GUIZOT
Val-Richer, septembre 1851.
(Octobre 1838.)
C'est la sublimité de l'Évangile que deux sentiments y éclatent à-la-fois, l'aversion pour le mal et la tendresse pour l'homme, auteur du mal ; l'horreur du péché (pour parler comme l'Évangile parle) et l'amour du pécheur.
Grande profondeur de jugement aussi bien que de moralité; connaissance admirable de la nature des choses et de l'homme. Car le mal est vraiment détestable, en lui-même et dans ses efl'ets, et l'homme est bien chargé de mal, même les meilleurs entre les hommes. Et en même temps l'homme est infiniment
4 DE L ETAT DLS AMIiS.
capable de bien, infiniment digne d'affection, imparfait et aimable au-delà de toute expression.
Grande intelligence aussi des conditions de l'autorité morale. Ce n'est pas la science, c'est l'action sur l'homme que cherche l'Évangile. Or, pour agir moralement sur les hommes, il faut les aimer et les réformer, leur inspirer confiance par l'amour et res- |)ect par la sévérité. La sévérité et l'amour sont les deux puissances efficaces sur le cœur de l'homme; car k's hommes ont l'instinct de leurs besoins moraux, de ceux qui leur pèsent comme de ceux qui leur plaisent. Ils sont troublés, profondément troublés de leur imperfection, et ils veulent qu'on les relève. L'amour, senti et inspiré, est leur plus belle comme leur plus vive joie; ils veulent aimer et qu'on les aime. Exiger beaucoup d'eux en vertu, leur donner beaucoup en amour: le grand empire, je veux dire l'empire moral, est à ce double prix.
Le siècle dernier a eu cela de beau qu'il a aimé l'homme, les hommes. 11 leur a vraiment porté beaucoup d'affection etvoulu beaucoup de bien. Mais comme c'était un siècle critique et raisonneur, le sentiment d'amour a souvent disparu dans l'habitude et sous les formes de la polémique et de l'analyse. Pourtant le sentiment était là, sincère et puissant. L'esprit de justice cl d'humanité, de justice et d'humanifé universelle, qui caractérise celle époque. qu(ll(> est sa source sinon une
1)F. L'ÉTAT DliS AMKS. .")
vive sympathie pour l'Iiomme et un tendre intérêt pour son sort?
Mais à côté de cette vertu, le siècle dernier a eu un grand tort : il n'a point ressenti pour le mal l'aversion qui lui est due. Non-seulement sur telle ou telle règle de conduite, sur tel ou tel devoir, mais sur la règle en général, sur le principe même du devoir, les esprits de ce temps sont tombés en proie au doute, grand corrui»teur du cœur humain. Dans Tordre moral, la fixité et l'élévation vont ensemble ; dès qu'on tlotte, on descend ; l'incertitude est un signe et une cause d'abaissement. Ne sachant trop où était le mal, ni même s'il était, le dixhuitième siècle, quand il l'a rencontré, l'a nié ou excusé, au lieu de le maudire et de le combattre à mort.
Et avec les points fixes ont disparu les longues perspectives. Par ime loi admirable de sa nature, pour que riiomme espère, il faut (ju'il croie, qu'il croie au bien. La vertu seule a besoin de l'éternité. On doutait du devoir; on a douté de l'avenir. La foi morale chancelait ; Dieu s'est voilé.
11 semble qu'en un tel état des esprits, pour un temps (|ui aimait l'hounne et s'inquiétait de lui, l'homme eût dû être un objet de grande pitié. Quelle destinée que celle d'une créature ainsi puissante et flottante, toujours en mouvement et ne sachant où poser sûrement le pied en ce niomlc , ni eu |Mirter ses legards au-delà de ce
monde ! Aspirer si haut pour tomber si bas et passer si vite! Tant d'ambition sans digne objet! Tant de travail sans sûr effet! Quel père, s'il croyait son enfant réservé à un tel sort, ne se sentirait pénétré de compassion et de douleur?
Mais non : en même temps qu'il aimait l'iiomme, le siècle dernier l'admirait beaucoup; et je le comprends. Dieu et le devoir ôtés, que reste-t-il de grand et de beau sinon l'homme lui-même? Tout imparfaite, toute mêlée de bien et de mal qu'est la nature humaine, le bien s'y rencontre, la puissance du bien y éclate; ce qu'elle a d'élevé, de riche, de tendre, d'attachant, ne s'évanouit pas absolument parce que l'esprit en méconnaît la source et la règle. Et s'il arrive, comme il est arrivé à cette époque, que ces grandes erreurs de l'esprit tombent au milieu d'un grand développement intellectuel, d'un grand essor des sentiments sympathiques et généreux, d'un grand progrès dans la condition de l'humanité, si c'est au moment où il s'élève et brille avec le plus d'éclat que l'homme perd de vue sa boussole et Dieu, comment ne s'admirerait-il pas lui-même? Comment ne serait-il pas saisi d'orgueil? Il n'a plus de foi ni d'espérance en haut, et pourtant il avance, il prospère, il grandit, il triomphe. 11 croira, il espérera en lui-même ; il s'adorera lui-même. La religion tombe : une idolâtrie s'élèvera, l'idolâtrie de l'homme pour l'homme. L'homme a été le dieu du dix-
huilièiiie siècle, Tobjet de son culte coiiiiiie de son amour.
De là une grande et déplorable complaisance pour la nature bumaine, pour ses faiblesses et ses pencbants. On l'a aimée, mais d'un amour aveugle et faible, qui n'a su qu'ajjprouver, et caresser, et promettre, n'ayan* rien à prescrire ni à exiger.
De là aussi une soif immodérée, au nom de riiomme et pour lui, de bonbeur innnédiat, lorrestre, palpable. Aimant vraiment l'bonnne, et n'ayant à lui offrir, en ce monde, rien de supérieur au bonbeur de ce monde, et au-delà de ce monde, rien de meilleur ni d'éternel, il fallait absolument que l'bomme fût beureux, que tous fussent heureux, heureux ici-bas, puisque ici-bas se renfermaient leur destinée et leur trésor. Accepter l'imparfaite condition de l'humanité, Tégoïsme qui ne se soucie de rien et la foi qui espère tout le peuvent; maisquiconque aimeles hommes, et ne dispose pour eux que de cette vie et de cette terre, ne saurait se résigner à ce sort, pour la plupart si rude, à ce progrès si lent et toujours si incomplet. Il faut trouver absolument beaucoup plus à donner aux hommes, de quoi donner [»romptement et à tous.
Et comme des esprits pénétrés d'un si beau désir ne pouvaient croire à l'impossibilité d'y satisfaire, ils ont eu besoin d'assigner, aux souffrances et aux injustices de la condition buinain(\ une cause accidcnlellc. tac-
tice, que la sagesse et la puissance humaine pussent écarter. De là cette autre maxime du dernier siècle, que, laissés à leur cours et à leur équilibre naturel, hommes et choses vont au bien ; que le mal provient, non de notre nature et de notre condition essentielle, mais vmiquement de la société mal réglée, réglée au profit de quelques-uns qui ont substitué leur volonté et leur intérêt à la volonté et à l'intérêt de tous; que c'est la société qu'il faut réformer, et non l'homme qui n'a pas besoin d'être réformé, qui n'en aurait pas besoin du moins si la société ne le corrompait pas.
Maxime qui a enfanté, qui devait enfanter la plus irritable, la plus éclatante des plaies modernes, cette incurable impatience de ce qui est, cette inquiétude sans terme, celte insatiable soif de changement, à la poursuite d'un état social qui donne enfln aux hommes, à tous les hommes , tout le bonheur auquel ils prétendent.
Voilà en quel état le dix-huitième siècle avait mis les âmes. Et je parle des âmes droites, honnêtes, sincères, que ne possède pas l'égoïsme, gue n'emportent pas les mauvaises passions, qui pensent aux autres, et ne veulent, pour elles-mêmes comme pour les autres, que ce qu'elles croient légitime.
Les grandes erreurs, les grandes maladies d'une époque, ce sont les erreurs et les maladies des gens de bien. C'est à celles-là surtout qu'il faut regarder et
pourvoir, car là est le danger méconnu. Qui luttera d'ailleurs contre le mal si les gens de bien en sont eux-mêmes atteints?
