LEGALITE HUMAINE
nous faire tressaillir, et suffire toute seule à former dans notre cœur cette exclamation du prophète : Quand enlrerai-je, et me présenterai-je devant la face de Dieu? En effet, cette société d'ici-bas, - hors de laquelle nous ne pouvons pas vivre, sans qui nous ne pourrions subsister, et à laquelle sans doute nous devons beaucoup de biens, elle est pour nous aussi la source de beaucoup de maux ; il semble quelquefois qu'on n'y saurait durer; on est tenté de la fuir; on n'y reste, ce semble, que par nécessité. Il est vrai que, quand nous nous demandons pourquoi la société civile n'est pas ce que nous voudrions qu'elle fût, nous trouvons que c'est uniquement parce que nous ne sommes pas ce que nous devrions être; car enfin, cette société, c'est nous-mêmes, et elle ne peut èire que ce que nous sommes. Mais nous ne faisons pas à l'ordinaire cette réflexion, et quand nous la ferions, elle ne nous consolerait pas. Ainsi nous continuons à nous plaindre; nous disons que le monde est bien méchant, qu'on ne sait à qui se fier, et qu'autant presque vaudrait vivre au désert que parmi les hommes.
Qui n'a pas, une fois du moins, tenu ce langage, mes frères? Qui n'a pas, une fois du. moins, trouvé que cette chaîne était bien pesante? Or, que les hommes perdus de mœurs et couverts de crimes maudissent la société, eux qui sont les ennemis de toute subordination et de toute loi, rien de plus na-
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turel; mais les plus honnêtes gens parlent quelquefois ainsi, et .quelquefois précisétpegit parce qu'ils sont plus honnêtes. Ce n'est pas cç^tré toute société* . qu'ils prolestent, mais contre la société telle qu'elle est. Ils ne la voudraient pas abolie; ils la voudraient seulement meilleure. Et entre autres choses qui les choquent, il en est une dont ils se plaignent plus vivement : c'est qu'il n'y a point d'égalité entre les hommes, et que le principe même de cette égalité ; n'est ni reconnu ni respecté. D'autres, qui ne sont pas moins honnêtes, se plaignent de voir toute espèce de supériorité devenir un objet d'envie et de haine, > celui qui possède menacé incessamment par celui.qiii ne possède pas, et les droits les mieux acquis contestés * et insultés au nom même du droit.
Pour savoir jusqu'à quel point ces idées ont troublé. ; eûroublent encore la société humaine, il ne faut que de la mémoire et des yeux. Que d'agitations, qqe de déchirements, que de sang répandu, que de ruines entassées pour la défense des inégalités, pour le triomphe de l'égalité! Vous étonnerez -vous si des hommes de paix, dont la conversation, comme dit l'Apôtre, est déjà dans le ciel, tournent vers le ciel des yeux suppliants, et soupirent après cette société des élus, pleine de paix et d'harmonie? Mais quoi! n'y aura-t-il plus lieu dans le ciel à des comparaisons d'homme à homme? plus d'inégalités? point de degrés de bonheur et de gloire? Ils ne le prétendent
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paë; niais ils savent que le sentiment que ces inégalités produ?serit lci-5)as n'existera pas dans le ciel: ils savent qu'un même vœu, un même amour remplissant tous les cœurs, Dieu étant le suprême objet dé toutes les pensées, sa gloire la seule gloire désirée, il n'y aura plus lieu, dans la société des élus, ni à l'ambition ni à l'envie. Ils savent que, bien loin d'aspirer entre eux à des distinctions, ou de se souhaiter mutuellement des humiliations, le mouvement unanime des élus, leur disposition habituelle est de jeter leurs couronnes (car c'est un peuple de rois) devant le trône de Dieu et de l'Agneau. Ils savent que, tous rois, tous heureux, tous égaux, puisqu'ils sont tous sauvés, le bonheur des uns ne gêne et ne limite en rien le bonheur des autres, 61 que la joie inexprimable et inépuisable du salut, sans cesse entretenue, sans cesse augmentée par la vue immédiate de leur Dieu, ne laisse dans leur cœur aucune place pour le chagrin et surtout pour la haine . Ils forment une société, oui, sans doute; non pas pour se partager, après se l'être disputée, quelque proie mondaine, mais pour s'entretenir des perfections de Dieu et de la beauté de son sanctuaire, pour s'encourager à le louer et à le servir, pour s'aider les uns les.
autres à eiécuter les œuvres qu'il 'leur confie, pour nourrir dans te cœur les uns des autres, par de saintes effusions, la flamme d'un amour qui ne peut qiTaojgmentar sans cesse. Voiià-qirels sont h» T*p-
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ports, voilà quelle est la société des élus. Comment ne serait-elle pas l'objet de notre envie? et comment nos regards, fatigués des scènes d'une société que le péché a corrompue, ne se porteraient-ils pas avec toute ha vivacité du désir, vers cette colonie du ciel, vers cette immortelle cité, dont les murailles s'appellent salut, et les portes louange (1) !
