‹ Méditations et études moralesChapitre 18 sur 23 · DU CATHOLICISME · texte numérisé non relu

DU CATHOLICISME

(Juillet 1838.;

C'est du catholicisme et du protestantisme, non de la religion, ni même du christianisme en général que Je veux parler.

Je regrette de ne pouvoir me servir d'un mot plus précis que celui de philosophie. Lu nature des choses ne me le permet pas. Mais pour être sur-le-champ et clairement compris, je me hâte de dire que j'appelle en ce moment philosophie tonte opinion qui n'aditiet, sousaucun nom, sousaucune forme, aucune foi obligée pour la pensée humaine, et qui laisse la pensée, en matière religieuse comme en toute autre, libre de croire

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OU de ne pas croire, et de se diriger elle-même par son propre travail.

C'est aussi de la France, et de la France seule, que je m'occupe. L'état du catholicisme, du protestantisme et de la philosophie n'est point le même en France et ailleurs, après nos révolutions morales et sociales et dans les pays qui n'ont pas subi de telles révolutions. Je ne veux rien dire qui ne résulte de faits précis, et ne s'y applique exactement.

Le moment est venu, en de telles matières, d'aborder les faits mêmes, les faits réels, et de laisser la les termes généraux qui éludent les questions qu'ils semblent poser.

Je suis convaincu que le catholicisme, le protestantisme et la philosophie , au sein de la société nouvelle, dans la France de la charte, peuvent vivre en paix, entre eux et avec la société; en paix non seulement matérielle, mais morale, non seulement obligée, mais volontaire, sans s'abdiquer, sans se trahir, avec vérité et honneur.

Je veux le prouver.

Je dis sans détour mon premier argument. Il faut que cette paix s'établisse ; il le faut nécessairement.

Voici l'état des choses.

Le catholicisme, le protestantisme, la philosophie et

ET UE LA l'HILUSUl'HlE EN FRANCE. ^1

la nouvelle société française ne peuvent ni se détruire l'un l'autre, ni changer et se modeler comme il plairait à l'un ou à l'autre.

Ce sont des faits anciens, puissants, vivants, indestructibles, du moins pour un temps inappréciable. Ils ont résisté aux plus longues comme aux plus rudes épreuves des siècles d'ordre et des jours de chaos.

Il y a des siècles que la France nouvelle, la France de la charte, se forme et grandit. Tout l'a combattue et tout a concouru à son triomphe, l'église, la noblesse, la royauté, la cour, la grandeur de Louis XIV, l'inertie de Louis XV, les guerres de l'empire, la paix de la restauration. Elle a surmonté ses propres fautes comme les eflbrts de ses ennemis.

Le catholicisme est né en même temps que l'Europe moderne, dans le même berceau. 11 s'est associé à tous les travaux de la civilisation européenne. Il a survécu à toutes ses transformations. De nos jours il a subi le plus terrible choc qui ait jamais frappé une croyance et une Église. 11 s'est relevé par la main de ses destructeurs mêmes. Il se remet à vue d'oeil. Qu'on entre dans les familles ; qu'on parcoure les campagnes : on verra (luelle est la puissance du catholicisme, malgré la tiédeur de bien des fidèles, même de bien des prêtres.

Les destinées du protestantisme en France ont été sévères. Il a eu contre lui les rois et le peuple, les lettrés du dix-septième siècle et les philosophes du dix-

liuilioiiio, Il a paru tantôt extirpé par le catholicisme, tantôt absorbé par la philosophie. Il n'a snccombé ni sous la persécution, ni sous le dédain. Il subsiste, et à peine rendu à la liberté, il retrouve en même temps la ferveur.

Quant à la philosophie, elle a essuyé bien des échecs au milieu de ses triomphes. On peut étaler ses vanitéset sesmécomptes. Elle a beaucoupàré parer dans son passé, mais rien à craindre pour son avenir. La plupart des principes qu'elle a proclamés sont devenus des droits. Les droits sont devenus des faits. Le nouvel état social quela philosophie a enfanté ne lui sera pas plus contraire que l'ancien, qu'elle a vaincu.

Évidemment ce sont la des puissances pleines de vie et qu'attend encore un long avenir. Elles se sont rudement combattues, mais en vain. Elles n'ont pu se frapper à mort.

Elles ne changeront pas plus qu'elles ne mourront. Sans doute elles se modifieront selon leur situation nouvelle. Elles écouteront la raison; elles reconnaîtront la nécessité; mais sans renier leurs principes, sans abdiquer leur nature. Elles ne peuvent faire de telles concessions. Ce qu'elles ont de caractéristique et de vital subsistera. Pour elles, y renoncer, ce serait mourir.

C'est sans métamorphose, et telles que Dieu et le temps les ont faites, que ces puissances sont appelées à vivre côte à côte, sous le même toit social.

Si elles ne vivent en paix, en paix sincère, qu'arrivera-t-il ?

Verrons-nous recommencer les vieilles guerres que nos pères ont vues ?

La guerre entre le catholicisme et le protestantisme?

Entre les croyances chrétiennes et la philosophie ?

Entre TÉglise et le nouvel État ?

Verrons-nous renaître tous les fanatismes, laïque et ecclésiastique, philosophique et religieux?