J'ai vu les derniers des maîtres du dix-huitième siècle, ceux qui lui étaient restés fidèles; je les ai vus au sortir de notre révolution, après cette terrible expérience. C'était un spectacle touchant et instructif que l'état de leur âme. Ils étaient tristes, mais point découragés; pleins d'estime et d'affection pour l'humanité, et de confiance en elle, et d'espérance pour elle, malgré tant de mécomptes et de revers. La même étendue d'esprit, la même générosité de cœur, la même ardeur de justice et de progrès les animaient. Ils expliquaient le mauvais succès momentané de leur cause par l'emportement des passions, l'empire des vieilles habitudes, le défaut de lumières publiques, les bons principes appliqués trop tôt et poussés trop loin. Et en même tenq)s que leur explication témoignait de leur sincérité persévérante, on entrevoyait, on sentait aussi en eux, à chaque pas, la persévérance des mômes erreurs, la même absence de dogme moral et de foi religieuse, la môme idolâtrie de l'homme, la même mollesse envers lui, les mômes ])rétentions pour lui. Ils n'avaient rien perdu de leur noble ambition, ni de leur tendre sympathie pour l'humanité : ils n'avaient rien appris sur les lois intimes de sa nature, ni sur les vraies conditions de son gouvernement.
Aussi un secret sentiment d'inquiétude perçait à travers la constance de leurs idées et de leur espoir; et ils demeuraient tristes après leur explication, comme si elle ne les eût point satisfaits eux-mêmes.
Nous sommes bien loin de nos pères. « J'ai été porté ici par un boulet de canon, » disait Danton à M. de Talleyrand qui le voyait au ministère de la justice. Ce même boulet nous a portés tous à cent lieues de notre berceau. Nous avons beaucoup appris. Nous avons vu, à un jour nouveau, de bien nouvelles faces des cboses. L'intelligence et le pouvoir de Vhonime, sa raison, sa moralité, sa force d'action et de résistance, de direction et de retenue dans le cours du monde, tout a été éprouvé, sondé, mesuré. Nous savons combien le mal est profond dans notre nature, et souvent caché, et pourtant prompt et terrible à éclater dans l'occasion. Nous connaissons nos limites, les limites de notre esprit et de notre volonté. Nous avons été puissants, immensément puissants j et pourtant nous n'avons pu accomplir notre volonté, parce qu'elle était en désaccord avec les lois de la sagesse éternelle ; et contre ces lois notre puissance s'est brisée comme un verre. Au prix de tout cela, nous avons acquis, de nous-mêmes et de notre condition, une connaissance plus juste et plus profonde. Nous ne nous payons plus de désirs, ni d'arguments, ni d'apparences, ni d'espérances. Nous voyons ce qui est. Nous vivons bien plus (jue nos pères dans la vérité
des choses. Nous sommes plus sages et plus modestes.
Mais notre sagesse a un grave défaut. Elle n'est encore, si je puis ainsi parler, qu'un bien extérieur qui se répand sur notre conduite et notre vie, mais qui n'a pas encore pénétré dans le fond de notre âme, qui n'est pasencore devenu pour nous une pro|)riété, unerichesse morale. C'est l'honneur, c'est la grandeur de l'homme qu'il ne se contente point de ce qui est, à ce titre seul que cela est : le fait, le simple fait ne lui suffit point ; il veut voir au delà; il veut découvrir au fait un but, un sens ; il a besoin de le rattacher aux lois de sa nature intime, de sa propre destinée, de le sentir en relation et en harmonie avec son âme. Alorsseulement le fait prend, aux yeux de l'homme, un caractère moral et acquiert sur lui une puissance morale; alors seulement l'homme l'accepte et lui obéit avec respect, comme à la vérité, au lieu de le subir et de s'y soumettre avec tristesse , comme à la nécessité.
Or, toutes ces leçons de l'expérience que nous avons reçues et reconnues , nous ne les comprenons pas encore. Elles n'ont pas encore pris en nous', dans notre être moral, le rang qui leur appartient. Ce sont pour nous des faits inévitables plutôt que de belles et justes lois , des mécomptes plutôt que des progrès. Elles nous dirigent bien plus qu'elles ne nous ont éclairés; et en y conformant nos actions, nos pensées même, nous sommes bien plus domptés que convaincus.
42 l>r I.ETAT DES AMES.
S'il n'en éliil.'iinsi, pourquoi cet abattement, ce déi,^oùt secret, ou cette indifférence, celte sécheresse, cette froideur qui aujourd'hui accom[>aynent si souvent la sagesse et le bon sens? Vous vous dites découragis; vous n'espérez, vous n'osez plus tenter rien de diiticile et de grand. Que vous est-il donc arrivé ? Que vous a appris cette expérience k la fois si vantée et si triste ? Qi^e le devoir, non l'intérêt et la [lassion, est le principe de la morale : que Dieu n'a pas cessé de présider au monde ;
Qu'il résiste au superbe el puiiil i'Iiomicide;
Que l'ordre a des lois naturelles, inviolables, et se venge de qui les méconnaît ; que le mal, toujours présent, toujours à la porte, en nous et autour de nous, a besoin d'être incessamment combattu. De quoi vous plaignez-vous ? Ce sont là des progrès, non des mécomptes; des vérités reconquises, des forces retrouvées, non des espérances perdues. Il est vrai : l'homme s'était é[)ris d'une ambition au-dessus de sa force et de son droit : il faut en rabattre; il faut que sa raison et sa volonté consentent à rendre ce qu'elles prétendaient usurper; qu'au lieu de s'ériger et de s'adorer en souverain, rbonune accepte son imperfection primitive et son insuffisance définitive; que dans sa pensée comme dans sa vie, il se soumette, au sein même de la liberté. Mais n'est-ce donc rien que cette liberté même, aujour-
d'hni bien plus grande et plus assurée que l'homme ne l'a jamais connue ? N'est-ce rien que ce progrès général de justice et de bien-être dans le monde ? N'y a-t-il pas là une convenable récompense des travaux et des souffrances de notre âge? N'y a-t-il pas, après tant de fautes, de quoi contenter les plus exigeants et rafraîchir les plus fatigués ?
Regardons plus haut. En retour de ces sacrifices imposés à notre orgueil, en dédommagement de cette infirmité prouvée de notre nature, de ces limites démontrées de notre puissance, ne nous est-il rien rendu? Ne retrouvons-nous pas plus que nous ne perdons ? Ne remontons-nous pas bien plus (jue nous ne sommes contraints de descendre? Le dix-huitième siècle nous avait bien enorgueillis et pourtant bien rabaissés. En nous faisant souverains de ce monde, il nous y avait réduits et renfermés. Plus d'immensité, plus d'éternité pour notre àme; plus de lien de filiation et d'union entre Dieu et l'homme. Nous paraissions et nous passions sur la terre comme tout ce qui vient de la terre et y retourne. Nos plus hautes ambitions, nos plus purs désirs, nos plus sublimes élans, tout ce qu'il y a en nous de plus beau et de vraiment divin n'était plus qu'illusion et fardeau. Ce n'était plus seulement sur nos biens et nos joies d'un jour, mais sur nous-mêmes et pour toujours qu'il fallait s'écrier : « Vanité des vanités, tout est xanilc 1 » Nous sonnnes sortis , nous
sortons de cette condition étroite et basse ; nous nous relevons; nous ressaisissons notre dignité, notre espoir, notre avenir, notre âme. Nous ne pouvons plus nous pavaner dans notre orgueil ; mais nous ne sommes plus plongés et délaissés dans notre misère ; nous retrouvons ici-bas un maître, mais aussi «notre père qui est aux cieux. »
Je sais ce qu'il y a de superficiel et de frivole dans le retour de notre temps aux croyances et aux espérances religieuses. Je sais combien, en ceci, les âmes sérieuses mêmes sont encore obscures et agitées, quel mal les travaille encore et quels problèmes sont encore là, peutêtre encore bien éloignés de leur solution. Pourtant nous sommes rentrés dans la voie : l'homme ne se précipite plus loin de Dieu ; il s'est retourné vers l'Orient; il y cherche la lumière. Ici encore nous cédons à l'empire des faits plutôt qu'à celui des idées, et l'expérience nous mène plus loin que notre conviction ; mais nous (Toyons plus à l'expérience qu'à notre propre esprit, et nous courbons la tête devant les faits en attendant que nous rendions, aux vérités dont ils déposent, un hommage libre et éclairé.
