‹ Méditations évangéliquesChapitre 2 sur 32 · GRAND FLEUVE · texte numérisé non relu

GRAND FLEUVE

El t Éternel continua encore de me parler, et me dit : Parce que ce peuple a méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement, et qu'il s'est réjoui de Retsin, et du fils de Rémalia; à cause de cela, voici, le Seigneur va faire venir sur eux les fortes et grosses eaux du fleuve, savoir le roi d'Assyrie et toute sa gloire; ce fleuve s'élèvera au-dessus de son Ut, et se répandra par-dessus tous ses bords. Et il traversera jusqu'en Juda, et il se débordera; il passera tellement qu'il montera jusqu'au cou, et il étendra ses ailes, qui rempliront toute Fétendue de ton pays, ô Emmanuel! Es. VIII, 5-8.

Quelle longue et déplorable histoire que celle des désobéissances du peuple élu ! Quelle longue et touchante histoire que celle de la patience de Dieu ! L'Ancien Testament n'est que le récit de cette lutte

obstinée entre l'homme qui cherche sans cesse à échapper à Dieu, et Di«u sans cesse occupé à le retenir où à le raiïieflef . Âufiotis-noits jamais , de nous-mêmes, attribué un tel caractère et une telle conduite à ce Dieu caché, qui habile une lumière inaccessible, et pour qui, non-seulement les individus, mais les nations entièfés, sont comme une goutte qui tombe d'un seau, et comme la menue poussière qui J attache à une bâlàincê? Attfiond-fcôus cru que cette poussière pût faire pencher cette balance? Et cependant il en est ainsi, mes chers auditeurs; oui, cette poussière pèse dans celte balance; oui, ces créatures qui ont tant de raison de redire, après le prophète : Qu'est-ce que de l'homme mortel que tu en prennes soin, et du fils de V homme, que tu le visites? Dieu, qui les a formées à son image, en fait aussi l'objet de sa sollioitude; il s'en occupe assidûment, il veille sur elles, il prend garde à toutes leurs démarches, il tient compte de toutes les actions et de toutes les pensées de chacune d'elles; chacune d'elles vaut à ses yeux tout un monde, que dis-je? chacune d'elles, en taht que responsable et immortelle, vaut à ses yeux tous ces mondes dont l'immensité nous accable, quoique notre âme soit plus grande par ses désirs, par ses besoin», par sa capaoité, que chacun d'eux et que tous ensemble, Dieu peut faire, d'une sçule parole, éclore de nouveaux oieux aux limites mêmes des ciçux ; mais la naissance secrète et ol>

ET LES BAUX Dl ttHAND FLEUVE. 3

scurc d'une seule Ame d'homme g la Véritable vie, est un événement plus oonsidérablô que là création d'un nouvel univers dans les déserts de l'espace, si l'espace a des déserts» Dieu peut d'un souffle, de tft bouche, balayer le firmament, anéantir ces planètes et ces soleils, parmi lesquels le globe où s'agite la multitude humaine n'est que comme un grain de sable dans les grèves de l'Océan, ou comme une goutte d'eau dans l'Océan lui-même; mais cette épouvantable Catastrophe ne serait qu'un accident vulgaire au prix de la destruction finale d'une seule de ces âmes que Dieu a faites capables de l'adorer, de le comprendre et de le réfléchir. Cessons donc de nous étonner de tous les soins, de toutes les attestions* de toutes les délicatesses du divin amouf ; comprenons, en particulier* que l'attention que Dieu ne refuse pas aux individus, il l'accorde aux nations; aimons à reconnaître* dans sa conduite avec le peuple d'Israël, son caractère et les rapports qu'il à Voulu former avec l'humanité ; car Dieu n'a riôn fait» n'a rien été pour oe peuple* qu'il ne fasse et qu'il ne veuille être pour tous les peuples et pour tous lés hommes ; seulement il a agi avec Israël à découvert et par une providence miraculeuse* afin que nous sachions le reconnaître là même où sa providence agit par les causes secondes et par léfc lois de la nature \ lois qui suffisent toujours à tas dessein** »l qui lui auraient pleinement ëuffi même

avec le peuple d'Israël, s'il n'avait pas fallu, afin de constater une fois pour toutes à nos esprits charnels la continuelle présence et la continuelle action de Dieu sur la terre, que le Créateur sortît pour ainsi dire de la création, et que l'Auteur de la nature se montrât indépendant et distinct de la nature. Mais une fois que ce voile est tombé, ne nous étonnons de rien ; ne nous étonnons pas qu'un père agisse en père; qu'il ait, dans sa sphère divine, toutes les sollicitudes et les tendresses d'un père, qu'il ait même celles d'une mère ; que la charité infinie ait d'infinies condescendances; qu'elle humilie sans mesure son langage pour exprimer un amour sans mesure; que ce Dieu puissant et souverain soit en détresse dans toutes nos détresses ; que son Esprit soH conlristé par nos rébellions; que ce même Esprit conduise tout doucement les hommes, comme on conduit une bête qui descend dans la plaine, et que, se représentant à ses enfants comme une nourrice tendre et attentive, il leur annonce, par le prophète, qu'ils seront portés sur le côté, et qu'on les caressera sur les genoux.

Étudions donc avec soin, mes chers auditeurs, l'histoire du peuple d'Israël : c'est notre histoire; étudions, si j'ose le dire, le Dieu d'Israël : c'est notre Dieu. Que cet Ancien Testament, trop négligé, si nécessaire, devienne notre conseiller et notre moni- ;• appliquons-nous toutes les exhortations, tous

les reproches, toutes les menaces que Dieu adressait à son peuple par la voix des prophètes ; sachons bien que cette voix des siècles passés a parlé pour tous les siècles et pour tous les hommes ; que, sous ce rapport, l'Ancien Testament n'est pas ancien, ne le sera jamais; et qu'il y aura toujours un peuple d'Israël pour lire le livre d'Israël.

Mais les réflexions que notre sujet nous a suggérées ne doivent pas nous retenir trop longtemps loin de notre sujet. Elles nous ont indiqué dans quel esprit nous devons aborder le texte d'Ésaïe ; abordons-le sans plus tarder, et rappelons d'abord à quelle occasion ces paroles furent prononcées.

Au milieu d'une prospérité dont il n'avait point rôndu grâces à Dieu, le peuple de Juda se vit menacé du plus grand des dangers. Les rois d'Israël et de Damas, ligués contre lui, étaient prêts à dévorer ce petit et faible royaume, lorsque le roi d'Assyrie, dont Achaz avait réclamé le secours, se jeta sur les envahisseurs, et sous prétexte d'empêcher une injuste conquête, dépouilla de leurs états les deux princes qui avaient voulu dépouiller des siens le roi de Jérusalem.

Mais cet heureux événement, au lieu de toucher le cœur de ce peuple, n'ayant fait que l'enfler d'orgueil, Dieu, qui l'avait successivement attiré par le bienfait d'une existence tranquille et par une déli-

vrance inespérée, passa des bienfaits aux châtiments; mais toujours patient, il annonça longtemps à l'avance les coups qu'il réservait à ces enfants rebelles, leur donnant ainsi le temps de réfléchir, de revenir à lui et de conjurer encore les malheurs qui les menaçaient. Avertissement inutile, et pourtant dont les Juifs avaient obligation à Dieu comme s'ils en avaient profité, puisque rien, sinon leur témérité et leur endurcissement, ne les empêcha d'en profiter. Dieu, toujours fidèle en ses promesses, ne l'est pas moins en ses menaces. Au temps qu'il avait fixé, sous le règne d'un roi pieux, dont le sage gouvernement et les saints exemples semblaient enfin promettre à l'Éternel un peuple selon son cœur, la tardive mais infaillible justice de Dieu se manifesta. Déjà le royaume de Juda en avait eu comme un àvant-goût. Pour n'avoirpas voulu, dans son danger, se reposer sur l'Éternel, dont le secours lui avait toujours suffi, il avait fait l'expérience que les peuples, comme les individus, en se donnant des protecteurs, se donnent des maîtres. Il était devenu tributaire, c'est-à-dire vassal du roi d'Assyrie ; mais ce n'était point assez. Sous le règne d'Ézéchias, le roi d'Assyrie, déjà maître de Damas et du royaume des dix tribus, voulut ajouter Juda à ses précédentes conquêtes. Ses troupes inondèrent, comme les grosses et fortes eaux d'un fleuve, le petit état dont Jérusalem était-la caprttte; toutes les villes fortes fu-

rent prises; toutes les calamités qui accompagnent une guerre barbare, désolèrent cette terre sacrée que le prophète, dans une sainte extase, appelle ici la terre d'Emmanuel ; et la soumission de Jérusaleni allait achever la destruction politique du royaume de Juda, lorsque, dans le secret de son conseil, PÉternel dit : « C'est assez! » et, brisant l'instrument de ses vengeances, promenant, pendant la nuit, dans le camp des Assyriens un glaive silencieux, fit voir aux Juifs, aux premiers rayons de Paurorê, la terre jonchée de cent quatre-vingt mille cadavres ennemis, et les rendit épouvantés de leur délivrance même. Néanmoins de grands maux comme de grandes terreurs avaient dû précéder cette délivrance miraculeuse. De combien de ses enfants, durant cette terrible invasion, là terre de Juda n'avaitelle pas bu le sang et recouvert les os! Ah! sans doute, devant les débris fumants de leurs demeures, et près des tombes toutes fraîches de leurs époux et de leurs fils massacrés, les femmes de Juda comprirent que le prophète avait été trop bien inspiré lorsqu'il s'était écrié, de la part de son Dieu, et comme épouvanté de sa propre vision : Le Seigneur va faire venir les fortes et grosses eaux du fleuve, savoir le roi d'Assyrie et toute sa gloire; ce fleuve s'élèvera audessus de son lit, et se répandra par-dessus tous ses bords; il traversera jusqu'en Juda, et il se débordera; il passera tellement qu'il montera jusqu'au cou; et il

étendra ses ailes, qui rempliront toute l'étendus de ton pays, ô Emmanuel!

Laissons, mes frères, le châtiment, et voyons le crime. C'est le double crime de la prospérité : Tingratitude et l'insolence; la première, figurée par ces mots : Vous avez méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement; la seconde, indiquée par les mots qui suivent : Vous vous éles réjouis de Retsin et du fils de Rémalia, c'esl-à-dire de la ruine du roi de Damas et dje celle du roi d'Israël.

Le peuple avait méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement. C'estrà-dire que, quand sa vie coulait comme celle d'un pur et tranquille ruisseau, qui n'a à lutter ni contre ses rives, ni contre aucun obstacle jeté dans son cours, il n'avait pas admiré, il n'avait pas béni la bonté de ce Dieu qui veillait à ses frontières, qui gardait ses cités, qui le laissait vivre sous la protection des lois de ses pères, recueillir en sécurité le fruit de ses travaux, et se reposer avec ses enfants sous sa vigne et sous son figuier. Cette existence tranquille et prospère, tandis que tant d'autres peuples gémissaient sous la verge de l'oppresseur, ou soutenaient, contre des conquérants barbares, une lutte désespérée, n'avait point élevé son cœur vers le Dieu de qui lui venaient tous ces biens. S'il étendait ses regards sur les misères des peuples voisins, ce n'était pas pour les reporter ensuite sur sa propre félicité et pour en remercier

l'auteur; c'était apparemment pour satisfaire cette avidité de spectacle et de bruit, ce besoin d'émotions tragiques, cette imagination turbulente qui nous fait aimer, aussi longtemps que nous n'en sommes pas menacés, les scènes de désordre et de malheur. Mais sa prospérité, sa paix, lui paraissaient simplement dans l'ordre : c'était, à ses yeux, un de ces biens légitimes dont on ne peut pas être privé sans injustice ; quelque chose de si naturel et de si nécessaire que ce n'est pas la peine d'y songer, moins encore de s'en étonner. Il se laissait, sans réflexion, porter par le doux fleuve de sa vie, sans s'aviser même que sa vie pût avoir un autre cours; sans penser que son bonheur était un don, une grâce, et que jouir sans reconnaissance, c'est positivement dérober son bonheur. Il méprisait les eaux de Siloé qui coulaient doucement, et il les méprisait parce qu'elles coulaient doucement ; plus agitées, plus tumultueuses, elles eussent excité son admiration en même temps que son effroi ; leur bruit orageux lui eût parlé de leur source voisine du ciel, et il eût reconnu que ce fleuve était un fleuve de Dieu.

Ce peuple s'était réjoui au sujet de Retsin et du fils de Rémalia. Second reproche que Dieu lui adresse par le prophète. C'est-à-dire que l'insolence avait été, chez le peuple d'Israël, la compagne de l'ingratitude. Il ne s'était pas seulement réjoui, il avait ' triomphé avec orgueil. Il avait sans doute insulté ses

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ennemis, comme on les insulte si volontiers quand on n'a eu ni le courage de les affronter, ni la peine de les vaincre. Il n'avait pas reconnu, dans ce danger si subitement apparu, si heureusement écarté, mais par une intervention étrangère, et en tout cas par la permission de Dieu, que son sort n'était pas entre ses mains, qu'il n'était nullement le maître des événements, que le danger pouvait renaître de cette délivrance même, et que toute confiance absolue de l'homme dans ses propres forces et dans sa propre sagesse, est proprement un démenti donné à la souveraineté de Dieu, et une rébellion contre cet arbitre suprême de toutes les destinées. Il s'était réjoui, dit le prophète, au sujet de Retsin et du fils de Rémalia. Dieu défend-il de se réjouir? Non, il nous dit lui-même : Réjouissez-vous; mais il ajoute : mec tremblement. Le tremblement, c'est-à-dire un profond respect, un sentiment et un aveu de dépendance, une humiliation d'autant plus profonde que la joie est plus vive, voilà ce qui doit, non diminuer, mais sanctifier la joie dans le cœur de tout homme qui croit en Dieu, et qui sait que lui-même ne peut rien, qu'il ne possède rien qu'à titre de concession temporaire et toujours révocable, et qu'il n'y a ni force, ni sagesse, ni prudence pour résister à l'Éternel.

Mes frères, le peuple de Juda avait-il mérité les reproches que l'Éternel lui adresse dans notre texte?

ET LES BAUX DU GRAND FLEUVE* if

Nous nqJ|g|jfons d'une manière positive que par des reprod^^^-mêmes, qui ne peuvent être injustes sortant d'une bouche prophétique, et aui&ïtU d'ailleurs l'accomplissement des menaces d^l'Éternel donne une redoutable confirmation. Mali un trait, rapporté au second livre des Rois, peut nous faire entrevoir combien les prospérités temporelles les plus soutenues et les délivrances les plus éclatantes étaient loin d'avoir disposé le6 cœurs de ce peuple à la reconnaissance et à l'humilité. A peine Àchaz, roi de Juda, qui était allé à Damas pour rendre hommage au roi d'Assyrie son libérateur, eut-il vu, dans un temple de la cité conquise, un autel consacré au culte des faux dieux, qu'il en fit prendre le modèle pour en élever un tout pareil dans le temple du vrai Dieu à Jérusalem. Le grand-prêtre Urie, à qui ce modèle fut envoyé, reçut et exécuta l'ordre de substituer un autel de cette forme à l'ancien et seul légitime autel, qui fut transporté ailleurs et mis, en quelque sorte, au rebut. Si l'on considère que ce nouvel autel était emprunté à un culte idolâtre, si l'on se rappelle que rien, dans le culte des Hébreux, n'était arbitraire ou d'invention humaine, mais que tout, jusqu'au moindre détail, avait été réglé par Dieu, et que le culte était si intimement uni à la religion, qu'on peut dire qu'il faisait partie de la doctrine et de la foi nationales, on reconnaîtra qu f immédiatemenl après des témoignages signalés de la

fâ LES EAUX DE S1L0E

cîémence de Dieu, la religion nationale, Ja religion que la nation tenait de Dieu même, fut altérée par un prètB^-au commandement d'un roi, le peuple les* ; regardant faire. Et si nous en rendons le peuple responsable, mes frères, ce n'est pas sans raison ; car jamais une tentative semblable ou n'aurait pu réussir ou même n'aurait été hasardée au milieu d'un peuple attaché à sa religioh, et, par conséquent, mettant sa religion au-dessus de tout(l). Si l'on en croit la tradition, Achaz put aussi, sans résistance, supprimer les écoles où les enfants de ses sujets étaient instruits dans la loi de Dieu. Ce nouvel attentat reste à la charge d' Achaz; mais aurait-il osé le commettre, s'il ne s'y était senti comme autorisé par cette indifférence et cette apathie générales, qui sont, pour un méchant prince, l'encouragement le plus puissant et la plus dangereuse complicité? Il semble, mes frères, qu'on peut juger d'après des faits semblables si la nation avait puisé dans les bienfaits de Dieu des leçons de reconnaissance et d'humilité, ou si le prophète éait fondé à lui reprocher d'avoir méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement,

(1) Suivant le deuxième livre des Chroniques (chap. XXVIII), l'impiété d'Achaz ne s'en tint pas là. Il sacrifia ouvertement aux dieux étrangers, il dépouilla le sanctuaire, il brisa les vases saints, il ferma les portes de la maison de l'Eternel, et dans tous les coins de Jérusalem, c'est-à-dire à la face du peuple ou complice ou épouvanté, il éleva des autels aux faux dieux.

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et de s'être réjouie avec indiscrétion et avec insolence de la ruine de Retsin et du fils de Rémalia.