Cela n'est pas probable. On rencontre bien çà et là, dans des livres, dans des journaux, quelquefois même dans des publications plus graves, quelques essais d'un semblable retour , quelques emportements catholiques contre l'impiété protestante , protestants contre l'idolâtrie papiste, dévots contre la raison et les lumières, philosophiques contre la toi et le clergé. Pure polémique de paroles, souvent sincères, presque toujours froides et toujours impuissantes. Nul doute que le vieux levain de haine et de guerre, déposé dans toutes les convictions humaines, ne subsiste encore; mais il ne soulèvera plus la société. Les mœurs s'y refusent aussi bien que les lois. La volonté manquerait bientôt aux cœurs môme les plus enclins vers cette pente. Les voix qui prêchent encore la lutte passionnée, radicale, mortelle, soit des diverses communions chrétiennes entre elles, soit de la philosophie contre le christianisme , sont des voix de mourants , déjà délaissés

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sur-le-cliamp de bataille où ils s'obstinent à rester.

Voici plutôt ce qui arriverait.

Ne vivant ni en paix ni en guerre, réduits à un rapport de voisinage sans amitié et de méfiance sans passion, le catholicisme, le protestantisme, la philosophie, et à leur suite toute la société, s'abaisseraient, se glaceraient, tomberaient en langueur. La dignité et la force, qui naissent de communications vraiment morales, leur manqueraient également. Un esprit sec et stérile présiderait à des relations purement officielles et routinières ; et nous verrions s'étendre, s'affermir, devenir permanent et en quelque sorte légalement consacré, cet état d'indiiiérence à la fois dédaigneuse et subalterne, de froideur sans sécurité, qui est la condition des sociétés bornées au seul lien du mécanisme administratif, des sociétés dénuées de vie morale, c'està-dire de foi et de dévouement.

Est-ce donc pour arriver à un semblable état que, depuis tant de siècles, le génie humain s'est déployé avec tant d'éclat dans notre patrie ? Est-ce pour aboutir toutes ensemble à cetabaissement que toutes les grandes croyances, toutes les puissances morales se sont disputé, avec tant d'acharnement et de gloire, l'empire de notre société?

Il faut qu'elles la sauvent, qu'elles se sauvent ellesmêmes de ce honteux péril. Il faut qu'elles acceptent, (ju'elles respectent, (|u'elles servent loyalement le non-

ET UE LA PHILOSOPHIE EN FRANGE. (il

vel état social; il faut qu'elles vivent ensemble, et en se respectant l'une l'autre, dans son sein.

Je dis // faut. C'est un pas immense, dans un grand dessein, que de regarder le succès comme indispensable, comme vital. La conviction de la nécessité donne, à ceux à qui la nécessité plaît, beaucoup de force, à ceux à qui elle déplaît, beaucouj) de résignation. Un désir passionné soutient encore plus qu'il ne trompe Et certes, il y a lieu de ressentir ici un désir passionné, car il s'agit, pour un long avenir,i de l'honneur et du repos moral de notre société. Elle ne peut rester dans cet état d'apathie et d'inquiétude où languissent et se débattent les esprits. L'homme veut pour son âme plus d'activité et plus de sécurité à-la-fois, un terrain plus ferme et un vol plus haut. La |)acification vraie des grandes puissances intellectuelles peut seule les lui assurer.

Comment se peut-elle accomplir ?

J'aborde sans hésiter la plus célèbre et réellement la plus grave des difficultés , la nature du catholicisme et les conditions de son harmonie avec la société nouvelle qui lui a fait et à laquelle il a fait une si rude guerre.

Mais j'écarte . aussi sans hésiter, les questions religieuses proprement dites, les questions qui ont trait aux rapports de Dieu avec l'homme, les questions de salut poui ITuue humaine.

Non que je regarde ces questions avec indifférence ; non que leur importance ne soit pas aujourd'hui ce qu'elle a toujours été, immense, dominante. 11 convient au contraire de le redire souvent, car notre temps l'a trop oublié. Là est l'objet véritable, le fond, l'essence même de la religion. C'est beaucoup que la morale , la règle de conduite de l'homme dans ses rapports avec les autres hommes. C'est beaucoup aussi que le calme des esprits et la résignation de l'homme aux épreuves de la vie. La religion chrétienne fait cela, et par là sa place est grande sur la terre et dans la société humaine. Mais elle fait bien davantage; elle va bien plus loin que la société humaine et la terre. Elle lie l'homme à Dieu; elle lui révèle les secrets de ce lien redoutable; elle lui enseigne ce qu'il doit croire et ce qu'il doit faire dans sa relation avec Dieu et dans sa perspective de l'éternité. Faits indestructibles, dont l'homme peut un moment détourner ses regards, mais qui ne disparaissent point de sa nature; besoins sublimes auxquels il ne parvient pas à se soustraire, même quand il les méconnaît et les nie. La loi de ces faits, la satisfaction de ces besoins, c'est-à-dire le dogme et ses conséquences, là est vraiment la religion chrétienne, la première qui ait réellement compris et embrassé son objet.

Mais, dans ces questions et dans les dogmes qui les résolvent, rien ne peut aujourd'hui susciter, entre le

catholicisme et la société civile, aucun conflit, aucun embarras. L'État proclame, en cette matière, non-seulement la liberté, mais le droit de l'Église, et se déclare absolument incompétent pour y toucher.