Ce n'est pas encore l'adoration, mais la crainte de Dieu, ce commencement de la sagesse.
Si nous en étions déjà à l'adoration, si dans les affaires de ce monde et dans celles de réternité, dans les questions politiques, morales, religieuses, en toutes choses,
cette say^esse que nous avons payée si cher était bien réellement entrée en nous, si nous étions bien convaincus de la légitimité rationnelle comme de Futilité pratique de ses conseils, si elle illuminait notre intelligence comme elle règle notre conduite, nous serions bien autres que nous ne sommes ! Plus tranquilles, plus confiants, plus fermes, plus dignes, plus fiers ! Nous verrions bien plus loin, nous avancerions bien plus haut et plus vite dans ces voies de progrès nouveau et réparateur où nous marchons à pas lents et la tète baissée , comme contraints et humiliés !
Mais, je le répète, il s'en faut bien que cette salutaire transformation de nos idées soit accomplie en nous; il s'en faut bien que notre expérience soit devenue notre raison. Nous avons plus de bon sens que de lumière; nous agissons mieux que nous ne pensons. En dedans et au fond, nous sommes encore imbus de préjugés qui nous entravent, quoiqu'ils ne nous gouvernent plus ; encore pleins de doute sur les vérités mêmes auxquelles nous soumettons nos actes. Seulement le doute a changé de forme et de langage; il était, chez nos pères, enivrant et hardi ; il est devenu parmi nous dénigrant et stérile. L'orgueil s'est tourné en mépris ; et parce que nous ne ressentons plus pour l'humanité cette ambition effrénée, ces espérances chimériques qui prévalaient naguère , nous ne savons plus aimer ten-
drement les hommes, ni penser noblement de leur nature, ni nous préoccuper ardemment de leur destinée. Nous nous croyons obligés, par la sagesse, à rindiflerence et à l'immobilité.
Aussi, parmi les maladies du dix-huitième siècle, plusieurs de celles qui dérivaient de ses maximes et qui semblaient devoir s'évanouir avec elles, subsistent-elles encore parmi nous. Nousne pensons plus à l'homme avec la même tendresse; mais nous n'en regardons pas le mal avec plus d'aversion. L'indifterence ne nous a [las rendus plus sévères. Nous ne jugeons plus la nature humaine avec la même faveur aveugle, et pourtant nous sommes toujours pleins envers elle de mollesse et de lâcheté ; nous lui témoignons la même complaisance sans lui porter la même estime ni le même amour. Les doctrines matérialistes et impies sont en déclin, et nous sommes plus que jamais possédés d'une âpre soif de bonheur prompt et matériel.
Serait-il vrai, comme on l'entend dire, que nous soyions en décadence morale? notre époque serait-elle destinée à garder le mal de l'époque précédente, en en perdant les vertus et en y ajoutant son propre mal?
Je réponds avec une ferme conviction : Non, certainement non. Pour rien au monde je ne voudrais flatter mon temps, mais je l'aime. Je suis fra{)pé, très-frap|)é de son mal; je crois le remède urgent, la lutte nécessaire; mais je vois aussi beaucoup de bien, un bien
profond et fécond, assez de bien pourijue le mal, Dieu aidant, soit condjattu et vaincu.
Je disais tout à l'Iieure que les grandes erreurs, les (grandes maladies d'une époque, ce sont les erreurs et les maladies des gens de bien. De même, en revanche, c'est dans les idées saines, dans les bonnes dispositions des gens de bien que résident les forces morales d'une époque et ses moyens de salut. Or, la bonne disposition aujourd'hui générale et dominante parmi les gens de bien, c'est l'esprit d'ordre, le profond désir de l'ordre, après tant de troubles et de combats.
On dit que c'est uniquement de la prudence, de l'intérêt bien entendu, non de la moralité.
Jugement bien léger, à mon avis, et qui décèle peu de connaissance de l'homme et de ce qui se passe en lui, souventà son insu. Ily a de la moralité, une vraie moralité dans l'esprit d'ordre, surtout ainsi déployé en grand et mis à de telles épreuves. On prononce avec dédain le mot (Vintérêt, comme s'il impliquait le purégoïsmeet excluait la vertu. Grâce à Dieu, qui les a institués, les intérêts légitimes, les intérêts inhérents aux situations et aux relations légitimes, sont moraux par essence et animés par une impulsion morale. Le père de famille qui protège sa maison, l'homme laborieux qui veille à la garde de son industrie, agissent dans leur intérêt, il est vrai, et selon la prudence. Mais autour de cet intérêt, et dans une étroite union, se groupent les idées et
les senliinonfs les plus res|>ectables , les affections doinesli(]iios, k- respect de la rèfïle, le soin de l'avenir, la défense du droit, l'accomplissement du devoir, l'effort, le dévouement, le sacrifice. A lout cela, qui refusera le nom de moralité ?
L'instinct public juge la question. « Il n'y a (jue deux partis, me disait un homme d'un esprit fort simple et étranger à toute méditation savante , le parti des honnêtes gens et celui des mauvais sujets. » Quand on a voulu définir et rallier sous un mot le parti de l'ordre en France, on a dit : « La charte et les gens de bien. »
C'est qu'en effet à l'idée d'ordre se lient intimement aujourd'hui les idées d'honnêteté, de dignité, de moralité, de vertu. C'est que, dans le sentiment commun, la cause de l'ordre est la cause de la morale publique aussi bien que de la sécurité individuelle. C'est qu'après tant de bouleversements, aussi corrupteurs que douloureux, le goût et l'amour de Tordre sont parmi nous le premier effet, le premier symptôme de l'attachement à toutes les maximes, à toutes les pratiques du devoir.
On connaît peu d'ailleurs, on comprend mal les sociétés démocratiques , encore si nouvelles et si obscures. Leurs vertus manquent de cet éclat, je dirai plus, de ce fini, de ce charme, qui tiennent à l'élévation des personnes, à la beauté des formes, à l'action du temps, au développement complet , varié, harmonieux, de la nature humaine grande et glorieuse. Mais
la vortu même et la moralité ne lenr man(|uent point. Il y a, dans ces masses pressées et inconnues, dans ces vies laborieuses et modestes, beaucoup de droiture, de justice simple, de bienveillance active, beaucoup de soumission à la règle, de résignation au sort, une rare puissance d'effort et de sacrifice, une belle et touchante disposition à s'oublier soi-même, sans prétention, sans bruit, sans récompense.
Même la jalousie de toute supériorité, la passion de l'envie, ce venin des sociétés démocratiques, n'infecte pas toujours, autant qu'on devrait le craindre, leur jugement moral. Nous en sommes profondément atteints, et pourtant le goût de l'honnôte, le respect du bien est général et puissant parmi nous. On rencontre le bien avec joie; on l'accueille avec reconnaissance comme un cordial salutaire, comme un service rendu à la société qui sent le besoin de s'élever et de s'épurer. Respect d'autant plus vrai, goût d'autant plus sûr qu'il est étranger à toute opinion systématique, à toute exaltation de l'esprit , à toute emphase romanesque. Par un phénomène singulier et très-significatif, c'est vers le mal, vers le dérèglement que se portent aujourd'hui l'exagération et l'emphase; on déclame en se plongeant dans la boue. Pour le bien, notre temps le veut simple, vrai, grave, sensé. C'est uniquement parce que c'est le bien, le bien moral, qu'on l'estime et qu'on l'aime. On ne lui demande que de [)araître ce qu'il est.
OÙ règne une telle disposition, où le bien est ainsi en honneur pour lui-même et pour lui seul, il peut y avoir encore beaucoup de mal, et un mal très-funeste; mais ce n'est pas au mal qu'appartient l'avenir.