Il ne faut pas nous étonner, mes frères, que 1$

crilufti sainte, comme un miroir où chacun de nous peut g$ reconnaître. Rien n'est plus propre qu'un peuple à représenter Vhomme naturel, avec tous les caractères essentiels qu'il a dans chaque membre de l'espèce. Aucun individu ne conviendrait aussi bien à ce dessein. Il y aurait toujours quelque chose à ajouter, ou quelque chose à retrancher. Dans un peuple, pris en masse, les traits individuels, ceux qui distinguent une personne entre toutes les autres, et qui empêchent qu'elle ne puisse représenter l'humanité, ces traits disparaissent, pour ne laisser subsister que ce qui est commun à tous les hommes dans tous les temps. Et peut-être le peuple d'Israël, chez qui tous les traits de l'homme naturel se prononcent avec une énergie particulière, était plus propre qu'un autre à l'usage dont nous parlons. En lisant l'histoire d'Israël, il n'est personne qui ne soit à chaque instant contraint de s'écrier : « Voilà l'homme! » Il n'en est pas, au reste, de l'homme nouveau, ou du second Adam, comme de l'homme naturel. Si celui-ci n'a pu trouver son type (1) que dans un peuple, l'autre,

(1) Modèle, échantillon parfait, individu qui présente, sans mélange et dans leur plus grande vérité, tous les caractères de respect.

je veux dire l'homme nouveau, devait le trouver dans un homme. Ce n'est pas l'humanité qui pouvait fournir à l'humanité elle-même l'image de la

uvelle créature ; il fallait que cette nouvelle créafût réalisée dans un individu, si jamais elle del'être; car, quand on pourrait, en ramassant tous les plus beaux traits que peut fournir l'histoire du genre humain, composer de ces mille traits épars l'idée de l'homme nouveau, encore ne serait-ce qu'une idée; mais cette idée même, l'humanité ne la fournira jamais ; on ne pourra jamais trouver, ni dans un homme à part, ni dans tous ensemble, de quoi se former l'idée de l'homme nouveau, parce que le principe qui orée cet homme-là n'existe ni dans tel ou tel homme, ni dans tous ensemble. La réalité de la nouvelle .créature ne pouvait donc nous être offerte que dans une nouvelle créature, dans un nouvel Adam, dans un nouveau chef de l'humanité, dans un être qui pût s'appeler à bon droit le « Prek mier*Né d'entre les créatures. » Et c'est seulement en présence d'un tel homme que l'humanité, étonnée, ravie, et se prosternant pour adorer, pouvait «'écrier: «Voilà l'homme 1 *>

Puisque le peuple -de Juda est la parfaite image d'un homme, à plus forte raison ie trouverons-nous propre à représenter une nation ; toute nation peut retrouver, plus ou moins, son histoire dans l'histoire de Judji t qui nous empêcherait donc, mm chers

auditeurs, de vous prendre comme nation, et de vous appliquer, dans ce sens, les paroles de notre texte? Qui nous empêcherait de rechercher si le peuple dont vous faites partie n'a jamais méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement, s'il ne s'est jamais réjoui au sujet de Retsin et du fils de Rémalia , et, dans ce cas. de faire gronder à ses oreilles ces grosses et fortes eaux qui s'amoncellent sous l'œil de Dieu pour submerger un peuple dédaigneux et, on le croirait, ennuyé de sa prospérité? Il y a quelque chose d'effrayant dans un bonheur trop prolongé et trop complet, à moins que ce bonheur ne soit humble, sérieux et reconnaissant ; et ce n'est pas sans quelque raison qu'un roi, célèbre par la constance inouïe de sa prospérité, jeta dans l'Océan, pour conjurer par un petit malheur de plus grandes calamités, un précieux joyau que l'Océan lui renvoya dans les entrailles d'un poisson. Peuple vaudois, tu n'as rien jeté dans l'Océan, et il ne te servirait de rien d'y jeter quoi que ce soit, à moins que ce ne fussent ton orgueilleuse tranquillité et ta paisible ingratitude. Que n'aurions-nous pas à te dire, en des temps comme ceux-ci, en Rappliquant les paroles d'un texte qui s'adresse proprement à une nation ! Et n'eetae pas là le premier usage que nous en devrions faire ? Mais ce sujet, ou plutôt ce côté du sujet, a occupé toutes nos chaires il y a bien peu de temps; et d ailleurs i en appliquant notre texte aux individus

et aux familles, ne l'adressons-nous pas à la nation, qui ne peut prospérer et souffrir que dans les individus et dans les familles dont elle se compose ?

Revenons, mes frères ; le peuple juif est l'image, je dirais volontiers l'image authentique et officielle, de l'homme naturel. Et chacun de nous , en tant qu'homme naturel, ou pour ce qui lui reste de l'homme naturel , trouve dans l'histoire du peuple juif sa propre histoire anticipée. Tout ce qu'a fait ce peuple, soit en bien, soit en mal, nous l'avons fait ou nous le ferons. C'est donc nous aussi à qui Dieu reproche, dans le prophète, d'avoir méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement, et de nous être réjouis à cause de Retsin et du fils de Rêmalia.

Eh ! qui de nous ne doit s'accuser d'avoir méprisé ou de mépriser encore les eaux de Siloé qui coulent doucement? Qui de nous n'a méprisé ou ne méprise le bonheur? Quoi! le bonheur? Oui, mes frères, le bonheur. Il n'y a rien qu'on méprise davantage. Non pas assurément qu'on tie veuille être heureux , et qu'on tie fût très fâché de cesser de l'être. Mais on méprise le bonheur, dans ce sens au moins, qu'on ne le sent pas, et on ne le sent pas , parce qu'on ne réfléchit pas que le bonheur ne nous est point dû, qu'il est un simple don, et l'effet d'une pure grâce ; que Celui qui nous le donne eût pu nous le refuser; que nous ne continuons à en jouir que parce que sa bonté nous le confirme tous les joyrs; et que, bien

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loin que notre bonheur soit seul dans Tordre, bien loin que le bonheur soit notre état naturel , il serait tout aussi conforme à Tordre et tout aussi naturel, que nous fussions malheureux ; qu'à tout prendre , notre malheur serait plus facile à comprendre que notre bonheur ; et que notre bonheur n'est dans l'ordre qu'au* tant que c'est la volonté de Dieu de nous le donner ou de nous le conserver. Nous ne devrions le considérer que comme un sursis, comme un délai misé-? ricordieux, comme un effet de la patience divine, ne le recevoir tous les jours que comme une faveur inat* tendue, et de la même manière qu'un coupable reçoit une grâce sur laquelle il ne devait point compter. Mais que nous sommes loin de là! On dirait que, jouissant de notre prospérité comme d'un droit, nous ne daignons pas en savoir gré à Celui qui en est la source; nous le traitons (qu'il nous le pardonne!) comme il traitera lui-même l'ouvrier inutile, à qui Ton ne doit rien, parce qu'il n'a fait que ce qu'il était obligé de faire ; nous avons l'air de l'estimer faible aussi longtemps qu'il est bon, de regarder notre bonheur comme une diose qui ne dépend pas de lui, qui ne vient pas de lui, et qui ne témoigne pas de sa puissance ; il semble que nous ne ferons cas de cette puissance, que nous ne saurons la reconnaître, que du moment qu'elle s'exercera contre nous et à notre dommage. Hélas ! mes frères, l'homme s'est toujours montré tel ; toutes les religions qu'il s'est faites en

f$ LÉS EAUX DE SILOK

rendent témoignage; toutes* plus ou moins, portent l'empreinte de la terreur; toutes semblent inspirées par le désir de conjurer loin de lui les calamités de la nature; la reconnaissance s'y montre beaucoup moins que l'intérêt; il n'y a que trop de raisons de croire que s'il n'eût pas connu le malhwr et la mort, il n'eût donné que peu de pensées et peu d'intérêt à la religion; les temps d'une tranquille prospérité sont, presque toujours, dans la vie des hommes et des nations, des temps de tiédeur et d'indifférence; partout les individus comme les nations, les nations comme les individus, ont méprisé les eaux de Siloé qui coulent doucement.

Mais si une prospérité constante et uniforme devait avoir cç déplorable effet, il semble que des dis-* pensations qui, en raffermissant un bonheur ébranlé, nous montrent que ce bonheur ne nous appartient pas et qu'à toute heure il peut nous échapper, il semble qu'un Dieu qui menace et qui, par bonté, suspend l'effet de sa menace , doive ramener notre cœur à la vérité et à Dieu. Que d'occasions, mes frères, pour cç bienheureux retour 1 Que de dangers dissipés, et qui n'ont duré que le temps nécessaire pour que nous puissions lçs apercevoir çt les mo surer! Que de fois nous avons vu l'édifice de notre bonheur terrestre prêt à crouler! Que de fois nous avons cru voir la mort marquer du doigt un membre de notre famille, les intempéries de l'air menacer nos

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récoltes, une crise commerciale se préparer à engloutir notre fortune, l'incendie étin celer sous notre toit et s'évanouir, ou le nuage de la calomnie envelopper et obscurcir notre réputation ! N'y a-t-il pas eu dans la carrière de chacun de* nous un bon nombre de ces moments où la vie semble suspendue à une seule crainte, où le cœur bat à coups pressés dans la poitrine resserrée, où notre destinée chancelant au bord d'un abîme cherche, en se balançant, son équilibre perdu? Oh! qui nous eût pris dans le moment de noire effroi, quels regrets, quel repentir n'eût*il pas surpris dans notre âme 1 Quelle estime de ces eaux de Siloé que nous méprisions tout à l'heure ! Quelle appréciation de notre bonheur au moment même où il nous échappe! Quelle humble reconnaissance! Quel aveu de notre dépendance et des droits du Seigneur! Quel vif sentiment de la vérité! Que de prières enfin, que de vteux, que de projets! et comment ne pas espérer beaucoup pour notre cœur d'une délivrance, si ardemment souhaitée, et demandée avec tant d'instances!

La délivrance est venue, et avec elle l'ancien homme, les anciens mépris, l'ancienne insensibilité. Il n'y a eu , dans ce cœur, de place que pour la joie, aucune pour la reconnaissance. La prière commencée a subitement tari sur ces lèvres encore tremblantes d'émotion et d'effroi. Sentiment de la dépendance \ regret de l'avoir méconnue, résolutions humbles et

pieuses, tout a disparu comme un rêve. Si Ton y pense encore, c'est pour s'étonner d'avoir craint; on a honte de s'être exagéré le péril ; on le voit aussi petit qu'on l'avait vu grand ; on fait le brave contre le danger disparu ; on le défie, on l'insulte comme un ennemi fugitif. On se réjouit au sujet de Retsin et du fils de Rémalia, mais de cette joie orgueilleuse qui allumait la colère de Dieu et armait de malédiction la parole du prophète. Ainsi, la délivrance qui devait subjuguer notre ingratitude, n'a fait, si l'on peut parler ainsi, que la couronner d'insolence; et de même qu'une prospérité continue nous avait fait oublier la souveraineté de Dieu , il semblerait que la délivrance qu'il vient de nous accorder l'ait convaincu d'impuissance, et nous ait appris seulement que nous pouvons nous passer de lui. Ces dangers évités les uns après les autres nous inspirent une aveugle confiance en ce je ne sais quai qu'on nomme la /br- Itme, fantôme auquel notre impiété donne un corps, et que, dans notre cœur, si ce n'est dans nos discours, nous substituons à la Providence.

On a dit souvent, mes frères, que l'insolence est le propre des grandes fortunes et la compagne des succès éclatants. Hélas ! tout bonheur est insolent, fût-ce le plus obscur et le plus vulgaire. Oui, l'ha-: bitude d'avoir, durant des années, trouvé un toit pour couvrir notre tête, un lit pour y étendre notre corps fatigué, des aliments à l'heure de la faim ,

cette seule habitude a les mêmes effets que peuvent avoir les conquêtes sur un grand capitaine et d'heureuses spéculations sur un habile marchand. Tout bonheur qui ne nous rend pas reconnaissants nous rend insolents. Ne pas remercier Dieu de son secours , c'est en nier la nécessité ; ne pas rendre hommage à Dieu, c'est le défier. On le défie aussi longtemps qu'on ne se confesse pas dépendant de lui, que Ton compte sur le lendemain sans lui , et qu'on ne reçoit pas de lui chaque nouveau jour comme une nouvelle vie , et chaque bienfait comme une aumône.

Je me suis exprimé, mes chers frères, d'une manière absolue , et comme s'il n'y avait pas d'exception. Il y en a, sans doute , et j'espère même qu'il se trouve dans cet auditoire plus d'une personne qui pourrait nous dire que les bienfaits célestes, comme une tiède rosée, ont amolli son cœur, qu'elle s'est senti convier à la repentance par la bonté de Dieu, que la comparaison de tant de patience et d'un amour si prévenant avec tant de désobéissance et tant d'ingratitude l'ont châtiée intérieurement, et plus sévèrement châtiée , il le lui semble du moins , que n'eussent pu faire les plus rudes épreuves. Il en est aussi parmi vous, j'aime à le croire, qui n'ont pas vu s'évanouir dans la joie de la délivrance tout ce que le danger avait fait éclore de bon et de salutaire dans leur cœur humilié ; il en est que la

tranquillité n'a pas subitement dépouillés de toutes les bénédictions de l'angoisse. Croyez-vous pourtant que si tous ceux d'entre nous que la prospérité a humiliés et que les délivrances ont rendus à Dieu, sortaient à la fois dé cette enceinte, cette enceinte resterait vide? Croyez-vous seulement que notre auditoire en fût sensiblement diminué? Non, vous ne le croyez pas ; et votre opinion à cet égard vous oblige à rendre pleine justice à la conduite de Dieu , conduite qui, sans cela , devrait vous paraître inconcevable.

En effet , si les aveugles et les ingrats faisaient l'exception , pourquoi les épreuves feraient-elles la règle ? Pourquoi un train de guerre serait-il ordonné à tout homme sur la terre? Pourquoi chaque homme, à son tour, serait-il appelé à passer dans la fournaise? Pourquoi^ de celte balance de notre destinée, le bassin où se pèse notre bonheur peu à peu se détache*t-il du sol, peu à peu se trouve-t-il de niveau avec l'autre, peu à peu s'éiève-t-il, jusqu'à ce que le bassin du malheur ait à son tour atteint le sol, où son poids funeste le fixe et l'enfonce? A moins que vous ne supposiez en Dieu du caprice ou de l'indifférence , ou du plaisir à voir souffrir sa créature, c'est-à-dire, pour abréger, qu'il n'y ait d'autre Dieu que le hasard , il faut que vous admettiez que les châtiments sont un moyen principal d'é* ducation pour l'homme, et que les bienfaits, dont

Dieu est d'ailleurs si libéral» ne suffisent qu'à uti petit nombre pour ôtre convertis * et à personne pour être sanctifié.

C'est par le bien que Dieu commeiiee * c'est par le mal qu'il continue et qu'il achève l'éducation de chaque individu. Ses voies d'ailleurs sont fort diverses. 11 est des hommes sur lesquels, dès l'entrée de leur carrière, ou de plusieurs côtés à la fois , il imprime le cachet brûlant de l'adversité. Mai6 la plupart reçoivent en partage une existence où les biens l'emportent sensiblement sur les maux , quelques-uns même une existence enrichie de toutes sortes de félicités, en sorte qu'on dirait que Dieu a voulu d'abord essayer sur eux toute sa bonté, et les tenter à la reconnaissance» Mais par des motifs différents, quoique tous aboutissant à un seul motif , Dieu f ou plus tôt ou plus tard , trouble cette félicité» Il est, pour tous ces paralytiques du péché, une heure de la journée où l'ange descend dans le réservoir de Béthesda, et en agite l'eau pour la troubler, afin que ceux qui y descendront alors soient guéris.

Ce n'est pas l'ange de la colère. La colère s'est épuisée 6n Golgotha \ et au fond de la coupe il n'est resté que l'amour, mais un amour sérieux, un saint amour, qui ne se refusera jamais à lui-même de nous affliger pour nous sauver» Et si vous voyez les ihAtirents de Dieu tomber même sur ceux que

Si LES EAUX W? SILOF.

leur conscience a déjà châtiés , et qui, soumis par la grâce, ont accepté la discipline de l'Esprit de Dieu, mes frères, c'est qu'ils en ont toujours besoin, pour renoncer sans cesse à eux-mêmes et au monde, qui ne renonce jamais à eux; c'est que, sans la souffrance, ils manqueraient d'occasion pour quelquesunes des plus belles vertus qui font le cortège de la foi ; c'est qu'en particulier l'épreuve de leur foi doit produire la patience, un des meilleurs fruits qui puissent croître sur l'arbre de la régénération , et l'une des plus pures offrandes que nous puissions offrir à Dieu, parce que la propre volonté et la force propre y trouvent peu de place; c'est que leur Maître , qui est venu pour condamner le monde dans sa chair, n'est pas venu pour glorifier le monde dans la leur ; c'est que les serviteurs ne sont pas plus que le maître ; c'est qu'on ne s'unit pas sans souffrir à Celui qui a souffert. Au reste, pourquoi justifions -nous les dispensations de Dieu à leur égard? songent -ils à s'en plaindre? en sont-ils étonnés? avons-nous , là-dessus , quelque chose à leur apprendre? sommes-nous digne de leur servir d'interprète? et quant à ceux que la grâce de Dieu n'a pas encore élevés à ce point de vue d'où l'on embrasse toutes les situations les plus diverses avec une religieuse indifférence, ou du moins avec une haute sérénité, et d'où l'on s'écrie avec saint Paul : Toutes ckom concourent ensemble au bien de ceux qui aiment

KT LB$ BAUX »C GRAND FLEt'VB. 25

Dieu, comment leur faire comprendre par des paroles ou par des raisonnements ce que les faits seuls peuvent faire concevoir, et pourquoi ne pas laisser à la grâce de Dieu le soin de s'expliquer ellemême?

Notre texte, d'ailleurs, nous adresse particulièrement à vous, à qui l'Évangile est encore étranger, bien que vous le connaissiez peut-être et que vous le confessiez ; étranger, dis-je , parce que vous ne vous en êtes ni appliqué les promesses ni approprié l'esprit. Mettons-nous tous dans cette classe, mes frères, et ceux en qui le vieil homme domine encore sans partage , et ceux en qui l'homme nouveau a déjà triomphé, et ceux chez qui on le voit se débattre encore dans les étreintes du vieil homme. Mettons-nous tous ensemble dans une même classe ; personne n'y perdra rien, chacun y trouvera quelque chose à son usage : car quel homme parmi nous est tellement renouvelé qu'il n'ait rien à prendre pour soi de ce qui s'adresse à l'homme qui ne l'est

pas?

A quoi donc servent les malheurs de la vie à l'homme qui, ne connaissant encore que les inspirations de la nature et de la chair, méprise les eaux de Siloé qui coulent doucement, c'est-à-dire n'apprécie pas son bonheur, à l'homme qui se réjouit au sujet deRetsin et du fils de Rémalia, c'est-à-dire qui s'abandonne à une confiance téméraire dans la for-

Ùti LES EAUX DE SILOE

tune, au lieu de remettre *oa sort entre les mains de Dieu?

Nous ne cherchons pas à quoi ces épreuves doivent servir, nous cherchons à quoi elles servent en effet. Ce sont des expériences, vos expériences peutêtre, que nous allons vous raconter»

Il arrive pour chaque homme une époque de so* lennelle Visitation. La vie, jusqu'alors, avait coulé comme les eaux de Siloé ; non pas exempte de contrariétés, de craintes, ni même de douleurs, mais tranquille à tout prendre et heureuse, telle, en un mot, que tout homme l'accepterait volontiers, à .moins que des besoins plus élevés et quelque pressentiment de Dieu et de la vérité, la dépouillant pour lui de tout son charme, ne l'aient contraint de .s'écrier, au milieu de tous les biens d'ici-bas ; Mon âme est ennuyée de ma vie t Mais le moment des grands coups arrive tôt ou tard. Ce n'est pas toujours à grand bruit, c'est sourdement aussi qu'ils tombent sur la vie. Vous ne savez pas toujours pourquoi ce front s'abaisse, ce visage pâlit, ces cheveux blanchissent; quel affront, quelle déception, quelle dé* couverte funeste a flétri cette vie naguère encore florissante, comment cette vigueur s'est changée en une sécheresse d'été. Ces symptômes eux-mêmes peuvent jnanquer aux plus grandes infortunes. Le front serein, l'œil brillant, l'air fier déguisent quelquefois

des tourments intérieurs auprès desquels les plus grandes misères que peut rassembler un hôpital ne sont rien, et qu'on n'apaise qu'en les étourdissant. Qu'es^ce qui a produit cette calamité intérieure, dont le sentiment va quelquefois jusqu'à rendre la vie insupportable? Qui le sait? Qui pourrait le croire? La cause apparente en est quelquefois si petite qu'à peine est-elle digne d'un nom. Mais une aiguille peut faire mourir comme un poignard quand cette aiguille est empoisonnée. D'autres malheurs ont une forme plus distincte et un nom connu. C'est la maladie qui enlève à un homme les moyens de pourvoir à l'entretien de sa famille et le rend dé-» pendant de la pitié d'autrui, ou bien qui, affaiblissant ses facultés sans les lui ôter entièrement, le réduit tout à coup et pour longtemps peut-être à une inaction pénible et humiliante. C'est le crédit, ou la considération, ou même la simple estime, ce strict nécessaire de F amour-propre, qui se retirent de lui, emportés par la calomnie ou dissipés par des fautes personnelles. C'est le scandale et le déshonneur introduits dans sa famille par Tinconduite d'un enfant mal né ou mal élevé, fléau d'une famille dont son enfance aimable avait été l'espoir et l'orgueil. Ou bien enfin, c'est la mort qui vient frapper à sa porte, et lui demander un, deux, peut-être plusieurs de ces êtres pour lesquels il vivait uniquement, et tans lesquels la vie n'a pour lui ni intérêt, ni sens,

ni bat. Peut-être, tandis qu'ils vivaient, les a-t-il négligés, méconnus, dirai-je tout? maltraités et rendus malheureux. Son amour se réveille pour eux empoisonné de remords. Il les apprécie, il leur rend justice lorsqu'il n'est plus temps. Il se consume d'inutiles regrets sur cette tombe sourde et silencieuse, d'où ne sortira jamais, non plus que de son cœur, une douce voix de pardon. Et quoi qu'il en soit, ils sont morls ; son œil ne rencontrera plus, dans cette maison qui lui semble à présent si vaste, leurs visages affectueux; leur voix, dont un seul accent ferait fondre son cœur de tendresse et de joie, leur voix qui remplissait et égayait sa demeure, il lui semble toujours qu'il va l'entendre, et il ne l'entend jamais. 11 a tout enseveli dans cette mort, excepté lui-même. Ses espérances ses illusions, ses goûts les plus chers sont dans ce tombeau. Lia scène du monde est changée à ses yeux; celte nature est en deuil, cette foule est un désert. Il peut encore obéir à des devoirs, il peut encore se livrer à la pensée ; hélas ! il peut encore obéir à des passions ; c'est des uns ou des autres de ces éléments que la vie humaine se compose; mais il a cessé de croire à la vie; elle ne lui suffit plus; tous ses biens, tous ses intérêts le laissent vide et affamé ; ce prestige de la vie, dont nous sommes presque tous atteints, est dissipé sans retour : aussitôt que l'Éternel nous châtie, il consume comme la teigne ce que nous ai-

mons le plus ; il ne laisse rien subsister de ce qui en faisait le prix ou le charme ; et Ton serait tenté d'appliquer à cette situation étrange la célèbre parole du Sauveur : Le sel a perdu sa saveur, avec quoi la lui rendru-t-on ?