C'est là ce qu'il y a de vrai dans cette déplorable et confuse parole, tant commentée : la loi est athée Non certes, la loi n'est pas athée. Comment le serait-elle ? La loi est-elle un être réel, vivant, qui ait une âme, une âme qui aille à Dieu ou s'en éloigne, qui puisse être perdue ou sauvée ? « Les sociétés humaines , a dit M. Royer-Collard \ vivent et meurent sur la terre; là s'accomplissent leurs destinées.... Mais elles ne contiennent pas l'homme tout entier. Après qu'il s'est engagé à la société, il lui reste la plus noble partie de luimême, ces hautes facultés par lesquelles il s'élève à Dieu, à une vie future, à des biens inconnus dans un

monde invisible Nous, personnes individuelles et

identiques, véritables êtres doués de l'immortalité, nous avons une autre destinée que les États. »

Et c'est à cause de cela que l'État ne doit point intervenir dans cette autre destinée. Comme elle est d'une autre nature et d'une autre portée que la sienne, comme elle n'est point mise en commun avec la sienne, il n'y saurait toucher sans confusion et sans usurpation.

Ce que l'État proclame aujourd'hui, c'est l'Église,

• Opinion sur le projet de loi relatif au sacrilège, p. 7 et 17.

Gi Dr CATHOLICISMK, DU PROTESTANTISME

l'Église catholique qui le lui a la première enseigné. Pendant des siècles, quand l'État a voulu intervenir dans les affaires de dogme et de salut, l'Église n'a-t-elle pas hautement repoussé de telles prétentions ? Et comment les a-t-elles repoussées? Par la distinction du temporel et du spirituel, de la vie terrestre et de la vie éternelle, c'est-à-dire par l'incompétence de l'État dans les rapports de l'àmeavec Dieu.

Et l'Église catholique avait grande raison de soutenir ce principe, car l'oubli du principe lui a coûté cher. Comment a-t-elle perdu une portion de son empire? Comment Henri VIII, entre autres, s'est-il séparé d'elle ? En proclamant le pouvoir temporel compétent en matière de foi et de sahit. Que le catholicisme se reporte au seizième siècle, à l'histoire de la réforme: c'est par la confusion des deux domaines, par la compétence religieuse de l'État, que lui ont été portés les plus rudes coups. L'Église catholique n'a pas de plus dangereux ennemis que les laïques théologiens, princes ou docteurs.

Ennemis d'autant plus dangereux que les mol ifs religieux ne sont pas les seuls qui les puissent animer, et que les usurpations la'iques en matière de foi ont souvent servi de voile aux plus terrestres intérêts. Si l'incompétence religieuse de l'État avait toujours régné, l'Église n'aurait [)as vu si souvent ses biens compromis et perdus, connue sou [»oii\()ir.

Elle n'a désormais rien de semblable a craindre. L usurpation est interdite contre elle, comme à elle Son royaume n'appartient qu'à elle. Elle le possède pleinement et avec sécurité.

Par ce côté donc, qui est le yrand côté de la religion chrétienne en ce monde , la paix est tacile, et peut être sincère entre le catholicisme et le nouvel état social.

Voici où gît réellement la difficulté.

Un pouvoir investi, dans son domaine, en matière de foi et de salut, du caractère de l'infaillibilité , c'est là le gouvernement de l'Église catholique.

Je laisse de côté, quelque grandes qu'elles soient, toutes les questions secondaires , les questions de savoir a quelles conditions et dans quelles limites existe l'infaillibilité, à qui elle appartient, du saint-siége ou des conciles, ou du saint-siége uni aux conciles. Je m'attache au principe seul, qui se retrouve dans toutes les combinaisons, dans toutes les croyances catholiques.

Le principe lui-même se fonde sur la perpétuité de la révélation divine, fidèlement conservée dans l'Église par la tradition, et au besoin renouvelée par l'inspiration du saint Esprit, qui ne cesse pas de descendre sur le successeur de saint Pierre, jtlacé par Jésus-Christ lui-même à la tête de l'Église,

Ceci est le principe essentiel et vital , la base et le sommet, l'alpha et l'oméga du catholicisme.

Devant un pouvoir de telle nature et de telle origine,

et là OÙ il se manifeste réellement, toute discussion, toute résistance, toute séparation est illégitime.

La société nouvelle, la France constitutionnelle a aussi son principe, qui est devenu celui de son gouvernement.

Tout pouvoir huiuain est faillible, et doit être contrôé et limité.

Toute société humaine, directement ou indirectement, dans telle ou telle mesure, sous telle ou telle forme, a droit de contrôler et de limiter le pouvoir auquel elle obéit.

Je n'atténue point le problème. J'expose exactement les deux principes. Ils diifèrent essentiellement. On dit qu'ils se combattent.

Ils se combattraient, en effet, s'ils se rencontraient, s'ils se déployaient dans la même sphère. Mais je retrouve ici le remède que j'invoquais tout à l'heure.

Quand l'Église, il y a bien des siècles, réclamait si haut et si laborieusement la distinction du spirituel et du temporel, elle agissait dans l'intérêt de sa propre dignité et pour fonder sa propre liberté. Elle faisait bien plus ; elle maintenait la dignité humaine et posait les fondements de la liberté de conscience.

La séparation du spirituel et du temporel, doctrine de l'Église, et la séparation de l'état religieux et de l'état civil, doctrine de notre régime constitutionnel; riiidéi)eii(innce de la sociétV- religieuse en matière de

toi, conquête de l'Église dans les premiers âges de notre Europe, et la liberté de conscience, conquête de la société nouvelle , c'est là au fond un seul et même princi|»e. L'application et la forme varient ; l'origine et la signification morale s'accordent pleinement.

