous avons créé pour les autres ?

— Peut-être.

— Et tité les marrons du feu ?

— Sans doute.

C'est la preuve, une preuve de plus, que nous sommes mal organisés. Qui le conteste ?

Mais cela prouve aussi que nous pouvons aimer, chérir, vénérer avec orgueil et dévotion notre Patrie, comme la plus belle souveraine. Aimons-la et servons-la. Non pas avec des phrases, mais par nos actes. Nous avons, depuis cinquante ans, beaucoup parlé ; le règne de Téloquence est fini. Un effort patient, courageux, persévérant nous rendra la place que nous méritons d'occuper à la tête des nations. Des bavards, des rêveurs — il faut les appeler par leur nom : des traîtres à la patrie — avaient promis au peuple une existence paresseuse, dépourvue de souffrances, d'amertume et de conflits. Il est important, à l'heure où tous ses fils sont en face de la mort, que la France comprenne, pour toujours^ la perfidie de ces promesses. Ce peuple

LA TATRIR 251

est maintenant assez sage et assez fort pour entendre la vérité.

Apprenons à nos enfants à goûter la saveur vivifiante du devoir accompli. Sentons-la nous-mêmes. Sachons que la paix ne sera pas éternelle. Il se peut que les peuples de l'Univers nous témoignent, après la victoire, une grande amitié. Espérons-le, sans l'escompter. Ce n^^st pas assez que d'être aimés pour les arts où nous excellons et loués pour notre bonne grâce et la bravoure de nos armées. Quand la tâche magnifique sera remplie, n^ayons pas l'effroi de l'effort plus humble, du dur et monotone labeur quotidien. L'intelligence et la force françaises ont retrouvé la notion de leur existence et de leur valeur. On niait que nous fussions restés nous-mêmes. Nous savons, avec tout l'univers, que le sang de nos pères, rois de l'Europe et du monde par leurs mâles vertus et leur génie, coule toujours dans nos veines. N'allons pas, là-dessus, nous enorgueillir, mais prenons le parti d'être aussi vaillants après la paix que dans la guerre. A cette condition, nous rendrons à la France et à chacun de nous cette liberté, si follement invoquée depuis un siècle et toujours trahie.

Ainsi la gloire française rayonnera aux confins de la terre, quand nous voudrons. Entretenons

cette pensée dans nos cœurs. Proclamons-la autour de nous. Elle est, dans un temps comme celui-ci, le seul réconfort efficace et nous ne pourrons pas, après la victoire, nous passer d'elle, sous peine de retomber lourdement dans nos erreurs.

Pourquoi nous nous battons ? Mais pour demeurer les maîtres de notre génie et, quand nous serons redevenus sages, en tirer de nobles joies et de justes prolits.

Décembre 1914-Août i9i5.

Page 1