Quelquefois les calamités se pressent ; le malheur semble jaloux de regagner le temps perdu; un abîme appelle un autre abîme; une pierre détachée de Pédifice entraîne , une à une, toutes les autres; et, au moment même où nous admirions, avec une envie mêlée de je ne sais quel effroi, quelque prospérité bien complète et merveilleusement constante, voilà que la maladie, puis la honte, puis la ruine, puis la mort, arrivent coup sur coup, et font de l'objet de notre envie l'objet de notre pitié. Ainsi s'accomplit à son égard la prédiction d'Ésaïe : Voici, le Seigneur va faire venir les fortes et grosses eaux du fleuve, savoir, le roi d'Assyrie el toute sa gloire; ce fleuve s'élèvera au-dessus de son lit, et se répandra pardessus tous ses bords. Et il traversera jusqu'en Juda, et il se débordera; il passera tellement qu'il montera jusqu'au cou, et il étendra ses ailes, qui rempliront toute t étendue de ton pays , ô Emmanuel!

Àh ! plus malheureux celui que le malheur n'atteindrait jamais, plus malheureux celui qui n'aurait pas ses maux dans le monde, et que l'éducateur divin aurait exclu de sa mystérieuse école! On se demanderait avec raison, à la vue d'une si effravante

30 tfg EAUX DE SILoré

félicité : Qu'a-t-îl donc fait pour qu'on l'oublie? Est-il trop pur pour passer au creuset, ou trop mauvais, trop désespéré, pour valoir la peine d'une épreuve î

Mais Dieu n'oublie personne; il visite tout le monde. Ce n'est pas nous, mes frères, qui inventons cette expression, c'est l'Écriture qui nous la fournit. Ce n'est pas ordinairement aux biens qu'elle l'applique, comme il semblerait naturel, mais aux maux. Un homme n'est visité de Dieu que quand Dieu le frappe; et tant que le malheur l'épargne, il n'a point reçu la visite de Dieu. Qu'est-ce à dire, mes frères, sinon que Dieu nous est moins visible, que Dieu nous est caché, que nous ne reconnaissons distinctement sa présence et son action que lorsque, sortant de sa bonté comme d'un nuage, il se révèle dans la lumière de sa justice? C'est là, en effet, pour les hommes du monde, le premier effet de ces calamités qui bouleversent l'âme entière* Dieu sort pour eux de sa retraite et de son silence* Son nom se présente à leur pensée, son nom se forme sur leurs lèvres, qui ne l'avaient peut-être jusqu'alors prononcé que pour le profaner. L'effroi, la douleur, *le désespoir, élancent de leur cœur un cri vers ce Dieu terrible* Ce cri est l'aveu de leur dépendance, * un commencement de soumission^ et, chose merveilleuse, un commencement d'amour.

Car, à Tinstaiit même où il les frappe, ils songent

que jusqu'alors il les a bénis. Ce châtiment qui marque la limite de sa patience, en mesure aussi retendue. Jusqu'au moment où sa justice éclate, ils avaient été supportés. Tout jusqu'alors avait donc été, de la part, de Dieu, douceur, prévenance et longue attente. La colère fait ressortir l'amour; le Dieu juste leur révèle le Dieu bon, ce Dieu qu'ils n'eussent jamais connu, jamais béni, s'il n'avait jamais été pour eux que le Dieu bon ! Car qui est aveugle, sinon eelui qui a été comblé de bienfaits? Ils connaissent son amour au moment où il semble fini ; ils s'assurent de sa bonté quand, pour la première fois, il leur donne lieu d'en douter. C'est une chose constante et reconnue, soit que vous preniez les gens du monde ou les personnes de piété, qu'il s'élève plus d'accents d'amour de la bouche des infortunés que de celle des heureux, et que le malheur est en général plus reconnaissant que la prospérité. Les anciennes histoires nous disent qu'un peuple d'esclaves affranchis promit la royauté au premier d'entre eux qui verrait le soleil levant. Tous se tournèrent vers l'Orient, un seul vers l'Occident, et celui-ci emporta le prix; car, tandis qu'une blancheur pôle éclaircissait à peine l f Orient, le soleil, encoïe invisible* frappait déjà de ses rayons les dernières cimes des montagnes de ^Occident j et pour l'esclave qui regardait de ce côté, le soleil en effet se levait a l'Occident. Pour nous, comme pour

cet homme, c'est à l'Occident que le soleil se lève* C'est dans l'ombre du deuil que Dieu se révèle, et notre douleur, au même temps qu'elle nous rappelle sa justice, nous remémore sa bonté;

Justes pour la première fois envers Dieu (qu'estce en effet que reconnaissance, sinon justice?) nous devenons justes envers notre destinée, envers notre bonheur évanoui, envers ces eaux de Siloé que nous méprisions naguère. Ceci est encore un reflet du soleil levant dans les nuages de l'Occident. Le trouble fait valoir la paix comme la maladie fait sentir le prix de la santé. Nous ne trouvons plus ennuyeuse, comme autrefois, la paisible uniformité du bonheur. Nous aimons la monotone régularité de cette félicité évanouie. Nos regrets agrandissent tous ces petits bonheurs de toutes les heures dont la succession non interrompue n'était autre chose, à vrai dire, que le fond môme de notre vie. Nous nous étonnons d'avoir pu méconnaître tant de grâces et de mépriser tant de bonté ; nous nous demandons compte avec amertume de tout ce chemin parcouru, les yeux fermés, au milieu des magnificences de Dieu, qu'il ne tenait qu'à nous de contempler et, pour ainsi dire, de serrer dans notre cœur. Nous nous trouvons ingrats de n'avoir pas joui, c'est-à-dire, dans le fond, de n'avoir pas été heureux, puisque nous l'avons été sans le sentir et sans nous en douter. À présent, par exemple, que notre œil cherche en vain dans notre cepelc

ET LES CAUX Dt GRAND KLEUVE. 33

domestique un visage chéri qui y reparaissait régulièrement à chacune des heures qui rassemblaient la famille , de quel prix ne payerions-nous pas une seule de ces heures qui revenaient sans être remarquées, et un de ces regards que les nôtres rencontraient sans émotion et avec l'espèce d'indifférence que donnent trop souvent l'habitude et la sécurité! Combien tout, jusqu'aux détails les plus répétés et les plus vulgaires, nous paraît précieux et regrettable dans ce passé qui ne peut plus revenir ! que nous portons envie à ceux qui savourent leur bonheur ! que nous trouvons insensés ceux qui, sous nos yeux et comme nous, méprisant les eaux de Siloé qui coulent doucement, laissent misérablement se perdre une félicité dont la source tarira pour eux comme elle a tari pour nous.

Il y a là déjà du remords. Mais ce n'est pas sur un seul point qu'il s'éveille. Car c'est un des effets du malheur, de porter l'alarme dans toute l'étendue de la conscience. Effet bien naturel; la conscience, qui devrait parler en tout temps avec la môme force, parle moins haut et moins distinctement dans ces temps de prospérité et de paix où les châtiments de Dieu ne nous parlent pas de sa justice et ne nous rappellent pas ses immuables droits. La conscience est paresseuse ; elle s'endort aisément, elle s'éveille avec peine; il ne faut pas moins, pour la tirer de son sommeil, que le bruit des fortes et grosses eaux de

la colère divine. Parce que la sentence contre les mauvaises œuvres ne s'exécute pas incontinent, parce que quelquefois même elle tarde longtemps, le cœur de l'homme se remplit à la fois et de l'envie et du courage de mal faire. Il cherche, pour s'autoriser et se fonder dans le mal, beaucoup de discours, et il les trouve ; et tant que sa vie est heureuse, ces discours ou ces raisonnements lui paraissent admirables et sans réplique. Mais les discours du malheur ont bien une autre force, et réfutent vigoureusement les sophismes du péché. Tous ces beaux raisonnements, toutes ces distinctions subtiles, toutes ces maximes relâchées qui composent la morale des passions, tombent au premier son de cette auguste voix qui se fait reconnaître dans le tonnerre des grosses eaux. La conscience n'a plus que des inspirations vraies, plus que des paroles fortes et précises ; elle arrache le voile dont nous avions couvert nos méchantes actions ; elle met à nu devant nous tout notre passé ; elle appelle en témoignage contre nous mille et mille souvenirs endormis; tous nos péchés, convoqués par sa voix, se lèvent et se rangent en bataille; notre état nous est désormais connu; et le juge vers qui s'élèvent nos regards humiliés ne saurait nous condamner plus absolument que nous nous condamnons nous-mêmes. Qui a fait tout cela? Qui nous a si soudainement replacés au centre même du vrai? Un nuige passant sur notre soleil ; une ma-

ET LES BAUX DU GftANI) VLEUVE. 35

ladie, une mort, un désastre tombant dans notre vie* L'ivresse du péché est comme celle du vin ; le douleur seule, soit extérieure, soit intérieure, peut arracher l'homme ivre à son étourdissement et le faire revenir à lui #

Le malheur enfin obscurcit pour nous le monde visible, et ouvre en nous cet œil intérieur avec lequel on voit l'invisible. Dans la prospérité, les apparences seules étaient pour nous des réalités, et les réalités n'étaient que des apparences. J'appelle apparences tout ce que nous connaissons par le moyen des sens, tout ce qui flatte chez l'homme la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la vie; j'appelle réalités tout ce que nous connaissons par le moyen de la conscience, tout ce qui n'a de prix qu'aux yeux de la charité, tout ce qui doit subsister après que l'univers aura passé, tout ce qui, dès ici-bas, nous unit à Dieu. Or, la prospérité temporelle a pour effet de nous faire prendre pour une réalité et pour l'unique réalité le monde des apparences, et pour une apparence, pour une simple idée, le monde des réalités. C'est dans le premier de ces mondes que nous croyons vivre, dans l'autre nous croyons rêver. Le monde des formes, des couleurs, des saveurs et des sons, c'est pour nous le monde de la vie; le monde du juste, du bon, de l'amour et de Dieu, c'est pour nous le monde des rêves. Dans l'un, pour nous, est le corps vrai, dan»

l'autre seulement l'ombre. aveuglement! ô folie! ô renversement de l'ordre primitif et éternel ! ô profond avilissement de notre âaie "immortelle ! Est-ce donc là, pourrait nous dire encore : le Seigneur Jésus, est-ce donc là ce que vous regardez?- Il rien sera laissé piètre sur pierre. Le malheur j au moins pour un temps, remet chaque chose àss^plaee, rend invisible, en quelque sorte, ce qui -était visible, et visible ce qui était invisible. On sent que ce monde, toujours prêt à fondre et à s'abîmer sous nos pieds, et dont il ne nous restera rien, quand il aura passé, qu'un souvenir inutile et peut-être odieux, ne saurait être le véritable objet de l'âme humaine ; que cet objet est ailleurs, loin, bien loin de la portée de nos regards, ou plutôt qu'il est plus près de nous, puisqu'il est en nous, et qu'en rentrant en nousmêmes, c'est-à-dire dans notre conscience, nous sommes sûrs de le trouver. Et quel est cet objet, si ce n'est Dieu?

Mes frères, c'est ici qu'il faut nous arrêter; nous n'avons voulu décrire que les effets les plus immédiats, les usages les plus prochains des châtiments de Dieu. Ces grâces sont les préparations de la grâce. Tout n'est pas accompli, ni pour nous ni en nous, lorsque le malheur a réveillé en nous le souvenir de Dieu, l'idée de sa justice et de sa bonté, la reconnaissance pour le bonheur dont nous jouissions à notre insu, la conscience de notre infidélité, et enfin

ET tES EAUX DU GRAND FLEUVE. 37

le sentiment de la réalité du monde invisible. Tout n'est pas accompli, mais tout est préparé; c'est sur ces bases que la charité de Dieu se dispose à élever l'édifice de notre salut; une âme dans cette situation est plus propre à recevoir Jésus-Christ; ses douleurs sont la semence de sa joie ; et si l'affligé serre précieusement ces choses dans son cœur, le temps n'est pas loin où, selon la promesse de Dieu, la lumière se lèvera pour lui dans les ténèbres, où le lieu désert et le lieu aride se réjouiront, où la solitude sera dans l'allégresse et fleurira comme la rose.

Et cependant, me3 frères, je ne puis m'empêcher de me dire : Pourquoi donc attendre, cœurs ingrats, que la douleur nous traîne, sanglants et désespérés, aux pieds de notre bon Dieu? Et pourquoi sa bonté toute seule ne nous convierait-elle pas à la repentanceî Quoi! n'aurait-elle jamais cet usage? Quoi! ne pourrions-nous, à l'exemple de saint Paul, vous presser de lui donner cet usage î Quoi ! faudrait-il vous dire plutôt (car ce serait dire cela que de ne pas dire le contraire) : Jouissez eh ingrats, ou, pour mieux dire, ne jouissez pas. Méprisez, à votre aise, les eaux de Siloé qui coulent doucement ; applaudissez-vous avec orgueil de la chute de vos ennemis et de l'évanouissement de vos dangers ; ne veuillez rien devoir à Dieu ; fuyez devant sa bonté qui vous poursuit; fuyez jusqu'à ce qu'elle vous atteigne ; elle vous

38 LES EALX DE SILOE

atteindra sans doute, non pas, il est vrai, sous se forme la plus aimable, mais sous la forme de la maladie, de la honte, de la mort et du deuil. Il faut bien qu'elle prenne cette forme; car ce ne sera jamais que sous les traits du Dieu terrible que vous reconnaîtrez le Dieu bon.

Il a donc tort, ce Dieu toujours sage, il a donc tort d'essayer la bonté, puisque la bonté est toujours inutile ! Il se trompe en attendant quelques effets de ce doux soleil, il ne devrait compter que sur la foudre, et la faire éclater 6ur vous dès les premiers pas de votre carrière! A Dieu ne plaise, mes frères, que nous lui fassions cette injure, et, s'il faut tout dire, que nous vous la fassions à vous-mêmes J Non, ce n'est pas pour rien, ce n'est pas sans sagesse qu'il commence par les bienfaits, et qu'il y persévère longtemps ; et nous ne risquons pas de nous écarter de ses intentions et de faillir à notre ministère, en faisant appel à votre reconnaissance, avant que l'adversité vienne lui faire un autre appel, qui peut sans doute être efficace, mais qui peut aussi ne f être pas, et qui, selon les dispositions où il vous trouvera, pourrait vous arriver trop lard, Non, je oe puis croire que les bienfaits n'aient pas une voix, un langage, et que le cœur de l'homme y 'soit absolument sourd. Je ne puis croire qu'il soit toujours inutile, à quelque degré de la vie spirituelle gu'on le prenne, de l'exhorter à faire, avec le compte 4e

ET LES EAUX »l GRAND FLEUVE. 39

ses voies, le compte des bienfaits de l'Éternel, et, s'il se peut, à n'en oublier aucun. C'est un exercice que je vous propose, mes frères ; et je le propose à tous; à ceux qui connaissent tout l'amour de Dieu parce qu'ils connaissent l'Évangile, et à ceux qui ne connaissent encore cet amour que dans la nature et dans la vie extérieure. Je propose à tous de compter tous les bienfaits dont ils ont fait l'expérience ; et par conséquent je propose aux plus avancés, c'està-dirfe aux plus bénis, de descendre, avec les autres, du domaine de la grâce dans celui de la nature, et de joindre à la contemplation des faveurs spirituelles dont ils jouissent celle des faveurs temporelles qui leur ont été accordées par-dessus (i). Quel exercice, mes frères, quelle délicieuse occupation, et comme elle remplirait bien quelques-uns des moments que nous pouvons consacrer au recueillement, le matin, le soir, et au milieu de notre travail ! Qu'il serait doux, qu'il serait bon d'épier cette bonté de Dieu dans chacune des fleurs qu'elle fait éclore dans notre vie | de la saluer, par exemple, dans cette aurore qu'elle fait briller à nos yeux après la restauration que nous a procurée un sommeil tranquille; de la bénir dans ces forces qu'elle nous rend pour le travail du jour ; dans l'emploi salutaire qu'elle donne à nos facultés ; dans les aliments, quelque simples

(1) Matth.> VI, W.

qu'ils puissent être, qu'elle offre à notre faim ; de nous en réjouir dans toutes nos joies, qui toutes viennent d'elle, dans ces innocents plaisirs du toit domestique, dans la santé, dans les progrès de nos enfants, dans leurs plaisirs, qui nous sont plus chers que les nôtres, dans l'affection de nos proches et de nos amis, dans ces entretiens où des amis sages nous font part de leur sagesse, dans ces épanchements familiers où des amis confiants versent leur cœur dans le nôtre ; dans ces rencontres heufeuses où nous découvrons chez un inconnu, chez un étranger, un ami qu'à notre insu Dieu nous avait préparé ; dans la satisfaction de nos goûts et de nos curiosités innocentes; dans la culture de notre esprit et de nos talents; dans la douceur, enfin, de cet air natal, dans la beauté du bon pays que Dieu nous a donné ; dans la magnificence de cette nature dont il renouvelle chaque jour les scènes pour l'enchantement de nos yeux et de notre cœur. Voilà ce qui s'appelle jouir ; voilà ce qui s'appelle tirer parti de son bonheur ; c'est la reconnaissance qui le multiplie; c'est d'elle bien souvent qu'il reçoit sa saveur, c'est elle qui nous donne le sentiment que nous sommes heureux, et qui arrête pour ainsi dire nos félicités devant nous afin que nous ayons le temps de les comprendre et de les goûter. C'est un si pauvre bonheur qu'un bonheur ingrat, qu'il faudrait être reconnaissant ne fût-ce que par fntérêt, et pour

savoir qu'on a été heureux; car est-on vraiment heureux quand on ne croit pas l'être? Et quelle différence entre un bonheur qui nous vient du hasard et un bonheur qui nous tombe du ciel? entre un bonheur qui nous est abandonné et un bonheur qui nous est donné? entre celui que nous dérobons et celui que nous recevons? entre la prospérité qui a un auteur et celle qui n'a que des causes ? entre des plaisirs qui nous disent que nous sommes aimés, et des plaisirs qui ne nous le disent pas ? Comment pourrait-on hésiter? comment ne pas préférer le plus petit bonheur qui nous révèle une intention bienfaisante, à la plus éclatante prospérité où celte intention n'aurait été pour rien? Que l'ingratitude est donc insensée, et qu'elle est bien l'ennemie de notre félicité !