Là est, entre le catholicisme et la société nouvelle, le moyen de pacification et d'harmonie.

Supposez en effet que les deux principes , la séparation du spirituel et du temporel, la séparation de l'état religieux et de l'état civil, fussent (et cela se peut, puisqu'au fond ils s'accordent) sincèrement et complètement acceptés, respectés, pratiqués par l'Église et par l'État, d'où viendrait le conflit?

L'Église catholique maintiendrait hautement , dans la sphère religieuse, c'est-à-dire dans les rapports du pouvoir spirituel avec les fidèles, son infaillibilité. L'État maintiendrait fermement, dans la sphère sociale, c'est-à-dire dans les rapports du pouvoir temporel avec les citoyens, la liberté de conscience et de pensée. L'un et l'autre pouvoir marcheraient selon leur principe, parallèlement et sans se heurter.

Quel est donc l'obstacle ?

L'obstacle est historique bien plus que rationnel. Il vient des faits passés et de l'ancienne vie des deux pouvoirs, bien plus que de leurs principes essentiels et de leurs relations actuelles.

La séparation du spirituel et du temporel a son ori-

oS DU CATHOLlCISMi:, DU PROTESTANTISME

gine dans le chaos du moyen-àge. C'est de là qu'elle est sortie, mais comme le soleil sort d'un ciel sombre et orageux. Principes et pouvoirs, idées et situations, tout a été longtemps, dans notre Europe, prodigieusement obscur, confus, inconséquent, incomplet. 11 y a eu longtemps, et à une extrême profondeur, du temporel mêlé au spirituel, du spirituel mêlé au temporel, dans l'existence et la constitution de l'Église et de TÉtat. De là des tentations et des tentatives, fréquentes et terribles, d'usurpation réciproque. La confusion des faits et la violence des passions luttaient incessamment contre le principe qui s'efforçait de les régler.

C'est la condition de la vérité ici-bas. On la vante et on la dédaigne ; on l'invoque et on la repousse ; elle est à-la-fois admise et proscrite, souveraine ici, impuissante à côté. L'homme ne vaut pas mieux, le monde ne va pas mieux que cela.

Cependant, d'effort en effort, à certains jours marqués, une vérité se dégage et monte si haut qu'elle brille clairement et commande le respect.

La séparation du spirituel et du temporel a eu cette fortune. L'Église et l'État, les évêques et les philosophes, l'opinion et la loi ont tour à tour contribué à la lui assurer. C'est maintenant un principe si bien établi parmi nous que rien ni personne , aucun esprit ni aucun fait, ne sauraient se soustraire longtemps à son empire.

(Juand les grandes ambitions qui ont troublé le monde ne sont plus que des prétentions vaines, il leur convient d'éviter avec soin le dernier risque qui leur reste à courir, celui de devenir des tracasseries ridicules. Que les deux pouvoirs, au lieu de s'abaisser péniblement à ressaisir, pour quelques jours, quelques débris de l'ancienne confusion, acceptent donc pleinement, en droit et en fait, leur incompétence mutuelle ; qu'ils s'établissent fermement chacun dans sa sphère, et professent hautement chacun son principe ; l'Église catholique , son infaillibilité dans l'ordre religieux ; l'État, la liberté de pensée dans l'ordre social : nonseulement alors ils vivront en paix ; mais ils se respecteront et se serviront réellement, en esprit et en vérité, et non pas seulement en apparence et à la surface des choses, ce qui n'est digne ni de l'un ni de l'autre.

.le dis qu'ils se respecteront en esprit et en vérité, et je regrette de ne le dire qu'en passant. Certainement, toute foi et toute loi à part, le principe vital du catholicisme, l'infaillibilité religieuse de l'Église, et le principe vital de notre sociélc civile, la liberté de conscience et de pensée, ont droit au respect, l'un des plus hardis penseurs, l'autre des âmes les plus pieuses et les plus sévères. Mais l'espace me manque ici poui i)arler convenablement d'une telle question. Je le tenterai peut-être un jour.

Quant aux bienfaits pratiques, pour l'Église catholique et pour la France constitutionnelle, d'une pacification vraie, ils sont immenses.

Quel est le mal (|ui travaille notre société temporelle ?

L'alTaiblissemeni de l'autorité. Je ne dis pas de la force qui se fait obéir; jamais le pouvoir n'en eut davantage, jamais peut-être autant; mais de Tautorité reconnue d'avance, en principe, d'une manière générale, acceptée et sentie comme un droit qui n'a pas besoin de recourir à la force ; de cette autorité devant laquelle l'esprit s'incline sans que le cœur s'abaisse, et qui parle d'en haut avec l'empire, non pas de la contrainte, et pourtant de la nécessité.

C'est là vraiment l'autorité. Elle n'est point le principe unique de l'état social. Elle ne suffit pas au gouvernement des hommes. Mais rien n'y peut suffire sans elle, ni le raisonnemMit sans cesse renouvelé, ni l'intérêt bien entendu, ni la prépondérance matérielle du nombre. Oîi manque l'autorité, quelle (jue soit la force, l'obéissance est précaire ou basse, toujours près de la servilité ou de la rébellion.

Le catholicisme a l'esprit d'autorité. C'est l'autorité même systématiquement conçue et organisée. 11 la pose en principe et la met en pratique avec une grande fermeté de doctrine et une rare intelligence de la nature humaine.