Nous commençons à peine à marcher vers l'avenir. Nous nous sommes jusqu'ici débattus, nous nous débattons encore pour faire , dans l'héritage du dernier siècle, un dépouillement et notre choix. Héritage si chargé, si mêlé, qu'il nous a plongés dans une confusion extrême. Le bien et le mal, le vrai et le faux directement opposés coexistent en nous; nous portons en nous les idées et les sentiments les plus contradictoires. Nous flottons , nous chancelons sous leur empire divers et combattu. Nous essayons tantôt de rejeter absolument les uns ou les autres, tantôt de les oublier également et de vivre au jour le jour, sans pensée, sans dessein. Vains efforts : le problème pèse sur les âmes, les agite ou les lasse, les jette dans l'égarement ou dans l'inertie. On ne Téludera ni par l'inertie, ni par l'égarement. Il faut qu'il soit résolu, qu'il le soit dans l'ordre moral comme dans l'ordre politique, pour chacun de nous comme pour l'État. Car ceci n'est pas une question j)urement politique, ni qui se puisse vider, complètement et au fond, par des chartes, des lois et des cabinets. C'est une atfaire qui touche chacun de nous, à laquelle nous avons tous besoin de pourvoir nous-mêmes et pour notre propre compte. 11 faut (jue
nous gardions, du mouvement que le dix-huitième siècle a imprimé au monde et aux âmes, ce qui s'accorde avec l'ordre éternel qu'il a souvent méconnu pour les âmes et pour le monde. Il faut que les vérités et les lois nouvelles qui nous viennent de cette époque, et aussi les vérités et les lois immuables qu'elle avait oubliées, vivent et régnent ensemble dans notre pensée, que nous sachions sans incertitude, que nous pratiquions sans trouble ce qu'elles veuleiit de nous. A cette condition seulement nous verrons cesser ce mélange d'agitation et d'abattement, ce doute des esprits sensés comme des esprits déréglés, cette stérilité du mouvement comme de la sagesse, qui sont le mal particulier de notre époque. Gouvernement et peuple sont enclins à s'accuser réciproquement de ce mal, à se renvoyer l'un à l'autre la charge de le guérir. « Que le pouvoir soit digne , ferme, actif, fécond, disent les uns ; qu'il soutienne et anime, qu'il règle et relève en même temps la société; la société le suivra; le mal se réparera, le bien se fera; mais c'est au pouvoir de prendre en toutes choses l'initiative et la responsabilité. — Comment prendrais-je l'initiative, répond le pouvoir? Comment accepterais-je la responsabilité? C'est dans la société même, c'est dans les âmes que le mal réside. Elles sont faibles, chancelantes, inertes, pleines de doute et d'impuissance; qu'elles se relèvent, qu'elles se règlent elles-mêmes. Je n'y fais point obstacle. C'est tout ce ((u'on a droit
de nie demander, car je ne |)uis rien de plus. » Mauvaise apologie de la faiblesse d'esprit et de cœur. 11 y a du devoir et du travail pour tous dans la régénération (iu'a[)i)elle notre temps. Pour le pouvoir d'abord, car il est placé haut; il voit et on le voit de loin; c'est lui qui tient le fanal et le drapeau. S'il les abaisse, la société tombe dans l'obscurité et le trouble. Pour la société aussi, pour chacun de nous, car nous sommes tous atteints, en effet, du malquc nous demandons au pouvoir de guérir ; le pouvoir ne saurait suftire à le guérir en nous-mêmes et en nous tous. Notre concours intelligentet actif y est indispensable. Et c'est précisément dans ce concours des pouvoirs publics et des volontés individuelles que résident la valeur et l'honneur des gouvernements libres : c'est par là(|u'ils sont puissants dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, salutaires pour les âmes immortelles comme pour les situations temporelles. Le bien n'y peut être que l'œuvre de tous. Pouvoir- ou société, gouvernants ou simples citoyens, inquiétons-nous chacun de notre [)ropre part dans cette grande œuvre; faisons notre devoir dans le devoir commun. A celui qui saura le mieux et le plus tôt accomplir le sien, appartiendra la gloire, et aussi la force qui suit le succès.
DANS LES SOCIÉTÉS ilODCliNES
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C'est l'esprit de notre temps de déplorer avec bruit la condition du grand nombre, du peuple, comme on ra[>pelle. On étale ce qu'il soutfre, ce qui lui manque. On raconte sa vie si charj^ée et si monotone, si rude et si précaire, tant de tatiyuepoursi [leud'eilet, taiitde ris{jue et d'ennui, un travail si lourd, un repos si vide, un avenir si incertain!
On dit vrai. La condition du grand nombre ici-bas n'est point facile, ni riante, ni sûre. Il est inqxjssible de contempler, sans une compassion protonde, tant de créatures bumaines portant du berceau à la tombe un
si pesant fardeau; et, même en le portant sans relâche, suffisant à peine à leurs besoins, aux besoins de leurs enfants, de leur père, de leurmère; cherchant incessamment, pour ce que notre cœur a de plus cher, ce qu'il y a de plus pressant dans notre vie, et ne le trouvant pas toujours, et même en l'ayant aujourd'luii, n'étant pas sûrs de l'avoir demain; et dans cette continuelle préoccupation de leur existence matérielle, pouvant à peine prendre de leur être moral quelque
souci
Cela est douloureux, très-douloureux à voir, trèsdouloureux à penser. Et il faut y penser, y [)enser beaucoup. A l'oublier, il y a tort grave et grave péril.
Plus ou moins, on y a toujours pensé. Que disaient autrefois ceux qui y pensaient le plus?
Ils recommandaient aux heureux du monde la justice, la bonté, la charité, l'application à chercher et à soulager les malheureux ; aux malheureux, la bonne conduite, la modération des désirs, la soumission a l'ordre, la résignation et l'espérance. Us expliquaient la destinée humaine, ce qu'elle a de triste et de sublime, les compensations qui se rencontrent dans les divers états, les jouissances qui appartiennent à tous. Ils s'appliquaient à panser, entre les plaies de l'homme, celles que l'homme peut guérir, et à élever, pour les plaies icibas incurables, les regards de l'homme vers les remèdes de Dieu, C'était là le langage de la religion. C'étaient
les paroles, les conseils qu'elle adressait aux grands et aux petits, aux riches et aux pauvres, dans ses catéchismes pour les enfants, dans ses sermons pour les hommes, du haut de ses cliaires, au fond de ses sanctuaires, auprès du lit des malades, à tous, en tous lieux, par tous les moyens.
Et à la religion presque seule appartenaient alors les moyens de publicité et d'action populaire. Ce que sont aujourd'hui la tribune, la presse, la poste, tous les porte-voix de la civilisalion moderne, les églises, la chaire, l'enseignement religieux, les visites pastorales l'étaient autrefois. La religion parlait au grand nombre. Elle n'a jamais oublié le peuple. Elle a toujours su arriver à lui.
Et en même temps qu'elle s'inquiétait du peuple, et de lui alléger le fardeau de la vie ou de Taider à le porter, la religion s'inquiétait aussi de tous les hommes dans tous les états, et du fardeau que nous portons tous, de ces coups qui nous atteignent, de ces blessures que nous recevons tous en marchant chacun dans notre sentier.
Aujourd'hui, en nous occupant beaucoup, et bien justement, des soulîrances et des fatigues matérielles qui tombent en partage à tant de créaUires, nous oublions trop ces fatigues, ces souffrances morales cpii sont notre partage à tous, ces épreuves, ces transes de l'àme, ces mér()mples, ces ennuis, ces déchirements,
toutes CCS douleurs enfin, cette infirmité universelle de ladestinée humaine, d'autant plus poignantes peut-être que l'âme a jdus d'essor et la vie plus de loisir.
Grands ou petits, riches ou pauvres, élite ou multitude, ayons pitié les uns des autres ; ayons pitié de tous. Tous, en avançant dans notre carrière, nous sommes '( fatigués et pesamment chargés. » Nous méritons tous de la pitié.
Nous en méritons aujourd'hui plus que jamais. Jainais, il est vrai, la condition humaine n'a été plus égale et meilleure. Mais les désirs de l'homme ont marché d'un bien autre pas que ses progrès. Jamais l'ambition n'a été plus impatiente et plus répandue. Jamais tant de cœurs n'ont été en proie à une telle soif de tous les biens et de tous les plaisirs. Plaisirs orgueilleux et plaisirs grossiers, soif de bien-être matériel et de vanité intellectuelle, goût d'activité et de mollesse, d'aventures et d'oisiveté : tout paraît possible , et enviable, et accessible à tous. Ce n'est pas (jue la passion soit forte, ni l'homme disposé a prendre beaucoup de peine pour la satisfaction de ses désirs. Il veut faiblement, mais il désire immensément. Et l'immensité de ses désirs le jette dans un malaise au sein duquel tout ce qu'il a déjà gagné est pour lui connue la goutte d'eau oubliée dès qu'elle est bue, et qui irrite la soif au lieu de l'étancher. Le monde n'a jamais vu un tel conflit de vclb-ités, de fantaisies, de prétentions, d'exi-
gences; jamais il n'a entendu un tel bruit de voixs'élo vant toutes ensemble pour réclamer, comme leur droit, ce qui leur manque et ce qui leur plaît.