Mais elle est surtout l'ennemie de notre âme ; car là reconnaissance est comme le sel spirituel sans lequel toute félicité se gâte et devient infecte. Il n'y a pas de milieu : si le bonheur ne fait pas du bien à notre âme, il lui fait du mal; s'il ne nous sanctifie pas, il nous corrompt. Il faut, à mesure que nous sommes heureux, trembler davantage, prier davantage. Hélas I nous ne dirons jamais, et même nous ne devons pas dire : Seigneur! s il était possible que cette coupe, la coupe de la félicité, passât loin de moi ! mais il ne faudrait rapprocher de nos lèvres qu'après avoir béni et en bénissant ; il faudrait la re-

42 LBS EAUX DE SILOé

cevoir à genoux et des mains de Dieu ; il faudrait mêler à la liqueur qu'elle contient, liqueur jamais assez pure, les larmes de l'humilité et de la gratitude. Songez-y bien, ô vous dans le cœur desquels bouillonne et déborde quelqu'une de ces joies qui ravissent tout le cœur; songez-y, vous qui, portés pour ainsi dire sur toutes les mains, entrez triomphalement dans une carrière de gloire et de plaisirs, et qui semblés avoir fait un pacte avec la fortune, mais non pas, comme Job, un pacte avec vos yeux; ne laissez pas vos yeux s'égarer vers les causes secondes de votre bonheur ; élevez-les vers la cause première ; tenez-les arrêtés sur ce bon Dieu qui vous rassasie de biens, sur ce Dieu, votre vrai bien, et sans lequel tous les autres seraient apparents et trompeurs, des maux plutôt que des biens ; que l'orgueil, que l'enivrement, que tous les dangers de la prospérité se perdent dans la reconnaissance ; que cette reconnaissance prenne les devants sur la douleur pour faire naître en vous l'humiliation et la pénitence ; enfin, que votre bonheur vous profite; qu'il devienne, de bonheur temporel qu'il était, un bonheur spirituel ; qu'il ne soit pas seulement un bonheur, mais une grâce. Tout bonheur est destiné à devenir une grâce, comme toute grâce, à son* tour, doit devenir un bonheur:

« Des biens que sur vos pas sème la Providence « Jouissez, mata surtout fouissez par le coeur;

El LES EAUX DU GRAND FLKUVK. V3

« Le plus doux des plaisirs est la reconnaissance, « Et lui seul ne connaît ni remords ni langueur.

« Seul, contre le venin des plaisirs de la terre « Ce plaisir saint et pur nous défend à jamais: « Mêlée avec l'amour, la joie est salutaire, « Et qui jouit en Dieu, peut seul jouir en paix. »

Jérémie, XLII, 4-XLHI, 4.

Après avoir longtemps averti, longtemps conjuré, longtemps menacé, l'Éternel avait enfin frappé. La Judée envahie, Jérusalem prise et dévastée, la famille royale massacrée, le roi lui-même privé de la lumière et emmené par les vainqueurs sur les rives de l'Euphrate avec une multitude de ses sujets captifs comme lui, tels avaient été les jugements de Dieu sur un peuple rebelle. Un petit nombre de Juifs avaient été laissés dans la Judée, colons pour ainsi dire dans leur terre natale, fermiers du monarque d'Assyrie, étrangers dans les mêmes lieux où ils avaient été citoyens. Ils n'obéissaient plus à des autorités nationales ; un officier du roi de Babylone les gouvernait au nom de son prince. Toutefois, dans ce profond abaissement, et dans une servitude universelle qui confondait tous les rangs,

LES JUIFS CONSULTANT JKltfEltlE. 45

un homme, un Juif était resté, qui gouvernait, au moins par la parole et dans une sphère plus élevée que celle de la politique, cette nation vaincue et malheureuse. Un homme était resté, en qui l'ancienne dignité et la première gloire du peuple juif se conservaient tdut entières, et vers qui tous avec respect,' et plusieurs avec espérance, élevaient un regard timide. Cet homme était Jérémie, depuis longtemps habitué au martyre, victime depuis longtemps de l'ingratitude de ses concitoyens, et néanmoins l'objet de leur vénération involontaire. Non moins respecté des vainqueurs eux-mêmes, il avait été libre de les suivre à Babylone, où la considération publique et les honneurs l'attendaient. Il eût mené là, libre parmi des captifs, une vie tranquille, et plus heureuse, humainement parlant, que celle que lui avaient faite ses ingrats concitoyens dans leur commune patrie et dans le temps de leur prospérité. Maître de choisir entre Babylone et son pays, U choisit son pays : c'était presque choisir l'exil. Il ne se demanda pas où il se trouverait mieux, mais où il serait plus utile, où il était le plus nécessaire, et il n'hésita pas. Bientôt en effet l'occasion d'exercer son ministère se présenta de nouveau à Jérémie dans cette contrée désolée. Une conspiration sans portée et presque sans but vint aggraver la position de ces misérables. Juifs, esclaves dans leur propre pays. Sans prévoir, sans calculer aucune conséquence,

LES JUFS

obéissant à une colère aveugle, ils tuèrent l' ho m me qui les gouvernait au nom du roi d'Assyrie ; et son sang était à peine versé qu'ils connurent l'imprudence de leur crime et le danger de leur situation. Incapables de profiter de la mort du gouverneur pour recouvrer l'indépendance, ils cherchèrent seulement comment ils pourraient échapper à la colère du roi de Babylone; et alors, comme à l'ordinaire, leurs yeux se tournèrent vers l'Egypte. Toutefois, avant de se mettre en marche vers ce pays, ancien témoin de l'esclavage de leurs pères, et d'où l'Éternel les avait tirés à mam forte et à bras étendu, ils consultèrent le prophète que Dieu avait laissé au milieu d'eux ; et cette consultation, mes frères, est le sujet du chapitre que vous venez de lire. Elle fera aussi Je sujet des réflexions que nous allons vous présenter. Étudions d'afbord cette histoire en ellemême, et voyons ensuite si elle est sans application à l'homme de tous les temps et à nous-mêmes tels que nous nous connaissons.

Que veulent savoir les enfants de Judaî Que demamdentrils à Jérémieî Us attendent que Dieu leur déclare par son moyen le chemin qu'ils doivent prendre, et ce qu'ils ont à faire. Mais pourquoi le démandent-ilsï Ne le savent-ils pas? Avait-elle cessé de retentir à leurs oreilles, la malédiction que, moins d'un siècle auparavant* Ésaïe dénonçait à leurs pères dans ces mémorables paroles : Malheur

CONSULTANT jiftéftUE. . {W

à ceux gjÉ descendent en Egypte pour avoir du $ecour$(i)VÈt quand ils l'auraient oubliée, ne savaient-ils pas que ce refuge leur était jpterdit, et que le seul qui leur fût permis, c'étaientres bras et le sein de l'Éternel lui-même? Telle était l'alliance qu'il avait conclue avec eux. Son secours leur était assuré, mais ils n'en devaient chercher aucun autre. Après avoir, pour eux, en tant d'occasions, interrompu les lois de la nature, et remué la terre et les deux, l'Eternel avait droit, de leur part, à un entier abandon* Il pouvait, sans une ombre d'injustice, leur interdire ce que, dans des conditions différentes, il n'interdit à aucun peuplé, la liberté de chercher un appui auprès des peuples étrangers. En les bénissant d'une manière extraordinaire, en faisant pour eux oe qu'il n'a fait pour aucune autre nation, il se réservait d'exiger d'eux ce qu'il n'a exigé aussi d'aucune autre nation. Ils avaient accepté les bénéfices inouïs de cette alliance, ils en devaient accepter les charges. Le motif de ces dispensions sans exemple leur était d'ailleurs bien connu, et les leur devait rendre non-seulement respectables, mais sacrées. C'est à ces conditions qu'au milieu d'un monde idolâtre, ils étaient, dans toute la force du terme, le peuple de Dieu. C'était en faisant' exception, pour eux, à la loi générale d'association qui s'applique aux nattons entre elles comme aux individus entre

(1) Ésaïc, XXXI, 1,

4ft-V; LES JUIFS

eux, c'était en les isolant au milieu de, ^ttfttes peuples, que Dieu les voulait soustraire à f^ctfverselle contagkHçyfec^tte impiété qui, se déguisant en religion, ^tfiljt, chez tous les peuples, substitué au culte du'wai Dieu ou les forces de la nature, ou des hommes, ou des démons. Juda savait par expérience combien cet isolement était nécessaire ; car, dans l'irrésistible force d'erreur qui livrait l'humanité tout entière au culte des idoles, le moindre contact, les relations les plus passagères avec l'étranger, n'avaient jamais manqué de l'entraîner dans la commune infidélité. Sa sûreté, ses privilèges, sa gloire, son éternel intérêt, dépendaient donc de cette solitude sévère au milieu de l'humanité égarée ; à cette condition seulement il accomplissait les desseins de Dieu, et conservait à sa postérité, à l'univers entier, le dépôt de la première des vérités; à cette condition il était le terrain fort et lentement préparé où l'arbre du christianisme devait être planté et d'où il devait étendre sur toute la terre son ombre bénie.

Le peuple savait donc que, quels que fussent ses dangers, il ne devait point aller en Egypte. C'était pour lui une question de foi et d'obéissance depuis longtemps résolue. Les chefs qui, en son nom, consultaient Jérémie, le savaient sans doute ; et plusieurs peut-être se représentaient ces maximes célèbres de l'ancien prophète : Votre force est dans le

CONSULTANT JERE.MIE. 49

repos; voire force est d'attendre en repos la délivrance de l'Éternel. Et c'est peut-être parce qu'ils le savaient trop bien, et parce qu'ils savaient que Jérémie s'en souvenait mieux encore, que le nom de V Egypte ne parait point dans leur requête. Ils to& suppriment avec un soin, dirai-je avec une affecta-* tion? qui ne fait pénétrer que mieux au fond de leur pensée. Peut-être espèrent-ils, par cette réticence, rendre service à Jérémie, s'assurer sa complicité s'il est infidèle de cœur comme eux, et le mettre en état, pai* le vague de leur question, de leur faire une de ces réponses vagues auxquelles celui qui les donne est libre, après l'événement, d'attacher le sens qu'il lui plaît. Quoi qu'il en soit, ils se bornent à demander au prophète : Quel chemin devons-nous prendre? ou, de quel côté devonsnous diriger nos pas?

Mais pourquoi donc consulter le prophète? N'étaitil pas plus simple et plus court, une fois leur parti pris, de le suivre sans demander conseil? La démarche n'est-elle pas étrange? Elle serait plus étrange, mes frères, si c'était le peuple qui la fît. Mais ce n'est pas le peuple, ce sont ses chefs qui consultent Jérémie. Et leur dessein sans doute est de s'autoriser auprès du peuple de la réponse du prophète, réponse qu'ils ont peut-être quelque espoir d'obtenir favorable à leur dessein. Forts du consentement d'un homme aussi vénéré, que le peuple,

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tout en le maltraitant, n'a cessé de considérer comme le prophète du Très-Haut, ils entraîneront où ils voudront ce reste malheureux de la nation. Mais quand même ce serait le peuple lui-même, le peuple entier, qui consulterait Jérémie (et dans le fait il est présent à la consultation), il ne faudrait pas s'étonner. Si vous dites : Mais qui donc ce peuple veut* il tromper? nous répondrons : Ce peuple veut se tromper lui-même. Ce peuple qui voudrait se passer de Dieu et qui ne le peut, ce peuple accoutumé à trouver sa volonté jusque dans ses sabbats, c'est-à-dire dans ses actes mêmes d'obéissance et de religion, ne saurait ni agir selon Dieu, ni agir sans Dieu; il a besoin à la fois de suivre sa propre pensée et de s'imaginer qu'il suit la pensée divine; et il ne sera tranquille et content que lorsqu'il sera parvenu, tant bien que mal, à se faire illusion là-dessus. Peu lui importé que le consentement du prophète lui soit extorqué ou résulte d'une méprise, peu lui importe que la réponse soit douteuse ; on n'a pas de peine à être trompé quand on veut l'être ; et la plus grossière apparence suffit à la passion bien décidée et bien obstinée ; mais il lui faut cette apparence ; il lui faut une parole, un mot. La conscience du peuple juif ne demande pas davantage, mais elle ne demande pas moins. 11 faut que le prophète parle : on ne partira pas qu'il n'ait parlé ; mais quoi qu'il dise, on partira.

CONSULTANT JBAEM1E. 51

Avez-vous remarqué dans quels termes les chefs du peuple abordent ce même Jérémie, que peu de temps auparavant ils avaient fait jeter dans une fosse pleine de boue, pour le punir de leur avoir dit la vérité? Reçois favorablement notre prière. Cette humilité, si nouvelle de leur part, était peu nécessaire. Si rÉternel devait être consulté, il n'était pas besoin de supplier Jérémie de s'adresser à lui de la part du peuple. C'était sa charge, c'était son devoir. Mais on ne voit en lui qu'un homme faible. Il faut d'abord apaiser cet homme qu'on a si gravement offensé ; il fout ensuite le gagner par des louanges et par des hommages ; il faut, en feignant de s'en remettre à son jugement, ou plutôt au jugement de Dieu, le mettre sur la voie du conseil qu'on désire, et lui dicter l'oracle qu'on attend de lui ; on le lui inspire tout au moins; on parle déjà d'un chemin qu'il faut prendre; on laisse entrevoir la pensée d'une expatriation; on cherche à l'émouvoir (et certes cela n'était que trop aisé!) sur ce reste, sur ce dernier reste d'un grand peuple; car, dit-on, mus sommet restés peu de beaucoup que nous étions, comme tu le voit de tes yeux. On a tout fait pour obtenir la réponse désirée ; aller plus loin, ce serait manquer le but; Jérémie ne pourrait feindre de n'avoir pas compris ; et à force d'avoir été clair* on le forcerait lui-même de l'être.

Mes frères, le discours des chefo du peuple fut

assez clair pour Jérémie. Il connaissait son peuple, il connaissait l'homme. Je vous ai entendus, dît-il. Non-seulement vos paroles, mais votre pensée. Je vous ai entendus, mieux que vous ne vous entendez vous-mêmes. Je sais ce que vous attendez de moi ; mais sachez à votre tour, sachez bien ce que vous devez attendre. Je vous prends à vos paroles ; je m'y tiens; je me soucie peu de votre secret désir, et je ne veux rien comprendre à vos insinuations. Voici, je vais faire requête à l'Eternel votre Dieu, comme vous Vavez dit; car ce Dieu, que vous appelez mon Dieu, est aussi le vôtre ; et je vous déclarerai tout ce que VÉternel vous répondra ; car sachez qu'en me consultant, c'est lui que vous avez consulté ; et je ne vous cacherai pas un mot. — Comprend-on qu'après ces paroles, prononcées sans doute avec gravité, et graves en tout cas dans la bouche d'un martyr, ces hommes aient osé répondre à Jérémie : L'Éternel soit témoin véritable et fidèle entre nous, si nous ne faisons ce que

l Eternel ton Dieu nous aura fait dire en t' envoyant vers nous. Soit bien, soit mal (c'est-à-dire, soit que ton conseil nous plaise ou nous contrarie), nous obéirons à la voix de l'Eternel notre Dieu vers lequel nous t'envoyons; afin qu'il nous arrive du bien quand nous aurons obéi à la voix de l'Éternel notre Dieu. On voudrait, mes frères, pour ne pas voir dans ces paroles le témoignage d'une hypocrisie qui va jusqu'au blasphème, on voudrait supposer que la voix, que la

vue du prophète avait fait rentrer ces hommes en eux-mêmes, et que, dans ce moment du moins, ils étaient de bonne foi; mais le peut-on, quand on lit* avec quelque attention la suite de ce chapitre, et particulièrement ces paroles : Vous avez usé de fraude contre vous-mépm^ quand vous m'avez envoyé vers ÏÉternel votre Dieu, en me disant : Fais requête envers f Éternel notre Dieu pour nous, et nous déclare tout ce que F Éternel notre Dieu te dira pour nous, et nous le forons (1)? Le peut-on, mes frères? Nous vous en laissons juges.

Dix jours s'écoulèrent depuis ce moment à celui où Jérémie apporta au peuple la réponse de l'Éternel. Gomment se passèrent ces dix jours? À quoi furent-ils employés par le peuple et par le prophète? Mes frères, nous l'ignorons ; mais on peut l'imaginer. Peut-être le peuple, à qui Jérémie reproche si expressément, si hautement, d'avoir affecté la soumission quand il était décidé à n'obéir qu'à soimême, avait-il , dans cet intervalle, fourni au prophète de3 armes contre lui, en essayant de le corrompre ou de l'intimider. Quant à Jérémie luimême, qui peut douter qu'il n'ait passé dans la retraite, dans la prière et dans les larmes cet intervalle bien mal employé par les chefs de sa déplorable nation? 11 s'agissait pour lui de conjurer loin de

(1) Jérémie, XLH, 20.