Si cet esprit dominait dans notre société, si elle penchait vers lui, il faudrait lui chercher ailleurs des contre-poids et des limites. Mais évidemment le péril n'est point là; et pendant que nos institutions et nos mœurs fomentent parmi nous l'esprit d'indépendance individuelle, dans la pensée comme dans la vie, c'est un grand bien pour la société, pour sa moralité comme pour son repos, que d'autres causes, d'autres enseignements, maintiennent le principe d'autorité et l'esprit de soumission intérieure.

« J'ai appris au régmient ce qu'on n'apprend nulle part ailleurs, me disait en 1820 un sous-officier de la garde impériale retiré dans son village, j'y ai appisle respect. »

Le catholicisme est la plus grande, la plus samte école de respect qu'ait jamais vue le monde. La France s'est formée à cette école, malgré l'abus qu'ont ait souvent de ses préceptes les passions humaines. L'abus est peu redoutable désormais, et le bien doit être grand, car nous en avons grand besoin.

Le catholicisme lui-même souffre aujourd'hui d'un grand mal.

Ce mal, c'est la froideur, la routine, la prédominance de la forme sur le fond, des pratiques extérieures sur le sentiment intérieur.

Ce mal vient de l'incrédulité, souvent hypocrite, du dix-huitième siècle. (|ui n'est pas encore bien loin du

dix-neuvième ; et aussi de ia prépondérance longtemps excessive, dans l'Église, du principe gouvernemental sur le principe vital, de l'autorité ecclésiastique sur la vie religieuse.

Quelque analogie existait sous ce rapport, dans le siècle dernier, entre l'Église et l'État. De part et d'autre, le pouvoir était debout, avec son ancienne organisation, aux mains de ses anciens possesseurs. Mais il y avait, dans les sujets, peu de foi et peu d'amour.

Et pourtant qu'est-ce qui a sauvé le catholicisme dans son naufrage?

C'est qu'il était une religion, une foi populaire. Le gouvernement catholique a succombé ; le peuple catholique a survécu. M. de Montlosier a eu raison : de nos jours aussi, c'est la croix de bois (|ui a sauvé le monde.

Salut encore incomplet. L'Église est relevée; mais bien des âmes languissent. Le catholicisme a besoin de foi, d'une foi plus intime et plus vive.

C'est le sentiment vague et désordonné de ce besoin qui, depuis quelques années, a suscité ces rêves d'indépendance absolue, de rupture entre l'Église et l'État, ces frissons de fièvre démocrati(jue qui, sous le nom de M. l'abbé de Lamennais, ont scandalisé les fidèles et fait sourire les indifférents.

Rêves insensés, rêves honteux, qui demandent au catholicisme d'abjurer son principe et son histoire, pour

ET l)K I.A PIIIIJ)S()IMIIE F,N FRANCE. 73

se livrera la contagion du mal moderne, et se déshonorer en se perdant.

Ce n'est point dans de tels égarements que le ealliolicisme retrouvera de la vie religieuse. C'est au contraire en se demeurant fidèle à lui-même dans sa nouvelle situation loyalement acceptée. Cette situation est digne, et forte, et favorable aux progrès de la fo et de la ferveur. Envers l'État, une juste mesure de liberté et d'alliance ; envers les fidèles, l'indépendance convenable, et en même temps une intimité nécessaire. Point de mauvaises espérances; point de distractions mondaines; rien qui rende le zèle im|)ur ou seulement suspect; mais rien non plus qui porte atteinte aux traditions, aux habitudes de l'Église; rien qui lui enlève son caractère auguste d'élévation et de stabilité. Pour l'Église catholique, ainsi posée dans la France constitutionnelle, le succès, religieux et social, est attaché aux bons moyens : par les bons moyens, le succès est assuré.

La situation du protestantisme est plus simple. Quelques personnes affectent même de la croire meilleure. L'esprit général qui prévaut de nos jours, nos alliances politiques et domestiques, l'analogie de principes entre la France constitutionnelle et l'Angleterre protestante, tout cela fait dire (jue le protestantisme est en favein*.

74 nu CATHOLICI ME. OU PROTESTANTISME

Il y a même des gens qui ont découvert un grand complot i»our i(>ndre la France protestante.

Ceci ne vaut pas la peine qu'on y regarde, même en passant.

Un temps a été, bien voisin de nous, où le protestantisme ne paraissait pas si bien posé en France. Et je ne parle pas de la Restauration : sous l'Empire déjà, on disait beaucoup que le protestantisme avait une tendance républicaine, que ses maximes étaient contraires à tout ordre stable, à tout pouvoir fort. L'esprit protestant et l'esprit révolutionnaire étaient accusés de se tenir de bien |)rès.

Cela se répète encore. Cela est même devenu une thèse de parti; on persévère à représenter le protestantisme comme incompatible avec le bon ordre social, la j)aix des esprits et la monarchie.

Heureusement, le protestantisme n'est pas d'hier en Europe : il a une histoire et des faits pour réponse.

S'il y a trois peuples, trois pays qui, depuis cinquante ans, au milieu de tant de bouleversements d'idées, d'États et de dynasties, aient donné des preuves éclatantes d'attachement à leurs institutions et à leurs princes, à l'esprit conservateur et monarchique, c'est, à coup sur, l'Angleterre, la Hollande et la Prusse ; trois pays protestants, les trois pays protestants par excellence en Europe.

Pays fl'ordre aussi, de travail et d'une prospérité

ET DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE 7o

admirable; pays qui sont pour beaucoup dans lu torce ei la gloire de la civilisation moderne.