Il faut néanmoins, il faut que nos regards redescendent sur la terre, et s'abaissent de la société des élus vers la société des hommes mortels. Il nous faut connaître notre mal. Mais n'allons pas nous y tromper et le chercher où il n'est pas. Notre mal, ce n'est pas qu'il y ait dans le monde des supérieurs et des inférieurs, des maîtres et des serviteurs, des riches et des pauvres, des grands et des petits, en un mot, des inégalités. Ces inégalités sont l'œuvre de Dieu, soit qu'il les ait voulues de .tout temps, soit qu'il les ait ordonnées depuis la chute de nos premiers parents. Ce que je veux dire, mes chers frères, et ce que vous reconnaîtrez sans doute, c'est que le péché qui les rend funestes, je l'avoue, et qui peut-être les exagère, n'en est pourtant pas le principe. Dès qu'un homme naît avec plus de talents ou dans des circonstances plus favorables qu'un autre (et ceci dépend de la volonté de Dieu), cet hqmme a les moyens de devancer ou de surpasser les autres. De là des iné-
(1) Bsaïe, LX, 18.
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galilés de tout genre. Puisqu'elles sont l'œuvre de Dieu, il ne nous appartient pas de les blâmer, et il est impossible qu'elles soient mauvaises. Elles peuvent à la vérité le devenir, mais de notre fait, non du fait de Dieu; de notre fait, parce que nous y faisons entrer ce qui n'y était pas, l'amertume et le venin du péché. Car, mes frères, prenons ces inégalités telles que Dieu les a faites, et ôtons-en le péché : que restera-t-il ? Pour les plus heureux (si vous voulez les appeler ainsi), une occasion d'exercer la bienfaisance et l'humanité ; pour les moins heureux, un sujet de résignation et de confiance; pour tous ensemble, des liens plus étroits que si, tous étant égaux, ils n'avaient nul besoin les uns des autres; enfin pour la société, un moyen de se développer et de se perfectionner; car si rien n'obligeait personne à faire une chose plutôt qu'une autre, tout le monde, j'en conviens, se suffirait à soi-même; mais la plupart et les meilleures de nos facultés restant sans emploi, s'engourdiraient, et nous les aurions reçues en vain, ce qu'il n'est pas permis de supposer. Au lieu que, de la façon dont il a plu à Dieu d'arranger les choses, le riche, le grand est le tuteur naturel, la providence visible du pauvre et du petit, et celui-ci, dirigé et soutenu par le premier, devient pour la société une force dont rien n'est perdu ou mal appliqué. La société tout entière est comme une armée qui a ses capitaines, ses officiers et ses soldats. Il y a moins encore inégalité que
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diversité de fonctions et partage de travail. Tous attachés à la inême œuvre, tous soumis au même chef, concourent au même résultat, mais chacun à sa manière et selon ses forces. Chacun fait ce qu'il peut, et change de place à mesure que son pouvoir augmente ou diminue. Les premiers quelquefois deviennent les derniers, et les derniers prennent la place des premiers. Une roue sans cesse en mouvement élève au sommet, puis redescend, puis remonte encore les diverses familles des enfants des hommes. Ainsi s'accomplit doucement et sans secousse la loi de la Providence; ou, plutôt, ainsi s'accomplirait-elle, si les passions des hommes pouvaient être d'accord avec les vues de Celui en qui rien n'est passion, en qui tout est sagesse.
Je viens de dire ce qui se passerait dans une société réglée selon les vues de Dieu. Mais dire ce qui s'y passerait, n'est-ce pas dire tout d'un temps ce qu'on y penserait, ce qu'on y sentirait? Ai-je besoin d'ajouter que l'égalité y serait sincèrement respectée; que les supérieurs respecteraient dans les inférieurs leurs égaux et leurs frères ; et que, sans cesse, en leur communiquant leurs richesses, leurs lumières, en se communiquant eux-mêmes par un commerce plein d'affabilité, ils les élèveraient jusqu'à eux autant que cela peut se faire? Ai-je besoin de dire que l'inférieur, sentant sa dignité comme homme et comme responsable à Dieu , ne pourrait avoir dans
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sa conduite et dans ses sentiments rien d'abject et de rampant, mais que, d'un autre côté, soumis à la Providence de Dieu, il consentirait de bon cœur à la supériorité des- autres, et ne ressentirait jamais les avilissantes douleurs de l'envie? Ainsi tout se trouverait concilié; ainsi Tordre et la vie naîtraient de la distribution des talents et des travaux; ainsi la bienveillance mutuelle se fortifierait du besoin que tous ont de tous; ainsi chacun étant nécessaire à tous, obligé envers tous, il y aurait, d'homme à homme, un respect mutuel ; ainsi l'égalité triompherait dans l'inégalité même ; ainsi t)ieu serait le médiateur entre les conditions diverses, et le vrai lien de la société. Mais que fais-je en cet instant? je remonte, sans m'en apercevoir, au point d'où je suis parti ; je décris une seconde fois la société des justes; je transporte sur la terre Tordre et l'économie du ciel ! Mais pourquoi non? Et comment ne le ferais-je pas? Me direzvous que tout cela est bon pour le ciel? Mais sachez-le: cet ordre de choses, cette société ne serait pas possible dans le ciel si elle n'était pas, jusqu'à* un certain .point, possible sur ïa terre. Ces justes, dont nous parlons, n'aurtmf-ils commencé d'être justes que d'ans l'autre monde? Ne l'étaient-ils pas dans celuici ? Et n'ést!-ce pas parce qu'ils formaient une heureuse société sur la terre, qu'ils en forment une plus heureuse dans le ciel? Qu'est-ce donc que ce système qui ajournerait à l'autre monde tous les caractères
de la véritable vie? Qa 'est-ce que cette erreur grossière qui ne verrait pas que si la véritable vie ne commence pas dèa ici-bas. sur la terre, elle ne .commencera jamais, et que ne vouloir point de. ciel sur la terre, c'est ne vouloir également point de ciel dans le ciel?