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cette nation une grande infidélité et un immense péril. Il s'agissait de recueillir de la bouche même dé Dieu les paroles que le peuple devait entendre. Car^ d'ailleurs , le prophète savait d'avance la volonté de Dieu ; cette volonté n'était pas un ordre nouveau , un règlement pour le cas particulier : c'était une loi générale pour tous les cas semblables , une loi antique et fondamentale, une règle qu'on ne pouvait ignorer sans ignorer en même temps l'ensemble et l'esprit de toute l'économie sous laquelle cette nation vivait depuis des siècles; et si Jérémie eût pu ne pas connaître d'avance la volonté de Dieu dans cette occasion , comment reprocherionsnous au peuple de l'avoir ignorée ou méconnue? Il est vrai, mes frères, queJérémie ne leur adresse point ce reproche , et qu'il se borne à leur déclarer que s'ils demeurent dans leur patrie, ils y seront maintenus et affermis , malgré tous les dangers auxquels ils semblent s'exposer en y demeurant; tandis que, s'ils se rendent en Egypte, ils y trouveront tous les maux qu'ils ont voulu éviter, et d'autres plus grands encore. Mais n'est-il pas visible que ces promesses et ces menaces n'étaient que l'application, dans un cas particulier, et la sanction prochaine, de cette loi antique, immuable et connue d4 tous, qui leur dé* fendait de recourir, même dans les plus extrêmes dangers, aux secours d'un peuple infidèle? Mais, quoiqu'il en soit, et c'est là ce qui doit fixer notre

CONSULTANT JSRKM1E. 55

attention, il résulte du discours de Jérémie, et mieux encore de ce qui suivit, que si le peuple avait cru, sur une question si simple et résolue d'avance, avoir besoin de consulter, toujours avait-il consulté sans sincérité, puisque, après avoir déclaré qu'il ferait la volonté de Dieu, il répondit au prophète qui la lui faisait connaître : Tu mens 1 V Éternel notre Dieu ne t'a point envoyé pour dire : N'entrez point en Egypte pour y demeurer. Mais c'est Baruc, fils de Nirija, qui t'incite, afin de nous livrer entre les mains des Caldéens, pour nous faire mourir, et pour nous faire transporter à Bàbylone. Ainsi cet homme à qui on avait protesté solennellement qu'on croirait à tout ce qu'il déclarerait de la part de Dieu, on lui dit : Tu mens ! Ainsi cet homme que peut-être on a essayé, mais vainement, de corrompre, on l'accuse de n'avoir pas résisté à la corruption, et d'avoir vendu l'autorité de sa voix prophétique à ceux qui pouvaient mieux la payer ! Ainsi ce vieux martyr, cet homme qui , préférant l'opprobre du Jourdain aux délices de PEuphrate , avait consacré à ses frères malheureux les restes d'une vie qui n'était nulle part aussi menacée que parmi eux, on l'accusait de les avoir livrés à leurs ennemis, et d'avoir vendu à des conquérants barbares les misérables restes de sa misérable nation ! Mais à ceux qui se faisaient un jeu du nom même de Dieu, et qui l'insultaient par un hommage dérisoire d'obéissance, devait-il en coûter beaucoup

de calomnier un homme, fût-ce même un prophète , fût-ce même un bienfaiteur?

Ah ! mes frères, ne soyons pourtant pas trop sévères envers ce malheureux peuple. Plaignons-le d'avoir manqué de foi et de sincérité; mais quand notre bouche s'ouvre à des paroles d'indignation et de mépris, mettons la main sur notre bouche. Ces outrages à un homme, ces outrages à Dieu, ces injustices, cette infidélité, tout était compris d'avance dans ce manque de foi aux promesses du Dieu dont Israël avait mille fois éprouvé la puissance et la miséricorde. Mais, à la place d'Israël, «aurions-nous eu plus de foi? Et quand même, portés pour ainsi dire sur les ailes de Dieu, nous serions parvenus , triomphants, dans l'heureux pays que nous habitons, quand même des prodiges incessamment renouvelés seraient venus nous rappeler chaque jour la présence et la bonté de Dieu , quand même nous aurions marché durant des années , durant des siècles, par la vue et non par la foi , est-ce que , à l'approche d'un danger tel que celui qui menaçait d'écraser les restes de luda, notre foi aurait mieux résisté que la sienne? Aurions-nous, avec moins d'empressement et moins d'obstination que lui , tourné nos regards vers l'Egypte? Aurions-nous accepté sans objection, sans murmure, la déclaration du prophète? Serions-nous, sans hésiter, demeurés sur un sol tout prêt à nous engloutir? N'aurions-

nous éprouvé aucune tentation de nous mentir à nous-mêmes, et de dire à la vérité : Tu mens? Vous le savez, mes frères; vous pouvez le savoir; car si ce n'est pas un prodige que voire longue paix et votre longue félicité , ce sont au moins des bienfaits, ce sont des témoignages de la patience de Dieu, ce sont des titres qu'il a acquis à votre confiance et à votre dévouement; et faites-vous pour lui, en proportion, ce que vous trouvez qu'auraient dû faire les Israélites, dans leur position et dans la mesure des bienfaits reçus ? Si vous dites : Non, vous nous dispensez de le dire ; si vous dites : Oui , nous n'avons rien à dire non plus : la conscience aura son jour, et nous voulons bien l'attendre.

Le peuple consomma son iniquité, et Dieu sa justice. Les restes de Juda descendirent en Egypte. Un abîme appelle un autre abîme. Dans cette terre d'idolâtrie, ils redevinrent idolâtres. Ils brûlèrent de l'encens sur les autels de ces dieux impurs à l'adoration desquels Moïse avait arraché leurs pères. La famine, l'épée, la mortalité, les suivirent dans cet asile perfide, et les forcèrent de croire à la fidélité de Dieu. Il ne demeura plus qu'un reste de ce reste malheureux qui avait cru, en fuyant loin de son vainqueur, échapper à l'anéantissement. Le vainqueur les sut trouver dans ce pays de sûreté ; car il n'y a point de pays de sûreté pour ceux que Dieu abandonne. Le roi qui devait les protéger eut

lui-même besoin de protection, et n'en trouva point. Il succomba sous les coups de ce Nébucadnetsar, pour un temps le fléau de Dieu. Et que faisait cependant Jérémie? S'était-il éteint loin de son peuple dans la vieillesse et dans le deuil ? Achevait-il, près des ruines de Jérusalem, des jours usés par le dévouement et par la douleur? Non, mes frères, inséparable compagnon du malheur, attaché à son peuple comme la branche au tronc dont elle est née, n'ayant pu retenir ses compatriotes dans leur pays, il voulut les suivre en Egypte. Ces infortunés, pensa-t-il, ne tarderaient pas à payer la peine de leur infidélité ; ils seraient infailliblement exposés à en commettre de nouvelles ; d'autres crimes, comme d'autres misères, les attendaient en Egypte ; ils auraient besoin d'exhortations, d'encouragements, de consolations, que dis-je? de menaces nouvelles au milieu du terrible accomplissement des anciennes menaces : ils auraient besoin de ce Jérémie, si dédaigné, si outragé. Jérémie, disciple par avance de Celui qui devait venir au monde pour servir et non pour .être servi, Jérémie chargea sa croix et suivit son peuple. Sans doute, il savait ce qu'il en coûte, sur-, tout au déclin de l'âge, pour quitter la terre de ses aïeux, lui qui s'écriait jadis avec un accent si pénétrant d'amour et de douleur : Ne pleure» pas sur celui qui meurt y et ne faites point de condoléance; mais pieu* rez amèrement sur celui qui s'en va en eacil; car il ne

retournera plus, et il ne reverra plus le pays de sa naissance. Mais Jérémie, qui eût voulu mourir près des tombeaux paternels, ne sacrifia pas aux restes inanimés de ses aïeux les restes vivants de cette nation dont Dieu lui avait confié la garde et la défense ; là où était son peuple, là était son pays. Ce profond attachement pour son peuple, même ingrat, est un trait qu'il eut de commun avec tous ceux qui, comme lui, furent auprès d'Israël les organes de la sagesse de Dieu, Ces prophètes, mes frères, étaient de grands citoyens ; ces serviteurs de Dieu étaient d'excellents patriotes.

L'histoire -que nous yenons de raconter est susceptible de plusieurs applications ; nous en avons indiqué quelques-unes ; nous nous arrêterons sur une seule.

Mes frères, nous n'avons pas besoin de vous prouver que la consultation des Juifs manquait de sincérité. La question qu'ils avaient adressée à Jérémie revenait évidemment à ceci : Devons-nous aller en Egypte? Et d'avance ils se soumettaient à Tordre qu'ils recevraient du prophète, c'est-à-dire de Dieu même, consulté par lui dans cette affaire. Mais parce que sa réponse est contraire à leur désir ou secret ou avoué, ils lui disent ; Tu prononces des mensonges 1 et ils prennent le funeste parti d'aller

chercher un asile dans la terre de la servitude et de l'idolâtrie.

Le prophète pouvait s'y attendre, mes frères, et il s'y était attendu, lorsqu'il s'était vu consulté par eux sur une question qui n'en était pas une, et qui, de tout temps, était résolue dans leur conscience. S'ils eussent été décidés en tout cas à faire la volonté de Dieu, ils n'eussent pas consulté; car cette volonté, ils la connaissaient. Le premier symptôme de la mauvaise foi, le premier, présage de la désobéissance, c'est de consulter lorsqu'on sait déjà ce que l'on doit faire.

Mais pourquoi consulter? Pourquoi se lier quand on veut être libre ? Pourquoi s'exposer à fouler aux pieds deux autorités, et celle qu'on trouvait au dedans de soi, et celle que, volontairement, on est allé chercher hors de soi? Cette conduite, singulière en apparence, est fort naturelle.

Nous avons besoin de nous tromper, même grossièrement, et de nous imaginer, quand nous agissons mal, que nous agissons bien. Et lorsque, livrés à nous-mêmes, tête à tête avec notre raison ou notre conscience, nous n'y parvenons pas, nous cherchons autour de nous quelque chose ou quelqu'un qui nous aide à nous tromper. Nous ne croyons pas nous tromper quand quelqu'un se trompe avec nous; nous croyons pécher moins quand quelqu'un veut bien pécher avBc nous. La

raison d'autrui, même de l'homme qui nous inspire à l'ordinaire peu de confiance, nous paraît respectable et pleine d'autorité, aussitôt qu'elle parle comme notre passion* Les signes les plus équivoques nous paraissent clairs pour peu que nous puissions leur donner un sens conforme à nos désirs. Le plus faible appui est assez fort quand nous vouions pécher. Quelque attachés que nous soyons à notre propre sens, nous devenons modestes et pleins de déférence pour les opinions qui nous plaisent. Nous nous exagérons à plaisir la gravité du personnage qui nous conseille, ou l'importance de l'indice qui nous détermine. Il ne nous faut pas davantage, mais il ne nous faut pas moins. S'il est difficile de se résoudre à bien faire tout seul, il ne l'est pas moins de se résoudre à mal agir tout seul. On veut avoir un homme, une raison, une preuve, un signe pour soi. Et parce qu'au bout du compte, rien n'est plus facile à trouver, on consulte, quoique la conscience ait assez clairement parlé, ou quoique la passion ait déjà pris son parti.

Quelquefois, il est vrai, on rencontre mal, c'està-dire trop bien. C'est le cas des Juifs consultant Jérémie. L'homme ou le livre à qui nous demandions conseil s'avise de parler comme notre conscience ; il se fait son allié contre nous, au lieu de se liguer avec nous contre elle. Moment critique et grave! Se soumettra-t-on ? ou bien, comme les Juifs,

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dira-t-on à cet importun Jérémie : Tu mens? Hélas! il est bien probable que, quand on n'a cherché des conseils étrangers que pour échapper à ceux de la conscience, on ne les écoutera pas mieux qu'on ne Ta écoutée, et qu'à la voix du dehors comme à celle du dedans, on dira sans hésiter : Tu mens!

Sans doute, mes frères, il faut distinguer. Le principe de ces consultations inutiles est Quelquefois une sorte de paresse spirituelle beaucoup trop commune, une peur de la responsabilité, un besoin de servitude, qui nous porte à nous décharger de notre conscience sur la conscience d'autrui, ou qui nous fait chercher nos inspirations partout ailleurs que dans notre raison éclairée par la Parole de Dieu, ou dans la Parole de Dieu appliquée par notre raison. Une autre fois, nous combattrons cette paresse, qui prend en vain toutes sortes de noms et de formes. Aujourd'hui c'est à un autre ennemi que nous avons affaire. Ce n'était pas la paresse, ce n'était pas une sorte de servilité de la conscience, qui inspirait les malheureux Juifs : c'était un ennemi plus habile et plus subtil, qui ne rencontre pas les doutes, mais qui les crée et les grossit. La conscience qui n'est que paresseuse pourra bien se soumettre à la vérité* si elle a le bonheur de rencontrer la vérité; la con* science séduite par la passion ne se soumettra pas m aisément, et trouvera bien quelque raison, quelque moyen de résister à la voix de la vérité qui lui fé*

CONSULTANT JffUbflB. 68

ftitte en face, et de lui dire, comme les Juifs à Jérémie: Tu mens 1

Or, nous ne venons pas à notre tour lui dire : Tu mensl Nous lui laisserons le soin de se le dire à ellemême quand le moment sera venu. Ce que nous avons à cœur aujourd'hui, c'est de vous signaler, mes frères, cette inclination que nous avons tous à consulter autrui pour éviter de nous consulter nous-* mêmes. Et comme le rempart derrière lequel se réfugient les âmes qui répugnent à s'interroger, c'est le grand nombre de cas difficiles et douteux dans lesquels peut se rencontrer la conscience, nous nous attacherons à montrer qu'il n'en est pas ainsi, et que c'est nous qui multiplions ces prétendus cas de conscience. Il est clair, d'ailleurs, que ce que nous allons dire s'adresse, d'un même temps, aux consciences paresseuses dont nous avons parlé.

Vous ne supposerez pas, mes frères, que nous ayons la pensée de nier qu'il puisse se présenter, même aux plus sincères, des questions de conscience difficiles, épineuses, ni que, pour les résoudre, il soit légitime de s'entourer de conseils.

Des cas difficiles! il y en a sans doute; et chacun en a rencontré de pareils. Mais à quoi cela tient* il? première question. Cela tient-il à la nature de la morale elle-même et à l'insuffisance de celle de nos facultés qu'on pourrait appeler la raison morale, et qu'on est convenu d'appeler la conscience? Mes

frères, on conçoit très bien que Dieu ait semé de difficultés les différents champs où s'exerce notre activité; qu'il nous ait rendu difficiles et le triomphe sur la nature, et l'explication des lois qui la régissent; qu'il ait hérissé d'obstacles le chemin qui mène à la science comme celui qui mène à la fortune; qu'il nous ait condamnés à manger à la sueur de notre front le pain qui nourrit l'intelligence, le pain qui nourrit le corps. On peut concevoir encore qu'il ait rendu l'accomplissement du devoir plus difficile aux uns, plus facile aux autres, quoique, à y regarder de plus près, l'égalité reparaisse, Dieu exigeant davantage de celui à qui il a donné davantage. Il est des natures plus heureuses, mieux douées, à qui la vertu coûte moins, et en qui, s'il est permis de parler ainsi, elle est déjà commencée. Reste à savoir, et Dieu seul le sait, de combien ces âmes privilégiées doivent devancer et surpasser les autres pour les égaler seulement. Mais la lumière de la conscience est la même pour tous ; pour tous le chemin du devoir est facile à discerner. La loi morale est une chose simple ; elle entre dans les yeux de l'âme comme la lumière du soleil dans les yeux du corps; et il ne faut pas, pour ouvrir les uns, plus d'effort que pour ouvrir les autres. Cela devait être, mes chers frères ; une seule chose était absolument nécessaire, c'était d'obéir ; le reste, en comparaison, importait peu; il importait peu que nous fussions

CONSULTANT JERÉM1K. 05

riches, savants, honorés : il importait, au delà de toute expression, que nous fussions vertueux. Cela importait à tous également; pas plus, pas moins au pauvre qu'au riche, à l'artisan qu'au philosophe. Il fallait donc, pour atteindre ce but suprême de la vie, non pas que nous fussions exempts de tout travail ; aussi, mes frères, y a-t-il un travail de la conscience; aussi chacun, dans l'intérêt de son salut, est-il invité à penser ; et bien penser est, selon la judicieuse remarque d'un grand homme, le principe de la morale : mais ce qu'il fallait, c'est que chacun pût faire ce travail, pût penser ses actions ; ce qu'il fallait, c'est que chacun, quelle que fût sa condition, pût se promettre, au terme de ce travail, de rencontrer la vérité, je veux dire la vérité sur ses devoirs. Nous sentons tous qu'il y a là justice, nécessité, et à moins de renverser les idées que nous nous faisons de Dieu, nous ne saurions nous représenter qu'il ait fait de la vertu, ou de la vérité pratique, le privilège du grand loisir ou de la subtilité d'esprit. Tout le monde a assez de loisir pour être vertueux, assez d'esprit pour se sauver.

Que ferions-nous, au milieu des difficultés de la vie extérieure, au milieu des obscurités et des incertitudes que la raison ne peut pas toujours dissiper et que souvent elle multiplie, que ferions-nous sans cette boussole divine, qui, quelque position que prenne notre navire, et de quelques flots qu'il soit

LfiS TOUS

agité) s'obstine constamment à nous montrer le pôle? Si la morale était une chose aussi peu eimpte que tout le reste, oy si eUe était le moins du «onde subordonhée à tout le reste, que fieriensHtous pour aotfs décider? qui consultéronHious? Le hasard, ota l'intérêt. Du premier de «s conseillers, nous n'avons rien à dire : il a suffi de le nommer* Et quant è l'intérêt* sans compter que l'admettre Domine arbitre ^ e'eét le prodamer souverain, et d'un â&ôme roup> une fois petir toutes, détrôner le devoir* c'est, dans la plupart des cas, une pauvre boussole que l'intérêt. Ge n'est pas tout de chercher notre avantage, notre plus grand avantage, un avantage qui né puisse jamais devenir une perte, il faut le discerner ; et pour le discerner, que -de cotanaissaftoee^ que -de recherches, <|ue de travail souvent ne faùt-il pas! -fit puis* oommeut s'imaginer, «i 'Dieu existe^ et si 4a jastiee est la nécessité suprême, pat* ccfeiséqueiH le suprême intérêt, comment s'imaginer qû'eft ne cherchant que l'intérêt, on 4e trouvera? eettment flepffs être certain, au contraire^ qu'en le manqué par cela seul qu'on n'a cherché que lui? Gomment 'croire que cette fcouerçole conduise au port, et que 4e -eiel, .promis à oefcx qui se sent «lépeuîttéfe é*eu'xmêmèfe pour se revêtir de Dieu, soit ëgatemefH ouvert à oeiHL qui se sont dépouillée de Dieu pour *vî Tevêtir d^ux-mêmes? Or, le eteJ> n'est-ee pas le taom ~9e notre wrivérsel, de >notre suprême* de «otoe

CONSULTANT jrfABMIE. VI

«nique intérêt? La oonscience est donc l'arbitre naturel, nécessaire, dans tous les cas où la raison et l'intérêt ne neus éclairent pas suffisamment ; le bien, le plus grand bien possible, c'est-^dire oe qui est cantonne «t le plus conforme à la volonté de Dieu, vottà l'astre q«n se lève pour nous montrer notre route quand tous tes autres sont obscurcis. U faut donc que ce soit le seul que tous les yeux puissent voir, et dont aucun nuage ne puisse intercepter les rayon*. Il fout que »ce qui est destiné à tout simple fier* sèit simple.

Nous parlons ioi, mes frère», comme ai l'Évangile n'exiètatt pas, et nous disons ce que te bon sens eftt pu dire sans l'Évangile et a dit effectivement avasrt lui* A présent, broyez-vous que l'Évangile ait, seus ce rapport, empiré notre condition ou qu'il l'ait améliorée? Sa meftote est-elle moins mnpte* moins évidente» et p€taH>n dire qta'il ait, sur oe point et d'une manière quelconque, étnoussé te tranckamt de la conscience? Mes Jrères* vous fie te pensez pas*

L'Évangile, bien loin d'ajouter aux complications tient l'homme, comme nous le dirons bientôt, avait embarrassé la morale* l'a, au contraire* simplifiée, en ta renouant à «on seul prmoipe, loin duquel, cessent de formâr ube gerbe ufcique et serrée, elle se détoifcpose, et retombe de côté et d'autre en «aille tiges fragiles. L'Évangile a simplifié la morale, en lui donnant pour centre, ^en donnait peur objet

t)8 LES JUIFS

à tous les devoirs, pour but à toute la vie, la volonté d'un Dieu dont il nous a révélé tout le caractère, et qu'il nous a fait aimer en nous le faisant connaître. L'Évangile a simplifié l'œil de notre âme, c'est-à-dire qu'il a donné au regard de cet œil une direction constante, fixe et unique; le chrétien, s'il nous est permis de suivre cette image, ne voit pas double ; le devoir se présente à lui dans sa simplicité ; il a renoncé à chercher beaucoup de discours ; à travers tous ces discours, à travers tous les raisonnements de la passion, et tous les prestiges du langage, il va droit au but, et son amour pour Dieu est une ligne droite qui, ne tenant compte du chemin tortueux de la passion, arrive au terme à travers les mille et les mille sinuosités qu'il va coupant sans cesse. Pour le chrétien, en un mot, toutes les questions sont plus simples, la lumière qui les éclaire est plus vive; l'Évangile a, en quelque sorte, popularisé la morale, et tout ce qu'il y a de plus haut et de plus délicat dans la morale.