Il n'y a pas de réponse plus péremptoire aux déclamations banal(;s d'un vieil esprit de parti, et elles ne méritent pas une plus ample discussion.

Le protestantisn)e français est particulièrement à l'abri de cet absurde reproche. Il n'a pas été blasé en tait de justice et de protection. 11 en jouit comme d'un bien nouveau, avec modestie et reconnaissance. Jamais société religieuse n'a été plus disposée à se montrer, envers le pouvoir civil , pleine de déférence et de respect.

On a même, par un amalgame singidier, accusé le protestantisme d'une déférence excessive en ce genre. On l'a accusé d'avoir abaissé la religion et asservi l'Église à l'État, C'est, dit-on, la conséquence de la chute de cette hiérarchie ecclésiastique, de ce grand gouvernement de l'Église catholique, que le protestantisme a attaqué. Ainsi, la séparation du spirituel et du temporel a disparu ; le spirituel est tombé sous le joug du pouvoir civil.

.l'ai placé assez haut tout-à-l'heure la séparation du spirituel et du temporel pour n'être pas suspect d'en mal penser. C'est l'une des formes les plus glorieuses qu'ait revêtues, dans notre Europe, l'indépendance de la pensée et de la foi. C'est le princi|)e en vertu duquel le catholicisme doit prendre, au milieu des idées et

des institutions modernes, une place digne et sûre.

Mais, dans l'ordre spirituel comme dans l'ordre tem- [>orel, il s'en faut bien que la liberté n'ait qu'une forme, et qu'elle soit exclusivement attachée à telle ou telle combinaison. Il y a, pour la religion, pkis d'une manière de conserver sa dignité et son indépendance. Dieu la plante et la fait prospérer dans plus d'un sol et sous plus d'un climat.

En fait, et prenant les choses dans leur ensemble, la foi a été forte, la conscience s'est déployée avec énergie dans les pays protestants, malgré la démarcation confuse des deux domaines et l'intervention trop fréquente du pouvoir civil en matière religieuse.

C'est que le pouvoir civil n'y a jamais fait, des all'aires religieuses, sa princijjale affaire : la politique, le gouvernement proprement dit, ont absorbé son attention et sa force. Tôt ou tard, il a fini par livrer les consciences à elles-mêmes; il leur a laissé du moins les rênes bien plus lâches et le champ bien |)lus libre que ne le faisait, dans les pays catholiques, un pouvoir voué à la seule tâche de régir la société spirituelle.

C'est aussi qu'il y a dans toute société, religieuse ou politique, un certain esprit générr.l, une certaine tendance intime et permanente, qui l'emporte sur toutes les formes d'organisation, sur tous les accidents de situation. Le protestaiitisme est né du libre examen : c'est son berceau, c'est son drajteau. Il ne l'a jamais

nbandoiiné, quelque part qu'il ait faite au pouvoir, je dirai, si l'on veut, au despotisme civil. En fait, la pensée humaine, en matière religieuse comme en toute autre, s'est déj^loyée dans les pays protestants avec infiniment dnclivité et de liberté.

Oul)lie-t-on d'ailleurs la première, la plus puissante cause d'indépendance spirituelle? C'est que le protestantisme, bon gré mal gré, admet dans son propre sein de grandes diversités de foi et de pratique, les dissidences, les séparations, les sectes, pour les appeler par leur nom. Il les a souvent condamnées et persécutées; il ne s'est jamais cru obligé de les maudire et de les extirper absolument. Elles ont vécu, elles se sont multipliées, dans le protestantisme, en face de l'Église nationale, maltraitées, humiliées, jamais forcées dans leur dernier retranchement, toujours protégées, dans une certaine mesure, par l'esprit de libre examen, par ses exemples et ses souvenirs. De là une forte garantie pour la liberté de conscience, un asile ouvert à tous ceux que le pouvoir civil a attaqués ou choqués dans leur foi. Si l'Église anglicane a pu justement, bien qu'avec quelque exagéralion, être accusée de complaisance envers le souverain temporel, en revanche, les dissidents anglais ont fait sans cesse acte d'indépendance et de fierté. Ce bouclier, dont l'Église catholique s'est couverte contre l'Étal par la séparation du spirituel et du temporel, le protestantisme l'a trouvé dans

78 DU CATHOLICISME , DU PltOTESTANTISME

la liberté, même incomplète, de la dissidence religieuse et dans la multiplicité des sectes.

Et par un juste retour de cette aurore de liberté, les sectes protestantes se sont bien moins séparées qu'elles n'en ont eu l'air de l'Église nationale et de l'État. Persécutées, irritées, même rebelles, elles ont pourtant continué d'adhérer fortement, par un sentiment voilé mais profond, au centre commun des croyances et des desti nées publiques. Un puritain ardent était, sous la reine Elisabeth , mis au pilori et condamné à avoir la main coupée; sa droite tombe : de la gauche, il lève et agite en l'air son large chapeau en criant : « Dieu sauve la reine ! » Presque toujours, dans les grandes circonstances, quand l'intérêt vital de la religion nationale ou de la patrie a paru compromis, les dissidents anglais se sont serrés autour de l'État dont ils avaient déserté la bannière religieuse, et l'ont servi avec un dévouement admirable.