Et ce n'est pas vers Dieu que ces voix s'élèvent. L'ambition s'est en même temps répandue et abaissée Quand les précepteurs du peuple étaient des précepteurs religieux, ils s'appliquaient à détacher de la terre sa pensée, à porter en haut ses désirs et ses espérances pour les contenir et les calmer ici-bas. Ils savaient qu'ici-bas, quoi (ju'on fasse, il n'y a pas moyen de les satisfaire. Les docteurs populaires d'aujourd'hui pensent autrement et parlent au peuple un autre langage. En présence de cette condition difficile et de cette ambition ardente de l'homme, au même moment où ils étalent sous ses yeux toutes ses misères et fomentent dans son cœur tous ses désirs, ils lui disent que cette terre a de quoi le contenter, et que, s'il n'y vit pas heureux à son gré, ce n'est ni à la nature des choses, ni à sa propre nature, mais aux vices de la société et aux usurpations de quelques hommes qu'il doit s'en prendre. Tous sont en ce monde pour lebonheurj tous ont au bonheur le même droit ; le monde a du bonheur pour tous.
Ce sont là les paroles (jui tous les jours retentissent à toutes les oreilles, frappent à la porte de tous les cœurs, pénètrent par toutes les voies dans les replis les plus obscurs de la société.
Et l'on s'étonne de l'agitation protonde, du malaise immense qui travaillent les nations el les individus, les États et les âmes ! Pour moi, je m'étonne que le malaise ne soit pas plus grand, l'agitation plus violente, l'explosion plus soudaine. Il y a dans de telles idées, dans de telles paroles, de quoi égarer et soulever toute l'humanité. Et il faut que l'action conservatrice de la Providence, que cette sagesse innée et spontanée, dont les hommes ne sauraient se dépouiller absolument, soient bien puissantes pour qu'un tel langage, sans cesse réi)été et partout entendu, ne replonge pas le monde dans le chaos.
Non , il n'est pas vrai que cette terre ait de quoi suffire à l'ambition et au bonheur de ses habitants. Il n'es pas vrai que le malheur dos événements et les vices des institutions humaines soient les seules causes, soient les causes dominantes de la condition triste et pesante de tant d'hommes. Que les institutions deviennent de jour en jour plus justes, plus soigneuses du bien de tous, c'est le droit de l'humanité. C'est l'honneur de notre temps de s'être attaché à cette pensée et d'en poursuivre l'accomplissement. Les temps anciens prenaient trop aisément leur parti des souffrances du grand nombre. Leurs prétentions étaient trop humbles en fait de justice et de bonheur pour tous. Nous en .ivons de plus étendues, de plus fières, et nous donnons avec raison, à nos progrès dans cette voie, le beau nom d«;
civilisation. A Dieu ne plaise que nous nous détournions de ce salutaire travail, que nous nous tlécouraj^ions de cette noble espérance ! Mais ne nous repaissons pas d'orgueil et d'illusion. Ne nous promettons pas, de nous-mêmes et de notre savoir-faire, ce que nous n'en saurions obtenir. H y a dans notre nature un vice, dans notre condition un mal qui échappent à tout effort humain. Le désordre est en nous, et toute autre source en fût-elle tarie, il naîtrait de nous et de notre volonté. La soulTrance, la souffrance inégalement répartie, est dans les lois providentielles de notre destinée. C'est à-la-fois supériorité et infirmité, grandeur et misère. Êtres libres, nous pouvons créer, et en effet nous créons sans cesse le mal. Êtres immortels, ni les secrets de notre sort, ni les limites de notre ambition ne sont sur cette terre, et la vie que nous y menons n'est qu'une bien petite scène de la vie inconnue qui nous attend. Réglez comme vous l'entendrez toutes les institutions; distribuez comme il vous plaira toutes les jouissances : ni votre sagesse ni votre richesse ne combleront l'abîme. La liberté de l'homme est plus forte que les institutions de la société. L'âme de l'honmie est plus grande que les biens du monde. 11 y aura toujours en lui plus de désirs que la science sociale n'en peut régler ou satisfaire, plus de souffrances qu'elle n'en peut prévenir ou guérir.
La religion, la religion! c'est le cri de l'humanité en
tous lieux, en tous temps, sauf quelques jours de crise terrible ou de décadence honteuse. La religion, pour contenir ou combler l'ambition humaine ! la religion , pour nous soutenir ou nous apaiser dans nos douleurs, celles de notre condition ou celles de notre âme! Que la politique, la politique la plus juste, la plus forte, ne se flatte pas d'accomplir, sans la religion, une telle œuvre. Plus le mouvement social sera vif et étendu, moins la politique suffira à diriger l'humanité ébranlée. Il y faut une puissance plus haute que les puissances de la terre, des perspectives plus longues que celles de cette vie. 11 y faut Dieu et l'Éternité.
Il y faut aussi, entre la religion et la politique, de l'entente et de l'harmonie. Appelées à agir sur le même être, cl en dernière analyse pour le même résultat, comment y travailler ensemble s'il n'existe entre elles un fonds commun de pensées , de sentiments, de desseins? Quelque distance qui les sépare^ il y a un rapport intime entre les idées terrestres et les idées religieuses de l'homme , entre ses désirs pour le temps et ses désirs pour l'éternité. S'il n'y avait là qu'incohérence et contradiction , si nos affaires, nos opinions, nos espérances du monde étaient complètement étrangères ou hostiles à nos affaires, à nos croyances, à nos espérances au-delà du monde, si la religion de son côté ne savait qu'improuver et combnttre notre vie et notre société actuelles, leurs idées.
leurs travaux, leurs institutions, leurs mœurs, bien loin de se servir et de s'entr'aider, la religion et la politique s'entraveraient et s'énerveraient réciproquement. Le monde se rirait de la piété ; la piété s'indignerait du monde ; et ce qui doit être sur la terre une source d'ordre et de paix ne serait qu'une nouvelle cause d'anarchie et de guerre.
Et que ni la religion ni la politique ne s'alarment pour leur indépendance ou leur dignité. Cette harmonie qui doit subsister entre elles, je ne veux point la leur faire acheter, à l'une ni à l'autre, par aucune lâche concession, par aucun sacrifice onéreux. Je veux au contraire qu'elles agissent, en toute occasion, selon la vérité pure des choses, et qu'elles accomplissent ensemble leur mission propre et spéciale.
Des hommes habiles ont vu dans la religion un moyen d'ordre et de police sociale; moyen utile, indispensable même, mais du reste sans valeur intrinsèque, sans importance réelle et définitive pour l'individu, sinon pour donner à certaines faiblesses de l'esprit et du cœur humain une chimérique satisfaction. De là im respect superficiel et hypocrite, (jui couvre à peine une froideur dédaigneuse, qui résiste mal aux épreuves un peu prolongées, et qui humilie la religion si elle s'en contente , ou l'irrite et l'égaré si elle refuse de s'en contenter.
De grands et leligieux esprits à leur tour ont cousi-
déré le monde et la vie du monde, soit toujours, soil a certaines époques, comme un mal en soi, comme un obstacle essentiel à l'empire des lois divines et à l'accomplissement de notre destinée morale. De là les folies ascétiques, et aussi les folies sectaires, et aussi encore les prétentions tliéocratiques : tristes égarements de l'esprit religieux qui s'est constitué en hostilité avec la société humaine , et a voulu tantôt la fuir, tantôt l'asservir.
Des deux parts, l'erreur est grande et pleine de péril.
Les croyances religieuses aspirent à résoudre les problèmes fondamentaux de notre nature et de notre destinée individuelle. C'est là leur premier et leur grand dessein , plus grand que le maintien même de l'ordre dans la société. A ce seul titre, et surtout à ce titre-là, un respect profond leur est dû, car elles tiennent à ce qu'il y a dans l'homme de plus intime, de plus j)uissant et de plus noble. La politique qui ne voit pas ces faits-là, ou ne s'incline pas respectueusement quand elle les voit , est une politique futile, qui ne connaît pas l'homme, et ne saura pas le diriger dans les grands jours.