Vous insistez néanmoins et vous dites : Il y a pourtant des questions de pratique difficiles, et ce qu'on appelle des cas de conscience embarrassants. Y en atirait-il autant, y en aurait-il beaucoup si nous ne cherchions pas beaucoup de discours? N'est-ce pas nous, le plus souvent, qui créons les difficultés, et qui serrons le nœud qui nous coûte tant de peine à dénouer? Je ne veux, mes frères, que rappeler à

CONSULTANT JKRBM1E. 6$

chacun de vous un souvenir» (?est celui du lendemain de telle action que vous avez faite dans l'intérêt de quelqu'une de vos passions, vanité, vengeance, avarice, égoïsme, sensualité» L'acte consommé, votre passion assouvie, des écailles tombent de vos yeux ; vous regardez l'action que vous avez commise, et du premier coup d'œil vous reconnaissez que vous avez péché. Je dis du premier coup d'œil ï vous n'avez pas examiné, discuté de nouveau ï il a suffi de regarder. Que s'est-il donc passé t La pas* sion s'est calmée en s'assou vissant ; et avec elle sont tombés en un clin d'œil tous ces brouillards qu'elle avait soulevés autour de votre conscience. Ces rai* sonnements, ces apparences, ces analogies auxquels vos désirs donnaient tant dé force, tout cela s'est évanoui ; et vous ne concevez plus même comment tout cela a pu vous en imposer. Or, ce que vouô jugez vrai dans l'absence de là passion, n'est-il pas la vérité? Et si la passion avait été tenue à l'écart lorsque vous délibériez, n'auriez-vous pas conclu tout autrement que vous n'avez fait? La question, pour un cœur simple, n'était-elle pas simple? Si elle a manqué de simplicité, n'est-ce pas essentiellement parce que votre cœur en manquait ? Cherchez si, dans les cas où votre passion n'a pas été en jeu, cherchez encore si, lorsqu'il est question d'autrui, il 6e présente à vous tant et de si difficiles questions» Nous osons vous assurer que celui qui veut sérieu-

1!ft u* imt

eetnerit arriver ou but risque peu de manquer le ; chemin, qu'il n'hésitera même que rarement, et que la conscience, à l'ordinaire, parle assez' distincte* Oient à quiconque veut l'écouter.

Que si, pour les plus sincères et pour les plus calmes, il est, dans la vie morale, de pénibles mo* menis d'incertitude et de perplexité, nous avons bien lieu de croire que tout oomme la passion, dans tel ou tel cas particulier, aveugle ou éblouit la conscience, r habitude de prêter l'oreille à la passion, " Tinfluenoe des maximes d'un monde corrompu, les préjugés d'une mauvaise éducation, exercent sur la conscience une influence qui l'affaiblit, et la rend peu propre à noua déterminer d'une manière prompte et nette, même dans les cas où nous ne sommes pas sous l'empire de quelque passion. Chez tous les hoawnes, mes frères, la conscience est plus ou moins.] obscurcie; tous, créés droits, cherchent beaucoup < de discours ; tous ont l'esprit partagé parce qu'ils pat le cœur partagé : pour tous la morale se héripse de questions difficiles dont la se* mence épineuse est dans les replis d'un cœur sans droiture. Le bon, le vrai, les juste, ont perdu leur évidence; on ne voit plus, on ne connaît plus avec l'âme 4 tout finit par faire question ; et l'homme simple ne saurait s'imaginer tout ce qui, dans un certain mo^de, devient, entre les gens d'esprit, l'objet de discussions en forme. C'est à mesure que

i:ONSULTl*T JÉKF.MIE. 71

pénètre dans le cœur l'Esprit du Dieu de l'Évangile, c'est à mesure qu'on l'aime et qu'où le préfère à tout, que toutes les pensées éparses reviennent pour ainsi dire au logis, que tous les ruisseaux retournent au fleuve, et le fleuve à la mer, c'est-à-dire, que toute la vie se subordonne à un même principe et se laisse gouverner par lui. C'est alors, et de jour en jour davantage, que la vérité sur nos devoirs nous devient plus claire et plus évidente; la lumière se lève sur le chemin du juste, et grandit sans cesse jusqu'à ce que le jour soit dans sa perfection. Sans témérité, sans obstination, avec humilité au con+ traire et avec déférence, le chrétien marche d'un pas ferme et sur une ligne invariable, au milieu d'un monde qui ne se décide jamais. Il peut être indécis tour à tour sur mille choses, il ne l'est jamais longtemps sur le devoir. Son chemin est rode peut-être, escarpé, mais direct. 11 aime'mieux, en route vers l'éternité, se blesser que s'égarer. Peu importe qu'il arrive brisé, sanglant, pourvu qu'il arrive. Et chacun de ses pas, tracé dans la même ligne que le précédent, rapproche du but.

Ne croyez pas, mes frères, à je ne sais quelle inspiration surnaturelle, à je ne sais quel instinct mystérieux qui exclurait la réflexion. Il est vrai qu'à mesure que le chrétien devient plus chrétien, Le* vérités qui autrefois étaient hors et loin de lui s'approchent de lui, s'unissent à lui, deviennent une par-

Ta us rem

lie de lui-même , et que du premier mouvement 9 fait beaucoup de choses qui lui coûtaient naguère de longues réflexions, ou que même, après de longues réflexions, souvent il ne faisait point. Il se forme une pente vers le bien comme il s'en était formé une vera le mal. La régénération est le don d'une seconde nature; et le chrétien , dans un sens glorieux, est aussi un homme naturel. Dieu soit loué de nous donner par sa grâce un cœur net et un esprit droit, à qui la vérité convient comme un air pur convient à notre poitrine ! Mais nous n'avons point dit que l'homme régénéré, qui, bien que régénéré, n'est point dans la même condition que l'homme avant sa chute, se conduise, en chaque occasion, par une vue intérieure et involontaire de la vérité, et par un entraînement dont il ne peut se rendre compte. Penser est pour lui, même en morale, le moyen de connaître ; et si ce n'est pas celui qui pense Je plus qui agit le mieux, c'est du moins celui qui pense le mieux. Le chrétien est, dans un sens excellent, un homme de pensée, mais de cette pensée simple, naturelle, voisine de l'âme, qui occupe l'esprit sans le fatiguer et sans dévorer le temps. Quand nous ne serions pas dans le cas de penser pour éviter le mal, il faudrait penser pour accomplir le bien. Il faudrait tous les jours examiner, et sans doute examiner avec soin, ce qui est agréable au Seigneur (1).

(1) Éphésiens,V f 10.

CONSULTANT JKRRMIE. 73

Doux et digne emploi de l'intelligence que le Seigneur nous a donnée! Noble exercice, aussi propre à développer les facultés de notre esprit que celles de notre cœur I Et enfin , mes frères , nous ne prétendons pas nier que l'homme ne soit plus ou moins souvent appelé à délibérer sur des cas de conscience, c'est-à-dire sur des questions que la conscience se pose et qu'elle ne résout pas du premier coup. Or, que les difficultés qui se présentent viennent de nous ou des choses mêmes, que nous en soyons innocents de toute manière, ou que nous devions attribuer notre état de doute au peu de soin que nous avons eu de vivre en présence de Dieu , et de nous rendre familières les vérités de sa Parole, il n'importe : c'est sans doute notre devoir d'examiner, de nous déterminer, de conclure. Que ferons-nous dans ces occasions?

Nous avons tâché de montrer que les cas de conscience vraiment embarrassants sont beaucoup plus rares qu'on ne prétend; mais enfin, quand il s'en présentera de pareils, faudra-t-il s'interdire de consulter ceux de qui, raisonnablement, on peut attendre des lumières? Qui pourrait le penser? Quoi ! enlever aux relations chrétiennes leur objet le plus pur et leur plus grand intérêt? Tout permettre à la charité, excepté l'un des plus grands services qu'elle puisse rendre, et tout prétendre de l'amour frater-

nel , excepté le plus précieux et le plus irrécusable de ses témoignages? Ordonner aux chrétiens d'être, les uns envers les autres, prodigues de tout, excepté de lumière et de vérité? Condamner ces chaires, fermer ces temples , mes frères , puisque enfin ceux qui vous y parlent ne font autre chose que conseiller votre conscience? Que fais-je en ce moment moimême que d'associer ma faiblesse à votre faiblesse, et, sous l'invocation de Dieu, qui est notre force commune, d'essayer si je ne pourrai pas jeter quelque lumière sur la route , encore obscure, de quelques-uns du moins d'entre vous? Non, mes frères, nous devons tous nous exhorter, nous exciter, au bien : n'est-ce pas dire en d'autres termes, que chacun, avec sa oonscience, doit venir en aide à la conscience de son prochain? Une conscience a donc quelque chose à apprendre à une autre conscience. Toutes, également capables de s'éclairer, ne sont pas également éclairées ; et, dans cette sphère comme dans toute autre, celui qui sait moins est appelé à demander conseil à celui qui sait davantage.

Ces derniers mots renferment la première règle que vous avez à suivre dans vos consultations. Que celui qui sait moins consulte celui qui sait davantage ; qu'il aille vers le plus éclairé, vers le plus désintéressé , vers le plus consciencieux , vers le plus Bévère. Certes, on n* a pas grande envie d'être éclairé, on "Cherobe moine «n conseiller qu'un complice, on

use, comme dit le prophète, de fraude contre toimême, quand on consulte au hasard, et surtout lorsqu'on s'adresse de préférence à ceux qui, ayant be* soin d'être ménagés, ont quelque intérêt à nous ménager aussi. On ne consulte au dehors , un prétendu Jérémie, un prétendu prophète, que pour voir si Ton ne pourra point échapper au prophète du dedans, à ce Jérémie invisible, qui gémit, qui proteste dans le cœur de chaque homme. De même, on agit inconsidérément ou sans bonne foi, quand, avant d'avoir épuisé tous les autres moyens, et sondé son cœur devant Dieu, on consulte ces oracles muets qui, ne disant rien, disent tout, et à qui , par conséquent, on fait dire tout ce qu'on veut. Je compte dans le nombre ces signes, ces rencontres, ces prétendus appels, ces impressions vagues que nous appelons des voix intérieures, et dans lesquelles, si des mondains nous les alléguaient en des cas analogues au nôtre, nous ne verrions que des sympathies ou des antipathies naturelles, indignes d*être prises en considération; j'y comprends encore, sans hésiter, cette Parole de Dieu consultée au moyen du sort, et qui n'est plus alors la Parole de Dieu, mais une parole humaine, trouvée par nous ou plutôt mise par nous dans le volume de la Bible. Eh quoi ! pourrions-nous vous dire avec le prophète , aller aux morts pour les vivants! s'en rapporter à des signes arbitraires ou équivoques plutôt qu'à notre conscience! quoi de

76 IBS JUIFS

plus contraire à cette loi parfaite de liberté, à cette $tature d'hommes faits, à ce caractère d'enfants et non plus d'esclaves, d'enfants, dis-je, admis dans la confidence de leur Père, et toujours libres de l'entretenir et de l'interroger? Quoi de plus contraire à la confiance due à la promesse qu'il nous a faite de nous assister en tout temps par son Esprit? Avons-nous foi à cette promesse quand nous demandons conseil à la matière et au hasard? Consultons-nous plus sérieusement quand nous consultons des hommes de qui nous n'avons à attendre aucune lumière? Ah! qu'il est bien plus probable, si nous agissons de la sorte, que ce que nous désirons véritablement, ce n'est pas de connaître la volonté de Dieu, mais de l'ignorer! Aussi, combien de fois n'arrive-t-il pas qu'après avoir consulté, avec un grand air de confiance, quelque ami qui a pris notre requête plus au sérieux que nous ne le souhaitions, nous le combattons comme s'il nous eût attaqués, nous lui déclarons que, nonobstant les avis qu'il a bien voulu nous donner, nous persistons dans le nôtre, en un mot, nous lui disons, non pas comme les Juifs à Jérémie: Tu mens! mais, avec cette politesse qui a fait de grands progrès depuis Jérémie : Vous n'avez pas compris mon affaire et vous vous trompez !

Consulter ceux qui sont les plus capables de nous comprendre et de nous diriger, premier signe de sérieux et de bonne foi dans nos consultations. Le

CONSULTANT JËRBMIE. 77

second, qui est une suite naturelle du premier, c'est d'exposer avec une entière franchise le cas de conscience dont il s'agit. On manque trop souvent, et même sans s'en douter, à cette règle essentielle. On prétend avoir tout dit, on se le persuade ; et Ton a tout dit en effet hors un mot qui, changeant toute la question, changerait aussi toute la réponse. L'at-on omis par pure distraction? Mais, dans des questions graves, et qui engagent à la fois notre responsabilité et celle d'autrui, la distraction est-elle permise? est-elle excusable? Avouons qu'elle n'est pas même probable. Peut-être que le mot qu'il fallait dire, le détail qu'il fallait donner, a refusé de sortir de nos lèvres ou de couler de notre plume, non parce qu'il avait trop peu d'importance, mais parce qu'il en avait trop. Un instinct prudent, si ce n'est une intention expresse, l'a retenu en chemin ; il s'était bien présenté à notre pensée, mais nous l'avons écarté sans faire semblant de le voir. Si nous avions été parfaitement sincères, nous n'en aurions pas moins répugné sans doute à dire ce mot, à donner ce détail ; mais cette répugnance ne nous aurait pas échappé; nous aurions voulu en avoir raison ; nous en aurions sondé les motifs ; et peutêtre cette recherche, apportant dans la question qui nous occupe une lumière inattendue, nous aurait fait renoncer à chercher ailleurs des conseils désormais inutiles.

Mais tout cela ne suffit pas encore : ce n'est pas tout d'avoir bien choisi notre conseiller, et de lui avoir exposé le véritable état de la question, sans lui faire mystère de certaines circonstances. Nous ne devons à personne une confiance aveugle, et nous ne devons céder qu'à la conviction. C'est donc avec notre conscience que nous devons consulter la conscience d 'autrui; c'est avec notre conscience que nous devons écouter la conscience d'autrui; c'est notre conscience qui doit apprécier les conseils qu'on nous donne et prononcer en dernier ressort. C'est un droit, ou plutôt c'est un dépôt dont naus ne pouvons jamais nous dessaisir en faveur d'aucun homme j c'est un pouvoir que nous ne pourrions abdiquer qu'entre les mains de Dieu même lorsqu'il nous aurait distinctement fait entendre sa voix; et ce serait encore un acte de conscience que cet abandon de notre conscience. Les conseils d' autrui peuvent nous aider à réduire à des termes simples une question compliquée ; ils peuvent encore rétablir dans leur première clarté des principes de conscience que la passion a obscurcis au dedans de nous; ils peuvent nous faire rentrer en nous-mêmes; mais remarquez cette expression, que je n'invente pas, et que vous employez tous les jours ; si c'est revenir au vrai que de rentrer en nous-mimt$ 9 c'est que nous avons en nous-mêmes un témoin et un juge du vrai, et qu'il suffit de nous remettre en

CONSULTANT 4SKÉM1E. 79

sâ présence et de nous obliger à soutenir de près sou regard, pour nous remettre dans la voie de la vérité et de la justice.

A moins donc que Dieu ne vous ait dit de tel ou tel de nos semblables : «Tout ce qu'il vous dira, vous le croirez; tout ce qu'il ne vous aura pas dit, vous l'ignorerez, » vous ne pouvez rejeter sur aucun homme la responsabilité de vos déterminations ; elle retombe et repose sur vous; c" est à vous, nous le répétons, que votre âme sera redemandée. Et soit que vous ayez purement et simplement emprunté la conscience d'autrui pour vous décharger de l'embarras de recourir à la vôtre, soit que, pressentant de la part de votre conscience de sévères conseils, vous ayez tenté d'en extorquer de plus doux à la conscience d'autrui, vous êtes hors des conditions de l'alliance de Dieu, qui, partout, honorant en vous la liberté qu'il vous a donnée, vous oblige, en dépit de votre paresse ou de votre manque de droiture, à vous faire juges entre vous et lui, à vous prononcer vous-mêmes, et nettement, entre vous et lui. Vous ne pouvez pas alléguer ici la modestie, ni l'humilité; ce serait une fausse humilité, une absurde modestie, que celles qui vous feraient manquer à votre qualité d'hommes et à la loi de Dieu ; tout le monde est capable d'obéir; et presque toujours obéir, c'est choisir.

La règle que nous vous proposons est celle que

vous proposeront, s'ils sont vraiment chrétiens, les amis mêmes que vous consulterez. Ils vous diront, comme saint Paul : Jugez vous-mêmes si ce que nom vous disons est raisonnable. Bien loin de se poser comme arbitres entre Dieu et vous, ils érigeront Dieu en arbitre entre vous et eux. Suivez le premier conseil qu'ils vous donnent, de ne vous conformer à leurs autres conseils que de l'aveu de votre conscience, et de ne pas rejeter sur eux une responsabilité qui doit, quoi qu'il arrive, peser tout entière sur vous. N'allez pas croire que votre faute, si vous en commettez une d'après leur avis, s'impute par moitié à eux et à vous; croyez plutôt que, si la conscience n'a guidé ni eux ni vous, votre faute pèsera tout entière sur eux, et tout entière sur vous.

En vous engageant, mes frères, à vous consulter vous-mêmes avant de consulter autrui, à vous consulter encore après avoir consulté autrui, prétendons-nous dire que vous ne vous tromperez jamais? prétendons-nous que vous arriverez toujours à une entière certitude sur le parti que vous devez prendre? Nous n'osons pas vous en répondre; mais pour qui seront de préférence la lumière et la paix, pour qui, en tout cas, l'approbation de Dieu et sa bénédiction? est-ce pour celui qui aura fait de ses facultés, jusqu'à la fin, l'usage qu'il en devait faire, pour celui qui, jusqu'au bout, se sera conduit en homme et en chrétien, ou pour celui qui se sera déchargé sur

CONSULTANT JBREM1K. 81

autrui du fardeau de sa liberté, comme si la conscience était un de ces héritages qui peuvent se substituer? Si toutes nos facultés se fortifient par l'exercice, pourquoi donc l'exercice ne profiterait-il pas à la conscience? Pourquoi ne deviendrait-elle pas toujours plus sensible, plus déKcate et plus sûre? Comment la lumière, selon la promesse même de Dieu, ne grandirait-elle pas sur le chemin du juste? Après tout, soit qu'il plaise à Dieu ou qu'il ne lui plaise pas d'éclairer complètement notre route, il faut toujours compter sur la fidélité de Dieu.