J'ai peu de goût pour l'esprit de secte : mais que le protestantisme puissant, le protestantisme constitué rn Église nationale, ne traite jamais les dissidents avec rigueur ni dédain; il leur doit en partie le maintien de la dignité comme de la ferveur de la foi, et le progrès de la liberté de conscience. Que notre monaichie constitutionnelle surtout ne s'inquiète jamais des dissidences, s'il en survenait unjour, dansle protestantisme français: elles n'auraient point de gravité politique; rlles

ET DE LA PHILOSOPHIE EN lliANCE. 79

ne compromettraient jamais le lien qui attache les protestants de France au nouvel état social et à son gouvernement.

En même temps qu'il est exempt de péril politique, le protestantisme, sous le pointdevuepurementreligieux, a beaucoup de bien à faire en France : non en attirant la France sous son drapeau, en la convertissant, pour parler selon le sujet. Les conversions, de l'une et de l'autre part , sont et seront désormais peu nombreuses; et l'importance qu'y attachent quelques personnes, soit pour s'en féliciter, soit pour les déplorer, est un peu puérile. C'est un fait toujours grave, trèsgrave pour les âmes qui y sont engagées, mais aujourd'hui sans gravité sociale. La France ne deviendra point protestante. Le protestantisme ne périra point en France. Entre beaucoup de raisons, celle-ci est décisive. Ce n'est point entre le catholicisme et le protestantisme qu'est aujourd'hui la lutte, la lutte d'idées et d'empire. L'impiété, l'immoralité, la est l'ennemi qu'ils ont l'un et l'autre à combattre. Ranimer la vie religieuse, c'est l'œuvre qui les appelle. OEuvre immense, car le mal est immense. Pour peu qu'on le sonde, pour peu qu'on regarde sérieusement et de près à l'état moral de ces masses d'hommes, dont l'esprit est si flottant et le cœur si vide, qui désirent tant et espèrent si peu, qui passent si rapidement de la fièvre à la torpeur de l'àme, on est saisi de tristesse et

d'eUroi. Catholiques ou protestants, prêtres ou simples ridèes,qui que vous soyez, si vous êtes croyants, ne vous inquiétez pas lusunsdes autres; inquiétez-vous de ceux qui ne croient point. Là est le champ ; là est la moisson.

Champ ouvert au protestantisme comme au catholicisme, où le travail ne manquera ni à l'un ni à l'autre, et où ils ont chacun une aptitude et des mérites particuliers pour travailler avec fruit.

Nous souffrons de maladies morales très-diverses.

Les uns sont surtout las et dégoûlés de l'incertitude et du désordre d'esprit. Ils ont besoin dun port où ne pénètre aucune tempête, d'une luiuière qui ne vacille jamais, d'une main qui ne les laisse jamais chanceler. Ils demandent à la religion plus d'appui pour leur faiblesse que d'aliment pour leur activité. Il faut qu'en les élevant elle les soutienne, qu'en touchant leur cœur elle dompte leur intelligence, qu'en animant leur vie intérieure elle leur donne en même temps, et par-dessus tout, un profond sentiment de sécurité.

Le catholicisme est merveilleusement adapté à cette disposition si fréquente de nos jours. Il a des satisfactions pour ses désirs et des remèdes pour ses souffrances. Il sait en même temps soumettre et plaire. Ses ancres sont fortes et ses perspectives pleines d'attrait pour l'imagination. Il excelle à occuper les âmes en les reposant, et il leur convient après les jours de grande fatigue; car, sans les laisser froides ni oisives, il leur

épargne beaucoup de travail et allège pour elles le fardeau de la responsabilité.

Pour d'autres esprits, malades aussi et séparés de la religion, plus d'activité intellectuelle et personnelle est nécessaire. Eux aussi éprouvent le besoin de retourner à Dieu et à la foi ; mais ils ont coutume d'examiner eux-mêmes toutes choses, et de ne recevoir que ce qu'ils acquièrent parleur propre travail. Ils veulent fuir l'incrédulité, mais la liberté leur est chère, et il y a, dans leur tendance religieuse, plus de soif que de lassitude. Auprès de ceux-là, le protestantisme peut trouver accès; car en leur parlant de piété et de foi, il les admet, il les invite à faire usage de leur raison et de leur liberté. On l'a accusé de froideur. On se trompe. En en appelant sans cesse à l'examen libre et personnel, le protestantisme pénètre très-avant dans l'âme, et devient aisément une foi intime dans laquelle l'activité de l'intelligence entretient la ferveur du cœur, au lieu de réteindre. Et par là il est en rapport avec l'esprit moderne qui a été naguère, aux jours de sa jeunesse, à la fois raisonneur et enthousiaste, avide de conviction comme de liberté, et qui, malgré sa fatigue momentanée, n'a point changé de nature et reprendra infailliblement son double caractère.

Que le catholicisme et le protestantisme ne perdent jamais notre société de vue, car c'est sur elle qu'ils doivent agir. Qu'ils s'adressent à elle chacun de sou

82 DU CATHOI.ICISMi:, DU TROTESTANTISME

côté et selon son principe, recherchant et soignant surtout les plaies et les besoins qu'ils sont particulièrement propres à guérir et à satisfaire. Voilà leur vraie mission, leur mission efficace, désintéressée, et non point de se regarder sans cesse l'un l'autre et de renouveler entre eux la controverse.