D'autre part, la terre n'est point un lieu de proscription où l'homme vive en exilé. La société n'est point un théâtre de perdition que l'homme doive traverser avec dégoût et effroi. La lerre est la première patrie
de l'iioinme : Dieu l'y a placé. La société est la condition naturelle de l'homme : Dieu la lui a faite. Le monde et la vie sociale ne contiennent pas toute notre destinée; mais c'est en ce monde et par la vie sociale que notre destinée commence et se développe. Dieu seul sait dans quelle mesure et pour quel dessein. Nous devons à la société notre concours , un concours affectueux et respectueux , quelles que soient les formes de son organisation et les difficultés de notre tâche. Ces formes, ces difficultés varient selon les lieux et les temps; mais elles n'ont jamais qu'une importance secondaire, et ne changent rien à la condition générale de l'homme, ni à son devoir fondamental.
La religion, sans être indifférente à ce qu'il y a de vrai ou de faux, de bon ou de mauvais dans la partie accidentelle et variable du monde social, s'attache à ce qui est essentiel, permanent, et dresse l'homme à marcher droit vers le ciel, sous tous les astres et par tous les chemins.
C'est la gloire du christianisme d'avoir, le premier, placé la religion à cette hauteur et dans ce point de vue, le seul religieux. Certes, ni les raisons, ni les tentations ne lui manquaient, à son origine, pour maudire la société temporelle et s'en séparer ou lui déclarer la guerre. Il n'y a seulement pas pensé. Au moment même où la foi chrétienne rendait à l'homme sa dignité et le relevait de sa dé-
3fi DE LA RELIGION
chéance originelle , elle acceptait pour lui , sans murmurer, l'esclavage, le despotisme, des iniquités, des inégalités, des misères incomparables. Pas une intention, pas une idée révolutionnaire, pour parler le langage de notre temps , ne se laisse entrevoir auprès du berceau chrétien. Les chrétiens, au nom de leur foi, résistent héroïquement à la persécution, à la tyrannie; mais ils n'entreprennent point de changer l'état de la société, ni la condition de l'humaniié ; ils s'y placent, ils s'y prêtent, quels qu'en soient les principes, et les formes, et les conséquences. Ils font plus. Le monde est bien vieux, bien corrompu. Ils dénoncent, ils combattent avec passion sa corruption et ses vices. Ils ne maudissent point, ils ne fuient point le monde. Ils sont pleins, à son égard, d'indignation et d'affection, de douleur et d'espérance. Des esprits rigides, des imaginations ardentes s'épouvantent du spectacle mondain, et s'enfoncent dans les déserts de la Thébaïde, ou élèvent les murs des cloîtres pour s'y soustraire. Brillantes apparitions qui frappent l'esprit des peuples, et rengagent la lutte, longtemps oubliée, des passions austères contre les passions impures, mais qui ne sont , dans l'histoire du christianisme, que des exceptions, imposantes et puissantes, mais qui ne caractérisent point la religion chrétienne, ne la dominent point, ne constituent point son essence et sa tendance générale. Le christianisme a fait les
moines, et jamais religion n'a été moins monacale; jamais religion n'est plus entrée dans le monde, ne s'est plus librement accommodée au monde, à tous ses états, à tous ses faits. Encore combattu aux lieux mêmes où il est né, le christianisme se répand à l'est, à l'ouest, au nord, au sud; il pénètre dans les vieilles monarchies de l'Asie, au fond des forêts de la Germanie, au sein des écoles d'Athènes et de Rome, parmi les tribus errantes du désert; et nulle part il ne s'inquiète des traditions, des institutions, des gouvernements; il contracte alliance, il vit en paix avec les sociétés les plus diverses. 11 sait que partout, à travers toutes les variétés et toutes les formes sociales , il peut poursuivre son œuvre, l'œuvre vraiment religieuse, la régénération et le salut des âmes.
Plus tard, après sa victoire définitive, au milieu des ruines romaines et du chaos barbare , par nécessité autant que par goût de la domination, le christianisme a recherché et exercé sur la société civile une influence plus directe et plus impérieuse : influence tantôt salutaire, tantôt contraire à la nature des choses, et souvent nuisible à la religion elle-même. Cependant, en considérant les faits dans leur ensemble, et malgré d'éclatantes déviations, c'est, à tout prendre, l'une des admirables sagesses de l'Église chrétienne d'être restée étrangère, dans ses ra[)ports avec le monde, à tout esprit étroit et exclusif; de n'avoir pointatlachéà telle ou telle forme
sociale son honneur et sa deslinée Elle a vécu en bonne et inliino relation a\ec les gouvernements les plus divers , avec les systèmes sociaux les plus contraires, la monarchie, la république, l'aristocratie, la démocratie; ici parallèle à l'État, là subordonnée, ailleurs indépendante; large et variée dans son organisation intérieure selon le besoin de ses relations au dehors ; partout appliquée à maintenir, entre la vie sociale et la vie religieuse, entre les idées et les sentiments par lesquels l'homme tient à la terre ou tend vers le ciel, une harmonie dont la terre et le ciel profitent également. De nos jours, par le cours des événements, par des fautes réciproques , cette harmonie a été profondément altérée. La religion et la société ont quelque temps cessé de se comprendre et de marcher parallèlement. Les idées, les sentiments, les intérêts qui prévalent maintenant dans la vie temporelle ont été, sont encore souvent condamnés et réprouvés au nom des idées, des sentiments, des intérêts de la vie éternelle. La religion prononce quelquefois anathème sur le monde nouveau et s'en tient séparée; le monde semble près d'accepter l'analhème et la séparation.
Mal immense , mal qui aggrave tous nos maux, qui enlève à l'ordre social et à la vie intime leur sécurité et leur dignité, leur repos et leur espérance.
Guérir ce mal, rapprocher l'esprit chrétien et l'esprit
du siècle, rancienne religion et la société nouvelle, mettre un ternie à leur hostilité, les ramener Tune et l'autre à se comprendre et à s'acce[)ter réciproquement, telle est la |)ensée qui a insf)iré une œuvre trop peu connue, le recueil intitulé : Université catholique, (|ue ses auteurs poursuivent depuis trois ans avec la plus honorable persévérance.
Grâces leur en soient rendues ! grâces soient rendues aux hommes vraiment pieux, vraiment catholiques, qui portent sur la société nouvelle, sur la France constitutionnelle, un regard équitable et atrectueux ! C'est déjà de leur part une marque de haute intelligence que ce rayon de justice envers notre époque, cette espérance hautement manifestée qu'elle accueillera la vérité éternelle, et ne doit pas être maudite en son nom. A Dieu ne plaise que, dans un frivole aveuglement, nous nous repaissions les uns les autres, et nous-mêmes, de flatteries! Notre société s'est plus d'une fois, et sur les plus graves sujets, gravement égarée, et, au sein de son triomphe, elle reste atteinte d'un mal très-grave. Et pourtant notre temps est un grand temps, qui a fait de grandes choses et ouvert de grandes destinées. Cette société si orageuse, si confuse, si chancelante, quelquefois si chimérique et si arrogante, quelquefois si matérielle et si basse, a pourtant rendu hommage et prêté force à ce qu'il y a de plus élevé, de plus divin en nous, l'inlelli-
gence et la justice. Une large part de vérité est contenue dans les principes inscrits sur son drapeau ; et elle a voulu que cette vérité fût efficace : et elle a déployé, pour la faire pénétrer dans les faits, une habileté, une énergie qui ont étonné et entraîné à sa suite le monde. Tant de hardiesse dans la conception, tant de puissance dans l'exécution, un tel développement d'esprit, de passion, de force , tant de résultats positifs, visibles, si rapidement obtenus, ce progrès général de bien-être, de richesse, d'ordre, de justice pratique et simple dans les relations et les affaires sociales, n'y a-t-il là que de l'égarement ? Sont-ce là des symptômes de déclin ? N'y faut-il pas plutôt reconnaître l'une de ces crises redoutables, mais fécondes , que la Providence fait éclater quand elle veut renouveler le monde ? Dites, dites sans ménagement à cette société et le mal qu'elle a fait et le mal qu 'elle souffre ; révélez-lui dans toute leur étendue, dans toute leur gravité, ses erreurs, ses fautes, ses oublis, ses faiblesses, ses excès, ses crimes ; mais ne prétendez pas qu'elle accepte l'injustice ni l'injure. Elle a la conscience de ce qu'elle est et de ce qu'elle peut devenir, du bien qu'elle a voulu et du bien qu'elle a fait à l'humanité ; elle veut qu'on l'honore et qu'on l'aime, et elle ne se laissera redresser et diriger qu'à ce prix. Elle a raison : il faut rechercher, il faut écouter, il faut croire les amis sincères, les amis sévères; il ne faut jamais se fier aux ennemis.