Àh! mes frères, de quelque manière que ce soit, il se fait trouver de ceux qui le cherchent ; il n'abandonne pas à une éternelle perplexité les cœurs sincères, et il les en affranchit tantôt en répondant à la question qu'ils lui adressent, tantôt en la faisant disparaître. Souvent sa providence tranche les nœuds que nous n'avions pu dénouer ; il enlève inopinément le sujet de notre trouble. Quoi qu'il en soit, nous pouvons toujours être tranquilles sur les résultats d'une recherche sincère ; c'est avoir trouvé la volonté de Dieu que de l'avoir cherchée, et à celui qui a tout fait pour s'éclairer, l'erreur est imputée comme vérité.

Ne pas consulter sans nécessité, ne pas consulter aveuglément, voilà, en résumé, le conseil que nous vous donnons aujourd'hui. Mais, mes frères, quand nous vous aurions indiqué la marche à suivre dans

chacun des cas difficiles qui peuvent se rencontrer, qu'aurions-nous gagné si, avant tout, vous n'étiez décidés d'une manière générale à préférer la volonté de Dieu à la vôtre? Et si nous pouvions former dans votre cœur cette résolution générale, combien ne serions-nous pas rassuré sur votre conduite dans tous les cas particuliers 1 Voilà l'essentiel ea effet : la volonté générale de Dieu vous est clairement révélée dans sa Parole; son Esprit, invoqué, l'interprète à votre conscience ; et bien vouloir > une fois pour toutes, ce que Dieu veut, donner la volonté de Dieu pour but et pour inspiration à toute notre Vie, subordonner toutes nos démarches à cette unique pensée, voilà de quoi éclairer à mesure toutes les obscurités de notre route ; voilà de quoi résoudre d'avance presque tous les problèmes qui pourront fie poser devant nous; voilà de quoi remplacer et annuler la science des casuistes. Heureux celui qui ne veut qu'une seule chose, et qui la connaît bien! Or, vous n'en doutez pas, mes frères, la vie humaine, l'homme lui-même est une unité, ou bien la vie et l'homme ne seraient pas l'ouvrage de Dieu : l'homme qui veut plus d'une chose n'a pas l'Esprit de Dieu ; on ne peut pas servir deux maîtres ; et pour quelque maître que nous nous prononcions, que ce soit le Dieu du ciel, que ce soit le dieu de ce siècle, il nous réclame tout entiers. Heureux donc qui n'aura, en général, d'autre volonté que

CONSULTAIT JÉRÉM1E. fi$

celle de Dieu ! Or, la volonté de Dieu, cesl notre sanctifkation. Voilà ce que Dieu veut avant tout, absolument et toujours. Voilà ce que nous pouvons toujours vouloir sans hésitation et sans crainte* Voilà une volonté qui n'empêchera aucun bien, qui servira à tout bien, puisqu'elle est elle-même le bien universel, suprême et absolu. Voilà notre bien, le bien de nos enfants, le bien de nos frères, le bien du présent, le bien de l'avenir, le bien de notre patrie, le bien de l'humanité. Voilà ce qui convient à tous les intérêts, ce qui ne blesse aucun droit, voilà ce qui a une valeur en soi, voilà ce qui, bon dans le temps, sera bon aussi dans l'éternité. La sanctification 1 si dans ce mot seul ne se trouve pas d'abord la solution de chacun de nos doutes, et s'il y faut joindre, dans chaque cas particulier, la réflexion et l'examen, c'est du moins la lumière sous les rayons de laquelle nous examinerons chacun de ces cas particuliers, la seule lumière dans laquelle tous les objets nous apparaîtront dans leur vraie forme, dans leur vraie grandeur et dans leurs vrais rapports.

Tenons-nous dans cette lumière. Nos doutes et nos perplexités viennent, la plupart, de nous tenir dans un jour moins pur. Tenons-nous dans cette lumière. Enveloppons-nous, par la prière, par une recherche habituelle de la présence et de l'entretien 4e Dieu, d'une atmosphère lumineuse et pure, où ne puissent pénétrer nulle illusion, nul funtôuie» Si

84 LES Il'IFS

votre œil est simple, a dit le Sauveur, tout votre corps sera éclairé. Or, nous aurons cet oeil simple, à qui rien n'apparaît ni double, ni confus, si nous voyons toujours et en toutes choses Dieu seul, si nous ne voyons toutes choses qu'en Dieu, Nous trouverons bien moins de questions difficiles, quand la lai de Dieu, au lieu d'être au dehors de nous, sera, selon l'expression du prophète, au dedans de nos entrailles, que nous en posséderons, non la lettre seulement, mais l'esprit, que nous aimerons son Auteur, que nous vivrons habituellement en communion avec lui. Il sera lui-même, selon sa promesse, la lumière par laquelle nous serons éclairés. Il nous parlera de dehors par les saintes Écritures, de dedans par son Esprit. Enseignement doux, uniforme et continu, jour pur également répandu sur toute la vie, vérité qui s'écoulera de nous en s' écoulant de lui, union intime de la vérité avec notre conscience, habitude du vrai, instinct du bon, goût de pure lumière, quels fantômes pourraient s'élever devant nous, quels fantômes, s'ils s'élèvent, pourraient subsister, se fixer dans notre esprit, et y prendre à la longue la place de la vérité ! Seigneur! donne-nous cet œil simple ; rends-le plus simple de jour en jour ; lave-le, purifie-le chaque matin ; consacre-nous chaque matin à toi ; enseigne-nous dans chaque occasion à faire ta volonté; mais surtout inspire-nous et entreliens en nous le désir défaire ta volonté danscha-

que nouvelle occasion ; fais-nous aimer la volonté avant même de la connaître. Nous ne te demandons pas des inspirations surnaturelles, ni de nous révéler, heure par heure, ce que nous devons faire, ni de nous exempter d'employer, à la gloire, les facultés de noire raison et les lumières de notre conscience ; nous te demandons de nous mettre en présence de notre raison, de notre conscience et de ta Parole, et de nous donner le besoin et l'intention ferme d'écouter notre raison, notre conscience et ta Parole; de faire taire en nous la voix de la chair et du sang, de faire que nous restions seul à seul avec la vérité. Dieu, nous sommes nés pour le combat et nous ne prions pas d'être dispensés ni des fatigues ni des dangers de cette guerre sainte ; mais rends-toi présent et sensible à notre cœur tandis que nous combattons; fortifie-nous par le combat même, rends notre direction toujours plus décidée, notre marche toujours plus ferme, notre bras toujours plus fort, jusqu'à ce qu'enfin les doutes, les illusions, les tentations, les fantômes de la passion et du monde, tous nos ennemis, sans nous attendre, s'enfuient de devant nous, ou plutôt de devant toi, ôDieu, notre allié, notre sûreté et notre victoire! Ainsi soit-il !

Lui, qui n'a point épargné son propre Fils, mais qui Va livré pour nous tous, comment ne nous donnera4-U point aussi toutes choses avec luif Rom. VIII, 32.

Saint Paul, écrivant aux Thessalonicieng, exprime un vif désir de se retrouver bientôt au milieu d'eux, afin, dit-il, d'ajouter ce qui peut manquer à leur /bt(l). Que pouvait-il manquer à la foi des Thessaloaiciens? Nous l'ignorons. Saint Paul peut-être l'ignorait luimême. Ce qui manquait à la foi des uns pouvait ne pas manquer à la foi des autre*. Saint Paul ne détermine rien , ne distingue rien. Il ne sait qu'une chose : c'est qu'il peut y avoir quelque chose à ajouter à la foi des Thessaloniciens. Nous en tirons cette conclusion : c'est que la foi n'est pas une chose égale à tous les moments et chez tous, une chose dans

(1) 1 Thessaloniciens! ÎH, 10»

laquelle il ne puisse point y avoir de plus ou de moins, une chose qui, par sa nature, soit à la fois indivisible et infinie. Non, une personne peut avoir la foi, la foi chrétienne, et quelque chose manquer à sa foi.

Il y peut manquer là clarté, la certitude, la vivacité, qui sont les qualités de la foi ; mais il y peut manquer aussi quelque chose sous le rapport de l'objet, lorsque la foi n'embrasse pas tout ce qu'elle doit embrasser, lorsque, en croyant, on ne croit pas tout ce qu'il faut croire.

Tel de ces Thessaloniciens dont saint Paul eût voulu compléter la foi , croyait peut-être sans hésitation à la venue de Jésus-Christ en chair, et à l'effusion de son sang pour le salut de tous les hommes ; mais il hésitait à s'approprier ce bienfait , à s'appliquer le mérite du sacrifice divin. Il croyait au pardon universel, mais de cette rosée de sang et de miséricorde il ne sentait pas une goutte tomber sur son âme ; en sorte que , s'il eût été seul de son espèce, si le genre humain eût été de tout temps réduit à lui seul, s'il n'y avait pas eu d'autres hommes sur lesquels il pût, en quelque sorte détourner le bienfait de Dieu, il aurait été entraîné à nier absolument ce bienfait, ou du moins à le repousser. On peut faire contre cette préoccupation les meilleurs raisonnements du monde ; mais le raisonnement, en cette affaire, est de fort peu de secours. Tel que vous

aurez convaincu, ne sera pas pour cela changé ; ou s'il vous croit, vaincu par vos arguments, ce sera d'une foi sans onction, où le cœur n'est pour rien. Raisonnez , j'y consens , mais surtout priez ; parlez de Dieu à cet homme, mais surtout parlez de cet homme à Dieu , afin que l'Auteur de sa foi en soit aussi le Consommateur.

Tel autre d'entre les fidèles de Thessalonique pouvait non-seulement croire à l'amour de Dieu pour le monde, et à la preuve que Dieu en a donnée en livrant son Fils, mais encore prendre humblement sa part de cette grâce, s'asseoir librement au banquet des nations, se réjouir personnellement, et pour son propre compte, d'une joie ineffable et glorieuse; et quelque chose néanmoins manquer à sa foi. Et

quoi donc, mes frères? Ecoutons saint Paul dans mon texte , et vous le comprendrez : Dieu, qui na point épargné son propre Fils, mais qui l'a livré pour nous tous, comment ne nous donnerait-il pas toutes choses avec lui?

Saint Paul ne parlerait pas ainsi à des gens qui seraient convaincus que Dieu leur donnera toutes choses avec son Fils, ou qui ne seraient pas exposés à en douter. Et ils ne seraient pas exposés à en douter, ou plutôt il ne pourrait pas leur venir à l'esprit d'en douter, s'ils avaient d'avance et effectivement tout reçu avec Jésus-Christ. Dans ce cas, saint Paul lui-même ne pourrait pas leur dire : « Dieu

vous donnera tout; » car déjà Dieu aurait tout

donné.

Que nous apprend donc ce passage? Qu'il y a deux dons, oui, deux dons inséparables, mais distincts : le don de Jésus-Christ, et le don de toute* ehoHê avec lui; l'un qui a été fait une fois pour toutes et ne se répète pas, l'autre qui succède au premier, se divise , se prolonge, se répand sur la vie entière : c'est le don de toutes les grâces spirituelles qui sont en germe dans la conversion, qui la suivent, qui la constatent, et qui forment ensemble ce qu'on appelle la sanctification.

Certainement la grâce de la seconde naissance, la grâce de la nouvelle vie , est contenue en germe , est donnée d'avance dans la foi au salut par grâce , et ne peut point l'avoir ailleurs. Elle jaillit de Jà comme un ruisseau jaillit de sa source, et le ruisseau n'est point autre chose que la source ; il est la source même se prolongeant et coulant dans une certaine direction. Ainsi, après que Dieu, qui est la source de tout bien , a produit en nous la foi au pardon, cette foi devient la sourœ de la vie, et la vie est tout entière dans la foi, d'où elle se répand, d'où elle coule. Mais comptez-vous pour rien l'industrieuse main qui s'empare de la source, en rassemble les eaux, leur ménage une pente, les divise, les distribue , les porte incessamment sur tous les points qu'elles doivent fertiliser, en un mot, les étend

90 Vif PREMIER DON

comme un réseau sur tout un domaine? Cette industrie est celle du Saint-Esprit; il y faut recourir; mais on ne peut y recourir sans y croire, et elle ne se met à notre service qu'à mesure que nous y croyons. La source ne suffit pas sans son conducteur, et la foi à la source ne suffit pas sans la foi à son conducteur.

Or, on peut, jusqu'à un certain point, avoir foi à la source sans avoir foi à son conducteur; on peut croire au premier don du Père céleste et ne pas croire aussi fermement qu'il donnera toutes choses avec et après.

Entendons-nous bien, mes frères : je dis ne pas croire, je ne dis pas nier. Eh ! qui pourrait, qui voudrait nier cette grâce, ayant cru à la première et l'ayant acceptée ! Mais on peut ne pas croire une vérité qu'on ne songe point à nier. Croire, si nous prenons ce mot dans le sens de l'Évangile, est quelque chose de plus que consentir à une vérité; y croire, c'est s'en emparer, c'est l'embrasser, c'est s'en nourrir, c'est y compter comme l'on compte et plus que l'on ne compterait sur la fidélité d'un père ou d'un ami éprouvé. À ce compte, mes frères, ne dirons-nous pas qu'il y en a qui croient au pardon gratuit, qui y croient pour le monde et pour eux, et qui ne croient pas aux grâces sanctifiantes de l'Esprit de Jésus-Christ?

Sans doute qu'ils ne furent pas toujours incré-

dules. Il fut un temps, au contraire, où ils crurent trop, s'il est permis de parler ainsi. Oui, l'expression est exacte, ils crurent trop. Immédiatement après leur conversion, après s'être vus transportés du royaume des ténèbres dans le royaume du Fils bien-aimé de Dieu, dans le premier transport de leur joie et dans la première ferveur de leur reconnaissance, ils crurent tout possible et tout facile; leur foi transportait des montagnes; le sacrifice, au lieu de les repousser, les. attirait; des fleuves d'eau vive découlaient de leur sein ; ils méprisaient les dangers, ils n'y croyaient pas ; ils pouvaient tout, ils étaient plus que vainqueurs; et s'ils ne disaient point alors: « Dieu nous donnera toutes choses, » c'est qu'il leur semblait que, dès ce moment Dieu leur avait tout donné.

Mais ils s'étaient trompés en voyant leur vie toute ramassée et toute réfléchie dans un jour; si à chaque jour suffît sa peine, à chaque peine aussi suffit son jour ; il y en a un pour chacune ; et la vie entière est une suite de situations, semblables si l'on veut, mais dont chacune a son caractère et sa difficulté propre. Ni toute la tâche du chrétien, ni toute la perfection de la morale évangélique, ni tous les artifices de l'ennemi, ni tous les~piéges du monde, ni toute la malice de leur propre cœur n'avaient pu se révéler tout entiers à eux dès le premier jour ; prendre ce premier jour pour toute la vie, c'était

prendre l'horizon pour les bornes du monde. Mais, dans la vie du chrétien comme dans une longue navigation, les horizons se succèdent; et si c'est toujours à la lueur qui tombe des étoiles que le navigateur reconnaît sa route, il lui faut étudier ces étoiles afin qu'elles guident son cours.

Alors on s'aperçoit avec surprise, avec douleur, qu'on n'était pas encore tout ce qu'on croyait être ; on reconnaît que si cette première grâce, le don que Dieu nous a fait de son Fils, ne peut, par sa nature, ni augmenter ni diminuer, l'autre grâce, ou plutôt l'ensemble des grâces dont la sanctification se compose, va naturellement en augmentant, et diminue, hélas! s'il ne va pas en augmentant; on reconnaît, à quelques chutes inopinées, à quelques faiblesses découvertes, qu'on n'avait pas tout reçu encore : on s'effraye en mesurant l'espace par lequel on est séparé du but; on tremble en sentant sous ses pieds la terre trembler. Et alors, mes frères, il n'y a pas de milieu : comme on se sent personnellement trop faible pour une si grande tâche, il faut ou s'armer de cette salutaire pensée, que Celui qui n'a point épargné son propre Fils et qui l'a livré pour nous tous , nous donnera aussi toutes choses avec i««, — ou, renonçant à un but hors d'atteinte, à des vertus angéliques, semble-t-il, plutôt qu'humaines, il faut se résoudre à la médiocrité, mais sans doute à une médiocrité humble, remplaçant par une sin-

cère componction et par un deuil perpétuel ces développements, ces progrès, ces conquêtes sur l'ennemi, dont on s'était, au début, si complaisamment bercé. Ce n'est pas qu'on puisse formellement prendre une résolution pareille; ce serait donner à l'Évangile et à sa conscience un démenti trop éclatant; mais on agit comme si on l'avait prise. On croit avoir beaucoup fait quand on a gémi ; mais quiconque en vient là, mes frères, ne gémira pas toujours, ne gémira pas longtemps; cette mauvaise résignation deviendra toujours plus parfaite ; et après la pluie du ciel, la rosée de nos larmes finira par manquer au sol où Dieu avait semé le salut.

Que faut-il pour échapper à ce malheur? Ne pas diviser la foi; croire tout ce qu'il faut croire; accepter toutes les promesses, se prévaloir de tous ses avantages. La vie chrétienne est comme un arbre ; les racines de l'arbre plongent dans la terre, et ses rameaux se baignent continuellement dans ce subtil océan qu'on appelle l'atmosphère. Le sol fertile où nos racines s'enfoncent, c'est la foi au pardon ; l'atmosphère bénigne et fécondante où se plongent nos rameaux, c'est la foi à la perpétuelle assistance de cet Esprit de sainteté dont saint Paul dit avant mon texte : Celui qui sonde les cœurs connaît quelle est l'affection de l'Esprit lorsqu'il prie pour les saints

selon Dieu.

La foi du chrétien n'est séparément ni l'une ni

9fc UN MBUIBR DO*

l'autre des choses que nous avons dites, mais toutes ensemble. Christ est les prémices, le commencement, la condition de tout le reste ; sans la foi en Jésus-Christ crucifié on n'aurait pas l'autre ; et il y a plus : cette seconde foi naît de la première; elle y est contenue; elle en tire sa substance; elle y est aussi intimement unie que le tronc Test aux' racines ou les racines au tronc, en sorte qu'on ne saurait les discerner l'une de l'autre, et que quand le fidèle les a toutes deux, on peut dire en toute vérité que les deux ne font qu'une. Ce n'est que quand la seconde fait défaut ou languit qu'on sent la distinction ; c'est alors que l'on reconnaît que si Ton ne peut pas croire à l'assistance assidue de l'Esprit à moins de croire d'abord à la délivrance par le Rédempteur, on peut croire à celle-ci pleinement sans croire à cellelà dans la même mesure.

Aussi les apôtres n'agissent-ils pas au hasard, encore moins avec déraison, lorsque, en tant d'endroits, ils s'appliquent à réveiller par leurs avertissements les sentiments purs de leurs disciples; lorsqu'ils leur répètent sous tant de formes que Dieu achèvera la bonne œuvre qu'il a commencée en eux; lorsqu'ils les assurent que le Seigneur, qui lés a appelés, est fidèle, et qu'f / les affermira; lorsque, trans- ' portant pour ainsi dire à Dieu la tâche tout entière, ils déclarent qu'il produira dans tous ceux qui s'attendent à son secours, le vouloir et le faire selon sa

GAGE DE TOUS LI9 AtTRES. 95

bienveillance. Pourquoi cette insistance? pourquoi ce redoublement? pourquoi ces exhortations à croire, s'il était impossible de ne pas croire, si la foi (j'entends la foi à la perpétuité du secours diviu) n'avait pas pu s'affaiblir, si le danger de défaillir et de succomber ne s'était pas trouvé précisément là?