En général, je crois la controverse peu utile et d'un elTet peu religieux. Sa part est petite, à toutes les époques , dans le triomphe des grandes vérités morales. Elles s'établissent surtout en se montrant, par l'exposition directe et dogmatique. Nous en avons, dans les Évangiles mêmes, le plus éclatant et le plus auguste des exemples. Certes, dès les premiers jours, ni les motifs ni les occasions de controverse ne manquaient contre les juifs ou les païens. On ne la rencontre presque jamais dans la prédication, je ne dis pas seulement de Jésus-Christ, mais des apôtres. Us établissent leur foi, leurs préceptes; ils frappent sans relâche à la porte des cœurs où ils veulent les faire pénétrer. Ils s'inquiètent peu d'argumenter contre leurs adversaires. La controverse vient plus tard ; et quand elle "arrive, elle altère bientôt la vérité , car elle la distribue par fragments entre' les partis, les sectes, les hommes; et chacun s'attache, avec l'aveuglement intraitable de l'amour-propre, à la part qui lui en est échue et dans laquelle il veut voir et faire voir à tous la vérité tout entière.

Qu'ils écartent la controverse; qu'ils s'occupent peu

Tun (lo l'autre et beaucoup (renx-mèmes et deleurtàclie : le catliolicisnie et le protestantisme vivront en paix, non-seulement avec la société nouvelle, mais entre eux.

Je sais que cette paix ne sera point l'unité spirituelle dont on a tant parlé.

L'unité spirituelle , belle en soi, est chimérique en ce monde; et de chimérique, elle devient aisément tyrannique

Êtres finis et libres , c'est-à-dire incomplets et faillibles, l'unité nous échappe et nous lui échappons incessamment.

L'harmonie dans la liberté , c'est la seule unité à laquelle ici-bas les hommes puissent prétendre : ou plutôt c'est pour eux le meilleur , le seul moyen de s'élever de plus en plus vers l'unité vraie, que toute violence, toute contrainte, c'est-à-dire tout attentat de l'ordre matériel sur l'ordre spirituel, éloigne et obscurcit, sous prétexte de l'atteindre.

L'harmonie dans la liberté, c'est l'esprit chrétien ; c'est la charité unie à la ferveur.

C'est aussi le vœu de la philosophie, car c'est le sens vrai, le sens moral du principe de la tolérance et de l'égale protection des cultes : principe que l'impiété a dénaturé en en voulant faire le drapeau de l'indiflérence et du mépris pour la religion, mais qui s'allie merveilleusement avec le zèle et la loi, car c'est sur leur droit qu'il se fonde.

Il faut que celte alliance s'accomplisse. Je répète il faut en finissant, comme je l'ai dit en commençant. La paix entre les croyances religieuses leur est maintenant imposée à toutes par l'état social. L'harmonie dans la liberté, c'est leur condition légale; cVsl la charte. Qu'elles Tacceptent de cœur comme de fait; qu'elles Taiment en lui obéissant. Je ne crains pas le sort de faux prophète en prédisant que la religion y gagnera autant que la société.

Quant à la philosophie , elle a de nos jours cette gloire de n'être point restée une utopie. De ses découvertes, elle a fait des conquêtes. Elle a métamorphosé ses idées en faits et en institutions • métamorphose redoutable, qui non-seulement révèle les erreurs de la pensée première, mais qui l'égaré et la corrompt pour un tem[»s en la plongeant au milieu des passions humaines; grande gloire cependant, et (jui assure à la philosophie, dans le nouvel état social, une grande position.

C'est un rare privilège que de pouvoir, sans embarras, dignement reconnaître et abjurer ses erreurs. La philosophie le peut; car, politiquement parlant, la victoire lui appartient. Et non-seulement la victoire, mais la puissance. En se trompant beaucoup, elle a beaucoup fait. Elle a de quoi être fîère aussi bien que modeste. Elle peut se montrer . envers ses anciens

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adversaires, juste, bienveillante, respectueuse. Elle ne saurait être taxée de faiblesse ni de lâcheté-

Au fond, l'expérience l'a éclairée. Elle connaît mieux aujourd'hui les conditions de la nioialité et de la société humaine. Elle sait qu'elle n'y suffit point ellemême; qu'elle ne suffit ni aux âmes ni aux peuples; que, dans la nature de l'iiomme et dans l'ordre général des choses, la part de la religion est immense et que la philosophie ne doit point la lui contester.

Encore plus au fond, la philosoi)liie est près de redevenir Ile-même sérieu^ement et sincèrement religieuse. Comme le catholicisme, connue le protestantisme, elle ne changera point de nature ; elle restera la philosophie, c'est-à-dire la pensée libre et ne relevant (|ue d'elle-même, quel que soit le champ où elle s'exerce. Mais, dans le champ des questions religieuses, elle s'aperçoit qu'elle a eu souvent la vue bien courte et bien légère, que ni l'impiété ni rindifférence ne sont la vraie science , que le plus fier esprit peut s'humilier devant Dieu, et qu'il y a de la philosophie dans la foi.

Tout cela est encore bien vague, et je n'en parle ici que bien vaguement. Cependant cela est. C'est sur cette pente que la philosophie est aujourd'hui placée, et qu'elle avancera désormais.

Grand avenir pour elle-même au milieu de cette société qu'elle a faite ; grand avenir pour l'ordre spiri-

tuel tout entier, religieux et pliilosophique. Que cet avenir s'accomplisse! Que l'ordre spirituel retrouve, avec une paix et une harmonie jusqu'ici inconnues, son activité et son éclat ! Là est la dignité de Tliomme ; là est la force de la société.

SUR

l'REMIERE MEDITATION.

SUR

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