Je ne pense pas que les auteurs de l' Université catholique rendent encore à notre société toute la justice qui lui est due. Mais ils ne gardent contre elle point d'arrière-pensée, point de mauvais dessein; ils comprennent et acceptent les principes essentiels sur lesquels elle se fonde , et ils s'efforcent sérieusement, sincèrement, de rétablir, entre ces principes et les doctrines catholiques, une harmonie qui ne soit pas purement superficielle et apparente. Leur plan est simple. Âpres avoir tracé un cadre général des sciences humaines et des rapports qui les lient, soit entre elles, soit à l'unité sublime vers laquelle elles tendent, ils placent dans ce cadre des cours spéciaux sur chacune des sciences diverses, tant de l'ordre matériel que de l'ordre intellectuel, et s'appliquent, dans ces cours, à faire pénétrer tantôt la religion dans la science, tantôt la science dans la religion, les tenant sans cesse en vue l'une de l'autre, afin qu'elles se connaissent, se rapprochent et s'unissent dans un commun progrès. En sorte que leur recueil est une Université muette, où toutes les sciences sont enseignées par écrit, selon la doctrine et dans l'esprit catholique , comme elles le seraient de vive voix dans une Université véritable , où tous les professeurs seraient catholiques et vraiment dévoués à leur foi et à leur science.
Je n'ai nul dessein d'examiner le mérite scientifique de ces cours ni d'en débattre toutes les assertions
et toutes les idées. Quelques-uns, comme le Cours d'introduction à V élude des vérités chrétiennes, par M. l'abbé Gerbet, le Cours d'économie sociale, par M. de Coux, le Cours sur l'art chrétien , par M. Rio , le Cours sur l'histoire générale de la Hlléralure hébra'ique , par M. de Cazalès, contiennent une instruction réelle, des vues élevées, ingénieuses, et quelquefois un talent de style et un attrait de lecture peu communs. Dans une rerue littéraire, jointe aux cours , on rencontre souvent des articles, entre autres ceux de M. le comte de Montalembert, pleins de recherches curieuses , de nobles sentiments, et écrils avec une verve morale qui plaît et touche, même quand elle s'emporte au-delà du vrai. Il serait facile de relever, dans l'ensemble de l'ouvrage, des traces assez nombreuses d'une science un peu superficielle, d'une philosophie un peu vague, d'une littérature un peu déclamatoire. Je pourrais aussi, et ceci aurait plus d'importance, y retrouver çà et là quelque empreinte des vieilles habitudes, des vieilles rancunes, de ce vieil esprit d'hostilité auquel les auteurs de ce recueil ont en général, et très-sincèrement, voulu se soustraire. Peut-être, si j'avais l'honneur de les voir, me permettrais-je, dans l'intimité de la conversation, de les engager à surveiller scrupuleusement à cet égard leurs sentiments et leur langage, à mettre toujours leurs idées et leurs expressions en accord avec l'intention générale qui les anime et le but qu'ils veu-
lent atteindre. Qu'ils soient eux-mêmes, en ce sens, des censeurs sévères de leur ouvrage. Pour moi, je ne le serai point. Je ne sais pas chercher chicane, dans l'exécution, à une pensée grande et juste dont je souhaite le succès. J'accepte ce qu'il y a d'incomplet et d'imparfait, et même d'incohérent dans une œuvre humaine, pourvu que l'œuvre en elle-même soi l bonne, et que le bien domine dans l'effet comme dans l'intention. C'est un misérable plaisir que celui de la critique ; et je n'en prends aucun, pour mon comj)te, à signaler les fautes que je voudrais effacer.
J'aime bien mieux féliciter les auteurs de ÏUniversilé catholique de la fermeté avec laquelle ils sont demeurés fidèles à leur drapeau et à leur nom. Dans leur excellent dessein , et précisément à cause de la pensée conciliante qui y préside, un écueil se rencontrait sous leurs pas. Ils couraient risque de se laisser induire à amollir, à énerver, à dénaturer leurs propres doctrines, les doctrines et l'esprit catholiques, pour rendre plus prompt et plus facile l'accommodement avec les idées et l'esprit du siècle. Plus d'une fois déjà des tentatives analogues, conçues à bonne intention, ont échoué contre cet écueil. C'est de là que nous avons vu sortir ces appels à la religion naturelle et à la religiosité générale, ces maximes qu'au fond le dogme est peu de chose et que la morale seule importe, qu'il faut ramener les croyances diverses à ce qu'elles ont de corn-
4i DE LA RELIGION
niun , (3t inventer des formules, des prières iiui leur conviennent également à toutes ; de là aussi le penchant à transformer les grands principes, les grands faits du christianisme en symboles livrés aux interprétations de la philosophie; et aussi encore ces étranges efforts pour marier l'esprit révolutionnaire à l'esprit religieux; ou bien enfin, ces tentatives pour renier, pour laisser du moins dans l'oubli le passé de l'Église catholique, ses traditions, ses habitudes, ce que lui ont apporté les siècles et les événements, et pour y substituer, sous le nom de primitif, un catholicisme nouveau et inventé. Conceptions fausses, tentatives impuissantes, auxquelles un sentiment pieux et quelque instinct de notre état social n'ont pas toujours manqué, mais qui dénotent bien peu de connaissance de la nature humaine, de la religion, et une appréciation bien superficielle des moyens par lesquels les grandes institutions, religieuses ou civiles, se fondent et durent. Sans doute, pour s'adapter à ce qu'il y a de nouveau dans le monde, pour prendre, dans notre ordre social, la place et l'action qui lui conviennent, le catholicisme a quelque chose à faire, beaucoup à faire. Mais qu'il reste luimême, bien lui-même; qu'il n'altère point son origine, son histoire, sa doctrine, sa loi ; qu'il ne se prête à aucune lâcheté , à aucune hypocrisie : il y perdrait sa dignité, qui est essentielle à sa force, et n'y puiserait pas la force nouvelle dont il a besoin. Si je n'étais convaincu
qu'entre l'ancienne religion et la société moderne l'harmonie peut se rétablir selon la vérité et avec honneur, je ne leur conseillerais pas de le tenter. Dieu ne permet pas qu'à de telles hauteurs, et pour de si grandes choses, le mensonge soit praticable.
Que l'Unh'ersilé catholique persévère donc dans son exacte et scrupuleuse orthodoxie. On dit, et je le souhaite fort, qu'elle compte dans le clergé beaucoup de lecteurs. Le clergé doit être en garde contre les tentatives de ce genre. Quelques-unes, malgré des apparences modérées, l'atteignaient et le frappaient évidemment dans les conditions vitales de son existence. D'autres le jetaient dans les passions et dans les voies dont il a précisément pour mission de détourner l'humanité Toutes jusqu'ici ont eu peu de succès. La plus récente, celle de M. l'abbé de Lamennais, a abouti à l'un des plus tristes spectacles d'égarement et de chute qu'un homme puisse donner aux hommes. Certes, il y a là de justes motifs de défiance et d'hésitation. Les auteurs de Y Université catholique en sont, à coup sûr, bien persuadés eux-mêmes ; car ils ont apporté le soin le plus attentif à se séparer de ces essais malheureux, et à se tenir, selon leur propre langage, inébranlablement attachés au rocher de l'Église. Ils agissent ainsi sans doute par conviction et par devoir. Qu'ils le fassent aussi par prudence ; qu'ils ménagent tous les sentiments, les scrupules, les susceptibilités
du public catholique. C'est à ce public surtout qu'ils s'adressent; c'est lui qu'ils désirent éclairer, apaiser, rassurer, réconcilier avec les progrès véritables, les faits accomplis, les nécessités de notre temps. C'est là en effet le grand service à rendre à la société moderne. Qu'ils ne perdent jamais de vue ce but essentiel de leur œuvre. Et quant au public que domine l'esprit du siècle, sans doute il faut que leur langage le rassure aussi, et l'apaise , et le ramène vers la religion , car il a aussi , et très-justement, ses susceptibilités et ses méfiances. Mais que les auteurs de ÏUmversilé calhoUque ne s'y trompent pas : ils inspireront à ce public d'autant plus de respect et de confiance qu'il les trouvera plus graves et plus fidèles. Il se laissera d'autant plus attirer vers la religion qu'elle lui apparaîtra plus stable et plus haute, car dans le malaise qui le presse, c'est à quelque chose de fixe et d'élevé que le public aspire, malgré les passions qui le tiennent encore flottant et abaissé.