Mais soyons justes et vrais : il y a si loin de ce-que Ton voit communément sur la terre à ce que nous avons décrit, que vous avez pu croire que nous retournions, sans y prendre garde, à nos premiers tableaux, à la description de la société du ciel. S'il y a sur la terre une société pareille à celle que nous avons décrite, elle se cache bien. La supériorité sans orgueil et sans égoïsme, l'infériorité sans envie et sans abjection, en un mot, le triomphe, comme nous le disions tout à l'heure, de l'égalité dans l'inégalité même, où le trouver, où le montrer? Il aurait peu réfléchi, il aurait mal observé, mes chers frères, celui qui m'interromprait ici pour me dire : « Vous cherchez l'égalité? Mais êtes-vous aveugle? êtes-vous sourd? Quand est-ce que ce principe a été plus hautement reconnu et proclamé par plus de bouches? Quand est-ce que lès hommes et les lois ont fait plus de grandes ehoaes en faveur de l'égalité? Quand est-ce, en yn met, que ce principe a été plus près de &&n triomphe t » .,,,,,. , >
Je ne voudrais pas , lui répondraisrje , troubler votre joie. Au fait, elle n'est pas sans fondement;
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moi-même je la partage, et je me réjouis avec vous de voir tomber devant la raison publique certaines barrières qui arrêtaient l'essor de certaines classes de la société. Si vqus bénissez la Providence, qui, à travers lès siècles, a conduit l'humanité vers ce résultat, en forçant tout le monde, amis et adversaires, à y concourir avec elle, je me joins à vous de bon cœur pour bénir la Providence. Mais c'est elle seule que je veux bénir, c'est de sa seule bonté que je veux me réjouir; quant aux hommes, s'ils trouvent à propos de se bénir eux-mêmes et de se glorifier, je les laisserai faire. Restons ensemble ^n présence de Dieu et au point de vue de l'éternité. A ce point de vue, ce qu'il importe de savoir, ce n'est pas si l'égalité triomphe dans l'opinion et dans les lois, mais si elle triomphe dans les cœurs ; si elle est aimée pour sa vérité et pour sa sainteté; si elle est aimée d'un amour religieux et pur. Voilà, mon cher auditeur, le progrès dont je voudrais avoir des nouvelles. Ou, si vous voulez (car tout peut se renfermer en deux mots), croit-on à l'égalité, et l'aime- 1- on? Vousmême, mon cher frère, y croyez-vous et l'aimezvous?
Comment n'y croirais-je pas? dites-vous* Au milieu de mille inégalités superficielles, quelle profonde égalité entre les hommes! Tous pourvus des mêmes organes, tous bornés par les mêmes limites, tous sujets aux mêmes douleurs, tous dépendants de k
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fortune, tous ignorants de P avenir, tous soumis à la nécessité de mourir, et finalement confondus dans la même poussière, qui peut s'empêcher de reconnaître qu'à les prendre au fond et dans l'essentiel, tous les hommes sont égaux?
C'est fort bien ; mais cela n'empêche pas ces hommes pourvus des mêmes facultés d'en faire un usage très inégal ; ces hommes arrêtés par les mêmes limites d'en approcher, les uns beaucoup plus, et les autres beaucoup moins; ces hommes sujets aux mêmes vicissitudes, d'en subir plus ou moins l'empire ; ces hommes, égaux dans la mort, d'être inégaux dans la vie ; en sorte que, s'ils se ressemblent tous par une condition générale, à laquelle on fait fort peu d'attention , ils se distinguent les uns des autres par des circonstances qui frappent tout le monde, qui imposent à tout le monde, et auprès desquelles tout le reste semble sans intérêt.
Vous aurez beau faire, l'homme éclairé n'est pas l'égal du sauvage, ni l'honnête homme l'égal du fourbe. Le puissant, tant qu'il est puissant, vous inspirera du respect, encore qu'à tout moment vous vous répétiez que cet homme puissant est mortel. A ces inégalités qui frappent votre vue, qui vous touchent par les endroits les plus sensibles, vous opposez je ne sais quelle idée d'égalité qui parle bien moins vivement à votre esprit que la vue de l'inégalité qui est dans le monde ne parle à vos yeux; et