Ce que font tous les apôtres, saint Paul le fait dans notre texte; et l'argument qu'il emploie est irrésistible. Dieu qui ri a point épargné son propre Fils, mais qui Va livré pour mus tous, comment ne nous dotmerait-il pas toutes choses avec lui? C'est un appel au bon sens. On ne peut rien ajouter à sa clarté, à son évidence; nous ne l'essayerons pas; autant vaudrait, avec nos luminaires terrestres, vouloir ajouter de la lumière au soleil ; mais il peut être utile de l'exposer plus amplement, afin qu'il enveloppe toute notre âme, et la pénètre par tous les côtés.

Votre responsabilité, semble dire saint Paul, votre lâche, votre loi a grandi dans toutes les dimensions, longueur, largeur et profondeur. Vos devoirs se sont multipliés, étendus, subdivisés. Votre importance personnelle, comme membre de la cité de Dieu, a augmenté. Autrefois vous n'étiez qu'un enfant, aujourd'hui vous êtes un homme. Toute la philosophie, toute la conscience, tout le sens moral, toute la prudence, tout le savoir est trop peu. Il vous faut en abondance, et à flots larges et continus, toutes les grâces de l'Esprit de Dieu* Il vous faut l'humilité

en piinitm don

pour vous mettre au-dessous de tout, la pureté pour soutenir les regards de Dieu, la sainteté pour réaliser son image, la patience, le support, la soumission à vos frères, pour n'être pas plus que votre Maître; il vous faut une lumière divine pour ne point errer, la grâce de la prière et de la supplication pour retenir auprès de vous toutes les autres grâces. Que ne vous faut-il pas? Tout, voilà le vrai nom de ce qu'il vous faut. Mais Dieu qui nu point épargné son propre Fils, Dieu qui l'a livré pour nous tous, comment ne nous donnerait-il pas toutes choses avec lui?

Et premièrement, considérez qu'après le don qu'il vous a fait, aucun don ne peut lui coûter. Je parle en imprudent,* pardonnez-moi. Je sais bien que la langue des hommes est insuffisante à nommer les choses de Dieu. Est-ce que, dans le sens où nous prenons ce mot, quoi que ce soit peut coûter à Dieu? Mais enfin, si cette expression était indigne du sujet, que dire de tant d'autres pareilles dont Dieu a permis aux écrivains sacrés de faire usage en parlant de lui? De quelque langage qu'on se serve, il faudra toujours dire qu'on ne peut pas se représenter Dieu dans la même disposition lorsqu'il donne son Fils au monde, et lorsqu'il distribue à ses créatures ses autres grâces, temporelles ou spirituelles. Je ne parle pas de sa puissance, à qui tout est également facile. Je parle de ce qu'on appellerait, s'il

était question d'un homme, son esprit ou son caractère. Or, rien, sous ce rapport, n'est plus naturel à Dieu que de créer, que de répandre autour de lui, comme par torrents, la vie et la félicité. Rien ne lui est plus naturel que de conserver ce qu'il a créé, c'est-à-dire de le créer à chaque instant de nouveau. Et s'il en est ainsi des biens temporels, combien plus des grâces spirituelles! Elles ne sont pas, à la vérité, répandues avec la même profusion; mais vous ne pensez pas que cette parcimonie apparente tienne à la volonté du Père des esprits, qui a certainement plus de souci des esprits que des corps, et qui sacrifierait plutôt tous les corps à un seul esprit, s'il le fallait, que de ne pas donner aux esprits la sainteté, qui est leur dernier but et leur vrai bien. S'il y a disproportion entre ces deux espèces de grâces, c'est que la volonté humaine, qui ne fait pas obstacle aux premières, ne résiste que trop aux secondes. Mais les secondes, pour revenir à l'expression que nous avons employée, ne coûtent pas plus 5 Dieu, à la volonté de Dieu, que les premières. Bien loin de là> sa sainteté le presse tellement (pardonnez-moi encore, je parle en imprudent), elle le presse tellement de répandre ces grâces d'un ordre supérieur, que, pour les répandre plus abondamment, pour les faire pénétrer dans le sol de l'humanité, pour ouvrir ce dur sillon à cette semence bénie, il fera la seule chose qui puisse lui coûter : Il nipar-

gnera point son propre Fils, mais, au contraire, il le titrera pour nous tous.

Si quelque chose peut coûter à Dieu, assurément c'est de ne point épargner son propre Fils. Ce serait déjà beaucoup que le Dieu saint n'épargnât point un homme saint. Mais celui qu'il n'épargae point, est son propre Fils, la splendeur de sa gloire et l'image empreinte de sa personne, celui qui jouit de l'éternelle béatitude comme d'un patrimoine inaliénable, celui qui fait les délices et la gloire même de Dieu. Dieu ne l'épargne point; il ne le refuse point à la détresse de ses créatures ; il fait plus : il le livre ; il laisse les méchants faire de son Fils tout ce qu'ils voudront; bien loin de le défendre, il ne paraît pas même l'accompagner du regard; il laisse pour ainsi dire se creuser entre lui et son Fils le même abîme qui sépare un Dieu saint d'un genre humain révolté ; en sorte que, sur son trône sanglant, sur cette croix où tout fut accompli, et quelques instants avant de dire avec une pleine et bienheureuse confiance : « Mon Pire, je remets mon esprit entre tes mains, » Jésus- Christ prononce ces paroles : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? » Il a donc été livre ; et pour qui? pour nous tous. Nulle distinction. Ni entre de plus ou de moins coupables, il n'y a point de différence; ni entre ceux qui l'ont simplement méconnu et ceux qui l'ont crucifié ; ni entre ceux qui Pignorerit et ceux qui le blasphèment. Si quelqu'un

avait réuni en soi toute l'injustice, toute la haine, toute l'impiété dont tous les hommes ensemble peuvent se rendre coupables envers Dieu, Jésus-Christ néanmoins aurait été livré pour cet homme-là. Jugez si le premier don a dû coûter à Dieu ; jugez si, après qu'il s'y est résolu, aucun autre pourra lui coûter. Mais ce n'est pas tout, et nous l'avons déjà fait entendre. Ce premier don, si coûteux, serait inutile, illusoire, si le second ne suivait. S'il est certain que, sans la sanctification, aucun de nous ne verra le Seigneur, c'est-à-dire ne sera sauvé, il est donc certain que la sanctification est le dernier but, la consommation de l'œuvre de Dieu, qui nous justifie d'abord par son Fils, afin de nous sanctifier ensuite par son Esprit. La sanctification étant le terme de l'œuvre, le triomphe de la grâce, l'accomplissement du salut, on peut donc dire que c'est afin que nous pussions être sanctifiés, que Dieu n'a point épargné son propre Fils } et l'a livré pour nous tous. L'incarnation du Fils de Dieu est le moyen de ce grand but. Par la grandeur du moyen, jugez de celle du but; par l'énormité du prix, jugez de la ferme volonté avec laquelle le Dieu de sainteté a voulu notre sanctification. Elle a un tel prix à ses yeux, elle esf tellement essentielle au salut, le salut en est tellement inséparable, que plus d'une fois dans l'Évangile, le nom d'une des choses est substitué à l'autre; et n'avezvous pas remarqué # dans un des versets qui pré-

cèdent notre texte, ce que dit saint Paul du but final auquel Dieu prédestine ceux qu'il a préconnus? Il eût pu dire que Dieu les a prédestinés au bonheur éternel; mais non, il dit cette fois : Dieu les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils : et en quoi conformes, si ce n'est en sainteté? Mais quoi qu'il en soit, il reste certain que, sans notre sanctification, le sacrifice de Jésus-Christ serait perdu, son sang aurait coulé en vain, la délivrance ne serait pas venue à la suite de la rançon ; la charité divine en serait pour ses frais. Idée horrible! véritable blasphème! Mais comment récarter, à moins d'être certain que Dieu, qui a livré son Fils, veut avec lui nous donner tout le reste.

Considérez encore qu'il y a eu contrat entre le Père éternel et son divin Fils. Le Fils a dit : Me voici pour faire ta volonté : (quelle volonté? vous le savez), et le Père a répondu : Demande-moi, et je te donnerai pour héritage les nations, et pour ta possession les bouts de la terre. Qu'est-ce à dire? Cette promesse peut-elle être vaine? Ou Pentendrez-vous dans ce sens, que le Roi du ciel veut donner pour apanage à son Fils des provinces, des royaumes, un territoire en un mot, et non pas nos cœurs? Ces captifs qu'il doit mener en pompe dans les États de son Père, est-ce autre chose que les âmes dont il aura réduit les pensées à son obéissance: N'est-ce pas un royaume spirituel, ne sont-ce pas des sujets spiri-

iuels que Dieu lui promet? Qu'est-ce que les sujets de Jésus-Christ, sinon ses disciples, c'est-à-dire les imitateurs de sa sainteté, les miroirs de ses vertus, les porteurs de sa croix? Le Père s'est donc engagé envers le Fils; mais à quoi? à donner avec lui toutes choses après l'avoir donné lui-même ; toutes choses, c'est-à-dire toutes les grâces dont la réunion porte le nom de sainteté.

Enfin, si une âme qui a reçu Jésus-Christ hésitait à croire qu'avec lui elle recevra toutes choses, nous lui dirions : Le raisonnement de saint Paul est excellent; mais pour vous il y a plus qu'un raisonnement, il y a déjà un fait; il y a plus qu'une promesse, il y en a l'accomplissement. Dieu vous a donné des gages. Avec Jésus-Christ, en même temps que vous avez reçu Jésus-Christ, vous avez reçu une partie de toutes ces choses dont vous déplorez l'absence, et que vous n'espérez pas recevoir. Si vous n'en aviez reçu aucune, nous n'hésiterions pas à prononcer que vous n'avez pas reçu Jésus-Christ; car cet hôte divin n'entre pas chez nous les mains vides ; il donne en même temps qu'il promet ; sa seule présence enrichit. Il est impossible que ce même Esprit qui nous a fait croire en JésusrChrist, ne nous le fasse pas aimer un peu et ne nous apprenne pas, en .l'aimant, à lui obéir un peu. Un peu, ai-je dit;'mais vous-même, en cet heureux matin de votre nouvelle vie, avez?vous trouvé que ce fût peu? Non, vous

102 UN FRBMIHI DOX

avez trouvé que c'était beaucoup, vous avez cru même que c'était tout. Vous vous trompiez; mais ne vous tromperiez-vous pas bien davantage en disant aujourd'hui que ce n'était rien? Et parce qu'alors vous fûtes présomptueux, aujourd'hui voulez-vous être ingrat? Non, vous reçûtes alors les arrhes de l'Esprit; et si, en comparaison du but que vous voyez devant vous, ces arrhes vous semblent peu de chose, prenez un autre objet de comparaison ; fappelez-vous ce que vous étiez avant de les. recevoir, et jugez si, entre cet homme ancien qui ne connaissait pas là charité divine et cet homme nouveau qui la connaît, il n'y a pas la même distance qui sépare l'indigence de la richesse, l'esclavage de la liberté, et la mort même de la vie.

On vous donna donc alors, on vous donna même beaucoup* Que vous ayez négligemment cultivé ces prémices de l'Esprit divin, cela n'est que trop possible ; que ce premier fonds ait dès lors de plus en plus diminué entre vos mains, rien de plus naturel : eh ! qui ne sait qu'on donne à celui qui a, et qu'à celé qui ri a pas, cela même qu'il a lui est retiré? Mais de quel droit votre infidélité viendrait-elle accuser la fidélité de Dieu? sur quel fondement dîriéfc-voàs qu'il s'est repenti de vous avoir béni, et $tf v R rtè lui a pas plu d'achever son œuvre? Ah 1 il ne manquerait plus que cela ! Avec une si funeste persuasion, rien ne pourrait plus artêter ttrtre déeJrttefcrt» ; vWs

y couriez, vous y serez précipité. Si quelque chose est funeste par-dessus tout, c'est de se défier de Dieu. Celui qui ne croit pas au Fils unique de Dieu e$t déjà condamné. Cette déclaration vous regarde ; car il y a deux manières de ne pas croire en lui : l'une, de ne pas croire à sa venue en chair, et c'est se priver de tous les bénéfices de sa venue ; l'autre, de ne pas croire qu'étant venu, il a distribué ee$ dons aux hommes et que toute puissance lui a été donnée dans le ciel et sur la terre, et c'est une autre manière de nier sa venue ; c'est une autre manière, pour le sarment, de se détacher du cep. Il faut croire qu'il est venu, et il faut croire qu'il demeure avec nous jusqu'à la fin du monde : c'est en cela que consiste la foi. Christ n'est pas divisé ; la foi ne l'est pas davantage : si votre foi, s'arrôtant à l'un de ces objets, n'embrasse pas l'autre, elle n'embrasse pas tout Jésus-Christ, die n'est pas la foi.

Ah ! ce désir des grâces qui vous manquent, ce regret des grâces perdues, cela même est une grâce. Reconnaissez qu'il y a quelque chose de Dieu, là où se trouve cette douleur selon Dieu. Mais que cette douleur ne demeure pas stérile, ou plutôt ne k laissez pas se corrompre comme une eau dormante, en lui refusant le cours qu'elle veut prendre du côté de Dieu. Reconnaissez-vous, reconnaissez la vérité : ce n'est pas une vraie foi que celle qui ne sait paa espérer. Si la foi sauve, c'est parce qu'elle

104 l'N PRKJÏIKR DON

produit l'espérance et la charité ; la foi qui ne les produit pas n'est pas la foi. Or, cette espérance que l'apôtre place entre la foi et la charité pour former avec elles la base de notre édifice spirituel, cette espérance est tout ensemble l'espérance du bonheur et celle de la sainteté ; et même elle ne peut l'être du bonheur que parce qu'elle l'est de la sainteté; et \ quand l'apôtre, ailleurs, recommande aux chrétiens d'être joyeux dans l'espérance, il faut comprendre dans l'objet de cette espérance, non-seulement les félicités à venir, bien dignes assurément d'exciter notre joie, mais les grâces qui, dès ici-bas, préparent le chrétien à ces félicités et les lui font goûter par avance. Et d'ailleurs, serait-il longtemps possible d'espérer le ciel quand on aurait cessé d'espérer et même enfin de désirer les grâces de l'Esprit éternel T Non, non, la seconde de ces espérances emporterait l'autre avec elle; et comme un abîme appelle un autre abîme, un désespoir, soyez-en sûrs, appellerait un autre désespoir.

Car de se dire : « Je ne compte pas sur Dieu , mais je compte sur moi-même, » en vérité, il n'y a pas d'apparence. Celui qui compterait sur lui-même -pour être sanctifié pourrait compter sur lui-même pour être sauvé ; et dès lors adieu le christianisme tout entier. Un païen a pu s'écrier, aux applaudissements des païens : « Que les dieux me donnent la vie, je saurai me donner le reste. » Un chrétien qui parle-

raît de la sorte ne serait chrétien ni entièrement, ni à moitié. Il ne faut donc pas espérer en soi ; mais pourtant il faut espérer. Une des plus funestes illusions, en même temps qu'une des plus mélancoliques, serait de remplacer la continuité du progrès par la perpétuité des regrets, et de croire qu'il suffit, si Ton n'avance pas, de dire tous les jours à Dieu avec une douleur qui, prenez-y garde, s'affaiblit tous les jours : « Mon Dieu, je le confesse; je suis le même aujourd'hui qu'hier, et je serai demain le même qu'aujourd'hui. » N'est-ce pas à cette douleur que se réduit aujourd'hui le christianisme de beaucoup de personnes? Or, nous ne craignons pas de leur dire que ces paroles de Malachie ont été écrites pour eux : Vous couvrez l'autel de l'Éternel de larmes, de pleurs H de gémissements; tellement que je ne regarde plus à { Mal ion, et que je ne prends rien à gré de ce qui vient ie vos mains. En leur appliquant ces paroles, oublions-nous que, suivant le Psalmiste, les sacrifices de Dieu sont V esprit froissé? Vous savez aussi bien que nous, que le Psalmiste et le Prophète sont d'accord ; cette douleur et cette espérance ne s'excluent en aucune manière ; l'une au contraire se nourrit de l'aulre ; il faut pleurer beaucoup et beaucoup espérer. La religion chrétienne est une religion de progrès ; mais comment concevoir le progrès sans l'espérance? C'est cette espérance, cette espérance en Dieu , que nous voudrions ranimer dans lés cœurs où elle s'af-

faiblit; c'est en inspirant cette espérance que nous voudrions ajouter à la foi de plusieurs ce qui peut lui manquer encore. Avons-nous raison de tenter quelque chose de semblable au milieu de vous? Mais quel est le chrétien qui ne puisse prendre pour lui et mettre à son usage ces paroles du père de famille dans l'Évangile : Je crois, Seigneur ; viens en aide à mon incrédulité? Mais avons-nous le droit, nous, de prétendre ajouter quelque chose à votre foi? Hélas! non, si, pour exhorter ses frères,, il faut être audessus de l'exhortation; mais s'il faut seulement savoir la vérité, nous la savons, et nous la disons. Qu'importe ce que nous sommes, et qu'il manque probablement bien plus à notre foi qu'à la vôtre? Écoutez-nous toutefois, et oubliant ensuite qui vous a parlé, dites-vous bien que pour croire à l'Évangile d'une foi pleine, entière et sans lacune, il faut serrer dans son cœur et accomplir journellement ce précepte de saint Jacques : Si quelqu'un parmi vow a besoin de sagesse, qu'il la demande à Dieu, qui fa donne à tous libéralement et sans la reprocher, et elk lui sera donnée; mais qu'il la demande avec foi, sont hésiter.

Sans hésiter, mes frères, et sans s'impatienter; sans prétendre recevoir toutes les grâces à la fois; sans mesurer le temps à Dieu, lequel a nos temps m sa main: ce qui nous jetterait dans l'un ou l'autre de ces périls, ou de nous relâcher et de revenir sur

GAGE DE TOUS LES AUTRES. i(fj

nos pas en disant avec amertume : Où est la promesse de son avènement? ou de nous arrêter à une limite arbitraire, en nous disant de notre propre autorité : Nous voilà arrivés. La grâce qui nous est donnée, c'est de marcher sans cesse et d'avancer toujours; la grâce est d'être de plus en plus enracinés dans la foi, et de sentir toujours plus étroit et plus indissoluble le lien qui nous unit à Dieu ; la grâce est d'être certain que l'œuvre de Dieu en nous ne s'interrompra jamais, et que la lumière grandira dans notre sentier jusqu'à ce que le jour soit dans sa plénitude ; la grâce est d'avoir, de la perfection, une idée toujours plus complète, de nous en faire un but toujours plus cher; la grâce est de voir toute une éternité ouverte à nos progrès, et de respirer d'avance, comme un parfum du ciel, cette liberté dont nous jouirons dans un monde meilleur, où, tous les obstacles étant enlevés, toutes les tentations écartées, toutes les chaînes brisées, nous serons enfin tout ce que nous désirons devenir et tout ce qu'une créature peut être. Si vous ne consentez pas à attendre jusque-là, comment avez-vous consenti, je vous prie, à attendre même un seul moment? comment ne demandez-vous pas compte à Dieu du moindre délai ? comment comprenez-vous qu'il ne vous ait pas tout donné dès le premier moment, et pour ainsi dire d'un seul coup? Ou vous êtes trop impatients, ou vous le fûtes trop peu. C'est dès la première heure

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