Pendant que, dans le catholicisme, commence ce nouveau travail religieux et social dont V Université catholique me paraît la plus sérieuse manifestation , un travail analogue s'opère dans les autres communions chrétiennes, et s'y révèle aussi à des signes éclatants. Depuis plusieurs années, quelque chose d'actif et de fécond fermente dans le protestantisme français. Presque aussitôt après le rétablissement de la paix et des rela-
lions internationales en 1814, les dissidents d'Angleterre, frappés de la langueur religieuse de la France, et animés d'une vive passion de foi et de prosélytisme, ont entrepris de réveiller, parmi leurs coreligionnaires du continent, l'esprit religieux, ou, pour parler avec plus de précision, l'esprit chrétien protestant. Des voyages, des correspondances, des publications, des prédications, des associations pieuses, dont quelquesunes, comme la Société biblique, la Société des missions évangéiiques, la Société des traités religieux, possèdent déjà assez d'étendue et de notoriété, ont servi d'instruments à ce dessein. Il a excité et excite encore, dans le protestantisme français, un peu de trouble et d'embarras. L'Église protestante constituée s'est émue. L'indifférence s'est offensée. La tolérance et la raison ont conçu quelque alarme. Impressions qui n'ont pas été, surtout dans les premiers temps, dénuées de motifs ; faits qui méritent d'être observés et surveillés, mais dont l'imj)ortance, dans notre société et avec la garantie de nos lois et de nos mœurs, est, à mon avis, bien moindre que celle du mouvement religieux qui les suscite, de son caractère et de ses résultats. La foi chrétienne, la foi réelle et profonde aux dogmes constitutifs du christianisme, renaît parmi les protestants; et elle renaît accomi»agnée de cette liberté, de cet examen assidu, qui altèrent l'unité, mais qui entretiennent la vitalité religieuse, et qui se préoccupent peu du gouvernement
des esprits, mais beaucoup de la vie intime des âmes. Cette vie a ses instincts, ses besoins impérieux, indestructibles Il n'y a point d'indifférence, point d'autorité qui puisse abolir ou faire abolir, ou faire longtemps oublier les problèmes essentiels et éternels de notre nature et de notre destinée. D'où vient le mal, dans le monde et en nous? comment y échapper? notre propre liberté y suffit-elle? l'action de Dieu, en nous et sur nous, y est-elle nécessaire? quels rapports existent, ici-bas et dès cette vie, entre Dieu et notre âme? quel sort nous attend au delà de cette vie, et dans quelle mesure en décident nos résolutions et nos actions? Voilà l'objet définitif, l'objet pratique de la religion; voilà les questions dont l'humanité, à travers toute la durée des siècles, sur toute la surface de la terre, et dans toutes les conditions de la vie, avec le fracas de la controverse ou dans le secret des cœurs, veut et demande la solution. Le christianisme la lui promet. Les dogmes chrétiens sont des réponses à ces questions vitales pour l'homme, pour tout homme. Ces réponses sont contenues dans les livres chrétiens, et à leur suite les préceptes, les consolations, les espérances qui en découlent. Les y chercher, les y lire sans cesse, puiser sans cesse à cette source de quoi combattre les mauvais penchants, les emportements, les faiblesses, les inquiétudes, les langueurs de l'âme, de quoi la soutenir sur cette terre et la régénérer pour l'éternité, tel
est Tesprit chrétien protestant, l'esprit qui se ranime parmi les protestants français : esprit qui a eu, qui pourrait avoir encore ses égarements, comme toutes les grandes ambitions et tous les grands élans de l'àme humaine, mais qui n'en est pas moins un esprit de vraie piété, de vraie moralité, qui satisfait à quelquesuns de nos instincts les plus sublimes, et exerce, à tout prendre, sur nos dispositions intérieures et nos actions, le plus salutaire empire.
Plusieurs recueils périodiques, entre autres le Semeur ' et \es Archives du Christianisme au dijc-neuvième siècle, sont voués à cet esprit et se proposent de le satisfaire et de le répandre. Là toutes les publications, tous les incidents qui se rattachent, de près ou de loin, à la vie chrétienne, sont examinés, commentés, débattus avec une réalité, une énergie de conviction toujours rares, plus rares aujourd'hui. Quelques honmies rares aussi, et le premier entre tous, M. Vinet, professeur de littérature française à Lausanne, écrivent habituellement dans le Semeur, et souvent avec le talent le plus distingué. Je pourrais bien trouver, dan? ces recueils, même san? aborder le fond de leurs doctrines, quel- (jues velléités de radicalisme polili(ine, foi t nuisible à la religion, et aussi, en matière religieuse, la trace d'un esprit un peu dur, un peu exclusif, de cet esprit
1 Le Sciiifiir a cessé léceniinent de (juiailie.
qui, lorsqu'il domine srul, lorsque rien ne l'arrête siir sa pente, devient l'esprit de secte et de fanatisme. Évidemment, ici comme ailleurs, le bon esprit du siècle, l'esprit de lumière, de justice et de bienveillance universelle, pénétrera tous les jours, et imposera à l'esprit religieux des idées, des sentiments, un langage qui lui conviennent merveilleusement, mais ne lui ont pas toujours appartenu. Et puis, ici comme ailleurs, j'aime mieux insister sur le bien que sur le mal. Quand le mouvement ascendant est du côté du bien, je crois à sa puissance et je m'y confie , quelque vive que soit encore la lutte et quelque lent que paraisse le progrès.
N'avons-nous pas d'ailleurs, contre le fanatisme et le despotisme religieux, la plus siire, la plus efficace des garanties, la liberté, la liberté de conscience et de discussion? Voyez: l'Université catholique soulieni, et soutient sans relâchement, les maximes, les traditions, les lois du catholicisme. A côté, l'esprit protestant se révèle plein de foi et de vigueur. Et comme, dans le sein du protestantisme, le Semeur ei les Archives du Christianisme au dix-neuvième siècle n'expriment pas la pensée de tous, d'autres recueils, la Revue Protestante, le Libre examen, VÈvangéliste, se chargent de manifester et d'alimenter une autre pensée , plus scienliliiiue , plus attachée à l'esprit moderne et à l'Église nationale, [»lus occu[tée d'éclairer les âmes que
de les remuer profondément. Je ne doute pas que, dans cette renaissance des croyances diverses, les hommes qui en poursuivent le succès, et les publics divers auxquels ils s'adressent, ne s'inspirent réciproquement assez de méfiance et d'intjuiétude ; que le souvenir des anciennes préventions, des anciennes animosités, ne subsiste au fond des coeurs et ne puisse de nouveau éclater. Il se laisse quelquefois entrevoir avec toute son irréflexion et son âpreté. Cependant, à tout prendre, l'esprit d'antipatliie et de lutte, qui a si longtemps dominé dans la sphère religieuse, se discrédite et s'affaiblit de plus en plus. Chaque croyance se montre plus occupée d'elle-même que des croyances différentes, plus empressée à nourrir les cœurs qui l'ont reçue ou qui sont disposés à la recevoir, qu'à contester à ceux qui la repoussent leur propre foi. C'est la conséquence naturelle de la liberté et du frein qu'impose à toutes les croyances le pouvoir civil qui la maintient. C'est aussi le meilleur état pour les croyances religieuses elles-mêmes, car c'est l'état qui les oblige à marcher incessamment vers leur but véritable, et qui les empêche de s'en détourner pour aller s'altérer et se perdre soit dans le despotisme , soit dans la rébellion.
L'esprit religieux rentre dans le monde pour conquérir sans usurper. Les croyances religieuses se relèvent et grandissent toutes ensemble, à-la-fois libres et conte-
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nues ; libres de s'éle\er vers le ciel et d'y élever les âmes, contenues par leur liberté mutuelle et par Tindépendance du pouvoir civil. Honorons la société au sein de laquelle un tel spectacle est possible. Elle a besoin , absohiiiient besoin que la religion revienne répurer et la ralfennir; mais la religion peut y travailler sans désbonneur ni sacrifice, et dès qu'elle le ])eut, elle le doit.